Work in progress - Page 2

  • Vallée de la Mort

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    1013771711.2.jpgIci l'hiver ressemble au paradis. Il se décline en jaune. Brun délavé. Avec des couches d'un bleu cobalt intense. La lumière tombe à la verticale. Le vent souffle en bourrasques tièdes. La mer est oubliée. On roule dans le désert depuis deux heures. La Vallée de la Mort. Au début je croyais que c'est là que les Blancs enterraient leurs ancêtres. Chez nous on les enferme dans des grottes. Ou on les brûle. On conserve leur crâne dans le sel et le salpêtre. Mais Matt m'a expliqué que la Vallée n'est pas un cimetière. Il n'y a pas de nécropole ou de charnier.
    Juste quelques tombes disséminées le long des routes. Au bord des lacs gelés.
    « Ce sont des champs de sel, corrige Matt.
    — On dirait de la glace.
    — Non, Ad. C'est du sel. »
    La voiture roule à vive allure. Il n'y a personne sur la toute poudreuse. Matt a mis la sono à fond. Donald Fagan. New Frontier. De temps à autre, il actionne les essuie-glaces. Pas pour la pluie. Car il ne pleut jamais dans le désert. Mais pour balayer le tumbleweed. Une sorte de végétation sèche que le vent fait tourner. Et qui disperse ses graines aux quatre vents.
    « Comme la mauvaise herbe, dit Matt.
    — Tout est de la mauvaise herbe, je dis.
    — Ouais, dit Matt, étonné. On est tous de la mauvaise herbe.
    — C'est le secret du monde. »
    Midi.
    C'est la fournaise. Les portes de l'enfer.
    On roule au milieu des rochers sur une terre friable d'un brun décoloré. Pleine de rides. De craquelures.
    « On va où, papa ?
    — Nulle part, fiston. On roule.
    — Mais on va toujours quelque part, j'insiste.
    — On traverse la Vallée de la Mort. »
    Matt aime frimer. Il joue au dur. Mais il connaît le chemin par cœur. On traverse Pomona. Bloomington. Fontana. On prend la route 15 jusqu'à Victorville. La même route qu'il emprunte quand il va jouer à Vegas. Au craps. Au pocker. Il tombe sur des filles à la dégaine incroyable. Cheveux bouclés et teints en rose. Débardeur en jersey à bretelles spaghetti. Pour montrer qu'elles n'ont pas de soutien-gorge. Minijupe en cuir vert fluo. Talons strassés d'au moins vingt centimètres. Il les invite à boire un verre. D'autres filles rappliquent au bar. Cheveux peroxydés. Yeux maquillés comme des hiboux. Top moulant Calvin Klein. Ici tout le monde le connaît. Surtout les femmes. Pas besoin de présentations. C'est tout de suite de Oh ! Des Ah ! Des Cool !
    L'extase à portée de regard.
    Il rit. Toujours un peu embarrassé.
    « Le plus bizarre, Adam, c'est tous ces gens qui te connaissent. Et que toi tu ne connais pas.
    — Pourquoi ?
    — Ils savent tout de ta vie. Les petits drames et le bonheurs. Les angoisses. Les déceptions. Même les rêves…
    — Les rêves ?
    — Oui. Ils ont même pénétré dans tes rêves… Ils les habitent. Ils se les sont appropriés…
    — Comment ça ?
    — En lisant les journaux people…
    — C'est terrible !
    — Oui. D'autant que ces rêves, en général, ne sont pas les tiens. C'est de la pacotille…
    — Pourquoi ?
    — Une image fabriquée par les studios. »
    Matt allume une cigarette. Une chanson de Yes passe à la radio. Owner Of a Lonely Heart. Il augmente le volume. Il ferme les yeux. Il bat le rythme sur le volant de la voiture. Il aspire une longue bouffée de cigarette.
    « Le plus troublant, enchaîne Matt, c'est que tu n'es jamais toi-même…
    — Tu veux dire que les filles…
    — Ouais. Elles ne tombent pas amoureuses de toi. Mais d'un rôle. D'une image…
    — Ça ne t'empêche pas de les sauter !
    — Langage, Adam !
    — Je veux dire d'entretenir avec elles des relations rapprochées.
    — J'avais compris, fiston.
    — Qu'est-ce qui t'embête alors ?
    — Le problème, c'est qu'à la fin, tu ne t'y retrouves plus toi-même…
    — Comment ça ?
    — C'est le miroir aux alouettes. À force de jouer tous les rôles, on n'est plus rien. Plus personne. »
    Il fait des volutes de fumée. De sa voix haut perchée Dewey Bunnell chante A Horse With No Name. Guitare acoustique. Basse. Bongos. Le paradis sur terre.
    « C'est pour ça que tu viens dans le désert ?
    — Bien vu, Adam. »
    Il bâille. Des larmes noient ses yeux. Il prend une bouteille sous son siège. Il boit une rasade au goulot. Ce bon vieux Jack Daniels. Il récite quelque chose. Je ne comprends pas tout. La musique est trop forte. Ramiro Musotto et son Orchestra Sudaka. Avec Omar Sosa au piano. Delicado. On plane les deux au bord du vide.

    C'est ainsi que je veux te garder,
    loin au fond du miroir,
    comme toi-même tu t'y es mise,
    loin de tous.
    Pourquoi viens-tu autrement ?
    Pourquoi te renies-tu ?



