littérature suisse - Page 2

  • L'Amour nègre au Salon du Livre

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    images-1.jpegPour celles et ceux qui auraient raté L'Amour nègre (y en a-t-il encore en Suisse romande ?), c'est la dernière occasion de faire la connaissance d'Adam et de débattre avec son auteur…

    Au Salon du Livre de Genève, je serai sur le stand de la FNAC :
    — vendredi 29 avril à 15h00 : débat sur « L’amour nègre » animé par Jean Musy
    — samedi 30 avril à 14h00 : débat sur la « Controverse des prix littéraires » avec Jean-Daniel Belfond des Editions de l’Archipel et conduit par Jean Musy.
    Je serai ensuite au Salon africain :
    dimanche 1er mai, de 14h15 à 15h15, pour une table ronde intitulée "L'Afrique, cadre de roman idéal ?", aux côtés de l'écrivain togolais Sami Tchak, haïtien Louis-Philippe Dalembert, et franco-sénégalais Mamadou Mahoud N'Dongo. Le débat sera animé par la journaliste franco-camerounaise Elizabeth Tchoungui (France 5).
    mardi 3 mai, de 13h à 14h : rencontre avec l'écrivain ivoirien Venance Konan, auteur de Chroniques afro-sarcastiques parues aux éditions FAVRE qui font actuellement un tabac.

    Je me réjouis de vous rencontrer à cette ocassion !

  • Douna Loup : un nom à retenir

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    images.jpegRetenez bien ce nom, aux allures de pseudonyme ethno : Douna Loup. Douna comme Douna, une petite ville du Burkina Faso Et Loup comme le grand méchant loup, et comme le Théâtre du même nom. Car Douna Loup vit à Genève où elle est née en 1982, de parents marionnettistes. Si l'on en croit Culturactif, « elle passe son enfance et son adolescence dans la Drôme. À dix-huit ans, son Baccalauréat Littéraire en poche, elle part pour six mois à Madagascar en tant que bénévole dans un orphelinat. À son retour elle s'essaye à l'ethnologie, elle nettoie une banque suisse pendant trois mois, garde des enfants durant une année, écrit sa première nouvelle, puis devient mère, et étudie les plantes médicinales. Après avoir vendu des tisanes sur les marchés et obtenu un certificat en Ethno-médecine, elle se consacre pleinement à l'écriture et à ses deux filles. »

    Un premier roman, donc, au titre énigmatique, L'Embrasure*. Un titre qui donc à la fois l'ouverture, la blessure et la brûlure. Et c'est bien de cela qu'il s'agit dans cette roman qui cherche un peu sa voie entre des épisodes parfois aléatoires, voire incertains, et pas toujours bien ficelés ensemble. Simple défaut de jeunesse : le désir impérieux de tout dire, de trop dire, dans un seul livre. Mais le lecteur qui prend la peine d'entrer dans cet univers à la fois fantastique et singulier ne sera pas déçu : il y trouvera matière à réflexion et à rêverie. Il se laissera surprendre à chaque page par une sensation nouvelle, une découverte, un rythme ou une odeur, une trouvaille poétique.

    Le narrateur de L'Embrasure est un jeune homme de 25 ans, ouvrier, taciturne et solitaire. Sa vraie passion n'est pas l'usine, où il travaille comme un robot, mais la forêt, qu'il explore comme une femme, et parcourt de long en large pour aller chasser. Affûts. Longue traque muette. Observation de tous les signes, traces, brisées, qui le mènent infailliblement à sa proie. Or, au lieu d'une proie patiemment traquée, il tombe un jour sur un cadavre à l'abandon. Un homme perdu, sans nom et sans visage. « Maintenant que je vois la forme c'est sûr, il y a la tête qui se devin sur la terre et les bras repliés sur le thym. »

    Pourquoi cet homme est-il venu mourir dans sa forêt ? Quels signes a-t-il voulu lui envoyer ?

    Le roman démarre vraiment par cette découverte. Dès cet instant, le narrateur est littéralement hanté par l'inconnu. Il entreprend sa propre enquête sur le mort — un suicidé, en fait — qui s'avère s'appeler Leandro Martin, noter régulièrement ses réflexions dans de petits carnets, vivre en marge de la société et de sa famille, qui le connaît si mal. Bien sûr, cette enquête sur l'autre, le mort perdu dans sa forêt, est d'abord, pour le narrateur, une quête de soi-même. Une quête qu'il poursuit à travers plusieurs femmes. Lise d'abord, puis Eva (il fallait une femme fatale au roman!). Douna Loup excelle à rendre à la fois le désir et le vide, la sensualité de ces rencontres et l'impasse où elles mènent : « tous les deux, nous nous demandons ce qui nous rassemble, et nous nous rassemblons quand même ». Il y a de la sauvagerie, mais aussi du désespoir dans cette rencontres toujours fragiles, toujours à confirmer le lendemain.

    Si le roman se perd un peu dans sa dernière partie, c'est sans doute que son narrateur est lui-même perdu, en quête d'une vérité sur le monde et sur lui-même qui glisse entre ses doigts comme la pluie sur les feuilles des arbres. On sent chez lui l'appel constant de la nature, sa beauté, sa violence, son mystère impérieux, qui le renvoie à son amour des femmes, non moins sauvage et mystérieux. Dans une langue à la fois simple et efficace, très poétique, Douna Loup sait créer un monde d'images et de sensations fortes. Elle renvoire le lecteur, comme le narrateur, à l'énigme de son désir. Elle trouve les mots pour dire ce qui se cache dans l'embrasure.

    * Douna Loup, L'Embrasure, roman, Mercure de France, 2010.

    La revue Le Passe-Muraille publie, dans son dernier numéro, un long texte inédit de Douna Loup.


    Douna Loup, "L'embrasure" par mercuredefrance

     

  • Pourquoi nous sommes médiocres !

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    images.jpegPrenez le train, l'avion, le paquebot! N'ésitez pas à passer les frontières ! Quittez votre fauteuil cossu pour aller respirer l'air du dehors, ailleurs, loin de vos Alpes…

    Où que vous soyez, en France ou en Océanie, à New York ou à Tombouctou, on vous posera toujours la même question (on me l'a posée 300 fois depuis novembre) : y a-t-il de bons écrivains en Suisse ? Et si oui, lesquels ?

    Au début, la question étonne et interpelle. Puis elle consterne.

    — Bien sûr ! dites-vous, l'air offusqué. Et vous commencez à énumérez les Saintes Ecritures : Ramuz (le Z ne se prononce pas), Haldas (le S se prononce), Chessex (le X ne se prononce pas), Bouvier, Chappaz (le Z ne se prononce pas), Corinna Bille, Monique Laederach, etc. Et vous continuez avec les écrivains vivants : Sprenger, de Roulet, Layaz, Bagnoud, Albanese, Kramer, Béguin, Bimpage, Comment, Safonoff, Moeri, etc.

