28/06/2017

Passion noire, mon nouveau roman

Encore quelques jours de patience… 

Passion noire jpeg.jpg

26/06/2017

L'écriture mosaïque (Jean-Louis Kuffer)

images.jpegJournaliste, romancier, poète, essayiste, blogueur infatigable, mais aussi peintre et animateur de revue littéraire (Le Passe-Muraille, créé en 1992), Jean-Louis Kuffer a plusieurs cordes à son arc. Et une brassée de flèches dans son carquois. Également à l'aise dans le roman et la chronique littéraire (quiconque voudra connaître la vie littéraire en Suisse romande depuis quarante ans n'aura qu'à se plonger dans ses Carnets), il explore, dans chacun de ses livres, une nouvelle forme d'écriture.

Aujourd'hui, avec La Fée valse*, son dernier livre, Kuffer entraîne le lecteur dans un vertige de personnages, de scènes fantasmées, de situations drolatiques ou tragiques, cruelles ou surprenantes. Ce sont des textes courts (une page au maximum), vifs, colorés. Chacun pourrait être le germe ou le noyau d'un roman. Mais Kuffer les garde à l'état de pépites. D'éclats. D'éclairs de poésie.  Si l'écriture — selon le mot de Cingria — est « l'art de l'oiseleur », Kuffer possède celui de la mosaïque. Chaque texte est une pierre savamment peinte (une miniature) qui trouve sa place et son sens dans l'ensemble du livre. 

Unknown.jpegLe plus étrange, dans ce livre foisonnant et singulier, c'est que cette mosaïque humaine bouge et danse sans cesse. À peine a-t-on fixé un personnage qu'un autre le remplace ou entre dans la danse. Ici c'est une valse à trois temps au rythme tantôt rapide, voire effréné, tantôt mélancolique (« valse mélancolique et langoureux vertige » disait Baudelaire). Le lecteur, à chaque page, est pris dans ce vertige et invité, sans cesse, à changer de cavalier. Ce qui fait tout le charme et le force de cette Fée Valse qui fait danser les mots et valser les personnages de toutes les époques, de tous les pays, de toutes les langues. 

* Jean-Louis Kuffer, La Fée valse, éditions de l'Aire, 2017.

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30/05/2017

Un roman noir et bien tassé (Jean-François Fournier)

Unknown-1.jpegJean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur, a dirigé la rédaction du Nouvelliste et est aujourd'hui délégué culturel de la Commune de Savièse. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

En cela, il ressemble beaucoup à Scott F. Battle, le héros de son dernier livre, sobrement intitulé Le Chien*. Disons tout de suite : c'est un des plus grands livres de ce début d'année, fort comme un pur malt, noir comme un expresso bien tassé. 

Unknown-2.jpegQui est le Chien ? Le rédacteur en chef d'un quotidien américain (le Post ?), qui a beaucoup roulé sa bosse, connaît tout ce qu'il faut savoir (et ne pas publier) sur le monde politique, a consacré sa vie à défendre une certaine idée du journalisme. Malgré sa carrière brillante, le Chien est un être fracassé. Sa femme et deux de ses enfants sont morts dans un accident de la route (là même où Edward Kennedy a laissé mourir sa secrétaire, noyée dans sa voiture). Le troisième enfant est condamné par la maladie. N'ayant plus rien à perdre, le Chien va jouer son va-tout et se lancer dans une quête éperdue  à travers l'Amérique pour retrouver son père, tout d'abord, puis revoir son fils malade qui lui a été arraché. Le roman de Fournier tourne alors au road-movie. Un récit haletant, violent, désespéré. Cet homme qui a tout perdu s'accroche au mince espoir de revoir son père, qui s'avère bientôt être une sorte de psychopathe, qui aime à découper l'oreille gauche des cambrioleurs qui s'aventurent chez lui ! 

Dans sa quête, le Chien est accompagné par Kerry, une femme rencontrée dans un diner, personnage mystérieux et sensuel. Tout au long de ces pages sombres et pleines de poison, on sent que le Chien joue sa vie à quitte ou double. Sa quête n'est pas accessoire, ni superficielle. Il y va de sa vie. Et Fournier, d'une plume admirable, excelle à rendre cette violence essentielle (la violence qui habite tout être désespéré). Violence des relations humaines, des sentiments, des drames qui s'abattent sur Scott F. Battle. On sent, bien sûr, chez Fournier, l'influence des grands romanciers américains : Jim Thompson, Fitzgerald, Joyce Carol Oates, Jim Harrison. Il en a le souffle et la verve. Son roman noir nous accompagne longtemps après que nous avons tourné la dernière page.

* Jean-François Fournier, Le Chien, éditions Xénia, 2017.

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29/05/2017

Deux personnages en quête de sens (Antoine Jaquier)

images.jpegOn met un peu de temps à entrer dans le dernier roman d'Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue*, qui oscille entre le roman noir et le portrait d'une génération passablement paumée. À quoi cela tient-il ? À l'intrigue, d'abord, qui ne démarre vraiment qu'après la page 50. Aux deux personnages principaux, ensuite, Tom et Mélodie, qui assument à tour de rôle le fil de la narration (une bonne idée). Archétypes de la « génération Y » (nés entre 1980 et 1999), Mélodie tient un blog sur la mode et Tom est photographie. Ils vivent les deux à Lausanne et passent leur temps à se tromper, se disputer ou se séparer. Tom a le démon du jeu et Mélodie une soif de reconnaissance qui va la mener logiquement à Paris où elle pénétrera enfin ce milieu de la mode qui la fascine.
Comme dans les meilleurs romans noirs, Tom poursuivra sa chute, inexorable, tout au long du récit, en s'accrochant tantôt à Mélodie, tantôt à Dardana, une belle (et vierge, paraît-il) marchande d'amour albanaise qui le plaquera à son tour. 

Le troisième livre de Jaquier ne manque ni de punch, ni de rebondissements, souvent inattendus. images-1.jpegOn pense à bien sûr à son maître en écriture Philippe Djian (photo de droite), qui préfère la vitesse à l'approfondissement des personnages et des situations, la musique de la langue aux descriptions balzaciennes. Chez Jaquier aussi, tout va vite. On aimerait que Tom ait plus de bouteille, que Mélodie ait plus de chair et de lucidité. L'un et l'autre semblent entraînés dans un tourbillon d'événements qu'ils sont bien incapables de contrôler.

Unknown.jpegPourtant, Jaquier frappe juste : les deux personnages principaux appartiennent bien à cette génération du marketing, du culte de l'apparence (la mode et la photo), des jeux video, des Pokemons (et du Club Dorothée). Génération d'enfants gâtés qui peinent à trouver leur place dans une société de plus en plus cruelle. Il accompagne ses deux héros dans leur quête d'identité (et de sens). Il les décrit avec la patience et le regard critique d'un entomologiste. Même si Légère et court-vêtue n'a pas la force (bouleversante) de son premier roman, Ils sont tous morts**, il vaut la peine de s'y plonger pour mieux connaître cette génération qui semble avoir toutes les cartes en main, mais ne sait pas comment les jouer.

* Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue, roman, éditions de la Grande Ourse, 2017-

** Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, Poche Suisse, l'Âge d'Homme.

20/05/2017

La route et le jardin (Jean-François Duval)

Unknown.jpegIl y a plus de trente ans que Jean-François Duval (né à Genève en 1947) est sur la route. La route accidentée et fraternelle de Kerouac, sur qui il a beaucoup écrit. La route de Bukowski, également, qu'il a longtemps fréquenté. Il fait partie de la génération des Beats pour qui le monde est un jardin toujours à découvrir, toujours à explorer. 

Cette route et ce jardin, on les retrouve dans le dernier livre de Jean-François Duval, Bref aperçu des âges de la vie*, qui est à la fois une philosophie de la sagesse (un pléonasme ?) et une leçon de vie. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si le récit de Duval est préfacé par le philosophe Alexandre Jolien, qui trouve dans l'auteur un complice et un frère en pérégrinations.

Quelle route et quel jardin ? 

Bien qu'il s'y réfère rarement, Duval, en bon écrivain protestant, est marqué dans sa chair par les paraboles bibliques. La vie est un chemin, dit l'Évangile, une route même, et Duval l'a arpentée dans tous les sens. Unknown-2.jpegArrivé près du terme du voyage, il se retourne, jette un regard rétrospectif (et amusé) sur sa vie et essaie de comprendre chacune des étapes de son parcours. Il passe ainsi au crible les âges de la vie, de l'enfance impatiente (l'enfant passe son temps à courir, puis on lui ordonne de s'asseoir !), à l'âge d'exister (où se posent les grandes questions de l'identité et de notre place dans le monde), jusqu'à cette interrogation finale et essentielle : comment mourir ?

Dans une suite de textes brefs et intenses, qui montrent l'étendue de sa palette (journalistique et philosophique), Duval nous livre beaucoup de lui-même. Bien sûr, en le lisant, on pense à Sénèque (Vies brèves), à Montaigne, à Amiel, mais Duval y ajoute constamment son grain de sel et fait de son récit une sorte de guide de voyage qui aide à affronter le tragique de l'existence. Chacun va son chemin, mais le chemin de chacun est unique. Celui de Duval est fait de rencontres, de surprises (bonnes et mauvaises), de voyages, de lectures, de découvertes, de réflexions sur la condition de l'homme — ce passant égaré sur la terre.

Et le jardin ? 

Il y en a plusieurs dans le livre de Duval. Ils sont tous merveilleux et évoquent avec beaucoup de poésie la dernière escale, juste avant (ou juste après) le grand saut. C'est là que l'écrivain, certaines nuits, retrouve en rêve le fantôme de son père, à qui il a l'impression d'« avoir tout dit » (mais a-t-on jamais tout dit à son père ?) C'est aussi la nature où s'ébroue son chien, rendu fou par les premiers rayons de soleil du printemps. C'est le fantasme d'être réincarné en écureuil, en crocodile ou en serpent (version zen). C'est enfin le jardin, pas forcément paradisiaque, qui attend l'écrivain (et chacun de ses lecteurs) dans l'après-vie, une fois arrivé au bout de la route. 

Le récit de Duval s'achève sur l'évocation d'un clochard rencontré à Genève (frère des clochards sublimes de Bukowski) qui a élu domicile dans une cabane à la lisière d'un bois. Quand l'écrivain veut le revoir, catastrophe : la cabane est partie en cendres. Et son locataire est au paradis des clochards. Sans doute dans un jardin plus vaste où il n'a pas à quémander sa nourriture pour survivre…

Le narrateur poursuit sa promenade : il n'est pas encore arrivé au terme du voyage.

* Jean-François Duval, Bref aperçu des âges de la vie, récit, Michalon, 2017.

16/05/2017

Une vie de chien (Julien Sansonnens)

Unknown-1.jpegJ'avais beaucoup aimé, l'année dernière, Les Ordres de grandeur* (voir ici), un polar haletant qui mêlait politique et médias, un roman au style vif et généreux, assez rare sous nos latitudes protestantes. L'auteur, Julien Sansonnens, récidive cette année avec un texte plus court (une longue nouvelle) qui possède néanmoins les mêmes qualités que son précédent livre. Cela s'appelle Quatre années du chien Beluga**, et c'est une merveille.

Qualité d'écriture tout d'abord : précise, limpide, coupante comme un scalpel. Sansonnens a du style, et c'est un bonheur de le lire. Qualité de construction ensuite : le récit est parfaitement mené, à un rythme soutenu, mais avec des pauses, de réflexion ou d'anecdotes, alternant les descriptions (promenades au bord du lac, randonnées en montagne, innombrables bêtises du chien Beluga) et la narration plus serrée, plus intime.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit dans ce petit livre d'une grande profondeur : raconter l'intimité — le lien d'intimité — qui se noue entre un chien et ses maîtres (la narration, très « brechtienne », pose d'emblée les relations familiales en relations de pouvoir). Unknown.jpegBeluga, que ses maîtres adoptent alors qu'il n'a que quelques mois, vient apporter sa folie, ses névroses (il n'aime pas les enfants), son inébranlable joie de vivre à toute la maisonnée. Il devient l'enfant chéri (et folâtre) de ses maîtres, qui l'emmènent en voyage avec eux, lui abandonnent leur plus beau fauteuil. Il est de toutes les bringues et de tous les bonheurs.

Cela se gâte, pourtant, quand le couple attend son premier enfant. Étrangement, le chien tombe malade. Il a des absences, des pertes d'équilibre. « Est-il envisageable que la naissance de l'enfant ait provoqué le mal dont souffre le chien ? » demande le narrateur, qui n'évite pas les crises de culpabilité. Il fera tout pour sauver Beluga, l'emmenant chez le vétérinaire (« une belle ordure») à quatre heures du matin. Mais rien n'y fait. L'enfant prospère, tandis que le chien décline, inexorablement. De quoi souffre-t-il ? Épilepsie, cancer. Le chien Beluga quitte la scène après une vie de jeu, de caresses, de courses folles (il adore courir en rond). Sansonnens évoque très bien le vide que l'animal laisse dans le cœur de ses maîtres : c'est de là que surgit l'écriture.

* Julien Sansonnens, Les Ordres de Grandeur, roman, édition de l'Aire, 2016.

** Julien Sansonnens, Quatre années du chien Beluga, nouvelles, édition Mon Village, 2017.

09/05/2017

Une œuvre rare et exigeante (Yves Velan)

Unknown.jpegTrès affecté par la mort, il y a quelques années, de sa fille unique, Yves Velan avait choisi le silence, et l'extrême discrétion. Il nous a quittés samedi, à La Chaux-de Fonds, dans sa 91eme année, alors que vient de reparaître Soft Goulag, sans doute son livre le plus accessible.