    La musique s'est arrêtée. Matt boit une gorgée de bourbon.
    « Qu'est-ce que c'est ? je dis.
    Les Élégies de Duino. Un poème de Rilke. Il a trouvé les mots pour dire ce que je ressens. »
    Sa voix s'éteint. Il reste un moment sans parler. On est au cœur de la fournaise. Dehors il fait 50°. La clim tourne à plein régime. Pas un souffle de vent. Rien que le désert à perte de vue. La terre brune et durcie. Ridée comme une peau d'éléphant.
    « C'est l'hiver, dit Matt d'une voix mystérieuse. La Vallée de la Mort. »
    On roule encore un peu. Sheryl Crow chante Leaving Las Vegas. Matt arrête la voiture près d'une cabane abandonnée. Il sort. Il ouvre le coffre. Il prend la carabine enroulée dans un peau de chamois. Il me dit de venir avec lui. Le ciel est transparent. D'un bleu liquide. Comme les yeux de Matt. Je commence à avoir les jetons. Matt a mis sa casquette des Lakers. Il a des plaques rouges sur le visage. Il crie. Les doigts crispés sur la gâchette. Des trucs que je ne comprends pas. Il met la carabine en joue. Il la pointe sur moi. Mon cœur s'arrête. Non. J'ai envie de hurler. Ne me tue pas. Je ferai tout ce que tu veux. Je serai un bon fils. J'ai tellement peur que je mouille mon pantalon. Au dernier moment, Matt vise le ciel. Il tire. Il recharge son arme. Il vise les rochers. Nouvelle détonation. Avec l'écho les coups de feu font un boucan d'enfer. Matt vide son chargeur. J'ai les oreilles en marmelade.
    Mon père frissonne. Il est pâle comme un mort. Je cours vers la voiture. Matt me rejoint sans un mot. Visage bouffi. Regard perdu dans le vide. Il s'assied au volant. Il boit une rasade de bourbon. Il tourne la clé. Moteur au ralenti. Il allume la radio. On roule un bon moment sur la route grise. À un carrefour Matt tourne à gauche. On rejoint la 395 jusqu'à Ridgecrest. Janis Joplin chante I Got Dem Ol' Kozmic Blues Again Mama.

  • Boutique d'amour

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    C’est la nuit du bambou. Avec l’arrivée des touristes, la fièvre a gagné le village. Il y a du plaisir et des sous à glaner. Des ombres filent comme des panthères d’une case à l’autre. On entend des soupirs, des feulements, des cris de chauve-souris.

    Vers minuit, quelqu’un frappe à la case voisine.

    « Qui est là ? dit une voix d’homme.

    C’est l’amour. »

    On entend l’homme glousser, puis la porte de bois s’ouvre en grinçant.

    « Je fais boutique du cul, dit une voix de jeune fille. Trou pipi. Trou caca. Trou miam-miam! »


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  • Les trois visages de l'homme blanc

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    1013771711.2.jpgLe lendemain, je marche dans les rues éblouissantes. Depuis le commencement des temps, le monde occidental ne connaît qu’une couleur : BLANC. La seule chose qui me reste, dans cette neige aveuglante, ce sel amer, c’est l’ombre accrochée à mes pieds, cette tache en forme de feuille de bananier qui glisse en silence sur le sol.
    Je suis dans l’autre monde : des mots partout, des mots écrits noir sur blanc ou clignotant de lueurs vives, des mots abandonnés par d’autres hommes, des messages et des signes, une mousson de mots qui donnent le vertige, tracés le plus souvent dans une langue unique, la langue du monde global, Coke the Real Thing, Nespresso : what else ? Why Don’t You Try Me ? Des mots qui tremblent comme des appels à la détresse, regardez-moi, écoutez ma prière, achetez s’il vous plaît ma camelote, des mots comme autant de bouteilles à la mer.
    Genève, un monde en soi.
    Sur les affiches, les mots sont des images et des marques. Ils servent de légendes à des scènes vivantes où reviennent partout de grandes femmes maigres aux jambes transparentes, des voitures rutilantes prises sous tous les angles, des visages d’enfants surpris dans des postures singulières, certains déroulant d’immenses rubans de papier bleu lavande, d’autres au faciès réjoui engloutissant leur poids en céréales, d’autres encore perdus parmi des nègres faméliques et vantant les mérites d’un lait vitaminé…
    Tout à coup, je comprends mon vertige.
    J’ai sous les yeux les trois visages de l’homme occidental :
    la femme qu’il ne sera jamais ;
    la voiture qui incarne la nostalgie de sa virilité ;
    et l’enfant qu’il ne sait plus faire.

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  • Les pères d'Adam

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    Dans cette vie, j’ai l’impression qu’on change de père comme de chemise. Quand l’un s’en va, un autre le remplace. Puis un autre encore. Puis un autre et un autre encore. Jusqu’à présent j’ai eu trois pères et je suis sûr que ce n’est pas fini. Le premier m’a donné la vie et le goût de partir le plus loin possible du marigot où je suis né. Le deuxième m’a couvert de cadeaux pour se donner bonne conscience. Il m’a appris le superflu et le futile — l’extase matérielle. On s’est éclaté comme des dingues et tout s’est terminé dans le sang et les larmes. Et mon troisième père, lui, il s’échine à m’apprendre l’oubli. Il veut que je découvre comme Yôshi le moi particulier qui se cache sous l’écorce du corps et des sensations fausses.

    « Tout le monde cherche son père, me répète Jack. On met parfois une vie entière à le trouver. »

    Et Yôshi de surenchérir :

    « Les enfants sont des débris dans l’affection des pères. »

    Et Jack d’ajouter, zen :

    « Un père reste un père ».