    Au bout d'une heure, votre interlocuteur marque une pointe de lassitude. Il vous coupe la parole.

    — Mais alors, ricane-t-il, pourquoi ne sont-ils pas connus ?

    Bonne question. À laquelle, bon prince, vous prenez la peine de répondre.

    — Si nous sommes si médiocres, si nous n'existons pas à l'étranger, c'est essentiellement pour deux raisons.images-1.jpeg

    1) Malgré tous les efforts des éditeurs, qui sont modestes, les livres d'auteurs suisses sont mal distribués en France. Voire, le plus souvent, pas distribués du tout. Faute de moyens financiers, d'abord. Faute aussi d'aide confédérale ciblée. Pro Helvetia, qui devrait favoriser la diffusion de la littérature suisse à l'étranger, fait très mal son travail. Sur ce plan, c'est un échec complet. Tous les auteurs vos le diront. Les éditeurs itou. Pas de diffusion, pas de ventes, ni de lecture.

    2) Si la litttérature de ce pays est si mal connue hors des frontières, c'est aussi qu'elle est très mal défendue. Par certains journalistes locaux, d'abord, qui l'ignorent ou la boudent, victimes du préjugé selon lequel cette littérature ne peut être qu'ennuyeuse et vaine. Mal défendue, ensuite, par celles et ceux qui, à Pro Helvetia ou dans les journaux de « référence », devraient la soutenir et qui ne font rien, par incompétence ou par paresse. Allez faire un tour, par exemple, au Centre Culturel suisse de Paris et vous serez consterné : hormis les livres d'architecture et de design, il n'y a pratiquement aucun livre suisse à la bibliothèque du CCs ! Impossible de faire connaître une littérature sans passerelles ou passeurs d'exception, tels que furent, en leur temps, Bertil Galland et Vladimir Dimitrijevic. Et ces passeurs, aujourd'hui, n'existent plus. Un gang de fonctionnaires, peu versés en littérature et particulièrement inefficaces ou méprisants, les a remplacés.

    Que faire alors ? Multiplier les passerelles. Ouvrir des brèches (comme les blogs, par exemple). Briser cette conjuration étrange du silence et de l'incompétence. Le complot triste des éteignoirs. Lire et faire lire les ouvrages qu'on aime.

    Voyager. Traverser les frontières.

    Toujours un livre à la main.

     

     

  • L'Amour nègre au Palais Mascotte!

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    affiche_v3_-_moyenne.jpgNe manquez pas cette nouvelle soirée autour de L'Amour nègre

    mardi 29 mars à 21 heures

    au ZAZOU-CLUB du mythique Palais Mascotte

    43 rue de Berne - 1201 Genève. Réservations : 022 741 33 33

    Mise en voix par l'auteur.

    Aux consoles, platines et mix : Sarah Olivier.
    Pour plus de renseignements
    : http://les-soirees-de-la-rime.com/

  • Jacques Roman à la Mère Royaume

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    images-2.jpegLundi 7 mars, de 18h30 à 20h00
    Soirée exceptionnelle autour du comédien et auteur
    Jacques Roman
    Animation : Serge Bimpage. Avec la participation de Vincent Aubert, comédien


    Pour offrir un plus vaste espace aux passionnés de littérature romande, la Compagnie reçoit désormais ses auteursau restaurant de la Mère Royaume, 4 Place Simon-Goulart (parking à la gare Cornavin)
    Bar, possibilité de se restaurer après.

    Nous recommandons vivement la cuisine de Loumé !


    S’il est un homme dont l’imprévisibilité généreuse installe un climat poétique et d’échange, c’est bien Jacques Roman. Avec lui, et autour de son œuvre, nous envisagerons l’importance de la lecture et de l’écriture comme autant de formes de résistance.

  • L'Amour nègre séduit Paris

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    lAmourNegre2.jpg« Ces dernières années, les écrivains de Suisse alémanique ont fait main basse sur les prix littéraires parisiens. En 2008, Charles Lewinsky obtenait le prix du Meilleur livre étranger tandis qu'Alain Claude Sulzer décrochait le Médicis étranger. L'an dernier, c'est Matthias Zschokke qui a été couronné par le Femina étranger. Mais point de Romand depuis belle lurette! Une génération a eu le temps de grandir depuis le Médicis de l'essai attribué à Georges Borgeaud en 1986. Sans parler du fameux Goncourt de Jacques Chessex qui remonte à 1973... Le prix Interallié qui vient de récompenser «L'amour nègre» de Jean-Michel Olivier est donc un événement.

    De retour dans son appartement genevois, Jean-Michel Olivier a la tête encore bourdonnante de l'agitation parisienne. Dans sa cuisine, devant un café, il raconte sa journée de mardi: «Je suis arrivé à Paris le matin et je me suis rendu chez mon éditeur. Bernard de Fallois m'a reçu dans son bureau. C'est un personnage: ami de Malraux, exécuteur testamentaire de Marcel Pagnol, il a 84 ans et continue de tout diriger dans sa maison d'édition. Le téléphone a sonné. Fébrile, Bernard de Fallois a répondu et m'a tout de suite dit que c'était une bonne nouvelle...»

    Un quart d'heure plus tard, l'écrivain et son éditeur sortent du métro et se pointent au restaurant Lasserre, non loin des Champs-Elysées, où le jury de l'Interallié se réunit depuis 1930. Journalistes et photographes sont là en nombre. Jean-Michel Olivier plonge dans ce bain de notoriété. Puis vient le rite de l'apéro et du repas avec les jurés: «Tout s'est passé de manière très naturelle, comme s'il y avait eu un grand ordonnateur de la cérémonie.» L'auteur de «L'amour nègre» est reconnaissant à l'éditeur Vladimir Dimitrijevic (le patron de L'Age d'homme où il a publié l'essentiel de son oeuvre) d'avoir cru en son roman: «Il a pressenti que c'était un gros morceau et qu'il fallait le coéditer avec de Fallois.»

    Vaudois ou Genevois
    Dans 24 Heures, on présente volontiers Jean-Michel Olivier comme un «écrivain vaudois» né à Nyon en 1952. Dans la Tribune de Genève, les critiques parlent plutôt d'un «auteur genevois» et, n'en déplaise aux voisins vaudois, ils ont quelques arguments de leur côté. C'est au bout du lac, en effet, que Jean-Michel Olivier a fréquenté l'Université où Jean Starobinski et Michel Butor donnaient leurs cours. Et c'est à Genève qu'il vit depuis lors.

    1978 est pour lui une date clé. Cette année-là, Jean-Michel Olivier devient professeur au Collège de Saussure, au Grand Lancy, où il continue aujourd'hui d'enseigner le français et l'anglais. Et c'est en 1978, aussi, qu'il emménage dans un immeuble vétuste de la rue du Fort-Barreau, derrière la gare Cornavin. «J'ai commencé à écrire sérieusement quand je suis arrivé ici. Il y a dans cette maison un côté bohème qui lui donne un petit air de Chelsea Hotel...»

