22/04/2013

Parfum de fumée (6)

4U00060.JPGCette nuit, j’ai croisé dans l’hôtel deux femmes qui parlaient fort et marchaient bras dessus bras dessous. L’une d’elles, en complet brun, le cheveu court, fumait en riant un cigare. L’autre, un peu échevelée, les paupières tombantes sur ses yeux gris, tenait un porte-cigarette dans la main. C’était le fantôme de Colette.

« Je vous présente Missy, dit-elle comme si nous nous connaissions depuis toujours. Vous venez boire un verre avec nous ? »

Avant que j’aie eu le temps de répondre, elles m’ont entraîné par le bras. Nous sommes allés dans le petit salon. Un homme jouait Body and Soul au piano. Nous avons bu une coupe de champagne. Mes deux amies étaient très gaies. Elles riaient et s’embrasaient à pleine bouche, s’amusant à mêler la fumée de leur cigarette.

« Quand on est aimé, on ne doute de rien, m’a murmuré Colette. Quand on aime, on doute de tout. »

À mon tour, j’ai allumé une cigarette.

« Que faites-vous ici ?

     Je termine un roman. Le Fanal bleu.

     J’ai cru que vous n’écriviez plus…

                       — On n’a jamais fini d’écrire… »

La nuit est belle.

Le pianiste entame une vieille chanson de Cab Calloway. The Jitterbug. Qui eut son heure de gloire, dans les années 20, au temps de la prohibition. Les deux amies se lèvent ensemble et se mettent à danser.

Un homme au visage émacié, en complet gris, fumant la pipe, portant lunettes et nœud papillon, les rejoint au milieu de la pièce. On dirait le fantôme de Simenon. Il plaisante avec elles comme s’il les connaissait depuis toujours.

Dans la pénombre, tassé dans son fauteuil de velours rouge, un homme se sert une rasade de whisky. Il est de taille moyenne. Il a les cheveux gris, une raie irrégulière sur le côté. Il porte un costume de velours côtelé, une belle cravate de soie ponceau, une chevalière en argent. Des lunettes qui ressemblent à des loupes. Un cahier est ouvert sur la table. Il le prend à deux mains, le rapproche de ses yeux, écrit quelques mots d’une écriture minuscule. Puis il regarde autour de lui. Martha n’est pas encore arrivée. C’est une aubaine. Elle deviendra un personnage de son roman. Tous les romans commencent avec un rendez-vous manqué. Il boit d’un coup son verre de rye. Ça lui rappelle l’Irlande. Le doux lait maternel de son pays. Il écrit quelques mots. C’est le fantôme de James Joyce. Chambre 203. À travers le brouillard, il voit des formes danser devant ses yeux. Il vibre au son de la musique. Péniblement, il se lève sur ses jambes, reste une seconde en équilibre, puis retombe sur son siège. Il griffonne quelque chose dans son cahier ouvert.

Un peu plus loin, assis à une petite table, un homme parle de Céline et de Casanova. Il porte un costume YSL bleu marine, des boutons de manchettes en nacre, un porte-cigarette en argent. Les deux femmes qui l’entourent ont les épaules nues, un décolleté vertigineux. Elles sont suspendues à ses paroles. De temps à autre, il trempe ses lèvres dans une coupe de champagne. Deux livres sont posés sur la table. Trésor d’amour. L’Étoile des Amants. Dédicacés à Lise et à Sophie. L’homme raconte qu’il aime venir écrire ici. Dans cet hôtel il est en bonne compagnie.

« On écrit toujours avec les fantômes, dit-il. Et ils sont quelquefois encombrants ! »

Ses deux femmes rient bruyamment, tête en arrière, faisant vibrer leurs seins sous l’étoffe serrée.

« Mais la nuit est à nous ! Et la musique éloigne les fantômes. »

Accoudé au bar, un homme se lève et les rejoint.

Il est de grande taille. Il a les cheveux coiffés en arrière, un complet gris, il fume une cigarette américaine. Il n’a pas d’âge. Son regard est absent. Il sourit pourtant aux deux femmes et à l’auteur de Quartier nègre. Il ne dit pas un mot. Il danse en fermant à demi les yeux. Comme un ivrogne. Un somnambule.

Je ne l’ai jamais vu. Et pourtant il me semble le connaître. Depuis toujours.

Porté par la musique, je me lève à mon tour et je rejoins la ronde des fantômes.

                       Nous sommes des îles perdues au milieu de la mer.

© Photographie : Bernard Faucon.

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15/04/2013

Parfum de fumée (2)

3010983881.JPGMa mère avait vingt ans et vivait seule dans une mansarde en Vieille ville. La logeuse, une intraitable Valaisanne à chignon torsadé et à minerve, vérifiait les allées et venues de toutes ses locataires. Ma mère ne pouvait inviter personne. Mon père était un homme de passage. Il voyageait pour son travail. Lequel ? Ma mère est toujours restée mystérieuse. Il avait tout le temps un carnet et une plume à la main. Il vivait à l’hôtel. Comme on passe d’île en île, mon père changeait souvent de point de chute. Comme si quelqu’un le poursuivait. Qu’il voulait effacer ses traces.

Cet hiver-là, il a loué une chambre au Richemond. Ce n’est pas la première fois. Il aime le charme de cet hôtel centenaire. Le piano-bar et les salons feutrés, la belle terrasse en face du monument Brunschwick (qui ressemble la nuit au Taj Mahal). Le balcon où il vient fumer une cigarette en regardant le lac qui change souvent de couleur. Il note tout dans son carnet. Il épie. Il espionne.

Pour ma mère, c’est un agent secret.

Il lui donne rendez-vous au bord du lac. Elle refuse. Il insiste. Elle finit par accepter.

Ils se promènent sur la rade. Intimidés. Sans dire un mot. Entre deux rayons de soleil. C’est la fin de l’hiver. Chaque jour on voit passer les quatre saisons. Ce n’est jamais bon signe. Le ciel est gris et noir. Ils pressent le pas pour se réchauffer. La bise se lève sur les quais. Le tonnerre gronde. Ils se mettent à courir. Une neige mouillée tombe du ciel. Ils vont se réfugier sous un auvent.

