Hommage - Page 3

  • L'autre Chessex

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    On croyait tout savoir sur Jacques Chessex. Mais lequel ? Le romancier à succès, Prix Goncourt 73 pour L’Ogre, traduit dans une vingtaine de langues ? Le poète, le critique d’art, le chroniqueur ? Le peintre ? Mais il y a toujours un autre Chessex. Grâce à Michel Moret, nous découvrons Chessex épistolier. Dans un livre qui tient à la fois de l’hommage et de l’amitié, Une vie nouvelle* (dont on peut se demander, toutefois, si Chessex aurait autorisé la publication) il publie une vingtaine de lettres écrites entre janvier et avril 2005. Soit entre la naissance du Christ et sa Résurrection.

    Jacques Chessex écrivait tout le temps. C’est un mythe qui agace beaucoup de monde. Il écrivait des romans et des nouvelles pour Paris. Des chroniques pour les journaux suisses. Des poèmes publiés chez Campiche et Grasset. Mais c’était également un fou de lettres. La légende, toujours, veut qu’il ait écrit près de 10'000 lettres au seul Jérôme Garcin (pour ma part, j’en ai reçu près d’une centaine). Parmi celles qu’il a reçues, Michel Moret a choisi d’en publier une vingtaine, en les accompagnant de leur fac-simile. C’est une très bonne idée. Car le style de Chessex passe d’abord par son écriture, sa graphie. Une écriture à la fois souple et aérée, presque sans rature, harmonieuse, précise. Une écriture où chaque mot, chaque lettre, même, compte.

    Plutôt qu’une correspondance, c’est un soliloque que publie Michel Moret (qui a laissé de côté les lettres qu’il a lui-même écrites à Chessex). On entend que la voix du Maître. Tantôt sous forme de poème matinal (Chessex aimait se lever tôt), tantôt de récit de voyage (Chessex aime écrire dans le train), tantôt encore de méditation sur la nature ou le temps qu’il fait. On découvre dans ces lettres un Chessex qui n’est pas inconnu, bien sûr, pour peu qu’on ait fréquenté l’écrivain de Ropraz, mais un Chessex qui pose le masque, provisoirement, et ose montrer sa tendresse, ses coups de cœur (pour les livres du Père Longchamp) ou ses détestations (le dernier livre de Michel Onfray). Comme toujours, c’est brillant et injuste. Il y a une voix inimitable, un regard sur le monde, une présence.

    Ce qui apparaît dans ces quelques lettres, entre naissance et résurrection, c’est le désir de légèreté, de dépouillement, de réconciliation de Chessex avec le monde et avec lui-même. Peu d’écrivains auront été aussi déchirés que Chessex. Ces lettres montrent qu’au-delà des blessures il y a cette volonté d’apaisement et d’allègement. Ce n’est pas un hasard si cette volonté est associée, dans ces lettres, avec la neige et le désir de Dieu (qui donneront la matière de deux livres à venir).

    Ce petit livre, gage d’amitié et de reconnaissance, montre une autre facette d’un écrivain protéiforme, tout à la fois secret et lumineux. C’est une facette éphémère (de janvier à avril 2005), liée à un moment de la vie de l’écrivain. Une facette qui bientôt changera de couleur et d’aspect. Mais une facette importante pour qui veut mieux comprendre cet homme aux multiples talents qui a commencé par écrire des poèmes et s’est penché, à la fin de sa vie, sur le destin du crâne du Divin Marquis de Sade.

     

    * Jacques Chessex, Une vie nouvelle, lettres à Michel Moret, éditions de l’Aire, 2009.

    ** Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade, roman, Grasset, 2010.

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  • La mort du grantécrivain

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    77048180.JPG.jpeg Or donc, la Suisse romande a enterré, mercredi, à Lausanne, son grand écrivain. L'air était glacial, la foule, nombreuse. La cérémonie, austère et solennelle, collait bien à l'image que Jacques Chessex s'est construite toute sa vie : celle d'une homme grave, solitaire, tourmenté. Dans ce sens-là, elle fut fidèle. Peu de discours, si l'on excepte le bel hommage de Jérôme Garcin. Un sermon retenu. Des orgues discrètes.

