Ecrivain de la comédie romande

  • Mort de Marc Fumaroli (1932-2020)

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    Unknown-1.jpegC'est avec une grande tristesse que j'apprends la mort, aujourd'hui, de Marc Fumaroli, membre de l'Académie française et infatigable défenseur de la littérature. On lui doit d'innombrables études sur l'art contemporain, sur les poètes classiques (Le Poète et le Roi : Jean de la Fontaine et son siècle, de Fallois, 1997), sur l'éloquence et l'art de la rhétorique, et, bien sûr, l'éternelle querelle des Anciens et des Modernes (Des Modernes aux Anciens, Gallimard, 2012).

    Personnellement, j'ai eu la chance de le rencontrer plusieurs fois à Paris, grâce à Bernard de Fallois — des soirées d'une érudition et d'un humour étourdissant. Grand spécialiste des mythes, il s'était intéressé de près à L'Amour nègre, qu'il avait chroniqué dans le journal Le Point.

    En guise d'hommage, je me permets de reproduire ce texte qui lui tenait beaucoup à cœur.

    Faute de mythes, qu’ils mangent des marques !

    Par Marc Fumaroli (de l’Académie française)

     

    Les Mythologies de Barthes ont dépassé leur cinquantième anniversaire, (I957-2OO7). Ce recueil reste un livre-culte. A cette époque, critique à Combat, Barthes pratiquait encore en amateur les« sciences humaines » (marxisme, linguistique, sémiotique).s-l300.jpgFécond en formules risquées (« Garbo, c’est l’Idée, Hepburn, l’Evénement »), il prenait pour objet d’analyse, au même titre que Racine ou Verne, une réclame («Omo lave plus blanc»), un fait divers( Dominici), un homme politique (Poujade), un sport (catch, cyclisme), tous phénomènes artisanaux d’une IVe République pas encore entrée dans l’âge américain de la consommation. Incurable germanopratin, Barthes n’en prétendait pas moins dévoiler par quel système sémiologique caché, « La Bourgeoisie, Société Anonyme », aliénait sa clientèle passive, la petite bourgeoisie métropolitaine ou coloniale, pour mieux lui inculquer son idéologie « réifiée ».

    Outre–Atlantique, on lut plus attentivement ces analyses qu’à Paris. De cette savante et brillante french theory de gauche, les essayistes du New Yorker firent le principe de la montée en grade de leur formidable pop culture commerciale en pop Art muséifié. leurs brands et leurs people se retrouvèrent bientôt, portraiturés par Warhol, en stars et en gods d’un Olympe publicitaire, élargi de Los Angeles à New York, de Greta Garbo à Estée Lauder, et de là au monde entier. Barthes entre temps avait eu le temps de faire machine arrière, et d’écrire Fragments d’un discours amoureux.

    Mythologies auraient dû s’intituler proprement Mystifications. Mais cette interversion de notions-est la clef du livre et de son succès. Un mythe n’est jamais un mensonge, à plus forte raison un bluff publicitaire, mais un récit, lié à un rite religieux. C’est ce fait à double face, cultuel et non culturel, étranger, antérieur et supérieur au vrai et au faux, qui fonde une société, innerve ses arts, y rend possible éducation et transmission. La mystification triomphe quand elle se voit qualifier pompeusement de mythe, alors que sa plasticité (le polystyrène cher au Barthes des Mythologies !) n’en saurait tenir lieu. Une fois privée (ou délivrée) de son axe et de son en -deçà mythiques, la société se mystifiant et d’idolâtrant elle-même demande à la propagande, à la publicité, à la bourse, de lui prêter tous les renversements de valeur auxquelles elle ne peut plus croire, qu’elle ne supporte plus longtemps, dont elle veut changer sans cesse, mais dont la noria décevante lui est indispensable pour lui tenir lieu de raison d’être provisoire.

    9782253161844-T.jpgLa fable du romancier genevois Jean-Michel Olivier, L’amour nègre, décrit avec une feinte simplicité désarmante ce tournis mystificateur où s’emballe la Société Anonyme globale que Barthes n’avait fait qu’entrevoir. Qui pourrait mieux s’en acquitter qu’un Adam, Ingénu ou Huron fort bien fait, né au fond de l’Afrique, dans le berceau de toutes les familles humaines, émergentes ou décadentes ? Soustrait à sa forêt, à son volcan et à sa tribu, Moussa-Adam a été échangé par son père contre une TV plasma dernier cri, et adopté, après et avant beaucoup d’autres enfants de pays affamés, par un couple d’acteurs hollywoodiens jeunes, célébrissimes et richissimes. Dans leur vaste ranch californien, ces parents adoptifs vivent suspendus à leurs psys Toutes les marques de luxe globales remplissent leurs armoires, leur cuisine, leur garage, leurs chaînes hi-fi, leurs écrans et commandent leur lifestyle. Leurs enfants adoptifs sont aussi privés de précepteurs qu’ils l’étaient dans leur bled d’origine.

    Nature droite, Adam s’adapte sans peine à la vie sauvage dans ce confort oisif en compagnie d’adolescents de son âge. Il aime un peu trop faire crépiter le feu, mais il venge en héros, à coup de hache, une jolie sœur d’adoption menacée de viol, après quoi il l’engrosse très tendrement. Ses parents s’en débarrassent en le confiant à un collègue célibataire, dont le sourire sympathique est aussi mondialement connu que la moustache de Staline ou le double menton de Mao. Ce double de Clooney vit le plus souvent dans son archipel polynésien, en compagnie d’un gourou New Age. Adam est ravi par ce nouveau lifestyle écolo, mosaïque de poncifs hauts -de gamme, très hospitaliers à première vue. Sans qu’il y soit pour rien, tout finit bientôt en château de cartes et en flammes.

    Une fuite de bande dessinée, dans un puissant hors bord, le fait aboutir dans un paradis de grand luxe asiatique. Devenu imbattable en matière de marques globales (ce sont les grandes éducatrices de notre temps!), Adam se fait vite rhabiller, et surtout déshabiller, par une Suissesse, banquière virtuose du tourisme sexuel. Avant de le laisser tomber, elle le ramène, fière et grosse, à Genève. Là, ce Lazarillo de Tormès contemporain rencontre enfin, faute de père, le patron qui lui convient. Associé à ce sorcier avisé, il fait auprès des dames, déçues par leur psy, le seul métier qui n’a pas besoin d’être appris. Faute de mythe et de rite, ce service naturel et non mystifié semble fort en demande, dans fabuleux luxe culturel et virtuel où la Bourgeoisie globale entend échapper à la condition humaine et commune.

    Adam est l’anti-Basquiat. Fils renié des mythes et des rites, il reste nature et joyeux dans le monde atrophié de la pub et des marques.

    Marc Fumaroli

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  • L'énigme d'un visage*

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    images.jpeg« Papa, réveille-toi ! »

    J'ouvre les yeux. La chambre ne me rappelle rien. Je suis encore plongé dans les brumes du sommeil. J'émerge à peine d'un rêve absurde. Je reviens de nulle part. Toujours la même image devant mes yeux. Leslie face au miroir, fardant ses cils et ses paupières, faisant tinter ses bracelets d'argent. Elle est de dos, mais je vois son reflet dans la glace. Je n'ai pas de désir. Juste une tristesse immense dans tout le corps. Une tristesse rassurante aussi, parce qu'elle m'est familière.

    « Papa, j'ai faim ! »

    Mes paupières sont lourdes. Un essaim de frelons bourdonnent dans ma tête. J'ouvre les yeux et je regarde ma montre. Bientôt neuf heures. L'heure neuve. Je m'assieds sur le lit et j'examine la chambre aux couleurs vives, bleu ciel, orange clair, rose pastel. Je respire à fond. Dans quelques secondes je saurai où je suis. La soirée me revient en mémoire. La poursuite dans les rues luisantes de pluie. Les trois types en capuche. La course jusqu'au bar. Et la chanteuse à la voix rauque, rouillée par l'alcool et les larmes.

    Mais après ?

    Un voile de brume au-dessus de la mer.

    J'entends marcher dans la chambre voisine. Une femme en escarpins dont chaque pas claque sur le parquet de bois comme un coup de couteau. Une voix d'homme aussi, sourde et impérieuse. J'ai mal au crâne. Je vais passer mon visage sous l'eau froide. J'ouvre la fenêtre. Dehors, il y a la ville, le port, la mer immense. Le vent fouette mon visage et mon rêve s'évapore.

    Devant la glace, je ne reconnais pas le type en face de moi. Barbe poivre et sel, sourcils broussailleux, cheveux hirsutes. Je n'ai plus le visage que ma mère m'a connu. Il n'y a pas d'énigme plus profonde. Pourquoi faut-il avoir un visage ? Quelle injustice ! Pourquoi l'identité est-elle à ce point liée aux traits du visage ? Pourquoi les êtres humains ne se ressemblent-ils pas tous, comme les animaux ? Si tous les hommes se ressemblaient, il n'y aurait plus de distinction de personnalité ou de caractère. Plus d'attente inutile. Plus d'angoisse. Plus de désir. Mais il y a les visages ! Les beaux, les laids, les saisissants. Les inoubliables. On tombe amoureux d'un regard qui vous reconnaît. Une bouche charnue. Des pommettes saillantes. Un front large et pâle. C'est le début de toutes les différences, de toutes les discriminations. Leslie passait des heures devant la glace à se farder et à s'examiner. Elle s'efforçait de se rappeler par le détail une scène ou une rencontre pour recomposer en esprit chaque geste, chaque phrase, chaque expression du visage et les interpréter. Chaque instant de sa vie, elle le considérait comme un présage. Devant la glace, elle demeurait paralysée. Sans piper mot. Était-ce par son reflet ? Ou une obsession plus ancienne ? La peur de perdre son visage. De devenir une femme comme les autres. Elle qui aimait à jouer les pythies, elle n'avait rien prévu, rien vu venir. C'était la femme la mieux informée d'Amérique (elle lisait tous les journaux, écoutait toutes les chaînes de télévision, suivait tous les débats politiques) — et pourtant, au soir du fameux 8 novembre, elle n'avait rien compris.

