20/01/2017

Un thriller envoûtant (Catherine Fuchs)

images-2.jpegJ'étais un peu inquiet en commençant le dernier livre de Catherine Fuchs, La Tête dans le sable*. Il s'agit en effet d'un roman « engagé » dont le personnage principal, Carmen Berger, travaille dans une ONG qui est bien résolue à dénoncer les méfaits d'une puissante multinationale exploitant sans scrupule le cuivre d'un petit pays d'Afrique, le Zamanga. Je craignais le déluge des bons sentiments et l'inévitable auto-flagellation finale qui accompagne bien souvent ce genre de livre (les écrivains romands ont la culpabilité rivée à l'âme et au corps).

images-3.jpegMais pas du tout ! Même si ses personnages sont un brin convenus (Carmen est le type de la femme divorcée de cinquante ans, aigrie, avec deux enfants ingérables, un ex courant le guilledou avec une jeunette, roulant à vélo et toute dévouée à sauver la planète ; son prétendant, quant à lui, roule en Mercedes, joue au golf et au tennis et possède un hors-bord!), l'auteur nous entraîne dans une sorte de roman d'espionnage extrêmement bien ficelé. Écrit sous la forme d'un journal intime, le roman est enrichi de témoignages pris à vif sur le terrain, témoignages qui sont autant de preuves à charge contre la multinationale Promaco. Pour corser le tout, Catherine Fuchs imagine une liaison (forcément dangereuse) entre Carmen Berger et un homme travaillant pour la Promaco. Dès lors, le roman se déploie dans deux dimensions parallèles, l'une politique, l'autre affective, qui doivent bien un jour se rejoindre. Je ne dévoilerai pas la fin du livre, mais les fils se rejoignent, en effet, et de manière inattendue. Entre-temps, le roman décortique les circuits compliqués par lesquels, aujourd'hui, on peut tromper le fisc, appauvrir toute une région d'Afrique en prétendant y apporter progrès et développement et s'enrichir effrontément du labeur des autres.

Sans jamais être pontifiant, ou moralisateur, le livre éclaire très bien les mécanismes d'exploitation de certains pays riches en matières premières (indispensables à nos précieux portables!) au seul profit de multinationales sans état d'âme. Et l'histoire d'amour entre Carmen et Michael (le beau ténébreux de la  Promaco) tient le lecteur en haleine.

Un livre à lire et à méditer.

* Catherine Fuchs, La Tête dans le sable, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

01/01/2017

À lire et à offrir : La Peau des grenouilles vertes (Serge Bimpage)

images-4.jpegTout est crypté, ou presque, dans le dernier roman de l’écrivain genevois Serge Bimpage. Le titre, tout d’abord, La Peau des grenouilles vertes*, qui ne trouve son explication qu’à la page 109 (allez-y voir vous-mêmes, si vous ne me croyez pas !). Le nom des personnages ensuite : un écrivain suisse, exilé malheureux à Paris, qui s’appelle Claude Duchemin, fait penser à Claude Delarue, disparu en 2011. Un cinéaste amateur de havanes, rencontré dans le TGV, évoque immanquablement le prophète de la Nouvelle Vague (il s’appelle Jean-Luc Gaddor). Quant à la trame du roman (l’enlèvement de la fille d’un artiste célèbre), elle fait penser à l’affaire Dard, survenue en 1983, à Genève, qui avait fait grand bruit. Ici, Joséphine Dard (voir ici son interview) devient Albertine Onson, et son père Frédéric, Nils Onson. Quant à Bimpage, qui aime les masques et les pseudos, il devient Nazowski (surnommé Naze). Mais ne nous y trompons pas : La Peau des grenouilles vertes, malgré les apparences, n’est pas un roman à clés : c’est une enquête, passionnante et fouillée, autour d’un fait divers qui met en évidence toutes les facettes de l’âme humaine — ses ombres et ses lumières.

Qui est Naze ? Un nègre d’écriture. « Un raconteur de vies », comme il se nomme lui-même. Il a quitté le journal pour lequel il travaillait pour se mettre à son compte, et écrire, car telle est sa passion, et son ambition. Il est le scribe fidèle, le témoin attentif, qui va donner forme (et cohérence) aux vies qu’on lui raconte. Qui connaîtrait Socrate si Platon n’avait pas retranscrit fidèlement ses paroles, et sa philosophie ?

Les nègres sont utiles, et même indispensables, on ne le dira jamais assez…

Mais l’écriture n’est pas qu’une affaire de commande ou de métier. Naze s’en est vite aperçu. Elle plonge en lui ses racines profondes. Autrefois journaliste, puis nègre, il a toujours rêvé d’être écrivain. C’est ici que les choses se compliquent, et deviennent passionnantes.

images-3.jpegFasciné, depuis longtemps, par un fait divers (l’enlèvement d’Albertine Onson), Naze va mener discrètement son enquête, comme un limier, et écouter les témoignages (peut-on parler de confessions ?) des deux protagonistes de cette sinistre affaire. Le nègre, alors, devient psy : il écoute, interprète, essaie de débrouiller l’écheveau si subtil des paroles prononcées. Edmont K., le ravisseur, l’effraie, d’abord, puis joue au chat et à la souris. Aujourd’hui, on le classerait dans la catégorie des pervers narcissiques. C’est un manipulateur sans envergure, mais à l’ego tout-puissant. Naze reste fasciné, mais toujours sur ses gardes. Il reconstitue son enfance, les humiliations subies face à son père, ses déboires dans une société où il ne trouve pas sa place. L’arrière-fond criminel est parfaitement décrit, avec empathie, mais sans pathos. Edmont K. est un homme ordinaire, c’est là son drame, attiré par l’appât du gain, inconscient des souffrances qu’il peut (et va) causer.

Le cas d’Albertine est beaucoup plus intéressant. Sa vie croise celle de Naze en plusieurs points : elle devient l’amie de Claude Duchemin, que Naze admire, et qui lui lègue son appartement parisien. L’évocation de l’écrivain suisse exilé (alias Claude Delarue) est belle et émouvante (et pourrait être développée). Elle exerce sur Naze une attraction qui le poussera dans ses derniers retranchements. Car raconter la vie des autres, recueillir leurs paroles, n’est pas sans danger. On en dit toujours trop, ou trop peu. Naze est un scribe fidèle, certes, mais il sent les limites de son métier : la vérité ne se dit pas comme ça. Maquillée, travestie, elle ne sort pas toute nue de la bouche du bourreau, comme de celle de la victime. L’un et l’autre ne peuvent pas tout dire. Seul le roman — par son espace de liberté, ses voix multiples, ses spéculations, ses outrances — peut approcher la vérité du réel.

Et Naze en est le premier conscient…

À qui appartient une vie ? À celui qui la vit ou à celui qui la raconte ?

C’est le dilemme de Nazowski, et l’enjeu central de son livre. Comme Serge Bimpage, il y déploie ses multiples talents : journaliste, il mène une enquête au cordeau, se déplace, interroge les témoins, repère les lieux du crime ; fin psychologue (et maïeuticien), il sait accoucher les personnes qu’il écoute et les comprend sans les juger, comme dirait Simenon ; et en bon écrivain, il donne forme à ce chaos de vérités, serré comme un nœud de vipères, dont il extrait un roman à la fois vif et attachant, parfois désabusé, plein de surprises et de retournements de situation, qu’on ne lâche pas jusqu’à la dernière ligne.

* Serge Bimpage, La Peau des grenouilles vertes, roman, L’Aire, 2015.

Serge Bimpage présentera La peau des grenouilles vertes à la librairie Le Parnasse (6, rue de la Terrassière à Genève) le jeudi 12 novembre à 19h. Jacques Roman le commentera aussi et lira des extraits. Par ailleurs, Serge Bimpage sera aussi l'invité de Lectures publiques à Genève, Rue de l'Industrie 13, le mercredi 25 novembre et de la Compagnie des Mots (Place de l'Octroi, Carouge/Genève) le mardi 1er décembre, à 18h30.

30/12/2016

À lire et à offrir : Black Whidah (Jack Küpfer)

images-7.jpegC'est surtout comme poète que s'est fait connaître Jack Küpfer, né à Moudon en 1966, imprimeur, puis marin au long cours. On lui doit en effet une Anthologie de la poésie romande d'hier à aujourd'hui (Favre, 2007), ainsi que plusieurs recueils de poèmes. 

Mais aujourd'hui, avec Black Whidah*, il abandonne les rivages éthérés de la poésie romande — toujours en quête de la rose bleue qui faisait tant rire Frisch ! — pour oser se lancer dans un voyage plein de périls et de péripéties. Car Black Whidah est d'abord un grand roman d'aventures. Chaque phrase est lancée comme une flèche. Et le lecteur, pas à pas, mot à mot, avance dans cette jungle foisonnante (et luxuriante) comme on traverse une mer agitée. On est loin des sanglots longs des violons nombrilistes ou des tourments d'écrivaines vaines en mal d'inspiration…

images-6.jpegIci, avec Küpfer, on part pour le grand large : la mer, toujours recommencée, le commerce des esclaves, l'histoire de l'Afrique négrière qu'il ne faut jamais oublier. On est en 1808. Le héros du livre, Gwen Gordon, écossais de naissance, puis marin et pirate à ses heures, accompagne un riche capitaine dans les forêts mortelles d'une région imaginaire, le Whidah, berceau de la magie vaudou. Bien sûr, rien ne se passera comme prévu. Et les péripéties abondent dans ce roman au souffle épique, très bien écrit, qui nous entraîne sur les traces (pas encore effacées) des négriers. 

L'aventure, ici, va de pair avec une critique sociale qui n'est jamais binaire, ou dogmatique. C'est tout l'intérêt du roman. On se prend d'affection pour ce Gordon (lointaine réminiscence de l'Ingénu de Voltaire?) qui traverse la vie comme un bateau la haute mer. Le port se fait attendre, comme toujours. Mais une fois arrivé, le corps couvert d'embruns, on ne peut que se dire : quelle aventure ! Et quel livre !

* Jack Küpfer, Black Whidah, Olivier Morattel, éditeur, 2014.

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27/12/2016

À lire et à offrir : À l'abri des regards (Anne-Frédérique Rochat)

images-7.jpegParticipant, en 2013, à la première édition de Parrains-Poulains (où elle était associée à Amélie Plume, à gauche sur la photo), Anne-Frédérique Rochat (née en 1977 à Vevey) n’en est pas à son coup d’essai. Comédienne de formation, elle a écrit près d’une dizaine de pièces de théâtre dont la plupart ont été jouées sur les scènes romandes. Parallèlement à l’écriture scénique, Anne-Frédérique Rochat construit, livre après livre, sa maison romanesque.