    Et Yôshi, l’air sentencieux :

    « Un père est toujours grand : on le voit à son ombre. »

    Et Jack citant Corneille, avec l’accent anglais :

    « Ma valeur est ma race et mon bras est mon père. »

    Et Yôshi, citant Diderot, en ricanant :

    « Dieu ? Un père comme celui-là, il vaut mieux ne pas en avoir. »

    Et Jack citant Abla Farhoud :

    « Un jour j’ai demandé à mon père : “Qui aimes-tu le plus de tous tes enfants ?” Il a répondu : “J’aime le petit jusqu’à ce qu’il grandisse, le malade jusqu’à ce qu’il guérisse et l’absent jusqu’à ce qu’il revienne.” Et moi ? Je ne suis pas petite, je ne suis pas malade et je suis à côté de toi. Mon père a répondu : “Le petit devient grand, le malade finit par guérir, mais toi, tu es toujours mon enfant, jusqu’à la mort, et même au-delà de la mort.” »

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  • J'ai dix-sept ans

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    J’ai dix-sept ans et des poussières et je ne suis pas seul, pas encore libre, en tout cas pas moi-même, et je somnole dans le fauteuil en velours indigo du vol Maputa-Geneva (via Kuala Lumpur et Zurich) en première classe et je regarde Iris, la tête sur mon épaule, un magazine people sur les genoux, elle dort profondément, elle a pris deux Xanax, je la regarde et je me demande quel âge elle a. Question tabou. De son visage elle a gommé les ridules et les taches disgracieuses (botox, huile de figue de barbarie). Ses seins remodelés sont juvéniles (implants). Son ventre est lisse et plat (plusieurs lipos). Ses jambes épilées au laser ont été sculptées par les pilates et les steps. Elle a trouvé l’élixir de jouvence. Son âge, alors ? Même si elle y pense nuit et jour, Iris n’en parle pas. Comme elle ne parle jamais de son mari (Édouard, 53 ans, trader dans la banque de son père). Le seul type dont elle parle, c’est Grafenstein. Pas le Prix Nobel de physique, ni le chien qui fait toujours des gaffes. Non, Grafenstein, c’est son psy. Dr Abi Grafenstein. Ils s’appellent tous les jours. Iris lui demande des conseils pour que sa vie ne ressemble pas au 11 septembre ou au Radeau de la Méduse. Et Grafenstein, qui aime jouer au Sphinx, lui répond par des phrases sibyllines auxquelles Iris ne comprend rien.

    « La vérité chemine obscurément, répète-t-il en tétant son cigare. Même moi je n’y vois pas toujours clair… »

    La tête sur mon épaule, Iris rêve sa vie en couleur, dans mon casque passe une chanson de Muse, Uprising, j’essaie de dormir un peu, mais je n’y arrive pas, je me tourne et retourne sur mon siège, je prends un Xanax, je joue à Secret World, puis à Dead to Rights, je mets la musique à plein tube, un type en pirogue s’éloigne du sanctuaire avec une corbeille remplie de diamants et ce type c’est mon père transformé en puma, tandis que Paramore hurle dans mes écouteurs Misguided Ghosts, je change de chaîne et je tombe sur un film qui vient de sortir en Amérique, une mère qu’on voit de dos dit au revoir à son fils, puis s’en va au travail. Quand elle revient à la maison, son fils a disparu. Elle fond en larmes, le cherche partout, ameute les détectives de la ville. Plus tard un garçon de onze ans lui est restitué. Il s’appelle Adam. Il affirme être son fils. Désorientée par la police et les paparazzi, la mère ramène l’enfant à la maison, mais au fond de son cœur elle sait que ce n’est pas le sien…

    Je ne vois pas la fin du film, mes yeux sont brouillés par les larmes, cette histoire est la mienne, cet enfant a mon âge, et cette mère qui part à sa recherche dans l’Amérique des années 30 c’est simplement ma mère ! Dolorès Hanes ! Elle joue le rôle principal et Jacob Horowitz, un des meilleurs amis de Jack, lui donne la réplique dans le rôle du détective en chef de la police. Je n’en crois pas mes yeux, je revois Dolorès et Matt dans mon village, il y a longtemps, lui en tenue de broussard et elle sublime dans sa robe en soie mauve, les tractations avec mon père #1, puis l’arrivée en Amérique, la vie factice, les mercredis dans les boutiques de Sunset Boulevard et Dolorès qui me répète sans arrêt :

    « Pour exister, tu dois porter des marques, Adam ! Et tu dois devenir une marque… »

    * Extrait d'un roman en chantier.

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  • L'amour des cendres*

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    Ce soir, Iris a mis son blazer Ungaro, sa jupe trench et ses sandales en daim. Elle a rangé son rouge à lèvres, son mascara et son portable dans sa minaudière en satin assortie aux sandales. Et moi j’ai mis mon costume en lin flambant neuf Lucas Delli et les baskets Versace qu’Iris vient de m’offrir. Elle est suspendue à mon bras. Liberté éblouie. On se balade dans la grande rue de Maputa au milieu des motos pétaradantes, des vendeuses de coquillages et de batik, de quincaillerie bidon. On croise des types en catogan habillés à l’européenne qui tirent sur leur kretek et lorgnent les femmes blanches à la retraite. Des filles astiquées comme des vases en vermeil sucent des glaces au jasmin. Dans une boutique, la voix d’Avril Lavigne fait trembler la sono. Together. On suit un groupe d’hommes et de femmes qui se dirigent à pas lents vers la plage. Ils sont en habits de cérémonie. Les femmes portent sur la tête des grands plateaux chargés d’offrandes de fruits, de fleurs, de galettes de riz. Les hommes fument des cigarettes en rigolant, puis vont rejoindre l’orchestre de gamelan qui se prépare à jouer.

