Ecrivain de la comédie romande

  • Amiel et ses femmes (Corinne Chaponnière)

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    images.jpeg« J'ai depuis longtemps pris le chemin qui ne mène à rien. » 29 septembre 1860.

    Sans doute Henri-Frédéric Amiel, le diariste le plus célèbre du monde, a-t-il réalisé, trois ans après la publication de Madame Bovary, le vœu secret de Gustave Flaubert : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible... » Ce parfait contemporain de Flaubert, mais aussi de Baudelaire, de Dostoïevski et de Melville (tous nés en 1821) nous a donné le journal intime le plus riche et le plus fascinant de la littérature (près de 17'000 pages, publiés en 12 volumes par les éditions de L'Âge d'Homme).

    images-5.jpegQuand Amiel commence à écrire son journal, c'est pour noter quelques faits saillants de sa vie, parfois infimes : une sorte de journal de bord qui tient lieu d'aide-mémoire et de vademecum à un jeune homme qui cherche son chemin. Mais très vite ce journal grossit, s'approfondit, devient un fleuve aux remous effrayants qui emporte le diariste dans une forêt de réflexions personnelles et de questionnements incessants. Au point que ce journal, qui devait servir d'aide-mémoire à sa vie, devient une œuvre à part entière. Amiel n'écrit plus pour rendre compte de sa vie (assez pauvre et banale, disons-le), mais il vit pour écrire son journal : c'est désormais un rendez-vous essentiel de ses journées. À peine rentré chez lui, au retour d'une visite à l'une de ses nombreuses amies, il lui faut coucher par écrit non seulement le déroulement de cette visite, mais encore les questions qu'il se pose, morales, amoureuses, philosophiques, etc. Autrement dit, Amiel se fait l'arpenteur de l’intime autant qu’un infatigable promeneur de nos campagnes genevoises ou vaudoises (comme Rousseau, la pensée lui vient en marchant), avec quelques détours par Berlin et l’Allemagne ou la France des philosophes et des poètes, mais guère plus.

    Les grands écrivains ne s'y sont pas trompés : c'est Tolstoi, le premier, qui a exhumé ce gigantesque journal intime, puis Gide, Edmond Jaloux, Julien Green, et encore Roland Jaccard. Grâce à eux, la postérité d'Amiel — simple professeur d'Université à Genève, célibataire endurci, pour ne pas dire vieux garçon, poète médiocre, mais ami fidèle — est assurée. Bien qu'il ait écrit de nombreux ouvrages, Amiel n'a laissé aucune œuvre marquante en littérature — sinon son Journal, qui est devenu l'œuvre de sa vie. Une sorte de pierre tombale.

    Un des aspects les plus intéressants de ce monumental journal intime concerne les relations d'Amiel avec les femmes. Cela méritait sinon un roman, du moins une étude approfondie et percutante. images-1.jpegC'est chose faite désormais avec le pétillant livre de Corinne Chaponnière, Seule une valse (les souffrances du jeune Amiel*), paru chez Slatkine. Relisant, avec le scalpel de l'analyse, les innombrables passages dans lesquels le diariste genevois parle de ses conquêtes, elle met à nu la stratégie amoureuse de l'auteur : interminables tergiversations, impuissance à « conclure », peur de s'engager, procrastination constante, etc. Pourtant, dans la première partie de sa vie (de 1845 à 1860) Amiel est en quête perpétuelle d'une femme à épouser, non seulement pour obéir aux conventions de l'époque (un homme doit se marier et fonder une famille), mais aussi parce qu'il recherche sans cesse la femme idéale, la rose bleue qui fera son bonheur. Cela nous vaut quelques portraits inoubliables de « prétendantes », toutes plus ou moins amoureuses, fraîches, jolies, intelligentes et libres, que notre éternel vieux garçon s'ingéniera à repousser (on pense ici aux rapports que Flaubert entretenait avec Louise Collet, la poétesse éprise du romancier), à refroidir aussi (comme si l'amour remettait en question sa propre indépendance et sa personnalité),  en disséquant longuement leurs qualités et leurs défauts dans son Journal. Cela nous vaut également des palmarès, des listes et des classements où chaque femme est notée précisément à l'aune des principes de cet impitoyable juge. 

    Corinne Chaponnière déconstruit parfaitement cette stratégie de séduction qui est aussi une manœuvre d'évitement. Si toutes ces femmes sont inaccessibles, et si donc son Journal ne mène à rien, c'est qu'au bout de la conquête, il y aura toujours la sœur interdite. « Amiel a bien raison de regretter la sœur qu'il a eue. Sans elle, il serait un homme marié ; avec une autre sœur qu'elle, il serait un célibataire comblé. N'étant aucun des deux, le voici condamné à poursuivre sans fin des relations fraternelles, des affections sans engagement et des attachements chastes en passant d'une sœur de substitution à une autre, sous la bonne garde d'une duègne intraitable : l'interdit de l'inceste. »

    Mais comment connaître parfaitement une femme, condition sine qua non du mariage selon Amiel ? « Une seule valse me tirerait d'incertitude. La main est maintenant pour moi un meilleur instrument de connaissance que l'œil. » A l'instar de Rousseau, son compatriote intime, Amiel vit à travers le regard : celui des autres, bien sûr, toujours important (que va-t-on penser de moi ?), mais aussi le sien propre qui se nourrit de fantasmes et d'illusions idéalistes, surtout lorsqu'il part en quête de l'âme-sœur.

    Amiel était protestant dans une ville protestante. Et la religion joue son rôle dans son rapport au monde. Son Journal n'est-il pas l'expression de cet « examen de conscience » auquel tout bon croyant doit se livrer, le plus souvent possible, et qui remplace la confession chère aux catholiques ? De tous les diaristes, Amiel est celui qui pousse le plus loin cet examen de conscience minutieux, obsessionnel, tyrannique. Et cela le mène tout naturellement vers l'indécision et l'impuissance (à agir, en tout cas). Beaucoup de Genevois (et d'écrivains français) se sont reconnus dans cette attitude passive face aux décisions importantes qu'il faut prendre dans sa vie. Là encore, Amiel est un grand défricheur de chemin. Son Journal est une exploration minutieuse des méandres psychologiques des relations humaines, mais aussi une plongée fascinante dans l'inconscient (terme qu'Amiel fut le premier à utiliser en français). C'est encore lui, également, qui introduisit dans ses cours académiques la philosophie de Schopenhauer, inconnu du public français à son époque.

    images-3.jpegOn n'en a jamais fini avec Amiel. La preuve, parmi cent ouvrages qui lui sont consacrés, on retiendra également l'excellent livre de Luc Weibel, Les petits frères d'Amiel**, qui situe bien la postérité du diariste genevois. images-4.jpegJ'aimerais citer encore le beau livre de Jean Vuilleumier, Le Complexe d'Amiel*** qui montre la filiation romande du diariste genevois, de Jean-Pierre Monnier à Yves Velan, de Jacques Chessex à Monique Laederach.

    Un dernier mot sur deux livres importants qui célèbrent la mémoire d'Amiel (né il y a tout juste deux cents ans). images-2.jpegLe premier imagine les derniers jours de Henri-Frédéric (dit Fritz) restitués par la plume brillante et acérée de Roland Jaccard, fan de la première heure (Les derniers jours d'Amiel****). Le second est un numéro spécial de la revue Les moments littéraires***** sous la direction de l'excellent Jean-François Duval qui en signe la préface lumineuse. On y retrouve  des écrivains romands de talent comme Anne Brécart, Corinne Desarzens, Gustave Roud, Jean-Bernard Vuillème et Luc Weibel, entre autres.

    Les amateurs de journaux intimes ont encore du pain sur la planche !

    * Corinne Chaponnière, Seule une valse (les souffrances du jeune Amiel), Slatkine, 2021).

    ** Luc Weibel, Les petits frères d'Amiel, Zoé, 1997.

    *** Jean Vuilleumier, Le Complexe d'Amiel, essai, l'Âge d'Homme, 1985.

    **** Roland Jaccard, Les Derniers jours de Henri-Frédéric Amiel, édition Serge Safran, 2018.

    ***** Amiel et Compagnie, Les Moments littéraires, 2020.

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  • Ne manquez pas « Sacha », meilleure série suisse

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    images.jpegTrès librement inspirée du livre de Nicole Castioni (Le Soleil au bout de la nuit*), la nouvelle série Sacha, en 6 épisodes de 50', débute ce soir sur la RTS. À la différence des séries précédentes (Quartier des banques ou Cellule de crise), c'est une parfaite réussite tant au niveau du scénario et des dialogues (tirés au cordeau) qu'à celui de la réalisation, signée Lea Fazer (à qui l'on doit d'autres réussites : Ensemble c'est trop avec Nathalie Baye et Pierre Arditi ; Cookie avec Alice Taglioni et Virginie Efira, et, plus récemment, Maestro avec Michael Lonsdale). 