Son premier livre, en 2012, Accident de personne*, invitait le lecteur à découvrir un univers parfaitement singulier, entre rêve et réalité, tout à la fois ancré dans les réalités matérielles et dérivant, à la moindre occasion, vers les contrées sauvages de l’imaginaire. Car les personnages d’Anne-Frédérique Rochat sont tous hantés par un rêve douloureux, le plus souvent ignoré d’eux-mêmes, qui prend la forme d’un souvenir d’enfance ou d’un secret de famille.

Ainsi, dans ce premier roman, l’histoire de Charline, qui perd le goût d’aimer, de vivre et de créer images-11.jpeg(elle est peintre) et croit le retrouver en s’immisçant dans la famille de Viviane, une camarade de classe qui vient de mourir. Ce qu’elle va découvrir, en entrant dans cette nouvelle famille, c’est un souvenir oublié (ou refoulé) : lorsqu'elle était enfant, Charline a perdu sa sœur jumelle, qui s'est jetée du balcon de la maison familiale en croyant qu'elle pourrait s'envoler.

images-10.jpegLe deuxième roman d’Anne-Frédérique Rochat, Le sous-bois**, est encore une histoire de famille — non anormale, mais atypique. Le père et la mère ne songent qu’à s’envoyer en l’air, tandis que la fille aînée, quarante ans et vivant toujours avec eux, semble tenir le gouvernail de la famille d’une main de fer. C’est elle qui va mener son petit monde en vacance dans une maison perdue au milieu de la forêt. Et là, bien sûr, dans ce nouveau décor, à la fois naturel et fantastique, l’abcès familial va crever…

Le dernier roman d’Anne-Frédérique Rochat, À l’abri des regards (2014)***, repose lui aussi sur un secret de famille, mais abordé, ici, par quatre voix différentes, car il s’agit d’un roman polyphonique.

Le premier personnage à prendre la parole, c’est Anäis, mère de deux petites filles, qui décide de quitter, provisoirement, sa famille, parce qu’elle n’en peut plus de « faire semblant », de jouer un rôle, ou même plusieurs rôles (mère, épouse, fille) qui ne lui conviennent plus. Elle est mal dans sa peau et souffre de troubles alimentaires : « j’essaie de me convaincre que ce n’est pas la mer à boire de mettre ces aliments dans ma bouche et de les avaler. » Brusquement étrangère à elle-même, elle regarde son mari et ses deux filles comme des extraterrestres, projetant sur elles ses pensées les plus sombres et les plus intimes : « tu es un gouffre, un puits sans fond, une mer noire, un ventre vide qui aspire et qui engloutit. » Cette crise, Anaïs devra la surmonter en prenant ses distances d’avec les siens, pour mieux respirer, et tenter de comprendre ce qui lui noue la gorge.

C’est sa petite fille, Maëlis, sept ans, qui prend ensuite la parole. La cellule familiale est passée au scanner de son regard aigu. Des détails apparaissent, des images, des obsessions enfantines. images-9.jpegOn perd un peu le fil, non d’Ariane, mais d’Anaïs. Pourquoi cette crise ? Ce mal de mère ? Le secret, évoqué en fin de chapitre, n’est pas encore dévoilé. Il surgit lors d’une conversation entre les grands-parents.

« On devrait lui dire la vérité au sujet de sa mère. »

Ainsi lâchée, cette phrase apparaît comme une bombe à retardement dont Maëlis est la dépositaire involontaire et qu’elle va transporter, avec angoisse, jusqu’à l’explosion du secret.

Dans la troisième partie, c’est Basile, un veuf sexagénaire ne se consolant pas de la mort de sa femme, qui prend la parole. Il partage son appartement avec Anaïs qu’il a recueillie comme un oiseau blessé. Taxidermiste de formation, il aime à s’enfermer dans son atelier pour embaumer ses animaux. C’est ainsi, également, par une jolie métaphore, qu’il va « redonner vie » à sa colocataire. Il lui prépare de bons plats, lui rend le goût de vivre et de manger. « Je suis un peu son sauveur, écrit-il. Une sorte de prince charmant. Il est temps qu’elle se réveille de son sommeil, la belle au bois dormant. » Ces deux « naufragés de la vie » vont insensiblement se rapprocher — un peu, beaucoup, mais sans se brûler les ailes à la flamme d’un amour impossible.

On change de style et de ton, encore une fois, dans la quatrième partie du roman en découvrant les lettres que la mère d’Anaïs lui a écrites, en 1979, quelques semaines après sa naissance.

« Je ne suis pas un monstre, juste une femme fragile, à un moment donné, dépassé par la vie et ses responsabilités. »

En même temps qu’elle apprend que sa mère est vivante (on lui avait toujours dit le contraire), Anaïs apprend que cette mère l’a abandonnée. Pas tout à fait, pourtant, car elle lui écrit encore, de temps en temps, des lettres qui tentent de garder le contact, mais qu’elle n’ose pas lui envoyer.

« S’il te plaît, donne-moi de tes nouvelles. J’ai besoin de savoir ce que tu penses de moi. Si tu m’aimes un peu. Si tu m’as pardonné. »

Le secret de famille, entretenu par la coalition des proches, c’est le mal de mère, thème filé tout au long du roman. Dès la naissance, la mère manque, ou disparaît, laissant une blessure inguérissable : Gilda, abandonne sa fille pour poursuivre ses rêves de comédienne et lui transmet, comme un fardeau maudit, ce mal-être vital, encrypté dans son inconscient.

Les lettres de Gilda, tantôt émouvantes et tantôt pathétiques, essaient de renouer des liens avec sa fille abandonnée. Elles sont écrites sur le ton de la confidence et de la complicité, mais elles sonnent faux, car elles sont adressées à une fille imaginaire, non de chair et de sang, une fille dont la vie a été empoisonnée par l’abandon et le mensonge.

En fin de compte (et de conte), la vérité est révélée, c’est-à-dire rétablie, le secret dévoilé, tout semble rentrer dans l’ordre.

Moment de la catharsis : la vérité agit comme une délivrance, un pas de plus vers la liberté : pour Anaïs, c’est une seconde naissance.

Mais la lumière (et la violence) de cette révélation n’a laissé personne indemne.

* Anne-Frédérique Rochat, Accident de personne, roman, éditions Luce Wilquin, 2012.

** Le sous-bois, roman, éditions Luce Wilquin, 2013.

*** À l’abri des regards, roman, éditions Luce Wilquin, 2014.

25/12/2016

À lire et à offrir : La petite galère (Sacha Després)

images-3.jpegIl  y a une étrange poésie dans le récit intense et tourmenté de La Petite galère*, de Sacha Després. Le titre fait référence à une célèbre série américaine : La petite maison dans la prairie, qui mettait en scène, on s'en souvient, une famille à peu près parfaite dans les plaines de l'Ouest.

Ici, bien sûr, c'est le contraire : Sacha Després (peintre, plasticienne) fait la chronique d'une famille à la fois ordinaire et poursuivie par le malheur. Les parents se sont rencontrés dans les années 80. Ils ont cru à l'amour fou, ont traversé tous les rites de passage du mariage, ont fait un enfant, puis un second pour essayer de sauver leur couple. Mais le malheur a frappé à la porte. La mère se suicide avec des somnifères. Le père déserte le foyer et se met à boire. Restent deux sœurs, qu'un écart de dix années sépare, qui vont vivre une relation très fusionnelle.

images-2.jpegLa chronique douce-amère se transforme en roman d'apprentissage. Car l'aînée des deux sœurs, Marie, entreprend d'initier Laura, la cadette, aux ruses de l'amour. Elle va écrire au prof dont sa sœur est amoureuse des lettres enflammées, puis organiser un rendez-vous dans une loge de l'Opéra Bastille (scène chaude et très réussie). La grande sœur fusionnelle se révèle alors une manipulatrice de premier ordre. Et le malheur s'acharne sur La Prairie : Marie rencontre une sorte de traîne-patins, expert en beaux discours, Jack, qui peu à peu, à force de paroles lénifiantes et de fumette, va transformer la vie des deux sœurs en vraie galère. 

Cette galère n'est petite que par litote : la fin du roman basculera dans la tragédie. Et c'est tout le talent de Sacha Després de décrire cette lente et inexorable descente en enfer avec des mots doux et précis, avec humour et sensibilité. Ce qui donne au récit (qui n'est trash qu'en apparence) un véritable souffle épique et poétique.

L'auteur sera présente au Salon du Livre de Genève. Profitez-en !

* Sacha Després, La Petite galère, roman, L'Âge 'Homme, 2015.

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22/12/2016

À lire et à offrir : Cellulose (Guy Chevalley)

images-2.jpegLe titre, à première vue, n'est pas très engageant : la cellulose est une fibre constitutive du bois, qui entre dans la composition du papier, mais que l'homme ne peut digérer. Pourtant Morlan, l'un des protagonistes de Cellulose* de Guy Chevalley, dévore un dossier, qu'il croyait perdu, pour éviter la honte de dire qu'il l'a retrouvé ! Cette crise de papyrophagie va bientôt toucher d'autres personnages du roman, comme dans une pièce de Ionesco où tout le monde est frappé de rhinocérite…

On le voit : tout démarre sur les chapeaux de roue. Un employé sans histoire (et qui ne veut pas en avoir) se trouve brusquement pris dans un engrenage fatal, dont il ne se sauvera qu'en devenant lui-même un criminel. L'intrigue de Cellulose est un peu mince, mais diablement bien entortillée par Guy Chevalley, dont c'est le premier roman. L'essentiel est ailleurs : dans la galerie de personnages étranges et hauts en couleur ; dans le rythme du récit, qui est haletant ; dans la langue, enfin, de Chevalley qui frappe par sa justesse et sa verve.

images.pngLes Chuques d'abord, Gustave et son épouse Éliane, obsédés par les poules qu'ils élèvent et les bonnes manières : un couple qu'on dirait droit sorti de Belle du Seigneur (les Deume), surprenant et coincé — si genevois.  Les van Driessche, ensuite, dont la femme, Isabelle, a quitté le domicile conjugal et abandonné ses trois insupportables rejetons au père irresponsable (très belle description d'un dîner au McDo!). Il y a enfin Lisa Knecht, une psy excédée par ses patients, sur lesquels elle balance une partie de son mobilier. Sans oublier un infirmier qui n'aime pas les femmes et quelques dirigeants d'entreprise qui croient faire votre bonheur en vous offrant une promotion que vous ne souhaitez pas…

Cellulose commence comme une nouvelle de Gogol (Le Nez, par exemple), mais tourne bien vite à la farce, une farce énaurme, les personnages étant happés dans une spirale vertigineuse qui les entraîne loin de tout réalisme. Et cette farce, avouons-le, est éclatante de santé ! Quelle jouissance à brosser, puis à accompagner ces personnages à la fois singuliers et banals ! À chaque ligne, on revit le plaisir que l'auteur a goûté en les mettant au monde (et en scène). Il y a du souffle et du talent dans ce premier roman prometteur en diable.