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Au cinéma*

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    images.jpegDepuis toujours, ils aiment aller au cinéma en matinée. Ils se glissent tous les deux dans la salle en avance. Ils ne veulent pas rater les publicités de Jean Mineur (Balzac 00-01), le lutin à la serpe argentée. Aujourd'hui ils ne sont pas les seuls. La sale est presque pleine. Il y a quelques familles parfaites et surtout des pères du dimanche. On les reconnaît au premier coup d'œil.

    L'enfant est assis à côté de son père, lui-même assis à côté d'une blonde, vraie ou fausse. Il plonge sa main dans un grand seau en carton débordant de popcorn bien dorés. Il a une paille dans la bouche reliée à un gobelet, immense lui aussi, mais rempli de soda.

    Ravi, l'enfant sous perfusion, d'autant que sa mère n'est pas là.

    C'est lui qui a choisi le film, comme d'habitude. Damien voulait voir le dernier Tarantino ou Alice et le Maire, un long métrage française avec Fabrice Luchini et Anaïs Demoustier, deux acteurs qu'il connaît pour leur avoir donner la réplique dans un téléfilm (il jouait un clochard qui se jette sous une rame de métro). L'enfant aime les émotions fortes et il aime avoir peur. Il vit toutes les scènes avec son cœur. Pourtant il sait que c'est du cinéma.

    Et les voilà partis pour une obscure cité chinoise. Un commando de la Protection Animale, mené par un barbu qui aime la bagarre et une fille très sexy, fait irruption dans un laboratoire qui se livre à des expériences horribles sur les chimpanzés. En délivrant les pauvres bêtes, le commando libère un virus terrifiant qui se propage rapidement à travers le pays, puis dans le monde entier. Londres — comme Paris, NewYork ou Genève — deviennent des villes fantômes. Le type se bat beaucoup pour sauver la planète. À la fin il se fait arracher une jambe lors d'une attaque surprise des virologues chinois. Et la fille devient go-go danseuse dans une boîte de Shanghai où elle découvre les plaisirs de l'opium…

    Lors des scènes les plus gore, l'enfant frissonne et rit à gorge déployée.

    Pendant longtemps, l'enfant ne jurait que par les films d'animation. Du Roi Lion à Toy Story, en passant par les mésaventures du rat Ratatouille, ils n'ont manqué aucun Disney. À leur retour, père et fils avaient droit aux remontrances de Leslie qui leur donnait une leçon de morale en démontrant, chiffres à l'appui (elle était journaliste), que les studios Disney, Pixar and Co n'étaient que des usines à fric fort peu recommandables qu'il fallait éviter à tout prix.

    « La prochaine fois, disait-elle, allez voir un documentaire de Michael Moore au lieu de vous abêtir. »

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Dans le TGV (avec Nicolas Bouvier)*

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    Unknown-1.jpegSa vie ressemble à une navette — cet élément mobile du métier à tisser qui sert à transporter le fil de trame à travers les fils de chaîne par un mouvement incessant de va-et-vient. Il va, il vient, sans savoir où, ni qui il est. Pour les pêcheurs, la navette sert aussi à repriser les filets déchirés.

    Damien révise le texte qu'il va jouer cet après-midi à Paris, chez Cinégram, pour une séance de doublage à 300 euros. Le Baron l'a averti ce matin, par SMS, tout fier de lui avoir trouvé un petit job.

    « Il doit avoir pitié de moi, pense-t-il. C'est mauvais signe. »

    Enfoncé dans le siège en velours, la tête appuyée contre la vitre, il regarde une fois encore le paysage défiler. Combien de fois a-t-il fait la navette ? 200, 300 fois ? Il reconnaît tous les villages, les champs où paissent des vaches couleur caramel qui ont l'air bien portantes, les bosquets dans la brume. Il retourne à son texte (un remake de Pretty Woman), mais il n'arrive pas à se concentrer. Il vérifie que le sac à dos d'enfant avec deux grands yeux de chouette et une sorte de mâchoire à pois en textile est bien à l'abri sous sous siège. Il lève la tête pour s'assurer de la présence du sac de cuir avec ses flingues et l'album de photos dans le porte-bagage au-dessus des fenêtres.

    Tout est bien à sa place. Le magot et les flingues. Mais Damien n'est pas rassuré.

    Il sort son exemplaire du Journal d'Aran et d'autres lieux, son livre de chevet, dédicacé à « son ami Damien » par Nicolas Bouvier. Aussitôt il se reconnaît dans ce voyageur au long cours, souvent malade et perdu dans le vaste monde. « J'ai frappé le pavé du pied pour me ramener à l'existence, m'assurer que j'étais bien là, alors que les mots je et ici n'avaient pas encore réintégré leur sens. »

    Ceylan, le Japon, l'Irlande. Nicolas, lui aussi, cherchait une île où disparaître. À chaque fois, miracle, le voyageur a disparu. Englouti corps et âme par le mystère des lieux. Le voyageur est mort, comme ces anonymes aux tombes dressées qui remplissent les cimetières de ses livres. Ensuite, grâce au pouvoir des mots — magie blanche contre magie noire —, la musique de ses phrases, il est ressuscité. Mais il cherche sans cesse une preuve de son existence. « J'ai toujours souffert de ma lourdeur ; être baladé comme une feuille morte m'avait fouetté le sang. Pour la première fois depuis que j'étais ici, j'ai entrevu le soleil par une fugace déchirure dans le drap sale du ciel. Il s'est bien montré quinze ou seize secondes, le temps de photographier mon ombre pour conserver une preuve de mon passage ici. »

    Posant le livre sur ses genoux, il somnole en regardant le paysage. Ce n'est pas l'île d'Aran, où il rêve de se rendre, mais la Bourgogne, puis la Beauce qui englobe cinq départements. Ses champs de blé et de maïs, de betteraves sucrières. Le jaune aveuglant du colza. Il aime ce pays, comme il aimerait l'Irlande, les îles tout au bout de la brume.

    Le train s'arrêté en rase campagne, au milieu de nulle part.

    « Accident de personne », dit la voix sibylline de l'hôtesse.

    Il se replonge dans la musique de son ami. « Au coin du feu, je badigeonne mes écorchures à la teinture d'iode, la tête é rien, ronronnant de fatigue. Au fond de moi, quelque part, je sens que la vie s'écoule dans sa liberté parfaite, circule se partage et roule en gouttes de mercure. Je soupçonne que les idées se rendent visite, que les concepts se défient et s'amusent sans m'avoir invité. Ces jeux dont la faible rumeur me parvient sont hors de mon atteinte. Larbin et portier de moi-même, je me suis une fois de plus laissé enfermer dehors. »

    Il reprend un Xanax pour s'étourdir encore un peu. Ne plus revoir, en boucle, le mauvais film où il incarne le personnage principal. Mais rien n'y fait. Sitôt qu'il ferme les paupières, les images reviennent avec une précision hallucinante, la lumière glauque des caves, les deux types enlacés, le canon dans la bouche du dealer, le coup de feu…

    Il aimerait tant changer le scénario, reprendre le film au début, jouer un autre rôle !

    « Dans la vie, disait Alex, on peut toujours revenir en arrière. Mais jamais jusqu'au début du film… »

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Somnambule*

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    image.jpgDans la chambre au grand piano noir, flottant entre les draps de flanelle de son lit-mezzanine, une jambe à demi repliée sur le duvet à l'effigie des Spice Girls, son groupe fétiche, l'enfant dort. Pas d'un sommeil tranquille, non, mais agité de rêves, d'images fugaces, de peurs obscures. L'enfant gémit dans son sommeil, transpire, bouge beaucoup.

    Chaque soir, quand il est là, quand sa mère m'autorise à l'avoir, j'entre dans la chambre noire, sans faire de bruit. Je rajuste la couette pour qu'il soit entièrement couvert et qu'il ne prenne pas froid (même en été). J'écoute sa respiration. Je m'assieds sur le tabouret du piano noir et je reste des heures à le regarder dormir.

    Le tapis est jonché de jouets en plastique, comme un champ de bataille, des Superman, des Spiderman, des petites voitures à friction, une maquette de fusée spatiale, un RoboCop dépiauté, des dinosaures et des oiseaux préhistoriques, gros comme des rats. Souvent je demande à l'enfant de ranger sa chambre, mais rien n'y fait. Il aime vivre au milieu de ces créatures en plastique.

    Les yeux ouverts, mais endormi, l'enfant se lève pour marcher dans la chambre. Il tourne en rond, ne semble plus savoir où, ni qui il est. Il se cogne à la mezzanine, puis à la vitre de la fenêtre. Parfois il ouvre la porte et va se balader dans le couloir obscur. Je le suis à distance. Sa mère m'a dit qu'il ne faut jamais réveiller un somnambule. C'est dangereux. Si on le tire trop brusquement de son sommeil, il risque le collapse.

    Une nuit, ayant arpenté tout l'appartement, j'ai retrouvé l'enfant sur le palier, hésitant à descendre les marches ou à escalader la rampe de bois.

    Quelle est la volonté d'un somnambule ? Qui dirige ses pas ? L'enfant qui dort est-il le même que l'enfant éveillé ?

    Avec douceur je prends sa main. Il a toujours les yeux ouverts, mais il ne me voit pas. Et je le guide vers sa chambre à pas de loup. Il se glisse dans son lit, entre les draps qui ont gardé l'empreinte de son corps, de sa chaleur. Je remonte le duvet à l'effigie des Spice Girls sur son cou. L'enfant replonge dans un sommeil profond. Je m'installe au piano pour le regarder dormir.

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Vrais et faux amis*

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    amis.jpgDans les semaines qui ont suivi notre séparation — juste après l'explosion atomique —, les amis sont tombés comme des mouches.

    Il y a ceux qui ont d'emblée choisi leur camp. Le fan-club de Leslie, de loin le plus nombreux. Le fan-club de Damien, dont les membres se comptent sur les doigts d'une main. À la guerre comme à la guerre. Les hostilités sont ouvertes et tous les coups sont permis. Les excommunications volent bas. Comme les noms d'oiseau. Chaque jour, on se découvre des ennemis qu'on croyait bien connaître et qui vous poignardent dans le dos.