    De nombreux épisodes ont été rajoutés au bouleversant récit de Nicole Castioni, qui s'intègrent parfaitement à la série, ce qui fait de Sacha une œuvre à part entière. Une réalisation nerveuse, jamais bavarde ou complaisante, souvent teintée d'humour, qui va à l'essentiel. images-2.jpegUne direction d'acteurs impressionnante où chacun  donne le meilleur de lui-même. Il faudrait citer tous les comédiens, mais je me contenterai de quelques noms : Sophie Broustal, Christian Gregory, Isabelle Caillat, Thierry Jorand, Michel Voïta, Roland Vuilloz. Des noms bien connus des amateurs de théâtre romand — tous impeccables. Sans oublier l'excellente musique de Nicolas Rabaeus.images-1.jpeg

    Ce qui fait la qualité exceptionnelle de cette série — produite par la RTS, Arte et Rita Productions — ce n'est pas seulement l'histoire, édifiante et dramatique, de Nicole Castioni, une plongée en enfer, puis une incroyable résurrection, mais aussi le fait qu'elle ait été si longuement mûrie, réfléchie, peaufinée : cela fait dix ans que le projet — d'abord refusé par plusieurs chaînes de télévision — a été initié dans une grande complicité entre l'auteure du livre et la réalisatrice. Et cette complicité se sent à chaque séquence et contribue à faire de Sacha une série qui fera date.

    Ce soir jeudi à 21h17.

    * Nicole Castioni, Le Soleil au bout de la nuit, Albin Michel, 1998.

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  • Les Illusions perdues : l'hommage du cinéma à la littérature

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    images.jpegActuellement, sur les (grands) écrans, il y a un film à ne pas manquer : Les Illusions perdues, de Xavier Giannoli, avec Cécile de France, Jeanne Balibar, Vincent Lacoste, Gérard Depardieu et Benjamin Voisin dans le rôle principal de Lucien de Rubempré. Un film de facture très classique, bien construit et formidablement interprété par une belle équipe de comédiens. 

    Ce n'est pas la première fois que le roman de Balzac est porté à l'écran. Il en existe déjà plusieurs versions. Et l'on comprend pourquoi : à travers la fable d'un jeune provincial (Lucien de Rubempré) montant à Paris pour réaliser ses ambitions, Balzac nous livre une satire sociale sans concessions. Les journalistes (corrompus), les comédiens (méprisés), les politiques (des girouettes) : tout le monde, ou presque, en prend pour son grade dans ce portrait au vitriol d'une société décadente (la Restauration) qui ressemble comme deux gouttes d'eau à la nôtre. Une noblesse jalouse de ses privilèges (une assez pâle Cécile de France). Des gratte-papiers ambitieux et cyniques (excellent Vincent Lacoste). Un agitateur de cabale (Jean-François Stévenin) qui se vend au plus offrant. Le pouvoir absolu des canards. (il y a d'ailleurs dans le film une vraie basse-cour qui se promène en liberté dans les bureaux). Le succès qui s'achète, mais bien sûr entraîne dans la ruine le petit provincial ambitieux et naïf. 

    images-1.jpegSi le film est aussi réussi, deux heures d'un spectacle jouissif et édifiant, il le doit aux comédiens, tous impeccables. Il le doit aussi au réalisateur, Xavier Giannoli, qui met en scène cette danse macabre avec finesse et drôlerie. Mais il le doit surtout au scénariste, un certain Honoré de Balzac, qui donne le ton, la couleur et le sens profond du film. Une fois de plus, l'écrivain est en avance sur son temps : son présent (le roman, en trois parties, a été publié entre 1837 et 1843) est le nôtre : il nous regarde avec une stupéfiante actualité. La profusion des canards (le premier  nom des fake news — des fausses nouvelles). Les cabales. La manipulation de l'information. La corruption. Les vilénies politiques. Etc.

    Il faut aller voir ce film, non seulement pour ses très grandes qualités artistiques, mais aussi pour ce qu'il est en fin de compte : un magnifique hommage à la littérature. 

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  • Des enfants dans la guerre (Marc Bressant)

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    images.jpegIl y a sans doute des souvenirs d'enfance dans le dernier roman de Marc Bressant (né en 1938), diplomate, homme de culture (il a dirigé TV5 Monde) et écrivain prolixe. La cabane de l'Anglais*, son dernier livre, publié aux éditions Hérodios, est une manière de fable qui revisite les derniers mois de la Deuxième Guerre mondiale.

    Nous sommes en mars 1944, à quelques mois du débarquement allié. Deux sœurs, dont les maris sont prisonniers en Allemagne, quittent Paris avec leurs trois enfants. Elles ne vont pas très loin, à 25 kilomètres de la capitale, et s'installent dans une vieille ferme désaffectée. Dans ce « monde sans hommes » (partis à la guerre, prisonniers ou décédés), les enfants, libres et livrés à eux-mêmes, vont comploter, à leur manière, à la fois pour passer le temps et pour participer, aussi, à la grande Histoire. Dans le plus grand secret, ils construisent une cabane au fond des bois où ils rêvent d'accueillir un soldat allié (il n'est pas rare, dans les environs, qu'un avion britannique soit abattu par la DCA allemande et que son pilote saute en parachute). 

    images-1.jpegTout le roman, qui fait revivre, avec saveur et minutie, la vie d'un petit village français, tourne autour de ce secret bien gardé. On y croise un maire plutôt complaisant avec l'occupant, un bedeau qui résiste, des femmes qui luttent pour survivre et nourrir leurs enfants, une grand-mère qui écoute radio-Londres et, bien sûr, un collabo qui finira mal. Marc Bressant reconstitue avec talent cette survie, banale ou héroïque, en ces temps difficiles, et surtout le monde de l'enfance, des rêves et des espoirs, des folies aussi propres à cet âge (les enfants savent bien qu'ils risquent d'être fusillés si l'on découvre leur cabane). Il y a de très belles pages sur l'amitié et la solidarité de ces trois mômes qui défient les plus grands dangers.

    « Comme dans les plus cruels des Contes de Grimm, les pères sont retenus en Allemagne par des dragons à plusieurs têtes. Peut-être parviendra-t-on un jour à les arracher à leurs griffes, mais d'abord il faut que les Anglais réussissent à débarquer sur le continent. »

    Dans cette fable élégante et subtile, la chute (ou la morale) est surprenante et bien trouvée. Je me garderai bien de la dévoiler ici. Le lecteur en jugera par lui-même. Inspirée de faits réels, cette fable touche au cœur et nous replonge dans les rêves, la folie et les jeux de l'enfance sous l'occupation.

    * Marc Bressant, La cabane de l'Anglais, roman, éditions Hérodios, 2021. 

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  • Corine Renevey, dans le Grand Soir, jeudi 30 septembre, sur La Première

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    320.pngCorine Renevey sera l'invitée de Mélanie Croubalian et Eric Grosjean dans l'émission Le Grand Soir, sur RTS La Première, jeudi 30 septembre, à partir de 19 heures, pour son livre Mousse Boulanger, femme poésie (éditions de l'Aire).

    À cette occasion, je me permets de reprendre l'excellent article que Vittorio Frigerio, Professeur à Dalhousie University (Canada) a consacré au livre de Corine Renevey, à paraître dans la revue Dalhousie French Studies / Revue d'études littéraires du Canada atlantique.

     

    Un parcours de vie unique

    par Vittorio Frigerio

    206009674_10159388805128987_2324239970369505454_n.jpgLa biographie est un exercice périlleux. Faire rentrer une vie entière en quelques pages, et avec elle des lieux, des époques, tracer des frontières et marquer des chemins pour faire ressortir un parcours d’une masse de faits, de souvenirs, de documents, choisir ceci et pas cela, n’est jamais une entreprise de tout repos. Et cela peut-être d’autant moins lorsque le sujet sur lequel on se penche n’a pas encore eu la gentillesse de vider les lieux, pour laisser les coudées franches à celle qui a eu la prétention de vouloir parcourir son existence, le crayon gras à la main, prête à souligner des passages qui acquerront dès lors une importance que les jours qui coulent ne savent pas toujours tout de suite reconnaître. Mais ce qui pourrait paraître un obstacle à ceux qui conçoivent la biographie comme un métier proche de la taxidermie, devient un avantage notable lorsque la complicité s’en mêle. Complicité accompagnée de sensibilité, d’ouverture, de curiosité amicale et aussi de ce zeste d’imagination qui ne doit pas manquer pour que la réalité apparaisse sous ses vraies couleurs. Tel est ce volume que Corine Renevey consacre à un personnage important de la scène littéraire suisse-romande – que le grand public a appris à connaître surtout par sa présence, durable et remarquée, dans les médias, au service de la diffusion de la poésie – elle-même poétesse de grand talent : cette Berthe Neuenschwander, née en 1926, qui, sous le nom de Mousse Boulanger, crée pour la Radio Suisse Romande la célèbre émission « Marchands d’images ».

