25/05/2018

Un roman mosaïque (Virgile Élias Gehrig)

Unknown.jpegNe vous attendez pas, avec Virgile Élias Gehrig, à une promenade de tout repos. L'auteur aime les méandres, les chemins de traverse, les déambulations rêveuses. Après trois livres à l'Âge d'Homme (un roman, un recueil d'aphorismes et des poèmes), il nous donne aujourd'hui une somme impressionnante, Peut-être un visage*, tant par son ampleur vagabonde que par son style baroque.

On commence à écrire — surtout en Suisse romande — dès que l'on sent sa vie s'effilocher, ses certitudes s'écrouler, son identité se perdre au fil des jours et des rencontres. C'est ce qui arrive au héros du roman de Gehrig, Thomas, qui souffre d'un mal étrangement helvétique : comme Nicolas Bouvier dans le Poisson Scorpion, il sent un beau matin son visage disparaître. Son épouse est enceinte de leur premier enfant, son père est à l'hôpital : pour conjurer (et cacher) cet effacement, Thomas va disparaître à son tour. Corps et biens. Lui, l'enraciné dans sa langue et son pays, va quitter sa belle Vallée natale : il abandonne tout pour partir et espérer, peut-être, renaître ailleurs.

Unknown-1.jpegC'est le fil conducteur de ce livre qui se lit comme un roman initiatique dont les pierres, de taille et de couleur différente, forment une sorte de mosaïque à la fois fascinante et difficile à suivre, parfois (les digressions sont nombreuses, on aimerait en savoir plus sur l'effondrement de Thomas). Le roman mêle des extraits de correspondance (les lettres du père), des bulletins d'actualité, des aphorismes, etc. Il change souvent de point de vue, même si la langue reste toujours fluide et musicale.

Comme Ulysse, errant d'île en île avant de retrouver Ithaque, Thomas sillonnera l'Europe (qui est le nom de sa première fille), fréquentera les cafés berlinois (où l'auteur a écrit une partie de son livre), il traversera la Croatie, l'Albanie et la Grèce, pour arriver, en fin de course, sur une autre île méditerranéenne : Chypre. C'est là que Thomas va rencontrer le Professeur Grigorios, ascète ou anachorète, puis s'initier au monde mystérieux des bibliothèques et reconstruire, peut-être un nouveau visage.

Le visage est un manuscrit, à lire et à écrire : les caractères qui le composent restent toujours à déchiffrer. 

Un beau roman, touffu, profond, original, qui porte une voix singulière.

* Virgile Élias Gehrig, Peut-être un vissage, roman, l'Âge d'Homme, 2018.

23/04/2018

L'Enfant secret (The Secret Child) en anglais !

51GFcArJYrL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgQuelle émotion et quel bonheur de voir mon cher Enfant secret*, Prix Dentan 2004, traduit par l'excellente Laurence Moscato et préfacé par Clorinda Donato**, paraître aujourd'hui en langue anglaise !

Je me permets de reproduire le texte que Jean Kaempfer, Président du Jury du Prix Dentan, avait écrit pour la remise du Prix en avril 2004.

« L’ouvrage que le jury du Prix Dentan désigne aujourd’hui à l’attention des lecteurs parce qu’il s’est imposé — c’est la formule de nos Statuts - " par sa force d'écriture, son originalité, son pouvoir de fascination et le bonheur de lecture qu'il procure " ; ce récit dont je suis heureux de faire l’éloge constitue une réponse convaincante (convaincante parce qu’elle consiste dans l’invention d’une forme originale) à la question de savoir comment on fait mémoire d’une origine, ou encore : à la question de savoir comment les incertitudes de la généalogie — qui furent mes parents, mes grand-parents ? - incertitudes qui se creusent autant qu’elles se résorbent lorsqu’on scrute les documents qui restent, le savoir déposé dans les livres ; comment tout cela, repris par l’imagination qui sauve et configure, devient la source vive de l’identité personnelle.

C’est sans doute, en effet, L’Enfant secret, le livre le plus personnel de Jean-Michel Olivier, un récit, est-il précisé, et non un roman, comme la plupart des œuvres narratives qu’il a publiées — et un récit dédié " à la mémoire de [s]es grands-parents ". Aussi, cet " enfant secret qui porte en lui les rêves des autres " en épousant leurs peines, le lecteur devine que c’est l’auteur lui-même — intuition que Jean-Michel Olivier confirme dans les propos qu’il a récemment tenus à Rose-Marie Pagnard, pour Le Temps : " Ce livre est très directement inspiré par l’histoire de mes grands-parents, des Vaudois et des Italiens ". Ou encore, pour citer le texte même : " c’est l’histoire de ma vie que je cherche ", au confluent de " deux rivières (deux courants, deux désirs) ". 

Voici le versant vaudois, d’abord, celui des grands-parents paternels : ceux-ci tiennent un restaurant, connaissent un bonheur modeste dont le cadre quotidien est recréé avec attention et tendresse : pour leurs deux enfants, Pierre et Jacqueline, l’auberge est ainsi un lieu d’expériences enchantées.

" Ce qu’ils aiment surtout, c’est s’introduire en douce dans la cuisine l’après-midi, quand tout le monde fait la sieste. Ils goûtent à tout ce qu’ils touchent : les fonds de sauce, le bouillon de légumes et de bœuf, les pots de raisiné pour la tarte, les morceaux de gruyère marinant dans le vin, les confitures et la moutarde. 

Parfois, le goût est âpre et ils font la grimace. Parfois c’est si amer et dégoûtant qu’ils recrachent tout dans les casseroles (sans le dire à personne). Parfois même ils sont mal, ils ont le cœur au bord des lèvres tellement la consistance ou l’odeur est affreuse. Ils ont beau tout recracher : ils ruminent jusqu’au soir le goût de mort qu’ils ont dans la bouche.

Et ils s’endorment avec la certitude qu’ils sont empoisonnés. "

Mais bientôt, la mort accidentelle de la cadette, Jacqueline, assombrit le tableau. L’auberge est abandonnée, Julien, le grand-père, trouve du travail dans une fabrique d’allumettes et son épouse Emilie s’emploie à faire des abat-jour. Occasion, pour Jean-Michel Olivier, d’élargir la mémoire du passé, en ajoutant aux notations intimistes de brefs éclats où la réalité économique apparaît avec brutalité : ainsi, le travail à la fabrique d’allumettes est dangereux : 

" Quand il remplit la machine avec les paniers d’allumettes, celles-ci frottent la plaque et s’enflamment. Sauve qui peut ! […] A la Diamond, ça arrive toutes les semaines : les machines font tuyau et se transforment en lance-flammes. Parfois il n’y a qu’une issue, sauter par la fenêtre pour échapper à la fournaise. "

Tout autre est le versant italien de la généalogie, celui d’Antonio et de Nora ; ici, l’histoire privée croise sans cesse la grande Histoire : nous sommes à Trieste, Antonio porte des guêtres blanches, il lit Eliot, aime Alban Berg, rencontre Joyce : Joyce, un collègue de Nora, la future épouse d’Antonio à l’Ecole Berlitz où elle enseigne… Fine lame, bon musicien, Antonio ; mais ce sont ses talents de photographe qui vont précipiter son destin; pendant quinze ans, il sera le portraitiste attitré du Duce, le maître des icônes impériales : " L’ombre est traquée, puis effacée de chaque image, comme l’ennemi intérieur est arrêté, envoyé en prison ou même exécuté […]. La lumière règne en maîtresse absolue. "

dentan3.jpgMais cette lumière aveuglante est corrigée par le point de vue de Julien, l’autre ancêtre — photographe lui aussi, mais d’une sorte bien particulière, puisqu’il est à moitié aveugle. Un accident survenu dans son enfance, dont l’évocation ouvre le livre, lui a mis, pour toujours, de la neige dans les yeux, " une neige pâle et lourde parfois teintée de rouge vif, parfois tombant en flocons bleus irréguliers. " Ainsi, c’est en aveugle que Julien prend ses photographies, guidé par une " odeur de fruits broyés, de feuilles mortes, de foin fraîchement coupé. […] Il marche au bord du vide, vers cette autre part de lui-même, plus ancienne que le monde, et dont l’entrée est interdite, quand nos yeux sont ouverts. " A l’inverse de cette soumission sensible au monde, qui ouvre sur une connaissance intime, les photos d’Antonio entendent " faire rendre gorge à la réalité — alors une autre vérité vient au jour, qui littéralement crevait les yeux, mais que personne, jamais, dans son évidence aveuglante, n’avait imaginée ou entrevue. " 

La photographie révèle un au-delà du regard — pour Julien, elle fait apparaître ce que l’on voit, les yeux fermés ; pour Antonio, elle révèle ce que l’on ne voit pas, les yeux ouverts. C’est dans cet espace paradoxal, fait d’hyperacuité et d’hypersensibilité, que le récit de Jean-Michel Olivier trouve à son tour sa place et son rythme. 

Son livre est construit par fragments, c’est une succession de brefs paragraphes séparés par des blancs typographiques qui découpent des instantanés : ainsi ces " cavaliers en djellaba et turban rouge, fusil en bandoulière, chaussés de simples sandales de cuir ", qui galopent dans les prés enneigés — des spahis que les aléas de la guerre ont conduits en Suisse. C’est une des réussites de L’Enfant secret que cette résurrection ponctuelle du passé grâce à des images parfaitement précises et indubitables. Voilà pour l’acuité. 