    Médisance, coups tordus, festival de fake news sur notre relation qui « battait de l'aile depuis longtemps ».

    Plus loin, il y a ceux qui ont tout vu, les blasés, les infiniment sages, les revenus de tout, qui se refusent de choisir un parti, car ils se veulent impartiaux. Ils ne font pas la différence entre elle et lui, parce qu'ils placent la liberté de chacun au-dessus de tout. Ce sont les mêmes qui, dans votre dos, intronisent le rival. Les draps du lit sont encore chauds, ils gardent l'empreinte de votre corps. Mais bon, c'est comme ça. La vie suit son cours. Ceux-là, je les ai vite atomisés, rayés à vie de ma liste d'invités. Ils m'ont lâché quand j'avais besoin d'eux, continuant leur vie médiocre à l'université ou ailleurs, sans jamais prendre de mes nouvelles. Pourtant, nous étions comme les doigts de la main. Nous avions même fondé un « club des neuf » avec deux autres couples qui avaient eu eux aussi un enfant. Tennis, soirées sans fin sur les terrasses, vacances communes dans le Sud de la France.

    L'histoire s'est arrêtée d'un coup, abruptement, par trahison.

    Enfin, il y a ceux qui restent, ils ne sont qu'une poignée, les taiseux, les solitaires, les mutilés. La douleur rend les hommes solidaires. C'est une nouvelle fraternité, inconnue jusqu'ici. Ils ne demandent rien, ils sont discrets, ils écoutent vos conneries jusqu'aux petites heures du matin. Ils vous soignent aux bons vins, au risotto au champagne, aux meringues à la double crème de gruyère. Ils vous transmettent leur énergie et leur amour. À leur table, chez eux, une place vous est toujours réservée. Parfois, ils jouent les entremetteurs. Ils vous présentent une fille qui vous sourit. Sa voix est agréable, mais vous ne la voyez pas : vous êtes encore dans les brumes du chagrin, sur un radeau perdu en pleine mer. Quand vous rouvrez les yeux, elle n'est plus là. Vos amis sont désolés. Ce n'est pas grave. Vous reprenez votre navigation solitaire.

    Et puis il y a ces frères de l'ombre.

    Ceux qu'on appelle les pères du dimanche. Les demi-pères. Les pères à temps partiel.

    Comme Gaspard, comme Greg le borgne.

    Vous ne les connaissiez pas avant l'explosion nucléaire. Eux aussi sont des survivants — des miraculés. Ils traversent des champs de ruines. Des cimetières sous la pluie. Leur corps est brûlé au napalm. Ils sont seuls, mais pas entièrement. Un enfant les suit comme une ombre.

    Mais attention : s'ils se retournent, l'enfant disparaît !

    C'est la loi.

    Ils sont condamnés à aller de l'avant sans jamais regarder en arrière, comme Orphée remontant des enfers : dans son dos Eurydice le suit, mais il est interdit de la voir.

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Nicolas Bouvier*

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    images.jpegL'après-midi s'achève. Mes pas me portent jusqu'à Carouge. Je traverse le pont sur l'Arve aux eaux grises et boueuses, je longe les rails du tram sur cinq cents mètres et j'arrive sur la place du Marché.

    C'est là, une fois par mois, que j'avais rendez-vous avec Nicolas à la Brasserie de la Bourse. Il arrivait en retard. Ou parfois oubliait de venir. J'allais le chercher dans son repaire du Boulevard des Promenades, tout en haut d'une tour qui offrait une vue grandiose sur la ville. Son atelier était un véritable capharnaüm. Les murs étaient couverts d'images, de photos et de dessins, de plans plus ou moins chimériques. Et son bureau, dans un coin de la pièce, ployait sous les piles de livres. Il y avait toujours une bouteille de whisky à portée de la main.

    « Nous avions rendez-vous ? demandait-il d'une voix innocente.

    — Oui. Nous devions manger ensemble.

    — Ah ! Pardon.

    — Pas grave. Une bonne table nous attend. »

    Dans la rue, nous marchions côte à côte, mais pas au même rythme. Nicolas avançait au rythme de ses mots et de ses phrases. À chaque point, il marquait une pause, respirait un bon coup, puis commençait une nouvelle phrase en se remettant à marcher. Comme pour Rousseau, la pensée lui venait en marchant. De l'extérieur, il donnait l'impression d'avancer comme une grenouille, par bonds successifs. J'avais quelquefois de la peine à le suivre.

    Nous arrivions sur la place du Marché. Le patron de la Bourse nous attendait sur le seuil du bistrot. Une table nous était réservée dans une petite salle, souvent à moitié vide. Nicolas s'asseyait dos à la fenêtre pour ne pas voir les passants dans la rue qui risquaient de le reconnaître. Il sortait de sa poche une multitude de flacons et de fioles pourvus d'étiquettes illisibles.

    « Je suis une pharmacie ambulante ! »

    Nous commandions toujours un demi de goron. Il se versait un verre et avalait une poignée de pilules jaunes et blanches.

    « Tu es sûr que le vin et les médicaments font bon ménage ?

    — Pas de souci. C'est un mariage heureux. »

    Invariablement, nous commandions le même plat. De la langue de bœuf aux câpres avec de la purée de pommes-de-terre et des légumes de saison. Un délice. Arrosé d'un nouveau demi de goron. Car Nicolas avait toujours très soif.

    « La langue, vois-tu, c'est le plat préféré des écrivains ! Ils la découpent, ils la remâchent, ils la savourent, ils la triturent. Ils l'intègrent à leur propre corps au point qu'on ne peut plus savoir qui est qui. C'est une alchimie mystérieuse… »

    C'était en 1990. Nicolas avait soixante-et-un ans et il venait de publier son Journal d'Aran et d'autres lieux. Il me parlait de ses pérégrinations sur les îles irlandaises, des paysages arides, mais peuplés de fantômes.

    « Il restait une traînée de safran sombre dans le ciel noir. J'ai garé la voiture entre des crocus couchés et rôtis par le gel. De la terrasse on voyait les anses au nord du port déjà prises dans une mince pellicule de glace. Nous étions hors saison et c'est le seul hôtel où j'ai trouvé une chambre. »

    En l'écoutant, je me disais que j'irais là-bas un jour, sur l'ile aux sortilèges, à la rencontre des fantômes échappés des châteaux en ruine qui me diraient enfin qui je suis (eux seuls le savent). Chaque voyage est une petite odyssée qui vous fait et qui vous défait. Et Nicolas, à force de chasser les quasars, n'en est jamais revenu indemne.

    « Dans le cosmos, il existe des zones noires inexplicables que les astronomes ont baptisées les quasars. La densité de la matière y serait telle que les protons ne peuvent s'en échapper. Des excès, des trous de création, si l'on veut. Dans un quasar, l'esprit se déficelle et ne retient plus rien ; on n'a pas pu prendre son souffle que déjà on a disparu. On refait surface ailleurs, un peu plus tard, un peu plus loin, dans un milieu qui a retrouvé suffisamment de cohérence pour que l'on puisse respirer. Ou on ne revient pas : chaque année, huit mille personnes s'évanouissent en fumée sans que l'on puisse invoquer les terroristes, le grand caïman ou un héritage en litige… »

    J'avais vingt ans. Je suivais les cours d'une école de théâtre. Les masques que l'on me proposait ne convenaient pas à mon visage. Les mots que je jouais sonnaient faux dans ma bouche. J'avais la nostalgie du lointain, des voyages et des rencontres. Déjà la soif de disparaître.

    *extrait d'un livre en cours

     

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  • Fantômes*

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    Unknown-1.jpegPendant trois ans, l'enfant est assailli de cauchemars. Il appelle au milieu de la nuit. Et l'on se précipite dans sa chambre. En général, c'est moi — je ne dors que d'un œil. Je le prends dans mes bras, je le berce, je fredonne une chanson, je passe ma main dans ses cheveux si doux. Je pose un baiser sur ses joues baignées de larmes.

    « Ce n'est qu'un mauvais rêve, allons, tout est fini maintenant. »

    Je retourne me coucher, les draps sont encore chauds, mais bien sûr je n'arrive plus à fermer l'œil. La nuit est perdue. Je somnole, je guette les prochaines larmes. Je suis sur le pied de guerre. Par la fenêtre, je regarde le jour se lever. C'est le plus beau moment de la journée. J'entends les premières voitures dans la rue.

    Quelle heure peut-il bien être ?

    Je jette un œil sur le réveil. Je vais dans la cuisine me faire une tasse de café, regarder encore une fois par la fenêtre.

    Surtout pas faire de bruit.

    L'enfant dort comme un ange.

    Chaque nuit, désormais, j'entends les cris qu'il pousse dans l'alcôve. Je sais qu'il n'est pas là, mais je me lève quand même. J'ouvre la porte de sa chambre. La chambre noire. La chambre vide. (Ce vide est à présent le centre de ma vie.) C'est là qu'on développe les images. Toutes les images. Celles qu'on adore et conserve pieusement. Et celles que l'on a oubliées.

    Même les images fantômes.

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Le bon petit diable*

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    images.jpegQuand il était enfant, dans la banlieue de la petite ville, il aimait jouer au diable avec un masque en papier mâché et une cape noire. C'était son rôle préféré. Il se tournait vers sa maman, qui riait aux éclats, et il lui demandait:

    « Quand je serai grand, qu'est-ce que tu veux que je sois ? »

    C'était un enfant doux, obéissant. Il aurait fait n'importe quoi pour se faire aimer de sa mère.

    Elle répondait :

    « Tu seras toujours mon petit garçon ! »

    Il était malicieux, rieur, il plaisantait de tout. Mais il aimait jouer, s'entourer de jolies filles, taper dans un ballon, se déguiser. Il ne serait jamais instituteur ou fonctionnaire. Il ne se marierait jamais. Il ne serait jamais un père de famille comme les autres.

    À cet instant, il se rappelle une discussion qu'il a eue avec Le Baron, son agent artistique, il y a très longtemps.

    « Tu vis dans le regret, mon vieux !

