le temps

  • Joyce Carol Oates ou la liberté souveraine

    Imprimer

    file74e3gjfmrzs14xmmucsx.jpg

    J’ai vécu l’âge de glace du roman – et j’y ai survécu! À l’université régnait en maître le roman dit «nouveau», autrement dit: sa négation. « Plus de récit, non, jamais »: l’injonction de Maurice Blanchot semblait définitive: on n’avait plus le droit de raconter des histoires, ou alors, si on persistait dans l’erreur, il fallait que ces histoires soient subtilement déconstruites, pour ne pas dire illisibles. Le roman était mort: Alain Robbe-Grillet et ses joyeux comparses avaient cloué à jamais le cercueil.

    Quand on veut écrire, malgré tout, il faut se débarrasser des injonctions, surtout universitaires. Oublier le «nouveau roman», qui n’est qu’une époque de la littérature, et pas la plus émoustillante. C’est une tâche passionnante: on découvre alors tous les auteurs mis au rebut ou simplement oubliés par l’alma mater. Les auteurs mal famés comme l’odieux et génial Céline, le subtil Paul Morand, la vénéneuse Violette Leduc – et même Françoise Sagan, épinglée à jamais dans la catégorie des écrivains frivoles (mais quelle grâce!).

    Lire aussi: Joyce Carol Oates tisse une trame sulfureuse à la lumière des neurosciences

    A l’université, la littérature romande n’a jamais eu qu’un strapontin. Elle représentait une littérature exotique, ataviquement attachée au terroir, sans visée universelle, prisonnière de ses tics et de ses tournures locales. Quel dommage! Pour l’écrivain en devenir, l’école buissonnière était obligatoire et passait par la découverte des livres de Chessex et de Chappaz, de Bouvier et de Corinna Bille, de Germain Clavien et de Pierre Girard, de Georges Haldas et de Jean Vuilleumier. Autant de voix uniques et singulières. Autant de territoires inconnus, à des années-lumière de la doxa, qui ouvraient, pour le lecteur avide, de nouveaux horizons, où l’air était plus frais et la vie plus sauvage. 

    Ces horizons illimités, je les ai connus en 1995 quand je fus invité par l’Université du Michigan, à Ann Arbor. J’étais chargé de donner un cours sur la littérature suisse: Rousseau, Ramuz, Chessex, Corinna Bille, Bouvier, auxquels on avait rattaché, par nécessité pédagogique, Monsieur de Voltaire, qui était au programme des examens! Autant dire que pour mes étudiants des grandes plaines j’enseignais une manière de chinois! Je profitai de mon séjour pour lire les écrivains qui attendaient depuis longtemps sur ma table de chevet. J’étais au Michigan, il me fallait lire aussi les écrivains du cru, les mieux à même de me faire découvrir le génie des lieux.

    Lire aussi: Joyce Carol Oates lâche le diable dans l’Amérique puritaine

    C’est ainsi que j’ai découvert Joyce Carol Oates, le plus grand écrivain américain vivant. J’ai commencé par Solstice, le récit d’une amitié insolite entre deux femmes qui s’attirent et s’affrontent, sur fond de création artistique (l’une d’elles est sculptrice). Puis j’ai continué avec Le pays des merveilles. Puis Amours profanes, Haute Enfance, Le goût de l’Amérique. La liste est longue des livres lus et encore à lire, puisque cette femme d’allure si frêle a publié près de 70 ouvrages – récits, romans, pièces de théâtre, essais – et usé de plusieurs pseudonymes, dont Rosamond Smith et Lauren Kelly!

