Le diable par la queue (04/07/2009)

923455317.jpgIl est loin, désormais, le temps du poète crotté vivant son art (mais non de lui) dans une marginalité superbe, pauvreté glorieuse ou bienheureuse bohème. Révolu, également, le temps où les poètes vivaient des largesses des rois ou des grands seigneurs, voire des bénéfices ecclésiastiques. Finie, enfin, l’époque où les grands plumitifs pouvaient jouir d’une fortune personnelle, comme Lesage ou Mirabeau, ou d’une rente confortable de fermier général, comme le philosophe Helvetius, poursuivant son œuvre à l’abri du besoin.
C’est Rousseau, une fois encore, qui a ouvert la voie. Sa pensée, son écriture et son indépendance, il les paie au prix fort : en copiant jour après jour, nuit après nuit, de la musique, pour quelques sous la page. Certes il n’est pas le seul, à son époque, à exercer un autre métier que celui d’écrivain : Diderot monnaie plus ou moins âprement ses traductions de l’anglais (inépuisable source d’inspiration pour Jacques le fataliste et son maître), tandis que Monsieur de Voltaire, dans son fief de Ferney, invente une première mouture du capitalisme sauvage qui connaîtra, deux siècles et demi plus tard, un regain de succès.
Mais aujourd’hui ?
L’État auguste et sans visage a remplacé avec le temps les seigneurs d’autrefois en distribuant, au compte-goutte et après d’infinies démarches, les aides à la publication, les subsides et les bourses, faisant du poète crotté du Moyen Âge un écrivain subventionné, pour ne pas dire assisté. Impossible, en effet, pour qu’un livre paraisse, d’éviter la longue et souvent vétilleuse course d’obstacles de la demande de subventions. Le poète, aujourd’hui, est devenu un spécialiste des formulaires  ad hoc à remplir en quatre langues et en plusieurs exemplaires, à envoyer à Lausanne ou à Genève, puis à Berne, puis à Zurich, puis à Berne à nouveau. Avant même d’avoir écrit le premier mot de son ouvrage, il doit en préciser la longueur et la teneur exactes, calculer le prix du papier et les frais d’impression, de reliure et d’emballage, trouver un éditeur et, si possible, un distributeur pour la France. Si les démarches aboutissent (et s’il n’est pas mort avant), notre poète pourra s’adonner librement à son art, mais le plus souvent à ses frais en multipliant les nuits blanches et les vacances laborieuses.
Heureusement, me direz-vous, son livre est assuré de voir le jour : il ne reste plus qu’à l’écrire !
Gratuitement.
Les statistiques prétendent qu’en France, sur quelques milliers d’écrivains publiant régulièrement des livres, cinquante d’entre eux seulement  vivent de leur plume. Si l’on applique ces chiffres à la Suisse romande, il faudrait certainement passer de cinquante écrivains professionnels à cinq, voire trois (Agota Kristof, Georges Haldas et Maurice Chappaz)(1). Ce qui implique qu’aujourd’hui, en France comme en Suisse, en Ouzbékistan comme au Cachemire oriental, les écrivains exercent tous un autre métier : un tout autre métier qui leur permet de vivre, et de nourrir une famille parfois nombreuse (et souvent bruyante).
Est-ce un mal ?
Le génie littéraire s’épuise-t-il à corriger des copies d’élèves truffées de fautes d’orthographe ou à rédiger des articles qui seront oubliés le lendemain de leur publication ? Le poète vend-il son âme au diable en acceptant un travail souvent qualifié d’alimentaire (iconographe pour Nicolas Bouvier, bibliothécaire pour Anne-Lise Grobéty, fonctionnaire dans une organisation internationale pour Alice Rivaz ou Albert Cohen) ?
Jacques-Étienne Bovard, maître au gymnase lausannois de la Cité et auteur du Pays de Carole et des désormais célèbres Nains de jardin, se décrit volontiers comme un écrivain du dimanche. Dans sa bouche, pourtant, rien de honteux ni de péjoratif : il profite des congés scolaires pour se livrer en toute liberté à sa passion de l’écriture, qui est chez lui comme une « seconde nature ». Écrivain amateur (au sens premier du terme), Bovard semble très bien s’accommoder de cette double vie, trouvant dans l’écriture une consolation bienvenue à l’enseignement (et vice versa).  Il va même jusqu’à mettre en scène, dans Les Beaux sentiments (2), les états d’âme d’un maître de gymnase lausannois s’interrogeant sur le choix des lectures qu’il va faire avec sa classe de bacheliers.