    — Quel regret ?

    — Tu aimerais être à la fois noir, juif, femme, socialiste et pédé !

    — Rien que ça !

    — Tu ne crois pas que c'est un peu trop ?

    — Moi qui ne postule humblement qu'à deux de ces distinctions, je puis t'assurer que ce n'est pas commode !

    — Pourquoi ?

    — Tu es trop ambitieux ! »

    *extrait d'un roman en chantier.

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  • Leslie Nott*

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    Unknown-1.jpegLeslie Nott n'était pas très grande. Des yeux pers, vifs et mobiles, et une taille faite au tour. Des hanches larges et des seins opulents. Ses cheveux longs étaient noirs ébène ou blonds peroxydés. Selon l'humeur du mois, elle se prenait tantôt pour Ava Gardner, tantôt pour Marilyn. Elle portait des talons et collectionnait les chaussures, de marque si possible. La moitié de sa vie, elle la passait dans les boutiques de la rue du Faubourg Saint-Honoré ou de la rue du Rhône. Elle aimait les vestes de rayonne Anne Klein et les jupe en crêpe de laine Ungaro, les chemisiers de soie sauvage et les boucles d'oreille anciennes, quelquefois achetées sur un marché aux puces.

    Depuis toujours, elle est presbytérienne et démocrate, comme toute sa famille. Son père, le Révérend Jim Nott, était pasteur à l'église Saint-Patrick, à Chicago. Un type remarquable. Il faisait partie de la cinquième génération de pasteurs dans la famille. Et Leslie a grandi entre un père assez strict, fidèle adepte de Jean Calvin et de John Knox, et une mère entièrement dévouée aux tâches domestiques. Longtemps, ses livres de chevet furent Le Livre des Confessions et Le Livre de l'Ordre, formant la base de la doctrine presbytérienne. Elle a grandi à Chicago, puis elle est allée à New York suivre les cours d'une école de journalisme. Après son diplôme, elle a été pigiste au Windy City Times, puis au Chicago Daily News, avant de devenir correspondante à l'étranger du Chicago Tribune — une forme de consécration. Elle n'était pas à Manhattan ce fameux mardi 11 septembre 2001, mais en Arabie Saoudite, qui se révéla bientôt être au cœur du complot. Ses articles firent sensation au point d'être bientôt expulsée du pays. On l'envoya ensuite en Chine, puis en Corée du Sud, puis en Europe, où elle avait toujours voulu aller. Enfin, elle devint la correspondante officielle du journal à Paris où elle occupait un bel appartement entre les Halles et la rue Jean-Jacques Rousseau.

    C'est là, vers la fin des années 2000, que je l'ai rencontrée.

    J'étais chargé de lire, à l'Ambassade de Suisse, rue de Grenelle, quelques extraits d'un livre qui venait de recevoir à Paris une récompense prestigieuse. Une bonne partie de la communauté des Suisses de l'étranger était présente. Des journalistes, des capitaines d'industrie, des artistes exilés, un ou deux hommes politiques. L'auteur, Simon Malet, ne quittait pas le bar et alignait les flûtes de champagne, par snobisme ou par désespoir. Je lui ai demandé comment il désirait que je lise son texte. Il a quitté le bar en haussant les épaules.

    « C'est vous l'acteur ! Faites comme vous le sentez. »

    Après la lecture, un peu bredouillante (j'avais aussi quelques verres dans le nez), tout le monde s'est retrouvé autour du buffet. Je reprenais mon souffle, éclusais un verre de vin rouge, quand une jeune femme s'est présentée à moi.

    « Leslie Nott, correspondante du Chicago Tribune. »

    Elle portait un chemisier de soie noire avec des boutons de manchette en strass, un pantalon de velours noir brodé de motifs orientaux, des boucles d'oreille en cristal de Murano et des escarpins à brides dorés. Je n'ai pu déchiffrer la couleur de ses yeux, entre le bleu, le gris et le vert émeraude. Elle parlait le français avec une pointe d'accent américain très sexy. Je ne me souviens plus de ce qu'elle m'a dit. J'étais un peu défoncé. Ça n'a pas d'importance. Mais tout de suite elle m'a tapé dans l'œil.

    Barack Obama venait de remplacer George W. Bush à la Maison Blanche. Le traumatisme du 11 septembre était presque oublié. Un avenir radieux de paix et d'amour s'ouvrait pour l'humanité. Leslie me regardait avec ses yeux indéchiffrables, apparemment heureuse. Elle me parlait d'un film que j'avais fait il y a longtemps, avec Nicole Garcia et Depardieu, j'ai oublié le titre, dans lequel elle m'avait trouvé formidable. Je n'arrivais pas à détacher mon regard de son chemisier en soie moirée où je pouvais me voir.

    Nous sommes rentrés à pied, la soirée était fraîche, le ciel cisaillé de nuages lourds. Nous avons traversé la Seine et bu encore quelques verres en chemin. Leslie avait une fameuse descente.

    Je ne me souviens plus où nous avons passé la nuit. Chez elle ou chez moi ?

    Neuf mois (et des poussières) plus tard, l'enfant est né.

    Je n'ai jamais été marié. Pourtant, à chaque fois, je me suis engagé corps et âme. J'ai tout misé, comme au poker — et bien sûr tout perdu. Je suis contre le mariage, car je suis contre le divorce. Et je sais qu'à la fin, tout le monde passe à la caisse.

    Leslie vous le dira : j'ai un problème avec les femmes. Je les suis. Du regard. À la trace. À l'odeur. Mais attention, pas touche ! Elles sont si douces et si fragiles! Leur avocat n'est jamais loin. Les petites. Les grandes. Les plantureuses. Les anorexiques. Les sportives. Les langoureuses. Les dépressives. Les névrosées.

    Toutes les femmes trouvent grâce à mes yeux.

    Les plus belles sont des machines de guerre. Avec artillerie, services de renseignement et même arsenal atomique.

    J'ai connu ça et j'y ai survécu.

    Allez savoir comment.

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • Je suis né dans une bulle*

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    images.jpegJe suis né dans une bulle.

    Blanc, mâle et fou de liberté.

    À qui la faute ?

    Celle ou celui qui me mettra le grappin dessus n'est pas encore né.

    J'ai grandi dans les années 70. À l'époque, personne ne se préoccupait vraiment des enfants. Avec mon frère (trois ans de moins que moi) nous étions sans cesse livrés à nous-mêmes. Toujours dans la rue. À jouer au football ou à se battre à coups de pierre ou de bâtons. Nous défendions notre territoire. Je ne voyais mon père qu'une ou deux fois par semaine. Il mangeait avec nous le samedi, se reposait avec ma mère le dimanche et repartait en voyage lundi matin. Il était représentant de commerce. D'abord pour une fabrique de balances de précision (qui a fait faillite), puis pour des appareils électroniques. Parfois, il rentrait au milieu de la nuit et s'éclipsait avant le lever du soleil.

    Nous allions seuls à l'école du village et personne ne venait nous chercher. Après l'école, nous rentrions à la maison, qui était vide, et nous allions chercher quelque chose à manger dans le réfrigérateur. Puis nous sautions sur nos vélos et nous partions à l'aventure. Il y avait toujours une expérience à faire. Un mauvais coup à tenter. Nous étions actifs et toujours en mouvement — et je ne parle pas des parties de football qui duraient jusqu'au seuil de la nuit ! Il fallait nous confisquer le ballon pour que nous arrêtions de jouer. Bien sûr, nos choix étaient plus limités qu'aujourd'hui (il n'y avait que deux ou trois chaînes de télévision et pas d'ordinateur, ni de portable), mais l'éventail de nos bêtises était illimité. Personne ne se souciait de nous, de ce que nous faisions ou regardions ou lisions. Et quand il arrivait un coup dur (pouce écrasé, jambe cassée, œil au beurre noir), nous ne pouvions nous en prendre qu'à nous-mêmes.

    * extrait d'un roman en chantier.

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  • L'information volatile

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    Comment survivre dans l'océan d'informations qui nous submergent, chaque jour davantage, depuis le début de ce confinement qui tient tout à la fois de la prise d'otage (par l'État), de la séquestration et de la réclusion (en famille) ? Nous voilà assignés à résidence, pour une durée indéterminée, pour des motifs obscurs et contradictoires. Quel crime avons-nous donc commis ?

    images.jpegJ'aurais tant aimé croire à la fable chinoise du pangolin et de la chauve-souris, digne de La Fontaine, dont les amours coupables seraient à l'origine du satané virus qui nous oblige à restés confinés ! Hélas, en même temps que la fable  chinoise, une contre-fable a surgi, dans les états majors des grandes puissances (USA, France, Angleterre), pour  couper court à la première affabulation : selon le Pr Luc Montagnier, Prix Nobel de médecine en 2008 pour sa participation à la découverte du virus du Sida (quand même!), au départ de la pandémie il y aurait eu « une manipulation sur ce virus initialement présent chez la chauve-souris, mais auquel on a ajouté par dessus des séquences du VIH. Ce n’est pas naturel, images-1.jpegc’est un travail de professionnel, de biologiste moléculaire, d’horloger des séquences. Dans quel but ? Je ne sais pas (…). Une de mes hypothèses est qu’ils ont voulu faire un vaccin contre le Sida. » 

    Mince alors ! L'histoire du marché aux poissons de Wuhan est une belle légende, mais elle est fausse…

    Rassurez-vous, l'histoire n'est pas finie (avec le déluge d'informations qui est notre quotidien aujourd'hui, elle n'est jamais finie!).

    À peine le professeur Montagnier avait-il quitté son estrade qu'une multitude de contradicteurs, armés de scuds surpuissants, l'ont abattu en plein vol !

