29/09/2017

Les Jeunes filles du lac Léman

par Marie Céhère

Passion noire jpeg.jpgSi j’avais été un écrivain, j’aurais aimé avoir les mêmes lectrices que Jean-Michel Olivier. À dire vrai, je rêve vainement d’être unécrivain depuis que j’ai lu les trois tomes des Jeunes Filles de Montherlant.

Jean-Michel Olivier et moi avons au moins un point commun.

Son dernier roman s’appelle Passion Noire*. Quel fléau que les femmes ! Surtout celles qui vous écrivent sur internet et dont on est forcé de chercher la photo sur Google avant de répondre. L’épistolaire n’est plus ce qu’il était. Simon Malet, double de son état, est donc confronté à la cohorte des prétendantes hautes en couleur, et les administre du haut de son cynisme.

Que l’on ne s’y trompe pas. Il n’y a plus, aujourd’hui, la même facilité qu’hier à assumer ce point de vue. « Dans les replis de graisse, au bas du ventre pâle et glabre, ce bout de caoutchouc, qui rétrécit ou qui s’allonge, comme le nez de Pinocchio, selon le désir du moment : tel est, chez l’homme, l’organe de l’émotion. »

C’est dire à quel point, s’agissant de tisser la toile d’araignée toxique de la littérature – donc des émotions – les femmes sont autrement mieux armées.

Nancy Bloom, spécialiste de la question, mais aussi la parisienne (libertine, sinon quoi ?) Diane de Jong et pire encore, la mystique Marie-Ange, font sentir au narrateur écrivain comme la littérature est une comédie vaste et vaine, à double, triple, infinie entente, comme le conformisme est une tyrannie qui aura sa peau, et surtout, comme il est et n’est qu’un homme.

« Le sexe est la ligne de partage, en moi, de toutes les divisions. La marque de naissance que je suis sexionné. Coupé en deux. »

Exploiter ces coupures, éluder les passages obligés, se sentir fragile, parfois, non comme une femmelette, mais comme un écrivain, c’est le pari de Passion Noire. Une idée de la littérature virile reprend ses droits.

* Jean-Michel Olivier, Passion noire, roman, l'Âge d'Homme, 2017.

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08/01/2017

Jean-Louis Kuffer ou l'écrivain prodigue

images-1.jpegC'est l'un des plus beaux livres de la littérature romande. Un livre tout à la fois intime et ouvert sur le monde.  Un livre qui creuse au plus profond la terre du langage et emporte le lecteur, dès les premières lignes, dans un tourbillon d'images, de sensations et de musique. En même temps qu'un retour vers l'enfance, perdue, puis retrouvée, L'Enfant prodigue* retrace un chemin singulier, ressuscitant les chères ombres disparues (le père, la mère, le frère, les grands-parents mythiques) pour leur rendre, au centuple, ce qu'elles lui ont donné : la joie et la curiosité, le désir d'être libre et d'écrire. L'Enfant prodigue est un livre qui va compter non seulement dans l'œuvre de Jean-Louis Kuffer, écrivain, journaliste, peintre et blogueur, œuvre riche, déjà, et profondément personnelle. Mais également dans la littérature de ce pays qu'il ouvre sur le chant du monde.

— Dans la parabole biblique, l'enfant prodigue est celui qui revient vers son père après l'avoir abandonné. A cette occasion, le père organise une grande fête et se réjouit : « L'enfant que voici était mort, dit-il, et il est vivant, il était perdu et il est retrouvé. » Vers quel père, vers quelle patrie, votre enfant prodigue essaie-t-il de revenir ?
— La parabole évangélique du Fils prodigue ne se borne pas, à mes yeux, à la leçon moralisante qu’on en  tire, du rejeton parti en ville faire les quatre cents coups et qui revient pour se soumettre au père. Ce qui m’y touche  est la joie du père à revoir son garçon, qu’on croyait perdu, et ce qui m’intéresse est la jalousie du frère, semblable à celle de Caïn. Comme ce dernier, le frère du fils prodigue ne comprend pas que son père traite mieux celui-ci que lui-même, qui a  continué d’aider son paternel en toute fidélité, alors que le père discerne ce que signifie le retour du fils «perdu». Cela étant, j’entends aussi le terme de « prodigue » dans un sens plus immédiatement généreux, désignant l’enfant qui donne beaucoup après avoir reçu beaucoup. C’est comme ça que j’ai vécu nos enfances, et je parle au nom de ma génération de l’immédiat après-guerre : comme un don prodigue qui appelle naturellement une reconnaissance. Si ce livre fait retour à une « patrie », je voudrais que cela soit conçu hors de toute référence conventionnelle, familiale ou nationale. Cependant je revendique bel et bien une filiation, qui relie le narrateur à l’amont autant qu’à l’aval. L’enfant prodigue est en effet ce que nous avons été, et ce que nous serons par le don régénérateur de nos enfants.


— Ce qui est beau, dans L'Enfant prodigue, c'est que vous recomposez l'enfance à partir des premiers mots, perdus et retrouvés, qui resurgissent de votre mémoire. On pense à Michel Leiris (dans La Règle du Jeu) ou à Nathalie Sarraute (dans Enfance). Quels auteurs et quels livres vous ont marqué dans  votre enfance ?

images-2.jpeg— Pour ce qu’on appelle l’enfance, disons jusqu’à dix ans: aucun auteur. Mais des tas d’histoires, et l’une d’elles qui a ressurgi dans L’Enfant prodigue, avec les personnages du petit et du grand Ivan : Londubec et Poutillon, relue récemment. L’histoire de deux garçons, d’un onirisme assez incestueux, Bouvard et Pécuchet en version érotico-angélique...


— On pense aussi à Proust en vous lisant, tant l'importance de la mémoire est grande. Tant les souvenirs de l'enfance semblent garder intactes toute leur lumière et leur musique…
— Cela vient, je crois, avec l’âge et le temps. Ce que je retiens de Proust, que je pratique à n’en plus finir, c’est que la mémoire est incessamment recréatrice et que l’écriture dévoile et enrichit ce palimpseste à force d’attention flottante plus ou moins  délirante. Plus on va vers la tombe et plus le moindre détail se précise du passé recouvré. En ce sens, ce livre n’est aucunement un « album de souvenirs » mais un essai de dévoilement poétique continu.


— Votre livre est composé de sept parties : on part du jardin enchanté de l'enfance pour arriver à l'enfant à venir. Comment le texte s'est-il écrit ? Aviez-vous dès le départ cette idée que le passé rejoint l'avenir ?

— Les sept parties du livre correspondent aux heures canoniales, de la nuit à la nuit, et par les saisons et les années succesives. Plus prosaïquement, il est ponctué par chaque retour à la table, des aubes nocturnes du début, correspondant à la nuit des temps de l’enfance où se forment les premiers mots, à la lumière ultime de Pâques. Je n’ai pas suivi, cela va sans dire, un schéma si contraignant, mais je voyais bien cette « courbe » qui marque  la progression du livre.


— Vous consacrez de très belles pages à la nature dans votre livre (promenades, escapades, découvertes). Quel rôle joue-t-elle encore dans votre vie ?

— À vrai dire je baigne dans la nature, qui incarne à mes yeux la divinité de l’Univers. Je ne suis pas du tout panthéiste, ni même déiste à la Rousseau, mais la nature est mon institutrice absolue : j’y puise la beauté, la bonté de ceux que j’aime, la vérité de ce qu’on peut dire d’elle , le mystère de ce qu’on ne peut pas dire, enfin tout ça. Il va de soi que les grandes villes font partie de la nature, mais je suis ataviquement plus proche du sauvage tellurique, la montagne derrière et le lac devant, comme je vous écris...

