livres en fête

  • L'horizon d'une quêteuse de vent (Bernadette Richard)

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    119603558_3346634788776959_4193386225546742826_n.jpgIl y a des pépites dans le dernier recueil de nouvelles de Bernadette Richard (Prix Rod 2018), intitulé L'Horizon et après*. Vingt-cinq textes écrits de 1992 à aujourd'hui, certains publiés dans des revues, d'autres parfaitement inédits. On y retrouve les thèmes chers à cette graphomane chaux-de-fonnière : le désir d'ailleurs, la solitude, les destins fracassés, les amours impossibles, la séduction, la fuite. La langue est belle, musicale, singulière. 

    Le livre s'ouvre sur une réflexion saisissante sur la ligne, celle du destin comme des convenances, celle du désir comme de l'imaginaire. Une nouvelle qui date de 1993 (publiée au Canada) et qui n'a pas pris une ride. La narratrice, aimantée par le désir d'ailleurs, cherche à atteindre l'horizon — encore une ligne imaginaire. Plus loin, c'est le « beau mec » en voiture de sport, fasciné par une femme fatale, qui achèvera sa course dans un précipice, victime de ses fantasmes. Plus loin encore, une femme marche en plein désert, en plein soleil, à la recherche d'un mirage qui pourrait être elle-même.

    images-3.jpeg« Je ne suis plus que carcasse, souffle-t-elle, privée de corps, de chair frémissante, bientôt squelette ambulant. Et je ne me suis aperçue de rien. »

    Le ton général est plutôt sombre, un peu désabusé, toujours empreint d'une ironie mordante. Les hommes n'en sortent pas indemnes, ni les femmes, d'ailleurs. Seuls les chats, dans cette satire sociale très réussie, tirent élégamment leur épingle du jeu, toisant l'agitation humaine avec philosophie. La nature est également célébrée dans plusieurs nouvelles — peut-être est-ce elle qui garde l'horizon ?

    Une mention particulière pour les dessins qui accompagnent chacune des nouvelles de ce recueil, nouvelles agrémentées d'une splendide lettrine. Aeschlimann_Dessin_miralles_2-715x1024.jpgIls sont l'œuvre de Catherine Aeschlimann, une vieille complice de Bernadette Richard, qui donne chair et vie aux textes eux-mêmes et les prolongent plutôt qu'ils ne les illustrent. Une belle complicité artistique !

    * Bernadette Richard, L'Horizon et après, nouvelles, Torticolis et Frères, La Chaux-de-Fonds, 2020.

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  • Angoisse et tremblements (Serge Bimpage)

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    images-2.jpegCinq ans après La peau des grenouilles vertes*, un polar inspiré par l'affaire de l'enlèvement de Joséphine Dard, Serge Bimpage, ancien journaliste au Journal de Genève, à l'Hebdo et à la Tribune de Genève, nous donne Déflagration**, son livre le plus abouti. Brassant une multitude de thèmes d'actualité (le réchauffement climatique, le mouvement #MeToo, le confinement, la collapsologie), il construit un roman riche et fort qui tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre de ses 500 pages.

    Impossible de raconter les détails de cette déflagration sans risquer de jouer les spoilers! Il faut laisser au lecteur le plaisir de se faire mener en bateau, si j'ose dire, par une écriture alerte et surprenante qui vole de péripéties en rebondissements, multiplie les personnages et les intrigues, passe au scanner nos peurs et nos fragiles émotions.

    images-3.jpegSolidement construit en trois parties (avant, pendant, après), le roman suit les méandres et les doutes de Julius Corderey, professeur d'Histoire à l'Université de Genève et auteur d'un livre qui a fait date, autrefois, Une île au milieu de l'Europe (livre, par ailleurs, dont on ne saura rien). Mais la gloire est lointaine et fugace. Il ronge aujourd'hui son frein entre une épouse, la riche Inès, dont il passe son temps à se séparer, une assistante slave qui lui réservera quelques surprises, des étudiants médiocres et une mère, Amélie, qu'il a reléguée dans un EMS de luxe. Sa vie est une fragile construction qui menace à chaque instant de s'écrouler.

    Et, bien sûr, c'est ce qui se passe!

    Mais pas de la manière attendue. La première partie, menée tambour battant, repose sur un constat d'échec (sentimental et professionnel). C'est aussi un coup de semonce. Une sorte d'avertissement qui permet à notre professeur, « un peu réac et passéiste » de se réveiller et de trouver la force de se reconstruire, comme on dit aujourd'hui.

    C'est alors que la catastrophe survient, parfaitement imprévisible (et à vrai dire quelque peu improbable). Le terre se réveille brusquement et se révolte. Le Petit-Pays, bâti sur une ancienne et profonde faille géologique est pris de soubresauts. Et des torrents de lave se déversent sur le plateau, formant une sorte de bouchon sur le lac de Constance et menaçant d'inonder les grandes villes du pays.images-4.jpeg L'hypothèse est séduisante (même si elle est fragile) et parfaitement d'actualité. Car cette menace conduit les autorités, pour protéger la population, à imposer un confinement qui ressemble beaucoup à ce que nous avons vécu (le roman de Bimpage, commencé il y a plusieurs années, a été rédigé avant la saga du Covid-19 et montre qu'une fois de plus les écrivains sont en avance sur leur temps !). Cette deuxième partie, qui ramènera Corderey dans le village de son enfance, Marmottence, au cœur du pays d'En-Haut, creuse à la fois l'angoisse de la catastrophe imminente et le besoin de retrouver des racines et un socle solide à sa vie (il est « confiné » dans le chalet d'Amélie et retrouve les gestes et les émotions d'autrefois). En plus d'une réflexion sur les changements climatiques, Bimpage aborde le thème des réfugiés, étrangers au petit village, qui viennent chercher refuge à Marmottence. 

    Quelle conclusion apporter à ce roman touffu et très hégélien (thèse, antithèse, synthèse) ? Après tant de bouleversements, comment ce brave professeur Corderey va-t-il réagir ?

    Il a beaucoup changé, comme tous les habitants du Petit-Pays. Il a tenté de faire de l'ordre dans sa vie en se débarrassant du superflu ou du superficiel. L'après va-t-il ressembler à l'avant ? Ce serait dramatique. On sent Bimpage partagé entre son désir de changement (tout recommencer à zéro) et son aspiration à revenir à la vie d'avant (une vie somme toute routinière et bourgeoise). Il y a bien quelques lignes de fuite, en particulier du côté des collapsologues qui se réunissent en secret à Marmottence pour préparer la fin du monde. Mais on sent que l'auteur n'y croit pas. Pas plus qu'il ne croit au retour au status quo ante. Cette conclusion laisse le lecteur dans l'expectative et le renvoie à ses propres interrogations. 

    C'est un livre important que ce Déflagration de Serge Bimpage — un livre qui ne laisse pas le lecteur indemne et fait trembler en lui des peurs très anciennes et irraisonnées. L'auteur y a mis beaucoup d lui-même et il ne triche pas. Ses personnages nous accompagnent encore bien après que l'on a refermé le roman. 

    Une réussite.

    * Serge Bimpage, La Peau des grenouilles vertes, roman, éditions de l'Aire, 2015.

    ** Serge Bimpage, Déflagration, roman, éditions de l'Aire, 2020.

  • Josette Bauer, femme fatale en cavale (Pierre Béguin)

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    Unknown-2.jpegPierre Béguin aime les affaires au carrefour du droit, du fait divers et de la littérature. Il s'était déjà penché sur l'affaire Jaccoud, qui défraya la chronique judiciaire dans les années 50, et en avait tiré un très bon roman, Condamné au bénéfice du doute*, couronné par le Prix Édouard-Rod en 2016. Ensuite, il s'était inspiré d'un fait divers colombien, mêlant trafic d'organes et guerre des gangs, pour nous donner un roman baroque, Et le mort se mit à parler**. Aujourd'hui, il réinvente, à la suite d'une enquête minutieuse, la fameuse « affaire Josette Bauer », dont certains Genevois se souviennent encore.

    Le résultat ? La Scandaleuse Madame B.***, un roman sulfureux et détonant, très au-dessus de ce qui se publie d'ordinaire en Suisse romande.

    detective-n-740-du-02-09-1960-josette-bauer-rehabilitation-de-pierrre-jaccoud-1007653656_ML.jpgRappelons les faits : en 1957, Josette Bauer, une jeune femme genevoise qui aime les fêtes et la belle vie, se voit accuser de complicité dans le meurtre, assez atroce, de son père. Ce n'est pas elle qui l'a tué, mais son mari, Richard Bauer, un homme très faible, mais amoureux, pris à la gorge par ses soucis financiers. A l'heure du meurtre, Josette se trouve dans une boite de nuit de Rolle en train de faire la bamboula avec son amant. Josette n'a pas tué, mais très vite elle va devenir, aux yeux des jurés et des journalistes, l'instigatrice du meurtre, celle qui a incité son mari à tuer son père. Après une longue enquête, dont Béguin reconstitue minutieusement chaque détail, le couple est arrêté. Le mari passe aux aveux. Déjà condamnée par la vox populi, Josette écope de plusieurs années de prison. Elle sera emprisonnée en Suisse alémanique et purgera, en détenue modèle, la presque totalité de sa peine. Pourquoi « presque » ? Eh bien, à quelques mois de sa libération, Josette s'évade !