    Exemple : « La conclusion de ces recherches n’a pas de sens » déclare à l’AFP le virologue Etienne Simon-Lorière de l’Institut Pasteur à Paris. Pour lui, ces séquences « sont de tout petits éléments que l’on retrouve dans d’autres virus de la même famille, d’autres coronavirus dans la nature. Ce sont des morceaux du génome qui ressemblent en fait à plein de séquences dans le matériel génétique de bactéries, de virus et de plantes. »

    Et il ajoute, pour les poètes et les littérateurs, cette phrase qui donne à réfléchir : « Si on prend un mot dans un livre et que ce mot ressemble à celui d’un autre livre, peut-on dire que l’un a copié sur l’autre ? »

    Pour ma part, je n'ai jamais douté que les écrivains — sans distinction de genre, d'âge, de couleur ou d'origine — se soient toujours copiés les uns les autres, ne serait-ce qu'en se servant de la langue commune !

    Une pluie de scuds a déferlé sur le pauvre Luc Montagnier, accusé de tous les maux (incompétence, sottise, démence sénile, etc.).

    Quelle est la conclusion de cette plaisante et triste affaire ?

    1) Que la « communauté scientifique », si elle existe, ne parle jamais d'une seule et même voix. En sciences comme ailleurs, la vérité est fragile, complexe, contradictoire. Et donne toujours matière à polémique. Ce qui permet de mettre en doute, ne serait-ce qu'un instant, le discours des « experts » que l'on voit défiler sur les plateaux de télévision et qui n'expriment, en définitive, qu'une voix parmi d'autres. 

    2) L'information — la vraie comme le fausse, car dans cette nouvelle dynamique, pour le meilleur comme pour le pire, l'une ne vaut pas mieux que l'autre — est devenue volatile : elle ne dure qu'un instant. C'est une fleur éphémère qui ne fleurit qu'un jour. Il est donc difficile, sinon impossible, de bâtir quelque chose sur cette vérité volatile, puisqu'elle est aussitôt contredite et annulée par la vérité qui vient de sortir.

    Une fois encore, c'est au lecteur de faire son choix — ou son marché. Et, comme disait Lautréamont, on espère que le lecteur est sagace et bien réveillé ! 

    Ce sera tout pour aujourd'hui. Pour vivre cachés, vivons heureux ! Je retourne aux lilas et aux genêts de mon jardin dont je ne veux pas manquer l'extraordinaire floraison.

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  • Le virus de l'information !

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    couv1534bd.jpgS'il met à mal l'économie mondiale, ce maudit #coronavirus est une bénédiction pour les chaînes d'information publique, qui n'ont jamais connu une telle audience. La radio, comme la télévision, peuvent donner le maximum de leurs forces (qui sont immenses) dans la journaux télévisés et les émissions spéciales. À ce propos, on ne remerciera jamais assez les journalistes qui vont sur le terrain prennent des risques et surmontent des montagnes d'obstacles pour remplir leur devoir d'informer. 

    En revanche, on le sait, la presse écrite vit des jours difficiles. Certains journaux — surtout régionaux et associatifs — sont près de déposer leur bilan (les salaires ne seront plus assurés en avril). Pourtant, comme les radios et télévisions de Service public, ils font de l'excellent travail. Alors pourquoi ?

    images.jpegCe satané virus a mis à mal des pans entiers de l'économie. Certains s'en réjouissent : cela marque une pause dans notre désir de croissance effrénée et permet à la nature (et à l'homme) de reprendre ses droits. D'autres s'en inquiètent, car ils en voient les conséquences.

    Le problème, c'est que dans une société de plus en plus interconnectée, sans règle, ni frontières, tout le monde est aussi interdépendant.

    rendez-vous-majeur-qui.jpgPrenons un exemple simple : l'annulation du Salon de l'auto. Les écolos ont applaudi des deux mains, comme les ennemis jurés de la voiture. Or, ce Salon génère, bon an, mal an, près de 250 millions de retombées économiques. Le Salon de l'auto apporte une manne publicitaire indispensable aux journaux de la place (le mois de mars est habituellement le meilleur mois de l'année pour la publicité). Or, cette année, rien, pas un placard, pas une annonce. Perte sèche abyssale. Les cafetiers, hôteliers, taxis, etc. connaissent la même pénurie, comme beaucoup d'indépendants.

    Dans le domaine culturel aussi, l'arrêt brutal de toute activité (théâtre, opéra, danse, concerts, expositions) entraîne logiquement l'annulation de toute publicité. Et donc, à moyen ou long terme, la mort des journaux papiers.

    Une fois passée l'angoisse virale, nous pourrons réfléchir aux moyens d'aider cette presse qui se bat pour nous informer et qui est devenue aussi précieuse que notre pain quotidien. Voulons-nous encore des journaux de qualité ? En avons-nous vraiment besoin ? Les questions sont nombreuses. Mais il ne faudra pas attendre trop longtemps pour se les poser.

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  • Josette Bauer, femme fatale en cavale (Pierre Béguin)

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    Unknown-2.jpegPierre Béguin aime les affaires au carrefour du droit, du fait divers et de la littérature. Il s'était déjà penché sur l'affaire Jaccoud, qui défraya la chronique judiciaire dans les années 50, et en avait tiré un très bon roman, Condamné au bénéfice du doute*, couronné par le Prix Édouard-Rod en 2016. Ensuite, il s'était inspiré d'un fait divers colombien, mêlant trafic d'organes et guerre des gangs, pour nous donner un roman baroque, Et le mort se mit à parler**. Aujourd'hui, il réinvente, à la suite d'une enquête minutieuse, la fameuse « affaire Josette Bauer », dont certains Genevois se souviennent encore.

    Le résultat ? La Scandaleuse Madame B.***, un roman sulfureux et détonant, très au-dessus de ce qui se publie d'ordinaire en Suisse romande.

    detective-n-740-du-02-09-1960-josette-bauer-rehabilitation-de-pierrre-jaccoud-1007653656_ML.jpgRappelons les faits : en 1957, Josette Bauer, une jeune femme genevoise qui aime les fêtes et la belle vie, se voit accuser de complicité dans le meurtre, assez atroce, de son père. Ce n'est pas elle qui l'a tué, mais son mari, Richard Bauer, un homme très faible, mais amoureux, pris à la gorge par ses soucis financiers. A l'heure du meurtre, Josette se trouve dans une boite de nuit de Rolle en train de faire la bamboula avec son amant. Josette n'a pas tué, mais très vite elle va devenir, aux yeux des jurés et des journalistes, l'instigatrice du meurtre, celle qui a incité son mari à tuer son père. Après une longue enquête, dont Béguin reconstitue minutieusement chaque détail, le couple est arrêté. Le mari passe aux aveux. Déjà condamnée par la vox populi, Josette écope de plusieurs années de prison. Elle sera emprisonnée en Suisse alémanique et purgera, en détenue modèle, la presque totalité de sa peine. Pourquoi « presque » ? Eh bien, à quelques mois de sa libération, Josette s'évade !

    La plus grande erreur de sa vie, avoue-t-elle. Mais aussi le début d'une fantastique épopée…

    Pendant plusieurs années, on perd la trace de la « scandaleuse Madame B. ». Josette vit en cavale, se fait refaire le visage (l'opération de chirurgie esthétique, réalisée clandestinement à Paris, tourne à la boucherie), vit d'expédients. Béguin suit cette femme ordinaire au destin extraordinaire à la trace, comme s'il vivait dans son ombre. L'Algérie, puis l'Espagne : autant d'étapes d'une cavale douloureuse. A chaque fois, dirait-on, l'histoire se répète : alors qu'elle tâche de refaire sa vie dans le milieu de l'équitation (elle a toujours eu la passion des chevaux), Josette est obligée de fuir, en perdant tout à chaque fois, comme si un destin funeste s'acharnait sur elle.

    On retrouve sa trace aux États-Unis, en Floride plus précisément, dans les années 60, où l'audacieuse Genevoise est arrêtée, avec son complice, alors qu'elle transporte, cachés dans son corset, deux kilos d'héroïne. Nouveau procès (expéditif). Nouvelle condamnation. Unknown-3.jpegJosette — qui entretemps a changé d'identité et s'appelle maintenant Jean Baker ! — conclut un marché avec la police américaine à qui elle livre les noms de plusieurs trafiquants de drogue européens — des gros bonnets qui forment le fameux réseau de la French Connection (rien que ça!). Une fois encore, Josette s'évade pour recommencer sa vie ailleurs, dans l'anonymat et la clandestinité. L'histoire n'est pas finie. Elle connaîtra encore bien des rebondissements. Mais j'en ai déjà trop dit…

    Le roman de Béguin est écrit à deux voix. Deux styles. Deux rythmes différents. La voix du narrateur, factuelle et sûre d'elle-même. Et la voix suraiguë, un peu flûtée,  très vite reconnaissable, de l'écrivain américain Truman Capote qui se passionne pour cette affaire. Deux styles, donc, deux voix et deux rythmes. Tandis que le narrateur fonce et enchaîne les faits sur un rythme soutenu, la voix de Truman Capote marque une pause, un temps de réflexion, une méditation sur le destin de Josette et l'œuvre à venir (car Capote rêve d'écrire LE grand livre sur l'affaire Bauer, un livre qui établira définitivement son génie d'écrivain). images.jpegC'est le tour de force de ce livre que de faire alterner ces deux voix si différentes, chacune allant sa propre allure. Le narrateur décrit les faits, comme un policier ou un historien, et Capote les éclaire, les interroge, les passe au scanner de son propre regard. Réussite absolue. Pour nous faire entendre la voix de Capote, Béguin nous livre une partie (inventée) de sa correspondance. Capote écrit à ses amis, nous fait part de ses soucis de santé et tient au vitriol la chronique de ses sorties mondaines. C'est un délice que de le suivre à travers le monde (Capote voyage beaucoup) et de croiser au fil des pages Jackie Kennedy, les Rolling Stones, la famille Agnelli et quelques autres people

    __multimedia__Article__Image__2020__9782226444974-j.jpgAvec La scandaleuse Madame B., Pierre Béguin nous donne sans doute son meilleur livre, le plus abouti, le plus inventif et le plus ambitieux. Il place la barre très haut et relève brillamment le défi de raconter le destin extraordinaire d'une « petite » Genevoise, insouciante et délurée, dont la vie est une perpétuelle fuite en avant — une tentative désespérée de se sauver. Car au cœur du roman de Béguin, il y a la question du crime et de la rédemption. Peut-on se racheter d'un crime que l'on n'a pas commis ? (Josette a toujours nié est coupable du meurtre de son père) ? Comment refaire sa vie ? A-t-on droit à une seconde chance ? Et au droit à l'oubli ?

