Ecrivain de la comédie romande

  • Voir Venise et renaître (Jean-Bernard Vuillème)

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    images.jpegDe L'Amour en bateau (1990) à La Mort en gondole (2021), il n'y a qu'un pas que les lecteurs de Jean-Bernard Vuillème (né à Neuchâtel en 1950) franchiront allègrement. On y retrouve les thèmes chers à cet écrivain singulier : l'amour, bien sûr, l'errance, la fuite, l'improbable rencontre, la fascination de la mort, etc. On y retrouve aussi le ton grave et désinvolte de ses livres précédents — la mort y rôde à chaque page — cet univers de personnages un peu perdus, en quête d'eux-mêmes, proche de Kafka et de Robert Walser. 

    La Mort en gondole*, son dernier roman, se décline en trois parties, « valse mélancolique et langoureux vertige » (Baudelaire). images-1.jpegDans la première partie, le narrateur, homme en rupture, décide de larguer les amarres et d'aller rejoindre à Venise une ancienne amie qui écrit une thèse sur le peintre Léopold Robert — un artiste neuchâtelois aujourd'hui oublié, mais qui reçut tous les honneurs au début du XIXè siècle. Au cours du trajet ferroviaire, le narrateur imagine les retrouvailles avec cette femme qu'il connaît à peine et s'imprègne déjà de la vie (tragique) de Léopold Robert. La deuxième partie retrace les retrouvailles à la fois improbables et décevantes avec cette jeune femme, Silvia, qui ressemble à bien des héroïnes de Vuillème : indéchiffrable, fantasque, maniant l'ironie comme une seconde langue, attachante et agaçante. Comment saisir une ombre qui se dérobe (et se moque de vous) ?

    À mesure que Silvia se dérobe, s'impose insidieusement la figure de Léopold Robert (mort à Venise en 1835, après s'être tranché la gorge). Le narrateur glisse ses pas dans les pas du peintre. Il imagine son atelier, ses déambulations, ses espoirs et ses chagrins dans la cité des Doges. is-1.jpgIl faut dire que Robert, après avoir suivi à Paris les cours de David et de Gros et remporté plusieurs succès d'estime, partit pour Rome où il tomba amoureux d'une princesse, Charlotte Bonaparte, nièce de Napoléon — une femme qui n'était ni de son milieu ni de son genre, comme dirait Proust. Si, au début, la princesse ne fut pas insensible au charme du jeune peintre et lui laissa quelques espoirs, elle épousa toutefois un autre homme (mort empoisonné, semble-t-il) et ne céda jamais à l'artiste romantique. Celui-ci partit pour Florence, puis s'exila à Venise, plein d'amertume et de chagrin, où il connut la fin tragique que l'on sait. Vuillème se joue parfaitement des clichés sur la Venise romantique (Thomas Mann, les voyages de noces, les promenades en gondole, etc.), haut lieu des passions malheureuses. Sa Venise est un labyrinthe où le narrateur peine à trouver son chemin.

    La dernière partie, qui retrace les dernières heures de Léopold Robert, solitaire, exilé et retouchant sans fin ses toiles (avec le couteau qui lui servira à se trancher la gorge!) est haletante et surprenante. Et la fin du roman — du pur Vuillème — mêle habilement le tragique et le burlesque. 

    Un roman singulier qui est à la fois un hommage à un grand peintre oublié et une quête d'identité (et de renaissance) dans une ville surchargée d'images et d'histoires extraordinaires. Métaphore délicate : le bateau est ici une gondole — la même qui transporte les morts au cimetière marin, leur dernière demeure, et qui balade les amoureux à travers les canaux romantiques de la ville.

    * Jean-Bernard Vuillème, La Mort en gondole, Zoé, 2021.

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  • Revenir sur ses pas (Patrick Roegiers)

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    images.jpegIl y a longtemps que Patrick Roegiers fait son cinéma (voir ici). Ce passionné de photographie (il fut longtemps critique de photo au journal Le Monde) est aussi un fou de cinéma et de théâtre (il a dirigé un théâtre en Belgique). Mais la littérature est sa patrie, sa source d'inspiration, sa raison de vivre. Il revient sur ses pas dans un livre épatant, Ma Vie d'écrivain*, où il retrace les différentes étapes de son installation en France, à partir de 1983.

    Tout commence par une ode à Paris, capitale des Lettres, dans le style lyrique et truculent de Roegiers. On reconnaît d'emblée la plume folâtre du Bonheur des Belges** et de ce délicieux roman mettant en scène une rencontre entre le roi Léopold de Belgique et Hergé, le créateur de Tintin, dans une pension de la côte vaudoise (il m'a semblé reconnaître le restaurant de La Plage à Gland), Le Roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur***. images.pngMême s'il a déjà plusieurs livres derrière lui, sa vie d'écrivain commence à Paris. L'auteur nous balade dans les rues étrangement familières de la capitale et l'on y croise Aragon et Simone de Beauvoir, Patrick Modiano et Philippe Sollers, entre autres — autant de figures tutélaires. On y croise surtout Denis Roche, ancien directeur littéraire du Seuil, ami et éditeur de l'auteur qui lui rend, dans son livre, un bel hommage.

    Roegiers revisite son passé à partir de bribes de chansons, de souvenirs éparpillés, de références à la vie culturelle (dates, anecdotes) qui donnent à son livre une saveur singulière. Chaque rue, à Paris, se souvient d'un écrivain, d'un peintre ou d'une scène de film. C'est une ville mythique en même temps qu'intensément spectaculaire. Par petites touches (onomatopées, calembours, listes diverses) Roegiers recrée le charme de cette ville lumière. Il raconte aussi comment l'on devient écrivain. Les doutes, les refus, les blocages et les exaltations d'une vie passée à écrire dans son bureau (« La première qualité, pour un écrivain, c'est d'avoir de bonnes fesses. » Dany Laferrière). Son livre est à la fois une tentative de revenir sur ses pas (pour mieux comprendre son parcours) et une manière de bilan. 

    Nul n'est prophète en son pays : Roegiers a quitté le sien en 1983, furieux et dépité, pour commencer une nouvelle vie en France. Tout d'abord publié par Le Seuil (où travaille Denis Roche), Roegiers est désormais chez Grasset, rue des Saints-Pères. C'est aussi cette rupture qu'il raconte dans un livre émouvant et plein de verve.

    * Patrick Roegiers, Ma Vie d'écrivain, roman, Grasset, 2021.

    ** Patrick Roegiers, Au Bonheur des Belges, roman, Grasset, 2012.

    *** Patrick Roegiers, Le Roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur, roman, Grasset, 2016.

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  • Éloge de l'œil à travers Champs (Patrick Lopreno Gilliéron)

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    images-2.jpegL'éditeur Olivier Morattel publie peu de livres, mais ce sont des livres qui comptent : Frédéric Vallotton, Pierre-Yves Lador, Florian Saegesser — et aujourd'hui Patrick Gilliéron Lopreno pour un somptueux ouvrage de photographie consacré au monde paysan, accompagné des textes de Slobodan Despot.

    Cela s'appelle  Champs*, et d'emblée le regard est capté par la force des images (et du texte) panoramiques qui ressemblent souvent à des tableaux (on pense à Ferdinand Hodler). On peut même y entendre la musique de Vivaldi puisque le livre se décline en quatre parties, au rythme des saisons. Et qu'il s'agit aussi d'un chant à la gloire de la nature et des hommes qui vivent en communion avec elle.

    Comme toujours, chez Lopreno, qui nous avait déjà donné un Éloge de l'invisible**, tout commence par des traces — ici, des traces de pneus dans la terre brune, plus loin les sillons d'une charrue presque à perte de vue. images-4.jpegC'est la première image d'une promenade dans des paysages magnifiques, encore intacts, presque déserts sous le ciel flamboyant, et d'une rencontre avec les gens qui y habitent, qui en prennent soin, mais que souvent on ne voit pas. Ces invisibles, ce sont les paysans, curieuse tribu qui cultive la terre ou nourrit le pays, peuple en voie de disparition, comme on sait, menacée de toute part par une globalisation triomphante qui ne connaît pas d'états d'âme.

    Il y a dans ces images très fortes un retour à la terre, mais aussi une quête des racines. On sent, chez le photographe comme chez l'écrivain, le besoin de se ressourcer, de retrouver la source vive de l'origine. images-1.jpegC'est pourquoi ces photos dépassent — et de loin ! — le simple souci esthétique (elles sont très belles) et documentaire (chaque image nous apprend beaucoup de choses) : elles sont la mémoire de la terre et en même temps une sorte de chant d'adieu à un monde qui s'efface sous nos yeux. Un monde magique, obscur, essentiel. Ces champs de brume, ces traces et ces sillons fertiles, ces sourires aussi d'hommes et de femmes attachés à la terre restent longtemps inscrits dans nos rétines. 

    images-3.jpegComme souvent, la photographie nous ouvre les yeux, quand le réel nous aveugle ou nous trompe. Il nous faut le regard du photographe pour aller sous l'écorce des choses, toucher l'os, la sève, le cœur vibrant de la nature. À travers Champs*, Patrick Gilliéron Lopreno explore cette faille dans les visages, les ciels, les paysages nus ou peuplés d'ombres fugaces — il nous rend visible un monde qui est le nôtre, mais que nous ne voyons pas.

    * Patrick Gilliéron Lopreno, Champs, texte de Slobodan Despot, Olivier Morattel éditeur, Dole, 2021.

    ** Patrick Gilliéron Lopreno, Éloge de l'invisible, Till Schaap édition, 2018.

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  • Le funambule du livre (Pascal Vandenberghe)

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    images.jpegIl y a des destins rectilignes et d'autres, plus tortueux, qui  semblent longtemps chercher leur voie. Celui de Pascal Vandenberghe, PDG de la librairie Payot, est de ceux-là. Enfance ouvrière (et ennuyeuse), scolarité difficile, étouffement familial. L'errance dure plusieurs années. Le seul diplôme réussi est celui d'ajusteur-mécanicien. À cent lieues du livre et de la librairie, dira-t-on. Et pourtant, abandonnant très tôt l'école, puis ses parents, Pascal Vandenberghe va forger son destin au fil des expériences et des lectures. 