    Un de ses voisins est un traducteur du psychanalyste Georg Groddeck. Une chanteuse d'opéra habite à un autre étage. Si l'on en croit certaines rumeurs, Lénine lui-même se serait arrêté à cette adresse où, un soir de 1917, il aurait déniché la perruque sous laquelle il s'est dissimulé à son retour en Russie. Dans un récit touchant de 2008, «Notre dame du Fort-Barreau» (L'Age d'homme), Jean-Michel Olivier raconte cet immeuble et sa propriétaire excentrique: «C'est bien à tort que l'on croit habiter certains lieux, alors que ce sont eux, souvent, qui vous habitent.»

    Au clavier
    Dans son bureau, les parois de livres montent jusqu'au plafond. On repère une guitare posée sur une armoire. Et un piano logé sous la mezzanine. Une ou deux heures par jour, Jean-Michel Olivier s'installe devant le clavier. Ses goûts le portent vers le jazz. Il écoute Bill Evans, Oscar Peterson, Brad Mehldau. «Dans le jazz, j'aime l'improvisation que je retrouve dans l'écriture. Là aussi, on a beau avoir une trame, il faut toujours sortir des sentiers battus et improviser.»

    Cette oreille musicale fait la qualité de son style vif, rapide, bondissant comme les aventures d'Adam dans «L'amour nègre». Ce roman, qui tient de la fable philosophique comme on en écrivait au siècle des Lumières, montre un bon sauvage arraché à son Afrique natale pour être projeté dans l'univers de la jet-set et de son consumérisme haut de gamme. Un couple d'acteurs hollywoodiens a convaincu le père d'Adam de l'échanger contre un téléviseur à écran plasma. C'est le début d'une aventure féroce, drôle et futée qui va rebondir d'un continent à l'autre avant d'aboutir à Genève. Il y a dans ce roman la même fraîcheur juvénile qui frappe chez son auteur. Comme si la maison de la rue Fort-Barreau l'avait aussi protégé du ramollissement qui vient avec l'âge. »

    Article de Michel Audétat, paru dans Le Matin Dimanche, le 20.11.2010.

    Photo © Magali Girardin

     

  • Écrire d'ailleurs

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    * Le plus souvent, une vie d’homme se résume à deux dates : la naissance et la mort. Aucune des deux pourtant ne vient de nous. Après neuf mois de vie marine, je dois quitter le ventre de ma mère. Ma première maison. Ma première prison. Je passe le seuil. Je vois le jour pour la première fois. Tous ces événements ne dépendent pas de moi. Ils me viennent des autres. C’est une chance. Mais pour s’ouvrir à l’autre, il faut un lieu à soi. La même chose arrive lorsqu’on pousse son dernier soupir. On franchit à nouveau une frontière. D’où, en principe, on ne revient pas. On disparaît ailleurs…

    J’en étais là de mes cogitations métaphysiques, au matin du 16 novembre 2010 — ce 16 novembre qui demeurera pour moi une date aussi énigmatique que le 1er août ou le 11 septembre — quand le TGV Lyria qui devait m’emmener à Paris s’est arrêté en rase campagne entre Bourg-en Bresse et Mâcon. Autant dire au milieu de nulle part. J’y ai vu un signe du ciel : le Prix Interallié, ce n’était pas pour moi. À la prochaine halte, je sortirais du train pour prendre aussitôt celui du retour. Mais il n’y eut pas de prochaine halte. J’arrivai donc à Paris avec une heure de retard. À peine débarqué dans le bureau de mon éditeur, le téléphone a sonné. Puis Bernard de Fallois s’est tourné vers moi et m’a dit simplement : « Jean-Michel, vous l’avez ! » J’étais en nage. On s’est embrassé. Je n’ai pas compris tout de suite ce qui m’arrivait. J’ai su seulement qu’à cet instant précis je passais une nouvelle frontière. « Ne perdons pas de temps, m’a-t-il dit encore. Ils nous attendent. » Qui donc était ces « ils » ? Je n’en avais aucune idée.

    Une journaliste africaine épatante, Sophie Éboué, a recueilli les impressions des membres du jury de l’Interallié quelques minutes avant que j’arrive. Philippe Tesson dit : « C’est excitant. On a beaucoup aimé le livre. Mais on ne connaît pas son auteur. » Un autre, l’élégant Jean Ferniot, rajoute : « On se réjouit de le rencontrer. On ne connaît pas son visage. On ne sait même pas s’il existe. » Un troisième dit encore : « On est heureux d’avoir récompensé un écrivain qui vient d’ailleurs. »

    En quoi, il avait parfaitement raison. Venant de Suisse — je m’en suis rendu compte par la suite, lors des dizaines d’interviews que j’ai données pendant trois jours — je venais de nulle part. D’une sorte de no man’s land sympathique, certes, éloigné tout de même des cartes postales, mais parfaitement inconnu de nos voisins et amis français. J’avais franchi un seuil. J’avais traversé une frontière. Mais il y avait encore un mur. Les frontières permettent le va-et-vient. C’est une marque de modestie et de respect de l'autre : non, je ne suis pas partout chez moi. Mais un mur est difficile à traverser…

    Il y a en Suisse romande deux familles d’écrivains : les nomades et les sédentaires.

    Parmi les sédentaires, on peut classer Ramuz, bien sûr, même si Charles Ferdinand a passé quatorze ans à Paris, loin de son pays natal. Puis il est revenu en Suisse, la tête basse, pourrait-on dire, avec le sentiment d’avoir perdu la guerre. On peut classer Jacques Chessex, qui détestait les voyages, dans cette même catégorie. Il est ancré dans la terre vaudoise. Mais, pour lui, comme pour Ramuz, il faut être de quelque part pour toucher à l’universel.

    images-2.jpegLes nomades, curieusement, sont en Suisse très nombreux. Il y a tout d’abord Cendrars, en vadrouille dès son plus jeune âge. Apprenti horloger à Saint-Petersbourg, puis sautant dans le transsibérien en marche pour sillonner le monde. Il n’a cessé de passer les frontières. Pour se faire reconnaître. Il s’est rêvé révolutionnaire et chercheur d’or, bourlingueur et grand reporter. Il y a ensuite Charles-Albert Cingria, un autre Suisse qui traverse les frontières. À vélo, cette fois. En sifflotant des chants grégoriens. Un écrivain érudit, qui sait mêler, comme aucun autre, la saveur et le savoir. Et qui a toujours la bougeotte. Enfin, bien sûr, il y a notre gloire cantonale : Nicolas Bouvier. « Un voyageur qui écrit — et non un écrivain qui voyage ». Pour lui non plus le monde n’avait pas de frontières. Ou plutôt, Nicolas s’en jouait, les contournait, les traversait en passager clandestin.

