Ecrivain de la comédie romande - Page 2

  • Ma vie n'est pas un roman (Jean-Bernard Vuillème)

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    images.jpegÉcrivain et journaliste, Jean-Bernard Vuillème (né en 1950), vit à La Chaux-de-Fonds, mais il a beaucoup voyagé. Écrit entre Cernier, Paris et Berlin, Lucie*, paru en 1995 aux éditions Zoé, est un livre inclassable, comme la plupart de livres de Vuillème, mais intrigant et qui ne cesse de fasciner. Il vaut la peine de le relire — ne serait-ce que pour l'hymne qu'il chante à ce prénom magique — Lucie — qui hante le récit.

    Récit ou roman ? L'écrivain Franz Schötz ne se pose pas la question. Étendue sur le canapé, lisant par-dessus son épaule, Lucie n'a qu'une demande : écris-moi. Qu'il faut entendre dans les deux sens du terme : écris-moi une histoire et écris-la pour moi. Mais Schötz tourne autour du pot : il est en mal d'inspiration, ou du moins de narration. Il aimerait répondre au désir de Lucie, qui lui demande de raconter une histoire, son histoire, leur histoire, mais cela ne vient pas. Il s'échine à décrire un verre de bière, sans y arriver vraiment. Les mots lui font défaut. Le langage le trahit.

    Pourtant, des personnages naissent de sa plume, un peu perdus comme lui, ou abandonnés dans la nuit d'un tunnel. C'est d'abord ce touriste belge à qui un voleur facétieux dérobe ses papiers dès qu'il arrive à Paris. Sans identité et sans le sou, le « prétendu Blondiau » erre dans les rues de la capitale comme un mendiant sans domicile. Ensuite, il y aura Giacomo, un homme qui traverse à pieds le tunnel du Simplon pour rejoindre sa famille. Il marche dans le noir, sa lanterne à la main, en manquant se faire écraser par les convois qui passent à toute vitesse. Ces deux avatars de l'écrivain, l'homme sans identité et le marcheur dans la nuit, ne suffisent pas à Lucie qui en veut plus — non des histoires à dormir debout, mais une histoire vraie, la sienne, la leur, qui soit comme l'enfant qu'elle désire ardemment.

    Vuilleme_Lucie.jpg« Ainsi passais-je mes journées le cul sur une chaise installé dans l'infini virtuel de la littérature à ressasser ce qui fut, inventer ce qui pourrait être et supputer ce qui aurait pu advenir au point que j'en attrapais des fourmis dans les jambes (…) et finalement n'y tenant plus, je me précipitai dans la rue hors de moi-même, et peut-être au-devant de moi, prêt à tout et disposé à rien. »

    Avec l'écrivain Schötz, on pense aux personnages de Kafka ou de Robert Walser, perdus dans un monde dont ils ne connaissent pas (ou feignent d'ignorer) les règles et poursuivis par un destin d'autant plus impitoyable qu'il est aveugle.

    À mesure que le récit progresse, la mystérieuse Lucie se détache du narrateur et l'on comprend alors que le livre qu'il essaie vainement d'écrire sera un livre de deuil et de séparation. « À la fin, je ne saurai plus. J'aurai perdu le goût de dire et je m'accrocherai comme une tique à mon propre sang. Ce livre pourrait être un livre qui se nourrit de son mal, ébauche d'histoires sans fin se reformant comme autant de croûtes successives sur une plaie grattée par habitude. J'enfilerai machinalement des mots sur les lignes tendues à travers les pages et des lambeaux de mémoire suspendus au fil de l'écriture sècheront au vent de l'amnésie. »

    Lucie dicte sa loi, les battements du cœur de Schötz et le rythme de son livre. Mais à la fin elle se rebiffe : « Je ne veux plus être traitée comme un personnage, dit-elle. Ma vie n'est pas un roman. » Vuillème met admirablement en scène le dilemme éternel de l'écrivain : vivre ou écrire, il faut choisir ! En choisissant l'écriture – bribes de conversations, embryons d'histoires, morceaux de fiction, tranches de vécu — Schötz a perdu insensiblement Lucie qui se détache de lui et s'en va élever seule l'enfant qu'il lui a fait.

    L'écriture dense et précise de Vuillème, son humour, sa fantaisie constante et sa tendresse, font de Lucie un livre qu'on n'oublie pas de sitôt. Autopsie d'un amour, projet d'un livre rêvé et avorté, incommunicabilité : il y a de tout cela dans ce texte à tiroirs, qui est aussi une réflexion saisissante sur le couple moderne.

    * Jean-Bernard Vuillème, Lucie, éditions Zoé, 1995.

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  • La fin d'une utopie (Camille Kouchner)

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    Depuis quelques années, en littérature, la mode est aux règlements de comptes. Si possible chez les people. Cela renoue les caisses, souvent vides, des maisons d'édition. L'année dernière, en janvier, c'était le livre de Vanessa Springora, Le Consentement*, qui avait décroché le jackpot, en révélant les manières et les goûts de Gabriel Mazneff (qu'il étalait, d'ailleurs, dans tous ses livres). Cette année, pour la traditionnelle rentrée littéraire de janvier (près de 500 nouveaux romans), c'est Camille Kouchner, fille de Bernard Kouchner et d'Évelyne Pisier, qui mène la course en tête, avec La familia grande**, un texte qui remue beaucoup d'idées reçues et révèle au grand jour un secret bien gardé : le viol, par son beau-père, Olivier Duhamel, de Victor, le frère jumeau de Camille, à l'âge de 14 ans.

    images-1.jpegOn a beaucoup parlé d'inceste — à juste titre — à propos de ce livre. C'est en effet le cœur secret de ce livre écrit avec les tripes pour se libérer du poids d'une longue culpabilité. Camille fut la seule personne à qui Victor confia son secret (le viol) en lui demandant de le révéler à sa mère, tout d'abord, puis, des années plus tard, de n'en parler à personne, car Victor voulait « tourner la page » et construire sa vie loin de ce terrible secret. Mais Camille a passé outre. Ce n'est pas la victime qui parle ici, mais le porte-voix de son frère. 

    Tout le livre tourne autour de ce double bind — cette impossible obligation. Mais l'intérêt est aussi ailleurs, dans la description de cette familia grande, les fêtes, l'excitation des rencontres estivales, l'immense liberté de mœurs et de parole de tous les membres du clan. Car cette famille agrandie et recomposée est d'abord un clan. Pour y entrer, il faut montrer patte blanche, appartenir à cette nouvelle gauche qui deviendra la gauche caviar. Il faut avoir été ancien mao, trotskiste ou stalinien (la mère de Camille fut la maîtresse de Fidel Castro pendant quatre ans). À travers cette gauche libertaire (au pouvoir en France de 1981 à 1995), Camille Kouchner fait le procès de l'utopie communautaire de cette génération qui misait tout sur la liberté absolue (des hommes comme des femmes), qui voulait des enfants, mais se dépêchait de les confier à des nounous (qui les accompagnaient lors des grandes vacances), et qui pensait surtout à gravir les échelons de sa propre carrière. Dans son livre, Camille Kouchner déconstruit cette vision idéale (mais fausse) de la famille agrandie, qui « jouirait sans entraves », dans les rires et la liberté. En ce sens, elle fait le procès de la « pensée 68 », des utopies politiques, mais aussi féministes, « sociétales » liées à cette époque.

    La famille primitive, selon Freud, se construit autour d'un meurtre commis en commun (celui du père). Dans la famille Kouchner-Duhamel, le crime est le viol d'un adolescent par son beau-père — et ce crime devient un secret qui empoisonne la vie de Camille Kouchner. images.pngElle cherche bien sûr à le partager pour se sentir moins coupable, mais avec qui ? Sa mère ? Elle n'y croit pas et accuse sa fille d'être jalouse de l'homme qu'elle aime. Son père ? Il a toujours brillé par son absence, surtout depuis qu'il s'est remarié avec une journaliste vedette de la télévision. La seule à l'écouter, puis à l'encourager à révéler la vérité, c'est sa tante, la comédienne Marie-France Pisier, qui mourra en 2011 dans des circonstances étranges (suicide ?). La mort volontaire hante d'ailleurs cette famille depuis toujours.

    Victor n'a pas voulu poursuivre son beau-père. Le temps a passé. Il y a désormais prescription. Il est trop tard pour la Justice. Mais la littérature permet sinon de punir le coupable, du moins de révéler un secret qui pèse sur les consciences et la vie de nombreuses personnes. En cela, elle remplit sa fonction d'exorcisme.

    * Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020.

    ** Camille Kouchner, La familia grande, Le Seuil, 2021. 

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  • Dans la ville morte (Bernadette Richard)

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    images-1.jpegBernadette Richard est une grande voyageuse. Elle a sillonné les routes du monde avant de revenir à La Chaux-de-Fonds, où elle est née en 1951. Elle a déménagé 58 fois et est impatiente de préparer son 59è déménagement. Elle appartient à cette famille d'écrivains suisses (Cendrars, Bouvier, Ella Maillard) qui ont la bougeotte.

    Son dernier livre nous emmène dans une zone interdite : celle de Tchernobyl, qui qui restera dans les mémoires comme la première et la plus importante catastrophe nucléaire de l'histoire. images-2.jpegExtrêmement bien documenté, Dernier concert à Pripyat*, un roman bref et nerveux, écrit sous forme de chronique, mêle souvenirs personnels (l'auteur a visité les lieux en 2013) et réflexions sur le monde post-apocalyptique. Car Tchernobyl a bien marqué la fin d'un monde (avril 1986) à la fois politique, écologique et économique. On se souvient que la catastrophe (l'explosion du 4è réacteur de la centrale nucléaire) a d'abord été occultée, puis minimisée, avant de disparaître des radars médiatiques.  Le professeur Pierre Pellerin, patron du Service central de protection contre les rayons ionisants (SCPRI), ne disait-il pas que « les nuages de Tchernobyl se sont arrêtés à la frontière française » ? 