— Il me semble que L'Enfant prodigue reprend et prolonge certains thèmes que vous évoquiez déjà dans Le Pain de coucou** (1983). En particulier la figure étonnante de vos grands-parents…
images-3.jpeg— Les aïeux, comme les oncles, sont intéressants par le fait qu’ils sont mieux « sculptés », dans la lumière du temps, que les parents : on les voit mieux, ce sont déjà des sortes de fées ou de héros, ils nous foutent aussi la paix. On voit cela très bien chez Proust, en comparant « Maman », dont la présence reste paralysante, voire tyrannique, et la grand-mère qui laisse le Narrateur évoluer plus librement. Dans Le Pain de coucou, les aïeux alémaniques étaient assez bien silhouettés, me semble-t-il, mais il a fallu trente ans de plus pour que le grand-père paternel devienne à son tour ce personnage du mentor adorable dans L’Enfant prodigue.

— Un mot revient souvent dans le livre : la joie. Est-ce la joie des retrouvailles (avec l'enfance) ? La joie, comme dit la parabole, d'être vivant et de renaître (grâce au langage) ?
— Non : rien de tout ça. La joie m’est consubstantielle. Je ne vis que les retrouvailles de chaque aube. Je n’ai jamais quitté l’enfance, sauf peut-être quand j’ai cru être marxiste, entre 1966 et 1968. Là, je me suis éteint quelque temps, vampirisé par le langage du démon mesquin de l’idéologie. Mais la vie est plus forte, la poésie est plus forte, et la joie…

propos recueillis par Jean-Michel Olivier

* Jean-Louis Kuffer, L'Enfant prodigue, éditions d'Autre Part-Le Passe-Muraille, 2011.


** Jean-Louis Kuffer, Le Pain de coucou, Poche Suisse, L'Âge d'Homme.

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05/11/2016

Les deux langues de Jacques Chessex

images.jpegDans l’œuvre foisonnante de Jacques Chessex, composée d’essais, de poèmes, de récits, de nouvelles, de romans, les figures paternelles sont nombreuses, comme dans L’Ogre (Prix Goncourt 1973) ou, plus récemment, L’Économie du ciel (2003). Avec Pardon mère *, Chessex aborde enfin le continent noir et silencieux de la figure maternelle. Un livre intense et poignant, où l’écrivain vaudois se met à nu, en même temps qu’il recherche un impossible pardon.
Ici tout commence, comme souvent, par des images et des regrets. Images qui « percent le cœur » du fils malheureux, si justement nommé J.C., comme Jean Calmet, Jacques Chessex ou Jésus-Christ Et regret, à vrai dire sans remède, d’avoir manqué le rendez-vous avec sa mère.

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17/01/2016

Lecture à deux voix à la Galerie


Mercredi 20 janvier à 19 h

Sarah Olivier et Jean-Michel Olivier 

liront des extraits à deux voix

d'un roman à paraître

Passion noire

 

La Galerie, rue de l’Industrie 13, Les Grottes, Genève

 

Entrée libre

05/09/2014

Tous au Livre sur les Quais de Morges !

images.jpegLa fête a commencé aujourd'hui, à Morges, avec l'ouverture du Livre sur les Quais. Près de 250 auteurs, de tous horizons, réunis pour trois jours de rencontres, de débats et de signatures. Que demander de plus ?

J'y serai, cette année, samedi et dimanche, de 9h30 à 17h, très heureux de vous rencontrer à cette occasion.

Ne manquez pas, samedi 6 septembre à 13h30, mon débat avec Emmanuel Carrère, dont le dernier livre, Le Royaume, est un succès de la rentrée. 

02/09/2014

Fou de livres et de liberté

Pour celles et ceux qui ne liraient pas La Libre Belgique tous les jours (!), voici un magnifique article écrit par Jacques Franck sur L'Ami barbare.

images.jpeg« La saga décoiffante d’un éditeur serbe résume un demi-siècle d’Europe. Jean-Michel Olivier, prix Interallié en 2010, y révèle une imagination sans limite.

Une galopade à perdre haleine à travers l’Europe de la seconde moitié du XXe siècle, ainsi pourrait se résumer le roman décoiffant que nous offre Jean-Michel Oivier sous le titre "L’Ami barbare". Journaliste, notamment à La Tribune de Genève, né dans une vieille famille vaudoise, l’auteur a déjà publié quelques romans, parmi lesquels "L’Amour nègre", qui reçut le prix Interallié en 2010. Mais qui pouvait penser que de la paisible Suisse nous parvienne un récit aussi haletant d’une vie chaotique et passionnée ?

Cette vie est celle de Roman Dragomir (1930-2001), qui connaît une enfance inconsciente et heureuse de petit campagnard dans un village yougoslave. Il a un frère aîné, Lucas, et un cadet, Milan. Son père répare des montres, restaure des meubles, des bijoux, des vases anciens. En 1938, la petite famille s’installe à Belgrade. Dépaysement, existence de garnements. En 1941, Hitler envahit le pays pour contrer le ralliement du jeune roi Pierre au camp des Alliés. Le père imprime des tracts, les fils les distribuent. Un jour, ils sont surpris. Une rafale de mitraillette. Lucas est mortellement atteint. En 1945, la dictature communiste de Tito s’installe.

Roman grandit. Il a deux passions, le football et les livres. Et une foi : en Dieu et ses icônes. Un jour, la bibliothèque est incendiée. Il n’a plus qu’une idée, s’évader. En 1954, il réussit finalement à gagner Trieste. Un demi-siècle plus tard, le voilà allongé dans son cercueil, regardant défiler amis et connaissances. Sept d’entre eux racontent les parties de sa vie dont ils furent témoins. Et lui de les commenter.

DownloadedFile.jpegCette construction insolite révèle, avec une habileté d’architecte et une imagination débordante, la course éperdue d’un homme à travers l’Europe, de Trieste à Paris, de Genève à Moscou, par amour de la liberté et pour découvrir et révéler des écrivains, en particulier de l’Est, inconnus ou interdits.

Son frère Milan, devenu oculiste à Belgrade, évoque leur jeunesse et sa fuite en 1954 qu’il considère avoir été une désertion. La libraire juive de Trieste qui l’a recueillie raconte ses premiers pas d’homme libre. Georges Halter rappelle leurs années de bonheur à Granges, dans le Jura, où Roman fut garçon de café, cordonnier et… joueur de football. Christophe Morel fut son complice lorsque Roman décida de s’installer comme éditeur à Lausanne et se mit à sillonner l’Europe pour rechercher et promouvoir des manuscrits, à bord d’une petite camionnette bringuebalante qui lui servait de bureau comme de chambre à coucher. "Une femme au visage voilé" lui rappelle l’euphorie qui suivit la chute du Mur de Berlin (1989), bientôt suivie du cataclysme de la guerre des Balkans : ayant choisi le parti des Serbes, Roman fut traité en pestiféré par les médias occidentaux; il se rendra sur place, et devra constater que l’horreur est bien partagée. Un voisin de chambre dans une clinique sur les bords du Léman nous apprend ses derniers espoirs et combats. Une apicultrice du Vaucluse causera l’accident qui lui a fait perdre la vie.

Cette saga menée à un rythme d’enfer, mêlant politique et littérature, hymne à la liberté et exaltation de la foi dans la culture contre la société de consommation, décoiffe comme un vent libérateur et fou.»