    Avec Jacques Chessex, la littérature romande perd sans doute ce que Dominique Noguez nomme ironiquement — mais affectueusement — un grantécrivain* (en un mot). Qu'est-ce qu'un grantécrivain ? Un écrivain accompli qui vit pour et par l'écriture. Qui écrit tout le temps et publie beaucoup (J.C. a publié plus de 60 livres !). Qui plus est à Paris, la ville lumière, dans l'une des plus prestigieuses maisons d'édition françaises, Grasset, qui publia Céline, Giraudoux, Nourissier, etc. Un écrivain couvert de Prix et de récompenses (la vie de J.C. a été transfigurée par le Goncourt de 1973, le premier et sans doute le seul Goncourt du roman décerné à un écrivain suisse). Et, comme si cela ne suffisait pas, un écrivain à succès (son dernier livre, Un Juif pour l'exemple, s'est vendu à 30'000 exemplaires).

    Ne chipotons pas, comme d'autres, sur les menus défauts de l'homme. Ce serait ridicule, puisqu'un grantécrivain n'est pas un homme comme les autres. Il est admiré, détesté, attaqué, adulé et traîné dans la boue. Il reçoit chaque jour des mots doux et des lettres de menace. Chacun de ses gestes est épié, guetté, photographié ; chacune de ses paroles analysée longuement. Bref, un grantécrivain quitte le silence obligé et l'anonymat des artisans de l'ombre : il devient une figure publique. Les journaux l'adorent ou le descendent en flammes. Son éditeur le tient au chaud. Même la télévision s'intéresse à lui, consécration suprême de la société de spectacle.

    On le voit : J.C. était notre seul grantécrivain. Le seul dont les paroles, répercutées tous azimuts par les média, avaient valeur d'oracle. Il en a profité et il s'en est bien amusé. D'autant qu'à ses débuts, cette même presse ne l'a pas épargné. Davantage qu'un Haldas (que les critiques ignorent), qu'un Chappaz (classé « écrivain régionaliste »), qu'un Jaccottet (poète trop raffiné), voire même qu'un Bouvier (rangé dans le tiroir des « écrivains voyageurs »), Chessex a été sacré de son vivant, ce qui est rare, à la fois pour son œuvre et son sacré caractère. Ce fut le seul à défendre très au-delà des frontières les auteurs romands qu'il appréciait, comme Gustave Roud, Mercanton, Chappaz encore, Corina Bille et beaucoup d'autres.

    Comme le disait Jérôme Garcin, mercredi, à Lausanne : « il ne faut pas pleurer Jacques Chessex, il faut le lire. »

    * Dominique Noguez, Le Grantécrivain et autres textes, Gallimard, 2000.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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  • L'Ogre des Lettres romandes

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    images-1.jpegPendant un demi-siècle, Jacques Chessex a secoué la Suisse romande par ses colères et ses indignations. Répondant, le 9 octobre dernier, lors d'un débat public à Yverdon, à un auditeur anonyme qui l'interpellait sur l'« affaire Polanski », Chessex, une dernière fois, a clamé sa colère contre les bien-pensants et la lâcheté helvétique, et il s'est écroulé, victime d'un malaise mortel.
    Cette mort théâtrale est à l'image de l'écrivain qui cultivait son personnage, à la fois austère et grave. Elle est à l'image, aussi, d'une vie de combats dans laquelle l'écrivain vaudois, plus d'une fois, a dû affronter les critiques, les attaques personnelles, voire les invectives ou les menaces.

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  • Toast à Jacques Chessex

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    Abrupte, soudaine, la mort de Jacques Chessex nous laisse sans voix. C'était l'un des écrivains majeurs non seulement de la littérature romande (dont il a contribué à diffuser les lettres de noblesse), mais aussi de la littérature européenne, et même mondiale. Chessex était un écrivain de toute sa personne : sa voix, son corps, ses mains, sa mémoire, sa musique. Sans doute l'un des derniers. Son œuvre, considérable, est d'une richesse exceptionnelle. Elle touche à tous les genres : le récit, le roman, la nouvelle, la poésie. C'est à cette dernière facette du talent de Chessex que je veux rendre hommage aujourd'hui*.