    La plus grande erreur de sa vie, avoue-t-elle. Mais aussi le début d'une fantastique épopée…

    Pendant plusieurs années, on perd la trace de la « scandaleuse Madame B. ». Josette vit en cavale, se fait refaire le visage (l'opération de chirurgie esthétique, réalisée clandestinement à Paris, tourne à la boucherie), vit d'expédients. Béguin suit cette femme ordinaire au destin extraordinaire à la trace, comme s'il vivait dans son ombre. L'Algérie, puis l'Espagne : autant d'étapes d'une cavale douloureuse. A chaque fois, dirait-on, l'histoire se répète : alors qu'elle tâche de refaire sa vie dans le milieu de l'équitation (elle a toujours eu la passion des chevaux), Josette est obligée de fuir, en perdant tout à chaque fois, comme si un destin funeste s'acharnait sur elle.

    On retrouve sa trace aux États-Unis, en Floride plus précisément, dans les années 60, où l'audacieuse Genevoise est arrêtée, avec son complice, alors qu'elle transporte, cachés dans son corset, deux kilos d'héroïne. Nouveau procès (expéditif). Nouvelle condamnation. Unknown-3.jpegJosette — qui entretemps a changé d'identité et s'appelle maintenant Jean Baker ! — conclut un marché avec la police américaine à qui elle livre les noms de plusieurs trafiquants de drogue européens — des gros bonnets qui forment le fameux réseau de la French Connection (rien que ça!). Une fois encore, Josette s'évade pour recommencer sa vie ailleurs, dans l'anonymat et la clandestinité. L'histoire n'est pas finie. Elle connaîtra encore bien des rebondissements. Mais j'en ai déjà trop dit…

    Le roman de Béguin est écrit à deux voix. Deux styles. Deux rythmes différents. La voix du narrateur, factuelle et sûre d'elle-même. Et la voix suraiguë, un peu flûtée,  très vite reconnaissable, de l'écrivain américain Truman Capote qui se passionne pour cette affaire. Deux styles, donc, deux voix et deux rythmes. Tandis que le narrateur fonce et enchaîne les faits sur un rythme soutenu, la voix de Truman Capote marque une pause, un temps de réflexion, une méditation sur le destin de Josette et l'œuvre à venir (car Capote rêve d'écrire LE grand livre sur l'affaire Bauer, un livre qui établira définitivement son génie d'écrivain). images.jpegC'est le tour de force de ce livre que de faire alterner ces deux voix si différentes, chacune allant sa propre allure. Le narrateur décrit les faits, comme un policier ou un historien, et Capote les éclaire, les interroge, les passe au scanner de son propre regard. Réussite absolue. Pour nous faire entendre la voix de Capote, Béguin nous livre une partie (inventée) de sa correspondance. Capote écrit à ses amis, nous fait part de ses soucis de santé et tient au vitriol la chronique de ses sorties mondaines. C'est un délice que de le suivre à travers le monde (Capote voyage beaucoup) et de croiser au fil des pages Jackie Kennedy, les Rolling Stones, la famille Agnelli et quelques autres people

    __multimedia__Article__Image__2020__9782226444974-j.jpgAvec La scandaleuse Madame B., Pierre Béguin nous donne sans doute son meilleur livre, le plus abouti, le plus inventif et le plus ambitieux. Il place la barre très haut et relève brillamment le défi de raconter le destin extraordinaire d'une « petite » Genevoise, insouciante et délurée, dont la vie est une perpétuelle fuite en avant — une tentative désespérée de se sauver. Car au cœur du roman de Béguin, il y a la question du crime et de la rédemption. Peut-on se racheter d'un crime que l'on n'a pas commis ? (Josette a toujours nié est coupable du meurtre de son père) ? Comment refaire sa vie ? A-t-on droit à une seconde chance ? Et au droit à l'oubli ?

    Pierre Béguin brasse toutes ces questions et laisse le lecteur décider par lui-même du verdict de cette scandaleuse affaire.

    * Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

    ** Pierre Béguin Et le mort se mit à parler, roman, Bernard Campiche 2017.

    *** Pierre Béguin, La scandaleuse Madame B., roman, Albin Michel 2020.

  • Un thriller géopolitique (Bruno de Cessole)

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    Unknown-1.jpegFormidable roman que cette Île du dernier homme*, du journaliste et écrivain Bruno de Cessole ! Par son ampleur, les thèmes qu'il aborde, l'intrigue foisonnante, les lieux visités, les personnages. Tout concourt à faire de ce livre, longuement mûri et décanté, un des meilleurs thrillers de la rentrée…

    On voyage beaucoup dans les romans de Bruno de Cessole : la France, la Mauritanie, la Syrie, les îles des Hébrides écossaises… Ce n'est pas du tourisme, jamais, bien sûr, mais des reportages sur le terrain, des missions secrètes sur fond de passions délétères. Unknown.jpegSon Île du dernier homme est construit comme une mosaïque, dont il faut rassembler les pièces pour voir enfin la figure finale. C'est aussi une course poursuite entre deux personnages très bien dessinés : le journaliste François Saint-Réal — spécialiste des milieux jihadistes, reporter au long cours n'hésitant pas à se rendre dans les régions les plus dangereuses du globe — et Deborah McRuari, une jeune (et belle) agente secrète britannique. Le lecteur suit leurs périples, en voix alternée, tout au long du roman. La seconde est chargée d'enquêter sur le premier, accusé de sympathies extrémistes.

    Mais qui est vraiment François Saint-Réal ? Un journaliste assoiffé de vérité ? Un aventurier sans scrupule ? Un complice des milieux jihadistes ? Deborah va devoir dénouer l'écheveau des apparences pour se forger sa propre opinion et découvrir, en fin de compte, que l'enquête dont elle est chargée est une gigantesque manipulation…

    Le roman se termine sur l'île de Jura, au Nord des Hébrides, celle-là même où George Orwell, après la guerre, a trouvé refuge pour écrire son chef-d'œuvre, 1984. Cessole évoque avec beaucoup de poésie cette île tout à la fois sauvage et magique, où les parties de chasse ne se passent jamais comme on l'avait imaginé…

    Un roman ample et maîtrisé, qui nous renseigne également sur les moyens terrifiants de surveillance électronique qu'utilisent aujourd'hui tous les états du monde.

    * Bruno de Cessole, L'Île du dernier homme, roman, Albin Michel, 2019.

     

  • Les fantômes ont la vie dure, par Jean-François Duval

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    On dit, un peu partout, que les critiques littéraires sont en voie de disparition. C'est faux : il en existe encore d'excellents, même en Suisse, comme Jean-François Duval, ancien reporter au long cours (pour Construire, puis M-Magazine), auteur de plusieurs romans remarquables (dont Boston blues et L'Année où j'ai appris l'anglais) et grand spécialiste de la beat generation (ses livres sur Kerouac et Bukowski font autorité).

    Je reprends ici le beau texte qu'il vient de consacrer à mon Éloge des fantômes. Grâces lui soient rendues !

    J’ai beaucoup aimé le dernier livre de Jean-Michel Olivier, Éloge des fantômes*. Car ses fantômes sont aussi les miens : Jean-Michel Olivier et moi, sans que nous nous connaissions à cette époque-là, nous nous sommes en effet succédé à la fac de lettres de Genève (il a fréquenté les couloirs de « l’aile Jura » quelques années après moi), et forcément nous avons eu quelques professeurs en commun : Jean Starobinski, Roland Barthes, Roger Dragonetti, Jean Rousset… A l’âge de vingt ans, nous avons un peu « respiré le même air ». C’est pourquoi je me sens autorisé à le dire : JMO en rend le parfum à merveille. (On le pressentait d’ailleurs dans l’un de ses tout premiers romans, déjà remarquable, La Mémoire engloutie, paru au Mercure de France en 1990).

    thumbnail.jpegÉloge des fantômes va bien sûr au-delà d’une évocation des années à la Fac. En apparence, le livre contient une douzaine de « portraits », en réalité il dépasse et excède ce genre souvent composite. D’une part, il se lit « comme un roman » (dont le fil rouge restitue une réalité dédoublée, réelle et fantomatique), d’autre part ce récit est d’initiation. En somme, un vrai roman d’éducation, pour qui sait le lire comme il convient. À travers les portraits diffractés, amicaux et sensibles dressés par lui, Jean-Michel Olivier rend justice à ces désormais « fantômes » qui l’auront accompagné, tout au long de sa carrière littéraire.

    « Ma vie est d’hommage », disait Jack Kerouac. Éloge des fantômes de J.-M. Olivier répond à une même exigence. Unknown.jpegL’auteur n’y parle presque pas de lui, et pourtant ses très belles évocations en disent long sur ce qui, au fond, a fait l’essence de sa vie d’écrivain. On croise en chemin des figures qui ont nom Aragon, Jacques Derrida, Michel Butor, Roland Barthes, Jacques Chessex… Ou encore, moins connus du grand public même averti, les éditeurs Bernard de Fallois, Simone Gallimard, Vladimir Dimitrievic… Sans oublier des artistes amis comme Marc Jurt, René Feurer, ou l’aïeul de JMO : l’éminente figure du poète, romancier et intellectuel vaudois Juste Olivier.