© Jacques Franck

L’Ami barbare, de Jean-Michel Olivier, Ed. de Fallois-l'Âge d'Homme, 300 pp., 19 €

 

29/08/2014

L'âne gelé

10626546_10152703042737269_293392204714317616_n.jpg* C’est l’hiver. Et cet hiver de l’année 54 est très rude. Le thermomètre descend régulièrement en dessous de zéro. Même à Trieste où souffle une bora glaciale on n’a jamais connu de températures si basses !

Le dimanche, Romano, on va souvent se promener sur les bords du Timave — cette rivière qui prend sa source d’une fontaine sur les pentes d’une montagne de Slovénie, puis disparaît sous terre avant de ressurgir près de Trieste où il se jette dans la mer Adriatique. Ici on dit que le Timave marque la ligne de fracture entre l’Orient et l’Occident, la civilisation et les Barbares venus de l’Est et du Sud !

Ce matin-là, on remonte la rivière jusqu’à Monfalcone. Il fait froid. Le ciel aussi semble gelé. On emprunte un sentier qui longe le Timave au milieu des arbustes pétrifiés par le givre. On ne croise personne sur ce chemin glissant et silencieux.

À un moment, la rivière fait un coude et devient un petit étang. C’est là qu’on a bâti l’église de San Giovanni in Tuba qui se dresse sur les ruines d’un ancien temple païen dédié à Saturne. L’église a beaucoup souffert de la Première Guerre mondiale. Ce qu’il en reste vaut pourtant le détour, surtout les mosaïques polychromes aux motifs floraux.

On passe une heure dans l’église glaciale. On rit. On s’embrasse. On prie. On envoie des malédictions aux puissants de la terre.

C’est alors, au milieu du silence, qu’on entend un cri aigu et déchirant…On sort de la chapelle, on tend l’oreille et on scrute les environs. Le cri vient de plus haut. C’est une sorte de braiement. Le cri d’un animal à l’agonie…

Au milieu de la rivière, à peine discernable dans ce grand décor blanc, un âne est pétrifié dans la glace. On dirait une statue. Ses sabots sont soudés aux pierres gelées. Son corps est recouvert d’une épaisse couche de glace. Il ne peut plus ni avancer, ni reculer.

Vous n’avez peur de rien, Romano : vous sautez dans la rivière. Vous glissez sur les galets gelés. Vous arrivez vers l’âne qui braie à fendre l’âme. Un âne slave, sans doute. Un frère d’infortune. Vous sortez un couteau de votre poche et vous commencez à attaquer la glace qui entrave l’animal. Vous libérez ses pattes. Vous ramenez l’âne par le licol sur la berge. On lui donne du pain. Il nous regarde avec des yeux pleins de candeur et reconnaissance. On le ramène jusqu’à une ferme voisine.

Quand elle le voit, une paysanne en châle de laine et bottes de caoutchouc nous saute au cou. Nous partageons un bol de soupe dans sa cuisine. Elle soigne vos mains en sang à force d’avoir cassé la glace avec votre canif.

* Extrait de L'Ami barbare, éditions de Fallois-l'Âge d'homme, 2014. 

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26/08/2014

À propos de L'Ami barbare, par Jean-Louis Kuffer

DownloadedFile.jpegD’un souffle épique et d’un humour rares, le nouveau roman de Jean-Michel Olivier évoque, dans un flamboyant mentir-vrai, la figure de Vladimir Dimitrijevic, grand éditeur serbe mort tragiquement en juin 2011.*

La légende est une trace de mémoire, orale ou écrite, qui a toujours permis à l’homme d’exorciser la mort et de célébrer ses dieux, ses saints ou ses héros.

VladimirDimitrjevic (1934-2011), Dimitri sous son surnom de légende vivante, ne fut ni un saint ni un héros ! Pourtant la vie du fondateur des éditions L’Âge d’Homme relève  du roman picaresque à la Cendrars que  Jean-Michel Olivier, son ami, en a tiré avec une verve sans pareille. Des ingrédients que lui a servis la vie, il a fait un plat de fiction pimenté à souhait.  Dimitri, qui ne tirait jamais le couteau nine  fréquentait les bordels à notre connaissance, se serait régalé  en se retrouvant dans la peau d’un fou de foot et de femmes qui délivre un âne aux pattes prises dans la glace, casse la figure de ceux qui le rabaissent et fustige ceux qui « freinent à la montée » en terre littéraire plombée par le calvinisme. Dans la foulée, aux foutriquets médiatiques  qui prétendent que rien ne se passe dans nos lettres depuis la disparition de Chessex,  l’auteur de L’Amour nègre prouve le contraire en célébrant tout ce qui vit et vibre, par le livre, ici autant que partout !    

Brassant la vie à pleines pages, fourmillant de détails tragi-comiques, L’Ami barbare déploie un récit à plusieurs voix  autour d’un cercueil ouvert. En celui-ci repose Roman Dragomir, alias « le dragon », mort dans un terrible accident de la route mais parlant comme il a vécu, tour à tour chaleureux et véhément. Tendre au vu de sa fille gothique ou de ses fils de diverses mères. Vache envers telle dame patronnesse de la paroisse littéraire romande ou tel vieil ennemi juré au prénom de Bertil. Avec son soliloque alternent les dépositions de  sept témoins majeurs, qui évoqueront les grandes étapes de sa vie passionnée.

Voici donc Milan Dragomir, frère cadet (fictif) du défunt, brossant le tableau hyper-vivant d’une enfance en Macédoine puis à Belgrade, marqué par la passion du football et des livres, mais aussi par la guerre, le père emprisonné (d’abord par les nazis, ensuite par les communistes) et l’exil que son frère continue de lui reprocher comme une trahison. Dimitri était fils unique, mais l’invention des frères Dragomir est une belle idée romanesque, autant que la figure récurrente d’un âne à valeur de symbole balkanique et biblique à la fois.

La suite des récits alternés entremêle faits avérés et pures affabulations. Une libraire juive de Trieste, Johanna Holzmann, évoque le premier séjour de Roman à Trieste, en 1954, sous le signe d’une passion partagée. C’est un personnage rappelant d’autres romans de Jean-Michel Olivier, mais l’exilé en imper à la Simenon a bel et bien passé par le Jardin des muets. De même Dimitri fut-il, en vérité, footballeur à Granges, comme le raconte l’ouvrier d’horlogerie et gardien de but Georges Halter, surnommé Jo. Les Lausannois se rappellent le libraire yougoslave mythique de chez Payot, au début des années 60, et Christophe Morel, en lequel on identifie le fidèle Claude Frochaux, est le mieux placé pour ressusciter  ce haut-lieu de la bohème lausannoise que fut le bar à café Le Barbare aux escaliers du Marché. Quant à la fondation des éditions La Maison, dont Roman Dragomir fera le fer de lance des littérature slaves plus ou moins en dissidence, elle est narrée au galop verbal par le même Morel, compagnon de route athée et libertaire aussi fidèle à Roman qu’opposé à ses idées de croyant « réac » lançant du « vive leroi ! » sur les barricades de Mai 68… 

Avec Roman Dragomir, l’âme slave rayonnera de Lausanne à Paris et Moscou, et c’est une dame russe voilée qui poursuit, devant le cercueil, le récit des tribulations de l‘exilé bientôt confronté à l’implosion de son pays. Révolté par la propagande occidentale diabolisant sa patrie, Roman Dragomir défendra celle-ci avant de découvrir, sur le terrain, l’horreur de la réalité. Sur quoi l’écrivain Pierre Michel, double transparent de l’auteur, décrit l’opprobre subi par son ami en butte à la curée des « justes ».

