28/01/2009

Le pacha Boniface

images.jpegAuteur de sept romans remarqués (dont le remarquable Les Larmes de ma mère*, Prix Dentan 2004), Michel Layaz (né en 1963 à Fribourg)  fait partie, sans conteste, de la jeune garde des Lettres romandes. On peut classer ses livres selon leur ton et leur propos : il y a, d’une part, les textes d’une veine intimiste, comme Les Larmes de ma mère, et les textes d’apparence plus légère, mais tout aussi intéressants, d’une veine drolatique et satiriste, comme La Complainte de l’idiot.
Cher Boniface**, son dernier roman, appartient sans hésitation à la seconde catégorie. Il s’agit d’une farce, plus sérieuse qu’il n’y paraît, qui met en scène une sorte de « bon à rien », prénommé Boniface, proche cousin de ces Taugenichts allemands qui ont décidé de ne pas perdre leur vie à la gagner. Vautré sur son pouf, passant son temps à grignoter des gousses d’ail, Boniface, au début du livre en tout cas, est un pacha heureux et désœuvré. Mais une rencontre va bouleverser sa vie : c’est en gravissant l’Eiger qu’il va tomber sur Marie-Rose Fassa, une journaliste ambitieuse et dynamique. Tout le contraire, bien sûr, de Boniface. C’est elle, désormais, qui va pousser notre poussah à travailler d’abord, puis à faire quelque chose de sa vie.
Autrement dit : à écrire un livre ! Car les femmes n’aiment pas les hommes qui manquent d’ambition…
Le ton est donné dès l’entame et le lecteur est embarqué dans un tourbillon de mots qui bientôt l’étourdissent. Layaz aime les listes, les zeugmes, les énumérations. Même si, parfois, cela tourne au procédé, le style est délectable, léger, plein de fantaisie. D’autant qu’il se pique de satire et de philosophie. On reconnaît au passage des personnalités médiatiques (Pierre Keller, Christoph Blocher), brocardées de manière à la fois drôle et cruelle. Un morceau de bravoure fait même l’éloge, lors d’une interview mémorable, des valeurs du juste milieu qui règnent dans les instances fédérales et tiennent lieu, en Suisse, de véritable philosophie.
Mis en demeure de travailler, par sa chère et tendre Marie-Rose, Boniface va trouver un emploi dans les chemins de fer en tant que couchettiste (emploi que l’auteur a tenu, quelque temps, dans la vraie vie). Mais, bien sûr, ce n’est pas un travail de tout repos. Et les soucis ne tarderont pas à fondre sur la tête du héros obligé de gagner sa vie pour ne pas déchoir aux yeux de sa dulcinée.
D’autres personnages viendront mettre leur grain de sel dans ce roman qui n’en manque pas : un surveillant des chemins de fer effrayant, Prokasch, qui finira par succomber aux charmes de Cécilia, la mère du héros, et une jeune rivale de Marie-Rose, prénommée mademoiselle Coline. Comme on le voit, l’univers doux-amer de Layaz fait penser, quelquefois, à celui de Robert Walser, peuplé de personnages attachants et égarés dans la « vraie vie ».
Si le roman part en fanfare et déploie une verve comique assez rare en Suisse romande, il peine, cependant, à tenir la distance. La dernière partie du livre, en particulier, apparaît décousue, et la fin (en forme de happy ending) est décevante. C’est bien dommage, car Michel Layaz, en la personne de Boniface, a véritablement créé un personnage à la fois attachant et agaçant, poète et philosophe, contemplatif et paresseux. Un personnage à facettes, insupportable et drôle, riche de promesses. Mais ces promesses, finalement, demeurent virtuelles.


* Michel Layaz, Les Larmes de ma mère, Points-Seuil, 2007.
** Michel Layaz, Cher Boniface, roman, éditions Zoé, 2009.