    « Allons voir de plus près, dit Iris, intriguée. J’ai toujours rêvé d’assister à une crémation. »

    C’est bizarre, mais j’accompagne Iris dans la foule bourdonnante. Autrefois, dans mon village, on enterrait debout, dans un trou creusé par les jeunes gens, un volontaire vivant auquel on plantait un clou dans le crâne et au-dessus duquel on élevait une terrasse qu’on entourait d’arbres. Sur cette terrasse étaient ensuite sacrifiés périodiquement des animaux, et l’abondance régnait pour toujours au village. Mais c’était il y a longtemps. Avant la construction du grand barrage.

    « Ici, me dit Iris, les familles conservent parfois des mois ou des années le corps du défunt avant de le brûler, car ils n’ont pas les moyens de payer la cérémonie. Le jour venu, on débarrasse le squelette de toute souillure (car le feu ne peut purifier que les os). On confectionne des effigies du mort, composées de deux visages. L’un est taillé dans une feuille de palmier, l’autre dessiné sur un petit morceau de bois de santal. Ces effigies sont déposées au milieu des ossements qu’on emballe dans des draps blancs… »

    On entend battre le tambour sur la plage. Des hommes soulèvent le cadavre et, par un escalier de bambou très raide, le hissent jusqu’en haut d’une tour à plusieurs étages. Puis on se rend en procession jusqu’au cimetière. Des hommes aspergent le chemin avec de l’eau lustrale. Des enfants suivent en chantant et en agitant des tessons de miroir. On traverse un ruisseau. Tout le monde éclabousse son voisin en riant. Les démons qui ont horreur de l’eau s’enfuient dans la forêt. À chaque carrefour, un homme tire un feu d’artifice, on fait trois décrire cercles à la tour bringuebalante. Les gourdes de vin de palme passent de bouche en bouche. Une odeur de sueur et de vin se mêle à l’odeur de l’encens qui brûle autour du corps. On fait encore trois fois le tour du cimetière. On libère des pigeons de leur cage (ils montreront le chemin du ciel à l’âme du mort). On va chercher le corps du mort. On le dépose dans un sarcophage qui a la forme d’un taureau ou d’un lion ailé ou d’un éléphant pourvu d’une queue de poisson.

    Au milieu du cimetière, surmonté d’un immense baldaquin, il y a un échafaudage en bambou. Un prêtre et sa sœur, juchés sur l’échafaudage, dirigent la cérémonie.

    « Regarde ! dit Iris, ils vont allumer le bûcher… »

    Je commence à trembler. Le ciel est noir et vide. Autour de nous, les hommes poussent des cris éraillés.

    Quelqu’un asperge encore une fois le corps avec de l’eau sacrée et le prêtre met le feu au bûcher. Iris se penche vers moi en frissonnant. Elle cache son visage contre ma poitrine. On dit que l’âme du mort se pose d’abord sur les feuilles d’un waringin, puis qu’elle émigre vers une fleur de lotus.

    C’est l’heure des derniers adieux. Tout le monde s’accroupit, les mains jointes posées sur le front. L’orchestre se déchaîne sur ses gongs et ses tambours. Les enfants hurlent comme des loups et moi je tremble comme un enfant. Une fumée grise monte vers le ciel qui se déchire. Les femmes agitent des branches de palmier ou des feuilles de lontar. Devant nous, un homme est pris de convulsions et se roule dans la poussière. Je suis tétanisé de peur.

    On entend un bruit mat : c’est le crâne du mort qui explose.

    Puis on retire des cendres les ossements calcinés. On les enferme dans une jeune noix de coco. Tout le monde se rend en procession jusqu’à la mer et l’on confie aux vagues ce qui reste du mort, au milieu des prières et des pleurs.

    « Avec un peu de chance, me glisse Iris, les ossements vogueront jusqu’au Gange… »

    On s’assied dans le sable, on regarde les vagues déferler doucement, on s’embrasse et on a moins peur.

    Avec des cris de joie, tous ceux qui ont participé à la cérémonie se jettent à l’eau. Chacun éclabousse son voisin. Chacun se rafraîchit et purifie son corps. La mer est noire comme le ciel. Les enfants crient autour de nous. Un prêtre charge les effigies du mort sur une pirogue à balancier, tandis qu’on brûle sur la plage la haute tour en bambou.

    Je prends Iris par la main et je l’entraîne vers la mer. Elle balance ses sandales, sa minaudière, son blazer Ungaro. On se caresse. On s’embrasse. On entre dans l’eau tiède et peu profonde. Iris se colle à moi en frémissant. Elle me glisse à l’oreille des choses que je ne comprends pas. On a de l’eau jusqu’à la taille, puis jusqu’à la poitrine. Elle m’attire vers elle. Elle colle mon visage entre ses seins et tout son corps frissonne. J’essaie d’entrer en elle. Doucement. Iris ne s’ouvre pas : elle parle, elle saigne, elle est blessée.

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Adam (14)

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    Dans les livres, je retrouve le rythme de l’eau qui dort et les trois pluies de mon enfance :

    la pluie jaune des grandes moussons d’hiver,

    la pluie noire des mouches faméliques qui foncent en essaim sur les visages humides et stupéfaits,

    la pluie verte des grillons qui s’abattent brusquement dans votre assiette ou se prennent dans vos cheveux.