    Ces « fantômes » sont donc pleins de vie. JMO les a connus dans leur réalité propre et singulière, et il peut en témoigner. Il a l’art de nous les restituer dans leur présence immédiate, avec chaleur et amitié, il nous les rend proches, familiers, et en même temps il dévoile pour nous des pans de leur personnalité que nous ne connaissions pas, surprenants et inattendus. Et c’est pourquoi Éloge de fantômes, à la façon justement des revenants, est d’ores et déjà un livre qui mérite de revenir et de « rester » dans le futur, comme un témoignage de ce que furent quelques personnes d’exception qui ont marqué l’histoire littéraire, dans la seconde moitié du XXe siècle.

    Je n’ai pas eu le bonheur de suivre les séminaires de Derrida, « un Richard Gere en plus méditerranéen » selon un propos rapporté par JMO, « qui marchait toujours à petits pas », ni de le connaître. images.jpegJe ne savais même pas qu’il avait enseigné à l’Université de Genève puisqu’il y est arrivé quand j’en étais déjà parti, mais je suis très heureux de le découvrir sous un jour inattendu, tout bonnement humain. Ainsi l’aperçoit-on tout à coup au volant, en train de doubler son ancien étudiant JMO sur un périphétique de Paris, lui faire signe de s’arrêter sur la bande d’urgence, puis l’embrasser tout en s’exclamant: « Qu’est-ce que vous faites ici ? ». Puis l’inviter à partager, encore souvent par la suite, les repas familiaux.

    On s’amuse lorsque ce même Derrida invite JMO à participer – c’est le « seul Suisse » – à l’un des fameux colloques de Cerisy-la-Salle… Où l’on apprend un rien médusé qu’après les passionnantes et épuisantes journées à débattre, tout le monde descend dans les caves (eh oui, scènes fantomatiques à souhait) pour des nuits quasi blanches et dansantes, au son de Blondie, des Boomtown Rats et des Pink Floyd, tandis que le whisky coule à flot !...

    C’est un livre d’apparitions.

    x1080.jpegApparaît Aragon, familier du restaurant Le Bœuf, rue Saint-Denis. Le directeur d’une revue lui a donné à lire un texte de JMO, et celui-ci a le bonheur de s’entendre dire : « C’est bien, écrivez simplement, mettez votre cœur sur la page ». Aragon n’est pas le seul à l’encourager : jeune homme, aspirant écrivain, JMO ose montrer ses premières tentatives littéraires à « Staro », à Barthes, à Derrida, et quels sont les échos, de leurs côtés aussi ? « Continuez, persévérez ! »

    Unknown-2.jpegApparaît le fabuleux, oui, le littéralement « fabuleux » Roger Dragonetti (tant l’art de la parole était constitutif du personnage), professeur de littérature médiévale à la Fac de Genève, ami de Lacan. Sans doute, de tous les professeurs qu’on puisse rencontrer dans sa vie – et là je puis moi aussi en témoigner – celui qui savait le mieux « tenir son auditoire » et le transporter, comme avec une machine à explorer le temps, aux côtés de Lancelot du Lac, de Perceval, de Renart et Ysengrin, c’est-à-dire l'introduire de manière fantastiquement « essentielle » à l’intérieur des textes eux-mêmes. Aucun séminaire ne débordait de tant d’étudiants, suspendus aux lèvres de Dragonetti, dont chaque mot prenait quasiment les qualités du sacré (JMO souligne les subtils « suspens » et « silences » que savait ménager le merveilleux professeur pour permettre aux chevaliers de la Table ronde (et, avec eux, au Moyen Age tout entier) de tracer leur chemin jusque dans l’âme de chacun. Et d’y prendre corps. (Fantômes encore).

    Apparaît « Maître » Jacques Chessex qui, en ami exquis, sait dans ses lettres l’art de différer toujours les rencontres entre amis justement :Unknown-3.jpeg « Viens quand tu veux, j’ai hâte de te revoir, mais pas cette semaine, ni ce mois-ci, car je suis occupé… » Eh oui, il y a l’œuvre à faire, elle passe avant tout. JMO et Chessex s’accordent sur ce point : écrire, n’est-ce pas avant tout « la joie de mettre un semblant d’ordre dans le chaos » ?

    Apparaît Simone Gallimard, qui s’impatiente d’attendre là-haut JMO pour une partie de tennis sans cesse remise.

    Apparaît Vladimir Dimitrijevic, le fondateur des éditions L’Age d’homme, à la fois passeur de livres et enthousiaste contrebandier, qui se rend chaque jour à l’église (JMO l’y accompagne quelquefois) avant de retourner hanter l’immense tanière de ses livres. La fin de sa vie aura été on ne peut plus fantômatique, tant son engagement pro-serbe, en Suisse romande, l’aura mis à l’écart de ses semblables.

    Unknown-4.jpegApparaît Michel Butor, l’homme « aux mille livres » (de sa plume, faut-il le préciser) qui avait précisément nommé « A L’Ecart » la maison où il vivait sur les hauteurs de Lucinges près Genève – tellement cette position lui paraissait finalement la plus commode pour se pencher, comme JMO et Jacques Chessex, sur l’œuvre gravé et peint du Neuchâtelois Marc Jurt, avec le plus grand intérêt.

    Ce que nous rappelle aussi «Eloge des fantômes», à la fois dans sa thématique et dans sa manière, c’est combien la littérature, et son approche, telle qu’on la pratiquait en tout cas à l’Université de Genève au sein de ce qu’on a appelé « l’école de Genève», oui, combien la critique littéraire allait au-delà de son appellation, puisqu’elle apprenait non seulement à lire les œuvres, mais aussi à « lire le monde ». C’est-à-dire à jeter sur toutes les réalités, quelles qu’elles soient, un regard CRITIQUE. (Et c’est en quoi la démarche de Roland Barthes, qui dans ces années-là mettait au point sa méthode «sémiologique», rejoignait bien celle de « l’école de Genève»). Tout cela a-t-il aujourd’hui disparu ? Je le crains.

    Éloge des fantômes nous remet donc en mémoire, et c’est encore l’une de ses nombreuses vertus, un temps « béni », une sorte de paradis perdu, quand l’homme était encore capable de « penser » sa propre situation sous des angles un peu nuancés (alors que tout ou presque aujourd’hui manque de nuances).

    On suit très volontiers JMO sur toutes ces pistes singulières. Ses fantômes ne le conduiront-ils pas jusqu’au prix Interallié, en 2011, pour son roman L’Amour nègre, coédité par L’Age d’homme et les éditions de Fallois (lesquelles, un an plus tard, lanceront Joël Dicker avec La Vérité sur l’affaire Henri Québert) ? Unknown-5.jpegÇa n’est pas rien d’être édité par Bernard de Fallois. Faut-il rappeler que c’est lui qui dans les années 50, grand spécialiste de Proust, découvrit et publia ces étonnants inédits de l’auteur de La Recherche que sont Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve ? Et auquel on doit finalement, en septembre dernier, la surprise de neuf nouvelles inédites réunies sous le titre Le Mystérieux correspondant, retrouvées dans les archives de De Fallois après le décès de celui-ci en 2018?

    C’est ainsi qu’Éloge des fantômes a aussi le mérite de partir à la recherche du temps perdu, et notamment de témoigner qu’entre la Suisse romande et Paris, contrairement aux idées reçues, bien des liens n’ont cessé de se tisser, y compris au fil des années 70, 80 et 90. On a longtemps prétendu que Paris ignorait et dédaignait la Suisse romande («qu’il était impossible pour un écrivain suisse romand de passer la frontière et d’être édité à Paris» – à moins d’être aussi habile que Jacques Chessex). Ça n’est pas vrai. Olivier a été l’un des premiers à faire mentir ce qui n’était qu’une idée reçue. Simplement, ces liens étaient plus subtils qu’il n’y paraissait. Unknown-6.jpegAprès tout, c’est Jean Starobinski et Jacques Derrida, milieu des années 80, qui lui conseillent de porter le manuscrit de La Mémoire engloutie au Mercure de France. Où, en effet, Simone Gallimard (mère de l’actuel directeur de la maison, Antoine Gallimard), le publie, après l’avoir lu avec ravissement (eh ! qu’on le réédite, ce roman !).

    Allez, on n’en dit pas plus ! A vous d’ouvrir le livre et de faire la rencontre de ces fantômes qu’on a tant aimés et qu’on aime encore.

    Jean-François Duval

    Jean-Michel Olivier, Éloge des fantômes, Ed. L’Age d’homme.

  • Nuits hantées (Frédéric Lamoth)

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    Unknown-1.jpegAprès plusieurs romans, tous parus chez Bernard Campiche, Frédéric Lamoth (né en 1975 à Vevey) nous donne Le Cristal de nos nuits*, un recueil de nouvelles qui tournent toutes autour du thème de la mémoire (c'est d'ailleurs le sous-titre du livre). Le titre, bien sûr, fait référence à la terrible Nuit de cristal (du 9 au 10 novembre 1938), pendant laquelle éclatèrent, en Allemagne comme en Autriche, les pogroms anti-juifs. 