    « En quittant l'école, je m'étais dit : ce n'est pas parce que tu sors du circuit scolaire que tu dois rester idiot et inculte toute ta vie. Alors j'ai pris la décision de faire mon éducation moi-même par les livres. J'ai commencé à lire sur le mode boulimique. »

    S'ensuit un véritable marathon qui le fera traverser la France de part en part : Metz, Rennes, Colmar, Lille, et gravir peu à peu tous les échelons de la librairie. La FNAC tout d'abord, puis l'édition parisienne (La Découverte), et enfin Payot, une chaîne de librairies à laquelle il va insuffler une nouvelle vie.

    images-2.jpegDans un livre d'entretiens avec l'écrivain Christophe Gallaz, Pascal Vandenberghe retrace son destin au long cours. Familiarisé, au fil des ans, avec tous les métiers de la librairie, il va faire preuve, très vite, d'esprit d'initiative, et se montrer même visionnaire. Son engagement sera sans faille et lorsque le groupe Lagardère, propriétaire de Payot, décidera de mettre en vente la chaîne de librairies, ce sera lui, encore, soutenu par Véra Michalski, qui deviendra l'actionnaire principal de l'entreprise.

    Dans la première partie du livre, Pascal Vandenberghe retrace les étapes de son parcours, en développant quelques idées qui lui sont chères, en particulier celle de « concilier l'éthique et l'économie ». Dans la seconde partie du livre, intitulée « La librairie est un sport de combat », il analyse plus spécifiquement la place du livre aujourd'hui face aux dangers qui le menacent (l'importance croissante du numérique, la vente en ligne, l'auto-publication, etc.). À ce sujet, Vandenberghe reprend certaines articles qu'il a publiés dans la presse romande. Le tout, qui a la forme d'un manifeste ou d'un pamphlet au ton vif et plein d'humour, est extrêmement convaincant. 

    * Pascal Vandenberghe, Le funambule du livre, entretiens avec Christophe Gallaz, éditions de l'Aire, 2021.

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  • Un pavé dans l'amour (Roland Jaccard)

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    images-2.jpegOn savait tout, déjà, de Roland Jaccard : son goût pour les jeunes femmes (de préférence asiatiques avec une petite frange) ; sa fréquentation des piscines estivales (Deligny, Montchoisi, Pully) ; ses amitiés ambivalentes (Michel Contat, François Bott, Gabriel Matzneff) ; son goût pour la paresse et le suicide, les aphorismes, les citations d'auteurs maudits ou inconnus ; ses maîtres à penser (Cioran, Amiel). On savait aussi qu'il avait dirigé une collection, devenue prestigieuse, aux PUF, en éditant Frédéric Pajak et André Comte-Sponville, entre autres. On savait tout cela, oui, et pourtant Le Monde d'avant (Journal 1983-1988)* nous le rend encore plus familier et passionnant.

    Ce n'est pas la première fois que RJ nous livre des fragments du Journal intime qu'il tient depuis près de 60 ans. Il nous en a déjà donné des miettes, toujours organisées autour d'un thème ou d'une rencontre, reconstruites, pourrait-on dire, par ce grand manipulateur cynique et enjoué qu'est l'auteur qui aime à revisiter ses souvenirs et ses amours passées (à la machine, dirait Souchon). Le Journal qu'il publie aujourd'hui, plus de 800 pages (!), est un véritable pavé dans l'amour. Et il se lit comme un roman.

    « Lorsque je m'analyse, je vois bien que je suis un homme qui digère mal, un homme de ressentiment, un homme fatigué qui ne goûte de la vie que ce qu'elle lui offre de funèbre, mais j'éprouve également vive nostalgie pour cette « grande santé nietzschéenne » qui nous fait dire « oui » à toutes choses et bénir chaque moment de notre existence. » 

    images-3.jpegCe Monde d'avant, qui comporte tous les défauts et les qualités d'un Journal intime (dont le modèle indépassable est le fameux Journal du genevois Henri-Frédéric Amiel**, 17'000 pages, souvent imité, mais jamais égalé), navigue entre la vie mondaine de l'auteur, ses amitiés, les anecdotes savoureuses, les réflexions profondes, etc. Bref, comme tout journal intime, celui de RJ cherche une cohérence dans une vie chaotique : l'essentiel étant de rester au plus près de ce noyau obscur (et instable comme le vif argent) qu'on appelle l'identité. 

    Si chaque diariste cherche dans le Journal intime qu'il tient fidèlement tous les matins un centre de gravité, le point d'ancrage de ce Monde d'avant c'est L. — autrement dit Linda Lê, la jeune femme avec laquelle il partage sa vie. Si le lecteur échappe à leur première rencontre (qui a lieu avant le début du livre), il suit pas à pas, jour après jour, et surtout nuit après nuit, les amours de ce couple interlope formé d'un grand adolescent cynique (de 42 ans) et revenu de tout, grand lecteur de Cioran et de Schopenhauer, amateur de nymphettes et de parties de ping-pong, et d'une très jeune femme qui veut devenir écrivain (et qui va devenir un très bon écrivain).

    Étrangement, quand on connaît le goût de RJ pour l'échec (une vocation) et les amours désenchantées, voire décomposées, il vit ici, dans ce Monde d'avant, une sorte d'état de grâce. images-5.jpegGabriel Matzneff lui rappelle souvent, d'ailleurs, la chance qu'il a de vivre avec un ange (en est-il conscient ?). Et ces pages, qui sont pourtant du pur Jaccard, relèvent aussi d'une sorte d'hymne à l'amour, joyeux et débridé — hommage sincère à une femme aimée qui sait le remettre à sa place : « Comme je demandais à L. quelle opinion les gens en général ont de moi, elle me répondit : « Si j'étais toi, je ne leur demanderais pas… » C'est pour ce genre de réplique qu'on aime une femme. » 

    Ce Monde d'avant, c'est le monde de l'amour et de Linda, le monde de la légèreté, des rencontres intempestives, des lectures importantes, des voyages à Vienne ou à Lausanne, et aussi des amitiés fidèles (car RJ est fidèle en amitié). Son père spirituel, on le sait, s'appelle Cioran, qui l'invite à dîner, lui fait lire les épreuves de ses livres, le complimente ou le morigène pour ses écrits. Ce sont de très belles pages que l'auteur consacre à cette complicité littéraire exceptionnelle. Il y a aussi Michel Contat, l'autre Suisse de Paris, le confident — le frère ennemi. Pas un jour sans qu'ils se téléphonent ou s'écrivent, partagent leurs soucis d'hypocondriaques, se vantent de leurs prouesses sexuelles (souvent imaginaires) ou déplorent la médiocrité intellectuelle qui s'installe en France avec l'arrivée au pouvoir des socialistes. Il y a encore François Bott, le responsable du « Monde des Livres » auquel RJ collabore en tant que chroniqueur depuis des années. On entre, ainsi, dans le cerveau du monstre, avec quelques figures de proue comme Bertrand Poirot-Delpech, Josyane Savigneau, Jacqueline Piatier, etc. RJ en fait une description à la fois comique et désabusée — et l'on voit à quelle sauce la littérature, française surtout, est accommodée pendant ces années-là (1983-1988). 

    Le Monde d'avant rend justice, également, à une amitié ancienne, devenue aujourd'hui inavouable. images.jpegL'été, RJ passe l'essentiel de ses journées à la piscine Deligny, cette ancienne piscine flottante amarrée à la rive gauche de la Seine et qui coula en 1993, où il retrouve Gabriel Matzneff (et parfois Vanessa Springora). Bains de soleil, parties de ping-pong, échanges de propos oisifs et blasés — l'air du temps de ces années-là est parfaitement restitué par la plume maniaque de RJ dont l'ambition est de parler des choses graves avec légèreté et des choses légères avec gravité. Une fois de plus, le diariste frappe juste, droit au cœur, aux tripes, avec le souci constant de la vérité — même et surtout si elle fait mal. L'auteur a le goût de la provocation et trempe souvent sa plume dans le vitriol.

    Curieusement, ce Monde d'avant, qui annonce l'entrée de la censure dans les journaux, la médiocrité à la télévision, l'insignifiance sur les ondes et dans la littérature, le règne aveugle de la morale à quatre sous et du politiquement correct, ressemble comme un frère au monde d'aujourd'hui. On dirait que nous n'en sommes pas sortis. Le grand mérite du Journal de RJ est de nous le rappeler : le monde change peu, le conformisme menace, la liberté perd des plumes chaque jour… 

    On peut lire ce gigantesque Journal comme le portrait à l'eau-forte d'une époque, avec ses beautés et ses vices, ses tentations et ses tourments, son insouciance et ses angoisses. On peut le lire enfin comme le mausolée d'un amour disparu, où flotte un parfum entêtant de nostalgie et de mélancolie, subtilement rendu par les mots d'un écrivain épris de vérité et de franchise. 

    * Roland Jaccard, Le Monde d'avant, journal 1983-1988, Serge Safran éditeur, 2021.

    ** Henri-Frédéric Amiel, Journal, l'Âge d'Homme.

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  • Sollers en légende et en vérité

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    images-3.jpegIl faudrait enseigner les premières lignes d'Agent secret* dans toutes les écoles : « Contrairement aux apparences, je suis un homme sauvage, fleurs, papillons, arbres, îles. Ma vie est dans les marais, les vignes, les vagues. Qu'importe ici qui dit je.  Écrire à la main, nager dans l'encre bleue, voir le liquide s'écouler sont des expériences fondamentales. Je vis à la limite d'une réserve d'oiseaux (…) Ah être un oiseau ! »

    Tout Sollers est déjà là : rythme, musique, liberté absolue. Un vol d'oiseaux ouvre le livre et revient battre des ailes dans les dernières lignes, avec l'évocation de Rimbaud (la lecture est une illumination) : « Oiseau hors la loi, oiseau musique, oiseau beauté, oiseau libre, tout à fait libre. »

    Il y a de la légèreté, mais aussi de la gravité, des confidences, mais aussi de secrets bien gardés, dans ce livre autobiographique où Sollers égrène ses souvenirs, en images et en mots, en musique aussi, en évoquant son enfance bordelaise, solitaire, enchantée, ses parents et ses sœurs, son étrange famille (son père et son oncle ont épousé deux sœurs), ses crises d'asthme et ses otites à répétition (« La maladie est une épreuve intéressante. J'étais attaqué à l'oreille et au souffle. »), sa propension à transformer le chagrin en rire, comme Voltaire ou Lautréamont. 