    C’est fou comme les écrivains suisses ont envie de fuir leur pays ! Il vaudrait la peine de creuser un jour la question…

    Abattre les murs, oui, mais conserver les frontières, donc.

    Car les frontières sont des rives, disait le poète Jacques de Bourbon-Busset : « elles sont la chance du fleuve. En l’enserrant, elles l’empêchent de devenir marécage. »

    Si ma mère, née à Trieste, puis émigrée à Turin, n’avait pas franchi la frontière suisse, un beau matin de 1947, pour venir travailler à Nyon, dans une clinique psychiatrique qui soigne aujourd’hui les stars de l’audiovisuel français, elle n’aurait pas connu mon père, et moi je n’aurai sans doute jamais reçu le Prix Interallié !

    Si ma femme, qui a franchi une première fois la frontière pour aller s’installer au Canada, à l’âge de 18 ans, suivant les traces de Nicolas Bouvier, je ne l’aurais pas rencontrée en 1997, sous le regard bienveillant de mon ami Claude Frochaux. Et elle ne m’aurait pas suivi en Suisse, franchissant à nouveau la frontière.

    Et mon ami Dimitri, s’il n’avait pas quitté la mère Serbie en 1954, clandestinement, s’il n’avait pas fait sauter tous les rideaux de fer en publiant Grossman et Zinoviev, s’il n’avait pas abattu tous les murs, s’il n’avait pas franchi tant de frontières, serait-il cet éditeur à la curiosité insatiable qui s’est fait le passeur de tant d’écrivains réduits au silence dans leur pays ?

    Et si Adam, alias Moussa dans L’Amour nègre, n’était pas obligé de franchir tant de seuils, de passer tant de frontières, arraché à son Afrique natale, puis trimbalé en Amérique, puis sur une île du Pacifique, puis en Asie, aurait-il eu la chance de rencontrer Gladys, cette femme de banquier genevois, qui va le ramener en Suisse où il pourra connaître son destin et retrouver peut-être Ming, son âme sœur ?

    Ce n’est pas un hasard si le héros de L’Amour nègre change plusieurs fois de nom, comme de passeport. Il s’appelle d’abord Moussa, c’est-à-dire Moïse. Mais il ne connaît pas encore sa mission. Ensuite, ses parents adoptifs l’appellent pompeusement Adam, parce que c’est le premier homme et le denier. Enfin, on lui fabrique un faux passeport rouge à croix blanche qui lui permet de passer toutes les frontières incognito. Son dernier nom est Aimé. Aimé Clerc. Aimé, pour rendre hommage au merveilleux Aimé Césaire, le grand poète de la négritude. Et Clerc pour saluer mon voisin du premier étage, Daniel Clerc, compositeur-typographe, qui a épousé une belle Zaïroise et engendré deux petits Clerc, noirs comme la nuit…

    Dans la vie, comme en littérature, il faut franchir le pas. Il faut traverser les frontières. Il faut sortir de ses prisons.

    C’est à ce prix, sans doute, qu’on a une chance de se faire reconnaître.

    En habitant ici, dans cette ville que j'aime et à laquelle je rends hommage, mais en écrivant toujours d'ailleurs.

     

    *Petit discours improvisé lors d'un dîner organisé en mon honneur par la Ville de Genève, à la Villa La Grange, le mercredi 2 février 2011.

  • Jean-François Duval, écrivain-philosophe

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    images-3.jpegOn ne présente plus Jean-François Duval : journaliste, écrivain et bourlingueur, né en 1947 à Genève, qui distille chaque semaine dans l'hebdomadaire M-Magazine, ses délicieuses chroniques « Minute papillon ». Après deux romans, Boston Blues (2000) et L'annéée où j'ai appris l'anglais (2006), Duval nous propose un recueil de textes courts et savoureux, petit traité de philosophie quotidienne. Dans Et vous, faites-vous semblant d'exister ?* Duval excelle dans l'art du portrait, comme celui, subtil, de la fable. À travers cent détails quoditiens, que nous avons perdu l'habitude de voir, il nous rappelle que le monde qui nous entoure demande sans cesse à être réenchanté. C'est-à-dire déchiffré, interprété, investi d'émotion et de sens. Mêlant les éléments de sa mythologie personnelle (la VW de ses parents, la corvée de bois, la prière du soir) aux fables d'aujourd'hui, plus massives, plus impersonnelles, Duval trace un petit état des lieux de notre société désenchantée et nous donne, peut-être, grâce à ce petit livre, les moyens d'y survivre. Entretien.


    Ton livre est composé de très courts chapitres (de 1 à 3 pages), le plus souvent sans lien immédiat les uns avec les autres. Pourquoi le choix de cette forme brève et « disparate » ?

    — C’est Denis Grozdanovitch qui, dans sa préface à mon livre, parle de « disparate si savoureux ». Lui-même est l’auteur de Petit traité de désinvolture et de L’art difficile de ne presque rien faire, où il pratique la forme courte, à l’instar de son propre préfacier, Philippe Delerm. Moi-même, je n’ai jamais pu oublier une rencontre avec Cioran, chez lui, rue de l’Odéon, en 1979, où il m’a dit (c’était à la fois une justification de ses propres écrits, et un conseil qu’il me donnait) : « Il y a plus de vérité dans le fragment. » C’est vrai : il peut arriver qu’une exigence excessive de cohérence (c’est une fatalité qui guette beaucoup de romans) débouche sur des passages inutiles et factices. Cela dit, même si mon Et vous, faites-vous semblant d’exister ? est constitué de chapitres courts, un fil rouge court entre eux et les relie souterrainement.  J’ai pris grand soin à la construction de ce livre, à peu près autant que Noé à la construction de son arche (rires). Le monde est divers et il faut rendre compte de sa variété. Au travers des mini-événements quotidiens qui font la trame de notre vie, j’ai voulu et me suis amusé à laisser transparaître quelques anciens grands mythes. Le narrateur, sous une forme certes minimaliste, affronte un Déluge tel que Noé, il se réfugie sur une montagne, le MacBook qu’il y emporte lui est un canot de sauvetage, une arche, il redescend de ses sommets, se mêle à la foule de ses semblables, s’embarque pour une petite odyssée en tram. Dans l’ensemble du livre, il s’efforce de récolter, à la façon de Robinson Crusoé, les débris du naufrage… Le petit chien qui l’accompagne est son Sancho Panza. Il vogue d’illusions en illusions et tente tant bien que mal de se frayer un chemin à travers les mythologies contemporaines et la réalité telle que nous la vivons. Le mouvement général est plutôt celui d’une mini épopée…