Cette double vie, nombreux sont les écrivains de Suisse romande qui l’ont vécue ou la vivent depuis toujours : Vahé Godel, Jean-Pierre Monnier, Yves Velan, Monique Laederach, François Deblüe, Rafik Ben Salah, Sylviane Dupuis, Antonin Moeri, Jean Pache, Sylviane Roche, Jacques Chessex, pour ne citer que quelques enseignants. Gilbert Salem, Jean-Louis Kuffer, René Zahnd, Corinne Desarzens ou Serge Bimpage pour les journalistes. Cela suppose un goût certain pour le funambulisme. Il faut savoir qu’en enseignant ou en rédigeant un article de commande, une part de soi est toujours en train de penser au roman qu’on a commencé d’écrire la veille ou aux petites heures du matin. Le texte est en attente, comme en souffrance, dans un coin du cerveau. Il vit d’une existence parfaitement autonome.
Toute la question est de savoir à quel moment on va pouvoir nouer enfin les fils de l’écheveau abandonné — et renouer avec cette vie seconde qui est, pour toutes celles et ceux qui s’y adonnent, l’essence de la vie même.
Dans Paris, notes d’un Vaudois (3), Ramuz dit clairement le prix qu’il faut payer pour entrer dans le monde des Lettres françaises (ou plutôt parisiennes) au début du XXe siècle : solitude, misère, absence de reconnaissance. Pendant près de dix ans, Ramuz tirera le diable par la queue, ne subsistant que grâce à l’argent que sa mère lui envoie de Lausanne en cachette de son père, et aux petits boulots qu’il se voit contraint d’accepter. Lorsqu’il sera de retour en Suisse, sa vie ne sera pas plus confortable pour autant, mais, grâce au soutien de l’éditeur Mermod et de quelques mécènes alémaniques, il vivra sans soucis matériels importants.
Pour Ramuz, il est inconcevable d’exercer une autre profession qu’écrivain (bien qu’il ait touché, lui aussi, à l’enseignement, l’espace de quelques mois, en devenant en février 1904 le précepteur des enfants du Comte Prozor à Weimar). Depuis toujours, il est persuadé de sa vocation, comme de son talent, qu’il exercera comme une sorte d’artisanat modeste et sédentaire.
Aux antipodes de Ramuz, Nicolas Bouvier a dû souvent payer au prix fort, dans une vie également partagée, le luxe de l’écriture : « À l’époque, je vivais sur un confetti […] Si je travaillais quatre mois à l’OMS, je disposais de quatre mois pour écrire. Il les fallait parce que j’écris très lentement. Un petit livre de cent cinquante pages représente pour moi une année de travail. » (4)
Voyages, travail alimentaire, écriture : trilogie infernale de l’écrivain genevois.
Ce qu’il appelle lui-même la livre de chair de Shylock : « on ne peut payer un texte juste qu’avec du sang et on n’en a que quatre litres et demi. » (5) C’est à ce prix que Nicolas Bouvier pourra écrire L’Usage du monde ou le Poisson-scorpion : l’écriture est pour lui une ascèse absolue qui exige la disparition de soi, et une confiance quasi aveugle dans les démons de la langue. Car à faire sans relâche « la poste entre les mots et les choses », selon son expression, le risque est grand de se perdre en chemin. Et de perdre à la fois le monde qu’on veut chanter et les mots qui résistent toujours à la juste expression.
Obligé assez tôt de gagner sa vie, parce qu’il a une famille à nourrir, Georges Haldas exercera bien des métiers alimentaires : journaliste au Journal de Genève pendant la seconde guerre mondiale, employé chez Skira, puis aux Éditions Rencontres, organisateur de conférences, scénariste de cinéma, etc. Toujours, pourtant, il trouvera la force de vivre en état de poésie, nourrissant même son œuvre (et sa mémoire prodigieuse) des expériences que son autre vie lui aura apportées. Comme si les contraintes extérieures, alimentaires ou non, fournissaient une matière quasiment inépuisable à son désir d’écrire. Comme si l’œuvre entière d’Haldas se nourrissait de cet antagonisme entre les exigences d’une activité professionnelle et ce qu’il appelle « l’écriture inspirée »6. Jamais double vie, sans doute, n’aura été aussi féconde que dans le cas d’Haldas faisant son miel de toutes les minutes heureuses de son existence, qu’elle soit professionnelle ou relevant de son travail d’écrivain.