    Cela ne suffit pas à expliquer sa vocation (précoce) d'écrivain, mais cela éclaire son parcours, comme les rencontres fondamentales de sa vie : Malraux qui le sauve de la guerre d'Algérie, Mauriac qui salue ses premiers livres, Aragon qui l'encourage à écrire, mais aussi Francis Ponge, Georges Bataille et surtout Roland Barthes, fidèle compagnon de route, qui écrira un article décisif sur son œuvre in progress

    Les hommes ont compté, mais aussi les villes (New York, Venise), les pays (la Chine, l'Italie) et surtout les femmes. images-1.jpegOn connaît, depuis que leur éblouissante correspondance a été publiée**, la relation amoureuse qui a lié Sollers à Dominique Rolin, écrivaine belge décédée il y a neuf ans. Venise était leur port d'attache. C'est là qu'ils se retrouvaient deux fois par année. Et tous les autres jours, ils s'écrivaient. 

    images-4.jpegL'autre amour de sa vie s'appelle Julia Kristeva, jeune étudiante bulgare venue en France à la fin des années 60 pour faire une thèse avec Roland Barthes et épousée à la mairie du Ve arrondissement. La vie de cet agent secret n'est pas secrète : écrivaine, philosophe, psychanalyste, Kristeva, comme Sollers, a beaucoup circulé entre les disciplines, les langues, les pays. Sollers lui consacre de très belles pages, autour de l'île de Ré, autre séjour enchanté.

    Dans Le Cœur absolu et L'Année du Tigre, Sollers évoquait avec tendresse leur fils David — ses soucis de santé, ses crises d'épilepsie, son intelligence singulière. À sa manière, il fait partie des peintres (David dessine et peint) et des poètes que Sollers célèbre dans son livre, parmi les figures de Hölderlin, Manet, Picasso ou Rimbaud. Il y a une « logique du silence » entre ses figures aimées et admirées. Là encore, un secret bien gardé. 

    Agent secret peut se lire comme le versant autobiographique d'un diptyque dont Légende*** serait le versant romanesque. Ce roman, typiquement sollersien, si j'ose dire, qui ressemble à un collage surréaliste ou à une rhapsodie (en bleu, bien sûr), raconte à sa manière la légende du siècle de folie que nous vivons. Une image éclaire son origine et lui sert de prétexte : le tableau de Nicolas Poussin intitulé Apollon amoureux de Daphné, qui se trouve au Louvre. Daphné (laurier en grec), c'est aussi le prénom d'une camarade de lycée que l'auteur va retrouver et aimer. Daphné sera sa Béatrice. Elle le guidera à travers les cercles de l'enfer contemporain. L'autre guide de cette exploration secrète sera Victor Hugo, et sa Légende des siècles

    Fleurs, papillons, arbres, îles, musique, poésie : telles sont les points de fuite d'une vie résolument heureuse, contre vents et marées, modulée en roman et en autobiographie lumineuse.

    Ah être un oiseau !

    * Philippe Sollers, Agent secret, Traits et portraits, Le Mercure de France, 2021.

    **  Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rolin, Folio, 2017.

    *** Philippe Sollers, Légende, roman, 2021.

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  • Éloge du cinéma heureux (Thomas Morales)

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    9782363713490-475x500-1.jpgDans notre époque de censure morale et de folie, le mot bonheur est devenu tabou. Surtout au cinéma qui s'est plié à la logique binaire des bourreaux et des victimes. À de très rares exceptions près, le cinéma français est malheureux. Et fier de l'être. Voilà pourquoi, sans doute, les spectateurs désertent les écrans de l'Hexagone pour d'autres horizons. 

    Tout le monde se souvient de Le Magnifique, film de Philippe de Broca avec l'inoubliable Jacqueline Bisset et l'extraordinaire Jean-Paul Belmondo. Un film culte, comme on dit aujourd'hui. Une heure et demie de vrai bonheur. Parodie de James Bond, satire de OSS 117 et portrait ironique du monde de l'édition : tout concourt, dans ce film, au rire intelligent — si caractéristique de cette époque.

    images.jpegIl fallait le talent de Thomas Morales, journaliste, écrivain, grand amateur de belles voitures, pour rendre hommage à ce bonheur en consacrant un petit livre savoureux et savant à trois grandes figures du cinéma de cette époque — figures emblématiques et méprisées aujourd'hui : Jean-Pierre Marielle, la gouaille et l'élégance française, le traînard de génie, « moustache en érection » et verbe haut, « acteur de la défaite » par excellence. is.jpgMais aussi Philippe de Broca (Cartouche, L'Homme de Rio, Le Diable par la queue, etc.) qui inventa le héros ironique et désinvolte, joué le plus souvent par Belmondo, et fut vraiment le réalisateur du bonheur. Et, bien sûr, last but not least, Jean-Paul Belmondo lui-même, dont la filmographie immense navigue entre Godard et Verneuil, Melville et de Broca, les « films d'auteurs » et les prétendus « divertissements ».

    Thomas Morales, avec style et brio, leur rend hommage en célébrant, avec une pointe de nostalgie, le cinéma de cette époque (les Trente Glorieuses) à la fois inventive et insouciante. Ses mots sonnent juste. Comme un pilote de course, il change de vitesse à chaque évocation. Portrait fouillé et empathique de Marielle. Évocation lumineuse de Philippe de Broca. is-2.jpgÉclats de la mémoire pour Belmondo, dont chaque film, vu et revu cent fois, évoque un souvenir personnel et amoureux (la Julia de Morales, comme Fanny Ardant dans Désiré, est « une déesse qui se protège derrière une voix forte et un trench à col relevé »). Le cinéma est notre imaginaire et notre mémoire. Impossible, aujourd'hui, de distinguer les deux.

    Bref, si vous aimez le cinéma (et le bonheur), il faut lire Ma dernière séance*, de Thomas Morales — un bonheur de lecture.

    * Thomas Morales, Ma dernières séance, Pierre-Guillaume de Roux, 2021.

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  • Père disparu

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    images.jpegFrappé d'obsolescence, le père a disparu, rangé au fond du magasin, parmi les gadgets inutiles — les voitures, les avions, la viande, les laitages. L'enfant est un miracle, un alliage incertain, une bénédiction ou une malédiction, c'est selon. Le père est un scandale qu'il s'agit d'effacer. Une aberration.

    L'enfant est né au début du siècle d'une rencontre, du choc entre deux langues. Un comédien à la dérive et une Américaine du Nouveau monde. Avec Damien, un monde s'achevait ; avec Leslie, une nouvelle ère commençait. Trop occupé à chercher sa place, à trouver le bon rôle, il n'a rien vu venir. Tant pis pour lui.

    Il n'y a pas si longtemps, dans l'ancien monde, on récitait une prière insolite dans les églises ou le soir avant d'aller se coucher. Notre Père qui êtes aux cieux/ Que votre nom soit sanctifié. Une prière devenue insensée, obscène, même pour les plus naïfs, même pour les moins ensorcelés. Pendant des siècles, pourtant, elle fut marmonnée par des légions de fidèles, sur toute la terre, avant de tomber dans un oubli total, frappée de mort ou d'obsolescence.

    Dans vingt ans, on n'en parlera plus. Ce ne sera même plus un souvenir. On parlera gamètes et embryons congelés. Trafic de sperme artificiel. Ovocytes périmés. Et bien sûr marchandage, flux et reflux des bourses, luttes pour la suprématie mondiale de la reproduction. Big pharmas.

    « Vous voulez un enfant ? Mâle ou femelle ? Les yeux de quelle couleur ? Et les cheveux ? Bouclés, lisses ou crêpus ? Et la couleur de peau ? Pas trop foncée ? De type caucasien de préférence ? Et bien sûr doué pour les langues et les études ? Surdoué même ? Au fond, vous voulez un enfant qui ne vous ressemble pas… »

    Pourtant, par bien des côtés, l'enfant ressemble à son père. C'est une calamité. Il aime le théâtre et les livres. Il est souvent au bord des larmes, d'une sensibilité maladive. Il préfère la compagnie des filles à celle des garçons. Il est taiseux et solitaire. Il aime se battre avec ses congénères. Comme lui, il a les yeux verts et le teint hâlé. Il laisse traîner ses slips et ses chaussettes dans tout l'appartement. Etc.

    Depuis toujours, peut-être inconsciemment, Leslie rêvait d'un monde sans père. Il est en train d'advenir. Ce sera un monde pacifié, sans guerre ni violence d'aucune sorte. Un monde enfin purgé de ses excès. Sans prédateurs. Sans agresseurs. Sans tueurs. Sans violeurs. Un monde entièrement dévolu au culte du Bien. Tout ce qui, autrefois, était obscène ou inapproprié aura disparu.

    Un monde enfin égalitaire.

    Mais quel ennui !

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  • Ma vie n'est pas un roman (Jean-Bernard Vuillème)

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    images.jpegÉcrivain et journaliste, Jean-Bernard Vuillème (né en 1950), vit à La Chaux-de-Fonds, mais il a beaucoup voyagé. Écrit entre Cernier, Paris et Berlin, Lucie*, paru en 1995 aux éditions Zoé, est un livre inclassable, comme la plupart de livres de Vuillème, mais intrigant et qui ne cesse de fasciner. Il vaut la peine de le relire — ne serait-ce que pour l'hymne qu'il chante à ce prénom magique — Lucie — qui hante le récit.