 C’est là, près de l’église épiscopale, que mon père en profite pour embrasser ma mère. Trempée et grelottante, elle n’a pas le courage de se défendre. Ils attendent la fin de l’averse. Elle ne vient pas. Ils s’embrassent à nouveau. Elle finit par se dégager.

 « Je dois rentrer chez moi, dit-elle.

      Pourquoi ? », finit-il par articuler.

Ils fument une cigarette en attendant que le ciel s’éclaircisse. Il ne s’éclaircit pas. Au contraire, la neige souffle en tourbillons. La protégeant avec son pardessus, il la guide jusqu’à l’hôtel. Elle ne voit pas où il l’entraîne. Ils montent dans sa chambre. Elle tremble dans ses vêtements mouillés. Il lui propose de prendre un bain. Elle ne veut pas. Elle a trop peur de l’inconnu. Dans son pays, ces choses ne se font pas. Il promet d’être sage. Frigorifiée, ma mère finit par dire oui. Il va fumer une cigarette sur le balcon. Le Salève est noyé dans le brouillard. Le lac ressemble à de l’ardoise.

Mais il ne finit pas sa cigarette. Son désir est trop fort. Quand il la voit, surprise, pressant une serviette contre ses seins, il oublie sa promesse. Et, comme le jour décline, leurs bouches se collent l’une contre l’autre. Ils ne respirent plus. Ils ne se parlent pas. Deux étrangers comme à l’écart du monde. Et stupéfaiIls. Ils sont dans le vide amoureux.

© Photographie : Bernard Faucon.

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20/06/2011

Blind date (8)

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Comme autrefois sur la place de l’Horloge, un homme lui prend la main.

Mais ce n’est pas Philippe.

« Ça va, Adèle ? demande-t-il d’une voix inquiète. Vous êtes toute pâle…

Ce n’est rien. J’ai repensé à Philippe et…

Il est toujours là ?

Oui. Comme un ange gardien. »

Elle finit sa tasse de Maestro Lorenzo.

Nouvel assaut de souvenirs.

Main dans la main, ils traversent la touffeur des hangars où une troupe de fous joue Molière par 45° à l’ombre. Elle revoit les petits-déjeuners qui se prolongent jusqu’à l’heure du pastis. Les rues bruyantes et folles pleines de cracheurs de feu. De fausses chiromanciennes. De vrais pickpockets…

Adèle ne retire pas sa main.

« Vous reprenez quelque chose ? demande une voix inconnue. Un autre expresso ?

— Volontiers. »

Adèle ouvre les yeux. Elle scrute avec intensité le visage de l’homme assis en face d’elle.

« C’est là que nous nous sommes croisés ?

— Oui, dit-il. Ce jour-là. À cette petite table ronde couverte de prospectus…

— Je ne me souviens pas.

— La première fois ne compte pas…

— Et que s’est-il passé ?

— Nous avons bu un verre de Baumes. À la santé du vieux Léo ! Et nous avons beaucoup parlé. Philippe était intarissable. Il semblait heureux de me voir… »

Elle fouille dans sa mémoire. À la recherche d’une voix ou d’une image. Elle boit une gorgée de ce café magique.

« Vous m’avez plue tout de suite.

Pourquoi n’avez-vous pas cherché à me revoir ?

— Philippe est mort à la fin de l’été. Je vous ai revue dans la petite église…

— Vous étiez là ?

— Bien sûr. J’ai serré votre main. Mais vous ne m’avez pas reconnu… »

L’homme respire bruyamment, en proie à l’émotion.

« Peu de temps après, j’ai quitté le journal. Comme la moitié de la rédaction, d’ailleurs.

Pourquoi ?

Le journal a été racheté par notre concurrent.

Le gros ogre lausannois ?

Oui.

Je me souviens.

Impossible de travailler avec la nouvelle équipe…

Philippe serait parti aussi…

Certainement.

Ensuite ?

J’ai perdu votre trace. »

Par vagues, des souvenirs remontent à la surface. L’été à Avignon. Les petits-déjeuners sur la place de l’Horloge. Philippe riant sous son panama blanc. Une ombre traverse la place. Adèle ne voit pas son visage. Mais elle entend sa voix. Une voix douce et profonde. La voix de l’homme assis en face d’elle.

« Et puis j’ai eu beaucoup de chance, dit l’homme.

Pourquoi ?

Je vous ai retrouvée sur le Net.

Vous m’avez reconnue ?

Tout de suite. »

Quand elle est entrée au café King’s, tout à l’heure, et qu’elle l’a vu, assis seul à sa table, Adèle a su immédiatement que c’était impossible.

Simple erreur de casting.

Mais maintenant elle lui sourit.

« On aime au premier regard, dit l’homme. Mais ce premier regard est aveuglé. Il vous échappe. Comme il échappe, souvent, à la femme qu’on regarde…

— Ce qu’on sait de soi-même ne se voit pas, dit-elle. Comme une photographie qui n’arrive pas à la lumière… »

Dans la rue, la pluie a cessé de tomber.

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19/06/2011

Blind date (7)

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« Bonjour, dit l’homme en se levant et en lui tendant la main.

Bonjour, dit Adèle.

— Je vous en prie, asseyez-vous. Vous buvez quelque chose ?

Un café, dit Adèle.

— Très bien, dit l’homme en appelant la serveuse. Deux cafés, s’il vous plaît. »

Long silence.

Comment sortir du mensonge virtuel ? Entrer enfin dans la vraie vie ?

La serveuse apporte deux expressos au goût corsé et généreux.

« Vous habitez Vevey ? demande l’homme, embarrassé.

Oui, répond Adèle. Pourquoi ?

Je suis sûr que nous nous sommes déjà rencontrés.

Ça m’étonnerait ».

L’homme la regarde en souriant.

« Je crois même que nous nous sommes rencontrés plusieurs fois… »

Elle fixe l’homme au veston noir assis en face d’elle. Il boit une gorgée de café, repose sa tasse, la regarde à nouveau.

« Vous devez faire erreur, dit-elle. Me prendre pour une autre… »

À son tour, Adèle est mal à l’aise.

Elle regarde à travers la vitre.

Une pluie fine tombe dans la rue. Les passants pressent le pas. Une dame court après son chien.

« J’étais un ami de Philippe… » dit l’homme après un silence.

Comme un sésame, ce nom résonne dans la tête d’Adèle, emportant tout sur son passage.