La première édition de Cellulose est épuisée, nous souffle son excellent éditeur Olivier Morattel. Ne ratez pas la seconde édition !

* Guy Chevalley, Cellulose, roman, Olivier Morattel Éditeur, 2015.

20/12/2016

Je suis mort un soir d'été (Silvia Härri)

images-5.jpegEn lisant Je suis mort un soir d'été*, le premier roman de Silvia Härri, on ne peut s'empêcher de penser au beau film de Marco Tullio Giordana, Nos plus belles années (La meglio gioventù) : même évocation de la maladie mentale, des fameuses inondations de Florence et des anges de la boue, même périple à travers l'Italie des années de plomb (1970-80). Mais la comparaison s'arrête là. Alors que le film de Giordana ressuscite l'épopée d'une génération, le roman de Silvia Härri s'attache à un drame plus intime : un secret de famille (l'un des thèmes de prédilection de la littérature romande). 

C'est Pietro qui raconte ici son histoire, et dévoile peu à peu le secret qui le hante : la maladie de sa petite sœur (autisme ? maladie dégénérative ?), très vite envoyée en institution. images-3.jpegCe secret va le poursuivre jusque dans sa nouvelle vie, quand il s'installera en Suisse, à Genève, pour faire le tramelot, puis entreprendre des études d'architecte. Pourquoi garde-t-il ce secret ? Sans doute par lâcheté, ou par désir de rompre définitivement avec son passé. 

Appelé au chevet de sa sœur en fin de vie, Pietro se retrouve confronté à un passé qu'il croyait oublié, mais qui ne passe pas. Maladie, gangrène des rapports familiaux, fuite et exil, folie. Il y aurait là matière de plusieurs romans ! images-2.jpegSilvia Härri effleure beaucoup de thèmes sans jamais les approfondir, ce qui a pour effet que le lecteur baigne dans un flou artistique qu'il aimerait voir se dissiper. Il n'échappe pas, non plus, à quelques puissants clichés sur Genève et la Suisse (« C'est encore une ville grise, froide, pleine d'immeubles anonymes et de gens sur leur quant-à-soi. ») Je suis mort un soir d'été ressemble à l'ébauche d'un roman qui pourrait être mieux construit, et allégé de ses scories un peu conventionnelles.

* Silvia Härri, Je suis mort un soir d'été, Bernard Campiche Éditeur, 2016.

À lire et à offrir : La Dame rousse (Olivier Beetschen)

images.jpegIl y a, au cœur du dernier livre d'Olivier Beetschen, La Dame rousse*, une légende fascinante : celle des « Fils de l'aigle », une famille au destin tragique (et glorieux) habitant une vallée perdue de l'Oberland bernois, dont les enfants, au XVe et XVIe siècle, s'illustrèrent comme farouches mercenaires lors des sanglantes batailles de l'époque. L'histoire de ces trois « fils de l'aigle » occupe la partie centrale du roman, ainsi que la légende de la dame rousse, une femme mystérieuse débarquant un jour chez les « farouches », après avoir vaincu col et glacier en plein hiver, puis disparue dans la nature, et qui devint leur mère. Cette dame rousse — son fantôme — hante encore la région, comme l'imagination des voyageurs.

Cette légende, magnifiquement racontée par Beetschen (qui trouve ici une occasion de déclarer son amour à la montagne), obsède deux amis d'enfance, Luc Riesen et Alain Baud, qui entreprennent une ascension périlleuse en revenant sur les lieux de la légende de Pirmina. Car La Dame rousse est aussi l'histoire d'une amitié entre deux hommes, malheureux en amour, qui se connaissent depuis trente ans. Alain Baud est guide de montagne, féru de légendes et possède un caractère bien trempé, tandis que Luc Riesen, sortant à peine d'un divorce douloureux, cherche un sens à sa vie, interroge la nature et reste fasciné par la légende que son ami lui raconte.

Ces deux récits (la légende de Pirmina et l'amitié entre deux hommes) s'entrelacent de manière très subtile, égarant quelquefois le lecteur, qui perd le fil. On aimerait en savoir plus sur ces deux hommes, compagnons d'infortune, si différents et si proches l'un de l'autre, sur leur quête de sens, leur besoin d'affronter leurs limites et leur passion de la montagne. Si la légende des « Fils de l'Aigle » est menée à son terme (avec maestria !), dépliée dans ses moindres détails olivier beetschen,dame rousse,roman,littérature romande,montagne,légende(Beetschen a le sens, très rare en Suisse romande, de l'épopée), et le récit de l'ascension évoqué dans une langue extraordinaire (précise, sensuelle et poétique), l'histoire de cette amitié laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Plusieurs figures féminines hantent ce beau roman de la désolation et du dépassement de soi : Christine, la femme séparée du narrateur, Julie, l'épouse d'Alain, partie à l'aventure en Amérique, et la Dame rousse, bien sûr, la belle Pirmina, qui représente à la fois le mystère féminin et l'esprit de la montagne. La fée et le démon. La tentatrice, mais également la salvatrice. 

Le roman se termine avec une autre femme, Edwige, rencontrée à la montagne et retrouvée, comme par enchantement, dans une bibliothèque de Fribourg. Alors qu'Alain Baud était possédé par la folie de la montagne (et l'ivresse des sommets), Edwige aime s'enfoncer au cœur de la terre, dans les grottes, les crevasses, les glaciers souterrains. C'est là, d'ailleurs, dans les entrailles obscures de la terre, sous la peau des apparences, qu'elle entraînera Luc dans une dernière quête qui ressemble fort à une nouvelle naissance.

* Olivier Beetschen, La Dame rousse, roman, l'Âge d'Homme, 2016.

18/12/2016

À lire et à offrir : Le même ciel (Ludivine Ribeiro)

images-3.jpegElle a lancé, il y a deux décennies, le magazine Edelweiss (qui vient de fusionner avec le magazine alémanique Boléro), mais c'est avant tout la plus belle plume de la presse dite « féminine » de Suisse romande. Aujourd'hui, Ludivine Ribeiro, après vingt ans de journalisme, nous donne un roman à la fois sobre et exubérant, longuement mûri, au titre énigmatique, Le même ciel*, qui ravira ses lecteurs.

Il y a des livres qui vous portent et vous piquent, d'autres qui vous tombent des mains. Le livre de Ludivine Ribeiro, qui est son premier roman, distille un charme qui ne vous quitte pas, tel un parfum entêtant. L'intrigue est simple. Dans une villa de la côte italienne (le lieu n'est jamais précisé), Tessa et Nils, un couple usé, mais complice, organise des fêtes au cours desquelles se croisent séducteurs sur le retour et jeunesse dorée, artistes et hôtes de passage. Line et Tom, leurs enfants, y participent aussi (en cherchant comment se sauver). Ainsi que Lupo, un peintre vieillissant, flanqué de son chien Avocado Shrimp. Ces six personnages vont prendre la parole à tour de rôle pour livrer leur vision de ce lieu idyllique, mais empreint de mélancolie.

images-2.jpegCar ces fêtes, dans une nature à la sensualité violente, gardent toujours un goût d'absence. Des jeunes filles disparaissent, comme Vanina Silver, qu'on ne retrouvera pas. Des accidents arrivent, comme la mort de Lya, la fille de Tessa et Nils. Sous les éclats de rire, sous l'insouciance apparente des fêtards, la tragédie affleure. Elle se développe même comme une plante vénéneuse qui touche tous les protagonistes, chacun captif de ses secrets. On pense à Gatsby le Magnifique, d'abord, puis à Modiano, pour le climat diffus de mystère et de nostalgie qui baigne le roman.

Ludivine Ribeiro exalte cette absence au cœur des êtres, au cœur des mots. Dans une langue riche et fruitée, d'une admirable précision, elle entrelace les forces naturelles et les destins humains — liés pour le meilleur et pour le pire. La nature est toute puissante. Les hommes en subissent les charmes. Et pour s'en délivrer, ils se servent des mots comme d'un antidote. Le ciel est le même pour tous. Mais sans doute est-il vide, car les hommes, pour Ludivine Ribeiro, semblent condamnés à une inconsolable absence.

* Ludivine Ribeiro, Le même ciel, roman, éditions Lattès, 2016.

17/12/2016

A lire et à offrir : Coupable au bénéfice du doute (Pierre Béguin)

images-2.jpegJe connais Pierre Béguin depuis près de quarante ans. Nous avons usé nos fonds de jeans ensemble sur les bancs de l’Université. Puis nous nous sommes perdus de vue. Mais nos chemins ont toujours été parallèles, et proches. Pierre a enseigné le Français et l’Anglais au collège Calvin, comme moi au collège de Saussure, et il a poursuivi, comme moi, sa passion de la littérature en publiant plusieurs romans, tout d’abord à l’Âge d’Homme, puis à l’Aire et maintenant chez Bernard Campiche.

Étrangement (mais ce n’est pas si étrange que cela), la passion du roman, chez Pierre Béguin, va de pair avec la recherche de la vérité. On le remarque dans ses premiers livres, qui se passent en Amérique du Sud, et plus encore dans les deux derniers ouvrages qu’il a publiés.

Il y a trois ans, Béguin publiait Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l’heure.

images-3.jpegSous ce titre biblique, il nous contait une drôle d’histoire, on ne peut plus moderne, qui est l’antithèse parfaite de la citation de l’Évangile (Mathieu 25 ; 13).

Un soir, entre la poire et le fromage, presque en catimini, ses parents annoncent au narrateur qu’ils vont bientôt mourir. Au seuil de la nonantaine, ils souffrent l’un et l’autre du déclin de leurs forces. Ce qui, après une vie de labeur, d’abnégation, de modestie et d’« honnêteté jusqu’à la naïveté », semble être dans la nature des choses.

Ce qui l’est moins, et qui stupéfie le narrateur, c’est qu’ils lui donnent le jour et l’heure de leur mort : tous deux, après mûre et secrète réflexion, ont décidé de faire appel à Exit et ont fixé eux-mêmes la date de leur disparition : ce sera le 28 avril 2012 à 14 heures…

C’est le point de départ, si j’ose dire, du livre poignant de Pierre Béguin. Comment réagir face à la violence inouïe d’une telle annonce ? Faut-il se révolter ? Ou, au contraire, tenter de la comprendre et accepter, en fin de compte, l’inacceptable ?