    C'est sur cet arrière-fond guerrier que se déploient les nouvelles de Lamoth. On ne se situe pas en Allemagne, ici, ni en Autriche, mais en Suisse, pays miraculeusement épargné par la guerre. Des Allemands s'y sont réfugiés, comme des soldats américains obligés d'atterrir en urgence. Lamoth esquisse leur histoire, suggère leurs rêves, ressuscite leurs fantômes. Il y a, dans ces textes superbement écrits, un parfum entêtant de nostalgie — de mauvaise conscience aussi : alors que l'Europe entière est à feu et à sang, la vie en Suisse paraît bien paisible, et presque fade.

    « Il me semble aujourd'hui encore que cette partie de ma mémoire est comme une grande maison hantée. Une pension de fantômes qui ne trouvent pas le sommeil. Ceux qui peut-être n'ont jamais existé ou qui, du moins, n'auront laissé aucune preuve de leur existence. »

    Unknown.jpegDe longueur variable, ces nouvelles, qui semblent reliées entre elles par le mystère du rêve ou de l'insomnie, célèbrent chacune une disparition, une mort violente (et gardée secrète), un suicide ou un exil. Elles donnent la parole à des êtres anonymes. Elles tournent autour d'un drame silencieux.

    La plus aboutie est la plus longue, et la dernière, me semble-t-il, qui raconte le destin d'un trio amoureux de la musique de Schubert. L'évocation de leur complicité, faite de connivence et de pudeur, est très réussie, comme l'évocation des grands Kappelmeister Furtwängler ou Karajan. La nostalgie y est aussi présente que dans les chansons du Voyage d'hiver. Les personnages sont attachants et bien cernés. Lamoth a besoin d'espace et de longueur pour déployer tout son talent.

    Une réussite, donc, que ce Cristal de nos nuit, même si le tout me semble un peu décousu, et quelquefois trop empreint de mauvaise conscience.

    * Frédéric Lamoth, Le Cristal de nos nuits, mémoires, Bernard Campiche éditeur, 2019.

  • Hommage à Marie Gaulis (1965-2019)

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    Unknown.jpegC'est avec stupeur et tristesse que je viens d'apprendre la disparition de Marie Gaulis, née en 1965 à Thonon, et décédée à La Chaux-de-Fonds le 19 septembre. C'était une femme vive et talentueuse, grande spécialiste de la Grèce, auteur de plusieurs livres brillants, publiés par les éditions Zoé. Fille de Louis Gaulis, grand voyageur et auteur de théâtre, elle a marqué la littérature romande de sa poésie et de son ironie douce. Elle nous manquera beaucoup.

    Je reproduis un article que j'avais consacré au premier livre de Marie Gaulis, Ligne imaginaire, publiée par Métropolis en 1999.

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  • Julien Sansonnens, Prix Édouard-Rod 2019

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    Le samedi 14 septembre, à 11 heures, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, on fêtera les vingt-trois ans du Prix Édouard-Rod. Ce Prix littéraire — un des rares et des plus importants en Suisse romande — a été fondé en 1996 par Jacques Chessex. Il vise à promouvoir le travail d’écrivains de qualité. Il peut récompenser soit une écriture neuve et inventive, à travers une première œuvre forte, soit une œuvre déjà confirmée, mais de haute exigence.

    images-1.jpegCette année, le Prix Rod récompense un roman de Julien Sansonnens (né en 1979), L'Enfant aux étoiles (éditions de l'Aire). Inspiré par le tristement célèbre massacre de l'Ordre du Temple Solaire, ce roman est une enquête minutieuse et sans compromis sur cet épisode toujours énigmatique de notre histoire. Avec finesse et précision, Sansonnens sonde l'âme des victimes de cette sombre affaire (en particulier « l'enfant cosmique », fille de Jo di Mambro, assassinée à Salvan) qui défraya la chronique en 1994 et 1995 (voir ici l'émission Zone d'ombre de la RTS consacrée à l'OTS).

    A l'Estrée, à Ropraz VD), les festivités commenceront à 11 heures.

    L'entrée est libre.

    Venez nombreux !

  • Éloge des fantômes : le grand jour !

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    Il sort cette semaine dans toutes les bonnes librairies. S'il n'y est pas, réclamez-le !

    Treize histoires de fantômes, d’amour et d’amitié, d’admiration et de stupeur.

    Treize portraits subjectifs, mais vrais, rigoureux, qui ressuscitent des êtres rencontrés et aimés, quelquefois malgré eux. Des peintres (Marc Jurt, René Feurer), des éditeurs (Simone Gallimard, Vladimir Dimitrijevic, Bernard de Fallois), des écrivains (Michel Butor, Nicolas Bréhal, Jacques Chessex, Aragon), un philosophe (Jacques Derrida), des gens célèbres ou inconnus (Roger Dragonetti, André Dalmas, Juste Olivier), disparus dans les couloirs du temps.

    Ne pourchassons pas les fantômes qui nous hantent, ne les trahissons pas et aimons-les : ce sont les seuls à savoir qui nous sommes. 

    * Jean-Michel Olivier, Éloge des fantômes, L'Âge d'Homme, 2019.

  • Délicieuses morsures (Luc Jorand)

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    Unknown-1.jpegLuc Jorand est un grand voyageur. De ses séjours en Chine, en Russie, en Bretagne, à Genève, il a ramené une douzaine de nouvelles, qui sont autant de joyaux, et qu'il a eu la bonne idée de rassembler sous le titre Morsures*, car le style de Luc Jorand est à la fois érudit et mordant. Un vrai bonheur de lecture.

    Tout commence, comme chez Jean de la Fontaine, par une fable animalière où un vieux hibou rencontre une ratte, puis une paonne, puis un putois, puis une truie, etc. Nous sommes ici dans une basse-cour qui ressemble à la ferme des animaux d'Orwell, et Jorand, en ironiste voltairien, en tire une leçon exemplaire…

    IMG_6524.jpgDe Genève, où il a longtemps vécu (il vit désormais à Besançon), Luc Jorand a tiré cinq nouvelles, parfois de brèves satires mondaines (une inauguration, un barbecue, un sapin de Noël servent de prétextes à de savoureux tableaux sociaux), et parfois une longue nouvelle policière. On se laisse prendre sans résistance par ce « Meurtre aux Délices » qui conte l'assassinat, dans le jardin de l'Institut Voltaire, d'un ancien professeur d'Université, grand collectionneur de manuscrits de Voltaire et Rousseau. Sous des noms à peine cryptés, on reconnaît plusieurs personnalités genevoises et quelques grands noms de la bibliophilie internationale (dont le fameux Gérard Lhéritier, fondateur de la société Aristophil). L'enquête est palpitante, l'intrigue bien menée et le dénouement aussi surprenant que possible.

    Avec la section « Fausses nouvelles », Jorand change de ton et aborde des thèmes sans doute plus intimes, ou personnels, comme la mort de son père, ou son séjour en Chine. Mais c'est dans un texte plus long, encore une fois, intitulé « Fausse route », que Jorand déploie toute l'étendue de son talent. Il s'agit d'une longue errance en voiture, dans la campagne française, où les souvenirs, heureux et malheureux, déferlent sur le narrateur, comme la pluie s'abat sur le pare-brise de sa voiture. On pense à Proust, pour la somptuosité de ces phrases en lacets, ou à Quignard qui évoquait lui aussi, dans les dédales de la mémoire, l'afflux des souvenirs perdus. « Il revit ce jeune garçon déambuler avec son père, près de la salle des fêtes, de retour d'une soirée électorale. Il se vit lui-même, tel qu'il n'aurait pas voulu se voir, tel qu'il était tous les matins, chaque jour. Il s'en voulait parfois de sa niaiserie, de son manque d'à-propos. Il avait toujours manqué les moments essentiels. » Dans ce texte qui épouse parfaitement tous les méandres de l'écriture, Jorand retarde l'échéance finale, fatale. Le narrateur évoque ici avec tendresse (et désarroi) la femme qu'il a épousée, qu'il ne comprendra jamais et qui l'attend chez lui, tout au bout du chemin.

    Dans cette même veine, les deux dernières nouvelles de Morsures évoquent des amours perdues, sitôt qu'entrevues. Le style de Jorand s'y déploie avec bonheur. Voltaire s'efface devant Rousseau, et Candide devant Les Confessions ou les Rêveries du Promeneur solitaire. Mais le plaisir de lecture est le même. Il faut se laisser mordre par ces Morsures !

    * Luc Jorand, Morsures, éditions de La Ligne d'Ombre, 2019.

  • Ombres et lumières de l'amour absolu (Daniel Odier)

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    Unknown-1.jpegJ'avais (un peu) perdu la trace de Daniel Odier (né à Genève en 1945), écrivain protéiforme, romancier à succès, mais aussi spécialistes des mystiques orientales (l'amour tantrique). Il revient, pour notre grand bonheur, avec un roman singulier, Fédor & Miss Bliss*, qui est une fantaisie inspirée de L'Idiot de Dostoievski.

    Daniel Odier, rappelons-le, c'est à la fois le scénariste de Les Années-lumière (1981), peut-être le meilleur film d'Alain Tanner, et l'auteur de polars, sous le nom de Delacorda, dont le plus célèbre fut bien sûr Diva, adapté au cinéma par Jean-Jacques Beineix. Unknown-3.jpegC'est aussi l'auteur de plusieurs romans importants et d'ouvrages de référence sur les mystiques orientales et la pensée zen.