Des larmes montent dans ses yeux. Elle fixe l’homme avec méfiance.

« C’est impossible, dit-elle.

Pourquoi ?

Il est mort il y a onze ans.

— Je sais. En 1998. Nous avons travaillé plusieurs années ensemble…

Philippe ne m’a jamais parlé de vous, dit-elle, gênée.

— Cela ne m’étonne pas, dit l’homme. D’habitude, je laisse peu de souvenirs… »

Adèle est intriguée.

« Et puis, nous nous sommes rencontrés à Avignon…

Pendant le Festival ?

Oui. Sur la place de l’Horloge.

Ce n’est pas très original…

— Non. Mais c’est la vérité. Nous avons bu un verre à la Civette…

Je ne me souviens pas.

Ce jour-là, vous portiez une robe rouge…

C’est possible.

Des sandalettes de cuir…

Quelle mémoire !

Et Philippe portait un magnifique panama blanc. »

Soudain, fermant les yeux, elle est sur la place de l'Horloge dans la torpeur du mois de juillet. Ils sont assis à une petite table ronde jonchée de flyers. Quand Philippe déplie le journal qu'il porte sous le bras, il pousse un cri. Léo Ferré vient de mourir, la veille, dans sa maison de Toscane. Elle est touchée par la nouvelle. Elle aimait bien le cirque du vieux Léo. Ses grimaces de singe. Sa voix. Ses cheveux fins couleur de neige. Mais c’est Philippe surtout qui est bouleversé. La mort est attendue, dit-il alors, on l’attend toute sa vie, mais elle frappe toujours dans le dos. C'est une garce qui vous prend par surprise. Des larmes coulent sur son visage et sur ses lèvres des bribes de chansons. Cette blessure. La mémoire et la mer. Jolie môme. Fredonner une chanson c'est réciter une prière, dit-il encore. Texte et musique à jamais confondus. Masculin féminin. C'est réciter le testament d'un homme qui n'est plus là pour le chanter lui-même…

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18/06/2011

Blind date (6)

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Dès qu’Adèle passe le seuil du café King’s, elle jette un œil vers cette table, là-bas, dans la pénombre.

Son cœur s’arrête.

Un homme est assis à la table. À leur table. On ne voit que son dos. Épaules larges. Crâne un peu dégarni. Le corps penché en avant comme s’il écrivait ou tapotait sur le clavier de son ordinateur. Vertige. Adèle ne bouge plus. Un instant, elle croit reconnaître l’homme qu’elle voit de dos. Assis à la place de Philippe. Portant lui aussi ce veston noir en velours côtelé que son mari aimait. Un bref instant, elle a envie de l’appeler, de se précipiter vers lui. Mais quelque chose sonne faux. À sa table, l’homme finit sa bière. Il se tourne à demi vers la serveuse pour commander un autre galopin. Adèle découvre son profil. Son vrai profil. Sa peau marquée de tavelures, son nez un peu écrasé. Les cheveux argentés sur ses tempes. Il n’a pas de lunettes.

Mais aussitôt elle sait que ce n’est pas lui.

Pas celui qu’elle cherche. Pas celui qu’elle attend.

Elle a envie de faire demi-tour. Mais au lieu de partir elle traverse le café. Elle passe devant l’homme assis seul à sa table. Sans un regard et sans un mot. Elle prend le petit escalier qui mène aux toilettes.

Devant la glace, le cœur battant, Adèle se refait un visage. Cheveux d'un blond sauvage et cru. Comme si quelqu'un y avait mis le feu avec une allumette. Visage rond et lisse. Yeux d'une belle couleur verte. Petites veinules irradiant sur les tempes et le menton retroussé. Oreilles toujours ornées de perles, par grappes de trois ou de cinq prises dans un pendentif d'argent. Bouche aux dents éclatantes. Mais aux lèvres maintenant cette expression de lassitude qui ne la quitte plus.

Ce parfum de fatigue.

Elle est devant la glace. Elle arrange son visage. Elle est prête au combat.

Son visage, elle le regarde cent fois par jour. Chaque fois qu'elle croise un miroir. C'est devenu un tic. Une obsession. Comme si elle avait peur de le perdre. Partout elle cherche à capter son reflet. À voir comment le temps inscrit sa marque sur le parchemin de sa peau, creuse des rides, alourdit le menton, ternit l'éclat des yeux rieurs. Tout cela elle le sait. Mais elle ne peut s'empêcher d'ausculter son visage cent fois par jour comme si elle voulait se convaincre de sa réalité.

Elle remonte le petit escalier et marche droit vers l’homme au crâne dégarni toujours assis à la même table.

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17/06/2011

Blind date (5)

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Ce soir, le ciel est plein d'oiseaux, de chants de merle, de cris d'enfants. Le pommier craque sous le mistral.

Elle est à sa fenêtre et elle entend une effraie qui s'envole. Là-bas, au-dessus des cyprès, froissement d'ailes dans la nuit. Sa cigarette brûle entre ses doigts. Jamais auparavant elle n'a connu une nuit comme celle-là. Une nuit glaciale et transparente où brusquement on est admis dans le secret du monde. Quelque chose se révèle. Épiphanie, flash. Fulgurance. Autour de vous quelque chose s'ouvre et vous emporte au cœur des choses. Adèle n'arrive pas à dormir dans le grand lit plein de fantômes. Elle transpire. Elle étouffe. Elle se lève pour respirer l'air de la nuit et aussitôt qu'elle ouvre la fenêtre elle se retrouve là-bas, dans la maison pleine de soleil, au milieu du mois d'août, et toute sa vie soudain lui apparaît dans une lumière aveuglante…

Cette scène, Adèle l'a rêvée des centaines de fois les nuits d'orage ou de pleine lune. Quand le ciel est un grand parchemin noir. Elle sort sur la terrasse pour respirer l'air de la nuit. Elle traverse le jardin. Sous ses pieds nus elle sent l'herbe drue et mouillée. L'herbe qui n'a pas été coupée depuis longtemps. Elle marche au bord de la piscine, puis revient sur ses pas. La terre est jonchée de cerises que personne n'a ramassées. Elle est sur la terrasse comme tout à l'heure et elle respire l'air de la nuit en fermant les paupières. Quand elle les rouvre il est là, surgi de nulle part et souriant, ses lunettes rectangulaires sur le nez. Il est là en bras de chemise et il marche vers elle. Adèle sourit à son tour, ouvre ses bras pour l'accueillir, l'appelle par son prénom comme elle le fait toutes les nuits. Philippe lève la tête. Il regarde autour de lui, l'air étonné, comme si quelqu'un dans l'air épais et noir avait crié son nom. Il fait semblant de rien (la mort est un mensonge, pense-t-elle, c'est un leurre que les hommes ont inventé pour se donner des émotions : un truc de charlatans). Elle se jette dans ses bras. Bien sûr elle n'embrasse que le vent. L'homme a passé à travers elle comme une ombre…

Elle s’apprête à franchir le seuil du café King’s.