Né en France, mais originaire de Bassins (VD), Velan a longtemps milité au POP, ce qui lui a valu d'être interdit d'enseignement dans le canton de Vaud. Qu'à cela ne tienne! Il enseigné pendant dix ans la littérature française dans une Université de l'Illinois, puis a donné des cours, jusqu'à sa retraite en 1991, au Gymnase de La Chaux-de-Fonds.

Yves Velan a peu écrit, mais ses livres ont marqué une génération d'étudiants. En 1959, son premier roman, Je (Le Seuil, puis repris en Poche Suisse, l'Âge d'Homme), lui valut les louanges de Roland Barthes et d'une partie de l'intelligentsia parisienne. images.jpegIl raconte les états d'âme d'un pasteur nyonnais, « le pasteur rouge », déchiré entre ses engagements politiques et ses principes religieux, et amorce une réflexion profonde sur le statut de l'écrivain. Un second roman, plus expérimental, suivit, quatre ans plus tard, La Statue de Condillac retouchée (Le Seuil, 1973), lui aussi loué par la critique parisienne.

images-1.jpegMais son roman le plus abouti, le plus prémonitoire aussi, reste Soft Goulag (1977, repris cette année chez Zoé), dans lequel Velan imagine une société technocratique où les couples ayant le droit de procréer seraient tirés au sort, où le commerce globalisé régnerait en maître, où les individus, à force de liberté, n'en aurait plus aucune. Inspiré de 1984, ce bref roman de science-fiction reste aujourd'hui d'une actualité brûlante.

Yves Velan travaillait depuis plusieurs années à un roman-monstre, qu'il refusait de publier, mais qui va heureusement voir le jour l'année prochaine (avec son consentement). Il s'intitule L'écrivain et son énergumène, et promet de belles surprises.

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26/04/2017

Écrire dans le chaos du monde (Jon Monnard)

Unknown-1.jpegLe titre, bien sûr, inspiré par The Great Gatsby de Fitzgerald, est impossible à retenir (Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique*). Le roman est un peu foutraque : les personnages apparaissent, puis disparaissent, alors qu'on aimerait les voir approfondis ; dans le récit, le narrateur prend beaucoup de place — et parfois trop ! ; il n'y a pas vraiment de progression dramatique dans l'intrigue, etc.

Mais, dans le premier roman de Jon Monnard, il y a mieux que ça : un vrai désir d'écrire, un besoin forcené de raconter sa vie pour essayer de la comprendre et de mettre un peu d'ordre dans le chaos du monde. Unknown.jpegEn cela, Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique est un livre prometteur. Plus qu'une intrigue ordonnée ou une auto-fiction, il propose des images, des scènes souvent paroxystiques, des personnages hauts en couleur. C'est un roman jeté, craché sur le papier avec la fougue et l'impatience d'un jeune homme de 27 ans, qui a été libraire et a étudié à Polycom..

Malgré ses défauts de jeunesse, cette rage de dire à tout prix ce qui vous possède, il vaut la peine de suivre Jon Monnard, dans ses doutes et ses excès, et d'attendre avec impatience son prochain livre.

* Jon Monnard, Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique, roman, l'Âge d'Homme, 2017.

06/03/2017

Un père reste un père (Alain Bagnoud)

images.jpegC'est un roman dense et complexe, qui revisite les années 70, mais aussi notre époque, que nous donne Alain Bagnoud avec Rebelle*, son quatorzième livre.

Tout commence, ici, dans un bistrot valaisan, où le nouveau venu (Jérôme Saint-Fleur, un journaliste à la dérive) est tout de suite intégré à la communauté bruyante, joyeuse et avinée des piliers de bar. C'est en sortant du bistrot, la tête levée vers la Grande Ourse, sa bonne étoile, que Jérôme va tomber sur Bob Marques, un guitariste de blues, qui était son idole, autrefois. Cette rencontre — à la fois retrouvailles avec sa jeunesse perdue et besoin de reconnaissance — va bouleverser sa vie dans les mois qui vont suivre.

Unknown.jpegLe roman de Bagnoud est construit sur une série de rencontres et d'interrogations. Autour de cette ancienne gloire du blues gravitent deux femmes, Marylou et Carole. Tandis que la première ne quitte pas Marques d'un pas, la seconde aime les marches en montagne et fréquente assidûment une secte (qui fait penser, bien sûr, à l'Ordre du Temple Solaire). Jérôme est invité à jouer de la guitare avec Marques. Le résultat est concluant. Une tournée est organisée. Jérôme est parvenu à se faire reconnaître de son idole, ancienne figure paternelle. 

Et désormais le roman de Bagnoud touche à son centre névralgique : la recherche du père. En bon journaliste, Jérôme va poursuivre son enquête sur le terrain. Il ne va pas tarder à retrouver deux anciens compagnons de sa mère : Joseph Dalin et Frank Rivet. Le premier, après avoir été prof, est écrivain et le second est un politicien en vue qui semble avoir renié les idéaux de sa jeunesse. L'un et l'autre pourraient être le père que Jérôme n'a pas connu…

Cette enquête, on le voit, qui est une quête des origines, tourne entièrement autour d'un personnage mystérieux : Luce, la rebelle indomptable, qui voulait un changement de vie total. « Des fleurs, de l'herbe et de la musique. » Luce est la mère de Jérôme et vit à l'écart du monde. images-1.jpegDevenue artisane, elle a coupé les ponts avec son passé contestataire — et ses anciens amants. Jérôme l'oblige à remuer les braises, à s'expliquer, à révéler les secrets qu'elle garde jalousement. On revisite ainsi les belles années du Flower Power, la liberté, les utopies. Même si le mouvement a été rattrapé par la réalité du monde de l'argent (le libéralisme, la globalisation), les rêves qu'il a semés ne sont pas totalement oubliés.

Roman dense et complexe, qui se passe presque entièrement en Valais (avec quelques incursions à Genève !) et brosse une galerie impressionnante de personnages, Rebelle poursuit une quête de vérité qui est d'abord une interrogation des origines : si la mère est unique et prend beaucoup de place, les pères (imaginaires) sont nombreux et se bousculent même au portillon (Marques, Dalin, Ravet, Kapoff) ! On laissera au lecteur le soin de découvrir le fin mot de l'affaire…

Ce qui est sûr, avec Alain Bagnoud, c'est que l'affaire est loin d'être classée !

* Alain Bagnoud, Rebelle, roman, éditions de l'Aire, 2017.