09:50 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : littérature romande, layaz, nouveautés | | |  Facebook

14/01/2009

Une malédiction familiale

massardheritage.jpgMettre des mots sur « les furies qui tremblent en elle » : telle est l’obsession de Heide, allemande d’origine, mais installée en Suisse depuis la guerre, qui s’interroge sur l’étrange malédiction qui touche sa famille, et celle de son frère, ancien officier de la SS. En effet, dans l’une et l’autre branche familiale, les maladies graves ou mortelles se multiplient, frappant tantôt la fille ou le fils, tantôt les petites-filles. Pourquoi un tel acharnement ? Y aurait-il une raison à cette malédiction familiale ?
On reconnaît ici les thèmes chers à Janine Massard (née à Rolle en 1939) : la famille en proie à cet ennemi intime et terrifiant qu’est la maladie, qui sert de révélateur aux relations humaines ; la soif de vivre inextinguible ; l’interrogation du passé qui éclaire le présent. Si Comme si je n’avais pas traversé l’été*, roman très autobiographique publié en 2001, était un acte de résistance contre la mort aveugle qui frappe ses proches (le père, le mari, la fille), L’Héritage allemand** est un livre de méditation et d’élucidation. De fantasmagories, aussi, car toutes les femmes qui peuplent le roman cherchent à comprendre, par le dialogue et la rêverie, ce qui leur arrive. « Il y avait eu des mots comme… la faute collective, tous ne paieront pas, beaucoup d’innocents seront touchés, mon père a dit ça à la fin de la guerre quand on a découvert tous les crimes… Il croyait si fort au châtiment qu’il était convaincu que trois générations seraient nécessaires aux Allemands pour se faire pardonner… »
On sent Janine Massard marquée par la lecture des Bienveillantes, de Jonathan Littell. À son tour, la romancière interroge les crimes du passé : et si toute sa famille portait le poids des crimes commis par son frère ? Si le destin se vengeait aujourd’hui sur ses proches, victimes innocentes, mais porteuses du même sang criminel ? Belle-fille de Heide, Léa s’interroge, et se révolte aussi : « qu’avait-elle fait pour être ainsi punie ? Le scénario d’un syndrome du châtiment, subséquent aux crimes jamais avoués d’Onkelhaha, s’était incarné quand des pics de douleur l’avaient fait vaciller. »
On le voit : avec son Héritage allemand, Janine Massard nous entraîne dans des abîmes vertigineux. Qu’hérite-t-on avec le sang de ses aïeux ? La maladie vient-elle venger un passé inavouable ? Et que peut-on faire face à cette malédiction ? Sondant avec lucidité les personnages qu’elle met en scène (presque tous féminins), Janine Massard creuse le mal jusqu’à sa racine. Le passé empoisonne l’existence des vivants, d’autant plus que ce passé est occulte. Il faut lutter contre la maladie, en même temps que reconnaître la source du mal. Dans cette quête poignante de vérité, Janine Massard ne triche pas, comme à son habitude : quitte à se brûler les ailes ou les yeux, elle cherche une lumière qui soulage, mais aussi qui aveugle. Elle va jusqu’au bout du chemin, non sans humour, ni compassion.

* Janine Massard, Comme si je n’avais pas traversé l’été, roman, éditions de l’Aire, 2001.
** Janine Massard, L’Héritage allemand, roman, Bernard Campiche éditeur, 2008.

09:38 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : nouveautés, massard, livres | | |  Facebook