C’est ici qu’elle donnait rendez-vous à Philippe…

Dans l’autre vie.

Le café King’s était leur nid d’amour.

Ils s’installaient toujours à la même table, un peu en retrait, loin du zinc et de la vitre. Il lui prenait les mains. Il lui racontait sa vie au journal. Rachele, la patronne, venait leur dire bonjour. Toujours un mot gentil et un sourire. Ils buvaient un café.

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16/06/2011

Blind date (4)

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Atome perdu dans la fourmilière des hommes, le monde vient à lui par un écran plasma. Le monde entier. En une seconde. Désormais il n’a plus besoin de sortir de chez lui.

« Comme on est bien quand on est seul ! se dit-il, comme pour se rassurer. Tout seul et relié au monde par une forêt de fils et d’écrans lumineux… »

Il se verse une tasse de café. Maestro Lorenzo Gastronomia. Un café qui réchauffe le cœur et donne du courage.

À cet instant, près de son lit, retentit un petit carillon : c’est un nouveau message qui tombe dans sa boîte électronique. Son cœur se met à battre comme s'il vivait vraiment. Comme s'il était vraiment vivant. Comme s'il faisait partie du monde des vivants.

Il enfourche sa chaise comme le héros d'Easy Rider sautait sur sa bécane. Il attrape sa souris. Il dirige la petite flèche sur l'icône du courrier. Il clique fébrilement, se réjouit des mots qu'il va lire dans une seconde. Et des images qu'Adèle, peut-être, a jointes à son courrier. Déjà l'eau monte dans sa bouche.

Dans le désir il clique sur l'icône NOUVEAU MESSAGE. Mais au lieu des photos qu’Adèle lui envoie de temps en temps, c'est un message publicitaire vantant les mérites d'un nouveau dentifrice au fluor qui rend les dents vraiment plus blanches.

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15/06/2011

Blind date (3)

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Adèle, il l'imagine au saut du lit. Le jour se lève, orange et rose, sur le lac qui frissonne. Elle s'étire comme un chat. Elle allume la radio. La voix de Johnny explose dans le poste. Que Je T’aime. Elle se dirige au radar vers la douche. Elle ôte son baby-doll transparent. Slow motion. Elle ouvre le robinet d'eau tiède et commence à se savonner. Image par image. Quand elle sort de la douche, c'est une autre chanson. Maria Carey. We BelongTogether. Adèle se tient devant la glace et masse son corps avec l'huile de coco. Longuement. Voluptueusement. Comme si elle savait qu'à cet instant précis dans la petite ville quelqu'un la regardait.

Mais chaque soir, le film s'arrête là. Impossible d'aller plus loin. Adèle disparaît de l'écran. Il a beau rassembler ses forces, bander son imagination. Adèle a rejoint les fantômes. Elle l'a laissé en rade, l'eau à la bouche, face à l'écran de son PC.

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14/06/2011

Blind date (2)

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Rideaux tirés. Halogène high-tech. Encens qu’il fait brûler presque religieusement pour éloigner les esprits vagabonds. Il est assis devant l’écran de son PC, une main sous le menton, l’autre accrochée à la souris fouineuse.

Cette souris toujours en alerte qui le transporte au bout du monde par un simple mouvement du poignet.

Mais aujourd’hui il est fébrile. Le sang bat dans ses tempes. Il tourne en rond dans sa cellule. Il ouvre les rideaux pour voir si le monde derrière la vitre est toujours là. Si des hommes et des femmes habitent encore cette planète de plus en plus virtuelle. Puis il revient s'asseoir à son bureau, devant la lumière verte du PC.

Pour lui le temps ne compte pas. Il vit à la vitesse de la lumière. Des images qu'on copie à distance. Des chats à l'autre bout du monde. Dans le secret de son alcôve l'écran est un soleil. C'est là qu'il sacrifie les plus belles heures de la nuit et du jour. Là qu'il s'installe, rideaux tirés, porte fermée à double tour, pour surfer sur l'écume du monde. Comme l'héliotrope il est tourné vers l'écran du PC. C'est l'homme lucivore. Sa solitude presque irréelle à force de silence est troublée quelquefois par une mélodie mécanique qui l'avertit qu'un message vient d'arriver dans l'une de ses nombreuses boîtes à lettres

C'est Adèle qui lui donne rendez-vous.

17 heures au Café King’s, rue du Théâtre 3.

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12/06/2011

Blind date

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Devant sa glace, elle se demande si elle n’en fait pas trop. Un coup de blush sur les pommettes. Du mascara pour rendre plus profond le regard assassin. Un rouge à lèvres couleur sang. Des créoles en argent pour fasciner le regard comme un serpent qui danse.

Elle se regarde encore une fois dans le miroir et elle se plaît. Elle est prête au combat.

C’est la première fois qu’elle accepte de rencontrer un inconnu. D’habitude, ce n’est pas son genre. Sans être esclave des conventions, elle est un peu old style. Elle aime la galanterie et les longues conversations. Les promenades silencieuses. Les regards doux comme une caresse. Elle préfère les vieux livres qui sentent le papier jauni aux écrans plats d’ordinateur.

L’amour à fleur de peau aux amours virtuelles.