    Impossible, donc, d’en faire le tour: Joyce Carol Oates, née le 16 juin 1938 (le jour du Bloomsday!) dans l’Etat de New York, épuise, par la richesse de son œuvre, les lecteurs les plus aguerris – sans parler de ses éditeurs, ni de ses traducteurs qui peinent à suivre les ramifications de cette œuvre monstre.
    Le réalisme est la lèpre de la littérature. Chaque livre puise ses racines dans le réel, mais il ne doit jamais s’y enferrer, ni s’y enterrer. C’est la force des romans de Joyce Carol Oates: ils commencent par un cri, un geste suspendu, une scène de cauchemar (un enfant que sa mère tente de noyer dans la boue dans Mudwoman). Ils sont ancrés dans le réel.

    Mais l’auteure abandonne assez vite la piste réaliste ou sociologique. Ce réel, alors, se révèle hanté de forces obscures, violentes, contradictoires. C’est une glu dont il faut s’échapper. Il s’ouvre au fantastique et au «gothique», comme on dit aujourd’hui (relisez Maupassant: il ne fait pas autre chose). L’auteure apprend à démasquer les pièges du monde et à les déjouer. C’est un jeu infernal. Elle ne prend jamais parti. Elle dit le bien comme le mal, imperturbablement, sans se soucier de la doxa à la mode (c’est pourquoi beaucoup de ses livres ont fait scandale). Ses personnages sont déchirés, abandonnés, en quête de rédemption: le plus souvent, ce sont des femmes, qui réussissent le prodige de s’en sortir, de se sauver, alors que tout conspirait à leur perte.

    Joyce Carol Oates, pour tous les écrivains, c’est l’exemple d’une liberté souveraine.

    Jean-Michel Olivier

    © Le Temps, 2019.

    @ dessin : Frassetto.

  • L'écrivain dans sa grotte

    Imprimer

    par Christian Lecomte (© Le Temps)

    file6ys61okb684999c67kc.jpgL’auteur genevois, Prix Interallié en 2010, a écrit tous ses livres dans son petit appartement du quartier des Grottes que lui louait Jeanne, une vieille femme à la belle âme.

    Un immeuble vétuste aux Grottes, rue du Fort-Barreau, derrière la gare Cornavin. Sur le palier, ça sent très fort la gomme: deux portes, à gauche et à droite, ouvrent sur un négoce de pneus. La cage d’escalier est un peu décatie mais riche en histoires. L’exilé russe Vladimir Ilitch Oulianov (dit Lénine) l’emprunta un soir de mars 1917 pour se rendre à une réunion secrète, un petit fonctionnaire aussi, qui devint plus tard maire de Genève. L’écrivain Jean-Michel Olivier a emménagé là il y a quarante ans, au troisième étage.

    Un appartement de lettré avec des livres partout, qui montent au plafond, et cette mezzanine, dans le salon, qui semble ne tenir que par le bon courage de quatre colonnes d’ouvrages. Dans cette bibliothèque, ce récit qu’a publié notre auteur en 2008: Notre Dame du Fort-Barreau (L’Age d’Homme). Délicieux et délicat opuscule (100 pages) dédié à Jeanne Stöckli-Besançon, qui fut la propriétaire du bâtiment avant qu’elle en fasse don en 1996 à la Ville à la condition qu’il soit dévolu aux personnes en détresse, mères célibataires, artistes, étudiants, marginaux.

    Vieille dame un peu excentrique, portant été comme hiver un vieux chandail troué, des bas de laine mités et des espadrilles. «Discrète, effacée, si généreuse. Son père, un bon pasteur, ouvrait ses portes aux juifs persécutés en France, elle à tous les déchus», rapporte Jean-Michel Olivier. Jeanne allait, toute petite, sur les toits «pour voir les étoiles» quand les autres gamins couraient dans les caves. Devenue âgée, elle continuait à voyager seule entre cheminées et antennes de télévision «avec une souplesse de salamandre».