    S'étant rendue sur place, Bernadette Richard mène l'enquête, pas seulement comme journaliste, mais surtout comme romancière. Elle nous livre une chronique qui pourrait être une fable contemporaine. Que faire après la fin du monde ? Comment continuer à vivre malgré tout ? ecole_pripyat_Bernadette_Richard_Miralles-768x576.jpgLes personnages de son Dernier concert à Pripyat, tous nés dans la zone et attachés à cette terre contaminée qui est leur mère patrie, décident d'y retourner. Pour explorer leur ville morte. Pour aider ceux qui y sont restés. Pour montrer que la vie et la musique auront toujours le dernier mot. Ils ne sont pas les seuls car, dans la ville abandonnée et interdite d'accès, une vie clandestine s'est développée, avec ses irréductibles, ses pilleurs de ruines, ses nostalgiques du passé. C'est une nouvelle communauté de résistants que Bernadette Richard décrit avec tendresse et brio. Bien sûr, la mort rôde à chaque page. Invisible. Menaçante. Tout, ou presque, est irradié à Pripyat, les êtres comme les objets, la terre comme les arbres. artstreet_tchernobyl_Bernadette_Richard_Miralles-768x512.jpgC'est une folie que de vouloir y habiter ou y retourner. Mais les personnages de Bernadette Richard sont tous fous bien sûr — ce qui les rend touchants et intéressants. Chacun essaie de mener sa barque loin du chaudron maudit de la centrale (qu'on a recouvert d'un immense sarcophage de béton qui se fissure avec le temps). Mais chacun y retourne, parce qu'on retourne toujours sur les lieux de sa naissance, plein de questions, de désirs et de souvenirs.

    Et ce dernier concert, dans la ville morte, a valeur de symbole : malgré la catastrophe, la tristesse de ces lieux dévastés, il est possible de vivre encore et de jouer de la musique, de se réunir et de faire la fête jusqu'aux premières lueurs du jour. Après l'apocalypse, la vie reprend.

    Comme un ultime pied de nez à la mort. 

    * Bernadette Richard, Dernier concert à Pripyat, roman, l'Âge d'Homme, 2020.

    ** Les deux dernières photos illustrant l'article sont des photos de © Bernadette Richard.

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  • Un roman mythologique (Jean-Pierre Rochat)

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    images-1.jpegIl y a une petite musique de Jean-Pierre Rochat dont on suit fidèlement, année après année, livre après livre, les mésaventures drolatiques. On se souvient de l'excellent Écrivain suisse allemand*, paru en 2012, Prix Michel-Dentan 2013, et de Petite Brume**, paru en 2017, qui racontait son amour des animaux et la sinistre mise aux enchères de sa ferme. 

    On retrouve Rochat aujourd'hui, avec Roman de gares***, chassé de chez lui, condamné à marcher dans la montagne avec son petit âne et son baluchon — un conte de Grimm qui lorgnerait du côté de Stephen King. Chacun de ses livres est une tranche de vie, précise, rêveuse, drolatique. Dans son malheur, abandonné de tous, grugé par les nouveaux propriétaires de son domaine, Rochat trouve toujours une lueur d'espoir. On dirait que le destin — facétieux, mais toujours favorable — ne l'oublie pas. Il prend la forme, ici, de rencontres inattendues, deux femmes amoureuses de ses livres, Marianne et Dina, qui sont l'amorce d'un nouveau départ — d'une nouvelle vie, pour ce paysan sans terre à qui seule reste l'écriture.

    images-2.jpegLe talent de Rochat, si rare aujourd'hui, c'est qu'en racontant sa propre histoire, souvent banale et ironique, il trace aussi les bases d'une mythologie. Ce qu'il écrit se donne à lire comme un feuilleton hyper-réaliste (un roman de gare), mais aussi comme un conte fantastique plein de surprises et d'émotions. C'est le roman d'un être émerveillé par l'existence, la nature, les femmes, à qui la mort fait les yeux doux, mais qui se laisse entraîner dans de nouvelles amours improbables. Les femmes qu'il rencontre — et avec qui il vivra quelques bribes de passion torride — ne sont pas libres comme lui, qui a tout perdu. La première est mariée et la seconde séparée, mais encore sous le joug d'un ex menaçant. Rochat décrit magnifiquement, avec une (fausse) candeur naturelle, les étapes de ces idylles passionnées, presque désespérées, dont on sent la fragilité à chaque instant. images-3.jpegCes deux épisodes, au début et à la fin du livre, sont entrecoupés par des évocations autobiographiques de sa jeunesse (sa première fugue, son séjour en maison de correction, son arrivée à la montagne). Cela donne au livre une force et une originalité surprenantes, tout en nuances impressionnistes, sans avoir l'air d'y toucher. 

    * Jean-Pierre Rochat, L'écrivain suisse allemand, éditions d'autre part, 2012.

    ** Jean-Pierre Rochat, Petite Brume, éditions d'autre part, 2017.

    *** Jean-Pierre Rochat, Roman de gares, éditions d'autre part, 2020.

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  • Tuer le Maître (Olivier Chapuis)

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    detail_blonaysan.jpgIl y a quelque chose d'œdipien dans le dernier livre d'Olivier Chapuis, Balles neuves*, qui est centré sur la passion (et la détestation) de Roger Federer. À vrai dire, une passion dévorante et (auto)destructrice. Dans ce livre à tiroirs, il s'agit bien de tuer le Maître, Rodgeur en personne, responsable du malheur d'Axel Chang, le personnage principal du récit en abîme. 

    Le narrateur — coaché par BK, un écrivain alémanique à succès — se lance dans l'écriture d'un texte qui met un peu de temps à démarrer. On fait la connaissance de Marie, l'épouse d'Axel, des trois enfants du couple, des familles réciproques (curieuse soirée passée avec la belle-famille Dubochet, pas encore Prix Nobel, à admirer les coups géniaux de RF) Federer-AO-2020-11-696x464.jpeget, bien sûr, du héros lui-même, Axel Chang, qui est chef de rayon des appareils électro-ménagers d'un grand magasin. C'est un anti-héros qui mène une vie banale, sans surprise et sans émotions. Mais peu à peu le drame se noue autour du Maître, précisément, adoré par Marie (« quel homme, ce RF ! ») et abhorré par Axel qui ronge son frein en se cachant dans la cuisine. Cette faille infime va s'élargir au fil du livre et provoquer même la séparation du couple. Le récit de cette déchirure est bien mené, avec force détails et épisodes symboliques. Manque, peut-être, dans ce récit trop lisse, un peu de théâtralisation (c'est d'ailleurs le reproche que fait au narrateur le coach littéraire).

    images-2.jpegIl ne faut pas déflorer la fin de ce texte tout en effets de miroir. Disons seulement qu'il progresse logiquement vers son terme, en accomplissant son mot d'ordre : tuer le Maître. Mais de quel maître s'agit-il ? Aux yeux du monde, RF n'est plus un homme, même plus un maître. C'est une icône universelle qu'on ne peut briser de ses mains. Intouchable. Éternelle. Et comment tuer le Maître sans se tuer soi-même ? C'est la morale de ce roman fort bien écrit par Olivier Chapuis qui explore parfaitement les deux faces de la gloire, mais aussi de l'amour et de la haine.

    Un livre à mettre sous le sapin !

    * Olivier Chapuis, Balles neuves, BSN Press, 2020.

     

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  • Rendons grâce au Covid !

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    images-1.jpegRendons grâce au Covid-19 : il nous aura beaucoup crétinisés !

    Mais aussi infantilisés. Et encore culpabilisés.

    Nous seulement on nous a pris pour des enfants, indociles et stupides, mais on nous a fait comprendre, par des conseils qui se sont transformés en menaces, que si l'on est malades, c'est un peu de notre faute, quand même, parce que l'on n'a pas appliqué les sacro-saints gestes-barrière.

    Le Covid-19 — c'est-à-dire son traitement par les autorités politiques et sanitaires (qui sont les mêmes depuis 9 mois) — nous aura aussi appris à faire une distinction fondamentale entre ce qui est essentiel et ce qui ne l'est pas. Distinction d'abord politique, économique et idéologique.

    D'un côté, l'essentiel, donc : le télétravail, les diverses administrations, les magasins d'alimentation (surtout les grands), les transports en commun, les coiffeurs et les tatoueurs, etc. Tout ce dont ne peut se passer.

    De l'autre, l'inessentiel : les cafés et les restaurants, les manifestations sportives et, bien sûr, tout en bas de la liste, les théâtres, les cinémas, les concerts de musique, etc. Tout ce dont on peut facilement se passer. Autrement dit, le superflu.

    Ce que les pires idéologues de droite comme de gauche n'avaient jamais même songé à proposer, le Covid-19 l'a réussi du premier coup.

    Chapeau ! 

    On savait depuis longtemps le désintérêt des politiques pour la culture (au sens large du terme) qui, pourtant, occupe beaucoup de gens et représente une source importante de revenus. Mais un tel mépris, qui aurait pu l'imaginer ?

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  • Lucie fair ou Lucie fer

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    par Pierre Béguin

    9791032102497.jpgMême si Les Fleurs du Mal en sont une référence récurrente, c’est à d’autres fleurs, en l’occurrence Les Fleurs bleues, que m’a fait songer tout d’abord le dernier roman de Jean-Michel Olivier: comme celui de Raymond Queneau, Lucie d’enfer (c’est son titre) est pavé de références littéraires. Il se construit sur elles, il se développe par elles, il s’éclaire grâce à elles. A tel point que le lecteur – du moins ce fut mon expérience – croit en débusquer là même où l’auteur, peut-être, n’avait pas l’intention d’en mettre.

    Voilà pour les références implicites. Mais il y a les références explicites. Et là, c’est avant tout aux femmes de Nerval que l’auteur genevois nous renvoie, à Aurelia, à Sylvie et aux Filles du feu qui, à l’image d’une fameuse scène de Sylvie, font une véritable ronde tout au long du livre.

    Jean-Michel Olivier va-t-il nous rejouer la partition du narrateur romantique obsédé par l’image évanescente, inaccessible, chimérique de la femme mystérieuse, multiple, comme Nerval fut obsédé par le souvenir de l’actrice Jenny Colon? Qu’on se rassure, ce n’est pas le style de la maison, et c’est très bien ainsi. 

    Certes, tout comme l’Adrienne de Nerval, celle d’Olivier, d’une certaine manière, entre aussi en religion. Mais ce ne sont ni le même Dieu ni les mêmes prières. En voici le portrait, assez truculent: «Depuis six mois, je vivais avec Adrienne, la directrice d’un journal féminin, très belle, très névrosée (j’aime la juxtaposition des deux adjectifs qui dit tout en deux mots: c’est aussi cela le travail d’écrivain). Pas un jour sans une nouvelle indignation, une bonne cause à défendre, une invitation à manifester. Elle se rechargeait en s’opposant. Une vraie pile colérique.» Son credo? Changer les hommes! Un travail de longue haleine: «des manifestations, des attaques répétées contre la virilité, les privilèges masculins, l’inégalité entre les genres. Aux yeux d’Adrienne, d’un bleu profond et mystérieux, il suffirait que les hommes soient des femmes, qu’ils abandonnent cette culture du phallus qui leur pèse et ne mène nulle part. Faisons la grève des utérus! lança-t-elle un jour, farouche et enjouée. Célébrons l’abstinence, la sororité, le fétichisme, la sodomie, la zoophilie et l’avortement! Ne laissons pas pénétrer dans nos vagins une seule goutte nationale catholique...”»