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17/06/2010

Vallée de la Mort

1013771711.2.jpgIci l'hiver ressemble au paradis. Il se décline en jaune. Brun délavé. Avec des couches d'un bleu cobalt intense. La lumière tombe à la verticale. Le vent souffle en bourrasques tièdes. La mer est oubliée. On roule dans le désert depuis deux heures. La Vallée de la Mort. Au début je croyais que c'est là que les Blancs enterraient leurs ancêtres. Chez nous on les enferme dans des grottes. Ou on les brûle. On conserve leur crâne dans le sel et le salpêtre. Mais Matt m'a expliqué que la Vallée n'est pas un cimetière. Il n'y a pas de nécropole ou de charnier.
Juste quelques tombes disséminées le long des routes. Au bord des lacs gelés.
« Ce sont des champs de sel, corrige Matt.
— On dirait de la glace.
— Non, Ad. C'est du sel. »
La voiture roule à vive allure. Il n'y a personne sur la toute poudreuse. Matt a mis la sono à fond. Donald Fagan. New Frontier. De temps à autre, il actionne les essuie-glaces. Pas pour la pluie. Car il ne pleut jamais dans le désert. Mais pour balayer le tumbleweed. Une sorte de végétation sèche que le vent fait tourner. Et qui disperse ses graines aux quatre vents.
« Comme la mauvaise herbe, dit Matt.
— Tout est de la mauvaise herbe, je dis.
— Ouais, dit Matt, étonné. On est tous de la mauvaise herbe.
— C'est le secret du monde. »
Midi.
C'est la fournaise. Les portes de l'enfer.
On roule au milieu des rochers sur une terre friable d'un brun décoloré. Pleine de rides. De craquelures.
« On va où, papa ?
— Nulle part, fiston. On roule.
— Mais on va toujours quelque part, j'insiste.
— On traverse la Vallée de la Mort. »
Matt aime frimer. Il joue au dur. Mais il connaît le chemin par cœur. On traverse Pomona. Bloomington. Fontana. On prend la route 15 jusqu'à Victorville. La même route qu'il emprunte quand il va jouer à Vegas. Au craps. Au pocker. Il tombe sur des filles à la dégaine incroyable. Cheveux bouclés et teints en rose. Débardeur en jersey à bretelles spaghetti. Pour montrer qu'elles n'ont pas de soutien-gorge. Minijupe en cuir vert fluo. Talons strassés d'au moins vingt centimètres. Il les invite à boire un verre. D'autres filles rappliquent au bar. Cheveux peroxydés. Yeux maquillés comme des hiboux. Top moulant Calvin Klein. Ici tout le monde le connaît. Surtout les femmes. Pas besoin de présentations. C'est tout de suite de Oh ! Des Ah ! Des Cool !
L'extase à portée de regard.
Il rit. Toujours un peu embarrassé.
« Le plus bizarre, Adam, c'est tous ces gens qui te connaissent. Et que toi tu ne connais pas.
— Pourquoi ?
— Ils savent tout de ta vie. Les petits drames et le bonheurs. Les angoisses. Les déceptions. Même les rêves…
— Les rêves ?
— Oui. Ils ont même pénétré dans tes rêves… Ils les habitent. Ils se les sont appropriés…
— Comment ça ?
— En lisant les journaux people…
— C'est terrible !
— Oui. D'autant que ces rêves, en général, ne sont pas les tiens. C'est de la pacotille…
— Pourquoi ?
— Une image fabriquée par les studios. »
Matt allume une cigarette. Une chanson de Yes passe à la radio. Owner Of a Lonely Heart. Il augmente le volume. Il ferme les yeux. Il bat le rythme sur le volant de la voiture. Il aspire une longue bouffée de cigarette.
« Le plus troublant, enchaîne Matt, c'est que tu n'es jamais toi-même…
— Tu veux dire que les filles…
— Ouais. Elles ne tombent pas amoureuses de toi. Mais d'un rôle. D'une image…
— Ça ne t'empêche pas de les sauter !
— Langage, Adam !
— Je veux dire d'entretenir avec elles des relations rapprochées.
— J'avais compris, fiston.
— Qu'est-ce qui t'embête alors ?
— Le problème, c'est qu'à la fin, tu ne t'y retrouves plus toi-même…
— Comment ça ?
— C'est le miroir aux alouettes. À force de jouer tous les rôles, on n'est plus rien. Plus personne. »
Il fait des volutes de fumée. De sa voix haut perchée Dewey Bunnell chante A Horse With No Name. Guitare acoustique. Basse. Bongos. Le paradis sur terre.
« C'est pour ça que tu viens dans le désert ?
— Bien vu, Adam. »
Il bâille. Des larmes noient ses yeux. Il prend une bouteille sous son siège. Il boit une rasade au goulot. Ce bon vieux Jack Daniels. Il récite quelque chose. Je ne comprends pas tout. La musique est trop forte. Ramiro Musotto et son Orchestra Sudaka. Avec Omar Sosa au piano. Delicado. On plane les deux au bord du vide.

C'est ainsi que je veux te garder,
loin au fond du miroir,
comme toi-même tu t'y es mise,
loin de tous.
Pourquoi viens-tu autrement ?
Pourquoi te renies-tu ?



La musique s'est arrêtée. Matt boit une gorgée de bourbon.
« Qu'est-ce que c'est ? je dis.
Les Élégies de Duino. Un poème de Rilke. Il a trouvé les mots pour dire ce que je ressens. »
Sa voix s'éteint. Il reste un moment sans parler. On est au cœur de la fournaise. Dehors il fait 50°. La clim tourne à plein régime. Pas un souffle de vent. Rien que le désert à perte de vue. La terre brune et durcie. Ridée comme une peau d'éléphant.
« C'est l'hiver, dit Matt d'une voix mystérieuse. La Vallée de la Mort. »
On roule encore un peu. Sheryl Crow chante Leaving Las Vegas. Matt arrête la voiture près d'une cabane abandonnée. Il sort. Il ouvre le coffre. Il prend la carabine enroulée dans un peau de chamois. Il me dit de venir avec lui. Le ciel est transparent. D'un bleu liquide. Comme les yeux de Matt. Je commence à avoir les jetons. Matt a mis sa casquette des Lakers. Il a des plaques rouges sur le visage. Il crie. Les doigts crispés sur la gâchette. Des trucs que je ne comprends pas. Il met la carabine en joue. Il la pointe sur moi. Mon cœur s'arrête. Non. J'ai envie de hurler. Ne me tue pas. Je ferai tout ce que tu veux. Je serai un bon fils. J'ai tellement peur que je mouille mon pantalon. Au dernier moment, Matt vise le ciel. Il tire. Il recharge son arme. Il vise les rochers. Nouvelle détonation. Avec l'écho les coups de feu font un boucan d'enfer. Matt vide son chargeur. J'ai les oreilles en marmelade.
Mon père frissonne. Il est pâle comme un mort. Je cours vers la voiture. Matt me rejoint sans un mot. Visage bouffi. Regard perdu dans le vide. Il s'assied au volant. Il boit une rasade de bourbon. Il tourne la clé. Moteur au ralenti. Il allume la radio. On roule un bon moment sur la route grise. À un carrefour Matt tourne à gauche. On rejoint la 395 jusqu'à Ridgecrest. Janis Joplin chante I Got Dem Ol' Kozmic Blues Again Mama.