Un magnifique épisode, évoqué par la dame russe, retrace la visite d’une inénarrable cathédrale de livres, dans une usine désaffectée, en France voisine où l’éditeur génial a stocké des milliers de livres. Mausolée symbolique, ce lieu dégage une sorte d’aura légendaire. Or ce dépôt pharaonique existe bel etbien ! Et c’est de la même aura que Jean-Michel Olivier nimbe le personnage du « dragon » Roman, que les amis de Dimitri se rappellent aussi bien.

À un moment donné, Christophe Morel avoue n’avoir parlé que des qualités de Roman Dragomir, alors qu’il faudrait plusieurs livres, selon lui, pour détailler ses défauts. Pour autant, L’Ami barbare n’a rien d’une apologiemyope : c’est un roman de passion et d’amitié, une stèle à la mémoire d’ungrand passeur dont les derniers mots ont valeur d’envoi : « La vie seule continue dans les livres. Priez pour le pauvre Roman ! »

 Jean-Michel Olivier. L’Ami barbare. Editions de Fallois/ L’Âge d’Homme, 292p. 

* Article paru dans L'Hebdo du 21 août 2014.

08/12/2013

Petit hommage au grand Beno

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Jean-Luc Benoziglio (dit Beno) nous a quittés comme il a vécu, discrètement. Il s'est éteint à Paris jeudi dernier, après une longue maladie. J'avais pour lui une grande admiration, comme homme et comme écrivain. Pour beaucoup de Suisses, il avait un défaut majeur : il avait le sens de l'humour. Une aptitude, aussi, à ne pas se prendre au sérieux. En guise d'hommage, je reprends le dernier article que j'ai consacré à ses livres.

Moins d’une année après La Voix des mauvais jours et des chagrins rentrés*, Jean-Luc Benoziglio récidive, dans un tout autre registre, avec un roman truculent et facétieux, qui met en scène les dernières années de feu Louis Capet — plus connu, en France comme ailleurs, sous le nom de Louis XVI. images.jpegEt c’est à juste titre que ce roman, qui se joue habilement de l’Histoire, vient d’être récompensé par le Prix Michel-Dentan 2005, la principale distinction littéraire de Suisse romande.

L’hypothèse de Louis Capet, suite et fin**, est subtile et tient en quelques lignes : et si, au lieu d’être guillotiné sur la place publique pendant la Terreur, le Roi Louis XVI avait trouvé refuge à l’étranger — par exemple dans un petit village de la riviera vaudoise ?

Cette hypothèse, après tout parfaitement recevable (et moins gore que la réalité), Benoziglio lui prête toutes les apparences de l’Histoire, s’appuyant sur de nombreuses archives inédites et exploitant sa parfaite connaissance de la région lémanique (même si Beno est d’origine valaisanne). Il imagine un Directoire révolutionnaire impatient de se débarrasser de cet encombrant souverain, mais ne sachant pas, à la lettre, que faire de lui.

« On pourrait l’envoyer en exil ! » lance une voix.

Mais où ? Quel pays européen accepterait d’accueillir, sans risque d’émeute ou de complot, le souverain déchu ?

Le choix tombe sur la Suisse, par défaut, bien sûr, puisqu’on ne veut de Louis Capet nulle part ailleurs.

Capet et papet vaudois

images-1.jpegC’est ainsi qu’il débarque (au sens propre, comme au sens figuré) dans le village de Saint-Saphorien, sur la côte vaudoise. Les premiers temps sont rudes, surtout pour Louis, regardé comme un animal exotique. Il peine à comprendre le patois des indigènes, doit vite trouver un gagne-pain (car, en Suisse, on n’aime pas les bras ballants) et s’acclimate avec peine au petit vin blanc sec de la Côte (il préfère le Sauternes et le Châblis).

À partir de cette situation, étayée par des documents plus ou moins imaginaires, Benoziglio dessine une fiction qui lui permet de confronter deux cultures (au sens large du terme), deux religions, deux langues, deux mentalités plus différentes qu’on ne croit.

Car ce qui frappe Capet, qui a recomposé dans sa maison, dérisoirement, un petit Versailles, ce sont précisément les différences. Alimentaires, d’abord. On ne se lasse pas de relire les pages où Beno fait goûter à Louis les spécialités du terroir : le fameux (et insurpassable) papet vaudois (mélange de pommes de terre, d’oignons et de poireaux servi avec une succulente saucisse aux choix) et, bien sûr, la célèbre fondue, qui donne au souverain habitué à des nourritures plus légères des aigreurs d’estomac. Mais aussi différences politiques, religieuses, philosophiques (car Capet a pour contradicteur principal le régent du village, fidèle adepte des théories de Rousseau) qui plongent un peu plus chaque jour l’ancien souverain dans la mélancolie, et lui font ressentir cruellement son exil.

Réconciliation

images-4.jpegHeureusement, entre deux lettres de complainte qu’il envoie aux baillis de Berne, Capet reçoit des visiteurs, le plus souvent de marque. C’est l’occasion, alors, non seulement de parler du bon vieux temps (ah ! les fastes de l’Ancien Régime !), mais aussi du monde comme il va, qui ne s’est pas arrêté de tourner depuis que la Révolution a fait construire ses guillotines. C’est ainsi qu’il reçoit la visite de La Fayette (à qui Louis « remonte les bretelles », et qui s’en va la mine défaite), du banquier Jean-Nicolas Pache, d’autres encore, qui laissent Louis à chaque fois plus désemparé. Son unique soutien, dans son exil, il le trouvera en la personne d’Aline, servante et femme de chambre, mais aussi dame de compagnie. Tout d’abord improbable, au vu des différences culturelles et sociales, puis émouvante, une vraie relation va s’instaurer entre le roi déchu et la jeune femme. C’est à elle qu’il confiera ses derniers projets, ses derniers rêves.

Très différent des autres livres de Benoziglio, aux résonances autobiographiques évidentes, Louis Capet, suite et fin est une réussite. Sans doute parce qu’il permet à son auteur non seulement d’exploiter son extraordinaire veine comique et sa très grande maîtrise du langage, mais aussi, peut-être, de se réconcilier avec une partie de lui-même : la part helvétique de l’écrivain parisien. 

* La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés, Paris, Le Seuil, 2005.

** Louis Capet, suite et fin, Paris, Le Seuil, 2005.

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07/08/2013

Les livres de l'été (30) : Charles-Albert Cingria

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Connaissez-vous Cingria ? Lequel ? me direz-vous. Alexandre le peintre, le verrier, le mosaïste ? Ou Charles-Albert, l’écrivain vagabond, le musicien, le vélocipédiste ? Parlons de ce dernier. Un sacré numéro. Unique dans la littérature française. Inclassable. À la fois minutieux, désinvolte et pétri de tous les talents artistiques.

Né à Genève en 1883, il fait partie de la génération des grands dynamiteurs de la littérature : Joyce, Kafka, Proust. Il pourrait être aussi connu que ces géants. Mais Charles-Albert, très vite, après des études inachevées à Saint-Maurice, a choisi les chemins de traverse. L’école buissonnière. Il étudie d’abord la musique à Genève et à Rome. Puis il sillonne l’Europe en train et à vélo. Comment vit-il ? Il survit. Petits boulots. Articles qu’il publie dans les revues et les journaux, ici et là. Conférences qu’il donne devant une poignée d’auditeurs. Quand il s’arrête quelque part, il loge dans une chambre de bonne, à Fribourg, à Lausanne, à Sion. Son fidèle vélo partage sa couche — même quand il habite sous les toits.