Quoi qu’il décide, le fils se trouve pris dans les filets d’une culpabilité sans fond. Soit il refuse d’entendre la souffrance de ses parents. Soit il se fait complice de leur suicide.

Ainsi, le fils se trouve un jour dans la position intenable du juge qui cautionne ou condamne la mort de ceux qui lui ont donné la vie.

Mais de quel droit peut-il s’opposer à leur liberté essentielle ?

Et que commande l’amour ?

Abréger leurs souffrances ou les forcer, au nom de la morale chrétienne, à poursuivre leur chemin de croix ?

Aimer, c’est reconnaître à l’autre sa liberté, fût-elle mortelle. Le fils accepte donc cette mort programmée. Il revient dans la ferme familiale (son père est maraîcher). Il retrouve sa chambre d’enfant. Et, la veille du jour fatal, il se met à écrire. Une vie de rigueur et de discipline. De colères et d’humiliations. Dont la hantise, répétée maintes fois, était de tenir sa place et de ne jamais faire honte. Une vie de silence surtout. Un silence mortifère qui rongeait toutes les conversations.

            Dans ce livre admirable, Pierre Béguin ne juge personne, ni ses parents, ni l’enfant qu’il fut : il répare le silence en recueillant les paroles de ceux qui vont mourir.

Les derniers mots des condamnés.

Béguin poursuit cette interrogation dans son dernier roman, Condamné au bénéfice du doute, que nous célébrons aujourd’hui.images-5.jpeg

Une fois de plus, il s’agit de débusquer la vérité, de la trahir (c’est-à-dire de la faire éclater).

Béguin donne la parole, successivement à tous les protagonistes de cette affaire qui demeurera à jamais mystérieuse (tous les chroniqueurs judiciaires s’y sont cassé les dents !). Il donne la parole à Serge Joncour (alias Pierre Jaccoud), à sa femme, à sa maîtresse et à l’amant de sa maîtresse. Il reconstitue également les plaidoiries des avocats et le réquisitoire du procureur.

Il traque la vérité comme un détective qui ne lâche jamais prise.

Au centre du roman, donc, au-delà de la peur du scandale, l’obsession de l’image idéale. Bon père et bon mari. Avocat réputé. Paroissien sans reproche. Toute la façade sociale de Joncour, d’un coup, s’effondre au moment du procès. Non seulement parce qu’on piétine sa vie privée en étalant son adultère sur la place publique (il faut imaginer la foule des curieux venus de Suisse et de France). Mais parce qu’on l’accuse d’un meurtre absurde, incompréhensible pour un homme aussi intelligent que lui : Joncour aurait tué le père de l’amant présumé de sa maîtresse.

Pourquoi ? Par jalousie, sans réfléchir, en se trompant sans doute de cible.

À partir de cette mort absurde, Béguin va débrouiller l’écheveau des preuves et des arguments de chacun. Son roman retrace le procès. Il ne s’intéresse ni au passé de Joncour, ni à son avenir (Jaccoud a été libéré après avoir purgé cinq années de prison). Il se concentre sur ce moment crucial où les jurés du procès doivent trancher la vérité. Les preuves sont minces. Les analyses de sang ont été faites à la légère. Le mobile du crime est inexistant.

Qu’à cela ne tienne : Joncour est condamné à 7 ans de prison et rayé du barreau de Genève. Il mourra en 1996, à l’âge de 91 ans.

Dans le procès minutieux qu’il reconstitue, Béguin ne prend jamais parti. À aucun moment, il ne triche. Il se tient constamment sur le fil du rasoir, au plus près d’une vérité inaccessible.

C’est la grande force de ce livre qui a séduit le jury du Prix Édouard-Rod.

* Pierre Béguin, Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l'heure, roman, éditions Philippe Rey et L'Aire, 2013.

** Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

16/11/2016

Exotisme et mélancolie (Elisa Shua Dusapin)

images-5.jpegHiver à Sokcho* est le premier livre d'une jeune auteur franco-coréenne, Elisa Shua Dusapin. Il se lit avec plaisir, même s'il a toutes les qualités et les défauts d'une première œuvre. 

Les qualités d'abord : une écriture fine et sensuelle, qui excelle à évoquer les sensations, les couleurs, les odeurs, les gestes du quotidiens : la narratrice travaille dans une pension d'une petite ville de Corée du Sud, elle prépare souvent à manger, décortique les poissons, découpe les légumes — et l'auteur exprime à merveille cette fête des sens. Un parfum de mélancolie, ensuite, qui imprègne le corps et le cœur de la jeune narratrice, perdue entre sa mère (qui vend des poissons), son amant mannequin (qui veut retourner à Séoul, dans la grande ville) et un hôte français de passage, dessinateur de bande dessinée, qui provoque chez elle angoisse et émoi amoureux. Une fraîcheur, enfin, dans l'atmosphère du livre, qui tient beaucoup à l'exotisme du récit, l'évocation d'un pays lointain et inconnu, ses habitudes, ses goûts alimentaires ou vestimentaires.

images-6.jpegQuelques défauts aussi. L'intrigue du livre est à la fois très mince et convenue : l'attirance (amoureuse ? intellectuelle ?) qu'exerce le Français sur la jeune Coréenne n'est jamais approfondie, ni questionnée, car l'auteur reste toujours en surface. On se doute bien que la jeune femme projette sur le dessinateur français l'ombre de son père, français également, disparu brusquement du tableau. Mais on n'en saura pas plus, hélas. Les personnages secondaires ne sont pas étoffés (Jun-Oh, l'amoureux de la narratrice ; Park, le patron de la pension). Les dialogues, ensuite, qui semblent écrits à l'emporte-pièce, ce qui est d'autant plus étonnant que l'écriture du livre est très soignée.

« Il fait si sombre…

— C'est l'hiver.

— Oui.

— On s'habitue.

— Vraiment ? »

Roman ? Récit ? Hiver à Sokcho ne porte aucun sous-titre. La question n'est pas sans importance, car le lecteur se demande souvent quelle est la part de fiction dans cette histoire qui hésite sans cesse entre le roman et le récit autobiographique. On ne peut s'empêcher de penser à Marguerite Duras ou, plus près de chez nous, à Yasmine Char — même si le livre d'Élisa Shua Dusapin n'a pas la profondeur (et le douleur) de ses intimidants modèles. Il n'empêche qu'elle fait preuve, ici, d'un talent prometteur et qu'on se réjouit de lire ses prochains livres.

* Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho, éditions Zoé, 2016.

17/01/2016

Lecture à deux voix à la Galerie


Mercredi 20 janvier à 19 h

Sarah Olivier et Jean-Michel Olivier 

liront des extraits à deux voix

d'un roman à paraître

Passion noire

 

La Galerie, rue de l’Industrie 13, Les Grottes, Genève

 

Entrée libre

26/10/2015

Un monstre très humain (Antoine Jaquier)

images-2.jpegLe vrai défi, pour un écrivain, n’est pas de réussir un bon premier livre, mais plutôt de poursuivre sa voie avec un second opus qui égale (voire dépasse) le premier. Rares sont les écrivains qui y arrivent, car il s’agit de confirmer en même temps que d’explorer de nouveaux territoires.

Après le succès de Ils sont tous morts* (Prix Édouard-Rod 2014), Antoine Jaquier nous donne Avec les chiens**, un roman noir qui explore les tréfonds de l’âme humaine en faisant le portrait d’un monstre, violeur et tueur d’enfants, poursuivi par une cohorte de justiciers vengeurs (les pères des enfants et l’une de ses victimes). images-4.jpegLe scénario, comme dans le premier livre de Jaquier, est sans faille. Le roman suit son cours, inexorable, dans un style sec et télégraphique. Avec son lot de contretemps, bien sûr, et de surprises. Car les choses, dans la vie, comme dans les livres, ne se passent pas toujours comme prévues.

images-3.jpegAu centre du roman, le monstre, donc. Alias Gilbert Streum. Qu’on va apprendre à connaître et qui se révélera, au fil des pages, beaucoup moins monstrueux que prévu. Plus humain, aussi. On sent que Jaquier tourne autour du monstre, à la fois fasciné et terrifié, comme on tourne autour d’un scorpion ou d’un crotale prêt à mordre. Il ne cherche pas à le comprendre. Mais plutôt à le photographier. Or, s’approcher du monstre, c’est risquer de tomber sous son charme, comme avec un serpent. Ce qui arrive aux deux vengeurs naïfs qui l’approchent et y perdent, peu à peu, la raison.

En même temps qu’il tourne autour du monstre, Jaquier nous révèle les dessous de l’affaire, qui ne sont pas très reluisants. Les femmes (les mères) y jouent un rôle central : elles furent elles aussi attirées par le monstre qui exhibait ses muscles dans les fitness. Comme dans tout roman noir, la lâcheté et le mensonge sont partagés par tous les personnages. De cette enquête sans concession, personne ne sort indemne. C’est à la fois la force et la faiblesse du livre, les personnages étant interchangeables et se rejoignant tous dans l’abjection. Too much is too much…

Un autre bémol, également, à propos du style télégraphique (qui fatigue assez vite le lecteur) et d’une écriture curieusement relâchée (un exemple parmi d’autres : « chacune de mes terminaisons nerveuses se précipite dans la même zone de mon corps »). On sentait dans le premier livre de Jaquier, Ils sont tous morts, une lente et longue décantation, qui donnait sa saveur (et sa force) au roman. Ici, tout est plus vif, trop rapide peut-être. Le livre paraît moins abouti que le premier, par défaut de jeunesse ou de maturation.

 

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, l’Âge d’Homme, 2013.

** Antoine Jaquier,  Avec les chiens, roman, l’Âge d’Homme, 2015.

19/10/2015

Bad en roue libre (Daniel Fazan)

images-2.jpegDaniel Fazan agace beaucoup de monde. À la radio, quand il officiait sur La Première, il avait tous les talents et sa voix chaleureuse forçait les résistances les plus têtues. En littérature, il se flatte aujourd'hui d’écrire ses romans en trois jours, sans jamais connaître l’angoisse de la page blanche…

Les mauvaises langues vous diront que cela se sent. L’intrigue est souvent désinvolte. Les personnages devraient être creusés, fouillés, plus éclairés de l’intérieur. Ce n’est pas faux. Reste que chacun de ses romans (puisque le fin bec s’est mis désormais au roman) se laisse déguster avec plaisir et gourmandise.

