26/06/2015

Littérature du rien

images-5.jpegSi la littérature française (et donc romande) va si mal, aujourd'hui, c'est la faute à Flaubert. Pourquoi ? C'est lui, dans une lettre à sa maîtresse Louise Collet, qui a eu l'idée curieuse d'écrire ceci : « Ce que j'aimerais faire, ce qui me semble beau, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière. »

Ce mot d'esprit, que toute l'œuvre de Flaubert contredit, la modernité littéraire en a fait son mot d'ordre. On ne compte pas les héritiers, plus ou moins naturels, qui ont tenté d'écrire ce rien qui fascinait Flaubert. Sa postérité passe par Mallarmé, Gide, Beckett et, plus récemment, toute l'école du Nouveau Roman (Robbe-Grillet, Sarraute, Pinget, etc.) qui en a fait son maître.

En Suisse romande aussi, cette école a fait florès, surtout à l'Université, qui cultive le rien — c'est-à-dire la mort. Elle compte des écrivains aussi divers qu'Yves Velan, Jean-Marc Lovay ou images-6.jpegAdrien Pasquali, entre autres. 

images-1.jpegDernière en date de ces épigones, célébrée par l'Institution littéraire, qui aime la mort comme une seconde nature, la romancière valaisanne Noëlle Revaz. On se souvient de son premier roman, Rapport aux bêtes*, qui a retenu l'attention de Gallimard. Le second, Efina*, images-3.jpegétait peut-être plus personnel, et plus intéressant. Hélas, le troisième, L'Infini Livre**, publié par Zoé, ne tient pas ses promesses. Ce long roman absurde et filandreux raconte la vie on ne peut plus banale de deux romancières à succès qui passent leur temps à promouvoir leurs livres (qu'elles n'ont pas écrits, ni lus) sur les plateaux de télévision. Tout sonne creux et faux dans ce roman interminable. Tout tourne autour de rien. Aboli bibelot d'inanité sonore (Mallarmé). Les personnages n'ont aucun relief. L'intrigue est inexistante. Le sujet, mille fois traité depuis dix ans, et brillamment, par François Bégaudeau, Brett Easton Ellis ou David Lodge, n'arrive pas à « prendre » le lecteur par le rire ou les larmes. Cela donne un roman hors sol, comme les tomates genevoises, détaché de la réalité, et flottant, sans enjeu, ni véritable poids, dans un ciel parfaitement éthéré (et vide).

images-4.jpegAvec L'Infini Livre, Noëlle Revaz semble toucher le fond. Espérons qu'avec le prochain livre elle rebondisse et retrouve le monde tel qu'il est, abandonnant les rivages où rien, jamais, ne se passe, n'arrive, ne touche le lecteur au cœur et aux tripes.

* Noëlle Revaz, Rapport aux bêtes et Efina, Folio.

** Noëlle Revaz, L'Infini Livre, éditions Zoé, 2014.

11/09/2009

Noëlle Revaz ou l'amour improbable

images.jpeg C'est avec impatience qu'on attendait le second roman de la valaisanne Noëlle Revaz (née en 1968). Sept ans après Rapport aux bêtes, rude roman rural, voici donc Efina, histoire d'amour improbable entre une jeune femme sans emploi et un comédien sur le retour, bégueule, duplice et impuissant. C'est peu dire que la déception est à la mesure de l'attente, tant au niveau du propos, inconsistant, de la construction (?) que du style, oscillant entre le tournures enfantines et les maniérismes (suppression des points d'interrogation, inversions systématiques, style oral, etc.)

On comprend bien ce qui a pu fasciner l'auteur : décrire une relation « amoureuse » non seulement inaboutie, ou malheureuse, mais aussi inexistante. Tout commence, ici, par un malentendu : Efina retrouve une lettre d'un comédien fameux, T, laissée en souffrance depuis longtemps, et décide de lui écrire. Il lui répond. Ils se revoient. Ils couchent ensemble. C'est un désastre. Ils s'éloignent l'un et l'autre, se rapprochent sporadiquement, se séparent à nouveau. Entre eux, quelque chose à la fois les relie et résiste. obstinément. Elle multiplie les amants ; tous la laissent froide. Il vit entouré de femmes, sa carrière prend un nouvel  essor. Il accumule les aventures. Le cinéma s'intéresse à lui. De son côté, Efina se fait faire un enfant, puis se marie avec Raül (!) ; le couple décide de prendre un chien…

Le roman, bizarrement construit, est fait des lettres — souvent répétitives — qu'échangent les amants improbables (on est loin des Liaisons dangereuses). Le roman progresse ainsi, cahin caha, sans véritable point fort, ni fil conducteur solide. On sent que l'héroïne se cherche, tout au long du livre, autant qu'elle cherche un homme qui pourrait la révéler à elle-même. Or, bien sûr, le comédien sur le retour ne le peut ou ne le veut pas. Il est flatté par cette groupie, ce « crampon » que rien ne décourage, même pas les lettres d'insultes ou les humiliations. Il reste campé dans son double rôle de comédien et de confident. Il a l'habitude qu'on l'adule. Depuis longtemps et sans raison. Il ne quitte jamais son personnage.

On le voit : Efina ne prend pas, comme on le dit d'une sauce ou d'une mayonnaise. Les intermittences affectives des protagonistes lassent même le lecteur le mieux disposé. Le roman ne progresse pas. Il ne dit rien du trouble amoureux, ni de l'enjeu, central, d'une vraie relation. On reste à jamais prisonnier des faux-semblants. La déception est à la mesure de l'attente.

Noëlle Revaz, Efina, roman, Gallimard, 2009.

09:30 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : noelle revaz, littérature romande, amour | | |  Facebook