    Le discours semble réaliste. Cependant, on le comprend, on évolue en pleine parodie. Et avec les autres femmes du narrateur itou. Ainsi d’Aurélie qui, comme l’Aurelia de Nerval, est une actrice de renom, mais qui préfère aux rôles d’oie blanche les rôles de salopes et de tueuses sans coeur. Quant au sexe, «l’égalité au lit ne la faisait pas bander. Elle préférait le fouet et les menottes. Dans l’amour, elle aimait prendre les rennes, puis les lâcher, puis les reprendre...»

    Ainsi également de Sylvie, «une étudiante en lettres qui travaillait à une thèse sur Michel Leiris intitulée La Littérature et le Mâle. Elle voulait déconstruire tous les stéréotype de la domination masculine, déjà bien mis à mal par Leiris et Bataille, et montrer que la femme – tantôt victime, tantôt martyre ou tantôt actrice d’un jeu de dupes – incarnait désormais l’unique espoir de rédemption pour une humanité à la dérive. C’était une féministe qui détestait les femmes. Elle était d’une jalousie féroce, territoriale comme un pitbull». Même si, comme chez Nerval, Sylvie et Adrienne sont en concurrence, on est bien loin de la jeune dentellière du village et de la châtelaine religieuse des Filles du feu. On évolue à rebrousse-poil, dans le politiquement incorrect. C’est jouissif, et c’est bien là que doit se positionner un écrivain digne de ce nom.

    Mais la figure dominante, obsédante, est celle de Lucie, une jeune fille rencontrée durant les années de collège, aux allures de Françoise Hardy ou de Joan Baez, et aux «yeux couleur pervenche brillants et clairs comme s’ils sortaient d’un bain de larmes». «Pendant longtemps, précise le narrateur, j’ai murmuré son prénom à mi-voix, comme une obscénité joyeuse. J’aimais cette vibration dans mes mâchoires, ces deux syllabes lumineuses et liquides entre mes dents serrées: Lu-cie.» 

    Il n’est pas le seul. Tous les collégiens tournent autour «comme des guêpes». Les professeurs eux mêmes ne sont pas insensibles. Mais Lucie est farouche, libre, inaccessible. S’il en est fou amoureux, le narrateur, un nommé Simon, une sorte de double littéraire de l’auteur déjà aperçu dans Passion noire, devra se contenter, dans des scènes assez cocasses, d’ersatz dérisoires de sexe ou, au mieux, de coitus interruptus. Sauf que, selon un schéma également développé dans Passion noire, d’égérie, Lucie va peu à peu se transformer en diablotin(e) pour construire l’enfer de notre pauvre narrateur. Pour Jean-Michel Olivier, décidément, dans les relations amoureuses hommes-femmes, les victimes ne sont pas celles que le féminisme décrit, ni les bourreaux ceux que le féminisme décrie.

    Le roman se construit sur quatre chapitres, chacun correspondant à une rencontre – fortuite ou non – entre Lucie et le narrateur, à une époque – l’odyssée de Lucie se déroulant sur environ 25 ans – et à un lieu – de Genève à Montréal en passant par l’Ecosse, jusqu’à la scène finale, dans le Jura, au nom évocateur, Les Enfers. 

    A chaque chapitre, à chaque époque, à chaque rencontre, on assiste, selon le schéma de la parodie, à une dégradation de la relation, et à un renversement des rôles. De soupirant éperdu, Simon devient poursuivi effrayé. Mais dans toutes les situations, c’est toujours Lucie qui mène le bal, qui impose sa volonté contre celle de Simon, comme Marie l’imposait déjà dans Passion noire. C’est là la faiblesse de l’homme.

    Et cela, même si Lucie, à chaque chapitre, perd un peu de son pouvoir d’attraction. A Montréal déjà, «Lucie a pris un peu de poids. Sa taille n’est plus aussi fine. Et ses seins sont plus lourds». Mais pour Simon, toujours amoureux, elle reste aussi désirable qu’elle l’était à l’adolescence. En Ecosse, c’est pire: «Lucie avait beaucoup changé. Ses cheveux sombres, coupés courts, étaient semés de filaments d’argents. Son visage s’était creusé; son corps très amaigri». Là, c’est elle qui se jette sur Simon qui, lui, en éprouverait plutôt de la répulsion. Aux Enfers, le changement est encore plus frappant: «Comme Lucie a changé! Ce n’est plus la madone du collège qui se donnait des airs de Françoise Hardy avec ses cheveux longs et sombres, ni celle que j’ai revue à Montréal en 2012, ni celle enfin de l’île de Skye...» Bref, Simon, c’est Frédéric Moreau revoyant Madame Arnoux dans l’épilogue de L’Education sentimentale

    Quant au sexe, à chaque rencontre, ce sera un échec. A l’adolescence, Lucie s’étant fait mordre par une vipère, Simon doit se contenter de sucer, embrasser, lécher la plaie ouverte avec, pour seule sensation, pour unique extase, le goût du sang métallique et du venin qui se mélangent. 

    A Montréal, enfin, il touche au but, si l’on peut dire: «Je guide sa main droite vers mon sexe. Elle se laisse faire docilement et sa respiration s’accélère. Je vais entrer en elle très lentement, très doucement, quand quelqu’un se glisse dans le lit. C’est Léo, son fils, qui n’arrive pas à dormir...» Et Simon, à nouveau frustré, devra se satisfaire toute la nuit du râle de contentement de l’enfant suçant le sein de sa mère. Encore raté!

    En Ecosse, c’est pire, même si, cette fois, c’est Lucie qui prend les devants: «Elle me plaqua contre le mur, colla ses lèvres contre les miennes si brutalement qu’elle me fit mal. Elle glissa son genou entre mes jambes, mais je ne bandais pas». Se faisant plus entreprenante, Lucie amorce une fellation. Simon sent enfin son désir reprendre force: «Soudain, un bruit se fit entendre. Une silhouette se dessinait, là-bas, sur les vitres sales du hangar. Dans la lumière brumeuse, un homme tenait quelque chose à la main – une fourche?» Un beau symbole phallique – ou diabolique – pour une nouvelle interruption… et un nouvel échec. 

    Aux Enfers, Jean-Michel Olivier pousse l’ironie encore plus loin: dans une scène de balade à cheval qui n’est pas sans rappeler celle où Rodolphe Boulanger va enfin posséder Emma Bovary, Lucie emmène Simon dans une forêt. Mais, contrairement à Rodolphe qui atteint parfaitement son but, contrairement à Emma qui rêvasse encore toute émerveillée au bord de l’étang, pour Simon et pour Lucie, ce sera encore un échec: «Lucie se rhabilla. La magie s’était dissipée. Nous remontâmes en selle». C’est là toute l’ironie: avec Lucie, Simon n’aura connu que l’enfer sans jamais avoir goûté au paradis. 

    La dernière scène est une parfaite métaphore de cette relation: sous l’injonction de Lucie, Simon creuse une fosse, soit disant pour y déterrer des nids de guêpes. Il n’y trouve d’abord qu’un vieil exemplaire des Fleurs du Mal ouvert sur un poème évocateur, les Bijoux

    «La très chère était nue, et, connaissant mon coeur,

    Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,

    Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur,

    Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures...»

    Creuse encore! lui ordonne Lucie. 

    Finalement, Simon tombe sur un morceau de crâne humain. Le cadavre du dernier mari de Lucie ou, comme Hamlet, la vision de son double?

    Moi, c’est à Mallarmé que j’ai songé: 

    «… et plus las sept fois du pacte dur 

    De creuser par veillée une fosse nouvelle 

    Dans le terrain avare et froid de ma cervelle 

    Fossoyeur sans pitié pour la stérilité...»

    La quête de la femme idéale, la soumission à la muse, dût-elle se conclure par l’obéissance à la Gorgone, ne débouche que sur du vide, sur un terrain stérile, dans une fosse où l’on ne peut que contempler sa propre mort.

    De toute évidence, Jean-Michel Olivier s’est beaucoup amusé à écrire ce roman parodique qu’il définit comme un «conte noir», à la manière des Contes cruels de Villiers de l’Isle Adam. Un amusement qu’il sait faire partager. Un mot peut à lui seul résumer notre sentiment à cette lecture: jouissif!

    A ne manquer sous aucun prétexte!

    * Jean-Michel Olivier, Lucie d'enfer, éditions de Fallois, 2020.

  • Lucie, incandescente fille du feu

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    Un livre ne vit pas tout seul. Il suppose une écoute, un regard bienveillant, l'œil éclairé d'un lecteur qui cherche son chemin dans ses pages quelquefois tortueuses. Lucie a de la chance : deux grands lecteurs se sont penchés sur son berceau, Francis Richard et Daniel Fattore. Leurs mots me vont droit au cœur. Qu'ils soient ici remerciés.

    Je me permets de reproduire le texte de Daniel Fattore, publié sur son extraordinaire blog (http://fattorius.blogspot.com) qui réserve de multiples et agréables surprises.

    « Ces Filles du feu à la Nerval, nommées Sylvie ou Adrienne et auxquelles le narrateur de Lucie d'enfer se frotte, ce sont ses compagnes de vie. Des personnages secondaires, paradoxalement: Simon, le narrateur du tout dernier opus de Jean-Michel Olivier, place au centre de sa vie Lucie, objet d'un amour jamais déclaré mais source de feux mal éteints, beau personnage de femme à jamais libre, troublante et lumineuse. 

    9791032102497.jpgLucie d'enfer ? Quelle splendide manière, pour l'écrivain, de revisiter le motif de la sorcière, repris par un certain féminisme! Le lecteur découvre en Lucie une femme libre et envoûtante, omniprésente aussi. C'est aussi une femme proche de la nature, qui connaît les simples et paraît dialoguer avec les animaux sauvages. Sa beauté troublante fait d'elle une tentatrice, et il se trouve que ses conjoints sont tous décédés dans des circonstances ambiguës. Diable de femme, dont le nom rappelle immanquablement Lucifer! Pelletant dans un patelin du Jura suisse nommé "Les Enfers" en fin de roman, Simon l'enchanté ne creuse-t-il pas sa propre tombe? La question reste ouverte...