Il en va ainsi de Bad*, son dernier opuscule, qui démarre sur les chapeaux de roue, avec les confessions d’Hélène (« Lélène »), mère d’un enfant qui passe son temps à compter les étoiles, les feuilles des marronniers, les boutons des pèlerines. images-3.jpegObsédé par les chiffres, il oublie d’apprendre à parler — et à écrire, bien sûr. Mais ce petit, qu’on surnomme Badadia, ou plus simplement Bad (le simplet, en vaudois) et qu’on classerait aujourd’hui dans la catégorie des « autistes savants » (dont le film Rain Man, avec Dustin Hoffman, offre un exemple saisissant) se révèle avoir bien des cordes à son arc. D’ailleurs, il va connaître une carrière fulgurante et même recevoir, un jour prochain, le Prix Nobel…

Mais le personnage de Bad, qui donne son titre au livre de Fazan, est-il vraiment le centre du roman ? Non. Car l’auteur l’abandonne assez vite pour suivre d’autres pistes, en particulier celle d’Hélène, dont l’histoire semble l’intéresser davantage. On entre dans l’intimité de cette mère généreuse qui, après s’être sacrifiée pour son fils, se voit peu à peu confrontée à son silence. Bad écrit peu — et mal. Plus il grandit et moins il donne de ses nouvelles. Hélène décide alors de vivre pleinement sa vie. Comme elle a raison ! Fitness, concours de beauté, nouvelles rencontres (Fazan n’a peur de rien, qui l’entraîne au Carnaval de Rio et va lui faire rencontrer la reine d’Angleterre !). On perd de vue Badadia, le surdoué qui court le monde, et on suit à la trace sa mère, qui fait la bringue avec des hommes. Dans ce livre un peu déjanté, il y a de l’élan et du désir. Beaucoup d’humour et de folie, aussi. Cela part un peu dans tous les sens, mais la plume de Fazan est si généreuse, si loufoque, qu’elle n’arrête pas de surprendre. Et tant pis pour la vraisemblance…

Le lecteur en sort ravi et bouleversé.

* Daniel Fazan, Bad, éditions Olivier Morattel, 2015. 

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17/10/2015

Anne-Claire Decorvet, Prix Édouard-Rod 2015

anne-claire decorvet,roman,un lieu sans raison,marguerite sirvins,art brut,bernard campiche« La folie, écrit Michel Foucauld, c’est l’absence d’œuvre ».

Il la compare à cette phrase paradoxale : "Je mens". Quand le fou parle, il dit quelque chose comme "Je délire". Comment peut-on délirer et, en même temps, dire de soi-même : Je délire ? Comment peut-on fixer les règles de son propre langage au moment même où l'on parle? Ce qui caractérise la folie, c'est qu'elle ne suit pas les mêmes règles du langage que le discours courant. Le fou a la capacité de parler une langue dont il définit lui-même les règles. Du point de vue du discours, il ne dit rien, c'est pure vacuité (absence d'oeuvre). Et pourtant cette « absence » donne l'essence même du langage dans le temps où il émerge.

 Comment dire la folie ?

anne-claire decorvet,roman,un lieu sans raison,marguerite sirvins,art brut,bernard campicheC’est le défi que s’est donné Anne-Claire Decorvet. Un défi ancien, déjà, qui remonte à son premier livre, paru en 2010 chez Bernard Campiche, intitulé, comme par hasard, En habit de folie. Il s’agissait, dans ce recueil de nouvelles, de parler de folie ordinaire. S'appuyant sur des faits divers survenus ces dernières années, Anne-Claire Decorvet réussit à éclairer d'un point de vue nouveau et original quelques-uns de ces événements ayant largement défrayé la chronique. Qu'il s'agisse des déséquilibres mentaux engendrés par un travail de vidéo-surveillance,  des nuisances olfactives causées par une femme atteinte du complexe de Diogène, d’une mère infanticide ou de cet auxiliaire de santé qui entretient des rapports intimes avec des personnes handicapées, jamais l'auteur ne tombe dans les clichés ou les considérations banales. Elle cherche à chaque fois à pointer les limites de la raison ou de la déraison : ce moment subreptice où l’individu considéré comme « normal » bascule dans la folie.

Comment dire la folie, donc ?

Dans son dernier ouvrage, Un lieu sans raison — qui est son premier roman — Anne-Claire Decorvet décortique, une fois encore, la mécanique de la folie. Ou plutôt elle tente d’en dénouer les fils. La folie est un labyrinthe. Une toile serrée qu’on tisse chaque jour et qui finit par vous emprisonner. Au sens propre comme au sens figuré, puisque Marguerite Sirvins, l’héroïne du roman de Anne-Claire Décorvet, fut internée près de trente ans à Saint-Alban, un asile oublié de Lozère. C’est là, dans cet ancien château fort, que la folie se noue, qu'elle prolifère, contagieuse, d'interné en interné, qu'elle se sédimente, se pétrifie, à l'image de cet endroit clos et minéral. Avant leur entrée à l’asile, les « fous » ne le sont pas. « Gâteux, trisomiques ou rebelles », les familles s'en débarrassent. Puis le confinement fait le reste, surtout quand on est encadré par des sœurs de charité peu charitables.

Dans ce roman à la texture intense, Anne-Claire Decorvet tire plusieurs fils. Il y a d’abord l’enfance de Marguerite Sirvins, qui n’est pas malheureuse, même si elle est marquée par des événements traumatiques (mort d'un petit frère à peine né, mort d'une collègue après un avortement, ravage de la Grande Guerre). Car Marguerite est fille de bonne famille, éduquée, élégante, libérée (elle travaillera dans une boutique de mode à Paris). Mais déjà pèse sur elle l’ombre rigide de sa mère, incarnation d’un sur-moi écrasant. La voix de Marguerite, qui parle à la première personne au début du roman, va éclater, se diffracter en plusieurs voix intérieures, premier signe de schizophrénie. Mais ce qui causera le basculement dans la « folie », c’est une liaison avec un homme marié — passion qui habitera Marguerite toute sa vie. Et nourrira son éternel rêve d’amour, d’union charnelle, réalisé dans sa fameuse robe de mariée.

À 40 ans, Marguerite est internée à Saint-Alban. Elle n’en sortira plus jusqu’à sa mort, en 1957. Pendant des mois, Anne-Claire Decorvet a mené une enquête minutieuse, interrogeant les membres de la famille de Marguerite Sirvins, étudiant les archives de Saint-Alban, questionnant les médecins et le personnel de l’asile. Pour tenter de comprendre, de l’intérieur, la genèse de ce dérèglement. D’où vient la folie ? Est-ce une maladie de l’âme ou de la société  Ne serait-ce pas plutôt les asiles qui produisent la folie, comme les prisons produisent les criminels ?

Ces questions, Anne-Claire Decorvet se les pose et nous les pose, bien sûr. Elle nous raconte aussi l’histoire de Saint-Alban, asile dirigé par des religieuses, qui accueillit longtemps les parias de la société, avant de donner refuge aux maquisards pendant la Seconde guerre mondiale, puis aux artistes résistants comme Paul Éluard, qui donne son titre au roman d’Anne-Claire Decorvet. Enfin, après la guerre, Saint-Alban va devenir une sorte de laboratoire pour les médecins proches de l’antipsychiatrie. Les conditions d’hygiène seront améliorées. Les malades jouiront de meilleurs soins et d’un peu de liberté.

Comment dire la folie ?

Le fou, c’est l’autre, celui qu’on ne comprend pas, ou celle qui se comporte bizarrement. À chacune des étapes de sa vie, Marguerite Sirvins sera diagnostiquée. Et à chaque fois, différemment, bien sûr. Non pas que sa « maladie » évolue ou empire : c’est le regard de l’autre, du médecin, du juge, qui change. Finalement, le diagnostic de schizophrénie va tomber, abrupt, définitif. C’est alors que le « je » disparaît du roman. Marguerite se perd dans le brouillard de ses identités. Elle ne sera plus évoquée qu’à la troisième personne.

« Un vide égaré quelque part entre le mur et le mur, celui de la salle de jour et celui de la cour. Un vide enfermé dans un lieu sans raison! Quelqu’un pourrait m’appeler Matricule, encore une fois ce serait pure convention. Quel que soit le mot dont on me désigne, il tombera forcément à côté, je ne m’y reconnaîtrai pas. Matricule vous déplaît ? Parlez de Marguerite ou de moi, d’elles ou de nous, pour ma part je ne dirai plus « je ». »

Ce roman d’une grande richesse et d’une profonde humanité relate une vie ordinaire qui bascule imperceptiblement dans la folie. D’où vient-elle, cette folie ? De la mère étouffante ? De l’amour déçu, puis rêvé pour un homme déjà pris ? De l’enfermement à Saint-Alban ? De la solitude ? Du silence ?

Anne-Claire Decorvet ne tranche pas. Elle donne, dans son roman, la parole à la folie. Une parole assumée tout d’abord par un « je » raisonnable, lucide, doué de personnalité. Puis cette identité s’effrite, gagnée par la déraison, qui prend possession des lieux. Sans raison. Il y a dans ce livre des pages bouleversantes sur la vie des aliénés (comme on dit), les traitements inhumains (électrochocs, camisole chimique, insulinothérapie), la naissance de l’Art brut avec Jean Dubuffet, l’évolution de la psychiatrie, etc.

anne-claire decorvet,roman,un lieu sans raison,marguerite sirvins,art brut,bernard campicheTous ces fils se rejoignent, en fin d’ouvrage, pour tisser cette robe de rêve qui a occupé Marguerite Sirvins pendant les dernières années de sa vie. Cette robe de mariée, qu’elle ne portera jamais, est créée selon la technique du point de crochet, avec des aiguilles à coudre et du fil tiré des morceaux de draps usagés.  Et cette robe de rêve, tissée des fils de la folie, est devenue un roman. Grâce à Anne-Claire Decorvet.

À qui je suis heureux de remettre, aujourd’hui, le Prix Édouard-Rod 2015.

* Anne-Claire Decorvet, Un lieu sans raison, éditions Bernard Campiche, 2015.