    Nous sommes à Vevey, non loin de la maison dans laquelle Dostoievski écrivit, vers 1868, quelques chapitres de L'Idiot. Ce patronage est essentiel, puisque ce roman va servir de toile de fond à Fédor & Miss Bliss. Très vite, l'héroïne, Miss Bliss (autrement dit : Mademoiselle Bonheur, ou Félicité, ou Extase) va se trouver entraînée dans un scénario directement inspiré de Dostoievski. Comme dans le roman russe, elle va tomber sous le charme de Nastassia, fascinante créature d'amour et de mort, elle-même promise à Luigi, un mafieux très épris de sa fiancée, et courtisée, comme il se doit, par Aglaia, un amoureux transi et malheureux. Le scénario dostoievskien, implacable et tortueux, va être parfaitement respecté, d'un bout à l'autre d'un roman qui mêle à merveille le réel et l'imaginaire, ou plutôt son hallucination.

    Pas trace, ici, de roman réaliste : l'imagination a définitivement pris le pouvoir ! Et c'est tant mieux.

    images-3.jpegDans cette fantaisie singulière, Odier développe les thèmes qui lui sont chers : la pureté, l'innocence (incarnées par la délicieuse Miss Bliss), la passion dévorante, la jalousie, etc. Mais au centre du livre, à la fois comme question et comme affirmation, il y a l'amour absolu. Qu'est-ce qu'aimer ? Comment aimer ? Et, bien sûr, quelles sont les conséquences de cet amour absolu ? 

    Je ne dévoilerai pas l'épilogue de ce roman où « tout est magnifié dans un espace-temps où s'expriment les pulsions les plus lumineuses et les plus sombres. » Odier nous montre que le réel n'existe pas — ou plutôt qu'il n'est qu'une hallucination de nos désirs secrets. Après avoir longtemps vécu aux États-Unis, puis à Paris, Genève, Barcelone, cet ami de William Burroughs et d'Anaïs Nin s'est installé sur la Riviera vaudoise, à Vevey, où vécurent Rousseau, Courbet et Dostoievski qui lui a inspiré un roman vif et profond. 

    Une réussite !

    * Daniel Odier, Fédor & Miss Bliss, roman, éditions de l'Aire, 2019.

  • Des fleurs pour Michel Tournier (Serge Koster)

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    Unknown-3.jpegSi tous les écrivains ne rêvent pas d'écrire des best-sellers, tous, en revanche, rêvent d'avoir de bons lecteurs. Michel Tournier a eu cette chance : il a non seulement rencontré le succès avec ses livres (Le Roi des Aulnes, Prix Goncourt 1970), un succès mérité, mais il a eu la chance de trouver un excellent lecteur, subtil et acharné, en la personne de Serge Koster, critique littéraire, romancier, professeur de lettres féru de figures de style. images.jpegOn ne compte plus les textes que Koster a consacrés à l'auteur de Vendredi ou les Limbes du Pacifique, dont il fut un intime : en particulier, le magistral Michel Tournier, paru en 1986 chez Henri Veyrier, et réédité plusieurs fois depuis.

    Quand Koster apprend la mort de Tournier, en janvier 2016, c'est le choc : les deux amis ne s'étaient pas revus, ni parlés depuis longtemps. Et Tournier, mort à 91 ans, ignorait tout de la maladie pernicieuse qui rongeait Koster — la même qui a touché François Nourissier et tant d'autres écrivains : la maladie de Parkinson, baptisée Miss P.

    Depuis plusieurs années, Koster n'écrit plus. Son combat contre la maladie l'épuise. Il va reprendre la plume à la mort de Tournier, à la fois pour lui rendre hommage (quelques fleurs de rhétorique en guise de couronne) et pour lui dire, aussi, peut-être, tout ce qu'il a tu pendant si longtemps, ses cauchemars, le mal qui ronge ses nuits et bientôt ses journées.

    Unknown-4.jpegCela donne un extraordinaire petit livre, Tournier parti*, un livre bifide, à deux faces, presque à deux voix : le récit d'une amitié profonde et fidèle avec l'ermite de Choisel (c'est le côté solaire) et l'avancée subreptice de la maladie, qui provoque des visions terrifiantes et des hallucinations (c'est le côté nocturne). 

    Pour évoquer ainsi le jour et la nuit, l'amitié solaire et les démons nocturnes, Koster retrouve le ton de ses romans « autofictifs ». Lui qui n'arrive qu'« à parler de lui », creuse encore la blessure qui le déchire : le silence, voire le sentiment d'abandon après une amitié de 30 ans avec l'écrivain des Météores et cette lente descente aux abîmes qu'il a l'impression de vivre chaque jour — et surtout chaque nuit — depuis qu'on lui a annoncé sa maladie, en 2011.

    Une fois de plus, ce grand amateur de littérature (il a écrit sur Racine, sur Ponge), obsédé par le style, trouve dans l'écriture une consolation ardente aux maux qui le dévorent. « La salope lâchée par mon organisme pompe mon énergie mentale et physique, elle m'obsède au point de m'empêcher d'écrire, elle ne me permet d'écrire qu'à partir d'elle obsédante, impossible d'échapper au piège. » Pourtant, l'étau se desserre le soir, vers 11 heures, quand il se glisse entre les draps, « s'allonge contre le flanc de la reine de ses années, savoure la paix de tout son souffle, sur la vague de l'accalmie qui l'accueille, l'enveloppe, le sauve. »

    images-2.jpegS'il a, parfois, des accents d'oraison funèbre (on y croise tout un peuple de fantômes), le livre de Koster est aussi une célébration de l'amitié et de la littérature, à travers cette recherche sans fin du style (Koster apprécie Léautaud, Chateaubriand, Racine, tous les grands stylistes) — qui était un sujet de controverse entre les deux amis. Pour Koster, Tournier était sans doute une figure de l'amitié, par son goût pour la métaphore et l'allégorie, mais aussi par sa générosité et sa simplicité.

    En grand amateur de tropes, dans son petit livre éclairant, Serge Koster lui rend admirablement justice.

    * Serge Koster, Tournier parti, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2019.

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  • Embarquement immédiat ! (Philippe Sollers)

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    images.jpegSon roman précédent, Centre*, procédait par cercles concentriques, en recherchant sans cesse son point d'appui, son point de fuite ou de rupture, pour toucher l'essentiel : le cœur absolu des choses. On y croisait des visages familiers : Copernic, Freud, mais aussi Dante et Shakespeare (déjà!) et l'inoubliable Comte de Lautréamont, auteur mystérieux des Chants de Maldoror.

    Tout commence, ici, dans Le Nouveau**, par le vol un peu fou d'une mouette, une mouette rieuse, qui fait mine d'attaquer le narrateur qui rêve sur une plage de l'Atlantique. Aucune agressivité, juste un signal. Sollers, qui s'y connaît en écritures, y voit tout de suite un message, sans doute venu de la nuit des temps : une mouette, la plage, une barque échouée au fond du jardin, qui servait à rejoindre le bateau que Louis, l'arrière-grand-père, avait baptisé La Nouveau.

    Il n'en faut pas davantage pour embarquer avec lui dans ce roman qu'on pourrait dire familial, car les personnages sont tous issus de la famille Sollers.

    Unknown.pngIl y a Henri, le navigateur, et sa femme Edna, l'Irlandaise. Il y a aussi Louis, l'escrimeur, et Lena, la magicienne. C'est le point de départ — le carré magique — du nouveau roman de Philippe Sollers : une interrogation sur le passage, la transmission, la fuite du temps qui s'ingénie à tourner sur lui-même, à revenir en arrière, mais demeure aspiré sans cesse par le nouveau. Pour Henri, ce sont les voyages au long cours, la navigation autour du monde, mais aussi la rencontre avec l'étrangère, Edna, qui deviendra sa femme. Pour Louis, c'est la passion du jeu et de l'escrime, de la lecture et du silence.

    Est-ce pour cela, et à cause d'eux, que le narrateur ressent depuis toujours le besoin d'embarquer pour de nouveaux rivages, de déchiffrer de nouveaux signes, d'aimer l'escrime et les bateaux ? « Sur la scène invisible du Nouveau, tout s'éclaire, tout s'explique. La mort elle-même devient amoureuse de la parole qu'elle porte. »

    Comme toujours, on navigue en joyeuse compagnie. Ici, Shakespeare nous accompagne dans les tempêtes comme dans les calmes plats. Sollers revisite son théâtre et sa vie, à commencer par sa mère, Mary, qui eut neuf enfants, et par son père, aux abonnés absents, à une époque où « le Nom du Père était roi, on priait constamment pour lui, on rêvait de le tuer, il devenait fou sur la scène. » William le sent, le sait, il va le dire dans son théâtre. 