    Récit ou roman ? L'écrivain Franz Schötz ne se pose pas la question. Étendue sur le canapé, lisant par-dessus son épaule, Lucie n'a qu'une demande : écris-moi. Qu'il faut entendre dans les deux sens du terme : écris-moi une histoire et écris-la pour moi. Mais Schötz tourne autour du pot : il est en mal d'inspiration, ou du moins de narration. Il aimerait répondre au désir de Lucie, qui lui demande de raconter une histoire, son histoire, leur histoire, mais cela ne vient pas. Il s'échine à décrire un verre de bière, sans y arriver vraiment. Les mots lui font défaut. Le langage le trahit.

    Pourtant, des personnages naissent de sa plume, un peu perdus comme lui, ou abandonnés dans la nuit d'un tunnel. C'est d'abord ce touriste belge à qui un voleur facétieux dérobe ses papiers dès qu'il arrive à Paris. Sans identité et sans le sou, le « prétendu Blondiau » erre dans les rues de la capitale comme un mendiant sans domicile. Ensuite, il y aura Giacomo, un homme qui traverse à pieds le tunnel du Simplon pour rejoindre sa famille. Il marche dans le noir, sa lanterne à la main, en manquant se faire écraser par les convois qui passent à toute vitesse. Ces deux avatars de l'écrivain, l'homme sans identité et le marcheur dans la nuit, ne suffisent pas à Lucie qui en veut plus — non des histoires à dormir debout, mais une histoire vraie, la sienne, la leur, qui soit comme l'enfant qu'elle désire ardemment.

    Vuilleme_Lucie.jpg« Ainsi passais-je mes journées le cul sur une chaise installé dans l'infini virtuel de la littérature à ressasser ce qui fut, inventer ce qui pourrait être et supputer ce qui aurait pu advenir au point que j'en attrapais des fourmis dans les jambes (…) et finalement n'y tenant plus, je me précipitai dans la rue hors de moi-même, et peut-être au-devant de moi, prêt à tout et disposé à rien. »

    Avec l'écrivain Schötz, on pense aux personnages de Kafka ou de Robert Walser, perdus dans un monde dont ils ne connaissent pas (ou feignent d'ignorer) les règles et poursuivis par un destin d'autant plus impitoyable qu'il est aveugle.

    À mesure que le récit progresse, la mystérieuse Lucie se détache du narrateur et l'on comprend alors que le livre qu'il essaie vainement d'écrire sera un livre de deuil et de séparation. « À la fin, je ne saurai plus. J'aurai perdu le goût de dire et je m'accrocherai comme une tique à mon propre sang. Ce livre pourrait être un livre qui se nourrit de son mal, ébauche d'histoires sans fin se reformant comme autant de croûtes successives sur une plaie grattée par habitude. J'enfilerai machinalement des mots sur les lignes tendues à travers les pages et des lambeaux de mémoire suspendus au fil de l'écriture sècheront au vent de l'amnésie. »

    Lucie dicte sa loi, les battements du cœur de Schötz et le rythme de son livre. Mais à la fin elle se rebiffe : « Je ne veux plus être traitée comme un personnage, dit-elle. Ma vie n'est pas un roman. » Vuillème met admirablement en scène le dilemme éternel de l'écrivain : vivre ou écrire, il faut choisir ! En choisissant l'écriture – bribes de conversations, embryons d'histoires, morceaux de fiction, tranches de vécu — Schötz a perdu insensiblement Lucie qui se détache de lui et s'en va élever seule l'enfant qu'il lui a fait.

    L'écriture dense et précise de Vuillème, son humour, sa fantaisie constante et sa tendresse, font de Lucie un livre qu'on n'oublie pas de sitôt. Autopsie d'un amour, projet d'un livre rêvé et avorté, incommunicabilité : il y a de tout cela dans ce texte à tiroirs, qui est aussi une réflexion saisissante sur le couple moderne.

    * Jean-Bernard Vuillème, Lucie, éditions Zoé, 1995.

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  • La fin d'une utopie (Camille Kouchner)

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    Depuis quelques années, en littérature, la mode est aux règlements de comptes. Si possible chez les people. Cela renoue les caisses, souvent vides, des maisons d'édition. L'année dernière, en janvier, c'était le livre de Vanessa Springora, Le Consentement*, qui avait décroché le jackpot, en révélant les manières et les goûts de Gabriel Mazneff (qu'il étalait, d'ailleurs, dans tous ses livres). Cette année, pour la traditionnelle rentrée littéraire de janvier (près de 500 nouveaux romans), c'est Camille Kouchner, fille de Bernard Kouchner et d'Évelyne Pisier, qui mène la course en tête, avec La familia grande**, un texte qui remue beaucoup d'idées reçues et révèle au grand jour un secret bien gardé : le viol, par son beau-père, Olivier Duhamel, de Victor, le frère jumeau de Camille, à l'âge de 14 ans.

    images-1.jpegOn a beaucoup parlé d'inceste — à juste titre — à propos de ce livre. C'est en effet le cœur secret de ce livre écrit avec les tripes pour se libérer du poids d'une longue culpabilité. Camille fut la seule personne à qui Victor confia son secret (le viol) en lui demandant de le révéler à sa mère, tout d'abord, puis, des années plus tard, de n'en parler à personne, car Victor voulait « tourner la page » et construire sa vie loin de ce terrible secret. Mais Camille a passé outre. Ce n'est pas la victime qui parle ici, mais le porte-voix de son frère. 

    Tout le livre tourne autour de ce double bind — cette impossible obligation. Mais l'intérêt est aussi ailleurs, dans la description de cette familia grande, les fêtes, l'excitation des rencontres estivales, l'immense liberté de mœurs et de parole de tous les membres du clan. Car cette famille agrandie et recomposée est d'abord un clan. Pour y entrer, il faut montrer patte blanche, appartenir à cette nouvelle gauche qui deviendra la gauche caviar. Il faut avoir été ancien mao, trotskiste ou stalinien (la mère de Camille fut la maîtresse de Fidel Castro pendant quatre ans). À travers cette gauche libertaire (au pouvoir en France de 1981 à 1995), Camille Kouchner fait le procès de l'utopie communautaire de cette génération qui misait tout sur la liberté absolue (des hommes comme des femmes), qui voulait des enfants, mais se dépêchait de les confier à des nounous (qui les accompagnaient lors des grandes vacances), et qui pensait surtout à gravir les échelons de sa propre carrière. Dans son livre, Camille Kouchner déconstruit cette vision idéale (mais fausse) de la famille agrandie, qui « jouirait sans entraves », dans les rires et la liberté. En ce sens, elle fait le procès de la « pensée 68 », des utopies politiques, mais aussi féministes, « sociétales » liées à cette époque.

    La famille primitive, selon Freud, se construit autour d'un meurtre commis en commun (celui du père). Dans la famille Kouchner-Duhamel, le crime est le viol d'un adolescent par son beau-père — et ce crime devient un secret qui empoisonne la vie de Camille Kouchner. images.pngElle cherche bien sûr à le partager pour se sentir moins coupable, mais avec qui ? Sa mère ? Elle n'y croit pas et accuse sa fille d'être jalouse de l'homme qu'elle aime. Son père ? Il a toujours brillé par son absence, surtout depuis qu'il s'est remarié avec une journaliste vedette de la télévision. La seule à l'écouter, puis à l'encourager à révéler la vérité, c'est sa tante, la comédienne Marie-France Pisier, qui mourra en 2011 dans des circonstances étranges (suicide ?). La mort volontaire hante d'ailleurs cette famille depuis toujours.

    Victor n'a pas voulu poursuivre son beau-père. Le temps a passé. Il y a désormais prescription. Il est trop tard pour la Justice. Mais la littérature permet sinon de punir le coupable, du moins de révéler un secret qui pèse sur les consciences et la vie de nombreuses personnes. En cela, elle remplit sa fonction d'exorcisme.

    * Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020.

    ** Camille Kouchner, La familia grande, Le Seuil, 2021. 

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  • Dans la ville morte (Bernadette Richard)

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    images-1.jpegBernadette Richard est une grande voyageuse. Elle a sillonné les routes du monde avant de revenir à La Chaux-de-Fonds, où elle est née en 1951. Elle a déménagé 58 fois et est impatiente de préparer son 59è déménagement. Elle appartient à cette famille d'écrivains suisses (Cendrars, Bouvier, Ella Maillard) qui ont la bougeotte.

    Son dernier livre nous emmène dans une zone interdite : celle de Tchernobyl, qui qui restera dans les mémoires comme la première et la plus importante catastrophe nucléaire de l'histoire. images-2.jpegExtrêmement bien documenté, Dernier concert à Pripyat*, un roman bref et nerveux, écrit sous forme de chronique, mêle souvenirs personnels (l'auteur a visité les lieux en 2013) et réflexions sur le monde post-apocalyptique. Car Tchernobyl a bien marqué la fin d'un monde (avril 1986) à la fois politique, écologique et économique. On se souvient que la catastrophe (l'explosion du 4è réacteur de la centrale nucléaire) a d'abord été occultée, puis minimisée, avant de disparaître des radars médiatiques.  Le professeur Pierre Pellerin, patron du Service central de protection contre les rayons ionisants (SCPRI), ne disait-il pas que « les nuages de Tchernobyl se sont arrêtés à la frontière française » ? 