    Le ciel est bleu et vide, dégagé par le vent. Puis les nuages viennent de la mer. Ils annoncent la tempête. Tout le monde se rue dans les cases. On entend un grand fracas de branches et de cris d’animaux. C’est à chaque fois la fin du monde. Comme si les dieux se rappelaient à notre souvenir. J’aime les tempêtes et la saison des pluies. Sous l’hibiscus, au milieu du fracas, je ne lève pas le nez de mon livre.
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  • Adam (13)

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    Souvent mon père vient me chercher sous l’aloès en fleurs. Je plonge le nez dans mon bouquin. Je fais semblant de lire.

    « Qu’est-ce que tu fais, mon fils ?

    — J’apprends la vie.

    — La vie ne s’apprend pas dans les livres ! Viens m’aider à rentrer le foufou… »

    Comme je ne bouge pas, mon père s’en va en maugréant. Je suis du doigt les lignes sur la page. Comme l’épinoche à l’hameçon, je m’accroche au fil noir qui court sur le papier. Je reconnais des signes. J’invente des histoires. Je passe toutes mes journées à l’ombre de l’aloès. Les autres se moquent de moi. Ils préfèrent nager ou grimper aux arbres. Du doigt je trace sur la page le serpent noir de mon destin. J’y déchiffre des présages. Des voix m’appellent. Des visages me regardent. Le soir les lignes flottent devant mes yeux comme une fourmilière.

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  • Adam (12)

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    Je n’ai jamais connu ma mère. Ou plutôt j’en ai connu une ribambelle. Dans mon village, les mères s’appellent les Reines. Elles sont libres et farouches. Elles ont souvent un mauvais caractère. Les hommes les vénèrent. Ils doivent les honorer régulièrement, les couvrir de cadeaux, combler tous leurs caprices.

    À chaque naissance, les Reines s’occupent de tout. Elles mettent au monde le nouveau-né, tranchent le cordon avec leurs dents, prennent soin de l’accouchée. L’enfant est nourri par les Reines. Sa mère lui donne aussi le sein, car elle est devenue une Reine. Mais son enfant ne lui appartient pas. Il est élevé par les Reines, il dort avec elles, il mange avec elles, il écoute leurs histoires avant de s’endormir. Elles seules connaissent l’art du bonheur sur la natte.

    Voici ce que les Reines me racontaient le soir dans leur case.

    « Pour sauver ton âme, il faut atteindre la forêt sacrée. Seul. Il faut y écouter le chant des animaux. Si, par chance, un chasseur te perce d’une flèche trempée dans le sang d’un oiseau, tu reprendras la couleur que Dieu t’a donnée à la naissance. Alors, seulement, la folie t’abandonnera, tu retrouveras la langue maternelle et, comme les ondes invisibles qui rythment les va-et-vient saisonniers des bêtes, une étoile, la nuit, te ramènera au village des Reines. »
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  • Adam (11)

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    On n’a rien retrouvé de la femme blanche et maigre. Ce qu’il y avait à dévorer, les crocodiles l’ont dévoré ; les congres et les murènes ont fait le reste. Son âme a rejoint la grotte des ancêtres. J’ai trouvé son appareil de photo, un peu plus loin, au pied des chutes. Il fonctionnait toujours. Je l’ai gardé pour moi. Comme les livres qui étaient dans son sac.

    Une fois de plus, mon père s’est trompé. Les livres sont très utiles. Ils remplacent la chasse et tous les jeux stupides (sauf le football). Ce sont des compagnons fidèles à qui l’on peut tout confier. Ils ne trahissent jamais un ami. Ils ne livrent leurs secrets que dans la solitude et le silence.
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  • Adam (10)

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    Les jours de fête au village, les Reines s’affairent dans leur case, dressant, pendant des heures, leur coiffure en cimier. Elles écrasent entre leurs paumes une poudre rouge et tracent sur l’arrière de leur crâne trois lignes de couleur : une horizontale et deux verticales. Enfin elles se parfument comme des guerrières au soumaré, à l’encens, au mimosa.

    Une jeep arrive, puis un car de touristes. Notre village, pour un soir, est devenu le centre du monde. Accroupies, les Reines présentent, dispersés sur des feuilles vertes de bananier, des galettes de manioc, des mangues fraîches, des gâteaux de riz gluant. Plus loin, les hommes ont disposé sur de larges nattes des masques peints, du bois bandé, des peaux de zèbre, des gris-gris à deux sous.

    Fascinés comme des mouches à feu, les touristes se promènent entre les stands de nourriture, les femmes cramponnées à leur sac, les hommes à leur appareil numérique. Les marchandages vont bon train. Cette nuit, tout doit disparaître ! Mais pas à n’importe quel prix. Mon père surveille de loin les transactions.

    Une femme s’approche de moi. Elle porte un corsage imprimé et une jupe large, un grand chapeau de paille, des baskets roses. Ses cheveux sont tirés en arrière. Elle sort de son sac un petit appareil de photo. Sans attendre, mon père lui saute dessus. Ils disparaissent tous les deux dans sa case. Au bout d’une demi-heure, mon père ressort. Il a l’air réjoui. Il s’avance vers moi.

    « La dame veut prendre des photos, mon fils. Va avec elle. »

    Devant mon air surpris, mon père ajoute.

    « Montre-lui la rivière. »

    Je prends la femme par la main et je la guide à travers le village. Le marché bat son plein. Tout le monde fait des affaires. Une odeur de résine et de poisson fumé flotte dans l’air.

    « Comment t’appelles-tu ? demande la femme.

    Moussa.