    Plusieurs chapitres développent des éléments de ta mythologie personnelle, comme la VW familiale. Ce livre est-il une autobiographie déguisée ?
    — Non, ça n’est pas une autobiographie. Mais il est clair que je fais appel à des souvenirs, à des choses qui me sont personnellement arrivées. Je crois que tout est à peu près vrai dans ce livre, y compris lorsque je raconte qu’à six ou sept ans je suis tombé dans le Rhône, dont le courant allait m’emporter, n’était le bras secourable d’un pêcheur qui m’a… repêché. En principe, les Genevois qui liront ce livre devaient humer ce qui fait le fond de l’air de leur ville. Le livre a été écrit sous cette mer de brouillard que tous ici nous connaissons si bien, et à laquelle, dès le deuxième chapitre, j’attribue des vertus philosophiques. A Genève, nous avons la chance de vivre très concrètement dans la caverne de Platon. En revanche, ce qui relève peut-être de la fiction, c’est lorsque, au-delà de notre monde terrestre, le narrateur assiste à une joute oratoire entre des Inexistants. Ou encore, lorsqu’il s’envole littéralement pour rattraper son chien. N’oublions jamais la fantaisie ! Ni que le réel est troué comme une écumoire, pénétré d’humour.

    images-4.jpegOn pense, en te lisant, aux célèbres Mythologies de Roland Barthes, dont tu as suivi les cours. A-t-il eu une influence sur ton écriture ? Si ce n'est lui, quels autres écrivains ou philosophes t'ont influencé ?
    — Pas vraiment en fait, même si ta remarque est judicieuse, par exemple pour ce chapitre où j’imagine « la prière du soir » vue comme un objet des années cinquante digne de figurer dans un musée d’ethnographie. Là, je me sentais proche de l’esprit du gag qui animait des bédéistes comme Franquin, Martin Branner ou Winsor McCay, ou encore les cartoonists américains du genre Tex Avery. Quand j’écrivais, bien sûr, les ombres familières de quantité de grands auteurs se pressaient dans ma tête, sans qu’il y ait de rapport de cause à effet sur le plan de la qualité du résultat final. Parmi eux, Sénèque, Epictète, Montaigne, qui parle de son corps, qui adore digresser (le monde n’est-il pas labyrinthique ?) et qui se réfère lui-même aux dédales de toutes les bibliothèques. Et puis Swift, pour le point de vue de Sirius et pour la satire. Les moralistes français aussi, Chamfort, La Rochefoucauld. Enfin, pour une bonne part, La Fontaine et des auteurs de contes (je suis toujours ébloui par l’histoire du Chat botté, qui me paraît la meilleure illustration de la crise des subprimes). J’avais très  envie que le livre prenne, par endroits, le caractère de la fable. Pourquoi ? Parce que je crois que nos existences à chacun tiennent, beaucoup plus que nous ne croyons, à notre sens de la fable.

    — Tu évoques avec bonheur ce qui constituait sinon les mythes de notre jeunesse, au moins ses rituels, comme la corvée de bois ou la prière du soir, que tu déchiffres et relis précisément comme des fables. Quels seraient les mythes ou les fables d'aujourd'hui ?
    — Ah là, tu me poses une colle ! Sur ce plan-là, je crois que notre monde s’est beaucoup rétréci. Mais d’abord, je pense qu’il serait prudent de distinguer le mythe, ou les mythologies, de la fable. La fable ne prétend pas à autre chose que ce qu’elle est. Les mythes et les mythologies, eux, souvent n’hésitent pas à prétendre à la vérité. Comme je le dis dans le livre, tout ce qu’on appelle les « grands récits » (dont les religions ont longtemps été la clé de voûte) s’est aujourd’hui effondré. Les églises et les cathédrales étaient d’immenses vaisseaux qui nous portaient et nous transportaient –jusqu’à assurer notre salut ! Aujourd’hui, nous sommes tous des naufragés. En cela, il nous incombe chaque jour de jouer les Robinson Crusoé. Les ressources auxquelles nous pouvons faire appel sont d’ordre minimaliste… Notre dernier grand mythe, celui auquel nous croyons encore, c’est celui de la science, du discours scientifique. Les autres mythologies ont-elles complètement disparu ? Non. Un Mircea Eliade nous répondrait qu’elles sont partout présentes sous des formes camouflées – autant sinon plus qu’à l’époque où Barthes s’y intéressait. Eliade n’aurait aucun mal à débusquer les mythologies contemporaines dans Desperate Housewives, Urgences, Mad Men, Les Experts, et autres séries télévisées. Quand toi-même, dans ton roman L’Amour nègre, tu fais la satire décapante du monde people dans lequel nous sommes en train de basculer (nous y érigeons Brad Pitt et Angelina Jolie en héroïques et divines figures de la statuaire gréco-latine), j’ai l’impression que tu opposes judicieusement la fable – l’arme de la fable – aux mythologies actuelles, qui nous font prendre des vessies pour des lanternes.

    images-2.jpeg« Si l'on veut réenchanter le monde, écris-tu, ce ne pourra être que de façon minimaliste. Non pas par de grands récits, mais en tournant notre intérêt vers des éléments épars, débris des grands vaisseaux qui portaient autrefois notre pensée et nos croyances. » Pourquoi, à ton avis, le monde, aujourd'hui, est-il désenchanté ?
    — Je parle du monde occidental. Dans d’autres parties du monde, hélas, on lutte de manière très obscurantiste et fanatique contre le désenchantement et le doute, lesquels vont tout de  même de pair avec l’esprit critique moderne. Et l’on en appelle à des formes de convictions intégristes qui mènent au pire, comme on l’a vu. Si notre monde est désenchanté, c’est sans doute que nous devenons de plus en plus lucides. Et en particulier de plus en plus lucides sur nous-mêmes. Bien, sûr, la lucidité elle-même n’est qu’une sorte d’ultime illusion. Mais c’est le point où nous en sommes. J’ai intitulé l’un des chapitres du livre « Que croâââ-je ? ». De plus en plus, jusque dans le monde de la science où toute « vérité » ne le reste que le temps d’être invalidée par la vérification expérimentale, nous « savons » que nos savoirs sont d’abord faits de croyances. Notre problème, si c’en est un, c’est que nous ne sommes même plus sûrs de « croire ce que nous croyons ».

    Est-il possible de le réenchanter ?
    — Sans doute, mais c’est moins facile qu’autrefois. A nous de comprendre que ce n’est pas tant notre monde qui est enchanté – encore que sa simple existence a quelque chose du miracle – mais que c’est nous qui l’enchantons de notre regard, et que beaucoup dépend donc de son pouvoir de fertilité. Le minimalisme, c’est peut-être une façon de semer des graines, de donner à notre réel, non pas un sens, mais des sens, aussi minuscules et essentiels que les touches d’un tableau pointilliste.