08/12/2008

Les deux vies de Jean Romain

images.jpegOn croyait connaître Jean Romain : acteur et animateur du débat sur l'école, en Suisse romande, cette école mise à mal par l'assaut conjugué des libéraux et des pédagogistes (il faut « mettre l'élève au centre »). Le philosophe inspiré qui dénonce la « dérive émotionnelle », « le temps de la déraison » ou encore, « la rédemption par la barbarie marchande ». Le romancier fasciné par la Grèce et l'antiquité, ses mythes, ses dieux. Oui, l'on croyait bien connaître Jean Romain, le personnage public en tout cas, mais il faut lire son dernier livre, Rejoindre l'horizon*, pour découvrir l'autre visage de cet écrivain valaisan protéiforme.
Tout commence, comme souvent, par un départ: l'écrivain, renouant avec une passion  de jeunesse, aime à se lancer dans de grandes virées à moto, « les yeux fixés au loin, là où le point de fuite se dérobe », nourissant le fantasme de rejoindre l'horizon. Cet élan vers un ailleurs rêvé est stoppé net, un beau matin, par l'irruption de la maladie: l'auteur apprend qu'il souffre d'un cancer. Or, chose étrange, il n'a pas peur, il n'est pas même inquiet : le médecin ne parle pas de lui, c'est sûr, mais d'un autre qui serait comme un corps étranger, un ennemi intime qu'il devra désormais combattre, mais qui n'est pas lui.
Cette cassure, dans la vie de l'auteur, provoque plusieurs bouleversements: d'abord, c'est le cours de la vie qui est cassé, l'avenir est incertain, le passé remonte à la mémoire avec l'évocation des années de collège, puis de l'internat à Saint-Maurice (belles pages où Jean Romain rend hommage à ses maîtres, connus ou inconnus, à tous ceux qui lui ont inoculé le virus de la lecture et des livres.) Le temps de la vie est cassé : la chute menace à tout instant. Le corps, comme l'esprit, peut vous trahir. C'est la première leçon de la maladie. L'être est brisé, à jamais partagé, mais cette faille qui s'ouvre en lui permet aussi l'émerveillement. Comme le dit Leonard Cohen: « There's a crack in everything/ That's how the light gets in ». C'est par cette faille que pénètre la lumière.
Le temps de la vie est brisé ; l'identité aussi. « Tout en nous est repli, des circonvolutions du cerveau à celles de l'intestin, la nature a replié dans notre corps comme des draps dans les armoires nos organes qui, sans cela, prendraient trop de place. L'âme aussi est plissée, ses strates sont empilées comme les sédiments du temps, il faut prendre son mal en patience pour n'en parcourir que la moitié et y débusquer les fantômes qui s'y cachent. » Tout se passe comme si la maladie avait scindé l'être en deux, séparant à jamais l'âme et le corps. Seconde cassure, aussi profonde et douloureuse que celle du temps. Reprenant à son compte l'expression de Bataille, Jean Romain évoque ici l'expérience intérieure qui place l'individu face à ses propres limites, incapable de dépasser son propre horizon.
Cette seconde cassure provoque, dans le livre de Jean Romain, une sorte de nouveau départ, dans le mythe et la fiction cette fois. Devenu Centaure, cet animal mythologique mi-homme mi-cheval, l'auteur enfourche sa moto à la fois pour rejoindre l'horizon et pour fuir la maladie qui le talonne. C'est alors qu'intervient Coronis, une jeune femme que le Centaure emmène en amazone sur sa moto. Le couple imaginaire va revenir vers l'origine, cette mer intérieure, la Méditerranée, qui est le berceau de notre culture.
Longtemps, le narrateur s'est cru indestructible. La maladie l'a ramené à la réalité. C'est-à-dire à sa condition d'homme libre et mortel. Le beau livre de Jean Romain nous restitue les étapes de ce voyage intérieur, qui est une quête de soi et du monde. Porté par une urgence singulière, Rejoindre l'horizon commence comme une réflexion aiguë sur la maladie, puis prend la forme d'un récit de guérison et s'achève enfin comme un conte oriental, où se mêlent érotisme et gastronomie, à la manière de Salambô ou d'Hérodias de Flaubert. Ou des Grandes odalisques de monsieur Ingres…
* Jean Romain, Rejoindre l'horizon, l'Âge d'Homme, 2008.
Jean Romain et Jean-Michel Olivier sont les invités de l'émission Presque rien sur presque tout de Patrick Ferla, dimanche 14 décembre, sur RSR La Première, de 17 à 18 heures.

11:30 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Tags : livres, suisse romande, nouveautés | | |  Facebook

03/12/2008

Gainsbourg et le Suisse

images.jpeg
Pas un jour sans un livre, une nouveauté, à savourer et à offrir…
Aujourd'hui, la chronique décalée du séjour de Serge Gainsbourg à Valence, en 1987, le premier livre de Jean-Yves Dubath…
Il faut prendre son temps, aimer les tours et le détours, les lenteurs et les digressions avec le livre de Jean-Yves Dubath, intitulé malicieusement Gainsbourg et le Suisse*. Mais cela vaut la peine. De quoi s’agit-il ? À première vue, c’est le récit, méticuleux et personnel, d’un homme qui se présente lui-même comme faisant partie de « la garde prétorienne » du célèbre chanteur. On se trouve à Valence, dans la Drôme, en 1987. Le beau Serge, entouré de sa garde, vient y présenter l’un de ses films. Ce sera le prétexte à de multiples rencontres, tantôt burlesques, tantôt tragi-comiques, qui culmineront avec l’arrestation, manu militari, du chanteur qui passera quelques heures au violon. Cet épisode, qui devrait être le sommet de l’intrigue (et que le lecteur attend avec impatience), est longuement différé, puis bizarrement dissous dans une narration qui semble toujours aimantée par autre chose, une image, un portrait, une fable à raconter. Cela rend le récit à la fois fascinant, et un peu agaçant, car on aimerait en savoir davantage. Or, le lecteur, au final, en apprendra très peu sur Gainsbourg (sans parler de Gainsbarre !) à part sa dilection des steaks hachés et sa mallette pleine de billets. Il en saura à peine plus sur le narrateur, congédié à la fin du récit, ou les autres membres de cette garde prétorienne. Reste une écriture à la fois dense et saccadée, qui semble suivre obstinément sa voie, originale, inattendue.
Nul doute que Jean-Yves Dubath nous réserve, à l’avenir, d’autres troublantes surprises.
 * Jean-Yves Dubath, Gainsbourg et le Suisse, éditions de l’Aire, 2008.