    Qui est Simon, d'ailleurs? Le lecteur fidèle de Jean-Michel Olivier sera tenté de penser qu'il s'agit d'un alter ego de l'écrivain, d'autant plus que Simon est lui-même auteur – d'ailleurs, si Jean-Michel Olivier a écrit "Après l'orgie", Simon est l'auteur de "Après la fête". Parlant à la première personne, il véhicule des thèmes et regards chers à l'auteur. Il y a par exemple cette manière proprement visuelle d'approcher le monde, affirmée dès ce premier paragraphe du livre, qui évoque une aversion pour les blondes platines du cinéma. olivierenfant.jpgL'évocation des "écrivains de la photographie", en page 48 (Walter Benjamin, Roland Barthes, Susan Sontag), abonde en ce sens. Cet aspect visuel, l'écrivain Jean-Michel Olivier l'a aussi abordé sous un autre angle, familial et franchement biographique cette fois-là, dans "L'Enfant secret". D'ailleurs... en évoquant Léo, le frère jumeau de Lucie, sur son tricycle (page 124), n'évoque-t-il pas par ricochet la photo choisie par l'éditeur pour la couverture de la dernière édition de "L'Enfant secret"?

    Les références artistiques sont légion dans Lucie d'enfer, faisant de ce livre un conte noir d'essence à la fois musicale et littéraire. Il y a tant de chansons citées, d'autant plus que Simon, le narrateur, est de cette génération branchée sur les interprètes de sa jeunesse vécue au temps de la chute du mur de Berlin. 51nPEZM176L._SX346_BO1,204,203,200_.jpgEt au travers du premier conjoint de Lucie, il y a le piano classique, un motif récurrent chez Jean-Michel Olivier puisqu'il occupe déjà une place de choix dans "La Vie mécène". Mais la musique, exigeante maîtresse, peut aussi être un échec, poussant en particulier le personnage de Sylvie à montrer ce qu'il est: une jeune égocentrique peu intéressée par la situation de son compagnon (en détresse et qui couche chez une autre femme).

    C'est d'ailleurs au travers des personnages des compagnes régulières de Simon que l'auteur joue sur la corde satirique qu'on lui connaît en tout cas depuis "La Vie mécène". Nous avons ainsi une Adrienne parfaitement au fait de la doxa féministe, caricaturée comme il se doit: comment Simon peut-il vivre avec une telle personne... et comment Adrienne peut-elle vivre avec un homme? Et là, on pense à certain personnage de "Carlota Fainberg" de Carlos Muñoz Molina, jouant avec les slashes et la rhétorique pour se positionner à la pointe du féminisme... Plus profondément, le thème du politiquement correct semble trouver racine dans les évocations récurrentes de Jean-Jacques Rousseau dans "Lucie d'enfer" – qui contribuent aussi à l'ancrage genevois du livre.

    Enfin, une fois de plus, l'écrivain invite ses lecteurs à dépoussiérer quelques fantômes – le mot est omniprésent dans Lucie d'enfer, et récurrent dans les titres des livres de Jean-Michel Olivier. Simon peut dès lors être vu comme un écrivain qui assume d'être hanté par quelques fantômes, assez passivement d'ailleurs: ils s'imposent à lui lors d'une manifestation où sont invités d'anciens élèves, et lorsque le fantôme s'appelle Lucie, il accepte de faire ses quatre volontés, par exemple en payant sa caution pour qu'elle puisse sortir d'une prison irlandaise. Fantômes du passé, êtes-vous donc maîtres du présent de chacun? Et qu'en est-il de Lucie et de ses hommes, disparus mais omniprésents?

    Sous la forme d'un "conte noir" gorgé de références littéraires et artistiques, Jean-Michel Olivier, fidèle à lui-même et à ses... fantômes, offre avec Lucie d'enfer un roman troublant, privilégiant les déformations de la vision du monde que favorisent l'alcool et les années qui filent. A moins que ce ne soit la vision, à la fois simple et incandescente, d'une femme nue comme Eve en pleine nature. »

    Jean-Michel Olivier, Lucie d'enfer, Paris, Editions de Fallois, 2020.

  • Prix Édouard-Rod 2020 à Alain Bagnoud

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    thumbnail-6.jpegComme chaque année, le Prix Édouard-Rod a été remis à un écrivain romand pour une œuvre qui a marqué les esprits et séduit les six membres du Jury (Mousse Boulanger, Jördis Girault, Corine Renevey, Jean-Dominique Humbert, Olivier Beetschen et Jean-Michel Olivier, Président). Cette année, le Prix Rod, soutenu par la municipalité de Ropraz et les communes du Jorat, a été attribué à Alain Bagnoud pour son beau roman La Vie suprême (éditions de l'Aire, 2020). Voici quelques extraits de ma laudatio. 

    Alain Bagnoud est né en 1959 à Sierre, puis a vécu à Ollon jusqu'en 1978, avant de venir s'installer à Genève. Je l'ai lu pour la première fois en 1989, avec ses Épanchemnts indélicats, un livre qu'il a écrit avec Jean Winiger. Puis les livres se sont enchaînés, en alternant romans, biographies, essais, textes brefs et ce qu'on appelle aujourd'hui, faute de mieux, autofictions.

    On dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition. Le jour du Dragon*, roman paru en 2008, nous démontre le contraire.

    images-4.jpegComme certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une seule journée, une vie entière. Pas n'importe quelle journée et pas n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les transgressions.

    Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus reculés. Car personne n'est à l'abri de l'Histoire.

    Enrôlé comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va vivre cette journée comme un parcours initiatique.

    images-1.jpegC'est d'abord le sentiment — douloureux, puis exaltant — d'échapper aux griffes de sa famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui, c'est-à-dire d'être libre.

    Comment briser les chaînes de l'enfermement familial?

    Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie. C'est la première leçon de ce jour décisif.

    Mais tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées comme celles d'un mille-feuilles.

    La famille, donc, déjà omniprésente dans La Leçon de choses en un jour, premier volet de cette autobiographie rêvée, paru en 2006. Mais aussi la religion puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène. Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des chemins de traverse.

    Car au centre du livre, très bien décortiqué, il y a le malaise, déjà, d'« une existence médiocre, insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (…) Un magma instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais infructueusement. »

    Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés.

    thumbnail-1.jpegDans le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés, il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la famille ou le groupe.

    Ce trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent, refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps.

    Qui peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques et morales?

    Pas la famille en tout cas, ni les copains.

    Les filles alors?

    Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive, et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte. Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.

    Le livre se termine en musique.

    Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragon, of course !

    Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis. Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies.

    Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social. 

    L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour danser le slow le plus long (en général « Hey Jude ! », plus de 7 minutes). C'est l'expérience ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux tour de force.

    Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour, la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.

    images-5.jpegDeux mots, encore, sur Rebelle***, un roman dense et complexe qui revisite les années 70, le quatorzième livre d'Alain Bagnoud, paru il y a trois ans.

    Tout commence, ici, dans un bistrot valaisan, où le nouveau venu (Jérôme Saint-Fleur, un journaliste à la dérive) est tout de suite intégré à la communauté bruyante, joyeuse et avinée des piliers de bar. C'est en sortant du bistrot, la tête levée vers la Grande Ourse, sa bonne étoile, que Jérôme va tomber sur Bob Marques, un guitariste de blues, qui était son idole, autrefois.

    Cette rencontre — à la fois retrouvailles avec sa jeunesse perdue et besoin de reconnaissance — va bouleverser sa vie dans les mois qui vont suivre.

    Le roman de Bagnoud est construit sur une série de rencontres et d'interrogations. Autour de cette ancienne gloire du blues gravitent deux femmes, Marylou et Carole. Tandis que la première ne quitte pas Marques d'un pas, la seconde aime les marches en montagne et fréquente assidûment une secte (qui fait penser, bien sûr, à l'Ordre du Temple Solaire). Jérôme est invité à jouer de la guitare avec Marques. Le résultat est concluant. Une tournée est organisée. Jérôme est parvenu à se faire reconnaître de son idole, ancienne figure paternelle.

    Et désormais le roman touche à son centre névralgique : la recherche du père.

    En bon journaliste, Jérôme va poursuivre son enquête sur le terrain. Il ne va pas tarder à retrouver deux anciens compagnons de sa mère : Joseph Dalin et Frank Rivet. Le premier, après avoir été prof, est écrivain et le second est un politicien en vue qui semble avoir renié les idéaux de sa jeunesse.

    L'un et l'autre pourraient être le père que Jérôme n'a pas connu…

    Cette enquête, on le voit, qui est une quête des origines, tourne entièrement autour d'un personnage mystérieux : Luce, la rebelle indomptable, qui voulait un changement de vie total. « Des fleurs, de l'herbe et de la musique. » Luce est la mère de Jérôme et vit à l'écart du monde.

    Devenue artisane, elle a coupé les ponts avec son passé contestataire — et ses anciens amants. Jérôme l'oblige à remuer les braises, à s'expliquer, à révéler les secrets qu'elle garde jalousement. On revisite ainsi les belles années du Flower Power, la liberté, les utopies. Même si le mouvement a été rattrapé par la réalité du monde de l'argent (le libéralisme, la globalisation), les rêves qu'il a semés ne sont pas totalement oubliés.

    Roman dense et complexe, Rebelle poursuit une quête de vérité qui est d'abord une interrogation des origines : si la mère est unique et prend beaucoup de place, les pères (imaginaires) sont nombreux et se bousculent même au portillon (Marques, Dalin, Ravet, Kapoff) !

    On retrouve certains de ces thèmes dans La Vie suprême, le dernier roman d'Alain Bagnoud, qui reçoit aujourd'hui le Prix Edouard-Rod.

    L'histoire de ce texte est particulière puisque, à en croire l'auteur, il est extrait d'un roman plus vaste, pas encore terminé, dont il constituait un chapitre, comme mis en abîme. Un long chapitre basé sur les confidences d'une arrière-arrière grand-mère, mais un chapitre parfaitement indépendant, car il se suffit à lui-même.

    Un personnage controversé, et fascinant, est au cœur de cette Vie suprême.

    images.jpegC'est Joseph-Samuel Farinet, le fameux faux-monnayeur glorifié par Ramuz. Bagnoud lui a déjà consacré un livre en 2005, Saint Farinet, dans lequel il s'amuse à déboulonner la statue de ce personnage de rebelle, hors-la-loi, contrebandier, sorte de Robin-des-Bois valaisan. Il en remet une couche dans La Vie suprême en donnant la parole, cette fois, à un autre marginal, Besse, qui cherche à se faire enrôler par Farinet, le fascinant aventurier qui rôde dans la région.