16/10/2015

De Voltaire à Salman Rushdie (retour sur les Innocents)

voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueJean-Michel Olivier était, le 24 juin dernier, invité à gagner le Grand Salon des Délices pour rappeler le contexte et la réception de son roman Les Innocents (1996) centré, on s’en souvient, sur les personnalités conjuguées de Voltaire et Salman Rushdie. Nous présentons dans les lignes qui suivent la discussion qui s’est d’abord engagée entre le romancier et le conservateur des Délices, François Jacob, avant de gagner l’ensemble de la salle.

voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueFrançois Jacob : Rappelons d’abord, si vous le voulez bien, la structure générale des Innocents. Tout s’y passe en une journée  — histoire de respecter, peut-être, une ultime fois, les préceptes d’Aristote ? — et cette journée peut être datée : 21 novembre 1994, c’est-à-dire l’un des jours supposés de la naissance de Voltaire. Apparaissent pas moins de quarante-cinq personnages, parmi lesquels Joseph Bâcle, « appointé de police », le juge Joseph Parmentier, son épouse Marie, Paul Soufre, Simon Rage (figure de Salman Rushdie), SIC, c’est-à-dire Solange-Isabelle Court, journaliste de son état qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Claire Chazal, Laurent Vessie, maire de Genève, le pasteur Buchs, Émile Dutonneau, écrivain du « terroir », Louis Dutroux et enfin la libraire, Claire la Taiseuse.
Simon Rage, écrivain célèbre, est cloîtré à Londres en raison d’une fatwa : on ne le met pas moins dans un jet privé en partance pour Genève, où il doit recevoir le prix Voltaire. Tandis qu’il voyage, un groupe terroriste prépare son assassinat. La structure du roman devient alors signifiante. Toutes ses parties sont en effet inaugurées par un texte en italiques (sauf la dernière, qui présente un récit en capitales) lequel, écrit à la première personne, est le fait du terroriste anonyme, et se trouve suivi de douze à quinze chapitres assez courts focalisés, quant à eux, sur un des personnages cités précédemment. L’œuvre est donc très ramassée dans le temps, avec des personnages typés qui sont presque des personnages-clés, certains d’entre eux étant reconnaissables ou transposables dans la réalité (Alain Vaissade, Martine Brunschwig-Graf…) Elle semble se concentrer sur deux questions : celle de la pureté, les exactions qu’elle entraîne étant interrogées de l’intérieur, si l’on peut dire, par la voix même du jihadiste ; et celle de la distinction qu’il convient d’opérer entre une littérature romande d’essence internationale et une littérature du « terroir » que vous ne semblez pas privilégier. Sur un plan plus littéraire enfin, d’aucuns ont évoqué une « épopée rabelaisienne », les détournements de langage étant chez vous très nombreux ainsi que les jeux avec le narrateur, lesquels pourraient faire songer, dans une certaine mesure, à Jules Romains.
Ma première question concerne la perception qui est la vôtre, vingt ans après, de ce roman : la contextualisation très forte dans laquelle il s’inscrit (tricentenaire de la naissance de Voltaire) n’en gêne-t-il pas la lecture a posteriori ? Aurait-il été au contraire « réactualisé » par les événements récents ?

Jean-Michel Olivier : Le point de départ est effectivement la question de la pureté et celle de la nature des intégrismes : il faut se souvenir que la décennie 1980 avait été marquée par de nombreux attentats, notamment à Paris. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueIl m’a semblé dès lors intéressant, et tout particulièrement après le prix Colette que Salman Rushdie n’a pu recevoir, en 1993, d’analyser la pureté ou l’intégrisme dans différents secteurs ou dans différents discours. Le nerf du livre est bien l’intégrisme religieux, mais j’étais également intéressé par les réactions opérées au sein de la ville de Genève qui est à la fois ouverte, libre et puritaine. Il y a ce côté qu’on trouve chez Rousseau, très strict, et puis en même temps une réflexion sur la liberté. Ce que je voulais mettre en scène, c’étaient différents personnages susceptibles de représenter les différentes facettes de l’intégrisme. Il y a l’intégrisme religieux avec ce personnage anonyme, qu’on voit préparer un attentat tout au long du livre mais qui a une espèce de fascination, malgré tout, comme tous les musulmans, pour le Livre, le Coran, le Livre sacré. Avec un côté plus satirique, plus humoristique, nous avons ensuite le maire de la ville, un écologiste, mais aussi un intégriste dans son genre : il veut tout nettoyer, il est obsédé lui aussi par cette notion de pureté. Troisième forme d’intégrisme : celui du pasteur Buchs, clin d’œil au pasteur Fuchs, et qui représente en effet une vision de la religion. Citons enfin le juge Parmentier, véritable incarnation du bien et du mal –du bien surtout : c’est lui qui tranche, qui est obsédé par le mal. Je voulais au fond élargir la réflexion sur les intégrismes et non pas seulement l’intégrisme, a fortiori l’intégrisme musulman. On se rend compte ici que presque tous les personnages portent en eux ce désir de pureté qui est au fond une pureté dangereuse.

François Jacob : Il y a quand même un personnage qui ne porte pas, me semble-t-il, un quelconque désir de pureté et qui est pourtant la plus dangereuse de toutes : c’est Solange-Isabelle Court. Ne s’avoue-t-elle pas tout de suite « impure » ?

Jean-Michel Olivier : C’est la journaliste, importante dans le roman en ce que je voulais mettre en scène un personnage qui mît lui-même en scène tous les autres. On a donc une mise en scène qui regarde l’événement. Solange-Isabelle Court traduit à elle seule l’obsession, très réelle à l’époque, pour l’audience : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueelle tente de provoquer ses interlocuteurs et invite par exemple l’imam Ramadan –nom évidemment connu à Genève : je fus moi-même, quinze ans durant, le collègue de Tariq Ramadan. Solange fait en fait de l’événement qu’elle met en scène un véritable spectacle : elle se contente d’abord de suivre la remise du prix, en espérant que quelque chose ne « marche » pas, ce qui ferait grimper l’audience, puis elle manipule les gens de telle manière qu’en effet il se passe quelque chose pendant son émission. Mais il est un autre personnage qui m’intéresse encore davantage : c’est Bâcle. Ce nom ne vous dit rien ?...

François Jacob : Je ne connais de Bâcle que l’ami de Jean-Jacques Rousseau…

Jean-Michel Olivier : Précisément ! Je m’étais dit que dans tous mes livres il y aurait un Bâcle. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueJ’adore ce personnage de garnement avec lequel Rousseau va voler des asperges : c’est le « copain » que nous avons tous eu, dans notre adolescence, et qui nous entraîne vers des mauvais coups qui n’en sont pas vraiment… Bâcle se trouvait déjà dans un livre précédent intitulé Le Voyage en hiver, histoire d’un organiste à Genève qui réveille ses paroissiens par une espèce de déluge de notes de musique et qui invente une liqueur faite d’herbes genevoises et qu’il appelle la Bâclée… Il est vrai que dans Les Innocents, Bâcle n’a pas un beau rôle : c’est un « flic » un peu obtus, caricatural et pour tout dire violent.

François Jacob : Je souhaitais vous interpeller sur un terme que vous utilisez souvent : le terme de « bâtards ». Il semble  y avoir dans le roman une espèce de fil rouge sur la filiation, sur le fait d’avoir des enfants, de chercher un père, etc.

Jean-Michel Olivier : La bâtardise est en rapport direct avec la pureté ou l’impureté. La pureté peut être celle du sang, de la race, de la famille. Quant au thème de la filiation, il apparaît très souvent dans mes livres, soit qu’on refuse de se reproduire, comme ici le juge Parmentier, soit que les femmes détournent cet interdit ou cette résistance. Marie découvre ainsi qu’elle est enceinte et se demande, durant tout le livre, quel père donner à son enfant : les candidats défilent jusqu’à celui qui lui conviendra le mieux, et qui n’est évidemment pas le père biologique. Cette problématique peut être élargie au plan intellectuel parce que si l’on parle de Voltaire ou de Rousseau, il y a une « descendance » absolument énorme et qui s’écarte plus ou moins d’eux. Dans Le dernier mot, je donne justement la parole à Thérèse Levasseur où il est question, on s’en doute, des cinq enfants qu’on a tant reprochés à Rousseau –et vous devinez quelle est mon interprétation de cet objet d’étude. Dans L’amour nègre, on a affaire à un enfant adopté, autre manière de poser la question de la filiation.

François Jacob : Le tour que joue Marie Parmentier à son juge de mari (lui faire croire qu’il est le père de l’enfant qu’elle porte), c’est finalement le tour qu’a joué Mme du Châtelet à son propre mari lorsqu’elle s’est trouvée enceinte des œuvres du poète Saint-Lambert.

Jean-Michel Olivier : Oui, c’était là quelque chose d’assez courant au dix-huitième siècle, où l’on trouvait un nombre de bâtards hallucinant. J’ai beaucoup d’affection pour Marie Parmentier car c’est une femme qui décide de prendre sa vie en main, qui n’est pas une victime, qui ne se laisse pas faire. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMme du Châtelet, Voltaire, Rousseau sont évidemment présents dans tout le roman : on peut même dater des Innocents le début d’une influence « voltairienne » sur ma production.

François Jacob : La couverture est, à ce propos, très explicite.

Jean-Michel Olivier : C’est une œuvre qui fut commandée à Dominique Appia : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueon y voit Voltaire en figure de proue sur le « bateau-livre » qui est le lieu central du roman.

François Jacob : Mais il est, sur ce bateau, un trouble-fête qui pense, pense, pense décidément beaucoup…

Jean-Michel Olivier : C’est bien sûr notre apprenti terroriste. Il est à la fois ce personnage qui va suivre son destin : punir l’auteur de La Mère de Dieu, et montrer que son désir de pureté est un désir impossible. Malheureusement pour lui, il aime la littérature, est sensible aux belles-lettres : sa certitude en est ébranlée, et il commence à réfléchir. Je ne voulais pas faire de ce personnage anonyme un inculte ou le réduire au rang de brute épaisse à qui l’on dit : « Vous allez tuer tel ou tel homme, ou telle ou telle femme » et qui obéit sans réfléchir. Tout au contraire, il se pose des questions, il hésite.

François Jacob : Mais il vient à bout de son hésitation. Et fait brûler sa propre bibliothèque…

Jean-Michel Olivier : Impossible évidemment de ne pas songer à tous ces autodafés qui hantent encore le dix-huitième siècle : n’a-t-on pas brûlé Du Contrat social, Émile ? Sans compter ces images d’autodafés de 1933, quand les nazis arrivent au pouvoir. Il s’agissait de revenir sur cette histoire obsédante à l’aide de personnages réellement incarnés, et non pas de simples figures emblématiques.

François Jacob : Notre jihadiste, lorsqu’il approche du bateau-livre, bouscule quelqu’un qu’il ne reconnaît pas. Or celui qu’il bouscule, sans y prendre garde, n’est autre que Simon Rage, sa potentielle victime. Pouvez-vous évoquer cette scène ?

Jean-Michel Olivier : Le terroriste est téléguidé, mobilisé par son crime, et il n’est plus capable de reconnaître l’écrivain qu’il a en face de lui. Le bourreau et la victime se croisent, se cognent, mais s’ignorent. Vous remarquerez toutefois que j’en ai sauvé un, à la fin.