    Et quel âge as-tu, Moussa ?

    Neuf ans. »

    Derrière les cases, il y a un vieux torrent à sec au lit semé de cailloux et de charognes. La femme s’arrête et me regarde.

    « C’est ça, ta rivière ? »

    Nous traversons les bambous aux feuilles en couteaux verts et jaunes. Tapis sous les branches des manguiers, les crapauds-buffles ronflent à tue-tête. Un peu plus loin, le volcan descend en pente douce jusqu’à la rivière. Le soleil commence à disparaître. En cette saison, la rivière est envahie de lotus et de jacinthes d’eau.

    La femme pousse un cri d’admiration. Elle enlève son chapeau, s’éponge le front, mitraille les alentours avec son appareil.

    Puis elle se tourne vers moi.

    « Déshabille-toi ! »

    Je regarde la femme, debout, au bord de la rivière, avec son appareil vissé à l’œil, puis je pense à mon père et à mes frères et sœurs et j’enlève mon t-shirt. Si j’obéis, peut-être la femme me donnera de l’argent. Peut-être même qu’elle m’emmènera dans son pays. L’air est plein d’étincelles, de libellules. Au village, les tam-tams ont repris. On entend leur musique à travers les roseaux.

    « Parfait ! Maintenant, ne bouge pas ! »

    Elle tourne autour de moi en parlant toute seule. Elle est très excitée. Elle se tord dans tous les sens pour me prendre en photo. J’ai des fourmis dans les jambes. Dans l’air brûlant du soir, j’essaie de rester tranquille. Elle me mitraille sous tous les angles, comme si elle voulait me dérober mon âme. La sueur brille sur son front.

    « Ce qu’il fait chaud… »

    Elle s’éponge à nouveau le visage, me regarde, remet son appareil dans son sac.

    « Et si on se baignait ? »

    Sans attendre ma réponse, la femme commence à se déshabiller. Elle enlève sa jupe, son corsage, ses baskets. Elle est maigre comme une cigogne. Elle laisse son sac dans un arbre mort. Elle me prend par la main. Je n’aime pas me baigner à cet endroit. Il y a des serpents d’eau. Elle m’entraîne au milieu de la rivière. Ses yeux sont brûlants et inquiets. Puis elle lâche ma main, se met à nager vers l’autre rive. L’eau l’emporte irrésistiblement. La femme essaie de revenir à ma hauteur. Mais comme on dit dans mon village : celle qui nage dans le sens du courant fait rire les crocodiles.

    « Moussa, aide-moi ! »

    Je suis au bord de l’eau. Je regarde la femme dériver vers les chutes. Elle crie mon nom encore une fois, puis disparaît derrière un gros rocher. Je ne peux rien faire pour elle. Le soir est descendu sur la rivière. On ne voit rien plus à cinq mètres. Je sors de l’eau, ramasse la jupe, le corsage et les baskets. Dans l’arbre creux, je récupère son sac, il est déjà colonisé par les fourmis rouges. Je le donne à mon père.

    Dans le sac de la femme, il y a de l’argent, un portefeuille plein de cartes en plastique, un tube de rouge à lèvres, des clés, un petit agenda couvert d’une écriture très fine et illisible, des boucles d’oreilles en argent.

    « Ah ! Belle prise, mon fils ! »

    Il y a aussi deux livres aux pages jaunies et écornées. Mon père veut les jeter au feu. Je les attrape vivement.

    « Si tu veux, ils sont à toi, dit mon père. Ici nous n’avons pas besoin de livres. »
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  • Adam (9)

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    Je viens d’un monde de pas feutrés, de toux, de rires, de feulements. Un monde qui n’existe plus que dans les livres, ou au cinéma. Un monde voué à l’ordre naturel des choses : le pouvoir au bonimenteur, la bouillie à l’édenté, les volées de bambou au voleur, le pomélo sur le pamplemoussier, la mangue sur le manguier, la fortune à l’usurier, la foudre pour le fou, le ciel pour les présages et les vieux os pour les vautours.

    Chaque jour il faut se lever tôt pour manger le gombo gluant, jouer aux osselets, partir à la chasse aux mouches noires et aux sauterelles, regarder les femmes aux seins aigus suer sur le mortier, jouer au foot sur la corniche, manger du gombo pilé, guetter les voitures sur la piste, les singes dans les arbres, les nuages dans le ciel, jouer au lance-pierres, se gratter le crâne pour écraser les poux, grimper sur les toits des cases, manger du gombo doucereux, chanter en attendant la nuit, s’écrouler sur la natte.
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  • Adam (8)

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    C’est la fin de la journée. Le soleil se cache derrière les arbres. Une brise légère fait ployer les matitis sauvages et balancer les branches des palmiers. Une camionnette arrive au village. Un homme en descend. Lunettes d’écaille, yeux bridés, teint rougeâtre, petite barbe en forme de pinceau. Il appelle mon père. Tous deux restent longtemps sous le vieux kolatier à palabres. Puis Papa nous appelle. Ou du moins ceux qui se trouvent à portée de sa voix.

    Il nous fait mettre en rang.

    « Voici mes fils et mes filles… »

    L’homme à barbiche examine chacun de nous longuement, méticuleusement. Les yeux, les dents, la langue, les oreilles. Il nous fait marcher jusqu’à sa camionnette, puis revenir vers lui au pas de course. Il nous pince le bras, nous tire les cheveux pour entendre le son de notre voix. Il s’attarde plus encore sur mes sœurs, les fait déshabiller, palpe leur corps en grommelant.