03/03/2017

La mort en ce miroir (Roland Jaccard)

Unknown-1.jpeg   On ne présente plus Roland Jaccard, le plus célèbre vaudois de Paris, auteur de L'Exil intérieur* et de La Tentation nihiliste**, entre autres, de nombreux essais et d'innombrables (vrais ou faux) journaux intimes (Jaccard s'inscrit dans la lignée d'Amiel et de Benjamin Constant). Dans le paysage désertique de la littérature française, c'est l'un des seuls écrivains, il me semble, à tenir sa ligne, et avec style. Après avoir longuement tourné autour, il nous donne aujourd'hui un roman tragique et drôle, où il prend plaisir à multiplier les jeux de miroir.

Cela s'appelle Station terminale***, et c'est un bonheur de lecture.

images.pngD'emblée, comme dans un miroir, le narrateur se dédouble. C'est l'idée de génie : deux frères, que tout sépare et oppose à première vue, mènent deux vies parallèles. L'un enseigne à Lausanne, il est marié, il a des enfants : sa vie est rangée comme une armoire appenzelloise. L'autre, au contraire, mène à Paris une vie du genre dissolue, il court le monde en quête d'émotions amoureuses, il écrit, il est fasciné par les jeunes filles asiatiques, les franges sur le front et Louise Brooks (suivez mon regard!). Il passe son temps à le perdre en jouant du ping-pong et en allant se dorer la pilule dans diverses piscines (Pully, Deligny). 

Un jour, ce frère de mauvaise vie meurt dans un accident de voiture. Vrai accident ou suicide maquillé ? Personne n'est capable de le dire. C'est son frère bien-pensant, accouru de Lausanne, qui va découvrir, à Paris, le journal de ce vieux débauché. Malaise. Perplexité. En lisant les pages écrites son frère, il va trembler de rage, de colère et d'indignation, car celui-ci ne cache aucun détail de sa vie sulfureuse (au contraire, il semble ravi d'exhiber ses défauts). Il annote les passages qui le scandalisent. Il essaie de se protéger des poisons prodigués par ce frère trop libre et trop intelligent.

Mais cette vie de liberté l'oblige aussi à se poser des questions. N'aurait-il pas rater quelque chose ? La vraie vie ne serait-elle pas ailleurs, comme le disait Kundera ?

Alors, pour ternir l'image de ce frère écrasant, l'homme rangé décide de livrer au public ces pages sombres et pleines de poison. C'est la vengeance qu'il choisit : révéler la vraie nature de ce frère qu'il envie en secret. Mais cette vengeance, il le sait, risque bien de se retourner contre lui.

« La question que se pose Marie, c'est : comment vais-je vivre ?

La question que je me pose quotidiennement, c'est : comment vais-je disparaître ? »

Un roman drôle et caustique, où Jaccard entreprend, en bon disciple d'Amiel, son propre procès. Au lecteur de livrer son verdict !

* Roland Jaccard, L'Exil intérieur, PUF, 1975.

** RJ, La tentation nihiliste, PUF, 1989.

*** RJ, Station terminale, roman, Serge Safran éditeur, 2017.

27/01/2017

La mandragore et les pissenlits (Fabienne Radi)

images-3.jpegGrâce à Pascal Rebetez (photo) qui dirige les éditions d'autre part (avec Jasmine Liardet), nous avons droit, de temps en temps, à quelques textes qui font figure d'ovnis dans le paysage plutôt conventionnel de la littérature romande. Heureuse initiative ! C'est grâce à lui que nous avons découvert Jean-Pierre Rochat (Prix Dentan 2013 pour L'écrivain suisse-allemand) et François Beuchat, l'infatigable graphomane jurassien, Laure Chappuis et Pierre-André Milhit, ou encore Blaise Hofmann et Alain Bagnoud. À chaque fois, l'éditeur permet à une voix de s'exprimer. Une voix d'ici, singulière, originale, unique.
th-32_fabienne.jpgC'est le cas de Fabienne Radi (photo), qui publie C'est quelque chose, une fable drolatique et décalée. On connaît l'auteur pour ses essais sur l'art et ses livres d'artiste. Mais c'est la première fois qu'elle se lance dans un texte de fiction (qui a reçu le Prix littéraire chênois 2016). Le personnage principal de cette fable rurale est une maison que ses propriétaires — qui ont émigré quelque temps en Norvège — décident de louer à des étudiants scandinaves. Ceux-ci vont bien sûr profiter de l'isolement de la maison, sise à l'orée des bois, pour se livrer à toute sorte de fantaisies bien dans l'esprit des années de libération sexuelle.

images-2.jpegLe récit est vif et bien mené, agrémenté de notes plus ou moins farfelues (dont un témoignage de Hugh Hefner, créateur du magazine Playboy, qui vient mettre son grain de sel dans l'histoire !) La fable pourrai être développée et approfondie, mais Fabienne Radi préfère la manière légère et allusive. Ce qui fait tout le charme de son roman. Sa conclusion me fait penser au célèbre roman de Hanss Heinz Ewers, La Mandragore (1911), véritable must dans les années septante — la fameuse mandragore prenant ici la forme et la couleur des pissenlits.

Un texte à découvrir.

* Fabienne Radi, C'est quelque chose, éditions d'autre part, 2017.

20/01/2017

Un thriller envoûtant (Catherine Fuchs)

images-2.jpegJ'étais un peu inquiet en commençant le dernier livre de Catherine Fuchs, La Tête dans le sable*. Il s'agit en effet d'un roman « engagé » dont le personnage principal, Carmen Berger, travaille dans une ONG qui est bien résolue à dénoncer les méfaits d'une puissante multinationale exploitant sans scrupule le cuivre d'un petit pays d'Afrique, le Zamanga. Je craignais le déluge des bons sentiments et l'inévitable auto-flagellation finale qui accompagne bien souvent ce genre de livre (les écrivains romands ont la culpabilité rivée à l'âme et au corps).

images-3.jpegMais pas du tout ! Même si ses personnages sont un brin convenus (Carmen est le type de la femme divorcée de cinquante ans, aigrie, avec deux enfants ingérables, un ex courant le guilledou avec une jeunette, roulant à vélo et toute dévouée à sauver la planète ; son prétendant, quant à lui, roule en Mercedes, joue au golf et au tennis et possède un hors-bord!), l'auteur nous entraîne dans une sorte de roman d'espionnage extrêmement bien ficelé. Écrit sous la forme d'un journal intime, le roman est enrichi de témoignages pris à vif sur le terrain, témoignages qui sont autant de preuves à charge contre la multinationale Promaco. Pour corser le tout, Catherine Fuchs imagine une liaison (forcément dangereuse) entre Carmen Berger et un homme travaillant pour la Promaco. Dès lors, le roman se déploie dans deux dimensions parallèles, l'une politique, l'autre affective, qui doivent bien un jour se rejoindre. Je ne dévoilerai pas la fin du livre, mais les fils se rejoignent, en effet, et de manière inattendue. Entre-temps, le roman décortique les circuits compliqués par lesquels, aujourd'hui, on peut tromper le fisc, appauvrir toute une région d'Afrique en prétendant y apporter progrès et développement et s'enrichir effrontément du labeur des autres.