François Jacob : Pas le terroriste, en tout cas.

Jean-Michel Olivier : Non. Celui-là meurt dans sa corbeille de fleurs…

François Jacob : Il semble que le roman ait suscité, au moment de sa sortie, quelques réactions négatives…

Jean-Michel Olivier : Il y a eu plusieurs types de réactions. J’aime bien d’abord mettre en scène des personnages qui ont réellement existé, en ne les déformant pas beaucoup, finalement, en faisant en sorte qu’ils soient reconnaissables. Je m’attendais dès lors à avoir des réactions virulentes de la conseillère d’État impliquée dans le roman : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiquemais Martine Brunschwicg-Graf a bien pris la chose. D’autres politiques n’ont pas réagi. Le plus surprenant est que d’aucuns ont réagi parce qu’ils n’étaient pas dans le roman ! D’autres réactions ont été plus violentes, allant parfois jusqu’à la menace.

François Jacob : Et qu’en est-il d’Émile Dutonneau ? Le prénom est bien rousseauiste…

Jean-Michel Olivier : Oui, mais le modèle est Étienne Barillier, même s’il s’agit au fond du composé de plusieurs écrivains : voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueMichel Viala, Jacques Chessex… J’en fais un écrivain du terroir, c’est-à-dire attaché à l’expression de la terre, de la pureté de la terre, dans le sens où en Suisse romande l’écrivain du terroir exprime vraiment l’âme de la région. On a longtemps cru qu’il y avait une « âme » romande qui était exprimée par quelques écrivains qu’on a choisis de manière quelque peu arbitraire. Ramuz ne risque-t-il pas de faire oublier Cingria ou Bouvier ?

François Jacob : Le terroir qui intéresse Dutonneau est en tout cas couvert de vignes…

Jean-Michel Olivier: Il est porté sur la bouteille, c’est vrai.

François Jacob : Et devient assassin !

Jean-Michel Olivier : Dans son désir de pureté, il développe une visée hégémonique qu’on retrouve dans tous les discours de la pureté.

François Jacob : Il forme en tout cas un couple infernal avec sa victime, Dutroux, qu’il rencontre au Dorian, qu’il retrouve par la suite du côté du bateau-livre avant, finalement, de l’étrangler dans la cellule qu’ils partagent tous les deux, en ce soir du 21 novembre 1994. Nous voici ramenés, chemin faisant, à ces couples décrits par Rousseau dans les Confessions et où sont convoquées les images de Bâcle, de Venture de Villeneuve…

Jean-Michel Olivier : Dutonneau essaie, par ses livres, de se faire reconnaître et, en particulier, de se faire reconnaître par l’institution universitaire : Dutroux est de l’Institut ! Dutonneau et Dutroux sont donc tout à la fois très proches car issus l’un et l’autre du monde du livre mais, en fait, profondément déconnectés l’un de l’autre.

François Jacob : Le « conte final » est sans doute une des pages les plus voltairiennes du roman : on y retrouve le ton de Candide, lorsque Candide traverse le village des abares et qu’il se livre à une description proprement clinique de ce qui l’entoure.

Jean-Michel Olivier : L’amour nègre a fait précisément l’objet de recensions dans lesquelles on disait que le personnage principal était une sorte de Candide moderne. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueUn Candide noir, africain, qui traverse le monde de la mondialisation, de la puissance, de l’argent, un monde blanc, de manière générale, où il évolue jusqu’à la fin du récit. Mais j’ai surtout songé à L’Ingénu, avec ce métis qui débarque et dont on tente de faire un bon breton… C’est tout ce processus d’immigration et d’intégration qui m’intéresse : il est évidemment au cœur de nos préoccupations d’aujourd’hui. Quant au rire, c’est bien lui qu’on tente d’assassiner, et qu’on a tenté de tuer le 7 janvier dernier, car il est une arme redoutable contre toute forme d’intégrisme.

François Jacob : Et quel est le prochain opus ?  

Jean-Michel Olivier : C’est un roman qui, comme d’habitude, sera très différent de tous les précédents. Le dernier était le récit de la vie d’un personnage inspiré de quelqu’un qui a réellement existé. Le prochain s’intitulera Le Démon des femmes et mettra en scène un écrivain tout à fait contemporain, plus jeune que moi, qui a eu un prix littéraire, et qui a été harcelé par de nombreuses correspondantes. voltaire,salman rushdie,françois jacob,olivier,roman,fatwa,délices,rousseau,politiqueOn ne trouve donc qu’un homme pour une vingtaine de femmes qui lui écrivent ou qu’il rencontre dans des salons du Livre. La vie d’un écrivain aujourd’hui est quelque chose de très particulier : on l’invite à parler un peu partout de ses livres, il se trouve transformé en colporteur ou en représentant de ses propres ouvrages : c’est de cette vie de nomade qu’il est question dans la première partie. La deuxième partie le verra recevoir son prix et repartir avant, en fin de parcours, de gagner une université américaine.

François Jacob : À très bientôt, donc, pour ce nouveau roman !

Propos recueillis par François Jacob.

12/10/2015

Des veuves désincarnées (Damien Murith)

images-2.jpegDe Damien Murith, j’avais lu Lune assassinée*, une fable très sombre inspirée d’Aline de Ramuz. Malgré les similitudes entre les deux livres, qui parasitait un peu la lecture, il y avait une voix, des images, un ton intéressant. On retrouve cette voix singulière dans Mille veuves**, le second roman de Murith.

Ici tout se passe au bord de la mer, dans un port de pêcheurs où les femmes attendent interminablement le retour de leurs hommes. Peu d’indications temporelles, aucune indication spatiale : le livre pourrait se dérouler n’importe où, à toutes les époques. images-3.jpegOn y trouve peu de personnages incarnés : il y a bien Mathilde et Gilles, le couple central, Germain, un ami du couple, et une sorcière inconnue (qui parle en italiques).  Mais, faute de chair et de présence, ils demeurent tous les quatre à l’état d’ébauches. C’est dommage. L’intrigue est mince, comme dans La Lune assassinée. Et l’auteur utilise très souvent des métaphores (« Et dans le ciel indifférent, des oiseaux blancs picorent la pulpe froissée du vent. ») et des comparaisons (« des oiseaux blancs qui piaillent comme des enfants qui se disputent. »)  qui alourdissent le texte, et freinent son élan. On aimerait plus de légèreté, plus de rythme également, dans un roman qui peine à entraîner le lecteur avec lui.

* Damien Murith,  La Lune assassinée, roman,  L’Âge d’Homme, 2013.

** Mille veuves, roman, L’Âge d’Homme, 2015.

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09/10/2015

Les années berlinoises (Anne Brécart)

images.jpegIl y a toujours, chez Anne Brécart, ce silence et ces glaces qui habitent ses personnages de femmes, ces atmosphères de brume, ces gestes à peine esquissés qui restent comme suspendus dans le vide. On retrouve ces couleurs et ce charme dans son dernier roman, La Femme provisoire*, son livre sans doute le plus abouti.

Tout se passe à Berlin, dans les années 70 (ou 80 ?), dans cette ville à la fois ouverte à tous les vents et encerclée par un haut mur de briques. C’est le refuge, à cette époque, de beaucoup d’étudiants étrangers (turcs, mais aussi anglais, espagnols, suisses). Certains sont vraiment venus suivre les cours de l’Université. Les autres vivent de petits boulots. Mais tous sont là provisoirement. De passage. En transit. Comme l’héroïne du roman d’Anne Brécart qui vient rencontrer, à Berlin, une écrivaine allemande qu’elle essaie de traduire. C’est une femme blessée qui vient de subir un avortement et porte encore en elle le fantôme de l’enfant à naître. C’est aussi une femme libre qui vit seule, parmi ses livres, et qui rencontrera un bel amant de passage. Elle saura peu de choses de lui. Mais partagera un grand appartement avec cet homme qui vient d’avoir un enfant, et dont la femme a disparu.

images-1.jpegLa narratrice se glissera dans la peau d’une mère absente. Elle s’occupera de cet enfant, comme s’il était le sien, et elle jouera parfaitement (un peu inconsciemment) le rôle de la mère provisoire. Avant de rendre cet enfant — comme dans le fameux film de Wim Wenders, Paris, Texas — à sa mère biologique. C’est cet enfant, vingt ans plus tard, qui viendra lui rendre visite, un beau matin, sans crier gare, et enclenchera le mécanisme du souvenir et l’envie d’écrire son histoire.

Il y a beaucoup de finesse, et de mélancolie, dans ce livre doux-amer qui retrace le destin d’une femme libre, ouverte aux rencontres, qui se retrouve comme obligée (par amour, par humanité) de jouer des rôles qu’elle n’a pas choisis. Elle est une mère provisoire, comme une maîtresse provisoire, une étrangère de passage. Elle n’arrive pas à se fixer. Pourtant, comme on écrit sa vie, elle laisse des traces derrière elle, images, amours, sensations, regrets, qui un jour la rattrapent. Cela donne un beau livre qui accompagne longtemps le lecteur.

* Anne Brécart, La Femme provisoire, roman, Zoé, 2015.

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26/06/2015

Littérature du rien

images-5.jpegSi la littérature française (et donc romande) va si mal, aujourd'hui, c'est la faute à Flaubert. Pourquoi ? C'est lui, dans une lettre à sa maîtresse Louise Collet, qui a eu l'idée curieuse d'écrire ceci : « Ce que j'aimerais faire, ce qui me semble beau, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. »

Ce mot d'esprit, que toute l'œuvre de Flaubert contredit, la modernité littéraire en a fait son mot d'ordre. On ne compte pas les héritiers, plus ou moins naturels, qui ont tenté d'écrire ce rien qui fascinait Flaubert. Sa postérité passe par Mallarmé, Gide, Beckett et, plus récemment, toute l'école du Nouveau Roman (Robbe-Grillet, Sarraute, Pinget, etc.) qui en a fait son maître.