    Ton livre se termine sur un autre mythe : Sur la route, de Kerouac. Tu évoques ta rencontre avec LuAnne Henderson, la belle Marylou de On the Road. Est-ce que la « beat generation » ne constitue pas le dernier mythe de la littérature ?
    — C’est toi qui m’y fais penser, mais c’est bien possible. Sur la route de Kerouac peut très bien, à l’heure actuelle du moins, être considéré comme la dernière épopée marquante, celle qui clôt toute une série inaugurée par L’Odyssée de Homère et, au début du XXe siècle par Ulysse de James Joyce. Sur la route est un poème, un chant d’exaltation. Kerouac y fait précisément preuve d’un regard fertile. Mais ce sera un chant déçu, au bout du compte. Kerouac lui-même a fini très tristement, les yeux dessillés. Désormais, nous sentons tous qu’il faudra nous coltiner un monde clos, avec de nombreux culs-de-sac. D’autres voies, d’autres chemins peuvent s’ouvrir devant nous. C’est affaire d’imaginaire d’abord. Les sociétés humaines, et le quotidien qui va avec, prennent la forme que leur a donnée notre imaginaire. Creusons la fable.

    * Jean-François Duval, Et vous, faites-vous semblant d'exister ? Paris, PUF, 2010.

  • Chute et fracas

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    images-3.jpeg En 2006, Jacques Perrin, gastronome et amateur de vins exquis, mais aussi enseignant, autrefois, et philosophe, fait une chute terrible à l'Aiguille du Pélerin, dans la voie One Step Beyond. Il dévisse brusquement, chute, se fracasse en contrebas. Son corps est hélitreuillé jusqu'à Chamonix, puis transporté à Genève. Le pronostic des médecins est pessimiste. Le corps en miettes, l'âme en partance, il souffre de multiples fractures au bassin, aux jambes, aux bras et au visage. Mais il est vivant, ce qui est déjà une forme de miracle. De cette chute, vertigineuse, et de ce fracas, Jacques Perrin fait le récit dans Dits du gisant*, un livre qui s'impose, dès les premières pages, par son souffle et sa force.

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  • Quelle nouvelle !

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    Allez, pour mes amis blogueurs, lecteurs et amateurs de littérature, et tous les autres, cette bonne nouvelle que je découvre, à mon retour d'Alger, dans mon journal préféré…
    images.jpegLe jury de l’Interallié a annoncé jeudi sa dernière sélection en vue de ce prix qui sera décerné le 16 novembre. Parmi les quatre auteurs retenus figure l'auteur genevois Jean-Michel Olivier pour L'amour nègre.
    L'attribution du Prix Interallié clôturera la saison des grandes distinctions littéraires d’automne.
    Liste par ordre alphabétique des quatre auteurs retenus :
    - Mohammed Aïssaoui pour L’affaire de l’esclave Furcy (Gallimard)
    - Claude Arnaud pour Qu’as-tu fait de tes frères ? (Grasset)
    - Simonetta Greggio pour Dolce Vita (Stock)
    - Jean-Michel Olivier pour L’amour nègre (éditions de Fallois)

     

  • Confession d'un drogué

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    OlivierCouv.jpgOui, je l'avoue, pour L'Amour nègre*, je me suis shooté. Pas au vin rouge ou au whisky (bien que les deux coulent à flot dans le livre). Je suis un médiocre buveur. Sans doute un reste de mon éducation protestante. Nul n'est parfait. Plus sûrement une incapacité physique à ingurgiter des litres de bibine Je ne me suis pas défoncé non plus à la coke ou à l'héro. Ayant, depuis toujours, une sainte horreur (terreur) des poudres qu'on renifle ou qu'on s'injecte. Je n'ai aucun mérite : cela ne me tente tout simplement pas. Quant au canabis, que toutes mes voisines font pousser amoureusement sur le rebord de leur fenêtre, c'est à peine si j'y ai touché.

    Non. Le vrai shoot, le grand shoot, c'est la musique. Victor Hugo interdisait qu'on mît ses vers en musique. En quoi, d'ailleurs, il a eu tort, si l'on pense aux sublimes poèmes que Brassens a mis en musique (Gastibelza, La Légende de la nonne). La musique, dans le livre, est partout. Il y a plus de cent titres cités, la plupart anglo-saxons (nous vivons à l'ére de la globalisation). Et chaque titre est essentiel. Soit comme bande-son d'une rencontre ou d'une scène entre plusieurs personnages. Soit comme bruit assourdissant qui empêche toute communication et tout dialogue. Soit comme incitation à la rêverie ou aux retours aux sources (The Dock of the Bay, Otis Redding, 1968). Soit comme moment de communication au-delà du langage.

    Parmi tous ces titres, qui forment la bande musicale du livre, il y en a un que j'ai dû écouter environ dix mille fois. Qui m'a shooté et inspiré. Redonné courage quand le livre s'enlisait et littéralement boosté pour certaines scènes de dialogues. Ce morceau, c'est Delicado, de Waldir de Azevedo, un musicien de samba très connu dans les années 50. Il en existe plusieurs versions instrumentales sur You Tube (voir ici). Mais la version que je préfère, c'est indiscutablement celle, funky, irrésistible, de Ramiro Musotto et son orchestra Sudaka, avec, en invités, le génial pianiste africain Omar Sosa, et le non moins génial Mintcho Garrammone (qui joue de cette petite guitare appelée cavaquinho). C'est grâce à l'énergie joyeuse de ce morceau que je suis parvenu au bout de l'odyssée de L'Amour nègre. Alors silence ! Enjoy !

    * Sortie en librairie samedi 9 octobre.

  • Roman des Romands : une sélection moins provinciale

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    images.jpegVoici, en primeur, la deuxième sélection du Roman des Romands, dont le Prix (doté de 15'000 Frs) sera remis en janvier prochain. Rappelons que cette initiative — faire lire et rencontrer aux lycéens, gymnasiens, collégiens romands la fine fleur des écrivains dans ce pays — est due à Fabienne Althaus, enseignante au Collège de Saussure, qui n'a ménagé ni son temps ni son énergie pour mettre sur pied ce Prix, soutenu par tous les cantons romands.

    Les auteurs sélectionnés cette année sont au nombre de onze (6 hommes et 5 femmes). Après une première sélection 2009 très « provinciale », et à vrai dire assez médiocre (on ne comptait, à mon sens, que trois véritables écrivains : Pascale Kramer, Yasmine Char et Alain Bagnoud), la sélection de cette année semble plus équilibrée. Les grands éditeurs n'ont pas été oubliés (mis à part l'Âge d'Homme, le plus important éditeur de Suisse romande !). Tous ces ouvrages ont déjà été ou feront l'objet d'une note de lecture dès que je les aurai lus…

    BURRI, Julien. Poupée. Campiche.

    CHATELAIN, Sylviane. Dans un instant. Campiche.

    FONTANET, Mathilde. L’Etang. Metropolis.

    GAULIS, Marie. Lauriers amers. Zoé.