    Dans un volume soigneusement documenté, basé sur des recherches d’archives multiples et minutieuses ainsi que sur de longs entretiens avec Mousse Boulanger elle-même, Corine Renevey reconstruit un parcours de vie unique avec des traits précis et une écriture sensible. On suit l’autrice de son enfance jurassienne – avec l’influence des maîtres d’école, dont un professeur de français qui lit à ses élèves les poèmes de Jehan Rictus – jusqu’à un séjour londonien formateur, au milieu d’anciens volontaires républicains de la guerre civile espagnole qui l’aident à se construire une conscience politique et où elle fait pour la première fois l’expérience du théâtre, qui la marque profondément, jusqu’à son retour en Suisse, où elle s’installe à Plainpalais, le quartier ouvrier de Genève. C’est là qu’elle fait la connaissance de Pierre Boulanger, comédien, acteur, mime, élève du grand Étienne Decroux, à la mémoire et à la présence scénique extraordinaires. Et c’est le début d’une histoire d’amour qui sera également celle de la passion que les deux ressentent pour la poésie. Mousse épouse Pierre, à la condition expresse qu’il ne fasse pas son service militaire, exigence indépassable pour cette gauchiste, pacifiste, féministe convaincue, qui s’était donné, dès ses débuts, le but d’œuvrer pour « faire la lumière sur ces vies que l’histoire écarte comme si elles étaient trop petites pour mériter une inscription dans la mémoire collective » et qui « sera toujours du côté des faibles, des oubliés, des pauvres qu’on exploite » (34). Et en 1955 a lieu leur entrée à la radio, à Lausanne, où sur la fausse ligne des expériences de Paul Éluard à Paris ils créent les « Marchands d’images » et réalisent au fil des ans environ 420 émissions : une « utopie politique » (94) qui est en même temps une utopie poétique, la lecture sur les ondes comme « possibilité de vivre en commun et d’éliminer la violence » (97). Animés d’une éthique professionnelle sévère et exigeante (car « le talent, c’est du travail » [66]) et d’une curiosité insatiable qui les porte à tisser des liens avec des poètes des quatre coins du monde, Mousse et Pierre, l’une « l’intellectuelle du couple », l’autre « l’artiste interprète » (88) arrivent à travers leurs activités – y compris nombre de déplacements et de tournées à l’étranger, notamment dans des festivals tel que celui d’Avignon – et grâce à « une réelle volonté de transmission » (117), à faire découvrir le monde de la poésie à un public souvent « composé de vignerons, de paysans et d’ouvriers » (128). Toutes leurs activités, à l’enseigne de l’ouverture, de la curiosité et de la passion poétique, prouvent à l’envi que la beauté et la sensibilité ne sont pas affaire de classe – conclusion n’allant guère de soi dans la Suisse de l’époque, ni d’autre part ailleurs non plus. Cette collaboration extraordinaire dure jusqu’en 1978, année où Pierre Boulanger meurt soudainement d’une maladie contractée lors d’un voyage au Sénégal, qui est aussi l’année où Mousse est élue à la présidence de la Société suisse des écrivains. Et alors cette biographie devient également l’occasion de reconstituer les rivalités, les conflits et les jalousies de ce milieu littéraire très particulier, éternellement en formation, à la géographie incertaine, et les figures de plusieurs des personnages qui l’animent : Gustave Roud, Corinna Bille, Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Philippe Jaccottet et bien d’autres encore. Là aussi, Mousse Boulanger a encore l’occasion de se distinguer et de revendiquer son indépendance de pensée lors d’une dispute entourant la publication de la correspondance entre Gustave Roud et la poétesse Vio Martin, qui entame sérieusement l’image de poète maudit, éternellement déprimé et secrètement homosexuel de Roud. Le mécontentement des grands prêtres de la littérature nationale, et notamment du Centre de recherches sur les lettres romandes de l’Université de Lausanne, portera à la démission des membres du comité fondateur de l’Association des écrivains, dont la mémoire sera officiellement rayée de l’histoire du groupement, et la dispute se poursuivra pendant des décennies. Petitesses d’un petit milieu littéraire, mesquineries entourant une polémique inepte et inutile, où Mousse Boulanger, esprit indépendant, reste fidèle à sa position et ne dévie pas, malgré les conséquences, de la ligne qu’elle s’est donnée.

    Plusieurs annexes et appendices viennent compléter ce volume, offrant la retranscription de documents ayant trait à la Société suisse des écrivains, une chronologie de la vie de l’écrivaine et de ses activités, jusqu’à la publication de son dernier recueil poétique en 2018, une bibliographie incluant non seulement ses écrits, que ce soit dans des revues ou en volumes, mais également les enregistrements radiophoniques ou sur disque, et pour terminer un choix d’articles critiques. Un dossier iconographique d’une quinzaine de pages propose des photographies de Mousse Boulanger, de ses proches et de ses collègues, tout au long de son existence.

    Ce livre, écrit en un style fort agréable et qui se lit d’un trait, est un bel hommage à une figure dont la vaste popularité auprès du grand public ne se traduisit pas toujours dans une reconnaissance de même niveau dans les milieux officiels de la culture helvétique. En tant que tel, dans le même esprit de l’œuvre de son sujet, il représente aussi un travail de correction bienvenu d’une mémoire collective parfois trop lacunaire.

    Vittorio Frigerio Dalhousie University

    * Renevey, Corine. Mousse Boulanger. Femme poésie : une biographie. Vevey : L’Aire, 2021. 239 p.

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  • So long, Roland !

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    IMG_4228.jpgEncore une nuit blanche. Comme toi, mon cher Roland, et comme Cioran, ton maître et ami, sorcier de l'insomnie. Pourtant, ces nuits ne sont jamais parfaitement blanches : elles sont pleines de fantômes. La mienne était peuplée de souvenirs — souvenirs de lectures et souvenirs des belles soirées passées chez Yushi, ta cantine coréenne (ou japonaise ?) à Paris. On y mangeait une fois par mois, et jamais avec les mêmes invités. Autour de toi, tu rassemblais avec malice des gens qui ne se connaissaient pas et qui pourtant s'entendaient à merveille. Steven Sampson, Robert Kopp, Marie Céhère, et tant d'autres dont j'ai perdu le nom. Tu versais du whisky dans ton bol de thé vert et nous trinquions à l'amitié et à la littérature. Nous n'avions pas besoin de masques ou de passeports sanitaires (choses que tu haïssais) pour rire et célébrer notre rencontre.

    Tes nuits, depuis longtemps, étaient peuplées de fantômes familiers. Il serait fastidieux de les citer tous — et d'ailleurs toi seul les connaissais intimement. Mais il y avait souvent Louise Brooks, Emile Cioran, ta mère viennoise et ton père lausannois (élève de Henri Roorda), Benjamin Constant (tu vénérais Adolphe) et bien sûr le diariste le plus connu au monde, et le moins lu : Henri-Frédéric Amiel — à qui tu portais une admiration sans limite.

    Tes nuits n'étaient pas blanches, mais déjà elles t'appelaient : et ces fantômes te tendaient les bras, comme pour t'inviter à traverser le Styx, un livre à la main, car les livres (quelle fécondité pour un homme paresseux comme toi !) étaient les pierres de ta maison.

    Comme Ulysse, tu es revenu au pays : Lausanne était ton Ithaque — seule manquait Pénélope.

    C'est là, dans les salons feutrés du Palace, que tu as écrit deux de tes plus beaux livres, publiés à Vevey, par un grand éditeur suisse, Michel Moret : Dis-moi la vérité sur l'amour* et On ne se remet jamais d'une enfance heureuse**. Je lis et relis ces textes cristallins où je retrouve ton désespoir et ton humour, ta finesse et ton goût du sarcasme, ton imagination et ton sens inouï de la synthèse. 

    « Je m'en vais. Prends le relais. » écrivais-tu, à l'aube de ce lundi funeste, à quelques amis proches.

    Tu es parti en laissant tes amis désemparés, mais tu as retrouvé tes fantômes, bien vivants, qui t'entourent et sont heureux de retrouver un complice fidèle. Tu as mené ta barque comme tu l'entendais, en homme libre, à travers les remous et les faux calmes plats, tirant ta révérence au moment où tu le désirais : tu as tenu parole une dernière fois.

    So long, Roland !

    * Roland Jaccard, Dis-moi la vérité sur l'amour, éditions de l'Aire, 2020.

    ** Roland Jaccard, On ne se remet jamais d'une enfance heureuse, éditions de l'Aire, 2021.

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  • Une enfance enchantée (Françoise Matthey)

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    images-2.jpegFrançoise Matthey est née dans les marges, en Alsace, cette terre aux confins de la France et de l'Allemagne (qui l'ont toutes deux occupée). Mais elle a passé une bonne partie de son enfance en Suisse, dans le Jura, où elle vit actuellement, et dans les Alpes vaudoises. Dans un beau livre au titre poétique, Feux de sauge*, elle parle de ses deux patries de cœur. C'est le récit d'une enfance enchantée, partagée, certes, entre deux terres, mais sans cesse en quête d'unité. 

    images.pngNous sommes en 2020, en plein confinement, le virus a encore plus d'un tour dans son sac. Recluse dans le Jura — une réclusion heureuse — Françoise Matthey revisite les lieux et les visages de son enfance. Très belle évocation de son père qui l'emmène à la pêche, lui fait découvrir collines et rivières, l'initie au mystère des abeilles. Et beau portrait, bien sûr, de cette mère discrète et efficace à la santé fragile. L'auteure fait la navette entre deux pays, deux époques, entremêlant les fils de la grande Histoire et de sa vie personnelle, les inondations en Alsace et les craintes du Covid, la guerre d'Algérie et les cascades somptueuses des glaciers. 