    Dans ce récit aux fortes intonations ramuziennes, on retrouve l'amour de Bagnoud pour cette terre valaisanne qui nourrit presque tous ses livres — ce qui est logique pour un fils de vigneron !

    Même ancrage local, mêmes rivalités claniques, même rejet de la différence.

    Le poids des traditions est écrasant. Chaque vie semble tracée d'avance par un destin aveugle et injuste. Le petit monde des villages, encerclés par des montagnes infranchissables, semble à jamais fermé sur lui-même.

    Pourtant, le personnage central, Besse, aspire à autre chose.

    Il aspire à la vie suprême.

    Qu'est-ce à dire ?

    Une vie libérée de la gangue des coutumes, mais non dépourvue d'idéal. Une vie qui à la fois permette à Besse de sortir de sa condition de pauvre, d'enfant « né tout en bas », presque sans terre, avec une seule vache et un potager, qui le condamne aux marges du village, et de réaliser ses rêves — c'est-à-dire de partir à la découverte du monde.

    En réalité, Besse n'est pas seul, car il y a Laurence (« la fille Puenzier »), elle aussi réjetée pour avoir « été avec un garçon ». Laurence, honte de la famille, méprisée par le village, contrainte de se cacher, de raser les murs ou de marcher tête baissée quelques mètres derrière ses parents pour aller s’agenouiller à l’église sur la marche qui mène à l’abside.

    On le voit : La Vie suprême, c’est l’histoire de ces deux solitudes, destinées à se rencontrer et à s’unir pour se frayer, en dépit du mépris et des humiliations, un chemin vers une existence animée de rêves légitimes.

    Autrement dit : la vie suprême.

    thumbnail-4.jpegPour saluer cette vie suprême, je suis très heureux de remettre le Prix Édouard-Rod 2020 à Alain Bagnoud, qui a encore beaucoup de beaux et bons livres à écrire !



    * Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.

    ** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.

    *** Alain Bagnoud, Rebelle, roman, éditions de l'Aire, 2017.

    **** La Vie suprême, roman, l'Aire, 2020.

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  • Lucie d'enfer

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    Le 4 novembre, dans toutes les bonnes librairies, un conte noir qui débute à Genève et emmène le lecteur au Canada, en Ecosse, puis dans les Franches-Montagnes.

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  • L'horizon d'une quêteuse de vent (Bernadette Richard)

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    119603558_3346634788776959_4193386225546742826_n.jpgIl y a des pépites dans le dernier recueil de nouvelles de Bernadette Richard (Prix Rod 2018), intitulé L'Horizon et après*. Vingt-cinq textes écrits de 1992 à aujourd'hui, certains publiés dans des revues, d'autres parfaitement inédits. On y retrouve les thèmes chers à cette graphomane chaux-de-fonnière : le désir d'ailleurs, la solitude, les destins fracassés, les amours impossibles, la séduction, la fuite. La langue est belle, musicale, singulière. 

    Le livre s'ouvre sur une réflexion saisissante sur la ligne, celle du destin comme des convenances, celle du désir comme de l'imaginaire. Une nouvelle qui date de 1993 (publiée au Canada) et qui n'a pas pris une ride. La narratrice, aimantée par le désir d'ailleurs, cherche à atteindre l'horizon — encore une ligne imaginaire. Plus loin, c'est le « beau mec » en voiture de sport, fasciné par une femme fatale, qui achèvera sa course dans un précipice, victime de ses fantasmes. Plus loin encore, une femme marche en plein désert, en plein soleil, à la recherche d'un mirage qui pourrait être elle-même.

    images-3.jpeg« Je ne suis plus que carcasse, souffle-t-elle, privée de corps, de chair frémissante, bientôt squelette ambulant. Et je ne me suis aperçue de rien. »

    Le ton général est plutôt sombre, un peu désabusé, toujours empreint d'une ironie mordante. Les hommes n'en sortent pas indemnes, ni les femmes, d'ailleurs. Seuls les chats, dans cette satire sociale très réussie, tirent élégamment leur épingle du jeu, toisant l'agitation humaine avec philosophie. La nature est également célébrée dans plusieurs nouvelles — peut-être est-ce elle qui garde l'horizon ?

    Une mention particulière pour les dessins qui accompagnent chacune des nouvelles de ce recueil, nouvelles agrémentées d'une splendide lettrine. Aeschlimann_Dessin_miralles_2-715x1024.jpgIls sont l'œuvre de Catherine Aeschlimann, une vieille complice de Bernadette Richard, qui donne chair et vie aux textes eux-mêmes et les prolongent plutôt qu'ils ne les illustrent. Une belle complicité artistique !

    * Bernadette Richard, L'Horizon et après, nouvelles, Torticolis et Frères, La Chaux-de-Fonds, 2020.

    Lien permanent Catégories : all that jazz, livres en fête 0 commentaire
  • Un éloge bouleversant (Mariia Rybalchenko)

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    Le COVID-19 aura fait beaucoup de victimes, dans les EMS bien sûr, mais aussi dans les salles de cinéma et de théâtre, les festivals et les concerts, le monde de l'édition. Les livres parus fin février, puis en mars-avril ont été fauchés net par le virus. Heureusement, ils ont une seconde vie, en librairie et en ligne, et on peut toujours se les procurer.

    images.pngC'est le cas d'un magnifique petit livre, Éloge érotique de Richard M.*, écrit par Mariia Rybalchenko, une jeune étudiante ukrainienne venue suivre à Paris des cours de philosophie hébraïque. Même si le titre, un peu accrocheur, ne rend pas justice au roman lui-même, ce livre est une des très bonnes surprises de cette année.

    C'est une histoire d'amour, impossible bien sûr, entre deux solitaires, deux exilés, Mariia et Richard, 22 et 66 ans, teintée de mélancolie et de désir. Un désir fou qui donne au livre un ton charnel et désespéré. Ils se rencontrent chez une amie, puis Mariia prend les devants. Et très vite ils entrent dans une intimité étrange, de chair et de lectures, de promenades et de longues discussions. La rencontre entre deux solitudes.

    images-4.jpegComme on sait, Richard M. — autrement dit Richard Millet — est aujourd'hui l'écrivain maudit par excellence. Auteur de nombreux livres remarquables, comme Ma vie parmi les ombres** ou Le goût des femmes laides***, il a été mis au ban de la bonne société littéraire germanopratine en publiant, en 2012, Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d'Anders Breivik****. Tout le monde bien-pensant lui tombe dessus, le pauvre J.M.G. Le Clézio comme la terrible Annie Ernaux, qui signent à cette époque une assez infâme lettre ouverte. Résultat de la curée : Richard Millet est chassé de Gallimard où il était directeur littéraire. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à publier, surtout chez Léo Scheer et Pierre-Guillaume de Roux, son extraordinaire Journal, ainsi que d'autres textes importants. Sans conteste, Millet figure parmi les écrivains français les plus importants d'aujourd'hui.

    mariia rybalchenko,richard millet,pierre-guillaume de roux,roman,amour,littératureTout cela, Mariia ne le sait pas. Elle n'a encore rien lu de Richard M. Mais les livres sont des passerelles, et parfois aussi des écueils. L'amour (le désir, la solitude, le silence) tisse des liens qu'elle restitue dans une langue (le livre est écrit en français!) à la fois précise et sensuelle, d'une très grande musicalité. C'est la chronique d'un amour impossible (Richard s'extasie sur la jeunesse de Mariia et se lamente sur sa vieillesse), qui passe par les corps et les mots, sans jamais être scabreuse, ni tape-à-l'œil. Tout sonne juste dans ce roman qui entraîne le lecteur de la Mer Noire à Paris, de la Corrèze à Kiev, dans un chassé-croisé charnel et lyrique (pour ne pas dire mystique).

    Une très belle surprise de lecture !

    * Mariia Rybalchenko, Éloge érotique de Richard M., roman, éditions Püierre-Guillaume de Roux, 2020.

    ** Richard Millet, Ma vie parmi les ombres, roman, Folio.

    *** Richard Millet, Le Goût des femmes laides, roman, Folio.

    **** Richard Millet, Langue fantôme, essai, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012).

  • L'anachorète et le mondain (Emmanuel Carrère et Raphael Enthoven)

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    images-8.jpegOn se bouscule, comme chaque année, au portillon de la rentrée littéraire. Plus de 450 titres à paraître cet automne ! Et, comme chaque année, les médias se concentrent sur une petite dizaine d'auteurs, ceux qu'ils connaissent, toujours les mêmes. À ce jeu, cette année, deux livres squattent l'attention. Ils ont en commun d'être des textes à mi-chemin entre confession et roman (le livre de Raphaël Enthoven est un faux roman et les confessions de Carrère sont de fausses confessions). Et surtout d'être des livres essentiellement égotistes — où l'ego, fantasque et démesuré, occupe toute la place…

    images-4.jpegEnthoven, tout d'abord. On aime son côté touche-à-tout, trublion, gendre idéal. C'est l'image qui circule de lui dans les médias, radio, télévision et journaux. Pourtant, cette image qui lui colle à la peau n'est pas la bonne. Il entreprend de la casser dans son premier roman, Le Temps gagné*, qui commence comme une confession (on pense à Rousseau et à Michel Leiris), mais tourne vite au règlement de comptes à Saint-Germain-des-Prés. On sort rarement d'un périmètre délimité par la rue des Saint-Pères (un nom prédestiné!), le boulevard Montparnasse et la rue Vaugirard. L'enfant Raphaël est ballotté entre son père journaliste et écrivain (qu'il voit peu) et sa mère, pianiste et journaliste à l'Obs, qui s'est remariée avec un certain Isidore, psychanalyste de son métier, beau-père honni et tortionnaire sans scrupule. 