    GLIKINE Alexandre. Alypios. Ed La Différence

    LOVEY, Catherine. Un roman russe et drôle. Zoé.

    MEIZOZ, Jérôme. Fantômes. Ed D’en Bas

    REVAZ, Noëlle. Efina. Gallimard.

    SANDOZ, Thomas. Même en en Terre. Ed D’autre part.

    SONNAY, Jean-François. Le pont. Campiche.

    TESTA, Philippe. Sonny. Navarino.

    Un seul regret : les trois meilleurs livres parus en Suisse romande cette année ne font pas partie de cette liste ! Les voici :

    1) Cancer du Capricorne, de Jean-Jacques Busino (Rivages, 2009).

    2) Saga Le Corbusier, de Nicolas Verdan (Campiche, 2009).

    3) La Chute de l'Homme, d'Antonio Albanese (l'Âge d'Homme, 2009). Prix des Auditeurs de la RSR 2010.

  • Les pères d'Adam

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    767650979.4.jpg

    Dans cette vie, j’ai l’impression qu’on change de père comme de chemise. Quand l’un s’en va, un autre le remplace. Puis un autre encore. Puis un autre et un autre encore. Jusqu’à présent j’ai eu trois pères et je suis sûr que ce n’est pas fini. Le premier m’a donné la vie et le goût de partir le plus loin possible du marigot où je suis né. Le deuxième m’a couvert de cadeaux pour se donner bonne conscience. Il m’a appris le superflu et le futile — l’extase matérielle. On s’est éclaté comme des dingues et tout s’est terminé dans le sang et les larmes. Et mon troisième père, lui, il s’échine à m’apprendre l’oubli. Il veut que je découvre comme Yôshi le moi particulier qui se cache sous l’écorce du corps et des sensations fausses.

    « Tout le monde cherche son père, me répète Jack. On met parfois une vie entière à le trouver. »

    Et Yôshi de surenchérir :

    « Les enfants sont des débris dans l’affection des pères. »

    Et Jack d’ajouter, zen :

    « Un père reste un père ».

    Et Yôshi, l’air sentencieux :

    « Un père est toujours grand : on le voit à son ombre. »

    Et Jack citant Corneille, avec l’accent anglais :

    « Ma valeur est ma race et mon bras est mon père. »

    Et Yôshi, citant Diderot, en ricanant :

    « Dieu ? Un père comme celui-là, il vaut mieux ne pas en avoir. »

    Et Jack citant Abla Farhoud :

    « Un jour j’ai demandé à mon père : “Qui aimes-tu le plus de tous tes enfants ?” Il a répondu : “J’aime le petit jusqu’à ce qu’il grandisse, le malade jusqu’à ce qu’il guérisse et l’absent jusqu’à ce qu’il revienne.” Et moi ? Je ne suis pas petite, je ne suis pas malade et je suis à côté de toi. Mon père a répondu : “Le petit devient grand, le malade finit par guérir, mais toi, tu es toujours mon enfant, jusqu’à la mort, et même au-delà de la mort.” »

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  • La mort du grantécrivain

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    77048180.JPG.jpeg Or donc, la Suisse romande a enterré, mercredi, à Lausanne, son grand écrivain. L'air était glacial, la foule, nombreuse. La cérémonie, austère et solennelle, collait bien à l'image que Jacques Chessex s'est construite toute sa vie : celle d'une homme grave, solitaire, tourmenté. Dans ce sens-là, elle fut fidèle. Peu de discours, si l'on excepte le bel hommage de Jérôme Garcin. Un sermon retenu. Des orgues discrètes.

    Avec Jacques Chessex, la littérature romande perd sans doute ce que Dominique Noguez nomme ironiquement — mais affectueusement — un grantécrivain* (en un mot). Qu'est-ce qu'un grantécrivain ? Un écrivain accompli qui vit pour et par l'écriture. Qui écrit tout le temps et publie beaucoup (J.C. a publié plus de 60 livres !). Qui plus est à Paris, la ville lumière, dans l'une des plus prestigieuses maisons d'édition françaises, Grasset, qui publia Céline, Giraudoux, Nourissier, etc. Un écrivain couvert de Prix et de récompenses (la vie de J.C. a été transfigurée par le Goncourt de 1973, le premier et sans doute le seul Goncourt du roman décerné à un écrivain suisse). Et, comme si cela ne suffisait pas, un écrivain à succès (son dernier livre, Un Juif pour l'exemple, s'est vendu à 30'000 exemplaires).

    Ne chipotons pas, comme d'autres, sur les menus défauts de l'homme. Ce serait ridicule, puisqu'un grantécrivain n'est pas un homme comme les autres. Il est admiré, détesté, attaqué, adulé et traîné dans la boue. Il reçoit chaque jour des mots doux et des lettres de menace. Chacun de ses gestes est épié, guetté, photographié ; chacune de ses paroles analysée longuement. Bref, un grantécrivain quitte le silence obligé et l'anonymat des artisans de l'ombre : il devient une figure publique. Les journaux l'adorent ou le descendent en flammes. Son éditeur le tient au chaud. Même la télévision s'intéresse à lui, consécration suprême de la société de spectacle.

    On le voit : J.C. était notre seul grantécrivain. Le seul dont les paroles, répercutées tous azimuts par les média, avaient valeur d'oracle. Il en a profité et il s'en est bien amusé. D'autant qu'à ses débuts, cette même presse ne l'a pas épargné. Davantage qu'un Haldas (que les critiques ignorent), qu'un Chappaz (classé « écrivain régionaliste »), qu'un Jaccottet (poète trop raffiné), voire même qu'un Bouvier (rangé dans le tiroir des « écrivains voyageurs »), Chessex a été sacré de son vivant, ce qui est rare, à la fois pour son œuvre et son sacré caractère. Ce fut le seul à défendre très au-delà des frontières les auteurs romands qu'il appréciait, comme Gustave Roud, Mercanton, Chappaz encore, Corina Bille et beaucoup d'autres.