Sans jamais être pontifiant, ou moralisateur, le livre éclaire très bien les mécanismes d'exploitation de certains pays riches en matières premières (indispensables à nos précieux portables!) au seul profit de multinationales sans état d'âme. Et l'histoire d'amour entre Carmen et Michael (le beau ténébreux de la  Promaco) tient le lecteur en haleine.

Un livre à lire et à méditer.

* Catherine Fuchs, La Tête dans le sable, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

09/01/2017

Portrait de l'artiste en lecteur du monde (2) : du journal au carnet

DownloadedFile-1.jpegL’entreprise monumentale de Jean-Louis Kuffer, écrivain, journaliste, chroniqueur littéraire à 24Heures, commence avec ses Passions partagées (lectures du monde 1973-1992), se poursuit avec la magnifique Ambassade du papillon (1993-1999), puis avec ses Chemins de traverse (2000-2005), puis avec ses Riches Heures (2005-2008) pour arriver à cette Échappée libre (2008-2013) qui vient de paraître aux éditions l’Âge d’Homme. Indispensable…

Ce monument de près de 2500 pages est unique en son genre, non seulement dans la littérature romande, mais aussi dans la littérature française (il faudrait dire : francophone). Il se rapproche du journal d’un Paul Léautaud ou d’un Jules Renard, mais il est, à mon sens, encore plus que cela. Il ne s’agit pas seulement, pour l'écrivain, de consigner au jour le jour des impressions de lecture, des états d’âme, des réflexions sur l’air du temps, mais bien de construire le socle sur lequel reposera sa vie.

À la base de tout, il y a les carnets, « ma basse continue, la souche et le tronc d’où relancer tous autres rameaux et ramilles. »

Ces carnets, toujours écrits à l’encre verte et souvent enluminés de dessins ou d’aquarelles, comme les manuscrits du Moyen Âge, qui frappent par leur aspect monumental, sont aussi le meilleur document sur la vie littéraire de ces quarante dernières années : une lecture du monde sans cesse en mouvement et en bouleversement, subjective, passionnée, empathique. 

* Jean-Louis Kuffer, L'Échappée libre (lectures du monde 2008-2013), L'Âge d'Homme, 2014.

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01/01/2017

À lire et à offrir : La Peau des grenouilles vertes (Serge Bimpage)

images-4.jpegTout est crypté, ou presque, dans le dernier roman de l’écrivain genevois Serge Bimpage. Le titre, tout d’abord, La Peau des grenouilles vertes*, qui ne trouve son explication qu’à la page 109 (allez-y voir vous-mêmes, si vous ne me croyez pas !). Le nom des personnages ensuite : un écrivain suisse, exilé malheureux à Paris, qui s’appelle Claude Duchemin, fait penser à Claude Delarue, disparu en 2011. Un cinéaste amateur de havanes, rencontré dans le TGV, évoque immanquablement le prophète de la Nouvelle Vague (il s’appelle Jean-Luc Gaddor). Quant à la trame du roman (l’enlèvement de la fille d’un artiste célèbre), elle fait penser à l’affaire Dard, survenue en 1983, à Genève, qui avait fait grand bruit. Ici, Joséphine Dard (voir ici son interview) devient Albertine Onson, et son père Frédéric, Nils Onson. Quant à Bimpage, qui aime les masques et les pseudos, il devient Nazowski (surnommé Naze). Mais ne nous y trompons pas : La Peau des grenouilles vertes, malgré les apparences, n’est pas un roman à clés : c’est une enquête, passionnante et fouillée, autour d’un fait divers qui met en évidence toutes les facettes de l’âme humaine — ses ombres et ses lumières.

Qui est Naze ? Un nègre d’écriture. « Un raconteur de vies », comme il se nomme lui-même. Il a quitté le journal pour lequel il travaillait pour se mettre à son compte, et écrire, car telle est sa passion, et son ambition. Il est le scribe fidèle, le témoin attentif, qui va donner forme (et cohérence) aux vies qu’on lui raconte. Qui connaîtrait Socrate si Platon n’avait pas retranscrit fidèlement ses paroles, et sa philosophie ?

Les nègres sont utiles, et même indispensables, on ne le dira jamais assez…

Mais l’écriture n’est pas qu’une affaire de commande ou de métier. Naze s’en est vite aperçu. Elle plonge en lui ses racines profondes. Autrefois journaliste, puis nègre, il a toujours rêvé d’être écrivain. C’est ici que les choses se compliquent, et deviennent passionnantes.

images-3.jpegFasciné, depuis longtemps, par un fait divers (l’enlèvement d’Albertine Onson), Naze va mener discrètement son enquête, comme un limier, et écouter les témoignages (peut-on parler de confessions ?) des deux protagonistes de cette sinistre affaire. Le nègre, alors, devient psy : il écoute, interprète, essaie de débrouiller l’écheveau si subtil des paroles prononcées. Edmont K., le ravisseur, l’effraie, d’abord, puis joue au chat et à la souris. Aujourd’hui, on le classerait dans la catégorie des pervers narcissiques. C’est un manipulateur sans envergure, mais à l’ego tout-puissant. Naze reste fasciné, mais toujours sur ses gardes. Il reconstitue son enfance, les humiliations subies face à son père, ses déboires dans une société où il ne trouve pas sa place. L’arrière-fond criminel est parfaitement décrit, avec empathie, mais sans pathos. Edmont K. est un homme ordinaire, c’est là son drame, attiré par l’appât du gain, inconscient des souffrances qu’il peut (et va) causer.

Le cas d’Albertine est beaucoup plus intéressant. Sa vie croise celle de Naze en plusieurs points : elle devient l’amie de Claude Duchemin, que Naze admire, et qui lui lègue son appartement parisien. L’évocation de l’écrivain suisse exilé (alias Claude Delarue) est belle et émouvante (et pourrait être développée). Elle exerce sur Naze une attraction qui le poussera dans ses derniers retranchements. Car raconter la vie des autres, recueillir leurs paroles, n’est pas sans danger. On en dit toujours trop, ou trop peu. Naze est un scribe fidèle, certes, mais il sent les limites de son métier : la vérité ne se dit pas comme ça. Maquillée, travestie, elle ne sort pas toute nue de la bouche du bourreau, comme de celle de la victime. L’un et l’autre ne peuvent pas tout dire. Seul le roman — par son espace de liberté, ses voix multiples, ses spéculations, ses outrances — peut approcher la vérité du réel.

Et Naze en est le premier conscient…

À qui appartient une vie ? À celui qui la vit ou à celui qui la raconte ?