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03/06/2010

Boutique d'amour

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C’est la nuit du bambou. Avec l’arrivée des touristes, la fièvre a gagné le village. Il y a du plaisir et des sous à glaner. Des ombres filent comme des panthères d’une case à l’autre. On entend des soupirs, des feulements, des cris de chauve-souris.

Vers minuit, quelqu’un frappe à la case voisine.

« Qui est là ? dit une voix d’homme.

C’est l’amour. »

On entend l’homme glousser, puis la porte de bois s’ouvre en grinçant.

« Je fais boutique du cul, dit une voix de jeune fille. Trou pipi. Trou caca. Trou miam-miam! »


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29/05/2010

Les trois visages de l'homme blanc

1013771711.2.jpgLe lendemain, je marche dans les rues éblouissantes. Depuis le commencement des temps, le monde occidental ne connaît qu’une couleur : BLANC. La seule chose qui me reste, dans cette neige aveuglante, ce sel amer, c’est l’ombre accrochée à mes pieds, cette tache en forme de feuille de bananier qui glisse en silence sur le sol.
Je suis dans l’autre monde : des mots partout, des mots écrits noir sur blanc ou clignotant de lueurs vives, des mots abandonnés par d’autres hommes, des messages et des signes, une mousson de mots qui donnent le vertige, tracés le plus souvent dans une langue unique, la langue du monde global, Coke the Real Thing, Nespresso : what else ? Why Don’t You Try Me ? Des mots qui tremblent comme des appels à la détresse, regardez-moi, écoutez ma prière, achetez s’il vous plaît ma camelote, des mots comme autant de bouteilles à la mer.
Genève, un monde en soi.
Sur les affiches, les mots sont des images et des marques. Ils servent de légendes à des scènes vivantes où reviennent partout de grandes femmes maigres aux jambes transparentes, des voitures rutilantes prises sous tous les angles, des visages d’enfants surpris dans des postures singulières, certains déroulant d’immenses rubans de papier bleu lavande, d’autres au faciès réjoui engloutissant leur poids en céréales, d’autres encore perdus parmi des nègres faméliques et vantant les mérites d’un lait vitaminé…
Tout à coup, je comprends mon vertige.
J’ai sous les yeux les trois visages de l’homme occidental :
la femme qu’il ne sera jamais ;
la voiture qui incarne la nostalgie de sa virilité ;
et l’enfant qu’il ne sait plus faire.

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19/05/2010

Les pères d'Adam

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Dans cette vie, j’ai l’impression qu’on change de père comme de chemise. Quand l’un s’en va, un autre le remplace. Puis un autre encore. Puis un autre et un autre encore. Jusqu’à présent j’ai eu trois pères et je suis sûr que ce n’est pas fini. Le premier m’a donné la vie et le goût de partir le plus loin possible du marigot où je suis né. Le deuxième m’a couvert de cadeaux pour se donner bonne conscience. Il m’a appris le superflu et le futile — l’extase matérielle. On s’est éclaté comme des dingues et tout s’est terminé dans le sang et les larmes. Et mon troisième père, lui, il s’échine à m’apprendre l’oubli. Il veut que je découvre comme Yôshi le moi particulier qui se cache sous l’écorce du corps et des sensations fausses.

« Tout le monde cherche son père, me répète Jack. On met parfois une vie entière à le trouver. »

Et Yôshi de surenchérir :

« Les enfants sont des débris dans l’affection des pères. »

Et Jack d’ajouter, zen :

« Un père reste un père ».

Et Yôshi, l’air sentencieux :

« Un père est toujours grand : on le voit à son ombre. »

Et Jack citant Corneille, avec l’accent anglais :

« Ma valeur est ma race et mon bras est mon père. »

Et Yôshi, citant Diderot, en ricanant :

« Dieu ? Un père comme celui-là, il vaut mieux ne pas en avoir. »

Et Jack citant Abla Farhoud :

« Un jour j’ai demandé à mon père : “Qui aimes-tu le plus de tous tes enfants ?” Il a répondu : “J’aime le petit jusqu’à ce qu’il grandisse, le malade jusqu’à ce qu’il guérisse et l’absent jusqu’à ce qu’il revienne.” Et moi ? Je ne suis pas petite, je ne suis pas malade et je suis à côté de toi. Mon père a répondu : “Le petit devient grand, le malade finit par guérir, mais toi, tu es toujours mon enfant, jusqu’à la mort, et même au-delà de la mort.” »

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26/04/2010

J'ai dix-sept ans

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J’ai dix-sept ans et des poussières et je ne suis pas seul, pas encore libre, en tout cas pas moi-même, et je somnole dans le fauteuil en velours indigo du vol Maputa-Geneva (via Kuala Lumpur et Zurich) en première classe et je regarde Iris, la tête sur mon épaule, un magazine people sur les genoux, elle dort profondément, elle a pris deux Xanax, je la regarde et je me demande quel âge elle a. Question tabou. De son visage elle a gommé les ridules et les taches disgracieuses (botox, huile de figue de barbarie). Ses seins remodelés sont juvéniles (implants). Son ventre est lisse et plat (plusieurs lipos). Ses jambes épilées au laser ont été sculptées par les pilates et les steps. Elle a trouvé l’élixir de jouvence. Son âge, alors ? Même si elle y pense nuit et jour, Iris n’en parle pas. Comme elle ne parle jamais de son mari (Édouard, 53 ans, trader dans la banque de son père). Le seul type dont elle parle, c’est Grafenstein. Pas le Prix Nobel de physique, ni le chien qui fait toujours des gaffes. Non, Grafenstein, c’est son psy. Dr Abi Grafenstein. Ils s’appellent tous les jours. Iris lui demande des conseils pour que sa vie ne ressemble pas au 11 septembre ou au Radeau de la Méduse. Et Grafenstein, qui aime jouer au Sphinx, lui répond par des phrases sibyllines auxquelles Iris ne comprend rien.

