11/01/2017

Portrait de l'artiste en lecteur du monde (4) : aller à la rencontre

DownloadedFile-1.jpegLire, c’est aller à la rencontre de l’autre. Peu importent sa voix ou son visage, que la plupart du temps nous ne connaissons pas. Les mots que nous lisons dessinent un corps, un regard singulier, une présence qui s’imposent à nous au fil des pages. Et la plupart du temps, c’est suffisant…

Mais JLK est un homme curieux. Il dévore les livres, toujours en quête de nouvelles voix, passe son temps à s’expliquer avec ces fantômes vivants que sont les écrivains. Souvent, il veut aller plus loin. C’est ainsi qu’il part à la rencontre du cinéaste Alain Cavalier ou du poète italien Guido Ceronetti. Et la rencontre, à chaque fois, est un miracle. Correspondance à nouveau. Porosité des êtres qui se comprennent sans se vampiriser. JLK n’a pas son pareil pour nous faire partager, par l’écriture, ces moments de grâce.

Dans L’Ambassade du papillon et dans Passions partagées, il y avait les figures puissantes (et parfois envahissantes) de Maître Jacques (Chessex) et de
Dimitri (l’éditeur Vladimir Dimitrijevic, ici, à droite, en 2011, à la Foire du Livre de Bruxelles), deux personnages centraux de la vie littéraire de Suisse romande. L’Échappée libre
s’ouvre sur les retrouvailles avec Dimitri, l’ami perdu pendant quinze ans. JMO et DImitri.jpgRetrouvailles à la fois émotionnelles et difficiles, car le temps n’efface pas les blessures. Pourtant, JLK ne ferme jamais la porte aux amis d’autrefois et le pardon trouve toujours grâce à ses yeux.

Brèves retrouvailles, puisque Dimitri se tuera dans un accident de voiture en 2011 avant que JLK ait pu vraiment s’expliquer avec lui. Mais pouvait-on s’expliquer avec le vif-argent Dimitri, dont la mort fut aussi dramatique que sa vie fut aventureuse ?

DownloadedFile.jpegD’autres morts jalonnent L’Échappée libre : Maurice Chappaz, Jean Vuilleumier, Gaston Cherpillod, Georges Haldas. Un âge d’or de la littérature romande. À ce propos, les hommages que JLK rend à ces grands écrivains (trop vite oubliés) sont remarquables par leur érudition, leur sensibilité et leur intelligence. Et toujours cette empathie pour l’homme et l’œuvre, à ses yeux indissociables. 

 

* Jean-Louis Kuffer, L'Échappée libre, l'Âge d'Homme, 2014.

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19/06/2012

La source et le pardon (Vuilleumier)

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Avec La Rémission*, Jean Vuilleumier nous donne sans doute l'un de ses plus beaux livres. Ce bref roman, intense et tendu comme une corde, met en scène la confrontation d'un vieux libraire, Germain Lancelot, avec l'homme qui, une vingtaine d'années auparavant, a violenté sa sœur. Face à face impromptu, à la fois passionnel et dépassionné, entre deux hommes que tout sépare (sinon l'amour des livres).

L'originalité du livre de Vuilleumier tient en ceci que chacun des deux hommes cherche en l'autre une forme de rémission : le coupable, d'abord, qui, loin de refuser sa faute, l'accepte, l'assume, veut en payer le prix, mais a besoin du regard de Germain pour être absous ; quant au libraire, il se trouve lui aussi en sursis, puisqu'atteint d'un cancer il vit une rémission dont il essaie de profiter.

Tout le roman tient dans cet intense suspens : peut-on pardonner une faute, même ancienne, même monstrueuse ? Et quel est le prix du pardon ?

Si ces thèmes rappellent d'autres livres de Vuilleumier (L'Allergie, La Substitution), l'écrivain genevois use ici d'une palette tout à fait différente : une grande sérénité baigne ces pages souvent joyeuses, arrosées de bons vins (Chiroubles…), agrémentées de douces nourritures terrestres. Comme si le temps, ou l'approche de la mort, avait tué en Germain Lancelot toute forme de ressentiment, le préparant à rompre enfin « le cercle magique de la haine et de la vengeance ».

Sans amour et sans haine : voilà les derniers mots de cet homme en sursis qui trouve une délivrance à ses tourments dès la seconde où, tacitement, « il se charge de l'ancienne faute de son visiteur, afin d'en partager avec lui le poids. »

18:15 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : rémission, vuilleumier, littérature romande | | |  Facebook

19/12/2008

Jean Vuilleumier, écrivain du silence

images-1.jpegComment rendre compte, verbalement, d'une expérience intime et bouleversante qui ne passe pas par la parole ? C'est le pari que tente Jean Vuilleumier dans un petit livre qui n'est pas un roman (encore que…), ni un essai, mais plus modestement une suite de notes autour de trois mystiques qui ont vécu, au plus profond de leur chair, la rencontre avec Dieu*.
Elles sont trois : la plus ancienne est Blanche de la Force (dont Bernanos a fait le personnage principal de ses Dialogues des Carmélites), qui a vécu les années les plus sanglantes de la Révolution ; les deux autres mystiques, Marthe Robin et Camille C., sont nées au commencement du siècle. Chacune d'elles ne prétend pas « racheter seulement ses propres manquements, mais plus encore ceux de ses semblables. » Ainsi, pour Vuilleumier, leur expérience rejoint « l'idée de partage et d'échange, en regard de quoi l'indifférence du plus grand nombre au sort commun est ressentie comme dégradante. »
Analysant la vie des trois mystiques, Vuilleumier dégage certaines constantes de leur expérience, par exemple « la peur inscrite dans la fibre du vivant, sous le broiement du temps », mais aussi la souffrance (ou, pour Blanche, le goût ambigu du martyre), la compassion, la générosité, avec peut-être, en-dessous, « un fantasme de culpabilité pour un crime qu'elles n'ont pas commis, mais qu'elles doivent expier ». Chacune, à sa manière, connaît quelque chose d'impérieux et d'exaltant qu'elle a de la peine à communiquer, et qui n'en constitue pas moins une transgression des normes habituelles.
Dans ces trois expériences extrêmes, Vuilleumier dégage quatre étapes, qui sont autant de phases ou de stases sur le chemin de la connaissance de l'être intime : la conversion, d'abord, puis la mise en pratique de l'Évangile et ce qu'il nomme « l'épreuve de la nuit », enfin l'ultime union, où la personne s'efface pour faire place à la force qui l'habite.
Car il s'agit, à chaque fois, d'une force supérieure qui dévore la mystique d'un feu vif et délicieux, ultime forme, pour ces trois femmes, et à travers les siècles, de la dépossession.
* Jean Vuilleumier, Blanche, Marthe, Camille, Notes sur trois mystiques, L'Âge d'Homme, 1996.

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