09:41 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : livres, suisse romande, nouveautés | | |  Facebook

30/11/2008

Germain Clavien et le monde comme il va

clavien.jpeg
Pas un jour sans un livre, une nouveauté, à lire ou à offrir…
Commençons par la dernière chronique de l'écrivain valaisan Germain Clavien.
 
Pour savoir comment va le monde, il suffit de lire et de relire les chroniques qu’infatigablement Germain Clavien consacre aux grands comme aux petits événements de la vie. Avec le vingtième tome de sa Lettre à l’imaginaire, l’écrivain valaisan revient sur l’année 2003*. Une année-charnière. Une année de doutes et de combats.
Pourquoi se battre contre un ennemi cent fois plus fort que soi, comme dans le cas du comité d’opposition aux avions FA18 ? Et pourquoi écrire ? À cette question, pourtant, la réponse coule de source et saute aux lèvres : écrire, c’est « éviter de rester à la superficie, pour la vivre vraiment, ma vie, en descendant jusqu’au fond de moi », c’est résister, aussi, aux injustices comme à la désinformation, brocarder les tartuffes (délicieux portraits de quelques critiques influents !), c’est rendre compte, enfin, à la manière d’un témoin engagé, de la folie des hommes. Et en cette année 2003, la folie des hommes bat son plein ! En Russie, les Tchétchènes sont persécutés et massacrés. Au Proche-Orient, les Palestiniens ont la vie dure, entre privation d’eau et d’électricité, vexations en tout genre, arrestations arbitraires, etc. Et, bien sûr, cette année-là, les États-Unis préparent une nouvelle guerre, George W. Bush tenant à terminer le travail que son père, en 1991, n’a pas pu mener à terme. « Saisir la vie dans son jaillissement et l’exprimer dans toute sa vérité» : tels sont les objectifs que Clavien se donne tout au long de ce livre à la fois dense et poétique, plus sombre, que les précédents, car traversé par des périodes de doute et de découragement.
Difficile de garder le cap dans un monde régi, de plus en plus, par l’imposture ! Bush, Ariel Sharon, Poutine… et bientôt Sarkozy ! La barque du monde navigue à vue et le poète, fidèle chroniqueur du temps qui passe, mais embarqué lui aussi dans l’aventure, essaie d’en rendre compte avec les mots qui sont les siens. Et les mots de Clavien sont précieux : ils réveillent notre mémoire et nous donnent la force de résister.
" Germain Clavien, En 2003, Rouvre… éditions l'Âge d'Homme, 2008.

15:20 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : livres, suisse romande, nouveautés | | |  Facebook

26/11/2008

Nouvelles rencontres au Rameau d'Or

images.jpeg
Ne cherchez plus : le rendez-vous à ne pas manquer, c'est aujourd'hui, lmercredi 26 novembre, dès 17 heures, à la librairie du Rameau d'Or, 17 Bd. Georges-Favon, 1204 Genève !
À cette occasion,  une belle brochette d'écrivain(e)s suisses présenteront leur dernier livre, et seront heureux de vous le dédicacer…
Ariane Laroux, à qui l'on doit les Portraits parlés de grandes personnalités comme Georges Haldas, Nicolas Bouvier, la Dalaï Lama, Michael Gorbatchov, publie Déjeuners chez Germaine Tillion, une série d'entretiens illustrés par sa plume.
Laurence Chauvy, auteur de plusieurs romans et recueils de nouvelles, signera ses Messagères.
À cette occasion, le comédien Jean-Luc Bideau lira des extraits de la pièce d'Eduard Bass, Les onze de Klapzuba, une très belle fable sur le football-roi.
Last but not least. la genevoise (d'adoption) Barbara Polla signera son dernier livre, un très beau récit autobiographique, intitulé À toi bien sûr, qui interroge les rapports complexes entre une mère et sa fille.
Pour vous mettre l'eau à la bouche…
 