« Je quittai le monde et ses pompes, je renonçai à toute parure, plus d’épée, plus de montre, plus de bas blancs, de dorure, de coiffure, une perruque toute simple, un bon gros habit de drap […]. Je renonçai à la place que j’occupai alors, pour laquelle je n’étais nullement propre, et je me mis à copier de la musique à tant la page, occupation pour laquelle j’avais eu toujours un goût décidé. » (7)
En adoptant, dès février 1752, à quarante ans, le métier de copiste, Jean-Jacques Rousseau gagne son indépendance économique, et se distingue à la fois des écrivains de son époque au bénéfice d’une pension royale, et des mécènes qui les entretiennent. Cette posture8 tout à fait singulière, mélange d’humilité et d’orgueil, Rousseau l’adoptera jusqu’à la fin de sa vie. En même temps qu’elle affirme son appartenance au peuple laborieux, elle révèle une méfiance de longue date face aux « gens de lettres », tous plus ou moins coupables de corruption. « J’ai toujours senti que l’état d’auteur ne pouvait être illustre ou respectable qu’autant qu’il n’était pas un métier. »
Même si elle paraît théâtrale, la posture de Rousseau esquisse la place de l’écrivain ou de l’artiste dans la société contemporaine : distance critique face aux pouvoirs de toute sorte (politique ou religieux), indépendance économique, liberté totale d’expression. Rousseau paya très cher sa profession de foi : l’un après l’autre, ses amis écrivains s’éloignèrent de lui, l’attaquèrent et le traînèrent dans la boue (Voltaire le traitant même de « valet suisse »). Il fut chassé par toutes les polices et l’on brûla ses livres sur la place publique, à Genève comme en France.
Aujourd’hui, ce n’est plus la police qui menace l’écrivain (suisse en tout cas), mais le silence, peut-être, autour des livres, qui grandit chaque jour, l’indifférence des médias à tout ce qui n’est pas  porteur, tendance, témoignage vécu, l’amnésie d’une époque qui  multiplie les musées, mais brûle ses souvenirs encombrants, le confort enfin d’une existence sans combat, ni péril, ni désir.


Notes :

1. Voir notamment l’étude d’Yves Bridel « Portrait de l’écrivain suisse français par lui-même » in Théâtres d’écritures, Berne, Peter Lang, 1993, pp. 425-445. Cette enquête sur le travail des écrivains répertorie les professions dans les proportions suivantes : 42% des auteurs travaillent dans le domaine « Lettres et arts » (artistes, journalisme, édition, librairie, traduction), 33% sont enseignants et 25% sont regroupés dans la catégorie « Divers » (dont la moitié est constituée de mères de famille).
2. Tous les livres de Jacques-Étienne Bovard ont paru aux Éditions Bernard Campiche, Orbe.
3. Paris, notes d’un Vaudois, Lausanne, Mermod, 1938, réédité par les Éditions de l’Aire.
4. Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, entretiens avec Irène Lichtenstein, Métropolis, 1992, p. 73.
5. Ibid. p.85.
6. On pense ici aux proustiennes chroniques de La Confession d’une graine, et en particulier à L’École du meurtre et à  Meurtre sous les géraniums, tous publiées aux Éditions de l’Âge d’Homme.
7. Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du Promeneur solitaire, in Œuvres complètes, Pléiade, Paris, Gallimard, p. 1014.
8. Sur la posture de Rousseau et sa place dans la société du XVIIIe, on lira avec profit le livre très éclairant de Jérôme Meizoz, Jean-Jacques Rousseau : le gueux philosophe, Éditions Antipodes, Lausanne, 2003.



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