Et la sensibilité ? Pour ma part, c’est dans les blancs typographiques que j’en percevrais volontiers l’action - dans ces endroits nombreux où le texte est vierge d’écriture, signalant ainsi l’absence, explicite, de tout développement. Le mot est pris ici dans son sens rhétorique, mais il a un sens technique aussi bien : pour Julien " le monde est [ainsi] une photographie qu’il n’arrivera jamais à développer ". De même ces blancs ; ils sont la pure plaque sensible du texte, là où s’ouvre le vide, " vers cette autre part de nous-mêmes " où restent, invisibles et imprononçables, les signes vrais de notre vie. 

" Le mot n’est écrit nulle part, et jamais prononcé ; l’image, volatile et tronquée comme une ombre, est tenue secrète. " Des mots ont été écrits pourtant, des images ont été produites, afin que nous sachions que le désir d’identité n’est pas vain, et que la littérature est le lieu par excellence où composer ce désir. »

© photo Corine Renevey : Vladimir Dimitrijevic, Claude Frochaux, Rafik ben Salah, JMO.

* Jean-Michel Olivier, L'Enfant secret, Poche suisse, l'Âge d'Homme, 2003.

** Jean-Michel Olivier, The Secret Child, traduit par Laurence Moscato, préface de Clorinda Donato, Skomlin editor, 2018.

17/04/2018

Le livre des métamorphoses (Sacha Després)

Unknown.jpegSacha Després est une artiste à part : elle peint, elle écrit des chroniques et des livres (deux romans publiés à l'Âge d'Homme), elle joue de son image à la fois fragile et sauvage. Une chose est sûre : elle possède un univers très personnel, fait d'obsessions, d'images fortes, de flashes hallucinatoires.

Dans La Petite Galère*, son premier livre, ces obsessions affleuraient dans le quotidien d'une famille désaccordée et poursuivie par le malheur (voir ici). Les femmes y jouaient un rôle central, à la fois tentatrices et soumises à des pulsions qui les dépassaient.  « Je ne peins pas des victimes mais plutôt des  animaux humains tourmentés par leur désir de (s'entre)dévorer. » Le roman oscillait entre le réalisme et la fable. Et déjà, au contour d'une image ou d'une phrase, on admirait la langue, douce et violente, de cette chronique du quotidien.

Avec Morceaux**, on change de registre. Ce n'est pas un roman réaliste, mais plutôt une fable d'anticipation. Les personnages, curieusement, y ont peu de chair et d'esprit. Ce sont des animaux humains livrés à la domination d'un petit nombre (les « gras ») et destinés, presque tous, à la consommation. On retrouve, comme dans le roman précédent, l'obsession de la viande et de la violence, la peur de l'abattoir, le goût du sang et des larmes. Mais ici on a quitté l'univers confiné des banlieues de La Petite Galère. On se trouve dans un monde effondré, juste après l'apocalypse, où chaque homme est d'abord un morceau — une proie facile pour satisfaire l'appétit des maîtres. images-1.jpegOn pense à 1984 de George Orwell et, bien sûr, à La Route, le grand roman de Cormac McCarthy. D'autant que le couple incestueux qui parcourt cet univers déshumanisé (Idé et Lucius Fauve sont frère et sœur) erre sur les chemins de la désolation, après la fin du monde, comme les deux personnages centraux de La Route

Une question essentielle hante le roman : qu'y avait-il avant l'apocalypse ? Les hommes vivaient-ils déjà dans cet univers de violence prédatrice, chacun recherchant pour lui seul les meilleurs morceaux ? Et quelle mémoire gardons-nous de cette époque disparue ? Cette question est centrale, mais à peine esquissée dans le livre qui fait l'impasse à la fois sur le passé et sur l'avenir, bien que certains personnages, avec le temps, connaissent des métamorphoses. Mais l'auteur ne livre aucune piste sur ces transformations.

Restent, dans ce roman crépusculaire, quelques phrases qui se gravent dans la mémoire : « Dans le ciel cousu d'étoiles vit un abîme désirable. » Ou encore : « Le volcan est en gestation. Il accueille le repaire des chimères. » Ou enfin : « Les domestiques rêvent à une terre qui ne coupe plus la langue des esclaves. » 

* Sacha Després, La Petite Galère, roman, Poche suisse, l'Âge d'Homme, 2015.

** Sacha Després, Morceaux, roman, l'Âge d'Homme, 2018.

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10/04/2018

Jean-Michel Olivier : l'écrivain qui jouait en avant

par Laurence de Coulon

JEAN-MICHEL-OLIVIER_018.JPGL’unique Suisse prix Interallié, le Genevois Jean-Michel Olivier nous parle de ses passions, du foot et de l’écriture. Et de celles qui vibrent dans son dernier roman, Passion noire

Dans Passion noire, Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 avec L’Amour nègre, raconte les affres de Simon Malet, un écrivain à succès harcelé par les femmes. Sa mère, d’abord, étouffante et indigne, plus absorbée par la réservation de son séjour thalasso que par l’anniversaire de son fils. Puis, il y a Azari, sa femme à tout faire, originaire de l’Est et amoureuse de Vladimir Poutine.

Pénélope, un chat très occupé à saccager les livres préférés de son maître. Nancy Bloom, une universitaire féministe qui aimerait bien démonter le machisme à l’œuvre dans les romans de Simon Malet devant ses étudiants. Et Marie-Ange, une admiratrice qui implore une réponse. Où est l’homme, au milieu de toutes ses femmes?

Quelle est votre première passion?
Dans ma lointaine jeunesse, c’était le foot. Je vivais dans le quartier populaire de Saint-Jean, près de l’ancien stade des Charmilles. Le foot était une passion très forte, mais c’est aussi un quartier dont le nom des rues rappelle Rousseau, et ça explique peut-être mon attirance pour la littérature.

Pourquoi ça vous plaît, le foot?
Je suis plutôt solitaire. Au contraire, le football permet l’apprentissage du jeu d’équipe, de la compagnie des autres, de la tactique et de la technique. L’esprit d’équipe, c’est une chose très forte dans le foot. Le jeu est un élément important pour moi, que ce soit le jeu avec le ballon ou avec les mots. Et avec la musique, parce que je joue aussi du piano. J’ai eu la chance de rencontrer d’autres passionnés comme l’écrivain Georges Haldas et l’éditeur Vladimir Dimitrijević.

Où étiez-vous sur le terrain?
J’ai commencé comme gardien. Mais au Servette FC, un entraîneur m’a dit qu’il m’avait vu jouer 10 minutes et que je ne serais jamais un grand gardien! Je suis passé d’un poste à l’autre. Le poste de buteur est le plus passionnant. J’ai joué assez longtemps en avant, puis j’ai été arrière central.

Et maintenant, quelle est la place du football dans votre vie?
Aujourd’hui, je garde ces émotions liées à l’enfance. Je suis devenu un supporter, avec ma fille. La particularité du football, c’est qu’il mélange les classes sociales. Je garde cet égalitarisme encore vivant, même si je ne pratique plus le foot.

Dans votre dernier livre, quelle est votre relation avec votre narrateur?
Passion noire est un roman. Le narrateur est un personnage de fiction qui utilise mon expérience littéraire et médiatique, notamment. Après le prix Interallié que j’ai reçu en 2010, j’ai été très sollicité 
pendant deux ans, je n’ai pas arrêté d’aller d’un salon à l’autre. Le comble, ça a été huit émissions radio et télévision à la suite! Mon roman est une fiction, évidemment, ce personnage n’est pas moi, mais j’utilise un matériau autobiographique.

Que pensez-vous de votre personnage et de son rapport aux femmes?
Ce livre tombe assez bien avec la période «#Balance ton porc», parce qu’il évoque un donjuanisme un peu désuet, une sexualité beaucoup plus libre qui date peut-être des années 1970, où les relations entre les hommes et les femmes étaient beaucoup plus simples, avec une liberté très grande de vivre ses pulsions. Je me rends compte que ça va un peu à contre-courant aujourd’hui où on se méfie beaucoup de ce personnage et de ce comportement.

Mais une femme se venge, à la fin de Passion noire...
C’est une fin très morale, comme dans le Dom Juan de Molière où les femmes se vengent de ce personnage qui papillonne sans jamais s’engager. Ça correspond à ce que je crois profondément. Les femmes ont toujours raison. Ici la victime devient une figure triomphante. Dans la correspondance, Marie-Ange Lacroix est toujours en demande, en admiration, alors que lui adopte une posture cruelle, de méchanceté et de distance, parce qu’il est effrayé par la violence de cette affection. Il essaie de la maintenir de l’autre côté du lac, mais elle transgresse l’interdit. Je suis opposé à toute violence sexuelle et à tout harcèlement, mais je voulais justement représenter cette époque où les rapports étaient plus simples.

Par contre, il y a un passage pas très moral où le narrateur fuit avec la fille de sa conquête, comme dans «Lolita» de Nabokov.
Mon personnage est attiré par ce qu’il n’a pas le droit de faire. Il entre en relation épistolaire avec une femme en pensant qu’il pourra garder son quant-à-soi, sa bulle protégée, alors que pas du tout, quand on entre dans une relation, on va très loin. Dans le passage dont vous parlez, il est invité par une universitaire qui a des idées sur le genre très rigides, il y est hostile, et l’idée qu’il fugue avec sa fille me plaisait. C’est absolument immoral, d’ailleurs je me garde d’entrer dans les détails, et je centre l’attention sur le thème de la paternité manquante.