« La vérité chemine obscurément, répète-t-il en tétant son cigare. Même moi je n’y vois pas toujours clair… »

La tête sur mon épaule, Iris rêve sa vie en couleur, dans mon casque passe une chanson de Muse, Uprising, j’essaie de dormir un peu, mais je n’y arrive pas, je me tourne et retourne sur mon siège, je prends un Xanax, je joue à Secret World, puis à Dead to Rights, je mets la musique à plein tube, un type en pirogue s’éloigne du sanctuaire avec une corbeille remplie de diamants et ce type c’est mon père transformé en puma, tandis que Paramore hurle dans mes écouteurs Misguided Ghosts, je change de chaîne et je tombe sur un film qui vient de sortir en Amérique, une mère qu’on voit de dos dit au revoir à son fils, puis s’en va au travail. Quand elle revient à la maison, son fils a disparu. Elle fond en larmes, le cherche partout, ameute les détectives de la ville. Plus tard un garçon de onze ans lui est restitué. Il s’appelle Adam. Il affirme être son fils. Désorientée par la police et les paparazzi, la mère ramène l’enfant à la maison, mais au fond de son cœur elle sait que ce n’est pas le sien…

Je ne vois pas la fin du film, mes yeux sont brouillés par les larmes, cette histoire est la mienne, cet enfant a mon âge, et cette mère qui part à sa recherche dans l’Amérique des années 30 c’est simplement ma mère ! Dolorès Hanes ! Elle joue le rôle principal et Jacob Horowitz, un des meilleurs amis de Jack, lui donne la réplique dans le rôle du détective en chef de la police. Je n’en crois pas mes yeux, je revois Dolorès et Matt dans mon village, il y a longtemps, lui en tenue de broussard et elle sublime dans sa robe en soie mauve, les tractations avec mon père #1, puis l’arrivée en Amérique, la vie factice, les mercredis dans les boutiques de Sunset Boulevard et Dolorès qui me répète sans arrêt :

« Pour exister, tu dois porter des marques, Adam ! Et tu dois devenir une marque… »

* Extrait d'un roman en chantier.

11:20 Publié dans Work in progress | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

25/03/2010

L'amour des cendres*

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Ce soir, Iris a mis son blazer Ungaro, sa jupe trench et ses sandales en daim. Elle a rangé son rouge à lèvres, son mascara et son portable dans sa minaudière en satin assortie aux sandales. Et moi j’ai mis mon costume en lin flambant neuf Lucas Delli et les baskets Versace qu’Iris vient de m’offrir. Elle est suspendue à mon bras. Liberté éblouie. On se balade dans la grande rue de Maputa au milieu des motos pétaradantes, des vendeuses de coquillages et de batik, de quincaillerie bidon. On croise des types en catogan habillés à l’européenne qui tirent sur leur kretek et lorgnent les femmes blanches à la retraite. Des filles astiquées comme des vases en vermeil sucent des glaces au jasmin. Dans une boutique, la voix d’Avril Lavigne fait trembler la sono. Together. On suit un groupe d’hommes et de femmes qui se dirigent à pas lents vers la plage. Ils sont en habits de cérémonie. Les femmes portent sur la tête des grands plateaux chargés d’offrandes de fruits, de fleurs, de galettes de riz. Les hommes fument des cigarettes en rigolant, puis vont rejoindre l’orchestre de gamelan qui se prépare à jouer.

« Allons voir de plus près, dit Iris, intriguée. J’ai toujours rêvé d’assister à une crémation. »

C’est bizarre, mais j’accompagne Iris dans la foule bourdonnante. Autrefois, dans mon village, on enterrait debout, dans un trou creusé par les jeunes gens, un volontaire vivant auquel on plantait un clou dans le crâne et au-dessus duquel on élevait une terrasse qu’on entourait d’arbres. Sur cette terrasse étaient ensuite sacrifiés périodiquement des animaux, et l’abondance régnait pour toujours au village. Mais c’était il y a longtemps. Avant la construction du grand barrage.

« Ici, me dit Iris, les familles conservent parfois des mois ou des années le corps du défunt avant de le brûler, car ils n’ont pas les moyens de payer la cérémonie. Le jour venu, on débarrasse le squelette de toute souillure (car le feu ne peut purifier que les os). On confectionne des effigies du mort, composées de deux visages. L’un est taillé dans une feuille de palmier, l’autre dessiné sur un petit morceau de bois de santal. Ces effigies sont déposées au milieu des ossements qu’on emballe dans des draps blancs… »

On entend battre le tambour sur la plage. Des hommes soulèvent le cadavre et, par un escalier de bambou très raide, le hissent jusqu’en haut d’une tour à plusieurs étages. Puis on se rend en procession jusqu’au cimetière. Des hommes aspergent le chemin avec de l’eau lustrale. Des enfants suivent en chantant et en agitant des tessons de miroir. On traverse un ruisseau. Tout le monde éclabousse son voisin en riant. Les démons qui ont horreur de l’eau s’enfuient dans la forêt. À chaque carrefour, un homme tire un feu d’artifice, on fait trois décrire cercles à la tour bringuebalante. Les gourdes de vin de palme passent de bouche en bouche. Une odeur de sueur et de vin se mêle à l’odeur de l’encens qui brûle autour du corps. On fait encore trois fois le tour du cimetière. On libère des pigeons de leur cage (ils montreront le chemin du ciel à l’âme du mort). On va chercher le corps du mort. On le dépose dans un sarcophage qui a la forme d’un taureau ou d’un lion ailé ou d’un éléphant pourvu d’une queue de poisson.

Au milieu du cimetière, surmonté d’un immense baldaquin, il y a un échafaudage en bambou. Un prêtre et sa sœur, juchés sur l’échafaudage, dirigent la cérémonie.

« Regarde ! dit Iris, ils vont allumer le bûcher… »

Je commence à trembler. Le ciel est noir et vide. Autour de nous, les hommes poussent des cris éraillés.

