philippe sollers

  • Embarquement immédiat ! (Philippe Sollers)

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    images.jpegSon roman précédent, Centre*, procédait par cercles concentriques, en recherchant sans cesse son point d'appui, son point de fuite ou de rupture, pour toucher l'essentiel : le cœur absolu des choses. On y croisait des visages familiers : Copernic, Freud, mais aussi Dante et Shakespeare (déjà!) et l'inoubliable Comte de Lautréamont, auteur mystérieux des Chants de Maldoror.

    Tout commence, ici, dans Le Nouveau**, par le vol un peu fou d'une mouette, une mouette rieuse, qui fait mine d'attaquer le narrateur qui rêve sur une plage de l'Atlantique. Aucune agressivité, juste un signal. Sollers, qui s'y connaît en écritures, y voit tout de suite un message, sans doute venu de la nuit des temps : une mouette, la plage, une barque échouée au fond du jardin, qui servait à rejoindre le bateau que Louis, l'arrière-grand-père, avait baptisé La Nouveau.

    Il n'en faut pas davantage pour embarquer avec lui dans ce roman qu'on pourrait dire familial, car les personnages sont tous issus de la famille Sollers.

    Unknown.pngIl y a Henri, le navigateur, et sa femme Edna, l'Irlandaise. Il y a aussi Louis, l'escrimeur, et Lena, la magicienne. C'est le point de départ — le carré magique — du nouveau roman de Philippe Sollers : une interrogation sur le passage, la transmission, la fuite du temps qui s'ingénie à tourner sur lui-même, à revenir en arrière, mais demeure aspiré sans cesse par le nouveau. Pour Henri, ce sont les voyages au long cours, la navigation autour du monde, mais aussi la rencontre avec l'étrangère, Edna, qui deviendra sa femme. Pour Louis, c'est la passion du jeu et de l'escrime, de la lecture et du silence.

    Est-ce pour cela, et à cause d'eux, que le narrateur ressent depuis toujours le besoin d'embarquer pour de nouveaux rivages, de déchiffrer de nouveaux signes, d'aimer l'escrime et les bateaux ? « Sur la scène invisible du Nouveau, tout s'éclaire, tout s'explique. La mort elle-même devient amoureuse de la parole qu'elle porte. »

    Comme toujours, on navigue en joyeuse compagnie. Ici, Shakespeare nous accompagne dans les tempêtes comme dans les calmes plats. Sollers revisite son théâtre et sa vie, à commencer par sa mère, Mary, qui eut neuf enfants, et par son père, aux abonnés absents, à une époque où « le Nom du Père était roi, on priait constamment pour lui, on rêvait de le tuer, il devenait fou sur la scène. » William le sent, le sait, il va le dire dans son théâtre. 

    Des Sonnets érotiques à La Nuit des Rois, en passant par Hamlet et Othello, William n'aura de cesse de brasser le désir, de le tordre, de le défigurer. « Je suis mon désir, je veux mon désir, le désir me veut, tous les désirs me veulent. J'ai la volonté de mon désir, vous serez forcés de m'aimer puisque mon nom est désir (WILL I AM). Dans la corruption générale et même si je pourris, anonyme, dans une tombe. »

    philippe sollers,roman,le nouveau,négation,dieu,escrime,gallimardDans un va-et-vient constant entre le réel et l'imaginaire, les épisodes biographiques et les éclairages littéraires, Sollers traque à sa manière le « dieu nouveau ». Celui que chaque époque se donne, le dieu jaloux qui demande un sacrifice absolu. « Le dieu nouveau ne dit jamais « nous », ne s'adresse à aucune communauté particulière, ne parle pas de sauver le monde ou l'humanité. Comme c'est un dieu extrême, il choisit uniquement des singularités. Celles-ci sont aussi différentes que possible, si elles se rencontraient, elles n'auraient rien à se dire. L'extrême de X n'est pas celui de Y, et encore moins celui de G ou de Z. »

    On croise encore, un peu plus loin, dans cette navigation aventureuse, André Breton et sa bande de surréalistes (l'adjectif le plus galvaudé de notre époque), « C'est à croire qu'une coalition est toujours prête à se former pour qu'il ne se passe rien. » Rien ne se passe ; pourtant, quelque chose arrive. Que tout le monde attend depuis toujours (l'attente est une des conditions de son apparition), dans le silence ou la tempête qui fait rage, sur une plage de l'Atlantique, sous le rire des mouettes : cela s'appelle le Nouveau

    * Philippe Sollers, Centre, roman, Gallimard, 2018.

    ** Philippe Sollers, Le Nouveau, roman, Gallimard, 2019.

    À ne pas manquer : Josyane Savigneau publie ce mois-ci un livre d'entretiens avec Philippe Sollers, Une conversation infinie, Bayard, 2019.

  • Dans la lumière grecque (Philippe Sollers)

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    images.jpegLes puristes diront : ce n'est pas un roman. Il n'y a pas de personnages, pas d'intrigue, pas de début, pas de fin. Ils auront raison. Mais, bien sûr, ils seront passés à côté du livre, sans entrer dans son jeu, ni en saisir l'enjeu. 

    Comme tous les « romans » de Philippe Sollers, La Beauté* commence par une invitation au voyage. Le narrateur (dont on ne connaîtra ni l'âge, ni le nom) retrouve Lisa, une jeune pianiste grecque, sur une île d'Égine, au sud-ouest d'Athènes. Débute alors un voyage dans le temps et l'espace. On sait que pour les écrivains la mort n'existe pas. Bien vite, autour du couple d'amoureux, c'est la ronde des fantômes. Les déesses et les dieux de la mythologie s'invitent dans leur voyage, avec leurs aventures très peu politiquement correctes. La belle lumière grecque aimantent d'autres fantômes : le philosophe Martin Heidegger, puis le poète Hölderlin. Unknown-2.jpegCelui-ci permet à l'écrivain de faire le lien avec sa ville natale, Bordeaux, où le poète allemand a séjourné, avant sa lente plongée dans la folie.

    Autres temps, autre ville, mais même lumière. 

    Unknown-1.jpegOn suit les pérégrinations de ce couple amoureux qui se sépare pour mieux se retrouver, parcourt le monde, se donne rendez-vous dans les endroits les plus improbables. L'amour, ici, vibre au rythme de la musique, forme souveraine de la beauté. On croise Anton Webern juste avant que le compositeur viennois, sorti sur sa terrasse pour fumer un cigare, ne soit abattu par un soldat américain. Tragique méprise ! On croise aussi Bach, bien sûr, autre héraut de la beauté.

    La beauté traverse toutes les époques : c'est pourquoi nous sommes toujours bouleversés, aujourd'hui, par un tableau de Carpaccio, un poème de Hölderlin ou un roman de Joyce, les Variations Goldberg de Bach ou les lieder de Webern. Le temps n'a pas d'emprise sur elle. La beauté est souveraine et nous parle toujours, dans une langue que Sollers transcrit au plus près de ses vibrations musicales. Sans véritable commencement, ni vraie fin, ce roman se déploie  comme une fugue avec ses diverses variations (le plaisir, la terreur, l'érotisme, etc.) Certes, l'épilogue fait défaut, répèteront les puristes. Mais tout le livre baigne dans une lumière à la fois douce et fraîche qui imprègne longtemps le lecteur.

    * Philippe Sollers, La Beauté, roman, Gallimard, 2017.