    « Couronnée d'étoiles, je parlais aux chamois, aux pierriers, aux fleurs, je parlais à mon père resté seul en Alsace et qui allait nous rejoindre sous peu, je parlais à Dieu, je parlais aux bûcherons dont le chant des tronçonneuses me parvenait des lointaines forêts… »

    Depuis l'enfance, la quête d'un langage à la transparence de cristal :

    « La voix de la poésie restaurait en moi le langage des sens, de l'essentiel, semblait l'autorité d'une source mystérieuse, source que j'accueillais là où le proche et le lointain, le chalet et le Moulin, étaient abolis, me rapatriaient dans une présence au monde, à la nature qui m'avait comblée dès l'origine et qui avait son langage propre. »

    La poésie est l'autre monde qui ne s'arrête ni aux frontières, ni aux époques de joie ou de douleur, ni aux péripéties éphémères du présent : Françoise Matthey nous invite à le retrouver, en nous et hors de nous, et à y séjourner pour notre plus grand bonheur. 

    * Françoise Matthey, Feux de sauge, collection Le Banquet, éditions de l'Aire, 2021.

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  • Lassitude du siècle (Julien Sansonnens)

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    images.jpegOn parle beaucoup, ces jours-ci, du dernier roman de Julien Sansonnens, Septembre éternel*, paru chez Michel Moret. À raison ! C'est l'un des romans les plus forts et les plus intelligents de cette rentrée littéraire. Un livre touffu et ambitieux, très bien construit, qui dresse une sorte d'état des lieux de la France périphérique d'aujourd'hui — radiographie sans concession du délitement d'une société autrefois triomphante. 

    L'intrigue est simple et magistralement menée : Marc Calmet (allusion à L'Ogre de Chessex ?), libraire dans le sud-est de la France, se rend à Paris pour vendre son affaire à un grand groupe de vente en ligne chinois qui a décidé de s'installer en France. Il a la soixantaine, deux enfants hors du nid, des amis dans la région, mais est gagné par une grande lassitude du siècle. Cet ancien militant socialiste s'est éloigné de son parti, obsédé par les luttes transversales, l'antiracisme, l'écriture inclusive et les revendications minoritaires. Depuis Mitterrand, la gauche s'est fourvoyée et perdue en chemin. Et il porte un regard sans pitié sur l'état de la France livrée aux loups de la mondialisation, de la finance internationale et des inégalités croissantes. 

    images-1.jpegC'est une sorte de road-movie que nous propose Sansonnens : Calmet décide de se rendre à Paris par les petites routes de campagne, en plusieurs jours, prenant le temps de passer au scanner les villages abandonnés, ou presque entièrement désertés par leurs habitants, partis, pour la plupart, dans les grandes métropoles où la vie est plus facile. L'auteur excelle à décrire les paysages somptueux que traverse Calmet, la nature triomphante, les forêts, les rivières, les ciels chargés d'automne. Bien sûr, le constat n'est pas rose : la globalisation, qui a rendu les villes si riches et si attrayantes, a laissé sur la touche toute la province oubliée, comme abandonnée à elle-même. L'analyse que nous livre Sansonnens, d'une précision chirurgicale, fait froid dans le dos : dans quelque temps, il ne restera rien de ces périphéries en ruine, simplement effacées de la carte de France.

    Le propos rappelle celui de Sylvain Tesson (Les chemins noirs**) parcourant à pied la France des sentiers peu battus. Un même constat rapproche les deux livres sur l'abandon de ces provinces par les élites parisiennes qui profitent largement des avantages de la mondialisation. 

    On pardonnera beaucoup à Julien Sansonnens — même d'avoir consacré tant de pages à Michel Sardou, que Calmet suit à la trace dans au moins quatre de ses concerts ! Mais Sardou — chanteur populaire catalogué à droite, mais du genre insituable — cadre bien avec la narration corrosive du livre. À titre personnel, je préfère Nino Ferrer, autre personnage du roman, qui me touche beaucoup plus.

    On ne raconte pas un road-movie : le périple de Marc Calmet, en même temps qu'une plongée dans la France d'en bas, est un voyage initiatique où celui-ci se découvre à chaque étape, par son regard sur le monde extérieur et par le flot des souvenirs qui l'assaillent, heureux ou malheureux, et qui lui donnent sa profondeur.

    « Le monde dans lequel je suis né n'existe plus : est-ce cela qu'on appelle vieillir. Je demeure comme retenu dans un mois de septembre éternel, dans ce peu que constitue désormais le présent, matériellement confortable et sans beaucoup d'intérêt. »

    Bref, un grand roman, épique, profond, d'une grande générosité, mais aussi plein d'humour. Une traversée du siècle qui laisse souvent le lecteur ébahi devant la force de cette démonstration et le constat sans concession qui en découle.

    * Julien Sansonnens, Septembre éternel, éditions d l'Aire, 2021.

    ** Sylvain Tesson, Les Chemins noirs, Folio, 2019. 

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  • Roland Jaccard, le retour

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    images.jpeg« Heureux qui, comme Ulysse a fait un beau voyage » : après avoir longtemps erré, du Japon à San Francisco, de la piscine Deligny au Café de Flore, Jaccard est de retour à Lausanne — son Ithaque. Exilé intérieur, il a quitté Paris qui ne ressemble plus à la ville qu'il a connue et aimée : ses amis proches ont disparu, l'édition est en ruine, il y règne un air de servitude volontaire, le politiquement correct s'impose un peu partout. Bref, il est temps de partir…

    Heureux lecteur ! Jaccard nous donne un de ces livres dont il a le secret. Cela s'appelle On ne se remet jamais d'une enfance heureuse*, et c'est un livre délicieux. En 1924, George Gershwin composait sa Rhapsodie en bleu ; Jaccard nous donne aujourd'hui sa rhapsodie en noir : un ensemble de textes courts, en apparence décousus (Jaccard adore les coqs à l'âne), mais qui forment un accord d'une rare cohérence. Et quelle musique ! Le style de Jaccard, précis, rythmé, fluide, est d'un cristal assez rare à une époque où les livres s'écrivent au dictaphone ou à la truelle. On y croise Woody Allen et Benjamin Constant, Louise Brooks et Max Pécas (des vieilles connaissances), on y discute avec Carl Gustav Jung et Sigmund Freud, mais aussi Alexandre Vinet et Guido Ceronetti, Stefan Zweig et Paul Nizon. Jaccard a toujours ce talent de chroniqueur qui faisait le bonheur des lecteurs du Monde de François Bott. 

    jaccard_couv_web-scaled.jpgN'allez pas croire que son livre est une promenade au cimetière des grands hommes (et grandes dames) du temps jadis : il est vivant et d'une actualité mordante quand Jaccard parle de Trump ou de notre goût pour la servitude volontaire : « Il est troublant de voir jusqu'où l'asservissement volontaire est plébiscité par des populations paniquées pour lesquelles l'idée même de liberté a perdu toute signification, comme si seule importait encore une forme de survie à l'image, tant elle est parlante, de Joe Biden se terrant dans sa cave pour mener une campagne électorale visant au premier chef à imposer le port du masque à chaque Américain. »

    Pour Hemingway, Paris était une fête, comme pour Henri Miller. Et Hervé Vilard dans l'autre siècle, chantait Capri, c'est fini. Jaccard chante aujourd'hui Paris, c'est fini. Il y a de la désillusion, mais aussi une forme de libération dans ce livre qui mélange si élégamment l'humour et la mélancolie, l'érudition et les humeurs du temps, le cynisme et l'analyse implacable de nos lâchetés. 

    2419449670.6.jpegJ'ai déjà dit ici le bonheur de lecture que constituait le Journal de Roland Jaccard. J'éprouve un même bonheur à lire sa rhapsodie évoquant les moments heureux de son enfance lausannoise — le sujet central du livre. Se remet-on jamais de ce bonheur ? Il laisse en tout cas des séquelles aussi profondes que le malheur qui marque certaines enfances — et, dans le cœur, une insondable nostalgie.

    * Roland Jaccard, On ne se remet jamais d'une enfance heureuse, éditions de l'Aire, 2021.

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  • Paul Thévenaz, étoile filante (Jean-Pierre Pastori)

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    images.jpegIl existe, dans le domaine de l'art, des destins fracassés, lumineux et injustes. C'est le cas du peintre et décorateur genevois Paul, dit Paulet Thévenaz (1891-1921), foudroyé à Chicago par une péritonite à moins de 30 ans. Jean-Pierre Pastori, grand spécialiste de danse, nous en restitue le parcours singulier dans un petit livre épatant*, publié chez InFolio, dans la collection Presto.