    C'est ainsi que l'enfant-roi se venge, devenu grand, règle ses comptes œdipiens et donne de lui l'image non d'un « enfant battu », mais d'un « enfant corrigé ». Nourries de larmes et de ressentiment, ce sont les pages les plus fortes de son roman autobiographique. Enthoven a l'art du portrait incisif et cruel et il brosse dans son livre toute une galerie de personnages inoubliables. Les plus marquants sont aussi les plus féroces: on pense ici à la tribu d'Élie (BHL), sa fille (ex-épouse d'Enthoven), sa femme, son réseau d'influence. La vengeance est un plat qui se mange froid et l'auteur s'en donne à cœur joie. 

    images-3.jpegDe ce jeu de massacre, une seule femme sort indemne : une ex, encore, mais pas n'importe laquelle, Carla Bruni, avec laquelle il a fait un enfant. Celle que Justine Lévy traitait de « femme bionique » devient, sous la plume d'Enthoven, une femme idéale, romantique, créative, douée pour la vie et les relations humaines. Le livre se termine sur cette comète qui illumine, pour un temps du moins, le ciel orageux d'Enthoven. 

    images-7.jpegAvec Emmanuel Carrère, le ton est différent, même si l'ego (tourmenté) occupe  aussi le centre des débats. Son dernier livre, Yoga**, commence comme un manuel explicatif et incitatif sur le yoga (son histoire, sa pratique, ses figures de proue). C'est un sorte de reportage relatant un stage intensif de méditation dans le Morvan. Les participants s'engagent à couper tout contact avec le monde extérieur (pas de portable, pas d'internet, aucun stylo pour prendre des notes) et à méditer, dès l'aurore, près de 10 heures par jour, sur leur zafu, dans un silence de mort, comme des anachorètes. Cette partie, où Carrère reprend le projet d'écrire un petit livre « souriant et utile » sur le yoga, est longue et tortueuse, pour ne pas dire laborieuse, près de 150 pages, mais elle sert d'amorce au vrai sujet du livre qui est la dépression — et les moyens de s'en sortir.

    Carrère était parti pour une semaine d'isolement dans la campagne du Morvan. Mais comment échapper aux autres et à la société ? Impossible. En janvier 2015, les frères Kouachi assassinent à la kalachnikov toute la rédaction du journal Charlie hebdo. On alerte aussitôt Carrère, ami d'une des victimes, Bernard Maris. Et le voilà repris par l'agitation du monde.

    images-6.jpegQue se passe-t-il dans les semaines qui suivent ? On ne le sait pas. Mais Carrère plonge peu à peu dans une dépression sévère, si sévère qu'il est interné à Saint-Anne. Ces pages centrales, les plus fortes du livre, sont aussi une sorte de reportage aux confins de la folie et de la mort. Carrère est bourré d'analgésiques et subit 14 séances d'électrochocs. Comment s'en sort-il ? On ne le sait pas vraiment. De jour en jour, son état s'améliore et on le laisse sortir. C'est une résurrection.

    Pour échapper à la tentation du repli, éviter de broyer des idées noires, Carrère quitte ses amis sur une île grecque où il passe l'été pour aller donner des cours de langue sur une île voisine, où accostent chaque jour des centaines de migrants. Le livre change encore une fois de ton et de focale. On retrouve ici le narrateur de D'autres vies que la mienne***, qui porte sur les autres son regard et son souci. Son récit, ses portraits (l'américaine Frederica, les garçons à qui il enseigne les rudiments du Tai-Chi), son reportage sont saisissants de vérité et d'humanité. Il y a plusieurs manières de sortir de la dépression : la méditation, les médicaments, mais aussi l'ouverture aux autres. Dans son livre, Carrère les explore les uns après les autres, toujours en quête de cette unité, cette sérénité, cet émerveillement qui lui manquent.

    Mais les ténèbres ne sont jamais loin. En janvier 2018, l'éditeur Paul Otchakovski-Laurens (POL) meurt dans un accident de la route. C'était l'ami fidèle de Carrrère depuis trente ans, son soutien et son confident. Pour qui écrire désormais ? Et pourquoi ? Le livre, fait un peu de bric et de broc, s'achève sur cet hommage à son ami. La dépression est vaincue, mais les chiens noirs rôdent encore autour de lui. On n'est jamais à l'abri de leurs morsures — Carrère le sait mieux que personne.

    * Raphaäel Enthoven, Le Temps gagné, roman, l'Observatoire, 2020.

    ** Emmanuel Carrère, Yoga, POL, 2020.

    *** Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, Folio, 2009. 

    Lien permanent 3 commentaires
  • Angoisse et tremblements (Serge Bimpage)

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    images-2.jpegCinq ans après La peau des grenouilles vertes*, un polar inspiré par l'affaire de l'enlèvement de Joséphine Dard, Serge Bimpage, ancien journaliste au Journal de Genève, à l'Hebdo et à la Tribune de Genève, nous donne Déflagration**, son livre le plus abouti. Brassant une multitude de thèmes d'actualité (le réchauffement climatique, le mouvement #MeToo, le confinement, la collapsologie), il construit un roman riche et fort qui tient le lecteur en haleine d'un bout à l'autre de ses 500 pages.

    Impossible de raconter les détails de cette déflagration sans risquer de jouer les spoilers! Il faut laisser au lecteur le plaisir de se faire mener en bateau, si j'ose dire, par une écriture alerte et surprenante qui vole de péripéties en rebondissements, multiplie les personnages et les intrigues, passe au scanner nos peurs et nos fragiles émotions.

    images-3.jpegSolidement construit en trois parties (avant, pendant, après), le roman suit les méandres et les doutes de Julius Corderey, professeur d'Histoire à l'Université de Genève et auteur d'un livre qui a fait date, autrefois, Une île au milieu de l'Europe (livre, par ailleurs, dont on ne saura rien). Mais la gloire est lointaine et fugace. Il ronge aujourd'hui son frein entre une épouse, la riche Inès, dont il passe son temps à se séparer, une assistante slave qui lui réservera quelques surprises, des étudiants médiocres et une mère, Amélie, qu'il a reléguée dans un EMS de luxe. Sa vie est une fragile construction qui menace à chaque instant de s'écrouler.

    Et, bien sûr, c'est ce qui se passe!

    Mais pas de la manière attendue. La première partie, menée tambour battant, repose sur un constat d'échec (sentimental et professionnel). C'est aussi un coup de semonce. Une sorte d'avertissement qui permet à notre professeur, « un peu réac et passéiste » de se réveiller et de trouver la force de se reconstruire, comme on dit aujourd'hui.

    C'est alors que la catastrophe survient, parfaitement imprévisible (et à vrai dire quelque peu improbable). Le terre se réveille brusquement et se révolte. Le Petit-Pays, bâti sur une ancienne et profonde faille géologique est pris de soubresauts. Et des torrents de lave se déversent sur le plateau, formant une sorte de bouchon sur le lac de Constance et menaçant d'inonder les grandes villes du pays.images-4.jpeg L'hypothèse est séduisante (même si elle est fragile) et parfaitement d'actualité. Car cette menace conduit les autorités, pour protéger la population, à imposer un confinement qui ressemble beaucoup à ce que nous avons vécu (le roman de Bimpage, commencé il y a plusieurs années, a été rédigé avant la saga du Covid-19 et montre qu'une fois de plus les écrivains sont en avance sur leur temps !). Cette deuxième partie, qui ramènera Corderey dans le village de son enfance, Marmottence, au cœur du pays d'En-Haut, creuse à la fois l'angoisse de la catastrophe imminente et le besoin de retrouver des racines et un socle solide à sa vie (il est « confiné » dans le chalet d'Amélie et retrouve les gestes et les émotions d'autrefois). En plus d'une réflexion sur les changements climatiques, Bimpage aborde le thème des réfugiés, étrangers au petit village, qui viennent chercher refuge à Marmottence. 

    Quelle conclusion apporter à ce roman touffu et très hégélien (thèse, antithèse, synthèse) ? Après tant de bouleversements, comment ce brave professeur Corderey va-t-il réagir ?

    Il a beaucoup changé, comme tous les habitants du Petit-Pays. Il a tenté de faire de l'ordre dans sa vie en se débarrassant du superflu ou du superficiel. L'après va-t-il ressembler à l'avant ? Ce serait dramatique. On sent Bimpage partagé entre son désir de changement (tout recommencer à zéro) et son aspiration à revenir à la vie d'avant (une vie somme toute routinière et bourgeoise). Il y a bien quelques lignes de fuite, en particulier du côté des collapsologues qui se réunissent en secret à Marmottence pour préparer la fin du monde. Mais on sent que l'auteur n'y croit pas. Pas plus qu'il ne croit au retour au status quo ante. Cette conclusion laisse le lecteur dans l'expectative et le renvoie à ses propres interrogations. 

    C'est un livre important que ce Déflagration de Serge Bimpage — un livre qui ne laisse pas le lecteur indemne et fait trembler en lui des peurs très anciennes et irraisonnées. L'auteur y a mis beaucoup d lui-même et il ne triche pas. Ses personnages nous accompagnent encore bien après que l'on a refermé le roman. 

    Une réussite.

    * Serge Bimpage, La Peau des grenouilles vertes, roman, éditions de l'Aire, 2015.

    ** Serge Bimpage, Déflagration, roman, éditions de l'Aire, 2020.

  • Mort de Marc Fumaroli (1932-2020)

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    Unknown-1.jpegC'est avec une grande tristesse que j'apprends la mort, aujourd'hui, de Marc Fumaroli, membre de l'Académie française et infatigable défenseur de la littérature. On lui doit d'innombrables études sur l'art contemporain, sur les poètes classiques (Le Poète et le Roi : Jean de la Fontaine et son siècle, de Fallois, 1997), sur l'éloquence et l'art de la rhétorique, et, bien sûr, l'éternelle querelle des Anciens et des Modernes (Des Modernes aux Anciens, Gallimard, 2012).

    Personnellement, j'ai eu la chance de le rencontrer plusieurs fois à Paris, grâce à Bernard de Fallois — des soirées d'une érudition et d'un humour étourdissant. Grand spécialiste des mythes, il s'était intéressé de près à L'Amour nègre, qu'il avait chroniqué dans le journal Le Point.

    En guise d'hommage, je me permets de reproduire ce texte qui lui tenait beaucoup à cœur.

    Faute de mythes, qu’ils mangent des marques !

    Par Marc Fumaroli (de l’Académie française)

     

    Les Mythologies de Barthes ont dépassé leur cinquantième anniversaire, (I957-2OO7). Ce recueil reste un livre-culte. A cette époque, critique à Combat, Barthes pratiquait encore en amateur les« sciences humaines » (marxisme, linguistique, sémiotique).s-l300.jpgFécond en formules risquées (« Garbo, c’est l’Idée, Hepburn, l’Evénement »), il prenait pour objet d’analyse, au même titre que Racine ou Verne, une réclame («Omo lave plus blanc»), un fait divers( Dominici), un homme politique (Poujade), un sport (catch, cyclisme), tous phénomènes artisanaux d’une IVe République pas encore entrée dans l’âge américain de la consommation. Incurable germanopratin, Barthes n’en prétendait pas moins dévoiler par quel système sémiologique caché, « La Bourgeoisie, Société Anonyme », aliénait sa clientèle passive, la petite bourgeoisie métropolitaine ou coloniale, pour mieux lui inculquer son idéologie « réifiée ».