    S'étant rendue sur place, Bernadette Richard mène l'enquête, pas seulement comme journaliste, mais surtout comme romancière. Elle nous livre une chronique qui pourrait être une fable contemporaine. Que faire après la fin du monde ? Comment continuer à vivre malgré tout ? ecole_pripyat_Bernadette_Richard_Miralles-768x576.jpgLes personnages de son Dernier concert à Pripyat, tous nés dans la zone et attachés à cette terre contaminée qui est leur mère patrie, décident d'y retourner. Pour explorer leur ville morte. Pour aider ceux qui y sont restés. Pour montrer que la vie et la musique auront toujours le dernier mot. Ils ne sont pas les seuls car, dans la ville abandonnée et interdite d'accès, une vie clandestine s'est développée, avec ses irréductibles, ses pilleurs de ruines, ses nostalgiques du passé. C'est une nouvelle communauté de résistants que Bernadette Richard décrit avec tendresse et brio. Bien sûr, la mort rôde à chaque page. Invisible. Menaçante. Tout, ou presque, est irradié à Pripyat, les êtres comme les objets, la terre comme les arbres. artstreet_tchernobyl_Bernadette_Richard_Miralles-768x512.jpgC'est une folie que de vouloir y habiter ou y retourner. Mais les personnages de Bernadette Richard sont tous fous bien sûr — ce qui les rend touchants et intéressants. Chacun essaie de mener sa barque loin du chaudron maudit de la centrale (qu'on a recouvert d'un immense sarcophage de béton qui se fissure avec le temps). Mais chacun y retourne, parce qu'on retourne toujours sur les lieux de sa naissance, plein de questions, de désirs et de souvenirs.

    Et ce dernier concert, dans la ville morte, a valeur de symbole : malgré la catastrophe, la tristesse de ces lieux dévastés, il est possible de vivre encore et de jouer de la musique, de se réunir et de faire la fête jusqu'aux premières lueurs du jour. Après l'apocalypse, la vie reprend.

    Comme un ultime pied de nez à la mort. 

    * Bernadette Richard, Dernier concert à Pripyat, roman, l'Âge d'Homme, 2020.

    ** Les deux dernières photos illustrant l'article sont des photos de © Bernadette Richard.

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  • Un roman mythologique (Jean-Pierre Rochat)

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    images-1.jpegIl y a une petite musique de Jean-Pierre Rochat dont on suit fidèlement, année après année, livre après livre, les mésaventures drolatiques. On se souvient de l'excellent Écrivain suisse allemand*, paru en 2012, Prix Michel-Dentan 2013, et de Petite Brume**, paru en 2017, qui racontait son amour des animaux et la sinistre mise aux enchères de sa ferme. 

    On retrouve Rochat aujourd'hui, avec Roman de gares***, chassé de chez lui, condamné à marcher dans la montagne avec son petit âne et son baluchon — un conte de Grimm qui lorgnerait du côté de Stephen King. Chacun de ses livres est une tranche de vie, précise, rêveuse, drolatique. Dans son malheur, abandonné de tous, grugé par les nouveaux propriétaires de son domaine, Rochat trouve toujours une lueur d'espoir. On dirait que le destin — facétieux, mais toujours favorable — ne l'oublie pas. Il prend la forme, ici, de rencontres inattendues, deux femmes amoureuses de ses livres, Marianne et Dina, qui sont l'amorce d'un nouveau départ — d'une nouvelle vie, pour ce paysan sans terre à qui seule reste l'écriture.

    images-2.jpegLe talent de Rochat, si rare aujourd'hui, c'est qu'en racontant sa propre histoire, souvent banale et ironique, il trace aussi les bases d'une mythologie. Ce qu'il écrit se donne à lire comme un feuilleton hyper-réaliste (un roman de gare), mais aussi comme un conte fantastique plein de surprises et d'émotions. C'est le roman d'un être émerveillé par l'existence, la nature, les femmes, à qui la mort fait les yeux doux, mais qui se laisse entraîner dans de nouvelles amours improbables. Les femmes qu'il rencontre — et avec qui il vivra quelques bribes de passion torride — ne sont pas libres comme lui, qui a tout perdu. La première est mariée et la seconde séparée, mais encore sous le joug d'un ex menaçant. Rochat décrit magnifiquement, avec une (fausse) candeur naturelle, les étapes de ces idylles passionnées, presque désespérées, dont on sent la fragilité à chaque instant. images-3.jpegCes deux épisodes, au début et à la fin du livre, sont entrecoupés par des évocations autobiographiques de sa jeunesse (sa première fugue, son séjour en maison de correction, son arrivée à la montagne). Cela donne au livre une force et une originalité surprenantes, tout en nuances impressionnistes, sans avoir l'air d'y toucher. 

    * Jean-Pierre Rochat, L'écrivain suisse allemand, éditions d'autre part, 2012.

    ** Jean-Pierre Rochat, Petite Brume, éditions d'autre part, 2017.

    *** Jean-Pierre Rochat, Roman de gares, éditions d'autre part, 2020.

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  • Tuer le Maître (Olivier Chapuis)

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    detail_blonaysan.jpgIl y a quelque chose d'œdipien dans le dernier livre d'Olivier Chapuis, Balles neuves*, qui est centré sur la passion (et la détestation) de Roger Federer. À vrai dire, une passion dévorante et (auto)destructrice. Dans ce livre à tiroirs, il s'agit bien de tuer le Maître, Rodgeur en personne, responsable du malheur d'Axel Chang, le personnage principal du récit en abîme. 

    Le narrateur — coaché par BK, un écrivain alémanique à succès — se lance dans l'écriture d'un texte qui met un peu de temps à démarrer. On fait la connaissance de Marie, l'épouse d'Axel, des trois enfants du couple, des familles réciproques (curieuse soirée passée avec la belle-famille Dubochet, pas encore Prix Nobel, à admirer les coups géniaux de RF) Federer-AO-2020-11-696x464.jpeget, bien sûr, du héros lui-même, Axel Chang, qui est chef de rayon des appareils électro-ménagers d'un grand magasin. C'est un anti-héros qui mène une vie banale, sans surprise et sans émotions. Mais peu à peu le drame se noue autour du Maître, précisément, adoré par Marie (« quel homme, ce RF ! ») et abhorré par Axel qui ronge son frein en se cachant dans la cuisine. Cette faille infime va s'élargir au fil du livre et provoquer même la séparation du couple. Le récit de cette déchirure est bien mené, avec force détails et épisodes symboliques. Manque, peut-être, dans ce récit trop lisse, un peu de théâtralisation (c'est d'ailleurs le reproche que fait au narrateur le coach littéraire).

    images-2.jpegIl ne faut pas déflorer la fin de ce texte tout en effets de miroir. Disons seulement qu'il progresse logiquement vers son terme, en accomplissant son mot d'ordre : tuer le Maître. Mais de quel maître s'agit-il ? Aux yeux du monde, RF n'est plus un homme, même plus un maître. C'est une icône universelle qu'on ne peut briser de ses mains. Intouchable. Éternelle. Et comment tuer le Maître sans se tuer soi-même ? C'est la morale de ce roman fort bien écrit par Olivier Chapuis qui explore parfaitement les deux faces de la gloire, mais aussi de l'amour et de la haine.

    Un livre à mettre sous le sapin !

    * Olivier Chapuis, Balles neuves, BSN Press, 2020.

     

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  • Rendons grâce au Covid !

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    images-1.jpegRendons grâce au Covid-19 : il nous aura beaucoup crétinisés !

    Mais aussi infantilisés. Et encore culpabilisés.

    Nous seulement on nous a pris pour des enfants, indociles et stupides, mais on nous a fait comprendre, par des conseils qui se sont transformés en menaces, que si l'on est malades, c'est un peu de notre faute, quand même, parce que l'on n'a pas appliqué les sacro-saints gestes-barrière.

    Le Covid-19 — c'est-à-dire son traitement par les autorités politiques et sanitaires (qui sont les mêmes depuis 9 mois) — nous aura aussi appris à faire une distinction fondamentale entre ce qui est essentiel et ce qui ne l'est pas. Distinction d'abord politique, économique et idéologique.

    D'un côté, l'essentiel, donc : le télétravail, les diverses administrations, les magasins d'alimentation (surtout les grands), les transports en commun, les coiffeurs et les tatoueurs, etc. Tout ce dont ne peut se passer.

    De l'autre, l'inessentiel : les cafés et les restaurants, les manifestations sportives et, bien sûr, tout en bas de la liste, les théâtres, les cinémas, les concerts de musique, etc. Tout ce dont on peut facilement se passer. Autrement dit, le superflu.

    Ce que les pires idéologues de droite comme de gauche n'avaient jamais même songé à proposer, le Covid-19 l'a réussi du premier coup.

    Chapeau ! 

    On savait depuis longtemps le désintérêt des politiques pour la culture (au sens large du terme) qui, pourtant, occupe beaucoup de gens et représente une source importante de revenus. Mais un tel mépris, qui aurait pu l'imaginer ?

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  • Lucie fair ou Lucie fer

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    par Pierre Béguin

    9791032102497.jpgMême si Les Fleurs du Mal en sont une référence récurrente, c’est à d’autres fleurs, en l’occurrence Les Fleurs bleues, que m’a fait songer tout d’abord le dernier roman de Jean-Michel Olivier: comme celui de Raymond Queneau, Lucie d’enfer (c’est son titre) est pavé de références littéraires. Il se construit sur elles, il se développe par elles, il s’éclaire grâce à elles. A tel point que le lecteur – du moins ce fut mon expérience – croit en débusquer là même où l’auteur, peut-être, n’avait pas l’intention d’en mettre.

    Voilà pour les références implicites. Mais il y a les références explicites. Et là, c’est avant tout aux femmes de Nerval que l’auteur genevois nous renvoie, à Aurelia, à Sylvie et aux Filles du feu qui, à l’image d’une fameuse scène de Sylvie, font une véritable ronde tout au long du livre.

    Jean-Michel Olivier va-t-il nous rejouer la partition du narrateur romantique obsédé par l’image évanescente, inaccessible, chimérique de la femme mystérieuse, multiple, comme Nerval fut obsédé par le souvenir de l’actrice Jenny Colon? Qu’on se rassure, ce n’est pas le style de la maison, et c’est très bien ainsi. 