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  • Hommage à Marc Jurt (1955-2006)

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    marc et jmo.JPGIl a y trois ans nous quittait Marc Jurt, immense artiste aux multiples talents, peintre et graveur, sculpteur et photographe, enseignant au Collège de Saussure et grand voyageur. En attendant l'exposition qui se tiendra au Chateau de Penthes en septembre 2009, « Géographie parallèle », qui met en regard 50 toiles de Marc Jurt et 50 textes de Michel Butor, nous rendons hommage à cet être solaire.
    La mort est toujours un scandale : aveugle, elle frappe sans discernement ; sournoise, elle emprunte tous les masques ; acharnée, elle ne lâche jamais prise ; intraitable, elle veut toujours avoir le dernier mot.
    Après des années de combat, mené avec courage et détermination, notre ami Marc Jurt nous a quittés le 15 mai 2006. Il avait 51 ans. Depuis son adolescence, il luttait contre un mal d’autant plus insidieux qu’il fut longtemps sans visage et sans nom. Un mal qu’il tenta de conjurer par tous les moyens dont il disposait, y compris la peinture et la gravure — arts dans lesquels il excellait — en dessinant son propre corps, de l’intérieur, à travers des anatomies bouleversantes de beauté et de vérité. Cartographier le mal, graver la maladie qui grave et creuse son corps, pour tenir tête à l’Ennemi sans visage, le railler encore une fois, et gagner du temps : telle fut la force de Marc Jurt.
    Né en 1955 à Neuchâtel, Marc Jurt fréquenta l’École des Beaux-Arts de Genève où il impressionna d’emblée tout le monde par ses dons de graveur, véritablement hors norme. Par la finesse de son trait, la richesse singulière de son inspiration, qui repoussait toujours plus loin les limites de l’imaginaire, son humour, sa grande humilité, ce jeune prodige prit place aussitôt parmi les plus grands, tels Albert-Edgar Yersin ou Pietro Sarto. Marqué par le surréalisme, dont l’ambition suprême était de concilier la vie et rêve, Marc Jurt combina dans ses premières œuvres des éléments naturels (montagnes, nuages, végétation luxuriante) fortement symbolisés, avec des éléments fantastiques évoquant des puissances élémentaires et obscures. Son dessin, d’une précision d’horloger, ouvre une faille dans le réel, diaboliquement reproduit, mais comme retourné, ou éventré.
    Mais ce talent d’orfèvre ne suffit pas à définir l’œuvre de Marc Jurt. Grand voyageur (il fit de nombreux séjours en Inde et dans l’archipel indonésien), il ouvrit la gravure occidentale à d’autres influences, à la fois techniques et esthétiques. Fasciné par la calligraphie chinoise, par exemple, il inventa, dans chaque toile, un alphabet imaginaire, plus vrai que le réel, qu’il superposa à la gravure première. De même, intéressé, depuis toujours, par la fabrication du papier, support final de la gravure, il fit venir du Japon, de Corée ou de Chine, des papiers merveilleux de finesse et de sensualité, qu’il découpait, imprimait, puis collait sur la toile, devenue palimpseste. Mêlant gravure, peinture et collage, ses dernières œuvres reflètent parfaitement cette ouverture au monde et cette inspiration fertile, constamment  surprenante.
    Fasciné par « la trace qui perdure quand l’être ou l’objet qui la laisse a disparu », Marc Jurt a littéralement exploré toutes les facettes de la gravure, dont il maîtrisait les techniques à la perfection (eau-forte, pointe sèche, aquatinte). Il a ouvert la gravure à la peinture, à l’écriture, à la trace aléatoire, à la couleur. Son œuvre, extraordinairement diverse, compte des centaines de tableaux et des milliers de gravures, exposés dans le monde entier. Tant il est vrai que Marc, même aux jours les plus sombres de sa lutte contre la maladie, n’a cessé de creuser sa trace.
    Pas un jour sans une trace, c’est d’ailleurs le titre d’une série de 52 gravures : une par semaine, pendant un an, toutes magnifiques, toutes surprenantes. Ce pourrait être aussi la devise de cet artiste inimitable, qui creusait patiemment le temps qui nous marque, qui nous reste, qui nous manque.

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