Parfois, il défraie la chronique en emmenant chez lui un ragazzo romain ou en giflant l’aristocrate Gonzague de Reynold. Il passe quelques jours en prison. On le libère. Il reprend son vélo, ses bourlingages. À la différence de Nicolas Bouvier, autre écrivain aux semelles de vent, il ne lutte pas contre la dépression. Cingria est un pèlerin heureux.

En témoignent les centaines de pages qu’il consacre aux petits riens de la vie quotidienne. images-1.jpegUne rencontre furtive. L’atmosphère d’un bistrot enfumé. La beauté d’une fleur ou d’un air de musique. Il n’a pas son pareil pour photographier, d’un coup d’œil et de langue, un paysage, un regard, un bord de mer au crépuscule. « L’écriture est un art d’oiseleur, et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l’infini. » Le génie de Charles-Albert, c’est d’ouvrir toutes grandes ces cages. De rendre aux mots leur liberté.

Il faut relire Cingria. C’est le moment. Même s’il est encore trop méconnu en France, on le découvre en Suisse grâce aux éditions L’Âge d’Homme qui viennent de republier les premiers tomes de ses Œuvres complètes (Pierre-Olivier Walzer, grand connaisseur de Cingria, avait réuni, de 1967 à 1980, une admirable édition de ses textes).

images.jpegParallèlement, la revue littéraire Le Persil lui a consacré un numéro spécial. Et Charles-Albert a droit à un hommage exceptionnel dans la collection Le Cippe**, dirigée par le poète et critique Patrick Amstutz. On y retrouve les signatures de Jean Starobinski, Jacques Réda, Jean-Georges Lossier, Patrick Kéchichian, Alexandre Voisard et tant d’autres. Une excellente invitation à relire ce vagabond des lettres à l’érudition stupéfiante, au savoir toujours savoureux.

 

* Charles-Albert Cingria, Œuvres complètes, L’Âge d’Homme, 2011.

** Cippe à Charles-Albert Cingria, éditions Infolio, 2011.

28/06/2013

Dimitri le passeur (1934-2011)

DSCN6409.JPGIl y a deux ans, le 28 juin 2011, Vladimir Dimitrijevic se tuait sur la route, près de Clamecy, dans une fourgonnette remplie de livres qu'il emportait à Lausanne, siège des éditions L'Âge d'Homme. Ce n'était pas seulement un grand éditeur suisse, mais l'un des plus importants éditeurs européens. À l'époque du silence et de la censure, on lui doit d'avoir découvert Zinoviev et Grossman, Haldas et Vuilleumier, le journal intime d'Amiel et les bourlinguages de Cingria, entre autres. C'est lui, également, qui a publié les Chroniques japonaises de Bouvier (dont aucun éditeur ne voulait). En quarante-cinq ans d'édition, son catalogue aura compté près de 4500 titres ! Il l'appelait d'ailleurs son « grand œuvre », toujours avide et impatient de l'enrichir par de nouvelles publications.

L'un de ses derniers grands plaisirs aura été le succès de L'Amour nègre, Prix Interallié 2010, fêté ici à la Villa La Grange, en février 2011, en présence de Pierre Maudet et de Manuel Tornare.

Dimitri est mort un 28 juin, anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, et jour de la fête nationale serbe. Hasard ou force du destin ? Sa vie aura été un livre plein de fureur et d'enthousiasme, d'emportements et de combats.

Une vie vécue sous le signe de la passion.

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28/08/2012

Après l'Orgie (J-8)

john-galliano.jpg« - Comment s’appelle-t-il ?
- Jim Terby. Ses yeux sont peints au khôl. Comme ses sourcils. Sa moustache est si fine qu’elle semble artificielle. Comme boucles d’oreilles, il porte un embrouillaminis de fils de fer barbelé. À son cou un svastika en or. Il le suçote nerveusement quand il travaille. C’est un nabot. Malingre. Insignifiant. Ses colères sont terribles. Quand il se met en rogne, ça fait du bruit. Il se roule par terre. Il s’arrache les cheveux. Il lacère les habits des mannequins avec ses ciseaux. Il mord ceux qui s’approchent. Ou il leur crache dessus. C’est selon son humeur. Il traite tout le monde de sale juif.
- Il est antisémite ?
- Ça fait partie du show. On vit dans un monde de freaks. L’extravagance est la normalité. Tout est hors de mesure. L’argent qui coule à flots. La poudre. Les antidépresseurs. Les créateurs divinisés. Les mannequins qui sont des monstres. Sans parler de la faune étrange qui tourne autour des défilés. People en mal de gloire. Vrais ou faux VIP. Journalistes mondains qui peuvent faire ou défaire une réputation. »

* extrait d'Après l'Orgie.

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26/08/2012

Après l'Orgie (J-10)

olivier_orgie_270-z.jpgLe 4 septembre, on trouvera, dans toutes les bonnes librairies, Après l'Orgie, mon dernier livre. En attendant le jour fatidique, voici, j'espère, de quoi attiser votre curiosité…

Le roman met en scène le tête-à-tête, qui tourne au corps à
corps, entre un psy et sa patiente, Ming, 25 ans, née à Shangai et
soeur d’Adam dans L’Amour nègre. Enfant, elle a été adoptée par
un couple d’acteurs américains. Elle a connu la vie facile aux États-
Unis, mais aussi l’exil en Suisse. Elle vient le consulter pour aller
mieux, avouer ce qu’elle a sur la conscience. Mais raconte-t-elle
la vérité ? Toute la vérité ? L’effort du psy sera d’accoucher sa
patiente pour mettre des mots sur ses maux. En se demandant si celle-ci ne le mène pas en bateau…
Ming incarne, à sa manière, le combat d’une femme qui cherche à se libérer des liens
qui l’emprisonnent : son origine, son éducation, la tyrannie de l’image, la violence masculine,
l’obsession du corps parfait, etc. Elle doit trouver sa voie dans le spectacle – la société qui fait
d’elle une image.
Dans la seconde moitié du livre, Ming vit en Italie. Elle évolue dans le milieu de la mode,
puis de la télévision, puis de la politique (les trois sont étroitement liés). Elle devient l’égérie
d’un couturier (Jim Terby), puis d’un chef de gouvernement (Papi). C’est l’occasion de faire
le portrait d’un monde en déliquescence, fondé précisément sur l’image et la politiquespectacle.
Un monde à bout de souffle.
Le roman pourrait s’appeler Satyricon 2012. C’est une fresque acide et drolatique sur la
société d’aujourd’hui dans l’esprit du Satyricon attribué à Pétrone, et mis en images par Fellini.
Ses gourous (photographes, designers, couturiers). Ses icônes du moment (stars de cinéma ou
de la télévision, joueurs de football, hommes politiques). Son ennui larvé. Son obsession du
plaisir. Son désir d’éternelle jeunesse réalisé grâce aux miracles de la chirurgie esthétique.
Papi – caricature de Silvio Berlusconi – incarne à lui seul ces travers. Lui aussi, dans le
livre, est à bout de souffle : il a voulu faire de sa vie une orgie continuelle (sexe, pouvoir, ivresse, festins). Il est l’incarnation de l’homo festivus qui vit dans le spectacle et pour la fête. Il a goûté à tous les plaisirs. Il a remodelé son corps. Il a joui de chaque instant.

Mais une question se pose alors : que faire après l’orgie ? Que reste-t-il à vivre une fois qu’on a tout exploré ?