v978-2-8251-3908-0_1.gifVoici un livre étrange et envoûtant : la femme qui écrit s’avance ici sans masque, un miroir à la main. Ce miroir, elle le tend à sa mère, qui porte le même prénom qu’elle, Barbara, pour arracher au temps quelques images, des souvenirs d’enfance, des sensations qu’elle croyait oubliées, mais qui surgissent, brusquement, sous le regard de la mère. Séquence après séquence, grâce au miroir magique, Barbara sort de l’ombre, renaît une seconde fois, en 1922, avec des yeux vairons qui lui donnent, tout de suite, la conscience d’être unique. Celle qui suivait son père partout, aimait à se cacher sous les tables, avait peur de l’orage comme du feu, adorait chanter en famille et dessiner, cette Barbara-là voulait être médecin. Au fil des pages, sa figure ressurgit, sous la plume de sa fille, avec une précision mêlée de tendresse et de fascination.
Mais ce miroir, le plus souvent tendu vers la mère adorée, la femme qui écrit le retourne également vers elle-même, dans un jeu de reflets vertigineux. Ainsi chaque confidence en amène-t-elle une autre : il suffit que Barbara (mère) évoque ses premières amours pour que Barbara (fille) évoque les siennes, étrangement semblables. De même pour l’amour de la langue, mais cette fois aux antipodes l’une de l’autre : alors que Barbara (fille) ressent, sur les bancs de l’école, un formidable sentiment de puissance quand elle écrit, Barbara mère avoue n’avoir jamais été « une héroïne du verbe. »
Ce jeu de miroir, constante oscillation entre passé et présent, entre mère et fille, donne le vertige. L’image et son reflet — tantôt disjoints, tantôt superposés — ébranle nos certitudes et nous oblige à nous poser cette question : qui, des deux Barbara, est la mère de l’autre ? Est-ce la première, native de Linde, qui a vraiment donné naissance à l’autre ? Ou la seconde, médecin bien connu à Genève, écrivain et galeriste, qui, grâce à l’écriture, a engendré la première ?
Procédant, comme en peinture, par petites touches successives, ce portrait tout en facettes n'évite aucun sujet, et ne triche jamais. Ainsi, sur le chapitre de la sexualité, apprend-on que la mère, comme plus tard sa fille, a connu des désirs précoces, une curiosité vive pour les hommes, frère,  camarades de classe, maîtres d'école, que la vie ne fera qu'exacerber. L'une aura des amants ; l'autre sucera longtemps son pouce, délicieux expédient sexuel. Nul exhibitionnisme dans ces aveux impudiques, mais le désir, toujours, de saisir au plus près une vérité intime et dérobée.
Même émotion, mélange de surprise et d'effroi, quand la petite fille, ignorante des menstruations, découvre toute seule, au grenier, ces torchons pliés que les femmes, à l'époque, portaient comme une sorte de ceinture, quand elles avaient leurs règles. « La peau comme le lait et les joues comme le sang. Naissance, puberté, maternité. Le lait et le sang. Blanche Neige et Rose Rouge. »
La mère voulait être médecin, comme la fille, mais pour d'autres raisons. Elle sera d'abord jeune fille au pair, c'est-à-dire servante, puis « bonne à tout faire ». Les temps sont difficiles. C'est la Seconde Guerre mondiale. Une mystérieuse maladie la sauvera de ses tâches humiliantes. C'est pendant sa convalescence qu'elle découvre la poésie : Verlaine, Rimbaud, la modernité en peinture et en littérature : sa vocation d'artiste-peintre. Une vraie révolution. Puis elle rencontrera Otto, « cet esthète colossal », qui tombera amoureux d'elle et qu'elle épousera bientôt. Un amour né sous le signe de la beauté, car « l'esthétique est une nécessité, une éthique de vie, une discipline, un chemin. » Est-ce un hasard si, là encore, sans y avoir jamais été forcée, la fille placera elle aussi sa vie sous le signe de l'esthétique, animant une galerie de peinture contemporaine et créant, à Genève, un institut de beauté ?
La vie que nous révèle Barbara Polla — celle de sa mère inextricablement liée à la sienne — est une vie faite d'émerveillements. Merveille de la nature, des fleurs sauvages et des herbes folles, des bêtes qui peuplent le jardin de Choulex quand elle peint. Merveille des livres qui peu à peu envahissent la maison : Hugo, Balzac, Colette, les écrivains contemporains, une fois de plus. Pour elle, tout est source de surprise et de joie, d'émotion, de découverte. Chaque instant vécu, chaque nouvelle expérience élargit l'horizon. Celle qui, jusqu'à la fin, « voulait vivre dans la vie », aura vécu une vie merveilleuse et, en tous points, unique.
« À moi le silence, dit la mère ; à toi la parole ».
Cette douce injonction, dernière volonté maternelle, Barbara Polla, sa fille, va y répondre à sa manière, par l'écriture, en démêlant les fils si compliqués de la filiation. Tâche impossible : comment séparer, à jamais, les deux Barbara? La fille, ici, le dit très bien : ce n'est pas la mort qui marque une séparation définitive, mais la naissance, bien plus brutale que la mort. « Séparation de corps. De corps et de bien — alors que la mort n'est qu'une simple transformation. » Cette impossible séparation, la narratrice va tout de même en rendre compte dans ce récit qui ressemble souvent à un dialogue : une conversation intime, par delà le silence et la mort, entre une mère et sa fille.
A toi bien sûr : le titre s'adresse à la mère, à qui le livre est dédié. Mais il s'adresse aussi à chaque lecteur (toi, moi) en l'invitant à renouer, à sa manière, le fil interrompu d'une relation qui passe autant par la chair que par l'esprit, par les gestes que par les mots.
Des mots qui triomphent, ici, des tracas de la vie, du silence et du scandale de la mort.