Vous avez deux filles. Quel genre de père êtes-vous?
Je suis un père très poule, non, très proche de mes filles. Elles sont issues de deux mariages différents. Sarah a 27 ans, elle a gagné le concours suisse «Ma thèse en 180 secondes» avec son travail sur l’histoire médiévale. La deuxième, Norah, est très différente. Je me suis beaucoup occupé des deux et m’occupe encore beaucoup de Norah, qui est une ado. J’essaie d’être très proche de mes filles, tout en promouvant cette distance qui permet une identité différente. On n’est pas dans une fusion continuelle, bien que ce soit souvent le cas. Il faut laisser une distance pour permettre à l’enfant de transgresser, de faire des faux pas et des bêtises, sinon c’est quelque chose qui manque.

Et quel mari êtes-vous?
Je ne vais pas vous dire que je suis un mari parfait! Dans mes livres, mes personnages sont souvent solitaires, ils multiplient les expériences, alors que moi je suis un monogame convaincu. Je mène une vie tranquille et traditionnelle avec une femme qui est la même depuis vingt ans, une Vaudoise de Toronto que j’ai rapatriée ici. Le personnage de Cora lui ressemble un peu. C’est la seule dont il est amoureux et elle le laisse mariner.

Vous étiez enseignant. Comment ça se passait?
J’étais un prof un peu atypique, je pense. J’étais passionné de littérature, par contre j’étais beaucoup moins à cheval sur les évaluations et les épreuves, en essayant de transmettre mes passions littéraires pour Rousseau, Voltaire, Céline, Sartre et les autres. J’avais certaines exigences, mais les élèves ont dû me considérer comme assez cool, comme on dit dans leur langage.

Vous avez également été journaliste.
Le journalisme a une place importante. J’ai été critique de théâtre pendant longtemps. Ça m’a obligé à voir tout ce qui se produisait en Suisse romande, mais aussi à Paris et à Avignon. J’allais voir la pièce le soir, je passais au journal vers 11 heures et j’écrivais jusqu’à minuit. Ça m’obligeait à ne pas me tromper, à aller à l’essentiel du sujet. J’ai beaucoup appris. Pour l’écriture du roman, on a tout le temps, mais il ne faut pas perdre de vue l’essentiel.

© Coopération, 10.4.18.

©photo : Patrick Gilliéron Lopreno

13/03/2018

Au centre du système Sollers

images-1.jpegCopernic ou Freud ? Héliocentrisme ou toute-puissance de l'Inconscient ? Ces deux révolutions ont modifié fondamentalement notre vision du monde. Mais qu'est-ce que le monde ? Et surtout : où est le centre, s'il y en a un ? Nicolas Copernic (1473-1543) renverse l'ordre des choses : au centre, il y a le soleil, et la Terre tourne autour. images-2.jpegÀ son époque, personne n'y croit. C'est une folie ! Et pourtant il a raison. Pour Sigmund Freud (1856-1939), le psychanalyste viennois, au centre, il y a l'Inconscient, surveillé par le terrible Sur-Moi. C'est un continent perdu, que Freud compare aux Enfers, un cloaque, un cimetière remplis de morts-vivants.

images.jpegDans son dernier roman, Centre*, Philippe Sollers plonge tout de suite au cœur du tourbillon, dans l'œil du cyclone. Mais le centre ne se laisse pas aussi facilement approcher. Il faut franchir les paliers successifs de l'humaine comédie. Avoir un guide, des mots, la lumière du désir.  Dante avait sa Béatrice ; le narrateur de Centre a sa Nora, 40 ans, psychanalyste, accoutumée aux plaintes et aux ruses de l'âme humaine. 

Unknown.jpegTout le roman procède par cercles concentriques et par associations. On passe ainsi de la Bible à Shakespeare (l'énigme d'Othello, raciste, antisémite, islamophobe ?), de la révolution freudienne à Baudelaire, de Rome à Venise, puis à Naples, d'un fait divers à la Trinité chrétienne, etc. Comme toujours avec Sollers, le ton est allègre, la navigation agréable. Le narrateur, qui est un « voyageur du temps », se laisse porter par les images et les mots. Les mots surtout, qui sont le centre névralgique du livre. « Le centre vient de partout, tourne autour de lui-même. » Seuls les poètes, peut-être, nous y donnent accès. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si Rimbaud, Baudelaire et un certain isidore Ducasse, dit aussi Comte de Lautréamont, traversent ces pages lumineuses et aériennes.

« Là où c'était, je dois advenir », écrivait le psychanalyste Jacques Lacan dans une de ces formules dont il avait le secret. « Le cercle s'élargit, le centre s'approfondit, avec, comme conséquence, une commotion intense des dates. » Si la réalité est une passion triste, « le désir est un réel joyeux ».

Comme la terre tourne autour du soleil, et le conscient autour du gouffre inconscient, le roman de Sollers se rapproche de ce point de fusion, en nous et en dehors de nous, où, par la grâce des mots, la poésie, la fulgurante des images, se déploie devant nos yeux un monde nouveau.

* Philippe Sollers, Centre, roman, Gallimard, 2018.

14:50 Publié dans Lettres, livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sollers, roman, centre, gallimard, copernic, freud | | |  Facebook

20/02/2018

La légende de l'amour (Marc Pautrel)

Unknown.jpegC'est l'histoire d'une rencontre improbable : un écrivain français passe quelques jours en résidence, comme on dit, dans le Sud de la France, avec des chercheurs et des scientifiques venus du monde entier (il y a des Russes, des Italiens, des Américains). Tout ce beau monde, pendant une semaine, y mène une vie princière. Nourris, logés, disposant de tout leur temps libre, ils se retrouvent chaque soir, entre cheminée et lustres de cristal, autour d'une table richement garnie. 

C'est là que le narrateur va rencontrer une jeune femme italienne, L., venue travailler sur sa thèse (« La figure du Christ chez les grands auteurs contemporains »). Dès le premier regard échangé, quelque chose se passe. Ou plutôt quelque chose passe de l'un à l'autre. Coup de foudre silencieux ? Pur fantasme du narrateur ? C'est cet échange mystérieux que Marc Pautrel va tenter d'éclairer dans son dernier roman, La vie princière*, un récit sobre et lumineux qui tient le lecteur en haleine.

L'homme et la femme vont se revoir tous les jours, manger ensemble, se promener au milieu des amandiers et des oliviers. Ils vont se rapprocher tout en se maintenant toujours dans une étroite distance. Pautrel décrit très bien cette attraction muette, cette complicité qui s'installe, en même temps que la faille qui demeure entre les amoureux qui ne seront jamais amants.

Ce court et intense roman prend la forme d'une lettre que le narrateur écrit à la jeune femme qu'il a rencontrée au Domaine (je ne suis pas sûr qu'il la lui envoie). Il décrit l'après-coup d'une rencontre. Les images. Les regrets. Les émotions. Et le vide qui l'appelle après que la jeune femme est repartie. « La séparation est devenue une constante de mon existence qui m'a forcé à changer de vie, et c'est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l'éternité. »

Un roman ciselé, brillant et retenu.

* Marc Pautrel, La vie princière, roman, Gallimard, 2018.

19/01/2018

Marie Céhère et son double maléfique

images-1.jpegMarie Céhère (ici avec l'ami Jean-François Duval) est ce qu'on pourrait appeler un talent précoce. À 26 ans, elle a déjà écrit un petit livre épatant sur Brigitte Bardot* dont elle revisite le mythe, sans préjugé, ni compromis (voir ici). Dans ce premier opus, le lecteur est frappé par la force du style, net, tranchant, sans fioritures. images.jpegLe mythe BB est passé au scanner d'une analyse enjouée et brillante, toujours critique, de cette figure incontournable du cinéma français.


Aujourd'hui, avec Les Petits poissons**, Marie Céhère s'aventure sur d'autres territoires, avec d'autres personnages et d'autres ambitions. Ce roman, écrit au fil des nuits, de minuit à cinq heures du matin, pendant un mois, « sans café, mais avec des litres de thé, sans produit dopant, mais avec des portes de sortie vers le paradis artificiel » tient le lecteur en haleine de bout en bout. Unknown.jpegL'éditeur parle d'un roman de formation, et c'est vrai que l'héroïne, Virginie, issue de la petite bourgeoisie de province, déclare la guerre à son milieu, à ses parents (sur le point de divorcer), à sa vie tranquille de jeune fille modèle. En se révoltant, bien sûr, puis en fuyant l'univers mortifère de sa famille, elle va être obligée de s'inventer, de se construire, de naître ou de renaître à sa propre liberté. Mais on est à cent lieues, ici, du récit autobiographique. On sent, à chaque page, le plaisir de l'auteur à se glisser dans la peau de ses personnages, masculins ou féminins, à les manipuler, à jouer avec eux comme avec des marionnettes. « Je raconte une vie qui aurait pu être la mienne, précise Marie Céhère, mais qui ne l'était pas. Virginie est ma jumelle maléfique. Je lui ai fait faire à peu près tout ce que je n'ai pas fait en arrivant à Paris. »

Le roman comporte quelques longueurs, peut-être, mais aussi des pages d'une grande force stylistique. Sans dévoiler la fin, on précisera que Virginie multiplie les « petits poissons » (pour reprendre l'expression de sa mère Odile) en attendant d'attraper le « gros poisson » (c'est-à-dire, dans le code bourgeois d'Odile, l'homme riche et célèbre qui sera son mari). Et que ce « gros poisson » a les traits d'un sociologue parisien, auteur à succès, qui se prénomme Lazare, l'homme de toutes les résurrections !

* Marie Céhère, Brigitte Bardot ou l'art de déplaire, essai, Pierre-Guillaume de Roux, 2016.