    Comme le disait Jérôme Garcin, mercredi, à Lausanne : « il ne faut pas pleurer Jacques Chessex, il faut le lire. »

    * Dominique Noguez, Le Grantécrivain et autres textes, Gallimard, 2000.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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  • Pour Adrien Pasquali

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    images.jpegOn l'oublie trop souvent : écrire est difficile, incertain, périlleux, angoissant — surtout en Suisse romande où tout conspire à étouffer les voix qui pourraient être singulières. Les exemples ne manquent pas d'écrivains étranglés par le silence ou l'indifférence. Adrien Pasquali était de ceux-là. Il y a dix ans, le 23 mars 1999, à Paris, il a décidé de se donner la mort, et d'abandonner les siens. Jérôme Meizoz, qui l'a bien connu, lui adresse, dix ans plus tard, de belles lettres, qu'on peut lire ici.
    Au fil des livres, Adrien Pasquali (né en 1958) semblait approcher de plus en plus un secret qui le brûlait, secret rattaché à l'enfance, au déracinement et à l'apprentissage d'une langue qui aura toujours été étrangère. Secret, encore, d'un silence qui était comme le berceau (ou l'origine) de la passion d'écrire.
    Déjà La Matta, roman publié chez Zoé en 1993, tentait à sa manière de circonscrire une blessure liée à l'émergence de la folie, à la mort, à l'enfance — ou peut-être à la mort de l'enfance. Ce roman bref et intense avait le charme de ces journées d'été qui laissent sur la peau (et dans les yeux) des marques vives qui accompagnent longtemps le promeneur.
    Ces promesses, Pasquali les tient dans Le pain de silence* jusqu'aux limites de la parole. Même interrogation de l'enfance, des mots échangés (et surtout retenus), de cette loi du secret qui régne si cruellement dans certaines familles et tue dans l'œuf tout rêve de communication. Même écriture musicale, aussi, qui sonne juste et bien dans sa répétition obsessionnelle des mêmes motifs. Même louvoiement inquiet entre récit et roman en quête d'une forme qui concilie enfin (ou réconcilie) l'écriture et la présence au monde.
    Constitué de deux immenses phrases, « deux amples coulées sans point ni paragraphe », le livre d'Adrien Pasquali avance comme le derviche de Voltaire, en cercles concentriques : il revient sans cesse sur ses pas comme s'il cherchait dans le passé des points d'appui pour accrocher ses mots, creuser la trace qui mène à la lumière (ou à la délivrance) du point final. Dans ce récit haletant, sans cesse entravé par des images mortifères (le père muet, la mère sacrifiée aux travaux domestiques), on avance avec angoisse vers la fin, longuement différée, où le silence, comme la glace, menace à chaque pas. L'ironie veut que ce silence, dont il essaie par tous les moyens de se libérer comme d'une gangue funeste, Pasquali ait choisi de le rejoindre pour toujours.

    * Adrien Pasquali, Le pain de silence, éditions Zoé, 1999.

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  • Mélusine ou l'âme sœur, par Corine Renevey

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    bachtenpoupee.jpgIl y a des livres qui nous hantent parce qu’ils sont justes, parce qu’ils touchent à l’essentiel de notre condition humaine. La Poupée de laine* de Frédérique Baud Bachten est de ceux-là. Avec cette première publication aux éditions Samizdat, l’auteure renoue avec son expérience du théâtre et de la radio. Elle évoque le tragique destin d’un enfant, né pas comme les autres, tourmenté par un mal sans nom, mettant en péril le fragile équilibre de ceux qui l’aiment avec une volonté peu commune. Doris Lessing avec le Cinquième Enfant **, Siri Hustvedt avec Tout ce que j’aimais***, et tout récemment, Jean-Louis Fournier avec Où on va, papa ? ****, ont abordé la douloureuse question de la filiation de la différence, une différence qui parfois peut s’apparenter au diable en personne. Doit-on se sentir coupable d’avoir engendré le pire ? Pourquoi le mal s’incarne-t-il dans un enfant, fruit de l’amour et du bonheur sans limite ? Suffit-il de comprendre l’héritage ambivalent que nous lèguent nos ancêtres, d’en analyser la part vénéneuse, afin de chasser la cruauté du destin ? La Poupée de laine est peut-être une tentative de réponse — les enfants ne nous appartiennent pas — mais aussi le récit d’une possibilité de pardon.

    Le récit débute sur la scène d’un théâtre planté au cœur des vignes. Y figure une comédienne, à la fois auteure et héroïne de l’histoire, répétant son texte en tenant dans ses mains, pour seul accessoire, une poupée de laine tricotée par sa mère, trouée au ventre, qui sent la naphtaline et les odeurs de son enfance. De ce premier texte dont nous ne connaîtrons que le début indiqué par des italiques, nous devinons qu’il est né de la souffrance à l’état brut et de la haine. C’était un cri qui soudainement a perdu son sens : « N’avoir que des mots c’est ne rien avoir pour dire un cri ! Leur grammaire, leurs significations diverses, toute leur ambiguïté l’écorche maintenant. ». Incapable d’affronter son public, la comédienne fuit le théâtre pour s’enfoncer dans la forêt et vivre une expérience étrange et fantastique qui inspirera une deuxième mouture du texte. C’est cette deuxième version qui prend forme peu à peu sous nos yeux, qui se déroule et se noue au fil d‘une narration, non pas linéaire, mais qui se cherche dans une obstinante fuite hors du drame, de la trame maternelle. Malgré les échappées au bord du gouffre, le fil ne rompt pas et la poupée de laine qui se défait au fur et à mesure que l’on tire sur la laine, sert alors de métaphore au texte qui se déforme et se recompose. À force de se hisser hors du gouffre, en tirant sur le fil des maux, la malédiction maternelle perd de sa puissance et se transforme en une pelote qui servira peut-être à autre chose. « Désormais, le ventre de laine est vide. Son contenu gît épars en guise d’humus au pied des grands arbres. Elle laisse à la forêt le soin d’en éroder le dernier vestige… Dans sa poche, le fil enroulé sur lui-même fait une bosse qu’elle caresse doucement comme un chagrin longtemps porté. »

    Ce sont les éléments naturels, la terre, les feuilles mortes, la mousse qui, au cœur de la forêt, lui révèlent le secret douloureux de sa double nature. Si la terre est nourricière comme une mère, elle est aussi destructrice. C’est cette révélation qui la ravage, cette insoutenable ambivalence qui pulvérise toute espérance. Terre, mère, enfant : tout se confond dans la peine. Sa mère, tant aimée et admirée, l’a maudite deux fois, d’abord pour être née fille et non garçon et ensuite pour n’avoir pas su retenir son père, le déserteur. La malédiction aurait-elle ainsi gagné l’enfant fou ? Nul ne sait. Tous, médecins, infirmiers, assistants sociaux, tuteurs semblent impuissants devant le mal. Si la société ne peut contenir le désespoir qui les ronge, seul l’imaginaire collectif des contes et légendes peut encore rivaliser avec la tragédie qui se déroule sous leurs yeux. C’est ainsi que s’impose la figure de la fée Mélusine, elle-même fille maudite de la sorcière Pressine et mère d’un enfant fou. Figure tutélaire qui partage sa douleur et la sauvera de la mort.

    * Baud Bachten, Frédérique. La Poupée de laine (Genève, Éditions Samizdat, liminaire de Lytta Basset, 2008), 78 p.

    ** Lessing, Doris. Le Cinquième Enfant (Paris, Albin Michel, 1990).

    *** Hustvedt, Siri. Tout ce que j’aimais (Arles, Actes Sud, trad. de l’américain par Christine LeBœuf, 2003), 460 p.

    **** Fournier, Jean-Louis. Où on va, papa ? (Paris, Éditions Stock, 2008), 155 p.

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