C’est le dilemme de Nazowski, et l’enjeu central de son livre. Comme Serge Bimpage, il y déploie ses multiples talents : journaliste, il mène une enquête au cordeau, se déplace, interroge les témoins, repère les lieux du crime ; fin psychologue (et maïeuticien), il sait accoucher les personnes qu’il écoute et les comprend sans les juger, comme dirait Simenon ; et en bon écrivain, il donne forme à ce chaos de vérités, serré comme un nœud de vipères, dont il extrait un roman à la fois vif et attachant, parfois désabusé, plein de surprises et de retournements de situation, qu’on ne lâche pas jusqu’à la dernière ligne.

* Serge Bimpage, La Peau des grenouilles vertes, roman, L’Aire, 2015.

Serge Bimpage présentera La peau des grenouilles vertes à la librairie Le Parnasse (6, rue de la Terrassière à Genève) le jeudi 12 novembre à 19h. Jacques Roman le commentera aussi et lira des extraits. Par ailleurs, Serge Bimpage sera aussi l'invité de Lectures publiques à Genève, Rue de l'Industrie 13, le mercredi 25 novembre et de la Compagnie des Mots (Place de l'Octroi, Carouge/Genève) le mardi 1er décembre, à 18h30.

27/12/2016

À lire et à offrir : À l'abri des regards (Anne-Frédérique Rochat)

images-7.jpegParticipant, en 2013, à la première édition de Parrains-Poulains (où elle était associée à Amélie Plume, à gauche sur la photo), Anne-Frédérique Rochat (née en 1977 à Vevey) n’en est pas à son coup d’essai. Comédienne de formation, elle a écrit près d’une dizaine de pièces de théâtre dont la plupart ont été jouées sur les scènes romandes. Parallèlement à l’écriture scénique, Anne-Frédérique Rochat construit, livre après livre, sa maison romanesque.

Son premier livre, en 2012, Accident de personne*, invitait le lecteur à découvrir un univers parfaitement singulier, entre rêve et réalité, tout à la fois ancré dans les réalités matérielles et dérivant, à la moindre occasion, vers les contrées sauvages de l’imaginaire. Car les personnages d’Anne-Frédérique Rochat sont tous hantés par un rêve douloureux, le plus souvent ignoré d’eux-mêmes, qui prend la forme d’un souvenir d’enfance ou d’un secret de famille.

Ainsi, dans ce premier roman, l’histoire de Charline, qui perd le goût d’aimer, de vivre et de créer images-11.jpeg(elle est peintre) et croit le retrouver en s’immisçant dans la famille de Viviane, une camarade de classe qui vient de mourir. Ce qu’elle va découvrir, en entrant dans cette nouvelle famille, c’est un souvenir oublié (ou refoulé) : lorsqu'elle était enfant, Charline a perdu sa sœur jumelle, qui s'est jetée du balcon de la maison familiale en croyant qu'elle pourrait s'envoler.

images-10.jpegLe deuxième roman d’Anne-Frédérique Rochat, Le sous-bois**, est encore une histoire de famille — non anormale, mais atypique. Le père et la mère ne songent qu’à s’envoyer en l’air, tandis que la fille aînée, quarante ans et vivant toujours avec eux, semble tenir le gouvernail de la famille d’une main de fer. C’est elle qui va mener son petit monde en vacance dans une maison perdue au milieu de la forêt. Et là, bien sûr, dans ce nouveau décor, à la fois naturel et fantastique, l’abcès familial va crever…

Le dernier roman d’Anne-Frédérique Rochat, À l’abri des regards (2014)***, repose lui aussi sur un secret de famille, mais abordé, ici, par quatre voix différentes, car il s’agit d’un roman polyphonique.

Le premier personnage à prendre la parole, c’est Anäis, mère de deux petites filles, qui décide de quitter, provisoirement, sa famille, parce qu’elle n’en peut plus de « faire semblant », de jouer un rôle, ou même plusieurs rôles (mère, épouse, fille) qui ne lui conviennent plus. Elle est mal dans sa peau et souffre de troubles alimentaires : « j’essaie de me convaincre que ce n’est pas la mer à boire de mettre ces aliments dans ma bouche et de les avaler. » Brusquement étrangère à elle-même, elle regarde son mari et ses deux filles comme des extraterrestres, projetant sur elles ses pensées les plus sombres et les plus intimes : « tu es un gouffre, un puits sans fond, une mer noire, un ventre vide qui aspire et qui engloutit. » Cette crise, Anaïs devra la surmonter en prenant ses distances d’avec les siens, pour mieux respirer, et tenter de comprendre ce qui lui noue la gorge.

C’est sa petite fille, Maëlis, sept ans, qui prend ensuite la parole. La cellule familiale est passée au scanner de son regard aigu. Des détails apparaissent, des images, des obsessions enfantines. images-9.jpegOn perd un peu le fil, non d’Ariane, mais d’Anaïs. Pourquoi cette crise ? Ce mal de mère ? Le secret, évoqué en fin de chapitre, n’est pas encore dévoilé. Il surgit lors d’une conversation entre les grands-parents.

« On devrait lui dire la vérité au sujet de sa mère. »

Ainsi lâchée, cette phrase apparaît comme une bombe à retardement dont Maëlis est la dépositaire involontaire et qu’elle va transporter, avec angoisse, jusqu’à l’explosion du secret.

Dans la troisième partie, c’est Basile, un veuf sexagénaire ne se consolant pas de la mort de sa femme, qui prend la parole. Il partage son appartement avec Anaïs qu’il a recueillie comme un oiseau blessé. Taxidermiste de formation, il aime à s’enfermer dans son atelier pour embaumer ses animaux. C’est ainsi, également, par une jolie métaphore, qu’il va « redonner vie » à sa colocataire. Il lui prépare de bons plats, lui rend le goût de vivre et de manger. « Je suis un peu son sauveur, écrit-il. Une sorte de prince charmant. Il est temps qu’elle se réveille de son sommeil, la belle au bois dormant. » Ces deux « naufragés de la vie » vont insensiblement se rapprocher — un peu, beaucoup, mais sans se brûler les ailes à la flamme d’un amour impossible.

On change de style et de ton, encore une fois, dans la quatrième partie du roman en découvrant les lettres que la mère d’Anaïs lui a écrites, en 1979, quelques semaines après sa naissance.

« Je ne suis pas un monstre, juste une femme fragile, à un moment donné, dépassé par la vie et ses responsabilités. »

En même temps qu’elle apprend que sa mère est vivante (on lui avait toujours dit le contraire), Anaïs apprend que cette mère l’a abandonnée. Pas tout à fait, pourtant, car elle lui écrit encore, de temps en temps, des lettres qui tentent de garder le contact, mais qu’elle n’ose pas lui envoyer.

« S’il te plaît, donne-moi de tes nouvelles. J’ai besoin de savoir ce que tu penses de moi. Si tu m’aimes un peu. Si tu m’as pardonné. »

Le secret de famille, entretenu par la coalition des proches, c’est le mal de mère, thème filé tout au long du roman. Dès la naissance, la mère manque, ou disparaît, laissant une blessure inguérissable : Gilda, abandonne sa fille pour poursuivre ses rêves de comédienne et lui transmet, comme un fardeau maudit, ce mal-être vital, encrypté dans son inconscient.