** Marie Céhère, Les Petits poissons, roman, Pierre-Guillaume de Roux, 2017.

15/01/2018

Patrick Roegiers fait son cinéma

images-2.jpegPatrick Roegiers est un Huron, un Apache — et sans doute le dernier des Mohicans. En un mot : il est belge. Dans le paysage littéraire français d'aujourd'hui, à la fois pauvre et conventionnel, ses romans étonnent et détonnent, car ils ne ressemblent à rien. Ou plutôt : ils sont si originaux, si drôles, si pleins de verve et de surprises, qu'ils ne peuvent avoir été écrits que par un Belge établi à Paris, qui fut d'abord comédien, puis lecteur, puis journaliste (passionné par la photographie), puis auteur de théâtre, puis polémiste, etc.

La Belgique, patrie à la fois adorée et abhorrée, Roegiers lui a consacré déjà plusieurs livres, qui font autorité (dont un excellent « Découvertes » chez Gallimard). En 2012, il a chanté, à sa manière baroque et satirique,images.jpeg le Bonheur des Belges* (voir notre compte-rendu ici). Dans cette épopée lyrique, Roegiers revisitait l'histoire de son pays avec son humour et ses connaissances encyclopédiques.

Tout porte à croire qu'il n'en a pas fini avec sa mère-patrie. Même établi à Paris, et possédant depuis peu le passeport français, Roegiers aime à fréquenter ses compatriotes (surtout s'ils sont morts). Chacun de ses livres met en scène une rencontre imprévue, improbable peut-être, mais chaleureuse et significative. Le plus souvent entre deux créateurs. Mais aussi entre des personnages que tout sépare. Dans son dernier opus, Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur**, il imagine la rencontre, sur les bords du Léman, entre un roi en exil, Léopold III de Belgique, et un dessinateur célèbre en dépression (Georges Rémi, plus connu sous le nom d'Hergé). Nous sommes en juillet 1948. La guerre vient de se terminer. Léopold mène une vie princière en Suisse, entre golf et tennis, lac et montagnes. Il a perdu sa première femme, la mythique reine Astrid, dans un accident de voiture au bord du lac des Quatre-Cantons, et attend que la Belgique le rappelle. Hergé, quant à lui, a connu ses premiers succès avec Tintin, le célèbre reporter en pantalons de golf, mais doute toujours des hommes et de son talent. Ils vont se fréquenter pendant un mois, mieux se connaître et s'apprécier. Une véritable amitié naîtra entre les deux Belges en vacances (et en exil).

images-1.jpegDans chacun de ses livres, Roegiers, grand cinéphile, tourne également un film. Nos deux lascars sont les protagonistes d'un long métrage où ils jouent leur propre personnage et qui se tourne à mesure que le roman s'écrit. C'est l'occasion, pour l'auteur, d'inviter sur le plateau tout le gratin d'Hollywood, de Mae West à Ava Garner, de Charlie Chaplin à Laurel et Hardy, de Humphrey Bogart à Marlene Dietrich, avec chaque fois des anecdotes croustillantes ou des révélations surprenantes. Chacun tient un rôle dans le film qui se tourne au bord du Léman. Ce film n'est pas tragique, ni même comique : il s'agit plutôt de la naissance d'une amitié entre deux hommes qui portent en eux tout un peuple de fantômes.

Quand Patrick Roegiers fait son cinéma, le lecteur applaudit et jubile devant tant d'imagination et de virtuosité verbale. 

* Patrick Roegiers, Le Bonheur des Belges, Grasset, 2012.

** Patrick Roegiers, Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur, Grasset, 2018.

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09/01/2018

La fuite du Docteur Mengele (Olivier Guez)

Unknown.jpegPetite ou grande déception ? Je me suis précipité, comme tant d'autres, sur le dernier roman d'Olivier Guez, La Disparition de Josef Mengele*, célébré par une presse unanime et auréolé du Prix Renaudot. Et j'ai été pris, comme les autres, par cette histoire de fuite éperdue d'un criminel de guerre nazi — qu'on appelait l'ange de la mort — qui officia comme médecin dans le camp d'extermination d'Auschwitz. 

S'appuyant sur une documentation impressionnante (5 pages de bibliographie!), Guez reconstitue fidèlement le parcours de cet homme, nazi de la première heure, qui n'a jamais exprimé le moindre doute, ni le moindre remords sur ses agissements monstrueux pendant la Seconde Guerre Mondiale. images.jpegOn le sait: Mengele se livrait à des expériences pour le moins délirantes sur des prisonniers d'Auschwitz (greffes, transfusions, amputations, etc.), en particulier les jumeaux et les handicapés. Tout cela est parfaitement rendu dans le roman d'Olivier Guez (même si l'information n'est pas de première main : il existe déjà des dizaines de biographies du Docteur maudit).

Non. La déception, petite ou grande, vient plutôt du traitement assez plat de cette vie d'éternel fugitif (Mengele n'a jamais été arrêté). Le style, volontairement dépouillé, demeure descriptif et neutre. Les personnages, extrêmement nombreux, ont de la peine à s'incarner et manquent d'épaisseur. Quant au docteur lui-même, on aimerait en savoir plus sur ses motivations, sa folie intérieure. Et cela, malgré le récit un peu scolaire d'Olivier Guez, nous laisse sur notre faim.

* Olivier Guez, La Disparition de Josef Mengele, roman, Grasset, 2017.

30/11/2017

Danse avec la mort (Pierre Béguin)

Unknown-1.jpegAprès deux romans « genevois », aux thèmes universels, Vous ne connaitrez ni le jour ni l'heure (voir ici) et Condamné au bénéfice du doute (Prix Edouard-Rod 2016, voir ici), tous les deux parus chez Bernard Campiche éditeur, Pierre Béguin renoue avec la Colombie, qu'il connaît comme une seconde patrie. Avec son dernier livre, Et le mort se mit à parler*, on replonge dans la magie du carnaval.  Le sujet n'est pas totalement inconnu, puisqu'il a déjà servi de toile de fond à un autre roman de Béguin, publié en 2000 aux éditions de l'Aire, Joselito Carnaval. Mais l'auteur, visiblement, avait envie d'y revenir…

Avec les romans précédents, le fil n'est pas rompu : il s'agit bien, ici aussi, d'une histoire exemplaire, sur fond de mort et d'injustice. Dans une ville colombienne de la côte caraïbe, un indigent échappe par miracle à la mort. 1290181_f.jpg.gifC'est le premier jour du carnaval. Il se traîne jusqu'au poste de police pour raconter son histoire. La machine judiciaire, lentement, se met en marche. Ce qui semble être, à première vue, un fait divers pourrait bien se révéler un grand scandale. Au fil des pages, on suit tous les protagonistes du drame (policiers, procureur, juge d'instruction, camarades d'infortune, etc.) qui, inéluctablement, va vers sa fin tragique, car le pauvre homme, ressuscité comme Lazare, est condamné à mort dès le début…

Aucun doute, ici, sur son innocence, ni sur l'issue fatale qui l'attend : l'individu, surtout s'il est un pauvre cartonero (une sorte de chiffonnier qui ramasse les déchets, mégots, canettes de bière abandonnés dans les rues), est broyé par la société, contre laquelle il ne peut rien. Même sa fuite est impossible : il se trouvera toujours d'autres indigents pour accepter le contrat qu'on mettra sur sa tête. Toutes les strates de la société sont touchées par l'insidieuse gangrène. « Les journalistes sont comme les bouchers, ils ne font que débiter à l'étal de petits morceaux de viande appréciés des mouches. Quant à la mémoire citoyenne, elle s'efface toujours à l'excitation du prochain match de football. (…) Plus rien n'a vraiment le temps de s'inscrire dans les consciences à notre époque, par même le scandale. »

La force de ce livre à l'issue implacable, c'est qu'il se déroule entièrement sur fond de carnaval, de déguisements, d'ivresse et de folie. Les personnages sont entraînés dans une danse macabre où l'excès est la règle, et le mensonge, la vérité. Ce monde sens dessus dessous, qui dure l'espace de quelques jours, est bien, pour Santander Montalvos, le juge chargé d'instruire l'affaire, l'allégorie d'un monde sans garde-fou moral, « où le mercantilisme systématisé, en colonisant l'espace social jusque dans ses ultimes strates, a poussé l'idéologie du profit au plus haut degré du cynisme. Un monde d'anthropophages ! »

Unknown-2.jpegPour coller au plus près de la folie du carnaval, Béguin déploie une écriture baroque riche en images surprenantes, en adjectifs, en couleurs vives et en odeurs diverses (pas toujours agréables !). On pense aux romans de Gabriel Gàrcia Marquez dans lesquels la langue elle-même est une fête où le rire et les larmes sont parfois soulignés à gros traits. Le carnaval permet tous les excès et donne à l'auteur l'occasion de « se lâcher » en jouant avec les masques.

Et le Béguin colombien, qui entraîne le lecteur dans une danse de rire et de mort, vaut bien le Béguin genevois, assistant, impuissant, à la mort de ses parents ou reconstituant, en détails, une affaire judiciaire dont personne n'a encore trouvé le dernier mot !

* Pierre Béguin, Et le mort se mit à parler, roman, Bernard Campiche éditeur, 2017.

29/09/2017

Les Jeunes filles du lac Léman

par Marie Céhère

Passion noire jpeg.jpgSi j’avais été un écrivain, j’aurais aimé avoir les mêmes lectrices que Jean-Michel Olivier. À dire vrai, je rêve vainement d’être unécrivain depuis que j’ai lu les trois tomes des Jeunes Filles de Montherlant.

Jean-Michel Olivier et moi avons au moins un point commun.