En Suisse romande aussi, cette école a fait florès, surtout à l'Université, qui cultive le rien — c'est-à-dire la mort. Elle compte des écrivains aussi divers qu'Yves Velan, Jean-Marc Lovay ou images-6.jpegAdrien Pasquali, entre autres. 

images-1.jpegDernière en date de ces épigones, célébrée par l'Institution littéraire, qui aime la mort comme une seconde nature, la romancière valaisanne Noëlle Revaz. On se souvient de son premier roman, Rapport aux bêtes*, qui a retenu l'attention de Gallimard. Le second, Efina*, images-3.jpegétait peut-être plus personnel, et plus intéressant. Hélas, le troisième, L'Infini Livre**, publié par Zoé, ne tient pas ses promesses. Ce long roman absurde et filandreux raconte la vie on ne peut plus banale de deux romancières à succès qui passent leur temps à promouvoir leurs livres (qu'elles n'ont pas écrits, ni lus) sur les plateaux de télévision. Tout sonne creux et faux dans ce roman interminable. Tout tourne autour de rien. Aboli bibelot d'inanité sonore (Mallarmé). Les personnages n'ont aucun relief. L'intrigue est inexistante. Le sujet, mille fois traité depuis dix ans, et brillamment, par François Bégaudeau, Brett Easton Ellis ou David Lodge, n'arrive pas à « prendre » le lecteur par le rire ou les larmes. Cela donne un roman hors sol, comme les tomates genevoises, détaché de la réalité, et flottant, sans enjeu, ni véritable poids, dans un ciel parfaitement éthéré (et vide).

images-4.jpegAvec L'Infini Livre, Noëlle Revaz semble toucher le fond. Espérons qu'avec le prochain livre elle rebondisse et retrouve le monde tel qu'il est, abandonnant les rivages où rien, jamais, ne se passe, n'arrive, ne touche le lecteur au cœur et aux tripes.

* Noëlle Revaz, Rapport aux bêtes et Efina, Folio.

** Noëlle Revaz, L'Infini Livre, éditions Zoé, 2014.

30/12/2014

Les livres de l'année (17) : Antoine Jaquier : prix Edouard-Rod 2014

«Le 20 septembre, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, le prix Edouard-Rod 2014 a été remis à Antoine Jaquier pour son formidable roman Ils sont tous mortsVoici la laudatio que Corine Renevey, membre du Jury, prononça à cette occasion.

Henri Crisinel : « C’est là que m’attend Satan »

Il n’y a pas de drogués heureux (1977) disait le docteur Claude Olivenstein en 1977, Antoine Jaquier nous le rappelle et son roman qui n’est ni un témoignage ni une autobiographie, s’inscrit 36 ans plus tard dans cette lignée d’œuvres qui évoquent de manière saisissante l’univers des drogués, telles que Flash ou le Grand Voyage de Charles Duchaussois (1971), L’Herbe bleue ou Moi Christiane F (1978). L’humour, la vivacité du style et la poésie en plus !

prix rod,2014,antoine jaquier,l'âge d'homme,roman,drogues« Qui de Dieu ou du diable est le plus puissant ? » D’entrée de jeu, Antoine Jaquier ouvre le roman sur la question que pose Manu, l’autiste de la bande d’adolescents et qui trouve la réponse entre deux flots de fumée : « Dieu créa l’homme, Satan le flingue ». On pourrait peut-être ajouter à la lecture de ce roman : l’homme créa les paradis artificiels, la femme le salut, Satan la dépendance qui balise la descente en enfer. Dès lors s’amorce un combat inégal entre les forces du bien et du mal, entre la liberté et les dépendances trop chères payées, entre l’amour salutaire et l’esclavage, voire le tourisme sexuel, une lutte disproportionnée qui sera le fil rouge du roman. L’originalité de ce récit est justement de montrer avec drôlerie et lucidité, cette lente dérive de jeunes paumés qui rêvent d’expériences inédites et d’horizons lointains. L’auteur sait nous garder à distance de ce milieu glauque et désespéré.

images.jpegDans cette bande d’adolescents désœuvrés, il y a d’abord, Jack, le narrateur de 17 ans dont le frère aîné est héroïnomane et sidéen. C’est lui qui va raconter le destin tragique de ses camarades mêlant humour, autodérision et poésie.  Ensuite il y a Manu qui n’a pas inventé la poudre et qui a pour seule amie une télévision. Il boit, il fume, même ses ongles de pieds pour connaître l’autarcie (36), touche à l’héroïne pour conjurer sa peur. « On le surnommera Bhopal du nom de la ville sinistrée (87) ». Et puis, il y a Bob, apprenti agricole, qui vit l’autarcie grâce à son champ de ganja, c’est un ami qu’on ne choisit pas qui tient des propos racistes mais avec qui on fait avec, car il a toujours un truc à rouler. Il pratique la cruauté animale en fixant à l’aide de pinces à linge, les ailes de moineaux effarouchés sur un fil d’étendage (31). C’est lui qui va encourager Jack à se faire tatouer un dragon japonais sur le bras et l’initier aux champignons hallucinogènes. Et puis il y a Steph, le philosophe de la bande et Tony qui vit dans un appartement qui ressemble à une jungle : « la vraie avec la verdure et les bêtes ». Ensemble, on zone, on commence par la fumette (joint, narguilé, pipe à eau), on se réjouit déjà du prochain trip, on fait des mélanges de toutes sortes, on chasse le dragon et on se rend vite compte que tous ne sont pas égaux face aux dépendances. Il y a ceux qui s’en sortent en fumant occasionnellement et ceux qui, comme Jack, le narrateur sont incapables de maîtriser leur consommation.  « Si j’y touche, dit Jack, je m’inscris sur une liste d’attente pour l’enfer » (88). Malgré cette lueur de lucidité, Jack va y toucher et c’est à travers son expérience que l’on comprend que les effets de la dope le transportent loin, très loin dans un déni de réalité.

« Bon voilà c’est fait, dit Jack, j’ai touché aux drogues dures. Je concrétise ces années de préparation subliminale de la pub, de la mode, de l’école, du catéchisme, du cinéma et de la téloche. Ridicule expérience. Les mises en gardes de Maman, des copains, de Chloé, des éducateurs et des flics me paraissent bien hors de proportion face à l’effet dérisoire de cette étrange substance… Quel tintouin autour de cette poudre, c’est juste cool et ça m’apaise, j’en reprendrai demain. » (146)

Attente démesurée et surmédiatisée, déni des effets des drogues de la part de  Jack devenu accro dès la première prise.

En découvrant le milieu de la drogue, Jack vit ses premières expériences, d’abord avec Cynthia, la copine de Tony. Trop angoissé par cette soudaine intimité et trahison, Jack se soûle au whisky et finira dans un coma éthylique le jour de ses 17 ans. Il rencontrera lors d’une soirée chez Manu, la blonde Peggy, une esclave sexuelle prête à tout pour un snif de poudre blanche (82), et la belle Andalouse, sexy en diable, qui n’arrive pas à se faire un fix et que Jack aidera en dirigeant l’aiguille de la seringue dans sa jugulaire.

« J’ai hélas compris à quoi je dois servir ; elle n’arrive pas à s’injecter elle-même. (…) La fille est donc offerte, attendant mon office. (…) J’appuie sur la peau, l’aiguille perce d’abord puis pénètre la chair de quelques millimètres et soudain, le sang fait irruption dans la seringue. Sans hésitation, je tire un peu le piston, le sang et le liquide brunâtre se mélangent, puis je sais que c’est bon. Je balance la sauce, direct vers le cerveau sans passer par le start. (…) 

Je viens de faire un shoot dans la gorge d’une junky, sans avoir même appris. (…) Je me tourne vers la fille, elle est en petite culotte et machinalement, je lui soupèse un sein. Que la chair est misère sans son soufle vital. Je couvre l’Andalouse et rejoins le plumard. (…) J’avale deux Rohypnols et en quelques minutes, je m’endors paisiblement. (84-85) »

Dans cette métaphore sexuelle, tout est dit de la misère humaine : l’utilisation de l’autre comme moyen, l’apocalypse du désir et la fulgurance du fix ephémère et non partagé. Pourtant Jack ne renonce pas totalement à l’amour.

Il tombe amoureux de Chloé prénom qui signifie en grec, la « verdoyante », « l’herbe naissante ». C’est une employée de commerce de 23 ans, un peu paumée elle aussi, qui couche avec un mécène de 40 ans son aîné pour payer ses études et continue la relation avec lui même si elle devient financièrement indépendante. Elle rêve de changer de vie, de partir en Thaïlande, de travailler pour l’humanitaire et économise les 50 000 francs nécessaires au voyage. Jack et sa bande rêvent également d’évasion et doivent trouver un moyen rapide de se procurer l’argent. Ils planifient ainsi un double braquage à main armée avec prise d’otage. Pour réussir le coup du siècle, il leur faut un chef, ce sera Tony, le plus âgé de la bande, ancien taulard qui s’occupera pendant le double braquage d’attaquer le poste de police, un plan élaboré à la seconde près, un pacte scellé de leur sang, une consigne très stricte : pas de drogue avant l’action, une date, deux faux flingues, car il n’est pas question de blesser voire de buter quelqu’un. Pour cette bande de rigolos, habitués au vol à l’étalage dans l’épicerie du coin, il n’est plus question de voler des friandises et des carambars. On devient bien plus ambitieux et audacieux sous l’emprise de Tony.

Reste à gérer l’attente interminable, le manque et le trac. Avec les 365 000 francs volés, ils vont organiser leur départ pour Bangkok, la ville des anges. prix rod,2014,antoine jaquier,l'âge d'homme,roman,drogues
Mais surtout, ils vont employer toute leur énergie pour organiser le manque qui guette à tout instant et qui finit par occuper entièrement leur esprit. De la Thäilande, ils ne connaîtront que le triangle d’or et les plages du sud, les dealeurs et leurs clients essentiellement occidentaux, les courses de tuk-tuk, les bars minables à GI’s, les pubs touristiques où se mélangent non sans violence les Thaïs et les farangs, le tourisme sexuel… Cette gangrène qui mine les rapports entre indigènes et occidentaux.

Chloé, le personnage lumineux qui porte en elle la vie naissante, s’inquiète de cette consommation permanente, et se sent exclue du groupe. Elle veut profiter de son voyage, rencontrer les habitants, visiter les sites, aider les enfants démunis. Elle tentera de sauver Jack en lui demandant instamment d’entreprendre une cure de désintoxication dans le monastère de Tham Kabrok. Sans succès, Jack sait qu’il est devenu un toxico, un homme possédé par le manque, parano et solitaire, un handicapé du registre de la compassion (43) incapable de retenir la femme qu’il aime.

C’est à travers cette bande de pieds nickelés, rigolards et pathétiques, qu’Antoine Jaquier nous décrit le parcours d’une génération sacrifiée, la génération qui avait 17 ans en 1985. Soyons clairs, malgré son ton humoristique, ce livre n’est pas une incitation aux drogues. Bien au contraire, l’auteur décortique avec l’œil lucide de ceux qui connaissent le terrain, les pièges qui mènent de l’autre côté du bon sens et de la raison. Et c’est pour cela qu’il faut le lire, nous les adultes, les parents, les enseignants et le transmettre aux nouvelles générations.

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, l'Âge d'Homme, 2013. 

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