    Outre–Atlantique, on lut plus attentivement ces analyses qu’à Paris. De cette savante et brillante french theory de gauche, les essayistes du New Yorker firent le principe de la montée en grade de leur formidable pop culture commerciale en pop Art muséifié. leurs brands et leurs people se retrouvèrent bientôt, portraiturés par Warhol, en stars et en gods d’un Olympe publicitaire, élargi de Los Angeles à New York, de Greta Garbo à Estée Lauder, et de là au monde entier. Barthes entre temps avait eu le temps de faire machine arrière, et d’écrire Fragments d’un discours amoureux.

    Mythologies auraient dû s’intituler proprement Mystifications. Mais cette interversion de notions-est la clef du livre et de son succès. Un mythe n’est jamais un mensonge, à plus forte raison un bluff publicitaire, mais un récit, lié à un rite religieux. C’est ce fait à double face, cultuel et non culturel, étranger, antérieur et supérieur au vrai et au faux, qui fonde une société, innerve ses arts, y rend possible éducation et transmission. La mystification triomphe quand elle se voit qualifier pompeusement de mythe, alors que sa plasticité (le polystyrène cher au Barthes des Mythologies !) n’en saurait tenir lieu. Une fois privée (ou délivrée) de son axe et de son en -deçà mythiques, la société se mystifiant et d’idolâtrant elle-même demande à la propagande, à la publicité, à la bourse, de lui prêter tous les renversements de valeur auxquelles elle ne peut plus croire, qu’elle ne supporte plus longtemps, dont elle veut changer sans cesse, mais dont la noria décevante lui est indispensable pour lui tenir lieu de raison d’être provisoire.

    9782253161844-T.jpgLa fable du romancier genevois Jean-Michel Olivier, L’amour nègre, décrit avec une feinte simplicité désarmante ce tournis mystificateur où s’emballe la Société Anonyme globale que Barthes n’avait fait qu’entrevoir. Qui pourrait mieux s’en acquitter qu’un Adam, Ingénu ou Huron fort bien fait, né au fond de l’Afrique, dans le berceau de toutes les familles humaines, émergentes ou décadentes ? Soustrait à sa forêt, à son volcan et à sa tribu, Moussa-Adam a été échangé par son père contre une TV plasma dernier cri, et adopté, après et avant beaucoup d’autres enfants de pays affamés, par un couple d’acteurs hollywoodiens jeunes, célébrissimes et richissimes. Dans leur vaste ranch californien, ces parents adoptifs vivent suspendus à leurs psys Toutes les marques de luxe globales remplissent leurs armoires, leur cuisine, leur garage, leurs chaînes hi-fi, leurs écrans et commandent leur lifestyle. Leurs enfants adoptifs sont aussi privés de précepteurs qu’ils l’étaient dans leur bled d’origine.

    Nature droite, Adam s’adapte sans peine à la vie sauvage dans ce confort oisif en compagnie d’adolescents de son âge. Il aime un peu trop faire crépiter le feu, mais il venge en héros, à coup de hache, une jolie sœur d’adoption menacée de viol, après quoi il l’engrosse très tendrement. Ses parents s’en débarrassent en le confiant à un collègue célibataire, dont le sourire sympathique est aussi mondialement connu que la moustache de Staline ou le double menton de Mao. Ce double de Clooney vit le plus souvent dans son archipel polynésien, en compagnie d’un gourou New Age. Adam est ravi par ce nouveau lifestyle écolo, mosaïque de poncifs hauts -de gamme, très hospitaliers à première vue. Sans qu’il y soit pour rien, tout finit bientôt en château de cartes et en flammes.

    Une fuite de bande dessinée, dans un puissant hors bord, le fait aboutir dans un paradis de grand luxe asiatique. Devenu imbattable en matière de marques globales (ce sont les grandes éducatrices de notre temps!), Adam se fait vite rhabiller, et surtout déshabiller, par une Suissesse, banquière virtuose du tourisme sexuel. Avant de le laisser tomber, elle le ramène, fière et grosse, à Genève. Là, ce Lazarillo de Tormès contemporain rencontre enfin, faute de père, le patron qui lui convient. Associé à ce sorcier avisé, il fait auprès des dames, déçues par leur psy, le seul métier qui n’a pas besoin d’être appris. Faute de mythe et de rite, ce service naturel et non mystifié semble fort en demande, dans fabuleux luxe culturel et virtuel où la Bourgeoisie globale entend échapper à la condition humaine et commune.

    Adam est l’anti-Basquiat. Fils renié des mythes et des rites, il reste nature et joyeux dans le monde atrophié de la pub et des marques.

    Marc Fumaroli

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  • L'énigme d'un visage*

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    images.jpeg« Papa, réveille-toi ! »

    J'ouvre les yeux. La chambre ne me rappelle rien. Je suis encore plongé dans les brumes du sommeil. J'émerge à peine d'un rêve absurde. Je reviens de nulle part. Toujours la même image devant mes yeux. Leslie face au miroir, fardant ses cils et ses paupières, faisant tinter ses bracelets d'argent. Elle est de dos, mais je vois son reflet dans la glace. Je n'ai pas de désir. Juste une tristesse immense dans tout le corps. Une tristesse rassurante aussi, parce qu'elle m'est familière.

    « Papa, j'ai faim ! »

    Mes paupières sont lourdes. Un essaim de frelons bourdonnent dans ma tête. J'ouvre les yeux et je regarde ma montre. Bientôt neuf heures. L'heure neuve. Je m'assieds sur le lit et j'examine la chambre aux couleurs vives, bleu ciel, orange clair, rose pastel. Je respire à fond. Dans quelques secondes je saurai où je suis. La soirée me revient en mémoire. La poursuite dans les rues luisantes de pluie. Les trois types en capuche. La course jusqu'au bar. Et la chanteuse à la voix rauque, rouillée par l'alcool et les larmes.

    Mais après ?

    Un voile de brume au-dessus de la mer.

    J'entends marcher dans la chambre voisine. Une femme en escarpins dont chaque pas claque sur le parquet de bois comme un coup de couteau. Une voix d'homme aussi, sourde et impérieuse. J'ai mal au crâne. Je vais passer mon visage sous l'eau froide. J'ouvre la fenêtre. Dehors, il y a la ville, le port, la mer immense. Le vent fouette mon visage et mon rêve s'évapore.

    Devant la glace, je ne reconnais pas le type en face de moi. Barbe poivre et sel, sourcils broussailleux, cheveux hirsutes. Je n'ai plus le visage que ma mère m'a connu. Il n'y a pas d'énigme plus profonde. Pourquoi faut-il avoir un visage ? Quelle injustice ! Pourquoi l'identité est-elle à ce point liée aux traits du visage ? Pourquoi les êtres humains ne se ressemblent-ils pas tous, comme les animaux ? Si tous les hommes se ressemblaient, il n'y aurait plus de distinction de personnalité ou de caractère. Plus d'attente inutile. Plus d'angoisse. Plus de désir. Mais il y a les visages ! Les beaux, les laids, les saisissants. Les inoubliables. On tombe amoureux d'un regard qui vous reconnaît. Une bouche charnue. Des pommettes saillantes. Un front large et pâle. C'est le début de toutes les différences, de toutes les discriminations. Leslie passait des heures devant la glace à se farder et à s'examiner. Elle s'efforçait de se rappeler par le détail une scène ou une rencontre pour recomposer en esprit chaque geste, chaque phrase, chaque expression du visage et les interpréter. Chaque instant de sa vie, elle le considérait comme un présage. Devant la glace, elle demeurait paralysée. Sans piper mot. Était-ce par son reflet ? Ou une obsession plus ancienne ? La peur de perdre son visage. De devenir une femme comme les autres. Elle qui aimait à jouer les pythies, elle n'avait rien prévu, rien vu venir. C'était la femme la mieux informée d'Amérique (elle lisait tous les journaux, écoutait toutes les chaînes de télévision, suivait tous les débats politiques) — et pourtant, au soir du fameux 8 novembre, elle n'avait rien compris.

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Au cinéma*

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    images.jpegDepuis toujours, ils aiment aller au cinéma en matinée. Ils se glissent tous les deux dans la salle en avance. Ils ne veulent pas rater les publicités de Jean Mineur (Balzac 00-01), le lutin à la serpe argentée. Aujourd'hui ils ne sont pas les seuls. La sale est presque pleine. Il y a quelques familles parfaites et surtout des pères du dimanche. On les reconnaît au premier coup d'œil.

    L'enfant est assis à côté de son père, lui-même assis à côté d'une blonde, vraie ou fausse. Il plonge sa main dans un grand seau en carton débordant de popcorn bien dorés. Il a une paille dans la bouche reliée à un gobelet, immense lui aussi, mais rempli de soda.

    Ravi, l'enfant sous perfusion, d'autant que sa mère n'est pas là.

    C'est lui qui a choisi le film, comme d'habitude. Damien voulait voir le dernier Tarantino ou Alice et le Maire, un long métrage française avec Fabrice Luchini et Anaïs Demoustier, deux acteurs qu'il connaît pour leur avoir donner la réplique dans un téléfilm (il jouait un clochard qui se jette sous une rame de métro). L'enfant aime les émotions fortes et il aime avoir peur. Il vit toutes les scènes avec son cœur. Pourtant il sait que c'est du cinéma.

    Et les voilà partis pour une obscure cité chinoise. Un commando de la Protection Animale, mené par un barbu qui aime la bagarre et une fille très sexy, fait irruption dans un laboratoire qui se livre à des expériences horribles sur les chimpanzés. En délivrant les pauvres bêtes, le commando libère un virus terrifiant qui se propage rapidement à travers le pays, puis dans le monde entier. Londres — comme Paris, NewYork ou Genève — deviennent des villes fantômes. Le type se bat beaucoup pour sauver la planète. À la fin il se fait arracher une jambe lors d'une attaque surprise des virologues chinois. Et la fille devient go-go danseuse dans une boîte de Shanghai où elle découvre les plaisirs de l'opium…

    Lors des scènes les plus gore, l'enfant frissonne et rit à gorge déployée.

    Pendant longtemps, l'enfant ne jurait que par les films d'animation. Du Roi Lion à Toy Story, en passant par les mésaventures du rat Ratatouille, ils n'ont manqué aucun Disney. À leur retour, père et fils avaient droit aux remontrances de Leslie qui leur donnait une leçon de morale en démontrant, chiffres à l'appui (elle était journaliste), que les studios Disney, Pixar and Co n'étaient que des usines à fric fort peu recommandables qu'il fallait éviter à tout prix.