Son dernier roman s’appelle Passion Noire*. Quel fléau que les femmes ! Surtout celles qui vous écrivent sur internet et dont on est forcé de chercher la photo sur Google avant de répondre. L’épistolaire n’est plus ce qu’il était. Simon Malet, double de son état, est donc confronté à la cohorte des prétendantes hautes en couleur, et les administre du haut de son cynisme.

Que l’on ne s’y trompe pas. Il n’y a plus, aujourd’hui, la même facilité qu’hier à assumer ce point de vue. « Dans les replis de graisse, au bas du ventre pâle et glabre, ce bout de caoutchouc, qui rétrécit ou qui s’allonge, comme le nez de Pinocchio, selon le désir du moment : tel est, chez l’homme, l’organe de l’émotion. »

C’est dire à quel point, s’agissant de tisser la toile d’araignée toxique de la littérature – donc des émotions – les femmes sont autrement mieux armées.

Nancy Bloom, spécialiste de la question, mais aussi la parisienne (libertine, sinon quoi ?) Diane de Jong et pire encore, la mystique Marie-Ange, font sentir au narrateur écrivain comme la littérature est une comédie vaste et vaine, à double, triple, infinie entente, comme le conformisme est une tyrannie qui aura sa peau, et surtout, comme il est et n’est qu’un homme.

« Le sexe est la ligne de partage, en moi, de toutes les divisions. La marque de naissance que je suis sexionné. Coupé en deux. »

Exploiter ces coupures, éluder les passages obligés, se sentir fragile, parfois, non comme une femmelette, mais comme un écrivain, c’est le pari de Passion Noire. Une idée de la littérature virile reprend ses droits.

* Jean-Michel Olivier, Passion noire, roman, l'Âge d'Homme, 2017.

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29/08/2017

Noir désir

par Pierre Béguin

Passion noire jpeg.jpgII y a quelque chose du conte dans le dernier roman de Jean-Michel Olivier (et pas seulement dans le dernier). Dans cette manière de faire avancer l’action – de la précipiter parfois – sans s’encombrer des motivations psychologiques ou morales des personnages. Ainsi va le conte: Candide, «quoiqu’il ait les mœurs fort douces», en deux lignes et d’un coup d’épée «vous étend (un) Israelite raide mort sur le carreau». Alors qu’il faut à Camus 180 pages pour expliquer cinq coups de feu tirés contre un Arabe sur une plage d’Alger. Ainsi va le roman…

Oui, il y a quelque chose du conte dans Passion noire, mais du conte burlesque, ou plutôt satirique. Si L’Amour nègre nous renvoyait à Voltaire, c’est à Villiers de l’Isle Adam et ses Contes cruels que m’a renvoyé Passion noire. Tant je suis convaincu que si le baron avait vécu la récente histoire du féminisme, il se serait accordé ce droit d’inventaire aussi burlesque que politiquement incorrect. Villiers n’a pas survécu au XIXe siècle mais Jean-Michel Olivier, pour la circonstance, a repris le flambeau. Espérons qu’il survivra à la vindicte féministe. A moins que ces dames militantes aient de l’humour... même si  humour et militantisme relèvent le plus souvent de l’oxymore… 

Drôle, le roman l’est assurément. De quoi s’agit-il? Simon Malet, un écrivain non pas à succès mais connu, ou pour le moins reconnu, vit reclus au bord du lac Léman, à Pully, dans l’ombre de Ramuz. «Seul peut-être mais peinard» aurait chanté Léo Ferré. Les uniques relations qu’il entretient avec les femmes – à l’exception de sa mère surnommée Mégère – s’inscrivent dans les strictes limites du désir. Sauf qu’aujourd’hui – et notre écrivain en mesurera les conséquences –, le désir masculin, souvent, s’apparente à du sexisme, pour ne pas dire à du harcèlement: «Car la police de la pensée (qui a remplacé celle des mœurs) veille au grain et poursuit les langues déliées» précise Simon Malet. Il ne croit pas si bien dire, lui qui, sur le sujet, a la langue un peu trop déliée. Ces dames voudront lui faire payer cher son outrecuidance…

Car en tant qu’écrivain, Simon Malet est entouré de femmes : «En littérature, aujourd’hui, elles sont partout. Ce sont les femmes qui lisent des livres, accueillent les écrivains dans les Salons, les interviewent à la radio ou les invitent sur les plateaux de télévision, elles qui organisent des colloques ou des rencontres, elles qui animent des débats. On n’écrit que pour elles, dirait-on. La littérature est devenue une affaire de femmes». Des femmes redoutables, des intellectuelles pointues, des hystériques, des cinglées, des manipulatrices, toutes gravitent autour de lui et le harcèlent par mails ou par lettres jusqu’à l’hallali… «Elles rêvent de visiter mon âme. Pour y planter leur étendard», s’exclame Simon Malet qui pense naïvement pouvoir leur résister. Il faut admettre qu’il ne s’en tire pas trop mal, nonobstant son excès de confiance. Si bien qu’au deux tiers du roman, le lecteur – je dis bien le lecteur – peut encore croire à la survie du mâle. Il pose alors le livre un instant, ouvre la fenêtre, respire un bon coup et, tout en se demandant s’il va chasser le cerf, sabrer la gueuse ou envahir la Pologne, il se prend à chanter avec vigueur: «Non, non, non, non, Saint Eloi n’est pas mort, Car il bande encore, Car il bande encore!» A la fin, à l’image de Simon Malet, il lui faudra déchanter: le monde – celui dans lequel il vit du moins – appartient aux femmes, et la faiblesse de l’homme – son désir, son noir désir – le désigne à la défaite.

Parmi toutes ces femmes, certaines sont facilement reconnaissables sous leurs pseudonymes: par exemple, Unknown.jpegAnnie Ernaux (à qui va ma grande admiration littéraire), Julia Kristeva, la compagne de Sollers, ou encore Sylvianne Agacinsky, égérie de Jospin et principale inspiratrice du féminisme – option naturaliste – dans les années 90. Pour d’autres, on peut hésiter: telle cette Nancy Bloom, la Chienne de Garde, qui enseigne les études genre dans une université du Michigan où elle réussit, après maintes tentatives, à inviter Simon Malet pour un colloque en compagnie des plus grandes intellectuelles du féminisme. Notre auteur se tirera de ce piège grâce à un heureux hasard. 

Rappelons que le concept du genre, tout droit sorti des universités américaines, et largement influencé par le behaviorisme comme le féminisme façon Beauvoir le fut de l’existentialisme, se substitue à sexe et désigne un fait psychologique par lequel on se sent homme ou femme et l’on adopte les comportements propres à l’une ou à l’autre de ces identités. images.jpegAinsi Nancy Bloom est-elle un avatar de Judith Butler, professeur à Berkeley et grande prêtresse de la littérature genre (lire Trouble dans le genre). Mais la description de ce colloque – qui n’est pas sans rappeler ceux qu’on trouve sous forme parodique dans l’excellent roman de Laurent Binet La septième fonction du langage (ou Qui a tué Roland Barthes?) –  est avant tout l’occasion pour Jean-Michel Olivier de tourner en dérision les excès du gender studies à la sauce américaine, de souligner ses paradoxes, ses contradictions, voire ses absurdités, et de mettre en évidence ses effets désastreux sur l’éducation des enfants soumis strictement à ce concept. Ainsi de la propre fille de Nancy Bloom, la petite fée Morgane, l’adolescente rebelle, avec laquelle Simon Malet s’accordera une fugue aux chutes du Niagara, en même temps qu’une victoire éphémère sur l’aréopage féministe. Avant la chute. Des pages jouissives qui valent à elles seules le détour…

Le roman est assurément drôle, ai-je prétendu. Mais il possède aussi son côté sombre, sa beauté noire. Sa métisse, devrais-je dire, à l’image de la beauté de Ramuz lorsqu’elle s’incarne sur terre: à Evian justement, en face de Pully (et Simon Malet croit stupidement que le lac le protège), il y a Marie-Ange Lacroix, la Mystique, au nom triplement connoté, avec laquelle Simon a la faiblesse d’entretenir une correspondance qu’au fond il ne souhaite pas. Toute la différence est là: pour une femme (et pour Musset), une porte est ouverte ou fermée; pour un homme, elle est toujours entrouverte. André Breton n’avouait-il pas qu’il laissait systématiquement la porte de sa chambre à coucher entrouverte dans l’espoir qu’une belle inconnue pût y entrer. On le comprend, cette porte entrouverte, par laquelle s’introduira Marie-Ange pour clouer Simon sur la croix de sa vengeance, symbolise le désir, ce noir désir consubstantiel à l’homme. Si, dans l’évangile selon Saint Jean, au commencement était le verbe, dans l’évangile selon Saint Simon, au commencement était le désir. Un désir dont l’écriture n’est pour lui qu’une émanation: «L’écriture attire les corps plus encore que les âmes. Dans les mots passent une telle force érotique qu’elle doit finir un jour par s’exprimer charnellement», précise-t-il. A la fin, vaincu par Eros et par une superbe fellation, il écrira à Marie-Ange ces mots de la défaite: «On ne désire pas une femme parce qu’elle est belle. Non. On la juge telle parce qu’on la désire. Le désir est la blessure première. Le mouvement d’un corps vers un autre corps. La fêlure. Freud parlait de pulsion. Je préfère le désir». C’est la vieille blessure! se plaignait Lancelot…