    Un monde hétéroclite

    Un soir, elle a emmené là-haut son jeune locataire: voilà qui scelle une amitié. Jean-Michel Olivier a écrit tous ses livres rue du Fort-Barreau, dont L’Amour nègre (Prix Interallié 2010). On imagine l’immeuble fort inspirant. Jeanne y logeait un monde hétéroclite (un artisan chocolatier, un musicien de rue, un poète traducteur de livres de psychanalyse, des réfugiés, un céramiste, un couple d’anarchistes, des mendiants).

    Né à Nyon d’une mère institutrice et d’un père employé de commerce, Jean-Michel a grandi à mille lieues de ces Grottes genevoises de mauvaise réputation. En 1975, la Ville rêve d’y implanter une sorte de Manhattan avec tours en verre et bureaux en pagaille. Le quartier est aussitôt investi par une foule interlope, gauchistes, féministes, écologistes, squatters, musicos. La Ville recule. Pas de gratte-ciel mais les Schtroumpfs, habitations bariolées aux courbes bizarroïdes. C’est mieux. Les gens reprennent possession de leur quartier.

    De Derrida à Aragon

    Jean-Michel, lui, saisit plume et cahier dans son petit chez-lui. Il mène des études de lettres à l’Université de Genève et à l’Ecole nationale supérieure à Paris. Pas encore de TGV. Il y va avec sa vieille guimbarde qu’il gare dans le Quartier latin. Rencontre le philosophe Jacques Derrrida, dort chez lui, sur le divan où son épouse, qui est psychanalyste, reçoit ses patients névrosés. Déjeune chez Monsieur Bœuf avec Miró, Jean Genet, Louis Aragon. Jacques Derrida commande au Genevois des textes qui paraissent dans des revues confidentielles mais cela suffit au bonheur du jeune homme.

    Il a 25 ans quand Aragon le pousse à écrire des romans. Jean-Michel dit qu’il a pu le faire aussi grâce à Jeanne, «qui ne mettait jamais à la porte ses locataires qui payaient leur loyer quand ils le pouvaient». «Elle m’a donné un lieu pour écrire», dit-il. La maigre somme que demande chaque mois Jeanne lui permet de rester rue du Fort-Barreau. Il y vit une vie de funambule, enseigne au Collège de Saussure, roule deux fois par semaine jusqu’à la rue d’Ulm, écrit la nuit dans la chambre noire. C’est le titre de son premier roman. Il offre à Jeanne un exemplaire parce qu’il y parle un peu d’elle. Elle est stupéfaite, le boude quelques jours «parce qu’elle est attachée aux vertus protestantes de la modestie». Mais quand Sarah, la première fille de Jean-Michel, vient au monde en 1990, Jeanne hurle: «Il faut une chambre d’enfant!» Peintre, vitrier et tapissier sont convoqués et la chambre noire se mue en nursery. Il écrit désormais sous la mezzanine, collé au piano noir. Prolifique (un livre par an), Jean-Michel se souvient d'avoir frôlé un gros accident de santé à cause de la fatigue. Ecrire la nuit et faire face le jour à cinq classes de collégiens, ça lamine.

    Dans l’appartement de Jeanne

    Il est désormais jeune retraité, vient de publier Passion noire, jette les premiers mots d’une nouvelle histoire. Et Jeanne? Décédée en mars 1996, à 88 ans, «dans la solitude et le silence». Jean-Michel Olivier a été autorisé à pénétrer dans son appartement, un capharnaüm. Dans sa chambre, il découvre dans une chemise en plastique des coupures de journaux, des critiques de ses ouvrages. Puis des esquisses de début de livre qu’il a pourtant jetées dans les poubelles de l’immeuble, de vieilles notes aussi, des pages raturées. Une découverte terriblement émouvante qui ferait une belle fin de roman.


    Profil

    1952 Naissance à Nyon.

    1978 Rencontre Derrida et Aragon.

    1990 Naissance de sa fille Sarah.

    2003 Naissance de sa seconde fille Norah.

    2010 Prix Interallié pour L’Amour nègre.

    2014 Notre Dame du Fort-Barreau paraît en Poche suisse (L’Age d’Homme).

    2014 : L'Ami barbare (de Fallois-l'Âge d'Homme)

    2017 : Passion noire (L'Âge d'Homme).