    Des Sonnets érotiques à La Nuit des Rois, en passant par Hamlet et Othello, William n'aura de cesse de brasser le désir, de le tordre, de le défigurer. « Je suis mon désir, je veux mon désir, le désir me veut, tous les désirs me veulent. J'ai la volonté de mon désir, vous serez forcés de m'aimer puisque mon nom est désir (WILL I AM). Dans la corruption générale et même si je pourris, anonyme, dans une tombe. »

    philippe sollers,roman,le nouveau,négation,dieu,escrime,gallimardDans un va-et-vient constant entre le réel et l'imaginaire, les épisodes biographiques et les éclairages littéraires, Sollers traque à sa manière le « dieu nouveau ». Celui que chaque époque se donne, le dieu jaloux qui demande un sacrifice absolu. « Le dieu nouveau ne dit jamais « nous », ne s'adresse à aucune communauté particulière, ne parle pas de sauver le monde ou l'humanité. Comme c'est un dieu extrême, il choisit uniquement des singularités. Celles-ci sont aussi différentes que possible, si elles se rencontraient, elles n'auraient rien à se dire. L'extrême de X n'est pas celui de Y, et encore moins celui de G ou de Z. »

    On croise encore, un peu plus loin, dans cette navigation aventureuse, André Breton et sa bande de surréalistes (l'adjectif le plus galvaudé de notre époque), « C'est à croire qu'une coalition est toujours prête à se former pour qu'il ne se passe rien. » Rien ne se passe ; pourtant, quelque chose arrive. Que tout le monde attend depuis toujours (l'attente est une des conditions de son apparition), dans le silence ou la tempête qui fait rage, sur une plage de l'Atlantique, sous le rire des mouettes : cela s'appelle le Nouveau

    * Philippe Sollers, Centre, roman, Gallimard, 2018.

    ** Philippe Sollers, Le Nouveau, roman, Gallimard, 2019.

    À ne pas manquer : Josyane Savigneau publie ce mois-ci un livre d'entretiens avec Philippe Sollers, Une conversation infinie, Bayard, 2019.

  • Fantaisie poétique (Arthur Billerey)

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    ArthurBillery.jpgÀ l'aube des mouches* : sous ce titre énigmatique, Arthur Billerey (né en 1991) nous propose un livre de poésie inscrit à la fois dans une tradition classique (plusieurs poèmes sont inspirés d'Aragon, de Guillaume Apollinaire et de Jean-Pierre Schlunegger) et dans une veine tout à fait personnelle. Cela donne un recueil un peu disparate, mais riche en promesses et en découvertes…

    Arthur Billerey, qui travaille aux éditions de l'Aire avec Michel Moret, dirige la collection Métaphores. qui a publié Vahé Godel et Pierre-Alain Tâche. Il baigne depuis toujours dans la poésie. Une poésie baroque et imaginative qui semble aux antipodes, heureusement, d'une certaine poésie minimaliste romande qui se complait dans la contemplation du rien ou la recherche désespérée de « la rose bleue » (Dürrenmatt). Jugez plutôt :

    ton sang des rues/ tessons de bouteilles perdues/ sous la chanson d'une fontaine /qui coule de source et qui me cloue/ auprès de laquelle j'ai une soif de loup/ c'est fou comme les villes martèlent/ ah moutons tondus des migraines

    Jouant avec les mots (penser/poncer/pincer/passer…), l'auteur laisse courir sa fantaisie, qui semble inépuisable. Unknown-1.jpegQuelquefois, par facilité, cela tombe un peu à plat. Le plus souvent, cette fantaisie nous entraîne sur des sentiers sauvages et passionnants. Il y a là une richesse et une vivacité qui nous ramènent aux sources de la poésie : le rythme, la musique, la chair des mots, dans une liberté absolue.

     la vie est comme je la fais/ levant les yeux pas à pas/ je cherche je chercherai/ même face au vent froid/ et déchaussé de chaleur/ à marcher à marcher/ à tout perdre de vue/ montagne unité perdue

    On marche, on respire, on longe des mers et des abîmes, on tombe, on se relève (« la chute est toujours devant soi ») : il y a une expérience de vie — riche et singulière — dans ce livre qui parle davantage de l'aube que des mouches ! Un livre dense et léger, qui accueille le monde et lui rend grâce, comme les romans de Corinne Desarzens (qui signe la préface), avec étonnement et générosité.

    * Arthur Billerey, À l'aube des mouches, éditions de l'Aire, 2019. 

  • Ma mère, ma haine, mon amour (Clémentine Autain)

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    Unknown-3.jpegLa haine est mauvaise conseillère : elle aveugle et rend sourd à la recherche de la vérité, ou, tout au moins, d'une vérité qui éclairerait ou bouleverserait l'écriture. C'est ce que que l'on se dit en lisant les premières pages du récit autobiographique de Clémentine Autain, Dites-lui que je l'aime*. On se dit également qu'il s'agit d'un nouveau règlement de comptes (un genre en vogue ces temps-ci) entre une mère disparue et sa fille pleine d'amertume et de ressentiment. 

    Il faut dire que la fille en question n'est pas n'importe qui, puisqu'il s'agit de Clémentine Autain, militante féministe, politicienne engagée aux côtés de Jean-Luc Mélenchon, qui s'est illustrée aussi par quelques déclarations tapageuses et clivantes sur les attentats terroristes en France. Dans son livre, Clémentine Autain montre un autre visage, plus authentique, plus touchant aussi (elle à qui l'on reproche d'être toujours glaçante!) : celui d'une fille abandonnée par une mère artiste qui préférait sa carrière professionnelle à sa vie familiale…

    Comme on sait, Clémentine Autain est la fille du chanteur Yvan Dautain (à droite sur la photo) et de la comédienne Dominique Laffin, morte à 33 ans, dans des circonstances étranges (on la retrouva inanimée dans son bain : suicide ? crise cardiaque ?). Unknown-1.jpegSon père l'a recueillie, enfant, alors que sa mère, étoile filante du cinéma français, enchaînait les rôles et négligeait sa fille au point d'oublier d'aller la chercher à l'école. Cette hérédité lourde à porter, on la sent à chaque page de Dites-lui que je l'aime qui, de règlement de compte familial, se transforme, au fil du récit, en déclaration d'amour.

    Car le livre, bien vite, prend la forme d'une manière d'exorcisme : comme si l'auteur devait tuer sa mère encore une fois avant de pouvoir lui parler, et comprendre qui elle fut (Clémentine avait douze ans quand sa mère est morte). Cette enfance chahutée par de nombreux déménagements, les innombrables amants de sa mère, son image idéale auprès des réalisateurs de cinéma (Claude Miller, Jacques Doillon, entre autres) et son incapacité à occuper sa place dans la « vraie vie »: tout cela crée un mur, infranchissable, entre la mère et la fille.

    Il faut du temps, et beaucoup de mots pour l'escalader — ou peut-être seulement le contourner (l'enfance est le plus grand malentendu). 

    images-3.jpegDominique Laffin était une comédienne qui a fasciné les réalisateurs français : elle avait cette lumière, cette fraîcheur, cette ingénuité que le cinéma recherche. Pendant dix ans, elle a enchaîné les premiers rôles, elle qui n'avait jamais fait d'école de théâtre (elle était baby-sitter chez Miou-Miou et Julien Clerc). Puis, les contrats sont devenus plus rares, elle a commencé à frôler les ténèbres (comme disait Duras, l'alcool a joué dans sa vie le rôle de Dieu) et entamé une descente aux enfers que personne n'a pu arrêter…

    images-2.jpegTout cela, Clémentine Autain résiste à le savoir. La première partie de son livre insiste plutôt sur les raisons qu'elle a de détester sa mère — et ses raisons sont nombreuses. Puis, les résistances tombent. Elle commence son enquête sur cette femme, sa mère, cette inconnue. Elle va interroger les hommes qui l'ont aimée. Elle découvre alors une autre femme que celle qu'elle croyait connaître. Une femme rayonnante. Une femme qui pleure aussi. Une féministe engagée qui participe, avec Delphine Seyrig et d'autres comédiennes, à plusieurs manifestations. En même temps que sa plume s'adoucit, elle trace peu à peu le portrait d'une mère qu'elle peut aimer. Qu'elle peut s'autoriser à aimer. 

    C'est la leçon de ce petit livre dense et attachant : la haine est un bouclier qui ne protège jamais de l'amour.

    * Clémentine Autain, Dites-lui que je l'aime, Grasset, 2019.

  • Joyce Carol Oates ou la liberté souveraine

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    J’ai vécu l’âge de glace du roman – et j’y ai survécu! À l’université régnait en maître le roman dit «nouveau», autrement dit: sa négation. « Plus de récit, non, jamais »: l’injonction de Maurice Blanchot semblait définitive: on n’avait plus le droit de raconter des histoires, ou alors, si on persistait dans l’erreur, il fallait que ces histoires soient subtilement déconstruites, pour ne pas dire illisibles. Le roman était mort: Alain Robbe-Grillet et ses joyeux comparses avaient cloué à jamais le cercueil.

    Quand on veut écrire, malgré tout, il faut se débarrasser des injonctions, surtout universitaires. Oublier le «nouveau roman», qui n’est qu’une époque de la littérature, et pas la plus émoustillante. C’est une tâche passionnante: on découvre alors tous les auteurs mis au rebut ou simplement oubliés par l’alma mater. Les auteurs mal famés comme l’odieux et génial Céline, le subtil Paul Morand, la vénéneuse Violette Leduc – et même Françoise Sagan, épinglée à jamais dans la catégorie des écrivains frivoles (mais quelle grâce!).