Quelqu’un asperge encore une fois le corps avec de l’eau sacrée et le prêtre met le feu au bûcher. Iris se penche vers moi en frissonnant. Elle cache son visage contre ma poitrine. On dit que l’âme du mort se pose d’abord sur les feuilles d’un waringin, puis qu’elle émigre vers une fleur de lotus.

C’est l’heure des derniers adieux. Tout le monde s’accroupit, les mains jointes posées sur le front. L’orchestre se déchaîne sur ses gongs et ses tambours. Les enfants hurlent comme des loups et moi je tremble comme un enfant. Une fumée grise monte vers le ciel qui se déchire. Les femmes agitent des branches de palmier ou des feuilles de lontar. Devant nous, un homme est pris de convulsions et se roule dans la poussière. Je suis tétanisé de peur.

On entend un bruit mat : c’est le crâne du mort qui explose.

Puis on retire des cendres les ossements calcinés. On les enferme dans une jeune noix de coco. Tout le monde se rend en procession jusqu’à la mer et l’on confie aux vagues ce qui reste du mort, au milieu des prières et des pleurs.

« Avec un peu de chance, me glisse Iris, les ossements vogueront jusqu’au Gange… »

On s’assied dans le sable, on regarde les vagues déferler doucement, on s’embrasse et on a moins peur.

Avec des cris de joie, tous ceux qui ont participé à la cérémonie se jettent à l’eau. Chacun éclabousse son voisin. Chacun se rafraîchit et purifie son corps. La mer est noire comme le ciel. Les enfants crient autour de nous. Un prêtre charge les effigies du mort sur une pirogue à balancier, tandis qu’on brûle sur la plage la haute tour en bambou.

Je prends Iris par la main et je l’entraîne vers la mer. Elle balance ses sandales, sa minaudière, son blazer Ungaro. On se caresse. On s’embrasse. On entre dans l’eau tiède et peu profonde. Iris se colle à moi en frémissant. Elle me glisse à l’oreille des choses que je ne comprends pas. On a de l’eau jusqu’à la taille, puis jusqu’à la poitrine. Elle m’attire vers elle. Elle colle mon visage entre ses seins et tout son corps frissonne. J’essaie d’entrer en elle. Doucement. Iris ne s’ouvre pas : elle parle, elle saigne, elle est blessée.

* extrait d'un roman en chantier.

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01/03/2010

Adam (14)

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Dans les livres, je retrouve le rythme de l’eau qui dort et les trois pluies de mon enfance :

la pluie jaune des grandes moussons d’hiver,

la pluie noire des mouches faméliques qui foncent en essaim sur les visages humides et stupéfaits,

la pluie verte des grillons qui s’abattent brusquement dans votre assiette ou se prennent dans vos cheveux.

Le ciel est bleu et vide, dégagé par le vent. Puis les nuages viennent de la mer. Ils annoncent la tempête. Tout le monde se rue dans les cases. On entend un grand fracas de branches et de cris d’animaux. C’est à chaque fois la fin du monde. Comme si les dieux se rappelaient à notre souvenir. J’aime les tempêtes et la saison des pluies. Sous l’hibiscus, au milieu du fracas, je ne lève pas le nez de mon livre.

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28/02/2010

Adam (13)

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Souvent mon père vient me chercher sous l’aloès en fleurs. Je plonge le nez dans mon bouquin. Je fais semblant de lire.

« Qu’est-ce que tu fais, mon fils ?

— J’apprends la vie.

— La vie ne s’apprend pas dans les livres ! Viens m’aider à rentrer le foufou… »

Comme je ne bouge pas, mon père s’en va en maugréant. Je suis du doigt les lignes sur la page. Comme l’épinoche à l’hameçon, je m’accroche au fil noir qui court sur le papier. Je reconnais des signes. J’invente des histoires. Je passe toutes mes journées à l’ombre de l’aloès. Les autres se moquent de moi. Ils préfèrent nager ou grimper aux arbres. Du doigt je trace sur la page le serpent noir de mon destin. J’y déchiffre des présages. Des voix m’appellent. Des visages me regardent. Le soir les lignes flottent devant mes yeux comme une fourmilière.

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27/02/2010

Adam (12)

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Je n’ai jamais connu ma mère. Ou plutôt j’en ai connu une ribambelle. Dans mon village, les mères s’appellent les Reines. Elles sont libres et farouches. Elles ont souvent un mauvais caractère. Les hommes les vénèrent. Ils doivent les honorer régulièrement, les couvrir de cadeaux, combler tous leurs caprices.

À chaque naissance, les Reines s’occupent de tout. Elles mettent au monde le nouveau-né, tranchent le cordon avec leurs dents, prennent soin de l’accouchée. L’enfant est nourri par les Reines. Sa mère lui donne aussi le sein, car elle est devenue une Reine. Mais son enfant ne lui appartient pas. Il est élevé par les Reines, il dort avec elles, il mange avec elles, il écoute leurs histoires avant de s’endormir. Elles seules connaissent l’art du bonheur sur la natte.

Voici ce que les Reines me racontaient le soir dans leur case.

« Pour sauver ton âme, il faut atteindre la forêt sacrée. Seul. Il faut y écouter le chant des animaux. Si, par chance, un chasseur te perce d’une flèche trempée dans le sang d’un oiseau, tu reprendras la couleur que Dieu t’a donnée à la naissance. Alors, seulement, la folie t’abandonnera, tu retrouveras la langue maternelle et, comme les ondes invisibles qui rythment les va-et-vient saisonniers des bêtes, une étoile, la nuit, te ramènera au village des Reines. »

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26/02/2010

Adam (11)

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On n’a rien retrouvé de la femme blanche et maigre. Ce qu’il y avait à dévorer, les crocodiles l’ont dévoré ; les congres et les murènes ont fait le reste. Son âme a rejoint la grotte des ancêtres. J’ai trouvé son appareil de photo, un peu plus loin, au pied des chutes. Il fonctionnait toujours. Je l’ai gardé pour moi. Comme les livres qui étaient dans son sac.

Une fois de plus, mon père s’est trompé. Les livres sont très utiles. Ils remplacent la chasse et tous les jeux stupides (sauf le football). Ce sont des compagnons fidèles à qui l’on peut tout confier. Ils ne trahissent jamais un ami. Ils ne livrent leurs secrets que dans la solitude et le silence.

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