Père disparu (01/03/2021)

images.jpegFrappé d'obsolescence, le père a disparu, rangé au fond du magasin, parmi les gadgets inutiles — les voitures, les avions, la viande, les laitages. L'enfant est un miracle, un alliage incertain, une bénédiction ou une malédiction, c'est selon. Le père est un scandale qu'il s'agit d'effacer. Une aberration.

L'enfant est né au début du siècle d'une rencontre, du choc entre deux langues. Un comédien à la dérive et une Américaine du Nouveau monde. Avec Damien, un monde s'achevait ; avec Leslie, une nouvelle ère commençait. Trop occupé à chercher sa place, à trouver le bon rôle, il n'a rien vu venir. Tant pis pour lui.

Il n'y a pas si longtemps, dans l'ancien monde, on récitait une prière insolite dans les églises ou le soir avant d'aller se coucher. Notre Père qui êtes aux cieux/ Que votre nom soit sanctifié. Une prière devenue insensée, obscène, même pour les plus naïfs, même pour les moins ensorcelés. Pendant des siècles, pourtant, elle fut marmonnée par des légions de fidèles, sur toute la terre, avant de tomber dans un oubli total, frappée de mort ou d'obsolescence.

Dans vingt ans, on n'en parlera plus. Ce ne sera même plus un souvenir. On parlera gamètes et embryons congelés. Trafic de sperme artificiel. Ovocytes périmés. Et bien sûr marchandage, flux et reflux des bourses, luttes pour la suprématie mondiale de la reproduction. Big pharmas.

« Vous voulez un enfant ? Mâle ou femelle ? Les yeux de quelle couleur ? Et les cheveux ? Bouclés, lisses ou crêpus ? Et la couleur de peau ? Pas trop foncée ? De type caucasien de préférence ? Et bien sûr doué pour les langues et les études ? Surdoué même ? Au fond, vous voulez un enfant qui ne vous ressemble pas… »

Pourtant, par bien des côtés, l'enfant ressemble à son père. C'est une calamité. Il aime le théâtre et les livres. Il est souvent au bord des larmes, d'une sensibilité maladive. Il préfère la compagnie des filles à celle des garçons. Il est taiseux et solitaire. Il aime se battre avec ses congénères. Comme lui, il a les yeux verts et le teint hâlé. Il laisse traîner ses slips et ses chaussettes dans tout l'appartement. Etc.

Depuis toujours, peut-être inconsciemment, Leslie rêvait d'un monde sans père. Il est en train d'advenir. Ce sera un monde pacifié, sans guerre ni violence d'aucune sorte. Un monde enfin purgé de ses excès. Sans prédateurs. Sans agresseurs. Sans tueurs. Sans violeurs. Un monde entièrement dévolu au culte du Bien. Tout ce qui, autrefois, était obscène ou inapproprié aura disparu.

Un monde enfin égalitaire.

Mais quel ennui !

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