    À l'origine, rien ne destinait Paulet Thévenaz à ce destin d'étoile filante. Père enseignant (à la fameuse et redoutée école du Grütli à Genève) ; notes scolaires assez médiocres ; manque d'application dans la vie quotidienne. Et pourtant, très tôt, des dons de dessinateur et de caricaturiste. Et une rencontre essentielle, déterminante, celle d'Émile Jacques-Dalcroze, qui lui inculque les bases de sa théorie du rythme et du mouvement.

    Très vite, Genève devient trop petite pour lui, il se rendra en Allemagne, où la rythmique intéresse beaucoup de monde. Puis à Paris où il rencontre la fine fleur de la création contemporaine, imagine un projet de ballet avec Cocteau et Stravinski, dessine, peint, danse. images-1.jpeg Jean-Pierre Pastori rend à merveille l'atmosphère effervescente du Paris des années 10, véritable fourmilière d'artistes géniaux. Thévenaz y trouve sa place grâce à ses talents de dessinateur et de peintre, mais aussi d'artiste complet qui place la musique et la danse au centre de l'acte de création.

    La dernière partie de sa trop courte vie, Thévenaz la passera aux États-Unis, soutenu par plusieurs mécènes, fréquentant la bonne société de la côté Est, les rich and famous, parmi lesquels le poète Witton Byner, qui lui dédie sa Ballad Of A Dancer. Débauche d'activité : à New York comme à Chicago ou à Miami, Thévenaz peint, dessine, danse, décore, expose.

    Mais la mort l'attend au contour : une péritonite le foudroiera à Chicago, laissant ses amis stupéfaits et bouleversés. « Jean Cocteau dira de ce garçon ardent, débordant de vie, épris de liberté, que c'était l'une des plus belles âmes qui soient. »

    * Jean-Pierre Pastori, Thévenat, Formes et rythmes, édition InFolio, collection Presto (dirigée par Patrick Amstutz et Frédéric Rossi).

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  • Hommage à Dimitri

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    ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriIl y a dix ans, jour pour jour, le 28 juin 2011, je recevais un coup de téléphone de la gendarmerie française. Est-ce que je connaissais un certain Vladimir Dimitrijevic ? Bien sûr. C'était mon éditeur et mon ami. Pourquoi ? Il vient d'avoir un accident avec sa camionnette. Il est décédé. Votre nom figure dans les contacts de son portable. (Sur la photo, prise en 2004 lors de la remise du Prix Dentan pour L'Enfant secret, on reconnaît, à la gauche de Dimitri, Claude Frochaux, Rafik ben Salah et JMO)

    Trois ans plus tard, pour rendre hommage à Dimitri et raconter l'histoire extraordinaire de sa vie, j'ai publié L'Ami barbare. Jérôme Garcin, dans L'Obs, lui a consacré l'article suivant, que je reproduis.
    images.jpeg« Né yougoslave, naturalisé suisse, il est mort au volant de sa camionnette, qui était à la fois sa couchette et 
    sa bibliothèque. Il avait successivement grandi sous Tito, milité contre le système soviétique, frayé avec l'extrême droite, embrassé le nationalisme serbe et pris fait et cause pour Milosevic. Ses deux passions étaient le football et la littérature. Il pratiqua longtemps le premier en amateur et pour honorer la seconde, fonda, au milieu des années 1960, les Editions L'Age d'Homme. Il y publia les grands livres des grands dissidents (Vie et Destin de Grossman,  les Hauteurs béantes  de Zinoviev), les meilleurs écrivains suisses (Amiel, Ramuz, Cingria, Haldas, Chessex), et une flopée de têtes brûlées. Il s'appelait Vladimir Dimitrijevic. On le surnommait « Dimitri ». C'était une légende, c'est toujours une énigme.

    Trois ans après sa disparition, celui qui fut l'un de ses auteurs, Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour L'Amour nègre, lui consacre un roman où tout est vrai, où tout est faux. Dimitri se nomme ici Roman Dragomir. Son cadavre bouge encore, devant lequel viennent s'incliner sept de ses amis qui, les uns après les autres, témoignent d'un moment de sa vie: l'enfance belgradoise, l'exil en Suisse via l'Italie, la naissance de sa maison d'édition, la guerre en Yougoslavie et la gloire du paria.

    Chose étonnante: plus on avance dans ce livre rythmé par des histoires d'ânes, pétrifiés ou bâtés, plus la biographie de cet homme semble s'éclairer et plus son mystère ne cesse de s'épaissir. ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriQui était vraiment cet éditeur célèbre installe dans «un pays de taiseux», qui ne répondait jamais au téléphone, ne payait ni ses fournisseurs ni ses auteurs, et dormait comme un SDF dans sa camionnette? Pourquoi ce fin lettré était-il si barbare et ce guerrier, si sentimental?

    Comment cet anticommuniste pouvait-il être soudain rattrapé par la nostalgie de l'empire soviétique? Quelles étaient donc les femmes de ce célibataire toujours habillé de noir? D'où lui venait cette propension à fréquenter en priorité des monarchistes, des anarchistes, des poseurs de bombes, des agents doubles, des insoumis?

    Dans une prose simple, sans graisse, protestante, Jean- Michel Olivier force volontiers le trait. C'est qu'il veut faire le portrait, et il y réussit, d'un « cheval fou », d'un « tyran magnifique », d'un franc-tireur insaisissable qui aimait les alcools forts, la viande rouge, les cigarettes américaines, les icônes du Moyen Age et les microfilms glissés dans les macarons à la pistache.

    ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriLe romancier d'Après l'orgie aurait pu intituler ce livre : Après Dimitri. Car c'est en réinventant la vie de son éditeur et ami qu'il en fait, traversant le siècle dernier, une véritable épopée, où le tragique frôle parfois le comique. « Un bon joueur, disait Vladimir Dimitrijevic, est comme Don Quichotte: il est bizarrement fait, maladroit, filiforme, mais il est un excellent footballeur. »

    Une manière, somme toute, d'autoportrait. Celui d'un Quichotte slave, dont Jean-Michel Olivier, fidèle jusqu'au bout, serait le Sancho Pança. »

    JEROME GARCIN

    article paru dans L'Obs N° 2614, du 11 au 17.12.2014

  • Du sang, du sperme et des larmes (Jean-François Fournier)

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    images-2.jpegCe qui frappe, tout d'abord, dans Les Démons du Pierrier* de Jean-François Fournier, c'est la force du style.  Une langue précise, musicale, truculente, si rare en Suisse romande. Dès la première phrase, le lecteur est happé et  ne lâche plus ce court roman de genre (« gore ») parfaitement construit et écrit.

    « La glace a l'intérieur des carreaux mesurait un demi-centimètre et le poêle aux faïences d'apôtres n'y pouvait rien. »

    D'emblée, donc, la patte de l'écrivain. Il faut dire que Fournier, journaliste, directeur de théâtre, ancien rédacteur en chef du Nouvelliste, a roulé sa bosse dans le monde entier et nous a donné, déjà, plusieurs livres remarquables. En plus d'un essai lumineux sur le peintre viennois Egon Schiele, il y a bien sûr les romans, dont les deux derniers en date, Le Chien** et Le Village aux trente cercueils***, hantent encore les mémoires. 

    images-1.jpegDans cette nouvelle collection, « Gore des Alpes », où il côtoie Philippe Battaglia et Gabriel Bender, Fournier s'en donne à cœur joie, sans retenue ni fausse pudeur. On patauge dans le Mal, l'animalité primitive, les instincts déchaînés. Comme dans son précédent roman, le cadre est un petit village sans histoire, perdu au fond d'une vallée qu'on imagine valaisanne, où la folie gronde en sourdine. Des histoires se racontent, en cachette, à propos du curé, du président de la Commune, de deux propriétaires terriens qui font la loi, mais sans jamais la respecter, aussi abjects et monstrueux l'un que l'autre. 

    images.jpegDes jeunes gens vont disparaître (de préférence vierges et innocents). On va incriminer le Diable, personnage principal  d'un complot bien pensé, des flots d'hémoglobine vont se répandre dans la vallée, une enquête va être menée par un certain Barthélémy Constantin (fils de), les jeunes de la commune vont aller consulter une sorcière, la bien-nommée Lucie des Fers, des actes contre-nature vont être commis, des larmes vont être versées. Fournier n'a peur de rien : il puise aux sources des grands polars américains, de la littérature gore et gothic, en laissant libre cours à sa truculence naturelle, à son goût de l'excès, à son plaisir presque enfantin de jouer avec les mots et leur musique. Il y a du Rabelais chez lui, mais aussi du Chessex et du Houellebecq : c'est dans l'excès et la folie que la vérité se fait jour. Et quelle vérité !

    Les Démons du Pierrier sont une grande réussite. C'est un livre de genre (comme on parle de « films de genre ») mais aussi un roman musical et puissant : l'intrigue est saisissante ; les personnages à peine sortis de l'animalité ; le style à lui seul une raison de dévorer ce livre.

    Un jour, il faudra bien rendre sa place à Jean-François Fournier : l'une des premières parmi les écrivains de ce pays.

    * Jean-François Fournier, Les Démons du Pierrier, éditions Gore des Alpes, 2020.