    Certes, tout comme l’Adrienne de Nerval, celle d’Olivier, d’une certaine manière, entre aussi en religion. Mais ce ne sont ni le même Dieu ni les mêmes prières. En voici le portrait, assez truculent: «Depuis six mois, je vivais avec Adrienne, la directrice d’un journal féminin, très belle, très névrosée (j’aime la juxtaposition des deux adjectifs qui dit tout en deux mots: c’est aussi cela le travail d’écrivain). Pas un jour sans une nouvelle indignation, une bonne cause à défendre, une invitation à manifester. Elle se rechargeait en s’opposant. Une vraie pile colérique.» Son credo? Changer les hommes! Un travail de longue haleine: «des manifestations, des attaques répétées contre la virilité, les privilèges masculins, l’inégalité entre les genres. Aux yeux d’Adrienne, d’un bleu profond et mystérieux, il suffirait que les hommes soient des femmes, qu’ils abandonnent cette culture du phallus qui leur pèse et ne mène nulle part. Faisons la grève des utérus! lança-t-elle un jour, farouche et enjouée. Célébrons l’abstinence, la sororité, le fétichisme, la sodomie, la zoophilie et l’avortement! Ne laissons pas pénétrer dans nos vagins une seule goutte nationale catholique...”»

    Le discours semble réaliste. Cependant, on le comprend, on évolue en pleine parodie. Et avec les autres femmes du narrateur itou. Ainsi d’Aurélie qui, comme l’Aurelia de Nerval, est une actrice de renom, mais qui préfère aux rôles d’oie blanche les rôles de salopes et de tueuses sans coeur. Quant au sexe, «l’égalité au lit ne la faisait pas bander. Elle préférait le fouet et les menottes. Dans l’amour, elle aimait prendre les rennes, puis les lâcher, puis les reprendre...»

    Ainsi également de Sylvie, «une étudiante en lettres qui travaillait à une thèse sur Michel Leiris intitulée La Littérature et le Mâle. Elle voulait déconstruire tous les stéréotype de la domination masculine, déjà bien mis à mal par Leiris et Bataille, et montrer que la femme – tantôt victime, tantôt martyre ou tantôt actrice d’un jeu de dupes – incarnait désormais l’unique espoir de rédemption pour une humanité à la dérive. C’était une féministe qui détestait les femmes. Elle était d’une jalousie féroce, territoriale comme un pitbull». Même si, comme chez Nerval, Sylvie et Adrienne sont en concurrence, on est bien loin de la jeune dentellière du village et de la châtelaine religieuse des Filles du feu. On évolue à rebrousse-poil, dans le politiquement incorrect. C’est jouissif, et c’est bien là que doit se positionner un écrivain digne de ce nom.

    Mais la figure dominante, obsédante, est celle de Lucie, une jeune fille rencontrée durant les années de collège, aux allures de Françoise Hardy ou de Joan Baez, et aux «yeux couleur pervenche brillants et clairs comme s’ils sortaient d’un bain de larmes». «Pendant longtemps, précise le narrateur, j’ai murmuré son prénom à mi-voix, comme une obscénité joyeuse. J’aimais cette vibration dans mes mâchoires, ces deux syllabes lumineuses et liquides entre mes dents serrées: Lu-cie.» 

    Il n’est pas le seul. Tous les collégiens tournent autour «comme des guêpes». Les professeurs eux mêmes ne sont pas insensibles. Mais Lucie est farouche, libre, inaccessible. S’il en est fou amoureux, le narrateur, un nommé Simon, une sorte de double littéraire de l’auteur déjà aperçu dans Passion noire, devra se contenter, dans des scènes assez cocasses, d’ersatz dérisoires de sexe ou, au mieux, de coitus interruptus. Sauf que, selon un schéma également développé dans Passion noire, d’égérie, Lucie va peu à peu se transformer en diablotin(e) pour construire l’enfer de notre pauvre narrateur. Pour Jean-Michel Olivier, décidément, dans les relations amoureuses hommes-femmes, les victimes ne sont pas celles que le féminisme décrit, ni les bourreaux ceux que le féminisme décrie.

    Le roman se construit sur quatre chapitres, chacun correspondant à une rencontre – fortuite ou non – entre Lucie et le narrateur, à une époque – l’odyssée de Lucie se déroulant sur environ 25 ans – et à un lieu – de Genève à Montréal en passant par l’Ecosse, jusqu’à la scène finale, dans le Jura, au nom évocateur, Les Enfers. 

    A chaque chapitre, à chaque époque, à chaque rencontre, on assiste, selon le schéma de la parodie, à une dégradation de la relation, et à un renversement des rôles. De soupirant éperdu, Simon devient poursuivi effrayé. Mais dans toutes les situations, c’est toujours Lucie qui mène le bal, qui impose sa volonté contre celle de Simon, comme Marie l’imposait déjà dans Passion noire. C’est là la faiblesse de l’homme.

    Et cela, même si Lucie, à chaque chapitre, perd un peu de son pouvoir d’attraction. A Montréal déjà, «Lucie a pris un peu de poids. Sa taille n’est plus aussi fine. Et ses seins sont plus lourds». Mais pour Simon, toujours amoureux, elle reste aussi désirable qu’elle l’était à l’adolescence. En Ecosse, c’est pire: «Lucie avait beaucoup changé. Ses cheveux sombres, coupés courts, étaient semés de filaments d’argents. Son visage s’était creusé; son corps très amaigri». Là, c’est elle qui se jette sur Simon qui, lui, en éprouverait plutôt de la répulsion. Aux Enfers, le changement est encore plus frappant: «Comme Lucie a changé! Ce n’est plus la madone du collège qui se donnait des airs de Françoise Hardy avec ses cheveux longs et sombres, ni celle que j’ai revue à Montréal en 2012, ni celle enfin de l’île de Skye...» Bref, Simon, c’est Frédéric Moreau revoyant Madame Arnoux dans l’épilogue de L’Education sentimentale

    Quant au sexe, à chaque rencontre, ce sera un échec. A l’adolescence, Lucie s’étant fait mordre par une vipère, Simon doit se contenter de sucer, embrasser, lécher la plaie ouverte avec, pour seule sensation, pour unique extase, le goût du sang métallique et du venin qui se mélangent. 

    A Montréal, enfin, il touche au but, si l’on peut dire: «Je guide sa main droite vers mon sexe. Elle se laisse faire docilement et sa respiration s’accélère. Je vais entrer en elle très lentement, très doucement, quand quelqu’un se glisse dans le lit. C’est Léo, son fils, qui n’arrive pas à dormir...» Et Simon, à nouveau frustré, devra se satisfaire toute la nuit du râle de contentement de l’enfant suçant le sein de sa mère. Encore raté!

    En Ecosse, c’est pire, même si, cette fois, c’est Lucie qui prend les devants: «Elle me plaqua contre le mur, colla ses lèvres contre les miennes si brutalement qu’elle me fit mal. Elle glissa son genou entre mes jambes, mais je ne bandais pas». Se faisant plus entreprenante, Lucie amorce une fellation. Simon sent enfin son désir reprendre force: «Soudain, un bruit se fit entendre. Une silhouette se dessinait, là-bas, sur les vitres sales du hangar. Dans la lumière brumeuse, un homme tenait quelque chose à la main – une fourche?» Un beau symbole phallique – ou diabolique – pour une nouvelle interruption… et un nouvel échec. 

    Aux Enfers, Jean-Michel Olivier pousse l’ironie encore plus loin: dans une scène de balade à cheval qui n’est pas sans rappeler celle où Rodolphe Boulanger va enfin posséder Emma Bovary, Lucie emmène Simon dans une forêt. Mais, contrairement à Rodolphe qui atteint parfaitement son but, contrairement à Emma qui rêvasse encore toute émerveillée au bord de l’étang, pour Simon et pour Lucie, ce sera encore un échec: «Lucie se rhabilla. La magie s’était dissipée. Nous remontâmes en selle». C’est là toute l’ironie: avec Lucie, Simon n’aura connu que l’enfer sans jamais avoir goûté au paradis. 

    La dernière scène est une parfaite métaphore de cette relation: sous l’injonction de Lucie, Simon creuse une fosse, soit disant pour y déterrer des nids de guêpes. Il n’y trouve d’abord qu’un vieil exemplaire des Fleurs du Mal ouvert sur un poème évocateur, les Bijoux

    «La très chère était nue, et, connaissant mon coeur,

    Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,

    Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur,

    Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Maures...»

    Creuse encore! lui ordonne Lucie. 

    Finalement, Simon tombe sur un morceau de crâne humain. Le cadavre du dernier mari de Lucie ou, comme Hamlet, la vision de son double?

    Moi, c’est à Mallarmé que j’ai songé: 

    «… et plus las sept fois du pacte dur 

    De creuser par veillée une fosse nouvelle 

    Dans le terrain avare et froid de ma cervelle 

    Fossoyeur sans pitié pour la stérilité...»

    La quête de la femme idéale, la soumission à la muse, dût-elle se conclure par l’obéissance à la Gorgone, ne débouche que sur du vide, sur un terrain stérile, dans une fosse où l’on ne peut que contempler sa propre mort.

    De toute évidence, Jean-Michel Olivier s’est beaucoup amusé à écrire ce roman parodique qu’il définit comme un «conte noir», à la manière des Contes cruels de Villiers de l’Isle Adam. Un amusement qu’il sait faire partager. Un mot peut à lui seul résumer notre sentiment à cette lecture: jouissif!

    A ne manquer sous aucun prétexte!

    * Jean-Michel Olivier, Lucie d'enfer, éditions de Fallois, 2020.

  • Lucie, incandescente fille du feu

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    Un livre ne vit pas tout seul. Il suppose une écoute, un regard bienveillant, l'œil éclairé d'un lecteur qui cherche son chemin dans ses pages quelquefois tortueuses. Lucie a de la chance : deux grands lecteurs se sont penchés sur son berceau, Francis Richard et Daniel Fattore. Leurs mots me vont droit au cœur. Qu'ils soient ici remerciés.

    Je me permets de reproduire le texte de Daniel Fattore, publié sur son extraordinaire blog (http://fattorius.blogspot.com) qui réserve de multiples et agréables surprises.