    « Ils sont tous là ?

    Oui, dit mon père. Fais ton choix ! »

    L’homme me fait sortir du rang avec Toumba. Il demande si nous sommes des jumeaux. Ça nous fait rire. Je dis que Toumba est plus vieux que moi, qu’il a onze ans et que nous sommes de mères différentes. Je veux ajouter que chez nous la mère de mon frère est ma mère et n’est pas la rivale de celle-là, mais je vois le regard de mon père, alors je la boucle.

    « Bon, dit l’homme en torturant sa barbe, je te prends celui-là.

    Et pourquoi pas les deux ? demande mon père.

    Non, le petit parle trop…

    Je te fais un bon prix ! »

    L’homme se gratte le crâne, puis mon père l’entraîne à nouveau sous le grand arbre à palabres. Ils se mettent à chuchoter. Puis mon père élève la voix et l’homme élève la voix à son tour. Ils se mettent à crier et à gesticuler. La sarabande dure plusieurs minutes. Même en tendant l’oreille je ne comprends rien de ce que les deux hommes disent. Enfin mon père me désigne du doigt, puis il montre mes sœurs avec un geste de dépit. Mais l’homme secoue la tête. Il ne dit rien. Ce n’est pas bon signe. L’homme glisse un billet dans la main de mon père. Ils se regardent une dernière fois. Mon père fait signe à Toumba d’avancer. Il embrasse mon frère, lui dit quelque chose à l’oreille.

    « Prends garde à toi, mon fils ! Et méfie-toi des gens de l’autre monde… »

    L’homme entraîne Toumba par les épaules. Je ferme les yeux pour respirer à fond. C’est la saison sèche. Comme chaque soir, la brise apporte au village l’odeur des roseaux. On entend les bêtes crier dans la savane.

    La camionnette disparaît dans la nuit.
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  • Adam (7)

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    Chaque tribu a ses rites bizarres, et personne, jusqu’ici, n’est parvenu à expliquer ceux de mon peuple.

    Chez nous, les Mmo, on choisit chaque année un jeune homme pour son courage, la beauté de son corps et son adresse à donner du plaisir aux Reines. Son âge ne dépasse pas vingt ans. Pour prouver sa vaillance, le jeune héros doit affronter, à mains nues, un buffle de la savane. Après l’avoir isolé du troupeau, il combat l’animal dans la prairie et le terrasse dans une lutte loyale, sous le regard des anciens, sans verser une goutte de sang. S’il y parvient, il a le droit de passer la seconde épreuve, qui est de descendre dans la gueule du volcan, un sombre puits puant infesté de serpents, et d’y passer une nuit entière. Enfin, s’il sort vivant de la bouche du monstre, il devra affronter le conseil des sages du village qui testeront sa perspicacité en lui posant une série d’énigmes :

    Y a-t-il une vie avant la mort ?

    Pourquoi le dieu de la montagne garde-t-il le silence ?

    Que murmure un galet que le ruisseau charrie jusqu’à la mer ?

    Si, par extraordinaire, le jeune homme fournit les bonnes réponses, il est livré aux mains des Reines. Elles détaillent sa grâce et sa beauté. Elles testent la douceur et la lenteur, la variété de ses caresses : détient-il, vraiment, l’art sans égal du bonheur sur la natte ?

    Alors seulement, le jeune homme aura droit au statut de héros. Il sera vénéré de tous. Pendant trois lunes, il aura la jouissance exclusive des Reines du village, passant d’une case à l’autre, d’une natte à l’autre, pour leur donner tout le plaisir dont il est capable. Il fécondera les Reines en âge de procréer et aura une nombreuse descendance (qu’il ne connaîtra pas).

    Une nuit de pleine lune, sur un tapis de braises, il entre en transe et doit danser jusqu’à l’aube, soutenu par le chant des Reines.

    Voici l’heure essentielle : autour de l’homme halluciné, les parrains affûtent leurs flèches, bandent leurs arcs. Les femmes se trémoussent, jambes libres et seins aigus, excitant les guerriers de leurs cris, au son des tambours lancinants. Le jeune homme lève au ciel ses bras chargés de bracelets multicolores, comme s’il implorait une dernière fois le dieu de la montagne.

    Dès que le jour se lève, notre héros est mis à mort, sa tête tranchée net, son corps soigneusement dépecé. Puis les Reines, toujours au son des flûtes et des tam-tams, apprêtent les morceaux de son corps avec de l’huile de palme, des piments rouges et des épices. Un grand festin réunit le village au cours duquel on partage les restes du héros glorieux.

    Chez les Mmo, aucune Reine ne connaît d’accomplissement plus absolu de l’amour que l’ingestion du bien-aimé.

    Après avoir dévoré leur amant, les Reines se retirent dans leur case pendant une lune entière. Elles prient. Elles pleurent beaucoup. Elles évoquent le souvenir du jeune homme qui les a comblées. Puis, une nuit, elles se rendent dans la grotte sacrée, au cœur du volcan. Là-bas, elles confectionnent une statue de terre glaise à l’effigie de l’amour magnifique. Elles recréent les merveilles de son corps, ses mains douces et ses longues jambes, son vigoureux dressé.

    Pour que son double, à jamais, reste inscrit dans la mémoire des Mmo.