    2018 : The Secret Child (L'Enfant secret) et Black Love (L'Amour nègre) paraissent en traduction américaine.

    Photo : © Eddy Mottaz (Ringier)

  • Le Temps en sursis

    Imprimer

    images-4.jpegLe Temps va mal. Ce n'est pas nouveau. Il y a des années que ce « journal de référence », qui défend haut et fort le principe de la libre concurrence, subit une cure d'amaigrissement, supprime des rubriques (sportive, par exemple), réduit ses reportages, remplace les enquêtes sur le terrain par d'immenses photos.

    Sans parler de la partie culturelle, qui devient transparente…

    Ce n'est pas nouveau et, bien sûr, c'est triste.

    Ce qui est nouveau, en revanche, c'est qu'un journal soit mis en vente par ses actionnaires principaux (Ringier et Tamedia) qui cherchent une porte de sortie honorable.

    Une mise aux enchères. Du jamais vu…

    Et si personne ne se présente (ce qui est prévisible) ? L'un des deux actionnaires se retirera au profit de l'autre qui, bien évidemment, sera obligé de « dégraisser », comme on dit élégamment dans le langage économique.

    Le Temps est en sursis, donc. En partie par sa faute : il a mal négocié le virage numérique et son édition papier, maigrissant chaque semaine, perd beaucoup de lecteurs. Mais surtout, il est victime des lois du marché.

    Espérons qu'un grand éditeur, suisse ou étranger, lui redonne bientôt les couleurs qu'il mérite.

    Lien permanent Catégories : all that jazz 2 commentaires
  • Le monde va mal, mais je vais bien !

    Imprimer

    images.jpegAinsi donc le Salon international du Livre et de la Presse a fermé ses portes à Genève. Comme chaque année, les chiffres de fréquentation vont être excellents (autour de 100'000 entrées) et tout le monde, la mine réjouie, se donnera rendez-vous l'an prochain pour de nouvelles aventures culturelles…

    Les éditeurs en général, et les éditeurs romands en particulier, pratiquent la méthode Coué. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes ! Pourtant, il suffit d'une visite au Salon pour se persuader du contraire. Les allées sont plus larges et les stands moins nombreux. Plusieurs éditeurs ont renoncé à venir à Genève (Flammarion, le Seuil, l'Âge d'Homme, Xénia, etc.). Certes, les badauds sont de plus en plus nombreux, comme les ONG et les stands de kébab. Mais qui achète encore des livres ? Et, parmi cette offre pléthorique, des livres de littérature, romande en particulier ? Combien tel auteur reconnu a-t-il signé d'exemplaires de son dernier ouvrage ? Combien Gallimard, L'Aire, Grasset ou Zoé ont-ils vendu de nouveautés ? Les chiffres — et pour cause ! — ne seront jamais divulgués…

    Et la presse, précisément ?

    Elle va aussi mal que les éditeurs littéraires. Tous les journaux tirent la langue, se battent pour s'arracher quelques pages de pub et se regardent en chiens de faïence. Le Temps, journal réputé culturel, n'était pas au Salon. Trop cher. D'autres journaux, qui autrefois pavoisaient, ont dû se contenter de stands modestes. Car les temps sont durs. La crise n'est pas un vain mot. Les lecteurs, de plus en plus, se rabattent sur le Net ou s'informent par d'autres moyens que les média traditionnels.

    Là aussi, c'est la méthode Coué. Chacun attend que l'autre dépose en premier son bilan…

    Cette situation est comparable à celle de la Grèce. Laquelle vit à crédit, comme certains journaux et certains éditeurs, depuis plusieurs années. Un jour, pourtant, la réalité nous rappelle à son bon souvenir. Et le réveil, alors, est douloureux…