images-1.jpegAinsi le désir précède-t-il la beauté, il la façonne, il la crée. «Un signe de beauté est une joie pour toujours» prétendait Oscar Wilde. Un signe de beauté est une souffrance pour toujours, pourrait lui rétorquer Simon Malet. Car la beauté est malédiction, elle sème le trouble, la discorde chez les hommes, comme dans la Beauté sur la Terre, citée maintes fois en référence dans le roman. Mais cette beauté, chez Ramuz, même lorsqu’elle s’incarne sous les traits d’une jeune cubaine, reste évanescente, idéale, hors de toute possession. Marie-Ange Lacroix, elle, se donne entièrement… pour un instant, le temps de crucifier Simon sur l’autel du désir, et de lui faire «perdre la tête». Pour ancrer cette thématique dans l’Universel, Jean-Michel Olivier fait citer la Bible à son personnage. C’est là, dans cette référence, que se situe le véritable sens du roman: «C’est l’histoire de Salomé, fille d’Hérodiade et belle-fille d’Antipas. Pour l’anniversaire de son parâtre, Salomé invente la fameuse danse des sept voiles. Au son de la musique, elle se dépouille, un à un, de ses voiles qui la protègent. C’est peu dire qu’Antipas est séduit: il tombe raide dingue de sa belle-fille! Il est prêt à tout lui donner: son argent, son royaume, son pouvoir. Mais Salomé veut autre chose: la tête de Jean-Baptiste, qu’Antipas a emprisonné, car il a osé critiquer son mariage. En acceptant de tuer Jean-Baptiste, le Tétrarque sait qu’il signe son arrêt de mort…» Pas de désir sans voiles! Ainsi la beauté s’avance-t-elle toujours masquée. Comme Marie-Ange Salomé dansant devant Simon Antipas…

Avec Passion noire, Jean-Michel Olivier signe l’un de ses meilleurs livres. A l’image du grand Saint Eloi, l’écrivain en lui n’est pas mort. On  s’en réjouit…

 

Jean-Michel Olivier, Passion noire, Edition l’Age d’Homme, Lausanne, 2017

25/08/2017

Une Passion noire

par Jean-François Duval

Passion noire jpeg.jpgUne Passion noire. C’est par cette expression que, d’entrée de jeu, le narrateur du nouveau roman de Jean-Michel Olivier paru à l’Age d’homme désigne ce qui donne un sens à sa vie : l’écriture, la littérature. Il a 35 ans, lit Michel Leiris (fameux auteurs de L’Age d’homme…). De sa mère qu’il surnomme Mégère (Kerouac appelait la sienne Mémère), il a les yeux verts et l’on ne sait de qui il tient son long nez sinon peut-être de Pinocchio, car tous deux jouissent du même merveilleux privilège de faire de l’affabulation leur terrain de jeu favori. Un domaine où l’on se régale jours et nuits (comme dans cet autre roman d’Olivier, Nuit blanche, 2001) de quantité de mots et de phrases d’une précise et limpide exactitude. Mots dont le narrateur avoue se nourrir avec une belle et exigeante fringale. 

En cela le narrateur de Passion noire, qui se nomme Simon Malet, se révèle à l’évidence l’un des avatars de Jean-Michel Olivier lui-même, qui nous a déjà donné de bien beaux romans, depuis La mémoire engloutie (Mercure de France, 1990) jusqu’à L’Amour nègre, prix Interallié 2010. 

Jolie trajectoire pour un auteur romand dont, il faut y insister, l’écriture apparaît certainement comme l’une des plus fluides en Suisse romande, tant l’auteur semble faire preuve d’une déconcertante aisance et facilité (par opposition à la pesante lourdeur qu’on trouve chez tant d’autres). De Jean-Michel Olivier le lecteur a souvent l’envie de dire : cet écrivain-là écrit comme il respire. 

Le narrateur cependant ne l’ignore pas : attention aux passions noires, elles sont vénéneuses ! D’autant plus quand il s’agit de littérature, tant la part de l’écrivain en ce bas monde – aujourd’hui plus que jamais – est devenue maudite. Qui s’y frotte s’y pique. Même si ses livres ne sont pas sans remporter quelque succès, le narrateur de Passion noire pourrait bien l’apprendre à ses dépens (n’y aura-t-il pas un retournement final ?). Il a son lectorat, un nom, des fidèles (surtout féminines) qui le suivent, une certaine reconnaissance. En dehors du temps qu’il peut consacrer au roman qu’il a en chantier, il lui faut naturellement nourrir son public de bien d’autres façons que par son seul talent d’écriture, c’est-à-dire satisfaire et répondre aux sollicitations et obligations qui sont celles de tout écrivain d’aujourd’hui. Il est invité à des colloques, en Europe, en Afrique, aux Amériques où il croise et retrouve ses pairs, soumis au même diktat. Il faut le savoir : les aventures et les tribulations d’un écrivain au XXIe siècle ne le cèdent souvent en rien à celles d’un Chinois en Chine. 

C’est un secret de polichinelle : les événements littéraires – salons, rencontres, lectures, séances de dédicaces, etc – sont aujourd’hui devenus d’une importance capitale pour tout auteur qui souhaite percer et acquérir une certaine visibilité aux yeux du public. Unknown-1.jpegC’est d’ailleurs sans doute pourquoi plusieurs romanciers d’aujourd’hui se sont emparés de cette problématique pour en faire la thématique même de leurs ouvrages, en l’abordant d’un regard résolument critique (on pense par exemple au roman de François Bégaudeau, La Politesse, Verticales, 2015, qui serait à placer sur le même rayon que Passion noire). 

Dans Passion noire, Simon Malet joue le jeu tout en en ayant parfaitement conscience : il semble bien que désormais le public ne sache plus vraiment jouir d’un livre à moins qu’il ne soit implicitement convenu qu’on puisse mettre un visage sur le nom de son auteur, le regarder à la télévision, le rencontrer, lui dire son admiration, souligner les points communs qu’on entretient certainement avec lui (« Ah, vous exprimez magnifiquement ce que je ressens ! »). 

Voilà : la littérature tient désormais, pour le lecteur, dans un exercice d’admiration perpétuel, comme si d’ « admirer » l’amenait lui-même à se sentir davantage exister, à la façon d’un reflet, comme dans un miroir. Conséquence pour l’auteur : il est bien malgré lui amené à devenir l’INTERLOCUTEUR VIRTUEL de ses lecteurs et surtout lectrices, non pas en tant qu’écrivain mais en tant que personne. C’est-à-dire qu’on exige de lui qu’il jaillisse en lieu et place de son œuvre elle-même ! Si l’œuvre est lue, ce n’est que dans la mesure où elle offre un miroir dans lequel la lectrice (puisque le lectorat est essentiellement féminin) pourra se découvrir si belle, si belle… et mieux se révéler à elle-même. Si bien que le malentendu est le plus souvent complet : au contact de ses lectrices et pourvu qu’il n’ait pas écrit un simple roman à l’intrigue purement policière, tout auteur d’aujourd’hui s’aperçoit après trois phrases échangées que celles-ci n’ont pas lu, pas compris le livre qu’il a cru écrire… 

Tout cela, le narrateur de Passion noire l’a très vite appris. Il s’y est fait, tous les auteurs s’y font. Il reçoit quantité de lettres de lectrices, ne répond qu’à quelques-unes, le plus souvent excédé, car il y a de la furie chez certaines admiratrices (chers amis écrivains, vous le savez comme moi). Unknown-2.jpegIl a compris ce dont témoignent des siècles d’histoire littéraire, depuis le roman courtois de Chrétien de Troyes jusqu’à Femmes de Sollers ou Cinquante nuances de Grey : ce sont les femmes qui lisent (les hommes ont autre chose à faire, comme de regarder un match de foot ou siroter une bière). 

Mais au fond, si l’on passe sur les épopées homériques et les chansons de geste médiévales, la littérature a-t-elle jamais été faite pour le genre masculin ? Répétons-le : tout auteur qui pratique les salons du livre d’aujourd’hui le vérifie de manière objective et chiffrée : les femmes composent le 95% des gens qui s’arrêtent devant les stands, réclament des dédicaces, taillent une bavette avec l’auteur. Oui, l’écrivain qui ne veut pas mourir idiot doit écrire pour les femmes. 

Disons-le par parenthèse : c’est à quoi ont dû se résigner non sans consternation d’illustres auteurs du passé comme Chateaubriand, Vigny, Balzac… Les uns et les autres ont dit leur accablement, leur malheur, leur honte même d’avoir déchu à ce point, en tant que « grands hommes », d’en être réduit à se servir de la plume plutôt que de l’épée. Flaubert est lâchement allé jusqu’à déclarer « Madame Bovary, c’est moi ». Même le barde d’Astérix, une sorte de sentimental et larmoyant Lamartine avant l’heure, témoigne à quel point l’activité littéraire, dès le départ, a pu passer comme ridicule et féminine en regard des exploits du tout puissant Obélix et du tout aussi viril et énergique petit Gaulois. 

D’où l’une des premières leçons à tirer de Passion noire : il faut être bien courageux, avoir les couilles bien accrochées, au jour d’aujourd’hui, pour écrire encore des romans et croire encore que la littérature, comme au temps d’Homère et des grandes épopées, puisse avoir quelque semblant de virilité (je ne suis pas loin de penser que c’est pour cette raison-là que les nouveaux auteurs tendent à privilégier la veine du roman policier – le sang, le crime, les armes « font » virils et guerriers). 

On l’a dit, le narrateur de Passion noire a pleine conscience de cette horrible fatalité. En dehors de sa mère, il est tout spécialement poursuivi par une universitaire américaine et – c’est littéralement le plus lourd de son calvaire – par une Marie-Ange Lacroix qui s’évertue à le persuader qu’on n’a jamais vu plus belles âmes sœurs que les leurs, que lui et elle sont absolument faits l’un pour l’autre, etc. Marie-Ange Lacroix, de lettre en lettre, exige de Simon Malet qu’il se rende enfin à cette évidence. 