Les lettres de Gilda, tantôt émouvantes et tantôt pathétiques, essaient de renouer des liens avec sa fille abandonnée. Elles sont écrites sur le ton de la confidence et de la complicité, mais elles sonnent faux, car elles sont adressées à une fille imaginaire, non de chair et de sang, une fille dont la vie a été empoisonnée par l’abandon et le mensonge.

En fin de compte (et de conte), la vérité est révélée, c’est-à-dire rétablie, le secret dévoilé, tout semble rentrer dans l’ordre.

Moment de la catharsis : la vérité agit comme une délivrance, un pas de plus vers la liberté : pour Anaïs, c’est une seconde naissance.

Mais la lumière (et la violence) de cette révélation n’a laissé personne indemne.

* Anne-Frédérique Rochat, Accident de personne, roman, éditions Luce Wilquin, 2012.

** Le sous-bois, roman, éditions Luce Wilquin, 2013.

*** À l’abri des regards, roman, éditions Luce Wilquin, 2014.

25/12/2016

À lire et à offrir : La petite galère (Sacha Després)

images-3.jpegIl  y a une étrange poésie dans le récit intense et tourmenté de La Petite galère*, de Sacha Després. Le titre fait référence à une célèbre série américaine : La petite maison dans la prairie, qui mettait en scène, on s'en souvient, une famille à peu près parfaite dans les plaines de l'Ouest.

Ici, bien sûr, c'est le contraire : Sacha Després (peintre, plasticienne) fait la chronique d'une famille à la fois ordinaire et poursuivie par le malheur. Les parents se sont rencontrés dans les années 80. Ils ont cru à l'amour fou, ont traversé tous les rites de passage du mariage, ont fait un enfant, puis un second pour essayer de sauver leur couple. Mais le malheur a frappé à la porte. La mère se suicide avec des somnifères. Le père déserte le foyer et se met à boire. Restent deux sœurs, qu'un écart de dix années sépare, qui vont vivre une relation très fusionnelle.

images-2.jpegLa chronique douce-amère se transforme en roman d'apprentissage. Car l'aînée des deux sœurs, Marie, entreprend d'initier Laura, la cadette, aux ruses de l'amour. Elle va écrire au prof dont sa sœur est amoureuse des lettres enflammées, puis organiser un rendez-vous dans une loge de l'Opéra Bastille (scène chaude et très réussie). La grande sœur fusionnelle se révèle alors une manipulatrice de premier ordre. Et le malheur s'acharne sur La Prairie : Marie rencontre une sorte de traîne-patins, expert en beaux discours, Jack, qui peu à peu, à force de paroles lénifiantes et de fumette, va transformer la vie des deux sœurs en vraie galère. 

Cette galère n'est petite que par litote : la fin du roman basculera dans la tragédie. Et c'est tout le talent de Sacha Després de décrire cette lente et inexorable descente en enfer avec des mots doux et précis, avec humour et sensibilité. Ce qui donne au récit (qui n'est trash qu'en apparence) un véritable souffle épique et poétique.

L'auteur sera présente au Salon du Livre de Genève. Profitez-en !

* Sacha Després, La Petite galère, roman, L'Âge 'Homme, 2015.

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22/12/2016

À lire et à offrir : Cellulose (Guy Chevalley)

images-2.jpegLe titre, à première vue, n'est pas très engageant : la cellulose est une fibre constitutive du bois, qui entre dans la composition du papier, mais que l'homme ne peut digérer. Pourtant Morlan, l'un des protagonistes de Cellulose* de Guy Chevalley, dévore un dossier, qu'il croyait perdu, pour éviter la honte de dire qu'il l'a retrouvé ! Cette crise de papyrophagie va bientôt toucher d'autres personnages du roman, comme dans une pièce de Ionesco où tout le monde est frappé de rhinocérite…

On le voit : tout démarre sur les chapeaux de roue. Un employé sans histoire (et qui ne veut pas en avoir) se trouve brusquement pris dans un engrenage fatal, dont il ne se sauvera qu'en devenant lui-même un criminel. L'intrigue de Cellulose est un peu mince, mais diablement bien entortillée par Guy Chevalley, dont c'est le premier roman. L'essentiel est ailleurs : dans la galerie de personnages étranges et hauts en couleur ; dans le rythme du récit, qui est haletant ; dans la langue, enfin, de Chevalley qui frappe par sa justesse et sa verve.

images.pngLes Chuques d'abord, Gustave et son épouse Éliane, obsédés par les poules qu'ils élèvent et les bonnes manières : un couple qu'on dirait droit sorti de Belle du Seigneur (les Deume), surprenant et coincé — si genevois.  Les van Driessche, ensuite, dont la femme, Isabelle, a quitté le domicile conjugal et abandonné ses trois insupportables rejetons au père irresponsable (très belle description d'un dîner au McDo!). Il y a enfin Lisa Knecht, une psy excédée par ses patients, sur lesquels elle balance une partie de son mobilier. Sans oublier un infirmier qui n'aime pas les femmes et quelques dirigeants d'entreprise qui croient faire votre bonheur en vous offrant une promotion que vous ne souhaitez pas…

Cellulose commence comme une nouvelle de Gogol (Le Nez, par exemple), mais tourne bien vite à la farce, une farce énaurme, les personnages étant happés dans une spirale vertigineuse qui les entraîne loin de tout réalisme. Et cette farce, avouons-le, est éclatante de santé ! Quelle jouissance à brosser, puis à accompagner ces personnages à la fois singuliers et banals ! À chaque ligne, on revit le plaisir que l'auteur a goûté en les mettant au monde (et en scène). Il y a du souffle et du talent dans ce premier roman prometteur en diable.

La première édition de Cellulose est épuisée, nous souffle son excellent éditeur Olivier Morattel. Ne ratez pas la seconde édition !

* Guy Chevalley, Cellulose, roman, Olivier Morattel Éditeur, 2015.

20/12/2016

Je suis mort un soir d'été (Silvia Härri)

images-5.jpegEn lisant Je suis mort un soir d'été*, le premier roman de Silvia Härri, on ne peut s'empêcher de penser au beau film de Marco Tullio Giordana, Nos plus belles années (La meglio gioventù) : même évocation de la maladie mentale, des fameuses inondations de Florence et des anges de la boue, même périple à travers l'Italie des années de plomb (1970-80). Mais la comparaison s'arrête là. Alors que le film de Giordana ressuscite l'épopée d'une génération, le roman de Silvia Härri s'attache à un drame plus intime : un secret de famille (l'un des thèmes de prédilection de la littérature romande). 