    « Ces Filles du feu à la Nerval, nommées Sylvie ou Adrienne et auxquelles le narrateur de Lucie d'enfer se frotte, ce sont ses compagnes de vie. Des personnages secondaires, paradoxalement: Simon, le narrateur du tout dernier opus de Jean-Michel Olivier, place au centre de sa vie Lucie, objet d'un amour jamais déclaré mais source de feux mal éteints, beau personnage de femme à jamais libre, troublante et lumineuse. 

    9791032102497.jpgLucie d'enfer ? Quelle splendide manière, pour l'écrivain, de revisiter le motif de la sorcière, repris par un certain féminisme! Le lecteur découvre en Lucie une femme libre et envoûtante, omniprésente aussi. C'est aussi une femme proche de la nature, qui connaît les simples et paraît dialoguer avec les animaux sauvages. Sa beauté troublante fait d'elle une tentatrice, et il se trouve que ses conjoints sont tous décédés dans des circonstances ambiguës. Diable de femme, dont le nom rappelle immanquablement Lucifer! Pelletant dans un patelin du Jura suisse nommé "Les Enfers" en fin de roman, Simon l'enchanté ne creuse-t-il pas sa propre tombe? La question reste ouverte...

    Qui est Simon, d'ailleurs? Le lecteur fidèle de Jean-Michel Olivier sera tenté de penser qu'il s'agit d'un alter ego de l'écrivain, d'autant plus que Simon est lui-même auteur – d'ailleurs, si Jean-Michel Olivier a écrit "Après l'orgie", Simon est l'auteur de "Après la fête". Parlant à la première personne, il véhicule des thèmes et regards chers à l'auteur. Il y a par exemple cette manière proprement visuelle d'approcher le monde, affirmée dès ce premier paragraphe du livre, qui évoque une aversion pour les blondes platines du cinéma. olivierenfant.jpgL'évocation des "écrivains de la photographie", en page 48 (Walter Benjamin, Roland Barthes, Susan Sontag), abonde en ce sens. Cet aspect visuel, l'écrivain Jean-Michel Olivier l'a aussi abordé sous un autre angle, familial et franchement biographique cette fois-là, dans "L'Enfant secret". D'ailleurs... en évoquant Léo, le frère jumeau de Lucie, sur son tricycle (page 124), n'évoque-t-il pas par ricochet la photo choisie par l'éditeur pour la couverture de la dernière édition de "L'Enfant secret"?

    Les références artistiques sont légion dans Lucie d'enfer, faisant de ce livre un conte noir d'essence à la fois musicale et littéraire. Il y a tant de chansons citées, d'autant plus que Simon, le narrateur, est de cette génération branchée sur les interprètes de sa jeunesse vécue au temps de la chute du mur de Berlin. 51nPEZM176L._SX346_BO1,204,203,200_.jpgEt au travers du premier conjoint de Lucie, il y a le piano classique, un motif récurrent chez Jean-Michel Olivier puisqu'il occupe déjà une place de choix dans "La Vie mécène". Mais la musique, exigeante maîtresse, peut aussi être un échec, poussant en particulier le personnage de Sylvie à montrer ce qu'il est: une jeune égocentrique peu intéressée par la situation de son compagnon (en détresse et qui couche chez une autre femme).

    C'est d'ailleurs au travers des personnages des compagnes régulières de Simon que l'auteur joue sur la corde satirique qu'on lui connaît en tout cas depuis "La Vie mécène". Nous avons ainsi une Adrienne parfaitement au fait de la doxa féministe, caricaturée comme il se doit: comment Simon peut-il vivre avec une telle personne... et comment Adrienne peut-elle vivre avec un homme? Et là, on pense à certain personnage de "Carlota Fainberg" de Carlos Muñoz Molina, jouant avec les slashes et la rhétorique pour se positionner à la pointe du féminisme... Plus profondément, le thème du politiquement correct semble trouver racine dans les évocations récurrentes de Jean-Jacques Rousseau dans "Lucie d'enfer" – qui contribuent aussi à l'ancrage genevois du livre.

    Enfin, une fois de plus, l'écrivain invite ses lecteurs à dépoussiérer quelques fantômes – le mot est omniprésent dans Lucie d'enfer, et récurrent dans les titres des livres de Jean-Michel Olivier. Simon peut dès lors être vu comme un écrivain qui assume d'être hanté par quelques fantômes, assez passivement d'ailleurs: ils s'imposent à lui lors d'une manifestation où sont invités d'anciens élèves, et lorsque le fantôme s'appelle Lucie, il accepte de faire ses quatre volontés, par exemple en payant sa caution pour qu'elle puisse sortir d'une prison irlandaise. Fantômes du passé, êtes-vous donc maîtres du présent de chacun? Et qu'en est-il de Lucie et de ses hommes, disparus mais omniprésents?

    Sous la forme d'un "conte noir" gorgé de références littéraires et artistiques, Jean-Michel Olivier, fidèle à lui-même et à ses... fantômes, offre avec Lucie d'enfer un roman troublant, privilégiant les déformations de la vision du monde que favorisent l'alcool et les années qui filent. A moins que ce ne soit la vision, à la fois simple et incandescente, d'une femme nue comme Eve en pleine nature. »

    Jean-Michel Olivier, Lucie d'enfer, Paris, Editions de Fallois, 2020.

  • Prix Édouard-Rod 2020 à Alain Bagnoud

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    thumbnail-6.jpegComme chaque année, le Prix Édouard-Rod a été remis à un écrivain romand pour une œuvre qui a marqué les esprits et séduit les six membres du Jury (Mousse Boulanger, Jördis Girault, Corine Renevey, Jean-Dominique Humbert, Olivier Beetschen et Jean-Michel Olivier, Président). Cette année, le Prix Rod, soutenu par la municipalité de Ropraz et les communes du Jorat, a été attribué à Alain Bagnoud pour son beau roman La Vie suprême (éditions de l'Aire, 2020). Voici quelques extraits de ma laudatio. 

    Alain Bagnoud est né en 1959 à Sierre, puis a vécu à Ollon jusqu'en 1978, avant de venir s'installer à Genève. Je l'ai lu pour la première fois en 1989, avec ses Épanchemnts indélicats, un livre qu'il a écrit avec Jean Winiger. Puis les livres se sont enchaînés, en alternant romans, biographies, essais, textes brefs et ce qu'on appelle aujourd'hui, faute de mieux, autofictions.

    On dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition. Le jour du Dragon*, roman paru en 2008, nous démontre le contraire.

    images-4.jpegComme certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une seule journée, une vie entière. Pas n'importe quelle journée et pas n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les transgressions.

    Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus reculés. Car personne n'est à l'abri de l'Histoire.

    Enrôlé comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va vivre cette journée comme un parcours initiatique.

    images-1.jpegC'est d'abord le sentiment — douloureux, puis exaltant — d'échapper aux griffes de sa famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui, c'est-à-dire d'être libre.

    Comment briser les chaînes de l'enfermement familial?

    Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie. C'est la première leçon de ce jour décisif.

    Mais tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées comme celles d'un mille-feuilles.

    La famille, donc, déjà omniprésente dans La Leçon de choses en un jour, premier volet de cette autobiographie rêvée, paru en 2006. Mais aussi la religion puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène. Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des chemins de traverse.

    Car au centre du livre, très bien décortiqué, il y a le malaise, déjà, d'« une existence médiocre, insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (…) Un magma instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais infructueusement. »

    Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés.

    thumbnail-1.jpegDans le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés, il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la famille ou le groupe.

    Ce trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent, refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps.

    Qui peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques et morales?

    Pas la famille en tout cas, ni les copains.

    Les filles alors?

    Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive, et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte. Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.

    Le livre se termine en musique.

    Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragon, of course !

    Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis. Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies.

    Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social. 

    L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour danser le slow le plus long (en général « Hey Jude ! », plus de 7 minutes). C'est l'expérience ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux tour de force.

    Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour, la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.

    images-5.jpegDeux mots, encore, sur Rebelle***, un roman dense et complexe qui revisite les années 70, le quatorzième livre d'Alain Bagnoud, paru il y a trois ans.

    Tout commence, ici, dans un bistrot valaisan, où le nouveau venu (Jérôme Saint-Fleur, un journaliste à la dérive) est tout de suite intégré à la communauté bruyante, joyeuse et avinée des piliers de bar. C'est en sortant du bistrot, la tête levée vers la Grande Ourse, sa bonne étoile, que Jérôme va tomber sur Bob Marques, un guitariste de blues, qui était son idole, autrefois.

    Cette rencontre — à la fois retrouvailles avec sa jeunesse perdue et besoin de reconnaissance — va bouleverser sa vie dans les mois qui vont suivre.

    Le roman de Bagnoud est construit sur une série de rencontres et d'interrogations. Autour de cette ancienne gloire du blues gravitent deux femmes, Marylou et Carole. Tandis que la première ne quitte pas Marques d'un pas, la seconde aime les marches en montagne et fréquente assidûment une secte (qui fait penser, bien sûr, à l'Ordre du Temple Solaire). Jérôme est invité à jouer de la guitare avec Marques. Le résultat est concluant. Une tournée est organisée. Jérôme est parvenu à se faire reconnaître de son idole, ancienne figure paternelle.

    Et désormais le roman touche à son centre névralgique : la recherche du père.

    En bon journaliste, Jérôme va poursuivre son enquête sur le terrain. Il ne va pas tarder à retrouver deux anciens compagnons de sa mère : Joseph Dalin et Frank Rivet. Le premier, après avoir été prof, est écrivain et le second est un politicien en vue qui semble avoir renié les idéaux de sa jeunesse.

    L'un et l'autre pourraient être le père que Jérôme n'a pas connu…

    Cette enquête, on le voit, qui est une quête des origines, tourne entièrement autour d'un personnage mystérieux : Luce, la rebelle indomptable, qui voulait un changement de vie total. « Des fleurs, de l'herbe et de la musique. » Luce est la mère de Jérôme et vit à l'écart du monde.