Avec ce décapant Passion noire, notre auteur poursuit dans une veine qui était déjà, au moins partiellement, celle de La Mémoire engloutie en 1990 : Unknown-3.jpegla satire, et tout particulièrement la satire sociale est omniprésente sous la plume de Jean-Michel Olivier. Et c’est alors du côté de Voltaire et de ses contes qu’il faudrait peut-être aller chercher des références (qui sait si l’auteur de Candide et de Zadig ne se serait pas emparé avec une même jubilation de la thématique qui a valu à J.-M. Olivier le prix Interallié pour L’Amour nègre ?) 

Passion noire ne s’arrête cependant pas à la satire sociale, la critique va au-delà, elle est plus générale, touche plus profondément à nos représentations de la réalité. On pourrait avancer que J.-M. Olivier rejoint Guy Debord qui, dès les années 1960, avait dénoncé la « société du spectacle » vers laquelle nous avancions à grands pas, et dont la comédie littéraire d’aujourd’hui participe pleinement (au lieu de répondre à sa vocation critique). Unknown-4.jpegEn fait, à cet égard, Passion noire franchit un nouveau seuil : plutôt que de dénoncer la société du spectacle comme Debord, ce roman-là, et voilà qui est littérairement très efficace, nous propose LE SPECTACLE LUI-MEME DE LA SOCIETE DU SPECTACLE. En quoi Jean-Michel Olivier, avec une belle persévérance et cohérence, poursuit dans la même veine que dans son avant-dernier roman, Après l’orgie (tout juste sorti en Livre de poche), titre légitimement inspiré de Baudrillard et de ses réflexions aiguisées sur les pouvoirs de la simulation. 

«Miroir, mon beau miroir, dis-moi…»

21/08/2017

Des Jeunes Filles à Passion noire

par Daniel Fattore

Passion noire jpeg.jpgIl est impossible de ne pas penser à la splendide tétralogie des "Jeunes filles" d'Henry de Montherlant en lisant, avec bonheur, "Passion noire". Le dernier opus de l'écrivain romand Jean-Michel Olivier, "Passion noire", met en effet en scène l'alter ego suisse et contemporain de Pierre Costals: il s'agit de Simon Malet, écrivain à succès, aux prises avec la sollicitude d'une nuée de femmes animées des meilleures intentions du monde... mais qui l'agacent prodigieusement. "Pas besoin de gril: l'enfer c'est les femmes", voudrait-on dire de Simon Malet, en paraphrasant Jean-Paul Sartre...
 
D'une manière générale, l'auteur, prix Interallié 2010 pour "L'amour nègre", dessine avec Simon Malet le portrait d'un écrivain blasé, misanthrope reclus considérant le monde avec une distance ironique et volontiers grinçante. Tout semble le déranger! Pourtant, nolens volens, il accepte les sollicitations. Ce qui lui permet d'exercer son regard distant sur son entourage. Et de se montrer tel qu'il est: un écrivain classique, valeur sûre et garantie de grand succès, passionné par son art littéraire - sa "passion noire", pour rappeler le titre (qui revêt aussi un autre sens, que je ne dévoilerai pas ici). Attachant, agaçant, Simon Malet? Au lecteur de juger. 
 
Un lecteur qui est confronté, avec "Passion noire", à un jeu de masques virtuose. Il est naturellement judicieux de se demander si Simon Malet, pour commencer par lui, n'adopte pas volontairement une posture faite de ricanements pour masquer ses propres fissures. En face, le ballet des personnages féminins a aussi quelque chose d'un bal masqué, entre une correspondante qui ne se dévoile pas tout à fait, tout en partageant une intimité faite de sentiments exprimés avec mièvrerie, une amie parisienne qui tient son rôle mondain et une professeure d'études genre américaine particulièrement dogmatique. Cela, sans oublier le couple russe dont la femme vient faire le ménage chez Simon Malet: ce n'est qu'en fin de roman qu'on saura qui est cette énergique fanatique de Vladimir Poutine... et surtout, qui est son époux. Enfin, quelque part, il est question de burqas... ne sont-ce pas des masques, aussi? A contrario, il y a même un chat qui se balade, pissant là où il le veut, et surtout sur certains livres: l'auteur présente cet acte trivial comme l'expression sans masque (pour une fois - l'animal ne se cache pas!) des aversions prêtées au félidé.
 
Il y a un jeu de masques dans la manière de montrer les personnages, par ailleurs, à géométrie variable - et du coup, la forme rejoint le fond. En effet, plusieurs personnalités issues du monde réel hantent "Passion noire". Elles sont nommées de façons diverses. Certaines sont présentées sous leur nom réel (Maylis de Kerangal, pour n'en nommer qu'une), d'autres ont un pseudonyme plus ou moins transparent (belle trouvaille que cette Théa Succube, qui pourrait être Marcela Iacub!), par une caractéristique (un sociologue à l'accent suisse allemand, serait-ce Jean Ziegler?), voire moins encore: dans sa galerie de personnages, l'auteur utilise tout l'éventail possible des travestissements. D'ailleurs, qui sait si l'amant de la mère de Simon Malet n'est pas Dominique Strauss-Kahn? Pour le lecteur, c'est un régal que de jouer à démasquer ces personnages secondaires. Et de faire faux, peut-être, mais ce n'est pas si grave.
 
"Passion noire" est l'occasion de dessiner une belle satire des travers de notre société moderne et de certaines de ses "grandes têtes molles", pour reprendre une expression que l'auteur affectionne. J'ai déjà évoqué  les dérives du "Gender" à l'américaine: à travers le personnage d'une enseignante particulièrement rigide, l'écrivain illustre, jusqu'à la caricature, les errements de cette approche qui ne s'interdit pas le grand écart entre la théorie et la pratique. Il y a aussi les connivences entre intellectuels médiatiques, brocardées dans la scène farcesque et bavarde d'un dîner de têtes, moment mondain s'il en est, organisé dans un hôtel particulier parisien. 
 
On pourrait encore discuter de la solitude foncière de Simon Malet, cet écrivain pourtant fort entouré, jusqu'à un certain point. Ou de ce lac Léman infranchissable, image d'un amour impossible qui permet à l'auteur de dévoiler la personnalité finalement pathétique de l'écrivain qu'il met en scène: en recourant au procédé de la transcription de lettres, l'écrivain emprunte ici - toujours, toujours - aux "Jeunes filles".  Ces lettres s'intègrent à un tout rythmé, rapide, où le lecteur familier de Jean-Michel Olivier retrouvera, sur un ton peut-être un peu plus désabusé, la verve ironique de "La Vie Mécène". Ce qui est un pur bonheur.
 
Jean-Michel Olivier, Passion noire, Lausanne, L'Age d'Homme, 2017.

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28/06/2017

Passion noire, mon nouveau roman

Encore quelques jours de patience… 

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30/05/2017

Un roman noir et bien tassé (Jean-François Fournier)

Unknown-1.jpegJean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur, a dirigé la rédaction du Nouvelliste et est aujourd'hui délégué culturel de la Commune de Savièse. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

En cela, il ressemble beaucoup à Scott F. Battle, le héros de son dernier livre, sobrement intitulé Le Chien*. Disons tout de suite : c'est un des plus grands livres de ce début d'année, fort comme un pur malt, noir comme un expresso bien tassé. 

Unknown-2.jpegQui est le Chien ? Le rédacteur en chef d'un quotidien américain (le Post ?), qui a beaucoup roulé sa bosse, connaît tout ce qu'il faut savoir (et ne pas publier) sur le monde politique, a consacré sa vie à défendre une certaine idée du journalisme. Malgré sa carrière brillante, le Chien est un être fracassé. Sa femme et deux de ses enfants sont morts dans un accident de la route (là même où Edward Kennedy a laissé mourir sa secrétaire, noyée dans sa voiture). Le troisième enfant est condamné par la maladie. N'ayant plus rien à perdre, le Chien va jouer son va-tout et se lancer dans une quête éperdue  à travers l'Amérique pour retrouver son père, tout d'abord, puis revoir son fils malade qui lui a été arraché. Le roman de Fournier tourne alors au road-movie. Un récit haletant, violent, désespéré. Cet homme qui a tout perdu s'accroche au mince espoir de revoir son père, qui s'avère bientôt être une sorte de psychopathe, qui aime à découper l'oreille gauche des cambrioleurs qui s'aventurent chez lui ! 

Dans sa quête, le Chien est accompagné par Kerry, une femme rencontrée dans un diner, personnage mystérieux et sensuel. Tout au long de ces pages sombres et pleines de poison, on sent que le Chien joue sa vie à quitte ou double. Sa quête n'est pas accessoire, ni superficielle. Il y va de sa vie. Et Fournier, d'une plume admirable, excelle à rendre cette violence essentielle (la violence qui habite tout être désespéré). Violence des relations humaines, des sentiments, des drames qui s'abattent sur Scott F. Battle. On sent, bien sûr, chez Fournier, l'influence des grands romanciers américains : Jim Thompson, Fitzgerald, Joyce Carol Oates, Jim Harrison. Il en a le souffle et la verve. Son roman noir nous accompagne longtemps après que nous avons tourné la dernière page.

* Jean-François Fournier, Le Chien, éditions Xénia, 2017.