C'est Pietro qui raconte ici son histoire, et dévoile peu à peu le secret qui le hante : la maladie de sa petite sœur (autisme ? maladie dégénérative ?), très vite envoyée en institution. images-3.jpegCe secret va le poursuivre jusque dans sa nouvelle vie, quand il s'installera en Suisse, à Genève, pour faire le tramelot, puis entreprendre des études d'architecte. Pourquoi garde-t-il ce secret ? Sans doute par lâcheté, ou par désir de rompre définitivement avec son passé. 

Appelé au chevet de sa sœur en fin de vie, Pietro se retrouve confronté à un passé qu'il croyait oublié, mais qui ne passe pas. Maladie, gangrène des rapports familiaux, fuite et exil, folie. Il y aurait là matière de plusieurs romans ! images-2.jpegSilvia Härri effleure beaucoup de thèmes sans jamais les approfondir, ce qui a pour effet que le lecteur baigne dans un flou artistique qu'il aimerait voir se dissiper. Il n'échappe pas, non plus, à quelques puissants clichés sur Genève et la Suisse (« C'est encore une ville grise, froide, pleine d'immeubles anonymes et de gens sur leur quant-à-soi. ») Je suis mort un soir d'été ressemble à l'ébauche d'un roman qui pourrait être mieux construit, et allégé de ses scories un peu conventionnelles.

* Silvia Härri, Je suis mort un soir d'été, Bernard Campiche Éditeur, 2016.

À lire et à offrir : La Dame rousse (Olivier Beetschen)

images.jpegIl y a, au cœur du dernier livre d'Olivier Beetschen, La Dame rousse*, une légende fascinante : celle des « Fils de l'aigle », une famille au destin tragique (et glorieux) habitant une vallée perdue de l'Oberland bernois, dont les enfants, au XVe et XVIe siècle, s'illustrèrent comme farouches mercenaires lors des sanglantes batailles de l'époque. L'histoire de ces trois « fils de l'aigle » occupe la partie centrale du roman, ainsi que la légende de la dame rousse, une femme mystérieuse débarquant un jour chez les « farouches », après avoir vaincu col et glacier en plein hiver, puis disparue dans la nature, et qui devint leur mère. Cette dame rousse — son fantôme — hante encore la région, comme l'imagination des voyageurs.

Cette légende, magnifiquement racontée par Beetschen (qui trouve ici une occasion de déclarer son amour à la montagne), obsède deux amis d'enfance, Luc Riesen et Alain Baud, qui entreprennent une ascension périlleuse en revenant sur les lieux de la légende de Pirmina. Car La Dame rousse est aussi l'histoire d'une amitié entre deux hommes, malheureux en amour, qui se connaissent depuis trente ans. Alain Baud est guide de montagne, féru de légendes et possède un caractère bien trempé, tandis que Luc Riesen, sortant à peine d'un divorce douloureux, cherche un sens à sa vie, interroge la nature et reste fasciné par la légende que son ami lui raconte.

Ces deux récits (la légende de Pirmina et l'amitié entre deux hommes) s'entrelacent de manière très subtile, égarant quelquefois le lecteur, qui perd le fil. On aimerait en savoir plus sur ces deux hommes, compagnons d'infortune, si différents et si proches l'un de l'autre, sur leur quête de sens, leur besoin d'affronter leurs limites et leur passion de la montagne. Si la légende des « Fils de l'Aigle » est menée à son terme (avec maestria !), dépliée dans ses moindres détails olivier beetschen,dame rousse,roman,littérature romande,montagne,légende(Beetschen a le sens, très rare en Suisse romande, de l'épopée), et le récit de l'ascension évoqué dans une langue extraordinaire (précise, sensuelle et poétique), l'histoire de cette amitié laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Plusieurs figures féminines hantent ce beau roman de la désolation et du dépassement de soi : Christine, la femme séparée du narrateur, Julie, l'épouse d'Alain, partie à l'aventure en Amérique, et la Dame rousse, bien sûr, la belle Pirmina, qui représente à la fois le mystère féminin et l'esprit de la montagne. La fée et le démon. La tentatrice, mais également la salvatrice. 

Le roman se termine avec une autre femme, Edwige, rencontrée à la montagne et retrouvée, comme par enchantement, dans une bibliothèque de Fribourg. Alors qu'Alain Baud était possédé par la folie de la montagne (et l'ivresse des sommets), Edwige aime s'enfoncer au cœur de la terre, dans les grottes, les crevasses, les glaciers souterrains. C'est là, d'ailleurs, dans les entrailles obscures de la terre, sous la peau des apparences, qu'elle entraînera Luc dans une dernière quête qui ressemble fort à une nouvelle naissance.

* Olivier Beetschen, La Dame rousse, roman, l'Âge d'Homme, 2016.

19/12/2016

À lire et à offrir : L'Âge de l'héroïne, Quentin Mouron !

Unknown-1.jpegQuentin Mouron est un écrivain qui ne manque pas de souffle. Nous l'avions remarqué avec son premier livre, Au point d'effusion des égouts*, son meilleur livre, un road trip à travers les Etats-Unis à la fois haletant et surprenant, publié par l'excellent Olivier Morattel. Depuis, il y a eu trois autres livres, moins percutants, mais où le souffle de Mouron était encore présent. 
Dans son dernier roman, L'Âge de l'héroïne**, tout commence en fanfare. Dans le premier chapitre, qui se passe à Vienne, une libraire haute en couleur et spécialiste en livres anciens, se fait sodomiser (!), puis assassiner sauvagement. Unknown.jpegLe décor du polar est planté. Et le lecteur est impatient d'en savoir plus sur cette curieuse libraire, sur les bibliophiles qui fréquentent sa librairie et sur les mobiles de son assassin. L'enquête peut commencer…

C'est alors, étrangement, que l'on se retrouve en Amérique, dans une atmosphère glauque et marginale à souhait, où l'on boit (de la Budweiser), où l'on suiffe (de la coke) et où l'on joue du flingue. C'est le monde des dealers. Pourquoi pas ? Sinon que les nouveaux protagonistes du roman n'ont aucune consistance (Leah, pourtant, avait un fort potentiel), que l'intrigue est cousue de fil blanc et que l'on oublie totalement le crime commis dans le deuxième chapitre (et cette singulière libraire)…

Tout à coup, le soufflé retombe. Et c'est dommage, bien sûr. Car Mouron a une « patte », du style, des citations bien senties. Mais on dirait que son roman, soudain, ne l'intéresse plus. Ou plutôt qu'il n'y croit plus. Il l'avoue d'ailleurs lui-même : « Je sens en moi la farce s'insinuer à mesure que ma parole se vide. » On n'est plus dans le roman (ou le polar), mais dans une parodie de roman (ou de pseudo-polar). Bref, on sort de cette lecture un peu déçu et irrité. Déçu parce que le livre ne tient pas ses promesses. Et irrité parce que Mouron, qui est un écrivain prometteur, se contente ici du service minimum.

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2011.

** Quenton Mouron, L'Âge de l'héroïne, La Grande Ourse, Paris, 2016.