Jean-Michel Olivier
 
 

10:20 | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : livres, suisse romande, nouveautés | | |  Facebook

21/11/2008

Une rentrée foisonnante

images-1.jpegLa rentrée littéraire romande a ceci de particulier qu'elle ressemble à une vendange tardive: c'est au mois de novembre que les éditeurs sortent leurs nouveaux livres. Et cette année, nous sommes servis. Alors qu'un refrain lancinant prédit, depuis longtemps, la mort de la littérature romande, on assiste à un feu d'artifice…
Nous avons déjà parlé, ici même, de la rentrée de l'Âge d'Homme, du genre abondant (Jean Romain, Langendorf, Perruchoud, Petit-Senn, et bientôt encore Ariane Laroux, Barbara Polla…). Il faut mentionner également la très riche rentrée des éditions de l'Aire avec le dernier roman de notre ami blogueur Alain Bagnoud (en photo ici même), intitulé Le Jour du dragon, qui fait suite à la Leçon de choses en un jour (voir ici). Mais aussi un étrange récit de Jean-Yves Dubath, Gainsbourg et le Suisse, Dubath qui a fréquenté dans ses jeunes années le fameux "poinçonneur des lilas. On découvrira avec plaisir la première fiction de Pierre Smolik: Le Bar à parfums. Toujours aussi imaginative, Marie-Jeanne Urech propose, toujours à l'Aire, un recueil de nouvelles débridantes: L'Amiral des eaux usées. Que des bonnes nouvelles…
Bernard Campiche, quant à lui, après le beau roman de Janine Massard, L'héritage allemand, paru cet été, propose Trois hommes dans la nuit, un roman né de la plume fine et capricante de Gilbert Salem, Récits sur assiette, un recueil de textes inédits consacrés à la cuisine, réunis et présentés par Corinne Desarzens, et Portrait de l'auteur en femme ordinaire, la réédition d'un texte d'Anne Cunéo paru en 1982 chez Bertil Galland.
Un dernier mot, enfin, sur un livre qui devrait faire son chemin : La poupée de laine de Frédérique Baud-Bachten, un récit magnifique qui creuse et interroge un deuil impossible : la perte d'un enfant, paru aux éditions Samizdat.

10:40 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : livres, suisse romande, nouveautés | | |  Facebook