    ** Jean-François Fournier, Le Chien, roman, éditions Xénia, 2017.

    *** Jean-François Fournier, Le Village aux trente cercueils, roman, éditions Xénia, 2018.  

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  • Journal en miettes (Anne-Sophie Subilia)

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    thumb-small_zoe_anne-sophie-subilia-8010.jpgD'un voyage dans l'archipel portugais des Açores, en 2015, Anne-Sophie Subilia a rapporté une sorte de journal poétique, diffracté, émietté, publié par les belles éditions Empreintes sous le titre énigmatique d'abrase*. Au fil des jours, des promenades dans la nature sauvage, l'auteure cherche à colliger les éclats de son être sans cesse menacé de disparition (on retrouve ici un thème cher à Sylviane Dupuis, qui fut son mentor à l'université de Genève). 

    Pour vaincre cette menace, et briser le silence, pas d'autre recours que le langage, avec ses failles et ses limites. 

    « dehors/ debout/ la bouche grenade/disant rien/ ne pouvant rien/ dire

    dans les murets se cache/ la forme brûlante/ de leurs questions »

    Dans cette solitude première, on sent l'appel de l'autre, toujours absent, dont il ne reste qu'une image ou un parfum.

    « ce qui existe

    les paysages/ les prairies illuminées/ l'enfoui

    temps froissé/ commetabac

    ce parfum/ sur nos doigts

    tenir une image transparente »

    Scandé en huit parties, ce long poème de l'émiettement cherche son centre, comme l'être qui traverse le temps fait de ruptures et de désir, de douleur et d'espoir. Avec ses mots minimalistes, l'auteure parvient à rendre compte de l'érosion de l'être.

    C'est ainsi qu'il faut comprendre le titre énigmatique, abrase*, qui dit l'usure et les blessures de ce cheminement singulier.

    * Anne-Sophie Subilia, abrase, éditions Empreintes, 2021. 

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  • Metin Arditi et ses fantômes

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    images.jpegMetin Arditi publie chez BSN, maison d'édition émergente et très intéressante, un recueil de trois nouvelles, destinées au théâtre ou à la radio. On retrouve les thèmes chers à cet écrivain prolifique qui convoque, ici, dans Freud, les démons*, ses fantômes familiers. 

    Il y en a trois. D'abord, le grand Sigmund, qui donne son titre au recueil, saisi à la veille de sa mort, sur son lit de souffrance (un terrible cancer lui disloque la mâchoire). Shooté à la morphine, pour supporter la douleur, Freud évoque quelques figures importantes de sa vie et son amour secret pour une femme qui a fasciné plus d'un homme (Schopenhauer, Nietzsche, Freud, Anatole France) : images-2.jpegLou Andréas Salomé. Freud nourrit encore le regret de ne pas s'être déclaré, d'être passé à côté de l'amour, une fois de plus.

    images-1.jpeg« Je me suis longtemps demandé si le propre des hommes n'est pas leur capacité à rater les occasions… Et même à les fuir, à grandes enjambées… Lorsqu'on se retourne sur sa vie, qu'on en tire un bilan, on devrait avoir le courage d'imaginer ce qu'elle aurait pu être. »

    Dans cette évocation mélancolique, on pense à Irvin Yalom (Et Nietzsche a pleuré, Mensonges sur le divan) et à Roland Jaccard, auteur d'un roman-biographie de cette femme exceptionnelle (Lou). Le crime suprême, pour Arditi, c'est de ne pas oser. De ne pas avoir le courage d'aller au bout de son désir.

    Le désir est présent, bien sûr, mais contrarié, mutilé, dans la deuxième nouvelle du recueil qui raconte le déclin d'un maestro, le grand chef d'orchestre Grégoire Karakoff qui, peu à peu, perd la mémoire et s'égare dans ses partitions. Dans cette nouvelle, Arditi, qui a bien connu le milieu musical, est très à l'aise pour décrire les avanies de l'âge (perte de mémoire, impuissance) et développe certains thèmes qu'il a traités dans d'autres livres. Son maestro est saisissant de vérité et touchant de sincérité.

    Le troisième monologue, le plus court, met en scène le père de Vincent Van Gogh, Cornelius, au cours d'un repas qui sera le dernier partagé par la famille, puisqu'il marquera la fin des relations entre un père tyrannique qui ne comprend rien à la peinture et un fils génial qui ne comprend pas la haine de son père. Là encore, il aurait suffi d'oser, et d'un peu de courage pour que le père se rapproche de son fils et essaie de le comprendre, au lieu de l'exclure du cercle familial.

    Trois monologues, écrits pour être dits, qui creusent les regrets, les remords, les impuissances de trois hommes en proie à leurs démons.

    * Metin Arditi, Freud, les démons, BSN Press, 2021.

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  • L'imposture de la terreur (Christophe Gaillard)

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    gaillard_1ere.jpgToute révolution est-elle condamnée à finir dans le sang et les larmes ? Et pourquoi tant de haine, de massacres, de terreur ? Ces questions sont au cœur du roman de Christophe Gaillard, La Glorieuse imposture*, sans conteste l'un des livres les plus forts et les plus aboutis de ce début d'année. 

    L'auteur (né en 1958) enseigne au Collège de Saint-Maurice et n'en est pas à son coup d'essai (il a déjà publié quatre livres aux éditions de l'Aire). Dans son dernier roman, sous-titré « Madrigal spirituel », il déploie toute sa verve et son talent. Son ambition aussi : il s'attaque à cette période maudite de l'histoire de France qui dura exactement 10 mois (1793-1794) et qu'on appelle la Terreur. Comme on sait, la Révolution de 1789, symbolisée par la prise de la Bastille, fit relativement peu de victimes. Le bain de sang débuta en 1793 avec la Terreur — et l'usage intensif de la machine à raccourcir, autrement dit la guillotine. 

    C'est l'été 1794, quelques jours avant la chute de Robespierre et la fin de cette parenthèse sanglante qui coûta la vie à des dizaines de milliers d'innocents. Saint Lazare cour 1789 hubert robert.jpgNous sommes à Saint-Lazare, une ancienne léproserie devenue une prison où s'entassent les suspects de tous bords (artistes, écrivains, aristocrates, religieuses, etc.). Dans cette petite société des bannis (promis à une mort certaine), il y a un poète, André Chénier, dont certains vers ont déplu aux jacobins au pouvoir. Gaillard retrace avec talent les derniers jours du poète qui attend la charrette funeste et croise, dans sa prison, les peintres Suvée et Hubert Robert (qui peignit la cour de la prison sous la terreur, cf. illustration), le poète Roucher, la mère abbesse de Montmartre et la belle Aimée de Coigny. Il y croisera également d'autres personnages dont le divin marquis de Sade, qui échappera par miracle à la guillotine. C'est l'occasion, pour Gaillard, de fantastiques portraits, vivants et colorés, de ces figures marquantes de la Révolution. Sa verve se déploie pour évoquer Marat et Charlotte Corday, Olympe de Gouges ou Robespierre, Danton ou le peintre collabo David (il dénonça son collègue Hubert Robert).

    Unité de temps, de lieu et d'action : Gaillard ne perd jamais de vue l'essentiel, la vie de son poète condamné à une mort injuste. Il cite longuement ses vers, célèbre sa musique, son amour de la Grèce et de Rome, ses rêveries pastorales. En même temps, il souligne l'incroyable imposture de cette révolution qui se rêve citoyenne et finit par devenir une dictature sanglante. Comment en est-on arrivé là ? Qui a trahi les idéaux révolutionnaires ? Là aussi, s'appuyant sur une riche documentation, Gaillard éclaire l'histoire et en démonte les ressorts. Il rend hommage au poète Chénier et nous livre une fresque impitoyable de ces dix mois terrifiants. 

    Un dernier mot sur l'écriture, fastueuse, de Gaillard : à la fois madrigal, enquête historique, ode à la poésie, son livre est un régal et une fête de la langue. 

    A ne pas manquer !

    * Christophe Gaillard, La glorieuse imposture, éditions de l'Aire, 2021.

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  • Voir Venise et renaître (Jean-Bernard Vuillème)

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    images.jpegDe L'Amour en bateau (1990) à La Mort en gondole (2021), il n'y a qu'un pas que les lecteurs de Jean-Bernard Vuillème (né à Neuchâtel en 1950) franchiront allègrement. On y retrouve les thèmes chers à cet écrivain singulier : l'amour, bien sûr, l'errance, la fuite, l'improbable rencontre, la fascination de la mort, etc. On y retrouve aussi le ton grave et désinvolte de ses livres précédents — la mort y rôde à chaque page — cet univers de personnages un peu perdus, en quête d'eux-mêmes, proche de Kafka et de Robert Walser. 