    « La prochaine fois, disait-elle, allez voir un documentaire de Michael Moore au lieu de vous abêtir. »

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Dans le TGV (avec Nicolas Bouvier)*

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    Unknown-1.jpegSa vie ressemble à une navette — cet élément mobile du métier à tisser qui sert à transporter le fil de trame à travers les fils de chaîne par un mouvement incessant de va-et-vient. Il va, il vient, sans savoir où, ni qui il est. Pour les pêcheurs, la navette sert aussi à repriser les filets déchirés.

    Damien révise le texte qu'il va jouer cet après-midi à Paris, chez Cinégram, pour une séance de doublage à 300 euros. Le Baron l'a averti ce matin, par SMS, tout fier de lui avoir trouvé un petit job.

    « Il doit avoir pitié de moi, pense-t-il. C'est mauvais signe. »

    Enfoncé dans le siège en velours, la tête appuyée contre la vitre, il regarde une fois encore le paysage défiler. Combien de fois a-t-il fait la navette ? 200, 300 fois ? Il reconnaît tous les villages, les champs où paissent des vaches couleur caramel qui ont l'air bien portantes, les bosquets dans la brume. Il retourne à son texte (un remake de Pretty Woman), mais il n'arrive pas à se concentrer. Il vérifie que le sac à dos d'enfant avec deux grands yeux de chouette et une sorte de mâchoire à pois en textile est bien à l'abri sous sous siège. Il lève la tête pour s'assurer de la présence du sac de cuir avec ses flingues et l'album de photos dans le porte-bagage au-dessus des fenêtres.

    Tout est bien à sa place. Le magot et les flingues. Mais Damien n'est pas rassuré.

    Il sort son exemplaire du Journal d'Aran et d'autres lieux, son livre de chevet, dédicacé à « son ami Damien » par Nicolas Bouvier. Aussitôt il se reconnaît dans ce voyageur au long cours, souvent malade et perdu dans le vaste monde. « J'ai frappé le pavé du pied pour me ramener à l'existence, m'assurer que j'étais bien là, alors que les mots je et ici n'avaient pas encore réintégré leur sens. »

    Ceylan, le Japon, l'Irlande. Nicolas, lui aussi, cherchait une île où disparaître. À chaque fois, miracle, le voyageur a disparu. Englouti corps et âme par le mystère des lieux. Le voyageur est mort, comme ces anonymes aux tombes dressées qui remplissent les cimetières de ses livres. Ensuite, grâce au pouvoir des mots — magie blanche contre magie noire —, la musique de ses phrases, il est ressuscité. Mais il cherche sans cesse une preuve de son existence. « J'ai toujours souffert de ma lourdeur ; être baladé comme une feuille morte m'avait fouetté le sang. Pour la première fois depuis que j'étais ici, j'ai entrevu le soleil par une fugace déchirure dans le drap sale du ciel. Il s'est bien montré quinze ou seize secondes, le temps de photographier mon ombre pour conserver une preuve de mon passage ici. »

    Posant le livre sur ses genoux, il somnole en regardant le paysage. Ce n'est pas l'île d'Aran, où il rêve de se rendre, mais la Bourgogne, puis la Beauce qui englobe cinq départements. Ses champs de blé et de maïs, de betteraves sucrières. Le jaune aveuglant du colza. Il aime ce pays, comme il aimerait l'Irlande, les îles tout au bout de la brume.

    Le train s'arrêté en rase campagne, au milieu de nulle part.

    « Accident de personne », dit la voix sibylline de l'hôtesse.

    Il se replonge dans la musique de son ami. « Au coin du feu, je badigeonne mes écorchures à la teinture d'iode, la tête é rien, ronronnant de fatigue. Au fond de moi, quelque part, je sens que la vie s'écoule dans sa liberté parfaite, circule se partage et roule en gouttes de mercure. Je soupçonne que les idées se rendent visite, que les concepts se défient et s'amusent sans m'avoir invité. Ces jeux dont la faible rumeur me parvient sont hors de mon atteinte. Larbin et portier de moi-même, je me suis une fois de plus laissé enfermer dehors. »

    Il reprend un Xanax pour s'étourdir encore un peu. Ne plus revoir, en boucle, le mauvais film où il incarne le personnage principal. Mais rien n'y fait. Sitôt qu'il ferme les paupières, les images reviennent avec une précision hallucinante, la lumière glauque des caves, les deux types enlacés, le canon dans la bouche du dealer, le coup de feu…

    Il aimerait tant changer le scénario, reprendre le film au début, jouer un autre rôle !

    « Dans la vie, disait Alex, on peut toujours revenir en arrière. Mais jamais jusqu'au début du film… »

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Somnambule*

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    image.jpgDans la chambre au grand piano noir, flottant entre les draps de flanelle de son lit-mezzanine, une jambe à demi repliée sur le duvet à l'effigie des Spice Girls, son groupe fétiche, l'enfant dort. Pas d'un sommeil tranquille, non, mais agité de rêves, d'images fugaces, de peurs obscures. L'enfant gémit dans son sommeil, transpire, bouge beaucoup.

    Chaque soir, quand il est là, quand sa mère m'autorise à l'avoir, j'entre dans la chambre noire, sans faire de bruit. Je rajuste la couette pour qu'il soit entièrement couvert et qu'il ne prenne pas froid (même en été). J'écoute sa respiration. Je m'assieds sur le tabouret du piano noir et je reste des heures à le regarder dormir.

    Le tapis est jonché de jouets en plastique, comme un champ de bataille, des Superman, des Spiderman, des petites voitures à friction, une maquette de fusée spatiale, un RoboCop dépiauté, des dinosaures et des oiseaux préhistoriques, gros comme des rats. Souvent je demande à l'enfant de ranger sa chambre, mais rien n'y fait. Il aime vivre au milieu de ces créatures en plastique.

    Les yeux ouverts, mais endormi, l'enfant se lève pour marcher dans la chambre. Il tourne en rond, ne semble plus savoir où, ni qui il est. Il se cogne à la mezzanine, puis à la vitre de la fenêtre. Parfois il ouvre la porte et va se balader dans le couloir obscur. Je le suis à distance. Sa mère m'a dit qu'il ne faut jamais réveiller un somnambule. C'est dangereux. Si on le tire trop brusquement de son sommeil, il risque le collapse.

    Une nuit, ayant arpenté tout l'appartement, j'ai retrouvé l'enfant sur le palier, hésitant à descendre les marches ou à escalader la rampe de bois.

    Quelle est la volonté d'un somnambule ? Qui dirige ses pas ? L'enfant qui dort est-il le même que l'enfant éveillé ?

    Avec douceur je prends sa main. Il a toujours les yeux ouverts, mais il ne me voit pas. Et je le guide vers sa chambre à pas de loup. Il se glisse dans son lit, entre les draps qui ont gardé l'empreinte de son corps, de sa chaleur. Je remonte le duvet à l'effigie des Spice Girls sur son cou. L'enfant replonge dans un sommeil profond. Je m'installe au piano pour le regarder dormir.

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Vrais et faux amis*

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    amis.jpgDans les semaines qui ont suivi notre séparation — juste après l'explosion atomique —, les amis sont tombés comme des mouches.

    Il y a ceux qui ont d'emblée choisi leur camp. Le fan-club de Leslie, de loin le plus nombreux. Le fan-club de Damien, dont les membres se comptent sur les doigts d'une main. À la guerre comme à la guerre. Les hostilités sont ouvertes et tous les coups sont permis. Les excommunications volent bas. Comme les noms d'oiseau. Chaque jour, on se découvre des ennemis qu'on croyait bien connaître et qui vous poignardent dans le dos.

    Médisance, coups tordus, festival de fake news sur notre relation qui « battait de l'aile depuis longtemps ».

    Plus loin, il y a ceux qui ont tout vu, les blasés, les infiniment sages, les revenus de tout, qui se refusent de choisir un parti, car ils se veulent impartiaux. Ils ne font pas la différence entre elle et lui, parce qu'ils placent la liberté de chacun au-dessus de tout. Ce sont les mêmes qui, dans votre dos, intronisent le rival. Les draps du lit sont encore chauds, ils gardent l'empreinte de votre corps. Mais bon, c'est comme ça. La vie suit son cours. Ceux-là, je les ai vite atomisés, rayés à vie de ma liste d'invités. Ils m'ont lâché quand j'avais besoin d'eux, continuant leur vie médiocre à l'université ou ailleurs, sans jamais prendre de mes nouvelles. Pourtant, nous étions comme les doigts de la main. Nous avions même fondé un « club des neuf » avec deux autres couples qui avaient eu eux aussi un enfant. Tennis, soirées sans fin sur les terrasses, vacances communes dans le Sud de la France.

    L'histoire s'est arrêtée d'un coup, abruptement, par trahison.

    Enfin, il y a ceux qui restent, ils ne sont qu'une poignée, les taiseux, les solitaires, les mutilés. La douleur rend les hommes solidaires. C'est une nouvelle fraternité, inconnue jusqu'ici. Ils ne demandent rien, ils sont discrets, ils écoutent vos conneries jusqu'aux petites heures du matin. Ils vous soignent aux bons vins, au risotto au champagne, aux meringues à la double crème de gruyère. Ils vous transmettent leur énergie et leur amour. À leur table, chez eux, une place vous est toujours réservée. Parfois, ils jouent les entremetteurs. Ils vous présentent une fille qui vous sourit. Sa voix est agréable, mais vous ne la voyez pas : vous êtes encore dans les brumes du chagrin, sur un radeau perdu en pleine mer. Quand vous rouvrez les yeux, elle n'est plus là. Vos amis sont désolés. Ce n'est pas grave. Vous reprenez votre navigation solitaire.

    Et puis il y a ces frères de l'ombre.

    Ceux qu'on appelle les pères du dimanche. Les demi-pères. Les pères à temps partiel.

    Comme Gaspard, comme Greg le borgne.

    Vous ne les connaissiez pas avant l'explosion nucléaire. Eux aussi sont des survivants — des miraculés. Ils traversent des champs de ruines. Des cimetières sous la pluie. Leur corps est brûlé au napalm. Ils sont seuls, mais pas entièrement. Un enfant les suit comme une ombre.

    Mais attention : s'ils se retournent, l'enfant disparaît !

    C'est la loi.

    Ils sont condamnés à aller de l'avant sans jamais regarder en arrière, comme Orphée remontant des enfers : dans son dos Eurydice le suit, mais il est interdit de la voir.

    * extrait d'un roman en chantier.

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