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  • Adam (6)

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    Mon bonheur, c’est le foot. Le football est un sport universel. Même les sauvages peuvent y jouer. On organise des matches dans l’allée de palmiers. Parfois avec un vrai ballon de cuir qui va vite et qui est difficile à maîtriser. Un cadeau des soldats qui viennent faire la fête au village. Mais ce ballon n’a pas la vie très longue. Dès le premier match, il crève en heurtant l’épine d’un arbuste. Ou un chacal l’emporte dans sa gueule. Alors on fabrique une balle grossière avec une pelote de résine séchée ou des feuilles de bananier. Cette balle est parfaite. Ni trop rapide, ni trop petite. On joue pieds nus, dans la poussière de la corniche. Même à midi, sous le soleil, on ne connaît pas la fatigue. Je joue à tous les postes, tantôt gardien de but, tantôt défenseur et tantôt attaquant. La joie est la même partout. Quand on arrête un penalty, quand on fait une passe décisive ou quand on marque un but. On ne fait pas souvent trembler les filets, parce qu’on n’a pas de filets, mais des pierres qui marquent les poteaux. On s’écorche les pieds sur les cailloux. On râle comme des hyènes. On se bat jusqu’au bout pour gagner. Le soir, on est couvert de poussière et de sang et on va se baigner dans la mer. Les filles viennent nous taquiner. On oublie de revenir au village.

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  • Adam (5)

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    La nuit, dans la forêt profonde, on entend le tam-tam des négresses qui astiquent le bambou des nègres.

    « Tapez ! Tapez plus fort ! Plus vous taperez, plus mon ventre se chargera d’ondes électriques… Tapez, tapez ! »

    Encore aujourd’hui, mon sommeil est rythmé par les cris, les coups sur les tam-tams, la magie de cette musique nègre.

    J’ai toujours aimé le mot nègre. Il a une longue histoire de crimes, de joies et de douleurs, d’abjection. C’est une musique ancienne à mes oreilles. La couleur de la nuit et de l’encre, des passions clandestines. La couleur de l’amour. L’amour nègre, évidemment. Certains l’aboient comme une insulte. Ce n’est pas de leur faute. Ils ont été dressés pour ça. Mais il y a de la fierté, sur cette terre, à être un nègre. On est toujours le nègre de quelqu’un, n’est-ce pas ? L’inconnu. L’esclave ou le valet. Le travailleur au noir.

    C’est ainsi que l’homme blanc a toujours essayé de nommer l’autre, son cousin éloigné. Pour mieux le dominer. Le frère qui ne lui ressemble pas. Qui n’est pas blond, ni blanc de peau, qui n’est pas gai, comme lui, ni optimiste, qui n’a pas toujours le cœur pur.
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  • Adam (4)

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    DownloadedFile.jpeg Enfant, je dors dans la maison des Reines au centre du village, mais la journée je suis en compagnie des hommes. C’est une horde sans police où les tâches sont réparties librement entre les sexes. Dans la maison des hommes, on pratique chaque année les rites d’initiation des garçons. Vers cinq ans, l’ancêtre des Parrains, d’un geste brusque et précis, doit casser le nez de l’enfant, scellant ainsi son appartenance au clan. À douze ans, le jeune homme est emmené dans la case des Femmes où, l’une après l’autre, elles lui apprennent l’art de l’amour sur la natte.

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  • Adam (3)

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    J’apprends à attraper les criquets en plein vol, je leur arrache la tête et les pattes, je les écrase entre les dents comme du bois de réglisse. J’ai quatre ans et je poursuis ma sœur qui poursuit une sauterelle grise entre les touffes de chardons desséchés. Il fait très chaud. C’est l’éternel été. Le sol est couvert de gros insectes noirs. À chaque pas, leur carapace éclate en faisant de petites explosions. Ma sœur détale à travers la savane. Elle se retourne vers moi et me nargue, une dernière fois, en me tirant la langue. Puis son pied glisse sur une pierre. Mouna perd l’équilibre et disparaît dans le ravin profond. J’arrive, je crie, je vois ma sœur rouler entre les pierres et les racines. Elle ne bouge plus. Elle a la bouche ouverte, la tête fracassée par sa chute. Je me retourne, j’appelle de toutes mes forces. Mais je suis trop loin du village. Personne n’entend mes cris. Dans l’air lourd, les oiseaux noirs tournent en piaillant. Le soir descend. Des buissons s’échappe le cri strident des sauterelles, comme la voix même de la chaleur. Avec la nuit arrivent les chacals et les hyènes. Je leur lance des pierres. J’appelle encore une fois à l’aide. Les charognards se battent pour un bras, une jambe, un simple lambeau de chair. Au matin, il ne reste plus rien. Ma sœur a rejoint la grotte des ancêtres. J’ai la tête qui résonne comme un djembé.

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  • Adam (2)

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    J’ai peu de souvenirs de mon enfance. On vit dans les boubous des femmes qui font à manger avec le peu que les hommes rapportent de la chasse. Et on a toujours faim. On invente des jeux idiots. Au printemps, on va se baigner dans la mer et on se laisse emporter par le courant tranquille. On nage avec les raies et les serpents d’eau. Les filles nous taquinent et nous les poursuivons.

    C’était avant la construction du grand barrage.

    L’enfance est un coupe-gorge. Sitôt qu’un enfant vient au monde, c’est la coutume, dans mon village, de le plonger dans un baquet fumant de sang de buffle. On appelle ça le baptême du sang. Tout le village est rassemblé autour du prêtre au crâne tondu, aux veines lézardées par la foudre, à la barbiche grise en pointe, au grand collier de cuir autour du cou. On danse et on chante à tue-tête. Les calebasses de dolo circulent de bouche en bouche. Si le bébé survit, il sera grand et vigoureux, mais il conservera toujours au fond de la bouche le goût de la bête égorgée.

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