    Pierre Béguin brasse toutes ces questions et laisse le lecteur décider par lui-même du verdict de cette scandaleuse affaire.

    * Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

    ** Pierre Béguin Et le mort se mit à parler, roman, Bernard Campiche 2017.

    *** Pierre Béguin, La scandaleuse Madame B., roman, Albin Michel 2020.

  • L'affaire Polanski nous rend fous (et folles) !

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    Unknown-1.jpegL'affaire Polanski rend fou : elle concentre en elle bien des passions incandescentes. Le néoféminisme, d'abord, teinté de misandrie et de politique, mais aussi la pédophilie, les violences sexuelles, sans oublier un élément déterminant, l'antisémitisme. Cela fait beaucoup pour un seul homme ! Mais cela explique aussi les vagues de haine, d'incompréhension et de bêtise que suscite cette « affaire » sur les réseaux sociaux. 

    On l'oublie bien sûr, car notre époque est amnésique, mais l'« affaire » a déjà fait un mort — au moins. Rappelez-vous, en octobre 2009, l'écrivain Jacques Chesseximages.jpeg (©photo de Patrick Gilliéron Lopreno), pris à partie, au sujet de Roman Polanski par un médecin du nord-vaudois (qui a courageusement pris la fuite), s'écroulait dans la bibliothèque du gymnase d'Yverdon, victime d'une crise cardiaque…

    À cette époque, j'avais consacré une chronique à cette « affaire » (lire ici), puis encore deux autres. Jamais je n'ai eu autant de commentaires (au total une centaine), mélangeant tous les aspects du scandale présumé, mais portant avant tout sur la question des violences pédophiles (d'innombrables témoignages de victimes abusées). Bien avant la vague #MeToo. Preuve que la parole des victimes ne demandait qu'à être entendue.

    Pendant dix ans, l'« affaire Polanski » s'est faite oublier. Or le feu couvait sous la braise. Le réalisateur a beaucoup travaillé. Mais il a fallu attendre J'accuse, un-poster-du-film-j-accuse-de-roman-polanski-photo-prise-le-13-novembre-2019_6251358.jpgun film magnifique qui tout à la fois dénonce l'antisémitisme et célèbre le courage de l'homme qui a osé défendre Dreyfus, pour qu'un nouveau scandale éclate. Je ne reviendrai pas sur ce nouveau lynchage qui a permis à certaines féministes excitées de réclamer qu'« on gaze » Polanski…IMG_3898-2.JPG

    Aujourd'hui, lors d'une misérable cérémonie des Césars, on se moque de sa taille (« un nain»), on écorche son nom (Jean-Pierre Daroussin), on oblige un comédien à faire le salut nazi sur scène (!). Pour rire, bien sûr. Une écrivaine néo-punk à la dérive, amoureuse des frères Kouachi, crache son venin dans Libération sur un réalisateur de films dont le talent la dépasse. On en revient aux bonnes vieilles méthodes en vigueur en Allemagne ou en URSS il n'y a pas si longtemps. Et cela ne scandalise personne…

    Vite ! Passons à une autre « affaire » !

  • Les Césars de la haine !

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    images-1.jpegLe cinéma est un petit monde — surtout en France. Un microcosme ruminant ses envies, ses frustrations, ses rancœurs et ses rancunes, ses amours et surtout, désormais, ses haines tenaces. La cérémonie des Césars 2020 en a donné, une fois encore, le triste exemple…

    Le feu couvait dans les coulisses, entretenu par les féministes, les racialistes, les communautaristes et quelques autres. Il a embrasé toute la salle (et les écrans) lors d'une cérémonie consternante de médiocrité pendant laquelle l'« animatrice » (Florence Foresti) a multiplié les blagues antisémites, sans provoquer la moindre réaction des spectateurs. Le malaise grandissait. On guettait l'incident. Qui allait mettre le feu aux poudres ?

    Alors lune de miel ou lune de fiel ?

    Pourtant, il y a eu de beaux moments dans cette soirée. Fanny Ardant, meilleur second rôle pour « La Belle époque », le beau film de Nicolas Bedos (mâle-blanc-cisgenre : ouh !) osant prononcer le nom de Polanski — le diable en personne — qu'on ne prononce jamais en vain. Et le sacre de Roschdy Zem, acteur prodigieux dans « Roubaix, une lumière », l'admirable film d'Arnaud Desplechin (pour moi, le meilleur film de l'année).

    Pourquoi ne pas fêter aussi l'intensité du jeu, l'intelligence, l'humanité ? Le cinéma, porté à ce degré d'incandescence, peut ouvrir sur l'amour, l'écoute des autres, le refus de la justice populaire et haineuse. Mais je rêve, sans doute. Ce soir-là, le malaise s'était installé. Le terrorisme régnait en maître. Il ne manquait plus que les kalachnikovs…

    Ces Césars de la haine étaient sans doute les derniers. Et heureusement. On voit mal comment ce petit monde en guerre perpétuelle pourrait se réconcilier et fêter, main dans la main, sourire aux lèvres, les meilleurs films de l'année. La déchirure est trop profonde. Quand les Anglais ou les Américains se réunissent pour célébrer dignement le 7ème art, les Français, un peu perdus, laissent s'exhaler leur haine.

    C'est triste et dommage. Le cinéma vaut mieux que ça !

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  • George Steiner, professeur et tyran

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    Unknown-1.jpegPour tous les étudiants (et surtout les étudiantes) George Steiner, qui vient de disparaître, aura laissé des souvenirs ambivalents, pour ne pas dire mitigés. C'était un professeur exceptionnel, d'une large érudition, charismatique, mais également injuste, excessif, familier des débordements de toute sorte.

    J'ai eu la chance de suivre ses cours où il faisait régner une terreur souvent palpable — surtout sur la gent féminine (sa misogynie n'était un secret pour personne). C'était un lecteur incomparable de Shakespeare, de John Donne, des poètes romantiques anglais. Par rapport à la modernité (Barthes, Foucault, Derrida) c'était un résistant farouche et pas un cours ne se passait sans qu'il décoche de nouvelles flèches contre ces « penseurs français » qui n'avaient rien compris à la littérature et qui, d'ailleurs, par leur style abscons, restaient incompréhensibles.

    Unknown-2.jpegGeorge Steiner, professeur singulier et brillant, était l'électron libre du Département d'Anglais. Lors des examens, ses dérapages étaient célèbres : mauvaise humeur, crise de colère, insultes. Au point qu'un jour, assaillis par les plaintes des étudiants (et surtout des étudiantes), on décida d'encadrer George Steiner par tout le staff du Département pendant les examens qu'il faisait passer !

    Aujourd'hui, bien sûr, cela ne passerait plus. Mais à l'époque, à la fin des années 80, c'était monnaie courante. La terreur qu'il faisait régner pendant ses cours, George Steiner n'a plus pu l'imposer aux étudiants qui passaient devant lui lors des examens. Car les autres professeurs (Blair et Poletta, entre autres) le remettaient à l'ordre dès que le grand érudit dérapait! Unknown.pngL'effet était assez comique ! Et pour l'étudiant que j'étais, qui s'était préparé à être interrogé par un ou deux professeurs, la surprise était totale en voyant tous ces grands esprits se déchirer entre eux…

    De cet intellectuel controversé, médiatisé par Bernard Pivot dans Apostrophes, il faut lire et relire certains livres qui offrent le meilleur de sa pensée. C'est là, dans l'érudition et la réflexion critique, que George Steiner est le plus stimulant — malgré sa résistance à toute la modernité philosophique et littéraire. Il reste donc ses livres, et c'est beaucoup !

  • Grâce à Venise

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    pour Claude-Xavier Hollenstein

     

    Qui étiez-vous avant d'être ?

    Que serez-vous quand vous ne serez plus ?

    Venise !

    Mais qui êtes-vous donc ?

    concert-de-noel-et-des-20-ans-cg-victoria-hall_596028.jpgJe suis l'écrivain-voyageur, le flâneur, le témoin silencieux, le photographe en repérage, Casanova l'aventurier, obligé de quitter l'habit ecclésiastique après avoir prononcé un sermon désastreux à l'église San Samuele alors qu'il était ivre mort, et Carpaccio, le peintre des vedute, qui nous fait vivre la vie de Sainte Ursule, Marco Polo toujours sur le départ, Le Titien rêvant de la Vénus d'Urbino, Claude Monet et sa femme Alice arrivant au Palazzo Barbaro, en octobre 1908, en face de la Salute, Goldoni venant serrer la main du prêtre roux, Vivaldi, qui vient d'abandonner la messe pour aller transcrire, dans la sacristie, ses fantômes musicaux.

    Je suis l'insatiable curieux des palais, des églises, des musées, de la mer indomptable.

    L'agent secret au service de Venise.

    *

    Des bateaux partent ; d'autres arrivent.

    Une circulation folle dans la lagune, plus infernale que sur l'autoroute du soleil.

    Il y a même des monstres à dix étages avec piscines et restaurants, cinémas, roulette et black jack, des vrais palaces flottants, avec vue imprenable sur la vile engloutie. Unknown-1.jpegCertains touristes, d'ailleurs, ne posent pas le pied à terre par crainte de se mouiller ou de braver la bora, ce vent glacé qui vient de Trieste et qui donne des frissons à toute l'Adriatique.

    Un brouillard jaune monte des canaux.

    Le monde regarde ailleurs, comme toujours. Personne ne veut savoir. J'imagine bien ce qu'on me cache. Je n'ai pas peur de l'apprendre.

    Si Venise disparaît, que nous restera-t-il ?

    Je revois un tableau de Watteau — ce peintre français qui n'est jamais allé en Italie —, ce n'est pas le célèbre Embarquement pour Cythère ou encore La Leçon d'amour, mais une de ses Fêtes galantes.