10:35 Publié dans après l'orgie | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : après l'orgie, roman, littérature suisse, berlusconi, de fallois | | |  Facebook

05/03/2012

L'amour des commencements

DownloadedFile.jpegOn connaît bien Jean-François Duval, grand reporter pour M Magazine (ses interviews de Nathalie Baye ou de Michel Houellebecq, par exemple, sont des morceaux d’anthologie…), spécialiste de Charles Bukowski et de la beat generation, mais aussi romancier de talent (Boston Blues, Phébus, 2000). Il se penche aujourd’hui sur ses années d’adolescence, dans un roman qui cherche à ressaisir, avec justesse et authenticité, la douceur des commencements.
Cette année-là, tout le monde s’en souvient, comme si c’était la première. Et ce fut la première pour beaucoup d’entre nous. Les Beatles venaient de sortir leur double album blanc. Bob Dylan se remettait de sa chute en moto. Dans tous les transistors, Tom Jones hurlait son amour pour une certaine « Delilah ». Mary Hopkins sussurait « Those were the Days, my Friend » (une chanson du folklore yiddish sur laquelle Paul Mc Cartney avait fait subrepticement main basse). Walt Disney venait de sortir Le Livre de la Jungle en dessin animé. Et le joli mois de mai, à Paris, avait été du genre chaud…
DownloadedFile-1.jpeg1968 : personne n’a fait mieux depuis ! Comme le note si justement Duval : « Je n’avais pu monnayer mon âme au diable qu’une seule et bonne fois. Je n’ai vécu qu’une saison dans ma vie, mais en état de grâce, peut-être précisément parce que j’avais un temps limité devant moi. » Cet état de grâce, c’est le séjour qu’entreprend Chris, 18 ans (et donc un peu plus jeune que l’auteur…) à Cambridge, en Angleterre. Séjour linguistique (c’est le prétexte). Mais bien plus que cela en réalité. L’anglais, à cette époque (mais cela a-t-il vraiment changé ?) était la langue de la musique et de la vie, de la pensée et de l’amour. C’était la langue qui inventait le monde, créait un lien magique entre les sexes et les nationalités, incarnait le désir partagé par toute une génération.
Cette année-là, « pulvérisant son horloge interne », changeant de langue et de climat, Chris rencontre Mike, qui compose avec talent des protest songs, Simon qui collectionne les voitures anciennes, Harry le doux colosse et, bien sûr, Maybelene, 17 ans, tout droit sortie d’une chanson de Little Richard ou de Jerry Lee Lewis. C’est avec elle que Chris va connaître une passion dévorante, comme une suite de métamorphoses inattendues : de nouvelles naissances.
Avec délicatesse, Duval nous entraîne dans l’Angleterre des sixties, parvenant à restituer parfaitement ce climat de liberté souveraine et d’expérimentation qui régnait à l’époque, mélange de douce mélancolie et de violence sourde, de grâce et d’exaltation. Composé d’une centaine de brefs chapitres, qui se lisent comme on écoute une chanson, portés par une musique à la fois entraînante et secrète, L’année où j’ai appris l’anglais* résonne longtemps dans les mémoires et laisse sur la peau des frissons qu’on avait oubliés.
Les Éditions Zoé ont eu l'excellente idée de reprendre ce livre délectable en colelction de poche. Qu'on se le dise !

*L’année où j’ai appris l’anglais, par Jean-François Duval, Zoé-Poche, 2012.

 

09:05 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : duval, littérature suisse, éditions zoé, m magazine | | |  Facebook

11/02/2012

Deux grands crus littéraires

Le Valais est une terre de vignerons et d’écrivains. Il n’y a pas si longtemps, Maurice Chappaz, grand bourlingueur devant l’Éternel, poète lumineux, fut le gardien des vignes de son oncle Troillet, à Fully. Si l’encre est le sang des livres, le vin, souvent, est le sang des poètes.

Chaque année, à l’époque des vendanges, des livres sortent des presses romandes, parmi lesquels il y a de grands crus. C’est le cas de deux écrivains valaisans, Germain Clavien et Alain Bagnoud. Tous deux sont fils et frères de vignerons. Et leurs livres poursuivent, à leur manière, le cycle de la vigne. C’est-à-dire des saisons.

images.jpegOn ne présente plus Germain Clavien (né à Sion en 1933). Tour à tour enseignant, journaliste et romancier, il est d’abord poète. C’est en poète qu’il rédige, depuis près de 40 ans, sa Lettre à l’imaginaire. Une chronique de la vie au long cours. En Valais et ailleurs. Le dernier volume paru s’intitule Au gré des jours, du ciel et de la plume*. Il retrace avec émotion et sagesse, mais aussi indignation, les événements de l’année 2005. C’est une chronique des jours de notre vie. C’est-à-dire à la fois ordinaires et absolument uniques — puisque personne, ici-bas, ne peut vivre ces jours à notre place. C’est donc le livre d’un homme et d’une terre. Comme le vin. Clavien nous parle au cœur, d’une plume claire et précise, en dénonçant les ravages des arnaqueurs, les petits arrangements entre amis du monde littéraire romand, la guerre aux tympans lancée par les F/A-18 qui empoisonnent le ciel valaisan. Il y a de la colère dans les chroniques de cet écrivain-philosophe. De la douceur et de l’amour. Et le cru 2005, publié cette année, est un grand millésime.

L’œuvre d’Alain Bagnoud (né en 1959) est sans conteste l’une des plus intéressantes de Suisse romande. DownloadedFile.jpegVoilà un Valaisan de pure souche, né au milieu des vignes, à Chermignon, qui, par les hasards de l’existence, est venu s’installer à Genève, où il a poursuivi des études universitaires. Il raconte l’histoire de ce déracinement, à la fois douloureux et nécessaire, dans une trilogie autobiographique parue aux éditions de l’Aire. Aujourd’hui, il nous donne une sorte de « journal extime ». Un recueil de textes parus d’abord sur le blog qu’il anime depuis plusieurs années, et qui est une mine d’informations et de réflexions sur la littérature (http://bagnoud.blogg.org). Cela s’appelle Transports**. C’est une série d’instantanés, poétiques et fugaces, dans lesquels Bagnoud essaie de ressaisir une atmosphère, d’éclairer le mystère d’une rencontre. Il écrit dans le mouvement, parfois la hâte. Les bus, les trains, les trams. Ce qu’on appelle les transports publics. Mais son œil est celui d’un poète et d’un entomologiste. Il étudie les hommes (les femmes surtout !) avec amour et étonnement. Il ne se lasse pas de les regarder. De les décrire. De les interroger. Sous la loupe de son style élégant et précis. Son petit recueil de proses poétiques est l’un des plus beaux livres de cette année.


 

* Germain Clavien, Au gré des jours, du ciel et de la plume, L’Age d’Homme, 2011.