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29/05/2017

Deux personnages en quête de sens (Antoine Jaquier)

images.jpegOn met un peu de temps à entrer dans le dernier roman d'Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue*, qui oscille entre le roman noir et le portrait d'une génération passablement paumée. À quoi cela tient-il ? À l'intrigue, d'abord, qui ne démarre vraiment qu'après la page 50. Aux deux personnages principaux, ensuite, Tom et Mélodie, qui assument à tour de rôle le fil de la narration (une bonne idée). Archétypes de la « génération Y » (nés entre 1980 et 1999), Mélodie tient un blog sur la mode et Tom est photographie. Ils vivent les deux à Lausanne et passent leur temps à se tromper, se disputer ou se séparer. Tom a le démon du jeu et Mélodie une soif de reconnaissance qui va la mener logiquement à Paris où elle pénétrera enfin ce milieu de la mode qui la fascine.
Comme dans les meilleurs romans noirs, Tom poursuivra sa chute, inexorable, tout au long du récit, en s'accrochant tantôt à Mélodie, tantôt à Dardana, une belle (et vierge, paraît-il) marchande d'amour albanaise qui le plaquera à son tour. 

Le troisième livre de Jaquier ne manque ni de punch, ni de rebondissements, souvent inattendus. images-1.jpegOn pense à bien sûr à son maître en écriture Philippe Djian (photo de droite), qui préfère la vitesse à l'approfondissement des personnages et des situations, la musique de la langue aux descriptions balzaciennes. Chez Jaquier aussi, tout va vite. On aimerait que Tom ait plus de bouteille, que Mélodie ait plus de chair et de lucidité. L'un et l'autre semblent entraînés dans un tourbillon d'événements qu'ils sont bien incapables de contrôler.

Unknown.jpegPourtant, Jaquier frappe juste : les deux personnages principaux appartiennent bien à cette génération du marketing, du culte de l'apparence (la mode et la photo), des jeux video, des Pokemons (et du Club Dorothée). Génération d'enfants gâtés qui peinent à trouver leur place dans une société de plus en plus cruelle. Il accompagne ses deux héros dans leur quête d'identité (et de sens). Il les décrit avec la patience et le regard critique d'un entomologiste. Même si Légère et court-vêtue n'a pas la force (bouleversante) de son premier roman, Ils sont tous morts**, il vaut la peine de s'y plonger pour mieux connaître cette génération qui semble avoir toutes les cartes en main, mais ne sait pas comment les jouer.

* Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue, roman, éditions de la Grande Ourse, 2017-

** Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, Poche Suisse, l'Âge d'Homme.

26/04/2017

Écrire dans le chaos du monde (Jon Monnard)

Unknown-1.jpegLe titre, bien sûr, inspiré par The Great Gatsby de Fitzgerald, est impossible à retenir (Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique*). Le roman est un peu foutraque : les personnages apparaissent, puis disparaissent, alors qu'on aimerait les voir approfondis ; dans le récit, le narrateur prend beaucoup de place — et parfois trop ! ; il n'y a pas vraiment de progression dramatique dans l'intrigue, etc.

Mais, dans le premier roman de Jon Monnard, il y a mieux que ça : un vrai désir d'écrire, un besoin forcené de raconter sa vie pour essayer de la comprendre et de mettre un peu d'ordre dans le chaos du monde. Unknown.jpegEn cela, Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique est un livre prometteur. Plus qu'une intrigue ordonnée ou une auto-fiction, il propose des images, des scènes souvent paroxystiques, des personnages hauts en couleur. C'est un roman jeté, craché sur le papier avec la fougue et l'impatience d'un jeune homme de 27 ans, qui a été libraire et a étudié à Polycom..

Malgré ses défauts de jeunesse, cette rage de dire à tout prix ce qui vous possède, il vaut la peine de suivre Jon Monnard, dans ses doutes et ses excès, et d'attendre avec impatience son prochain livre.

* Jon Monnard, Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique, roman, l'Âge d'Homme, 2017.

16/03/2017

Dans la lumière grecque (Philippe Sollers)

images.jpegLes puristes diront : ce n'est pas un roman. Il n'y a pas de personnages, pas d'intrigue, pas de début, pas de fin. Ils auront raison. Mais, bien sûr, ils seront passés à côté du livre, sans entrer dans son jeu, ni en saisir l'enjeu. 

Comme tous les « romans » de Philippe Sollers, La Beauté* commence par une invitation au voyage. Le narrateur (dont on ne connaîtra ni l'âge, ni le nom) retrouve Lisa, une jeune pianiste grecque, sur une île d'Égine, au sud-ouest d'Athènes. Débute alors un voyage dans le temps et l'espace. On sait que pour les écrivains la mort n'existe pas. Bien vite, autour du couple d'amoureux, c'est la ronde des fantômes. Les déesses et les dieux de la mythologie s'invitent dans leur voyage, avec leurs aventures très peu politiquement correctes. La belle lumière grecque aimantent d'autres fantômes : le philosophe Martin Heidegger, puis le poète Hölderlin. Unknown-2.jpegCelui-ci permet à l'écrivain de faire le lien avec sa ville natale, Bordeaux, où le poète allemand a séjourné, avant sa lente plongée dans la folie.

Autres temps, autre ville, mais même lumière. 

Unknown-1.jpegOn suit les pérégrinations de ce couple amoureux qui se sépare pour mieux se retrouver, parcourt le monde, se donne rendez-vous dans les endroits les plus improbables. L'amour, ici, vibre au rythme de la musique, forme souveraine de la beauté. On croise Anton Webern juste avant que le compositeur viennois, sorti sur sa terrasse pour fumer un cigare, ne soit abattu par un soldat américain. Tragique méprise ! On croise aussi Bach, bien sûr, autre héraut de la beauté.

La beauté traverse toutes les époques : c'est pourquoi nous sommes toujours bouleversés, aujourd'hui, par un tableau de Carpaccio, un poème de Hölderlin ou un roman de Joyce, les Variations Goldberg de Bach ou les lieder de Webern. Le temps n'a pas d'emprise sur elle. La beauté est souveraine et nous parle toujours, dans une langue que Sollers transcrit au plus près de ses vibrations musicales. Sans véritable commencement, ni vraie fin, ce roman se déploie  comme une fugue avec ses diverses variations (le plaisir, la terreur, l'érotisme, etc.) Certes, l'épilogue fait défaut, répèteront les puristes. Mais tout le livre baigne dans une lumière à la fois douce et fraîche qui imprègne longtemps le lecteur.

* Philippe Sollers, La Beauté, roman, Gallimard, 2017.

06/03/2017

Un père reste un père (Alain Bagnoud)

images.jpegC'est un roman dense et complexe, qui revisite les années 70, mais aussi notre époque, que nous donne Alain Bagnoud avec Rebelle*, son quatorzième livre.

Tout commence, ici, dans un bistrot valaisan, où le nouveau venu (Jérôme Saint-Fleur, un journaliste à la dérive) est tout de suite intégré à la communauté bruyante, joyeuse et avinée des piliers de bar. C'est en sortant du bistrot, la tête levée vers la Grande Ourse, sa bonne étoile, que Jérôme va tomber sur Bob Marques, un guitariste de blues, qui était son idole, autrefois. Cette rencontre — à la fois retrouvailles avec sa jeunesse perdue et besoin de reconnaissance — va bouleverser sa vie dans les mois qui vont suivre.

Unknown.jpegLe roman de Bagnoud est construit sur une série de rencontres et d'interrogations. Autour de cette ancienne gloire du blues gravitent deux femmes, Marylou et Carole. Tandis que la première ne quitte pas Marques d'un pas, la seconde aime les marches en montagne et fréquente assidûment une secte (qui fait penser, bien sûr, à l'Ordre du Temple Solaire). Jérôme est invité à jouer de la guitare avec Marques. Le résultat est concluant. Une tournée est organisée. Jérôme est parvenu à se faire reconnaître de son idole, ancienne figure paternelle. 

Et désormais le roman de Bagnoud touche à son centre névralgique : la recherche du père. En bon journaliste, Jérôme va poursuivre son enquête sur le terrain. Il ne va pas tarder à retrouver deux anciens compagnons de sa mère : Joseph Dalin et Frank Rivet. Le premier, après avoir été prof, est écrivain et le second est un politicien en vue qui semble avoir renié les idéaux de sa jeunesse. L'un et l'autre pourraient être le père que Jérôme n'a pas connu…

Cette enquête, on le voit, qui est une quête des origines, tourne entièrement autour d'un personnage mystérieux : Luce, la rebelle indomptable, qui voulait un changement de vie total. « Des fleurs, de l'herbe et de la musique. » Luce est la mère de Jérôme et vit à l'écart du monde. images-1.jpegDevenue artisane, elle a coupé les ponts avec son passé contestataire — et ses anciens amants. Jérôme l'oblige à remuer les braises, à s'expliquer, à révéler les secrets qu'elle garde jalousement. On revisite ainsi les belles années du Flower Power, la liberté, les utopies. Même si le mouvement a été rattrapé par la réalité du monde de l'argent (le libéralisme, la globalisation), les rêves qu'il a semés ne sont pas totalement oubliés.

Roman dense et complexe, qui se passe presque entièrement en Valais (avec quelques incursions à Genève !) et brosse une galerie impressionnante de personnages, Rebelle poursuit une quête de vérité qui est d'abord une interrogation des origines : si la mère est unique et prend beaucoup de place, les pères (imaginaires) sont nombreux et se bousculent même au portillon (Marques, Dalin, Ravet, Kapoff) ! On laissera au lecteur le soin de découvrir le fin mot de l'affaire…

Ce qui est sûr, avec Alain Bagnoud, c'est que l'affaire est loin d'être classée !

* Alain Bagnoud, Rebelle, roman, éditions de l'Aire, 2017.