    Lire aussi: Joyce Carol Oates tisse une trame sulfureuse à la lumière des neurosciences

    A l’université, la littérature romande n’a jamais eu qu’un strapontin. Elle représentait une littérature exotique, ataviquement attachée au terroir, sans visée universelle, prisonnière de ses tics et de ses tournures locales. Quel dommage! Pour l’écrivain en devenir, l’école buissonnière était obligatoire et passait par la découverte des livres de Chessex et de Chappaz, de Bouvier et de Corinna Bille, de Germain Clavien et de Pierre Girard, de Georges Haldas et de Jean Vuilleumier. Autant de voix uniques et singulières. Autant de territoires inconnus, à des années-lumière de la doxa, qui ouvraient, pour le lecteur avide, de nouveaux horizons, où l’air était plus frais et la vie plus sauvage. 

    Ces horizons illimités, je les ai connus en 1995 quand je fus invité par l’Université du Michigan, à Ann Arbor. J’étais chargé de donner un cours sur la littérature suisse: Rousseau, Ramuz, Chessex, Corinna Bille, Bouvier, auxquels on avait rattaché, par nécessité pédagogique, Monsieur de Voltaire, qui était au programme des examens! Autant dire que pour mes étudiants des grandes plaines j’enseignais une manière de chinois! Je profitai de mon séjour pour lire les écrivains qui attendaient depuis longtemps sur ma table de chevet. J’étais au Michigan, il me fallait lire aussi les écrivains du cru, les mieux à même de me faire découvrir le génie des lieux.

    Lire aussi: Joyce Carol Oates lâche le diable dans l’Amérique puritaine

    C’est ainsi que j’ai découvert Joyce Carol Oates, le plus grand écrivain américain vivant. J’ai commencé par Solstice, le récit d’une amitié insolite entre deux femmes qui s’attirent et s’affrontent, sur fond de création artistique (l’une d’elles est sculptrice). Puis j’ai continué avec Le pays des merveilles. Puis Amours profanes, Haute Enfance, Le goût de l’Amérique. La liste est longue des livres lus et encore à lire, puisque cette femme d’allure si frêle a publié près de 70 ouvrages – récits, romans, pièces de théâtre, essais – et usé de plusieurs pseudonymes, dont Rosamond Smith et Lauren Kelly!

    Impossible, donc, d’en faire le tour: Joyce Carol Oates, née le 16 juin 1938 (le jour du Bloomsday!) dans l’Etat de New York, épuise, par la richesse de son œuvre, les lecteurs les plus aguerris – sans parler de ses éditeurs, ni de ses traducteurs qui peinent à suivre les ramifications de cette œuvre monstre.
    Le réalisme est la lèpre de la littérature. Chaque livre puise ses racines dans le réel, mais il ne doit jamais s’y enferrer, ni s’y enterrer. C’est la force des romans de Joyce Carol Oates: ils commencent par un cri, un geste suspendu, une scène de cauchemar (un enfant que sa mère tente de noyer dans la boue dans Mudwoman). Ils sont ancrés dans le réel.

    Mais l’auteure abandonne assez vite la piste réaliste ou sociologique. Ce réel, alors, se révèle hanté de forces obscures, violentes, contradictoires. C’est une glu dont il faut s’échapper. Il s’ouvre au fantastique et au «gothique», comme on dit aujourd’hui (relisez Maupassant: il ne fait pas autre chose). L’auteure apprend à démasquer les pièges du monde et à les déjouer. C’est un jeu infernal. Elle ne prend jamais parti. Elle dit le bien comme le mal, imperturbablement, sans se soucier de la doxa à la mode (c’est pourquoi beaucoup de ses livres ont fait scandale). Ses personnages sont déchirés, abandonnés, en quête de rédemption: le plus souvent, ce sont des femmes, qui réussissent le prodige de s’en sortir, de se sauver, alors que tout conspirait à leur perte.

    Joyce Carol Oates, pour tous les écrivains, c’est l’exemple d’une liberté souveraine.

    Jean-Michel Olivier

    © Le Temps, 2019.

    @ dessin : Frassetto.

  • Les légendes vivantes (Olivier Beetschen)

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    Le polar est un genre à la mode — peut-être trop. Ces dernières années, les auteurs scandinaves (Henning Mankell, Jo Nesbo, Gunnar Staalesen, entre autres), ont donné un second souffle au roman policier, si prisé par les Américains (Chester Himes, Harlan Coben, Michael Connelly, Patricia Highsmith). Cela donne parfois d'excellents livres (James Lee Burke, Jim Harrison), où l'intrigue policière sert de prétexte à une exploration en profondeur de certains milieux ou certaines régions sauvages. Cela donne, aussi, souvent, des romans poussifs aux personnages caricaturaux et à l'intrigue sans surprise.

    images-2.jpegCe n'est pas le cas du dernier livre d'Olivier Beetschen, L'Oracle des Loups*, dont on a salué, ici, les recueils de poésie et le précédent roman, La Dame rousse** (voir ici). Comme toujours, chez cet écrivain singulier, le récit est tissé d'une intrigue — ici policière — et de légendes anciennes, qui viennent télescoper les personnages principaux et éclairer leur destinée. 

    Dans L'Oracle des Loups, tout se passe à Fribourg, que l'auteur connaît bien pour y avoir suivi, dans l'autre siècle, les cours de l'Université (avec, entre autres, Jean Roudaud et la fascinante Christiane Singer). C'est une ville pleine de méandres et de mystères, où le feu couve souvent sous la cendre.

    Tout commence, ici, par une explosion, qui ne fait (semble-t-il) aucune victime, mais bouleverse la quiétude de la ville. images.jpegLa police mène l'enquête avec un vieux briscard, l'inspecteur Verdon, et un « bleu », l'inspecteur Sulic (un géant débonnaire, amateur de Villon et de café fertig : une grande réussite), qui sont chargés de faire la lumière sur cette affaire. Tout se complique, le lendemain, quand on découvre, au pied de la Vieille-Ville, le cadavre démembré d'un jeune homme. Crime crapuleux ? Règlement de compte entre dealers ? Les hypothèses sont multiples et l'inspecteur Sulic a du pain sur la planche…

    Le récit est rondement mené, en brefs chapitres qui composent une semaine d'enquête sur le terrain (de vendredi au samedi suivant). Tous les ingrédients du polar sont là : l'intrigue, les crimes particulièrement sanglants, l'enquête policière, le faisceau des indices, les nombreux coupables potentiels, etc. Le polar est vivant, alerte, bien écrit et il tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre du livre. 

    Un autre charme du roman, c'est la présence fantomatique et pourtant bien réelle de la ville de Fribourg, qui est peut-être la véritable héroïne du livre. On passe d'un bistrot à l'autre, d'une rive à l'autre de la Sarine, de la Basse à la Haute-Ville, on traverse des ponts, on emprunte des sentiers escarpés, on se perd dans des ruelles obscures. Bref, on parcourt la ville en tous sens, toujours à pied ou au pas de course (Sulic est un ancien hockeyeur). La géographie du lieu est particulièrement réussie.

    Une autre réussite — qui est la patte de Beetschen — c'est l'importance des légendes qui  hantent le récit. La bataille de Morat, Les Filles du Temps et bien sûr La Dame rousse, dont on perçoit ici les échos lointains. Ces légendes ne sont pas décoratives ou anecdotiques : elles jouent un rôle capital dans le récit, en lui donnant une profondeur historique singulière. Ces légendes sont vivantes, l'inspecteur Sulic en prend conscience à chaque instant. Elles se prolongent aujourd'hui et éclairent les actes les plus mystérieux. Alors que dans La Dame rousse, les légendes ralentissaient le récit, ici, dans L'Oracle des Loups, elles rythment le polar et en relancent l'intérêt. 

    Dans Jonas (1987), Jacques Chessex transformait Fribourg en une sorte de baleine monstrueuse, à la fois vorace et tentatrice, dont le héros devait se détacher pour renaître à la vie. Le Fribourg de Beetschen, mystérieux et plein de chausse-trappes,  exerce aussi ses charmes vénéneux sur les personnages de L'Oracle des Loups en les poussant au mensonge et au crime. Chez Chessex, la naissance est particulièrement difficile et douloureuse. Chez Beetschen, c'est la vérité qui se fait jour à travers une explosion de violence et un vrai bain de sang.

    * Olivier Beetschen, L'Oracle des Loups, roman, l'Âge d'Homme, 2019.

    ** Olivier Beetschen, La Dame rousse, roman, L'Âge d'Homme, 2016.

  • Sur les chemins noirs (Sylvain Tesson)

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    Sur les chemins noirs, de Sylvain Tesson. Un chef-d'œuvre absolu ! Voici l'entretien que Tesson a accordée à son éditeur lors de la sortie du livre.