    La Mort en gondole*, son dernier roman, se décline en trois parties, « valse mélancolique et langoureux vertige » (Baudelaire). images-1.jpegDans la première partie, le narrateur, homme en rupture, décide de larguer les amarres et d'aller rejoindre à Venise une ancienne amie qui écrit une thèse sur le peintre Léopold Robert — un artiste neuchâtelois aujourd'hui oublié, mais qui reçut tous les honneurs au début du XIXè siècle. Au cours du trajet ferroviaire, le narrateur imagine les retrouvailles avec cette femme qu'il connaît à peine et s'imprègne déjà de la vie (tragique) de Léopold Robert. La deuxième partie retrace les retrouvailles à la fois improbables et décevantes avec cette jeune femme, Silvia, qui ressemble à bien des héroïnes de Vuillème : indéchiffrable, fantasque, maniant l'ironie comme une seconde langue, attachante et agaçante. Comment saisir une ombre qui se dérobe (et se moque de vous) ?

    À mesure que Silvia se dérobe, s'impose insidieusement la figure de Léopold Robert (mort à Venise en 1835, après s'être tranché la gorge). Le narrateur glisse ses pas dans les pas du peintre. Il imagine son atelier, ses déambulations, ses espoirs et ses chagrins dans la cité des Doges. is-1.jpgIl faut dire que Robert, après avoir suivi à Paris les cours de David et de Gros et remporté plusieurs succès d'estime, partit pour Rome où il tomba amoureux d'une princesse, Charlotte Bonaparte, nièce de Napoléon — une femme qui n'était ni de son milieu ni de son genre, comme dirait Proust. Si, au début, la princesse ne fut pas insensible au charme du jeune peintre et lui laissa quelques espoirs, elle épousa toutefois un autre homme (mort empoisonné, semble-t-il) et ne céda jamais à l'artiste romantique. Celui-ci partit pour Florence, puis s'exila à Venise, plein d'amertume et de chagrin, où il connut la fin tragique que l'on sait. Vuillème se joue parfaitement des clichés sur la Venise romantique (Thomas Mann, les voyages de noces, les promenades en gondole, etc.), haut lieu des passions malheureuses. Sa Venise est un labyrinthe où le narrateur peine à trouver son chemin.

    La dernière partie, qui retrace les dernières heures de Léopold Robert, solitaire, exilé et retouchant sans fin ses toiles (avec le couteau qui lui servira à se trancher la gorge!) est haletante et surprenante. Et la fin du roman — du pur Vuillème — mêle habilement le tragique et le burlesque. 

    Un roman singulier qui est à la fois un hommage à un grand peintre oublié et une quête d'identité (et de renaissance) dans une ville surchargée d'images et d'histoires extraordinaires. Métaphore délicate : le bateau est ici une gondole — la même qui transporte les morts au cimetière marin, leur dernière demeure, et qui balade les amoureux à travers les canaux romantiques de la ville.

    * Jean-Bernard Vuillème, La Mort en gondole, Zoé, 2021.

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  • Revenir sur ses pas (Patrick Roegiers)

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    images.jpegIl y a longtemps que Patrick Roegiers fait son cinéma (voir ici). Ce passionné de photographie (il fut longtemps critique de photo au journal Le Monde) est aussi un fou de cinéma et de théâtre (il a dirigé un théâtre en Belgique). Mais la littérature est sa patrie, sa source d'inspiration, sa raison de vivre. Il revient sur ses pas dans un livre épatant, Ma Vie d'écrivain*, où il retrace les différentes étapes de son installation en France, à partir de 1983.

    Tout commence par une ode à Paris, capitale des Lettres, dans le style lyrique et truculent de Roegiers. On reconnaît d'emblée la plume folâtre du Bonheur des Belges** et de ce délicieux roman mettant en scène une rencontre entre le roi Léopold de Belgique et Hergé, le créateur de Tintin, dans une pension de la côte vaudoise (il m'a semblé reconnaître le restaurant de La Plage à Gland), Le Roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur***. images.pngMême s'il a déjà plusieurs livres derrière lui, sa vie d'écrivain commence à Paris. L'auteur nous balade dans les rues étrangement familières de la capitale et l'on y croise Aragon et Simone de Beauvoir, Patrick Modiano et Philippe Sollers, entre autres — autant de figures tutélaires. On y croise surtout Denis Roche, ancien directeur littéraire du Seuil, ami et éditeur de l'auteur qui lui rend, dans son livre, un bel hommage.

    Roegiers revisite son passé à partir de bribes de chansons, de souvenirs éparpillés, de références à la vie culturelle (dates, anecdotes) qui donnent à son livre une saveur singulière. Chaque rue, à Paris, se souvient d'un écrivain, d'un peintre ou d'une scène de film. C'est une ville mythique en même temps qu'intensément spectaculaire. Par petites touches (onomatopées, calembours, listes diverses) Roegiers recrée le charme de cette ville lumière. Il raconte aussi comment l'on devient écrivain. Les doutes, les refus, les blocages et les exaltations d'une vie passée à écrire dans son bureau (« La première qualité, pour un écrivain, c'est d'avoir de bonnes fesses. » Dany Laferrière). Son livre est à la fois une tentative de revenir sur ses pas (pour mieux comprendre son parcours) et une manière de bilan. 

    Nul n'est prophète en son pays : Roegiers a quitté le sien en 1983, furieux et dépité, pour commencer une nouvelle vie en France. Tout d'abord publié par Le Seuil (où travaille Denis Roche), Roegiers est désormais chez Grasset, rue des Saints-Pères. C'est aussi cette rupture qu'il raconte dans un livre émouvant et plein de verve.

    * Patrick Roegiers, Ma Vie d'écrivain, roman, Grasset, 2021.

    ** Patrick Roegiers, Au Bonheur des Belges, roman, Grasset, 2012.

    *** Patrick Roegiers, Le Roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur, roman, Grasset, 2016.

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  • Éloge de l'œil à travers Champs (Patrick Lopreno Gilliéron)

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    images-2.jpegL'éditeur Olivier Morattel publie peu de livres, mais ce sont des livres qui comptent : Frédéric Vallotton, Pierre-Yves Lador, Florian Saegesser — et aujourd'hui Patrick Gilliéron Lopreno pour un somptueux ouvrage de photographie consacré au monde paysan, accompagné des textes de Slobodan Despot.

    Cela s'appelle  Champs*, et d'emblée le regard est capté par la force des images (et du texte) panoramiques qui ressemblent souvent à des tableaux (on pense à Ferdinand Hodler). On peut même y entendre la musique de Vivaldi puisque le livre se décline en quatre parties, au rythme des saisons. Et qu'il s'agit aussi d'un chant à la gloire de la nature et des hommes qui vivent en communion avec elle.

    Comme toujours, chez Lopreno, qui nous avait déjà donné un Éloge de l'invisible**, tout commence par des traces — ici, des traces de pneus dans la terre brune, plus loin les sillons d'une charrue presque à perte de vue. images-4.jpegC'est la première image d'une promenade dans des paysages magnifiques, encore intacts, presque déserts sous le ciel flamboyant, et d'une rencontre avec les gens qui y habitent, qui en prennent soin, mais que souvent on ne voit pas. Ces invisibles, ce sont les paysans, curieuse tribu qui cultive la terre ou nourrit le pays, peuple en voie de disparition, comme on sait, menacée de toute part par une globalisation triomphante qui ne connaît pas d'états d'âme.

    Il y a dans ces images très fortes un retour à la terre, mais aussi une quête des racines. On sent, chez le photographe comme chez l'écrivain, le besoin de se ressourcer, de retrouver la source vive de l'origine. images-1.jpegC'est pourquoi ces photos dépassent — et de loin ! — le simple souci esthétique (elles sont très belles) et documentaire (chaque image nous apprend beaucoup de choses) : elles sont la mémoire de la terre et en même temps une sorte de chant d'adieu à un monde qui s'efface sous nos yeux. Un monde magique, obscur, essentiel. Ces champs de brume, ces traces et ces sillons fertiles, ces sourires aussi d'hommes et de femmes attachés à la terre restent longtemps inscrits dans nos rétines. 

    images-3.jpegComme souvent, la photographie nous ouvre les yeux, quand le réel nous aveugle ou nous trompe. Il nous faut le regard du photographe pour aller sous l'écorce des choses, toucher l'os, la sève, le cœur vibrant de la nature. À travers Champs*, Patrick Gilliéron Lopreno explore cette faille dans les visages, les ciels, les paysages nus ou peuplés d'ombres fugaces — il nous rend visible un monde qui est le nôtre, mais que nous ne voyons pas.

    * Patrick Gilliéron Lopreno, Champs, texte de Slobodan Despot, Olivier Morattel éditeur, Dole, 2021.

    ** Patrick Gilliéron Lopreno, Éloge de l'invisible, Till Schaap édition, 2018.

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  • Le funambule du livre (Pascal Vandenberghe)

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    images.jpegIl y a des destins rectilignes et d'autres, plus tortueux, qui  semblent longtemps chercher leur voie. Celui de Pascal Vandenberghe, PDG de la librairie Payot, est de ceux-là. Enfance ouvrière (et ennuyeuse), scolarité difficile, étouffement familial. L'errance dure plusieurs années. Le seul diplôme réussi est celui d'ajusteur-mécanicien. À cent lieues du livre et de la librairie, dira-t-on. Et pourtant, abandonnant très tôt l'école, puis ses parents, Pascal Vandenberghe va forger son destin au fil des expériences et des lectures. 