    Ici les Muses font musette. Elles rassemblent, dans l'air peint, l'herbe, l'eau, la pierre, les feuilles, les murmures des voix, les visages habités par l'énigme de l'amour. Les roses et les verts dominent, sauf le départ d'escalier à la petite blonde en rouge, avec, toujours, le couteau transversal des nacres.

    Mais l'essentiel n'est pas là : Watteau peint l'attente, le moment rare de l'embrasement, et le départ pour des rivages inconnus, Cythère ou Venise, où l'on n'accostera peut-être jamais.

    Dans chaque tableau, il y a un musicien, le plus souvent un guitariste, mais quelquefois aussi un violoniste ou un joueur de flûte qui envoûte les acteurs de cette fête galante, autrement dit vénitienne.

    Quant on aime, il faut partir, disait Cendrars.

    Embarquement immédiat !

    *

    La musique est partout, dans cette ville d'eau, elle vous entraîne vers des rives inconnues.

    On raconte qu'Antonio Vivaldi, le prêtre roux, ne se déplaçait qu'en gondole et en carrosse. Il y laissait l'essentiel de ses gages. Il se vantait d'écrire un opéra plus vite qu'un copiste ne pouvait le transcrire. Il écrivait partout, au musée, au théâtre, dans sa chambre à coucher, sur sa terrasse, dans les rues, les cafés, les cimetières, les bordels, les ministères, les jardins, au bord des rivières, le long de la lagune, au bord de la mer. Sa musique est peinture, sculpture, architecture, mais aussi poésie.

    Il écrivait sous le regard de Dieu — ce qui, pour nous, paraît obscène, ou du moins incompréhensible.

    Un artiste, aujourd'hui, n'écrit pas de musique ou de poésie sous l'œil d'un maître affable et silencieux : il écrit pour s'exprimer.

    Et parce qu'il le vaut bien.

    *

    La musique est une passerelle tendue entre la vie et la mort, entre un moment et un autre, entre un lieu et un autre.

    Je ne suis pas un enfant de ce siècle, mais de l'autre, celui des guerres et des génocides. Je n'y ai pas participé, mais ils sont là, indélébiles, comme une tache de naissance. Je suis le fruit de la rencontre entre une Italienne de Trieste et un Vaudois de Nyon. La jonction improbable entre deux fleuves non pas ennemis ou rivaux, mais lointains, étrangers l'un à l'autre, qui brusquement ont décidé de mêler leurs eaux.

    La musique relie les corps et les âmes.

    Vivaldi a-t-il vécu ? A-t-il eu des maîtresses, lui qui aimait écrire ses œuvres pour des chorales de jeunes vierges, comme Casanova ?

    A-t-il aimé ?

    On ne sait pas grand-chose de sa vie passée presque uniquement à Venise, la ville de sa naissance — la Sérénissime chère à son cœur de violoniste.

    A-t-il vécu au moins ? On ne sait pas.

    Il a écrit de la musique, comme un fou, un possédé. Des femmes ont traversé sa vie. Des empereurs et des protecteurs. Des fêtes galantes.

    On ne peut pas vivre et écrire de la musique, c'est impossible, il faut choisir. On ne peut pas tout avoir, dit la doxa protestante.

    Eh bien Vivaldi, oui, il a tout eu, et Zelenka, que son ami Jean-Sébastien Bach tenait pour le plus grand musicien du siècle, aussi.

    Faut-il beaucoup d'argent ?

    Pas nécessairement.

    Maladie et santé, vice et vertu : ils ont joué et gagné sur tous les tableaux.

    *

    Qu'entend-on quand on écoute ces deux pièces sublimes, le Dixit dominus de Vivaldi, et la Missa Votiva, de Jan Dismas Zelenka, Unknown-2.jpegce contrebassiste de Bohème ?

    L'oreille ne perçoit qu'une partie de la musique. Elle n'entend pas, notre oreille, les infrasons, les harmoniques, les ultrasons.

    Quelqu'un qui entendrait cela baignerait dans une lumière absolue. Il n'y aurait plus, pour elle ou pour lui, ni jour ni nuit.

    Si vous voulez vous approchez de cette lumière, étudiez le cœur du soleil et de l'oreille. Enfoncez-vous sous terre ou sous l'eau, à l'abri des babillages mondains, fermez les yeux, patience, longueur de temps, écoutez bien, cherchez bien : vous avez une chance d'entendre la voix cachée de Dieu.

    *

    Unknown-3.jpegVivaldi est né le 4 mars 1678, à Venise, et fut immédiatement ondoyé, c'est-à-dire baptisé par ablution, car on craignait que cet enfant chétif et toussotant ne meure bientôt. Le même jour, un tremblement de terre ébranla toute la région, et Venise fut inondée.

    Nous sommes en 2019, les tremblements de terre se multiplient et Venise, une fois encore, est inondée.

    L'eau est le sang de cette ville. Elle irrigue les toiles du Titien, de Tiepolo, de Rubens, de Monet, de Cézanne. Elle baigne la musique de Gabrieli, Albinoni, Vivaldi, da Ponte.

    Les collapsologues prédisent sa mort : elle s'effondre lentement dans les eaux, Venise n'en finit pas de finir. La Mort à Venise. Castration. Dépression.

    Les fêtes se terminent toujours tristement.

    Mais non !

    Venise résiste. Venise n'est pas au bout de son histoire, ni de ses peines.

    L'eau est le sang de la ville. Les canaux sont ses artères et ses veines.

    Le corps se transforme, grossit, maigrit, étend ses bras dans les lagunes. Et le cœur bat encore, et de plus en plus fort.

    Écoutez son éloge, en 1570, par Luigi Groto Cieco d'Adria.

    « Qui ne la loue est indigne de sa langue, qui ne la contemple est indigne de la lumière, qui ne l'admire est indigne de l'esprit, qui ne l’honore est indigne de l'honneur. Qui ne l'a vue ne croit point ce qu'on lui en dit et qui la voit croit à peine ce qu'il voit. Qui entend sa gloire n'a de cesse de la voir, et qui la voit n'a de cesse de la revoir. Qui la voit une fois s'en énamoure pour la vie et ne la quitte jamais plus, ou s'il la quitte c'est pour bientôt la retrouver, et s'il ne la retrouve, il se désole de ne point la revoir. De ce désir d'y retourner qui pèse sur tous ceux qui la quittèrent, elle prit le nom de venetia, comme pour dire à ceux qui la quittent, dans une douce prière :

    Veni etiam, reviens encore ! »

    Texte de Jean-Michel Olivier lu par le journaliste Philippe Revaz, le 15 décembre 2019 au Victoria Hall, lors du concert « Noël à Venise » de la Cappela Genevensis sous la direction de Claude-Xavier Hollenstein, avec des œuvres de Vivaldi et Zelenka.

  • Un thriller géopolitique (Bruno de Cessole)

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    Unknown-1.jpegFormidable roman que cette Île du dernier homme*, du journaliste et écrivain Bruno de Cessole ! Par son ampleur, les thèmes qu'il aborde, l'intrigue foisonnante, les lieux visités, les personnages. Tout concourt à faire de ce livre, longuement mûri et décanté, un des meilleurs thrillers de la rentrée…

    On voyage beaucoup dans les romans de Bruno de Cessole : la France, la Mauritanie, la Syrie, les îles des Hébrides écossaises… Ce n'est pas du tourisme, jamais, bien sûr, mais des reportages sur le terrain, des missions secrètes sur fond de passions délétères. Unknown.jpegSon Île du dernier homme est construit comme une mosaïque, dont il faut rassembler les pièces pour voir enfin la figure finale. C'est aussi une course poursuite entre deux personnages très bien dessinés : le journaliste François Saint-Réal — spécialiste des milieux jihadistes, reporter au long cours n'hésitant pas à se rendre dans les régions les plus dangereuses du globe — et Deborah McRuari, une jeune (et belle) agente secrète britannique. Le lecteur suit leurs périples, en voix alternée, tout au long du roman. La seconde est chargée d'enquêter sur le premier, accusé de sympathies extrémistes.

    Mais qui est vraiment François Saint-Réal ? Un journaliste assoiffé de vérité ? Un aventurier sans scrupule ? Un complice des milieux jihadistes ? Deborah va devoir dénouer l'écheveau des apparences pour se forger sa propre opinion et découvrir, en fin de compte, que l'enquête dont elle est chargée est une gigantesque manipulation…

    Le roman se termine sur l'île de Jura, au Nord des Hébrides, celle-là même où George Orwell, après la guerre, a trouvé refuge pour écrire son chef-d'œuvre, 1984. Cessole évoque avec beaucoup de poésie cette île tout à la fois sauvage et magique, où les parties de chasse ne se passent jamais comme on l'avait imaginé…

    Un roman ample et maîtrisé, qui nous renseigne également sur les moyens terrifiants de surveillance électronique qu'utilisent aujourd'hui tous les états du monde.

    * Bruno de Cessole, L'Île du dernier homme, roman, Albin Michel, 2019.

     

  • Les fantômes ont la vie dure, par Jean-François Duval

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    On dit, un peu partout, que les critiques littéraires sont en voie de disparition. C'est faux : il en existe encore d'excellents, même en Suisse, comme Jean-François Duval, ancien reporter au long cours (pour Construire, puis M-Magazine), auteur de plusieurs romans remarquables (dont Boston blues et L'Année où j'ai appris l'anglais) et grand spécialiste de la beat generation (ses livres sur Kerouac et Bukowski font autorité).

    Je reprends ici le beau texte qu'il vient de consacrer à mon Éloge des fantômes. Grâces lui soient rendues !