    Unknown-3.jpeg« Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : “Si je m’en sors, je traverse la France à pied”. Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote.
    Un médecin m’avait dit : “L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation”. Je préférais demander aux chemins ce que les tapis roulants étaient censés me rendre : des forces. »

    Peut-on définir ce livre comme un journal de voyage ? 
    Tesson : Je parlerais plutôt de journal de marche, mais ce type de journal se heurte à un double écueil : celui de la répétition — tous les jours il se passe la même chose, je me mets en marche, je me repose, je me remets en marche…— et celui de la diffraction. Il faut structurer les sentiments, les idées, les réflexions, les méditations qui accompagnent une progression, afin de ne pas partir dans une effroyable dispersion. Donc ce livre est un journal organisé, un journal a posteriori. Au fond, c’est une forme de récit qui se donne l’apparence du journal.

    images.jpegEn croisant certains randonneurs à la recherche du pittoresque, vous évoquez leur désir de se désennuyer. Auriez-vous fait le choix de vous ennuyer ? 
    Tesson : Effectivement, je n’allais pas chercher un pays d’affichiste, de papier glacé, mais un pays perdu, un pays dans l’ombre, et on pourrait imaginer que le voyage sur les chemins oubliés, au rebours absolu du pittoresque, est une forme de recherche de l’ennui. C’est un paradoxe, à ceci près que le simple fait d’être dans l’action de la marche écarte du péril de l’ennui. Cela me fait penser à Barbey d’Aurevilly, qui, en parlant des chouans et de leur façon de combattre dans les chemins creux, emploie le verbe « chouanner ». Chouanner, cela veut dire prendre la poudre d’escampette, disparaître, défendre le monde que l’on aime en se dissimulant… j’ai envie d’en faire un principe d’existence.

    Vous portez sur les paysages un regard plutôt scientifique, de botaniste, de naturaliste, de géologue… 
    Tesson : J’ai une formation de géographe, et j’aime beaucoup Vidal de La Blache quand il explique que nous croyons être les régents de l’histoire, alors que nous sommes d’abord les disciples du sol. Le fait de marcher à travers cette extraordinaire mosaïque climatique, géologique, écosystémique de la France, m’a confirmé dans cette idée. Je ne crois pas qu’on soit tout à fait le même quand on vit dans le calcaire que lorsque l’on vit dans le granit.

    Unknown-1.jpegVous évoquez souvent la notion d’interstices…
    Tesson : C’est exactement le principe de ce cheminement : chercher les interstices où une dissimulation est possible. Je crois que cette dissimulation est urgente, car nous sommes rentrés dans une époque de surveillance généralisée et consentie. Ce n’est pas nouveau, mais avec le déploiement des nouvelles technologies dans tous les champs de notre existence, nous savons maintenant que nous vivons dans le faisceau, sous l’œil, comme l’œil de Sauron dans Le Seigneur des Anneaux.
     
    L’homme qui arrive dans le Cotentin est différent de celui parti du Mercantour ?
    Tesson : D’abord, je m’étais reconstruit physiquement par cette belle activité, très simple, très pure, et probablement fondatrice, qu’est la marche. Deuxièmement, j’avais porté un regard sur un pays que je ne connaissais pas, la France, et j’avais pu me rendre compte de la disparition d’une catégorie de population, les paysans, ceux-là même qui ont forgé le visage de la France. Ils nous lèguent quelque chose qui s’appelle le paysage, et ils ne seront plus jamais là pour nous l’expliquer. Troisième leçon, c’est qu’il est possible de traverser le pays en se glissant dans les interstices grâce à un outil très simple, la carte au 1/25 000e, cette carte au trésor qui nous révèle les chemins de traverse. J’ai essayé de bâtir un texte autour de cette idée qu’il y avait une forme d’accomplissement intérieur de la pensée, de l’équilibre, du sentiment d’être à la verticale de soi-même, à condition de se tenir sur ces chemins où on est autonome, libre, environné par la beauté des paysages.

    Entretien réalisé avec Sylvain Tesson à l’occasion de la parution de Sur les chemins noirs.

    © Gallimard

  • Fanny fatale (Pedro Lenz)

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    « Les Suisse s'entendent bien, parce qu'ils ne se comprennent pas. » Si cette devise convient parfaitement au monde politique, elle est encore plus juste pour le monde de la littérature. On se connaît rien (ou presque) des auteurs alémaniques et tessinois ; et cette méconnaissance est totalement réciproque : les Suisses allemands ne connaissent rien de la littérature romande, très peu traduite, et encore moins de la littérature du Tessin…
    C'est un tort, bien sûr. Pour lire un auteur alémanique, quand on ne maîtrise pas sa langue, il faut un traducteur, et c'est là que, souvent, le bât blesse : beaucoup d'écrivains d'outre-Sarine écrivent non en « hoch deutsch » (en bon allemand, comme on disait au CO!), mais en dialecte. Ce qui rend leur langue à la fois savoureuse, singulière et intraduisible…

    pedrolenz-danielrihs_T8B2184.jpgC'est le cas de Pedro Lenz (né à Langenthal en 1965) qui écrit en « bärntütsch ». Heureusement, il a trouvé en Ursula Gaillard une traductrice qui a su restituer la saveur et la vivacité du dialecte parlé. Cela donne un roman épatant, La Belle Fanny* (Di schöni Fanny), qui a toutes les qualités d'un grand livre. 

    Unknown-1.jpegTout se passe à Olten où un petit groupe d'artistes (peintres, musiciens)  fait la connaissance de la belle Fanny, une jeune femme indépendante, libre de corps et d'esprit, qui pose comme modèle pour les deux peintres du groupe (Louis et Grunz). Et bien sûr, dès que le narrateur, écrivain en mal d'inspiration, la rencontre, le bien-nommé Jackpot, c'est le coup de foudre immédiat, irréversible et sans remède (there is no cure for love, chantait Cohen). À partir de cet instant, Fanny devient une énigme et une obsession que Jackpot veut à tout prix élucider. Il poursuit son enquête parmi ses amis, noue des liens rapprochés avec la donzelle qui, bien sûr, est comme l'Aar qui traverse la ville, insaisissable et fuyante comme un serpent…

    pedro lenz,la belle fanny,éditions d'en-bas,ursula gaillard,roman,dialecteLe roman fait la peinture d'un milieu marginal, fêtard, buveur de chasselas ou de rouge italien, fort en gueule et extraordinairement attachant. C'est la force de Lenz d'insuffler vie et chaleur à ses personnages condamnés aux marges de la société (mais très heureux de l'être). Son talent, aussi, si rare dans la littérature suisse, c'est de savoir raconter des histoires avec saveur. On rit à toutes les pages de cette Belle Fanny, même si le rire est quelquefois mélancolique.

    Pedro Lenz réussit un roman vibrant de vie. Il a une voix singulière, une écriture personnelle (le roman est écrit presque entièrement en dialogues), des thèmes qu'il creuse au fil des pages. Bref : un univers bien à lui qu'on quitte avec regret, une fois le livre refermé.

    Une heureuse découverte.

    * Pedro Lenz, La Belle Fanny, traduit par Ursula Gaillard, éditions d'En-Bas, 2019.

  • Le mal de mère (Marie Perny)

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    Unknown-3.jpegPourquoi Berlin ?*, deuxième roman de Marie Perny, (est-ce vraiment un roman ?) met un peu de temps à démarrer, comme si l'auteur cherchait le fil de son récit. Une fille qui part à Berlin, une mère qui se sent abandonnée (le syndrome du nid vide), une crise qui s'annonce plus profonde que prévue : la narratrice du livre — tantôt à la 1ère personne, tantôt à la 3ème — se sent peu à peu perdre pied dans le monde. Elle abandonne son mari, quitte la troupe de théâtre dans laquelle elle jouait, est en proie aux doutes et aux fantômes. Pourtant, elle refuse d'abdiquer. Elle se rend à Berlin, elle marche dans la ville, elle cherche le fil de son histoire.

    Le livre ne débute vraiment qu'avec l'apparition, à Berlin, d'un personnage étrange, Katerina, sorte de clocharde céleste, qui confectionne des poupées de tissu et semble douée pour revoir le passé et prévoir l'avenir. Cette femme aux pouvoirs étonnants — mi-sorcière, mi-pythonisse — va conduire la narratrice vers une histoire qu'elle croyait enfouie à jamais, mais qui ne cesse de la hanter. « Les histoires, c'est des poupées russes. Tu en ouvres une, il y en a une autre dedans, et une autre encore. Moi tout au fond j'ai trouvé celle de ma mère, une gamine morte à l'intérieur et qui avait peur tout le temps. Moi j'ai pas peur. J'ai froid. »

    Unknown-4.jpegAu cœur du livre, grâce à Katerina, il y a l'histoire de la mère, à qui la narratrice rend un hommage émouvant. Pourquoi Berlin ? Pour entendre la voix du Temps. Rassembler et renouer les fils de son histoire. Une histoire de mère et de fille. « A Berlin, j'ai mué, dit la femme qui écrit. Mourir, renaître, muer. C'est Berlin. Là-bas, j'ai rencontré une femme à la limite de sa peur d'enfant triste qu'elle ne peut pas quitter, qui fait de sa peur un atelier. Là-bas, j'a rencontré ma mère que j'ai si peu pleurée. J'ai pu lui parler. J'étais comme un poing fermé sur un malheur que je ne voulais pas lâcher. Ma main s'est dépliée. Ma mère peut mourir. Ma fille peut partir. »

    Même s'il est mal construit, le roman de Marie Perny dénoue avec finesse et honnêteté les fils d'une vie en crise, comme entravée et brusquement muette. Elle restitue le cheminement d'une femme vers la parole, c'est-à-dire vers la lumière sur sa propre histoire. En cela, il ressemble aux récits de psychanalyse dans lesquels, parfois, il suffit d'un mot, trop longtemps refoulé, pour éclairer l'énigme de son destin.

    * Marie Perny, Pourquoi Berlin ? éditions de l'Aire, 2019.