    Devenue artisane, elle a coupé les ponts avec son passé contestataire — et ses anciens amants. Jérôme l'oblige à remuer les braises, à s'expliquer, à révéler les secrets qu'elle garde jalousement. On revisite ainsi les belles années du Flower Power, la liberté, les utopies. Même si le mouvement a été rattrapé par la réalité du monde de l'argent (le libéralisme, la globalisation), les rêves qu'il a semés ne sont pas totalement oubliés.

    Roman dense et complexe, Rebelle poursuit une quête de vérité qui est d'abord une interrogation des origines : si la mère est unique et prend beaucoup de place, les pères (imaginaires) sont nombreux et se bousculent même au portillon (Marques, Dalin, Ravet, Kapoff) !

    On retrouve certains de ces thèmes dans La Vie suprême, le dernier roman d'Alain Bagnoud, qui reçoit aujourd'hui le Prix Edouard-Rod.

    L'histoire de ce texte est particulière puisque, à en croire l'auteur, il est extrait d'un roman plus vaste, pas encore terminé, dont il constituait un chapitre, comme mis en abîme. Un long chapitre basé sur les confidences d'une arrière-arrière grand-mère, mais un chapitre parfaitement indépendant, car il se suffit à lui-même.

    Un personnage controversé, et fascinant, est au cœur de cette Vie suprême.

    images.jpegC'est Joseph-Samuel Farinet, le fameux faux-monnayeur glorifié par Ramuz. Bagnoud lui a déjà consacré un livre en 2005, Saint Farinet, dans lequel il s'amuse à déboulonner la statue de ce personnage de rebelle, hors-la-loi, contrebandier, sorte de Robin-des-Bois valaisan. Il en remet une couche dans La Vie suprême en donnant la parole, cette fois, à un autre marginal, Besse, qui cherche à se faire enrôler par Farinet, le fascinant aventurier qui rôde dans la région.

    Dans ce récit aux fortes intonations ramuziennes, on retrouve l'amour de Bagnoud pour cette terre valaisanne qui nourrit presque tous ses livres — ce qui est logique pour un fils de vigneron !

    Même ancrage local, mêmes rivalités claniques, même rejet de la différence.

    Le poids des traditions est écrasant. Chaque vie semble tracée d'avance par un destin aveugle et injuste. Le petit monde des villages, encerclés par des montagnes infranchissables, semble à jamais fermé sur lui-même.

    Pourtant, le personnage central, Besse, aspire à autre chose.

    Il aspire à la vie suprême.

    Qu'est-ce à dire ?

    Une vie libérée de la gangue des coutumes, mais non dépourvue d'idéal. Une vie qui à la fois permette à Besse de sortir de sa condition de pauvre, d'enfant « né tout en bas », presque sans terre, avec une seule vache et un potager, qui le condamne aux marges du village, et de réaliser ses rêves — c'est-à-dire de partir à la découverte du monde.

    En réalité, Besse n'est pas seul, car il y a Laurence (« la fille Puenzier »), elle aussi réjetée pour avoir « été avec un garçon ». Laurence, honte de la famille, méprisée par le village, contrainte de se cacher, de raser les murs ou de marcher tête baissée quelques mètres derrière ses parents pour aller s’agenouiller à l’église sur la marche qui mène à l’abside.

    On le voit : La Vie suprême, c’est l’histoire de ces deux solitudes, destinées à se rencontrer et à s’unir pour se frayer, en dépit du mépris et des humiliations, un chemin vers une existence animée de rêves légitimes.

    Autrement dit : la vie suprême.

    thumbnail-4.jpegPour saluer cette vie suprême, je suis très heureux de remettre le Prix Édouard-Rod 2020 à Alain Bagnoud, qui a encore beaucoup de beaux et bons livres à écrire !



    * Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.

    ** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.

    *** Alain Bagnoud, Rebelle, roman, éditions de l'Aire, 2017.

    **** La Vie suprême, roman, l'Aire, 2020.

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  • Lucie d'enfer

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    Le 4 novembre, dans toutes les bonnes librairies, un conte noir qui débute à Genève et emmène le lecteur au Canada, en Ecosse, puis dans les Franches-Montagnes.

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  • L'horizon d'une quêteuse de vent (Bernadette Richard)

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    119603558_3346634788776959_4193386225546742826_n.jpgIl y a des pépites dans le dernier recueil de nouvelles de Bernadette Richard (Prix Rod 2018), intitulé L'Horizon et après*. Vingt-cinq textes écrits de 1992 à aujourd'hui, certains publiés dans des revues, d'autres parfaitement inédits. On y retrouve les thèmes chers à cette graphomane chaux-de-fonnière : le désir d'ailleurs, la solitude, les destins fracassés, les amours impossibles, la séduction, la fuite. La langue est belle, musicale, singulière. 

    Le livre s'ouvre sur une réflexion saisissante sur la ligne, celle du destin comme des convenances, celle du désir comme de l'imaginaire. Une nouvelle qui date de 1993 (publiée au Canada) et qui n'a pas pris une ride. La narratrice, aimantée par le désir d'ailleurs, cherche à atteindre l'horizon — encore une ligne imaginaire. Plus loin, c'est le « beau mec » en voiture de sport, fasciné par une femme fatale, qui achèvera sa course dans un précipice, victime de ses fantasmes. Plus loin encore, une femme marche en plein désert, en plein soleil, à la recherche d'un mirage qui pourrait être elle-même.

    images-3.jpeg« Je ne suis plus que carcasse, souffle-t-elle, privée de corps, de chair frémissante, bientôt squelette ambulant. Et je ne me suis aperçue de rien. »

    Le ton général est plutôt sombre, un peu désabusé, toujours empreint d'une ironie mordante. Les hommes n'en sortent pas indemnes, ni les femmes, d'ailleurs. Seuls les chats, dans cette satire sociale très réussie, tirent élégamment leur épingle du jeu, toisant l'agitation humaine avec philosophie. La nature est également célébrée dans plusieurs nouvelles — peut-être est-ce elle qui garde l'horizon ?

    Une mention particulière pour les dessins qui accompagnent chacune des nouvelles de ce recueil, nouvelles agrémentées d'une splendide lettrine. Aeschlimann_Dessin_miralles_2-715x1024.jpgIls sont l'œuvre de Catherine Aeschlimann, une vieille complice de Bernadette Richard, qui donne chair et vie aux textes eux-mêmes et les prolongent plutôt qu'ils ne les illustrent. Une belle complicité artistique !

    * Bernadette Richard, L'Horizon et après, nouvelles, Torticolis et Frères, La Chaux-de-Fonds, 2020.

    Lien permanent Catégories : all that jazz, livres en fête 0 commentaire
  • Un éloge bouleversant (Mariia Rybalchenko)

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    Le COVID-19 aura fait beaucoup de victimes, dans les EMS bien sûr, mais aussi dans les salles de cinéma et de théâtre, les festivals et les concerts, le monde de l'édition. Les livres parus fin février, puis en mars-avril ont été fauchés net par le virus. Heureusement, ils ont une seconde vie, en librairie et en ligne, et on peut toujours se les procurer.

    images.pngC'est le cas d'un magnifique petit livre, Éloge érotique de Richard M.*, écrit par Mariia Rybalchenko, une jeune étudiante ukrainienne venue suivre à Paris des cours de philosophie hébraïque. Même si le titre, un peu accrocheur, ne rend pas justice au roman lui-même, ce livre est une des très bonnes surprises de cette année.

    C'est une histoire d'amour, impossible bien sûr, entre deux solitaires, deux exilés, Mariia et Richard, 22 et 66 ans, teintée de mélancolie et de désir. Un désir fou qui donne au livre un ton charnel et désespéré. Ils se rencontrent chez une amie, puis Mariia prend les devants. Et très vite ils entrent dans une intimité étrange, de chair et de lectures, de promenades et de longues discussions. La rencontre entre deux solitudes.

    images-4.jpegComme on sait, Richard M. — autrement dit Richard Millet — est aujourd'hui l'écrivain maudit par excellence. Auteur de nombreux livres remarquables, comme Ma vie parmi les ombres** ou Le goût des femmes laides***, il a été mis au ban de la bonne société littéraire germanopratine en publiant, en 2012, Langue fantôme, suivi de Éloge littéraire d'Anders Breivik****. Tout le monde bien-pensant lui tombe dessus, le pauvre J.M.G. Le Clézio comme la terrible Annie Ernaux, qui signent à cette époque une assez infâme lettre ouverte. Résultat de la curée : Richard Millet est chassé de Gallimard où il était directeur littéraire. Ce qui ne l'empêche pas de continuer à publier, surtout chez Léo Scheer et Pierre-Guillaume de Roux, son extraordinaire Journal, ainsi que d'autres textes importants. Sans conteste, Millet figure parmi les écrivains français les plus importants d'aujourd'hui.

    mariia rybalchenko,richard millet,pierre-guillaume de roux,roman,amour,littératureTout cela, Mariia ne le sait pas. Elle n'a encore rien lu de Richard M. Mais les livres sont des passerelles, et parfois aussi des écueils. L'amour (le désir, la solitude, le silence) tisse des liens qu'elle restitue dans une langue (le livre est écrit en français!) à la fois précise et sensuelle, d'une très grande musicalité. C'est la chronique d'un amour impossible (Richard s'extasie sur la jeunesse de Mariia et se lamente sur sa vieillesse), qui passe par les corps et les mots, sans jamais être scabreuse, ni tape-à-l'œil. Tout sonne juste dans ce roman qui entraîne le lecteur de la Mer Noire à Paris, de la Corrèze à Kiev, dans un chassé-croisé charnel et lyrique (pour ne pas dire mystique).

    Une très belle surprise de lecture !

    * Mariia Rybalchenko, Éloge érotique de Richard M., roman, éditions Püierre-Guillaume de Roux, 2020.

    ** Richard Millet, Ma vie parmi les ombres, roman, Folio.

    *** Richard Millet, Le Goût des femmes laides, roman, Folio.

    **** Richard Millet, Langue fantôme, essai, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012).