19/12/2016

À lire et à offrir : L'Âge de l'héroïne, Quentin Mouron !

Unknown-1.jpegQuentin Mouron est un écrivain qui ne manque pas de souffle. Nous l'avions remarqué avec son premier livre, Au point d'effusion des égouts*, son meilleur livre, un road trip à travers les Etats-Unis à la fois haletant et surprenant, publié par l'excellent Olivier Morattel. Depuis, il y a eu trois autres livres, moins percutants, mais où le souffle de Mouron était encore présent. 
Dans son dernier roman, L'Âge de l'héroïne**, tout commence en fanfare. Dans le premier chapitre, qui se passe à Vienne, une libraire haute en couleur et spécialiste en livres anciens, se fait sodomiser (!), puis assassiner sauvagement. Unknown.jpegLe décor du polar est planté. Et le lecteur est impatient d'en savoir plus sur cette curieuse libraire, sur les bibliophiles qui fréquentent sa librairie et sur les mobiles de son assassin. L'enquête peut commencer…

C'est alors, étrangement, que l'on se retrouve en Amérique, dans une atmosphère glauque et marginale à souhait, où l'on boit (de la Budweiser), où l'on suiffe (de la coke) et où l'on joue du flingue. C'est le monde des dealers. Pourquoi pas ? Sinon que les nouveaux protagonistes du roman n'ont aucune consistance (Leah, pourtant, avait un fort potentiel), que l'intrigue est cousue de fil blanc et que l'on oublie totalement le crime commis dans le deuxième chapitre (et cette singulière libraire)…

Tout à coup, le soufflé retombe. Et c'est dommage, bien sûr. Car Mouron a une « patte », du style, des citations bien senties. Mais on dirait que son roman, soudain, ne l'intéresse plus. Ou plutôt qu'il n'y croit plus. Il l'avoue d'ailleurs lui-même : « Je sens en moi la farce s'insinuer à mesure que ma parole se vide. » On n'est plus dans le roman (ou le polar), mais dans une parodie de roman (ou de pseudo-polar). Bref, on sort de cette lecture un peu déçu et irrité. Déçu parce que le livre ne tient pas ses promesses. Et irrité parce que Mouron, qui est un écrivain prometteur, se contente ici du service minimum.

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2011.

** Quenton Mouron, L'Âge de l'héroïne, La Grande Ourse, Paris, 2016.

15/12/2016

A lire et à offrir : Les Ordres de grandeur (Julien Sansonnens)

julien sansonnens,les ordres de grandeur,éditions de l'air,littérature romande,polarLe polar est à la mode — même en Suisse romande ! Après les grands polars américains (Ellroy, Coben, Connelly), la vague des polars scandinaves (Stieg Larsson, l'extraordinaire Henning Mankel, photo), voici venir les polars romands. On range dans cette catégorie toute sorte de romans (romans noirs, romans policiers) qui n'ont souvent rien à voir avec les polars américains ou scandinaves et qui — osons le dire — ne leur arrivent pas à la cheville.

images-2.jpegCe n'est pas le cas du deuxième livre de Julien Sansonnens, un auteur qui, comme il aime à le dire, « a un nom fribourgeois, est né à Neuchâtel, va être député vaudois et travaille en Valais ». Avec Les Ordres de grandeur*, Sansonnens nous donne un roman à la fois ambitieux et parfaitement construit, qui nous balade aux quatre coins de la Suisse romande.

Roman choral, Les Ordres de grandeur fait se croiser plusieurs personnages dont les destins se nouent, au fil des pages, dans une toile savamment tissée. Au centre du livre, Alexis Roch, un journaliste charismatique qui présente le Journal de 20 Heures sur une chaîne privée genevoise. On assiste d'abord à son irrésistible ascension, grâce à sa verve, son talent de communicateur, son entregent aussi, puis à sa chute, programmée dès le début, mais surprenante et bienvenue. images-3.jpegAutour de lui, gravitent des amis d'enfance, comme Michel Fouroux, un spin doctor (Marco Camino, clin d'œil à Marc Comina !), une beurette au destin malheureux, quelques politiciens véreux (dont un certain Schumacher, célèbre pour son catogan!) et bien sûr quelques inspecteurs de police.

Car le roman de Sansonnens a l'allure d'un polar : il commence par une (atroce) scène de viol, puis se déroule comme une enquête policière. Mais l'enquête, ici, n'est qu'un prétexte pour brosser le tableau d'une société obnubilée par le paraître, la réussite sociale, l'appât du fric et les petits arrangements entre copains. Même s'il force parfois le trait (c'est le côté jubilatoire du livre, quand l'auteur n'hésite pas à se lâcher!), Sansonnens démonte les rouages d'un univers politico-médiatique qui repose essentiellement sur de sales petits (et grands) secrets. Sans tomber dans la caricature, il sonde aussi le cœur de ses personnages avec intelligence et empathie — je dirais même une générosité et un humour assez rares dans la littérature romande (qui est souvent minimaliste et manifeste un humour involontaire).

Bref, un roman riche et vivant qui tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière ligne.

* Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur, éditions de l'Aire, 2016.