** Alain Bagnoud, Transports, L’Aire, 2011.

 

10:18 Publié dans chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : bagnoud, clavien, littérature suisse, vins | | |  Facebook

12/10/2011

Café littéraire au Rameau d'Or


Café littéraire animé par Sita Pottacheruva
avec Francine Collet, auteure de Félicien et Jean-Michel Olivier, auteur de L'enfant secret

A la librairie le Rameau d'Or Bd Georges Favon 17, 1204 Genève
Jeudi 13 octobre 2011 18h00


collet_felicien.jpgDe Félicien, je ne possède qu'une dizaine de photos prises je ne sais quand, je ne sais où. Sur mon bureau, j'ai posé un portrait de lui enchâssé dans un médaillon doré. Il est tel que je ne l'ai jamais connu : jeune, les cheveux gominés, la raie au milieu. C'est en regardant ce portrait qu'est venue l'envie d'écrire sur lui comme si je savais tout de lui. Cela lui aurait certainement plu à Félicien, cette liberté prise avec sa vie. Il était rêveur, cela transparaît dans son regard sur ce portrait jauni. Un regard flou, sans lunettes. Félicien s'extrayait de la réalité en ôtant, cassant ou perdant ses lunettes. Cela pouvait durer quelques minutes, un jour ou plus avant qu'il ne les rechausse. A mon tour maintenant d'oublier mes lunettes et de transcrire ce que je vois. Pour qu'une fois encore, Félicien me serre contre lui.
Comment restituer une existence dont de nombreuses pages se sont égarées pour toujours ? En tissant des bribes de souvenirs avec le fil de l'imaginaire, l'auteure dessine un portrait sincère et touchant de Félicien. L'écriture limpide et toujours subtile de Francine Collet permet ainsi à une mémoire singulière de devenir universelle.

Francine Collet, Félicien, 2011, ISBN 978-2-9700598-8-2, 228 pages.

***

olivier_enfants.jpgNora et Antonio vivent à Trieste, puis à Turin, puis sillonnent l'Italie sur les traces d'un certain Mussolini, dont Antonio devient le photographe attitré. Émilie et Julien vivent à Nyon, sur la côte vaudoise, et rêvent depuis toujours d'ouvrir une auberge de campagne. Ils ne se connaissent pas. Ils ne parlent pas la même langue. Ils n'ont pas les mêmes rêves. Mais leurs destins -- tout d'abord parallèles -- vont se croiser, puis s'épouser au cours de la première moitié du XXe siècle. Quatre « vies minuscules », silencieuses, dédaignées, héroïques, dont l'enfant secret (vous, moi) sera le témoin ébloui, et l'unique héritier.

Jean-Michel Olivier est né à Nyon en 1952. Il est l'auteur d'une quinzaine d'essais et de romans, dont La Mémoire engloutie au Mercure de France et L'Amour fantôme aux Editions L'Age d'Homme. Depuis toujours, il partage sa vie entre l'enseignement et l'écriture, la musique et sa fille.

Jean-Michel Olivier, L'enfant secret, Editions L'Age d'Homme, 2003



Adresse
Librairie le Rameau d'or
17 Bd. Georges Favon
1204 Genève
Tél : 022 310 26 33
rameaudor@freesurf.ch

09/09/2011

Un chien ne fait pas le bonheur

images.jpgIntituler son livre Best-seller*, il fallait oser! Et Isabelle Flückiger — l'une des plumes les plus libres et impertinentes de la littérature romande — l'a osé, dans un conte à la fois tendre et drolatique.

Petit rappel : Isabelle Flückiger (née en 1979) a déjà publié trois livres, fidèlement chroniqués sur ce blog : Du Ciel au ventre **, Se débattre encore *** et L'Espace vide du monstre****. Si le premier racontait les tribulations érotiques d'une jeune femme en rupture, qui va s'éclater à Paris avec une copine délurée, le second montrait une autre facette, plus philosophique, de la jeune écrivaine fribourgeoise. Quant à L'Espace vide du monstre, il faisait se croiser plusieurs destins, fragiles, inaccomplis, chacun lançé dans une course au bonheur un peu désespérée.

On retrouve ces thèmes, bien sûr, dans Best-seller. En particulier ce vide qui menace d'engloutir à chaque instant les fragiles personnages de ce roman, qui ressemble à un conte. Un prof contesté, voire méprisé, par ses élèves. Une jeune femme travaillant pour une galerie de peinture, menacée, quand la « conjoncture » est difficile, de perdre son emploi. Et Saïd, un requérant d'asile kurde, vivant dans l'angoisse d'être renvoyé en Turquie.

Voilà pour l'arrière-fond du roman. Mais il manque le personnage principal. Un petit animal au pelage noir et blanc (comme un livre), vif et indiscipliné, qui déboule un jour dans la vie passablement routinière du couple que forment Mathieu et sa jeune amie. Sans crier gare, Gabriel (c'est le nom du chienchien), comme dans un jeu de quilles, vient tout bouleverser. Est-ce un signe du Destin ? Un coup de chance (ou de malchance) ? Gabriel est-il cet ange qui vient apporter la bonne nouvelle, et permettre enfin au couple plan-plan de sortir un peu du vide dans lequel il s'enlise (sans en être conscients) ? C'est la force (impertinente) du roman d'Isabelle Flückiger de poser ces questions. Sans lourdeur. Ni prétention.

Un chien perdu, puis adopté, peut-il sauver ses nouveaux propriétaires, surtout quand ils sont jeunes et « pleins de promesses » ? Peut-il leur insuffler cette soif de liberté qui manque si fort à leur existence ? Toutes ces questions prolongent, en quelque sorte, celles initiées dans le livre précédent d'Isabelle Flückiger. Mais ici elles sont admirablement posées. Avec ce zest d'humour et de dérision qui les rend plus profondes. Incontournables, comme on dit. Il y a de la légéreté et du désespoir, de l'ironie et de la douleur, dans ces pages qui filent à la vitesse du plaisir qu'on en éprouve à la lecture. Parfaitement construit, tenu d'un bout à l'autre, écrit dans une langue à la fois souple et précise, Best-seller mérite bien des éloges. Et même le titre qu'il porte.

* Isabelle Flückiger, Best-seller, éditions faim de siècée, 2011.

** Du Ciel au ventre, roman, l'Âge d'Homme, 2003.

*** Se débattre encore, roman, l'Âge d'Homme, 2004.

**** L'Espace vide du monstre, roman, édition de l'Hèbe, 2007.

 

11:20 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : best-seller, isabelle fluckiger, roman, littérature suisse | | |  Facebook

28/04/2011

L'Amour nègre au Salon du Livre

images-1.jpegPour celles et ceux qui auraient raté L'Amour nègre (y en a-t-il encore en Suisse romande ?), c'est la dernière occasion de faire la connaissance d'Adam et de débattre avec son auteur…

Au Salon du Livre de Genève, je serai sur le stand de la FNAC :
— vendredi 29 avril à 15h00 : débat sur « L’amour nègre » animé par Jean Musy
— samedi 30 avril à 14h00 : débat sur la « Controverse des prix littéraires » avec Jean-Daniel Belfond des Editions de l’Archipel et conduit par Jean Musy.
Je serai ensuite au Salon africain :
dimanche 1er mai, de 14h15 à 15h15, pour une table ronde intitulée "L'Afrique, cadre de roman idéal ?", aux côtés de l'écrivain togolais Sami Tchak, haïtien Louis-Philippe Dalembert, et franco-sénégalais Mamadou Mahoud N'Dongo. Le débat sera animé par la journaliste franco-camerounaise Elizabeth Tchoungui (France 5).
mardi 3 mai, de 13h à 14h : rencontre avec l'écrivain ivoirien Venance Konan, auteur de Chroniques afro-sarcastiques parues aux éditions FAVRE qui font actuellement un tabac.

Je me réjouis de vous rencontrer à cette ocassion !