    J’ai beaucoup aimé le dernier livre de Jean-Michel Olivier, Éloge des fantômes*. Car ses fantômes sont aussi les miens : Jean-Michel Olivier et moi, sans que nous nous connaissions à cette époque-là, nous nous sommes en effet succédé à la fac de lettres de Genève (il a fréquenté les couloirs de « l’aile Jura » quelques années après moi), et forcément nous avons eu quelques professeurs en commun : Jean Starobinski, Roland Barthes, Roger Dragonetti, Jean Rousset… A l’âge de vingt ans, nous avons un peu « respiré le même air ». C’est pourquoi je me sens autorisé à le dire : JMO en rend le parfum à merveille. (On le pressentait d’ailleurs dans l’un de ses tout premiers romans, déjà remarquable, La Mémoire engloutie, paru au Mercure de France en 1990).

    thumbnail.jpegÉloge des fantômes va bien sûr au-delà d’une évocation des années à la Fac. En apparence, le livre contient une douzaine de « portraits », en réalité il dépasse et excède ce genre souvent composite. D’une part, il se lit « comme un roman » (dont le fil rouge restitue une réalité dédoublée, réelle et fantomatique), d’autre part ce récit est d’initiation. En somme, un vrai roman d’éducation, pour qui sait le lire comme il convient. À travers les portraits diffractés, amicaux et sensibles dressés par lui, Jean-Michel Olivier rend justice à ces désormais « fantômes » qui l’auront accompagné, tout au long de sa carrière littéraire.

    « Ma vie est d’hommage », disait Jack Kerouac. Éloge des fantômes de J.-M. Olivier répond à une même exigence. Unknown.jpegL’auteur n’y parle presque pas de lui, et pourtant ses très belles évocations en disent long sur ce qui, au fond, a fait l’essence de sa vie d’écrivain. On croise en chemin des figures qui ont nom Aragon, Jacques Derrida, Michel Butor, Roland Barthes, Jacques Chessex… Ou encore, moins connus du grand public même averti, les éditeurs Bernard de Fallois, Simone Gallimard, Vladimir Dimitrievic… Sans oublier des artistes amis comme Marc Jurt, René Feurer, ou l’aïeul de JMO : l’éminente figure du poète, romancier et intellectuel vaudois Juste Olivier.

    Ces « fantômes » sont donc pleins de vie. JMO les a connus dans leur réalité propre et singulière, et il peut en témoigner. Il a l’art de nous les restituer dans leur présence immédiate, avec chaleur et amitié, il nous les rend proches, familiers, et en même temps il dévoile pour nous des pans de leur personnalité que nous ne connaissions pas, surprenants et inattendus. Et c’est pourquoi Éloge de fantômes, à la façon justement des revenants, est d’ores et déjà un livre qui mérite de revenir et de « rester » dans le futur, comme un témoignage de ce que furent quelques personnes d’exception qui ont marqué l’histoire littéraire, dans la seconde moitié du XXe siècle.

    Je n’ai pas eu le bonheur de suivre les séminaires de Derrida, « un Richard Gere en plus méditerranéen » selon un propos rapporté par JMO, « qui marchait toujours à petits pas », ni de le connaître. images.jpegJe ne savais même pas qu’il avait enseigné à l’Université de Genève puisqu’il y est arrivé quand j’en étais déjà parti, mais je suis très heureux de le découvrir sous un jour inattendu, tout bonnement humain. Ainsi l’aperçoit-on tout à coup au volant, en train de doubler son ancien étudiant JMO sur un périphétique de Paris, lui faire signe de s’arrêter sur la bande d’urgence, puis l’embrasser tout en s’exclamant: « Qu’est-ce que vous faites ici ? ». Puis l’inviter à partager, encore souvent par la suite, les repas familiaux.

    On s’amuse lorsque ce même Derrida invite JMO à participer – c’est le « seul Suisse » – à l’un des fameux colloques de Cerisy-la-Salle… Où l’on apprend un rien médusé qu’après les passionnantes et épuisantes journées à débattre, tout le monde descend dans les caves (eh oui, scènes fantomatiques à souhait) pour des nuits quasi blanches et dansantes, au son de Blondie, des Boomtown Rats et des Pink Floyd, tandis que le whisky coule à flot !...

    C’est un livre d’apparitions.

    x1080.jpegApparaît Aragon, familier du restaurant Le Bœuf, rue Saint-Denis. Le directeur d’une revue lui a donné à lire un texte de JMO, et celui-ci a le bonheur de s’entendre dire : « C’est bien, écrivez simplement, mettez votre cœur sur la page ». Aragon n’est pas le seul à l’encourager : jeune homme, aspirant écrivain, JMO ose montrer ses premières tentatives littéraires à « Staro », à Barthes, à Derrida, et quels sont les échos, de leurs côtés aussi ? « Continuez, persévérez ! »

    Unknown-2.jpegApparaît le fabuleux, oui, le littéralement « fabuleux » Roger Dragonetti (tant l’art de la parole était constitutif du personnage), professeur de littérature médiévale à la Fac de Genève, ami de Lacan. Sans doute, de tous les professeurs qu’on puisse rencontrer dans sa vie – et là je puis moi aussi en témoigner – celui qui savait le mieux « tenir son auditoire » et le transporter, comme avec une machine à explorer le temps, aux côtés de Lancelot du Lac, de Perceval, de Renart et Ysengrin, c’est-à-dire l'introduire de manière fantastiquement « essentielle » à l’intérieur des textes eux-mêmes. Aucun séminaire ne débordait de tant d’étudiants, suspendus aux lèvres de Dragonetti, dont chaque mot prenait quasiment les qualités du sacré (JMO souligne les subtils « suspens » et « silences » que savait ménager le merveilleux professeur pour permettre aux chevaliers de la Table ronde (et, avec eux, au Moyen Age tout entier) de tracer leur chemin jusque dans l’âme de chacun. Et d’y prendre corps. (Fantômes encore).

    Apparaît « Maître » Jacques Chessex qui, en ami exquis, sait dans ses lettres l’art de différer toujours les rencontres entre amis justement :Unknown-3.jpeg « Viens quand tu veux, j’ai hâte de te revoir, mais pas cette semaine, ni ce mois-ci, car je suis occupé… » Eh oui, il y a l’œuvre à faire, elle passe avant tout. JMO et Chessex s’accordent sur ce point : écrire, n’est-ce pas avant tout « la joie de mettre un semblant d’ordre dans le chaos » ?

    Apparaît Simone Gallimard, qui s’impatiente d’attendre là-haut JMO pour une partie de tennis sans cesse remise.

    Apparaît Vladimir Dimitrijevic, le fondateur des éditions L’Age d’homme, à la fois passeur de livres et enthousiaste contrebandier, qui se rend chaque jour à l’église (JMO l’y accompagne quelquefois) avant de retourner hanter l’immense tanière de ses livres. La fin de sa vie aura été on ne peut plus fantômatique, tant son engagement pro-serbe, en Suisse romande, l’aura mis à l’écart de ses semblables.

    Unknown-4.jpegApparaît Michel Butor, l’homme « aux mille livres » (de sa plume, faut-il le préciser) qui avait précisément nommé « A L’Ecart » la maison où il vivait sur les hauteurs de Lucinges près Genève – tellement cette position lui paraissait finalement la plus commode pour se pencher, comme JMO et Jacques Chessex, sur l’œuvre gravé et peint du Neuchâtelois Marc Jurt, avec le plus grand intérêt.

    Ce que nous rappelle aussi «Eloge des fantômes», à la fois dans sa thématique et dans sa manière, c’est combien la littérature, et son approche, telle qu’on la pratiquait en tout cas à l’Université de Genève au sein de ce qu’on a appelé « l’école de Genève», oui, combien la critique littéraire allait au-delà de son appellation, puisqu’elle apprenait non seulement à lire les œuvres, mais aussi à « lire le monde ». C’est-à-dire à jeter sur toutes les réalités, quelles qu’elles soient, un regard CRITIQUE. (Et c’est en quoi la démarche de Roland Barthes, qui dans ces années-là mettait au point sa méthode «sémiologique», rejoignait bien celle de « l’école de Genève»). Tout cela a-t-il aujourd’hui disparu ? Je le crains.

    Éloge des fantômes nous remet donc en mémoire, et c’est encore l’une de ses nombreuses vertus, un temps « béni », une sorte de paradis perdu, quand l’homme était encore capable de « penser » sa propre situation sous des angles un peu nuancés (alors que tout ou presque aujourd’hui manque de nuances).

    On suit très volontiers JMO sur toutes ces pistes singulières. Ses fantômes ne le conduiront-ils pas jusqu’au prix Interallié, en 2011, pour son roman L’Amour nègre, coédité par L’Age d’homme et les éditions de Fallois (lesquelles, un an plus tard, lanceront Joël Dicker avec La Vérité sur l’affaire Henri Québert) ? Unknown-5.jpegÇa n’est pas rien d’être édité par Bernard de Fallois. Faut-il rappeler que c’est lui qui dans les années 50, grand spécialiste de Proust, découvrit et publia ces étonnants inédits de l’auteur de La Recherche que sont Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve ? Et auquel on doit finalement, en septembre dernier, la surprise de neuf nouvelles inédites réunies sous le titre Le Mystérieux correspondant, retrouvées dans les archives de De Fallois après le décès de celui-ci en 2018?

    C’est ainsi qu’Éloge des fantômes a aussi le mérite de partir à la recherche du temps perdu, et notamment de témoigner qu’entre la Suisse romande et Paris, contrairement aux idées reçues, bien des liens n’ont cessé de se tisser, y compris au fil des années 70, 80 et 90. On a longtemps prétendu que Paris ignorait et dédaignait la Suisse romande («qu’il était impossible pour un écrivain suisse romand de passer la frontière et d’être édité à Paris» – à moins d’être aussi habile que Jacques Chessex). Ça n’est pas vrai. Olivier a été l’un des premiers à faire mentir ce qui n’était qu’une idée reçue. Simplement, ces liens étaient plus subtils qu’il n’y paraissait. Unknown-6.jpegAprès tout, c’est Jean Starobinski et Jacques Derrida, milieu des années 80, qui lui conseillent de porter le manuscrit de La Mémoire engloutie au Mercure de France. Où, en effet, Simone Gallimard (mère de l’actuel directeur de la maison, Antoine Gallimard), le publie, après l’avoir lu avec ravissement (eh ! qu’on le réédite, ce roman !).

    Allez, on n’en dit pas plus ! A vous d’ouvrir le livre et de faire la rencontre de ces fantômes qu’on a tant aimés et qu’on aime encore.

    Jean-François Duval

    Jean-Michel Olivier, Éloge des fantômes, Ed. L’Age d’homme.