    « En quittant l'école, je m'étais dit : ce n'est pas parce que tu sors du circuit scolaire que tu dois rester idiot et inculte toute ta vie. Alors j'ai pris la décision de faire mon éducation moi-même par les livres. J'ai commencé à lire sur le mode boulimique. »

    S'ensuit un véritable marathon qui le fera traverser la France de part en part : Metz, Rennes, Colmar, Lille, et gravir peu à peu tous les échelons de la librairie. La FNAC tout d'abord, puis l'édition parisienne (La Découverte), et enfin Payot, une chaîne de librairies à laquelle il va insuffler une nouvelle vie.

    images-2.jpegDans un livre d'entretiens avec l'écrivain Christophe Gallaz, Pascal Vandenberghe retrace son destin au long cours. Familiarisé, au fil des ans, avec tous les métiers de la librairie, il va faire preuve, très vite, d'esprit d'initiative, et se montrer même visionnaire. Son engagement sera sans faille et lorsque le groupe Lagardère, propriétaire de Payot, décidera de mettre en vente la chaîne de librairies, ce sera lui, encore, soutenu par Véra Michalski, qui deviendra l'actionnaire principal de l'entreprise.

    Dans la première partie du livre, Pascal Vandenberghe retrace les étapes de son parcours, en développant quelques idées qui lui sont chères, en particulier celle de « concilier l'éthique et l'économie ». Dans la seconde partie du livre, intitulée « La librairie est un sport de combat », il analyse plus spécifiquement la place du livre aujourd'hui face aux dangers qui le menacent (l'importance croissante du numérique, la vente en ligne, l'auto-publication, etc.). À ce sujet, Vandenberghe reprend certaines articles qu'il a publiés dans la presse romande. Le tout, qui a la forme d'un manifeste ou d'un pamphlet au ton vif et plein d'humour, est extrêmement convaincant. 

    * Pascal Vandenberghe, Le funambule du livre, entretiens avec Christophe Gallaz, éditions de l'Aire, 2021.

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  • Un pavé dans l'amour (Roland Jaccard)

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    images-2.jpegOn savait tout, déjà, de Roland Jaccard : son goût pour les jeunes femmes (de préférence asiatiques avec une petite frange) ; sa fréquentation des piscines estivales (Deligny, Montchoisi, Pully) ; ses amitiés ambivalentes (Michel Contat, François Bott, Gabriel Matzneff) ; son goût pour la paresse et le suicide, les aphorismes, les citations d'auteurs maudits ou inconnus ; ses maîtres à penser (Cioran, Amiel). On savait aussi qu'il avait dirigé une collection, devenue prestigieuse, aux PUF, en éditant Frédéric Pajak et André Comte-Sponville, entre autres. On savait tout cela, oui, et pourtant Le Monde d'avant (Journal 1983-1988)* nous le rend encore plus familier et passionnant.

    Ce n'est pas la première fois que RJ nous livre des fragments du Journal intime qu'il tient depuis près de 60 ans. Il nous en a déjà donné des miettes, toujours organisées autour d'un thème ou d'une rencontre, reconstruites, pourrait-on dire, par ce grand manipulateur cynique et enjoué qu'est l'auteur qui aime à revisiter ses souvenirs et ses amours passées (à la machine, dirait Souchon). Le Journal qu'il publie aujourd'hui, plus de 800 pages (!), est un véritable pavé dans l'amour. Et il se lit comme un roman.

    « Lorsque je m'analyse, je vois bien que je suis un homme qui digère mal, un homme de ressentiment, un homme fatigué qui ne goûte de la vie que ce qu'elle lui offre de funèbre, mais j'éprouve également vive nostalgie pour cette « grande santé nietzschéenne » qui nous fait dire « oui » à toutes choses et bénir chaque moment de notre existence. » 

    images-3.jpegCe Monde d'avant, qui comporte tous les défauts et les qualités d'un Journal intime (dont le modèle indépassable est le fameux Journal du genevois Henri-Frédéric Amiel**, 17'000 pages, souvent imité, mais jamais égalé), navigue entre la vie mondaine de l'auteur, ses amitiés, les anecdotes savoureuses, les réflexions profondes, etc. Bref, comme tout journal intime, celui de RJ cherche une cohérence dans une vie chaotique : l'essentiel étant de rester au plus près de ce noyau obscur (et instable comme le vif argent) qu'on appelle l'identité. 

    Si chaque diariste cherche dans le Journal intime qu'il tient fidèlement tous les matins un centre de gravité, le point d'ancrage de ce Monde d'avant c'est L. — autrement dit Linda Lê, la jeune femme avec laquelle il partage sa vie. Si le lecteur échappe à leur première rencontre (qui a lieu avant le début du livre), il suit pas à pas, jour après jour, et surtout nuit après nuit, les amours de ce couple interlope formé d'un grand adolescent cynique (de 42 ans) et revenu de tout, grand lecteur de Cioran et de Schopenhauer, amateur de nymphettes et de parties de ping-pong, et d'une très jeune femme qui veut devenir écrivain (et qui va devenir un très bon écrivain).

    Étrangement, quand on connaît le goût de RJ pour l'échec (une vocation) et les amours désenchantées, voire décomposées, il vit ici, dans ce Monde d'avant, une sorte d'état de grâce. images-5.jpegGabriel Matzneff lui rappelle souvent, d'ailleurs, la chance qu'il a de vivre avec un ange (en est-il conscient ?). Et ces pages, qui sont pourtant du pur Jaccard, relèvent aussi d'une sorte d'hymne à l'amour, joyeux et débridé — hommage sincère à une femme aimée qui sait le remettre à sa place : « Comme je demandais à L. quelle opinion les gens en général ont de moi, elle me répondit : « Si j'étais toi, je ne leur demanderais pas… » C'est pour ce genre de réplique qu'on aime une femme. » 

    Ce Monde d'avant, c'est le monde de l'amour et de Linda, le monde de la légèreté, des rencontres intempestives, des lectures importantes, des voyages à Vienne ou à Lausanne, et aussi des amitiés fidèles (car RJ est fidèle en amitié). Son père spirituel, on le sait, s'appelle Cioran, qui l'invite à dîner, lui fait lire les épreuves de ses livres, le complimente ou le morigène pour ses écrits. Ce sont de très belles pages que l'auteur consacre à cette complicité littéraire exceptionnelle. Il y a aussi Michel Contat, l'autre Suisse de Paris, le confident — le frère ennemi. Pas un jour sans qu'ils se téléphonent ou s'écrivent, partagent leurs soucis d'hypocondriaques, se vantent de leurs prouesses sexuelles (souvent imaginaires) ou déplorent la médiocrité intellectuelle qui s'installe en France avec l'arrivée au pouvoir des socialistes. Il y a encore François Bott, le responsable du « Monde des Livres » auquel RJ collabore en tant que chroniqueur depuis des années. On entre, ainsi, dans le cerveau du monstre, avec quelques figures de proue comme Bertrand Poirot-Delpech, Josyane Savigneau, Jacqueline Piatier, etc. RJ en fait une description à la fois comique et désabusée — et l'on voit à quelle sauce la littérature, française surtout, est accommodée pendant ces années-là (1983-1988). 

    Le Monde d'avant rend justice, également, à une amitié ancienne, devenue aujourd'hui inavouable. images.jpegL'été, RJ passe l'essentiel de ses journées à la piscine Deligny, cette ancienne piscine flottante amarrée à la rive gauche de la Seine et qui coula en 1993, où il retrouve Gabriel Matzneff (et parfois Vanessa Springora). Bains de soleil, parties de ping-pong, échanges de propos oisifs et blasés — l'air du temps de ces années-là est parfaitement restitué par la plume maniaque de RJ dont l'ambition est de parler des choses graves avec légèreté et des choses légères avec gravité. Une fois de plus, le diariste frappe juste, droit au cœur, aux tripes, avec le souci constant de la vérité — même et surtout si elle fait mal. L'auteur a le goût de la provocation et trempe souvent sa plume dans le vitriol.

    Curieusement, ce Monde d'avant, qui annonce l'entrée de la censure dans les journaux, la médiocrité à la télévision, l'insignifiance sur les ondes et dans la littérature, le règne aveugle de la morale à quatre sous et du politiquement correct, ressemble comme un frère au monde d'aujourd'hui. On dirait que nous n'en sommes pas sortis. Le grand mérite du Journal de RJ est de nous le rappeler : le monde change peu, le conformisme menace, la liberté perd des plumes chaque jour… 

    On peut lire ce gigantesque Journal comme le portrait à l'eau-forte d'une époque, avec ses beautés et ses vices, ses tentations et ses tourments, son insouciance et ses angoisses. On peut le lire enfin comme le mausolée d'un amour disparu, où flotte un parfum entêtant de nostalgie et de mélancolie, subtilement rendu par les mots d'un écrivain épris de vérité et de franchise. 

    * Roland Jaccard, Le Monde d'avant, journal 1983-1988, Serge Safran éditeur, 2021.

    ** Henri-Frédéric Amiel, Journal, l'Âge d'Homme.

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