05/04/2011

Douna Loup : un nom à retenir

images.jpegRetenez bien ce nom, aux allures de pseudonyme ethno : Douna Loup. Douna comme Douna, une petite ville du Burkina Faso Et Loup comme le grand méchant loup, et comme le Théâtre du même nom. Car Douna Loup vit à Genève où elle est née en 1982, de parents marionnettistes. Si l'on en croit Culturactif, « elle passe son enfance et son adolescence dans la Drôme. À dix-huit ans, son Baccalauréat Littéraire en poche, elle part pour six mois à Madagascar en tant que bénévole dans un orphelinat. À son retour elle s'essaye à l'ethnologie, elle nettoie une banque suisse pendant trois mois, garde des enfants durant une année, écrit sa première nouvelle, puis devient mère, et étudie les plantes médicinales. Après avoir vendu des tisanes sur les marchés et obtenu un certificat en Ethno-médecine, elle se consacre pleinement à l'écriture et à ses deux filles. »

Un premier roman, donc, au titre énigmatique, L'Embrasure*. Un titre qui donc à la fois l'ouverture, la blessure et la brûlure. Et c'est bien de cela qu'il s'agit dans cette roman qui cherche un peu sa voie entre des épisodes parfois aléatoires, voire incertains, et pas toujours bien ficelés ensemble. Simple défaut de jeunesse : le désir impérieux de tout dire, de trop dire, dans un seul livre. Mais le lecteur qui prend la peine d'entrer dans cet univers à la fois fantastique et singulier ne sera pas déçu : il y trouvera matière à réflexion et à rêverie. Il se laissera surprendre à chaque page par une sensation nouvelle, une découverte, un rythme ou une odeur, une trouvaille poétique.

Le narrateur de L'Embrasure est un jeune homme de 25 ans, ouvrier, taciturne et solitaire. Sa vraie passion n'est pas l'usine, où il travaille comme un robot, mais la forêt, qu'il explore comme une femme, et parcourt de long en large pour aller chasser. Affûts. Longue traque muette. Observation de tous les signes, traces, brisées, qui le mènent infailliblement à sa proie. Or, au lieu d'une proie patiemment traquée, il tombe un jour sur un cadavre à l'abandon. Un homme perdu, sans nom et sans visage. « Maintenant que je vois la forme c'est sûr, il y a la tête qui se devin sur la terre et les bras repliés sur le thym. »

Pourquoi cet homme est-il venu mourir dans sa forêt ? Quels signes a-t-il voulu lui envoyer ?

Le roman démarre vraiment par cette découverte. Dès cet instant, le narrateur est littéralement hanté par l'inconnu. Il entreprend sa propre enquête sur le mort — un suicidé, en fait — qui s'avère s'appeler Leandro Martin, noter régulièrement ses réflexions dans de petits carnets, vivre en marge de la société et de sa famille, qui le connaît si mal. Bien sûr, cette enquête sur l'autre, le mort perdu dans sa forêt, est d'abord, pour le narrateur, une quête de soi-même. Une quête qu'il poursuit à travers plusieurs femmes. Lise d'abord, puis Eva (il fallait une femme fatale au roman!). Douna Loup excelle à rendre à la fois le désir et le vide, la sensualité de ces rencontres et l'impasse où elles mènent : « tous les deux, nous nous demandons ce qui nous rassemble, et nous nous rassemblons quand même ». Il y a de la sauvagerie, mais aussi du désespoir dans cette rencontres toujours fragiles, toujours à confirmer le lendemain.

Si le roman se perd un peu dans sa dernière partie, c'est sans doute que son narrateur est lui-même perdu, en quête d'une vérité sur le monde et sur lui-même qui glisse entre ses doigts comme la pluie sur les feuilles des arbres. On sent chez lui l'appel constant de la nature, sa beauté, sa violence, son mystère impérieux, qui le renvoie à son amour des femmes, non moins sauvage et mystérieux. Dans une langue à la fois simple et efficace, très poétique, Douna Loup sait créer un monde d'images et de sensations fortes. Elle renvoire le lecteur, comme le narrateur, à l'énigme de son désir. Elle trouve les mots pour dire ce qui se cache dans l'embrasure.

* Douna Loup, L'Embrasure, roman, Mercure de France, 2010.

La revue Le Passe-Muraille publie, dans son dernier numéro, un long texte inédit de Douna Loup.


Douna Loup, "L'embrasure" par mercuredefrance

 

11:00 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : douna loup, roman, embrasure, mercure de france, littérature suisse | | |  Facebook

30/03/2011

Pourquoi nous sommes médiocres !

images.jpegPrenez le train, l'avion, le paquebot! N'ésitez pas à passer les frontières ! Quittez votre fauteuil cossu pour aller respirer l'air du dehors, ailleurs, loin de vos Alpes…

Où que vous soyez, en France ou en Océanie, à New York ou à Tombouctou, on vous posera toujours la même question (on me l'a posée 300 fois depuis novembre) : y a-t-il de bons écrivains en Suisse ? Et si oui, lesquels ?

Au début, la question étonne et interpelle. Puis elle consterne.

— Bien sûr ! dites-vous, l'air offusqué. Et vous commencez à énumérez les Saintes Ecritures : Ramuz (le Z ne se prononce pas), Haldas (le S se prononce), Chessex (le X ne se prononce pas), Bouvier, Chappaz (le Z ne se prononce pas), Corinna Bille, Monique Laederach, etc. Et vous continuez avec les écrivains vivants : Sprenger, de Roulet, Layaz, Bagnoud, Albanese, Kramer, Béguin, Bimpage, Comment, Safonoff, Moeri, etc.

Au bout d'une heure, votre interlocuteur marque une pointe de lassitude. Il vous coupe la parole.

— Mais alors, ricane-t-il, pourquoi ne sont-ils pas connus ?

Bonne question. À laquelle, bon prince, vous prenez la peine de répondre.

— Si nous sommes si médiocres, si nous n'existons pas à l'étranger, c'est essentiellement pour deux raisons.images-1.jpeg

1) Malgré tous les efforts des éditeurs, qui sont modestes, les livres d'auteurs suisses sont mal distribués en France. Voire, le plus souvent, pas distribués du tout. Faute de moyens financiers, d'abord. Faute aussi d'aide confédérale ciblée. Pro Helvetia, qui devrait favoriser la diffusion de la littérature suisse à l'étranger, fait très mal son travail. Sur ce plan, c'est un échec complet. Tous les auteurs vos le diront. Les éditeurs itou. Pas de diffusion, pas de ventes, ni de lecture.

2) Si la litttérature de ce pays est si mal connue hors des frontières, c'est aussi qu'elle est très mal défendue. Par certains journalistes locaux, d'abord, qui l'ignorent ou la boudent, victimes du préjugé selon lequel cette littérature ne peut être qu'ennuyeuse et vaine. Mal défendue, ensuite, par celles et ceux qui, à Pro Helvetia ou dans les journaux de « référence », devraient la soutenir et qui ne font rien, par incompétence ou par paresse. Allez faire un tour, par exemple, au Centre Culturel suisse de Paris et vous serez consterné : hormis les livres d'architecture et de design, il n'y a pratiquement aucun livre suisse à la bibliothèque du CCs ! Impossible de faire connaître une littérature sans passerelles ou passeurs d'exception, tels que furent, en leur temps, Bertil Galland et Vladimir Dimitrijevic. Et ces passeurs, aujourd'hui, n'existent plus. Un gang de fonctionnaires, peu versés en littérature et particulièrement inefficaces ou méprisants, les a remplacés.

Que faire alors ? Multiplier les passerelles. Ouvrir des brèches (comme les blogs, par exemple). Briser cette conjuration étrange du silence et de l'incompétence. Le complot triste des éteignoirs. Lire et faire lire les ouvrages qu'on aime.

Voyager. Traverser les frontières.

Toujours un livre à la main.

 

 

10:10 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : littérature suisse, pro helvetia, médiocrité | | |  Facebook