20/05/2017

La route et le jardin (Jean-François Duval)

Unknown.jpegIl y a plus de trente ans que Jean-François Duval (né à Genève en 1947) est sur la route. La route accidentée et fraternelle de Kerouac, sur qui il a beaucoup écrit. La route de Bukowski, également, qu'il a longtemps fréquenté. Il fait partie de la génération des Beats pour qui le monde est un jardin toujours à découvrir, toujours à explorer. 

Cette route et ce jardin, on les retrouve dans le dernier livre de Jean-François Duval, Bref aperçu des âges de la vie*, qui est à la fois une philosophie de la sagesse (un pléonasme ?) et une leçon de vie. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si le récit de Duval est préfacé par le philosophe Alexandre Jolien, qui trouve dans l'auteur un complice et un frère en pérégrinations.

Quelle route et quel jardin ? 

Bien qu'il s'y réfère rarement, Duval, en bon écrivain protestant, est marqué dans sa chair par les paraboles bibliques. La vie est un chemin, dit l'Évangile, une route même, et Duval l'a arpentée dans tous les sens. Unknown-2.jpegArrivé près du terme du voyage, il se retourne, jette un regard rétrospectif (et amusé) sur sa vie et essaie de comprendre chacune des étapes de son parcours. Il passe ainsi au crible les âges de la vie, de l'enfance impatiente (l'enfant passe son temps à courir, puis on lui ordonne de s'asseoir !), à l'âge d'exister (où se posent les grandes questions de l'identité et de notre place dans le monde), jusqu'à cette interrogation finale et essentielle : comment mourir ?

Dans une suite de textes brefs et intenses, qui montrent l'étendue de sa palette (journalistique et philosophique), Duval nous livre beaucoup de lui-même. Bien sûr, en le lisant, on pense à Sénèque (Vies brèves), à Montaigne, à Amiel, mais Duval y ajoute constamment son grain de sel et fait de son récit une sorte de guide de voyage qui aide à affronter le tragique de l'existence. Chacun va son chemin, mais le chemin de chacun est unique. Celui de Duval est fait de rencontres, de surprises (bonnes et mauvaises), de voyages, de lectures, de découvertes, de réflexions sur la condition de l'homme — ce passant égaré sur la terre.

Et le jardin ? 

Il y en a plusieurs dans le livre de Duval. Ils sont tous merveilleux et évoquent avec beaucoup de poésie la dernière escale, juste avant (ou juste après) le grand saut. C'est là que l'écrivain, certaines nuits, retrouve en rêve le fantôme de son père, à qui il a l'impression d'« avoir tout dit » (mais a-t-on jamais tout dit à son père ?) C'est aussi la nature où s'ébroue son chien, rendu fou par les premiers rayons de soleil du printemps. C'est le fantasme d'être réincarné en écureuil, en crocodile ou en serpent (version zen). C'est enfin le jardin, pas forcément paradisiaque, qui attend l'écrivain (et chacun de ses lecteurs) dans l'après-vie, une fois arrivé au bout de la route. 

Le récit de Duval s'achève sur l'évocation d'un clochard rencontré à Genève (frère des clochards sublimes de Bukowski) qui a élu domicile dans une cabane à la lisière d'un bois. Quand l'écrivain veut le revoir, catastrophe : la cabane est partie en cendres. Et son locataire est au paradis des clochards. Sans doute dans un jardin plus vaste où il n'a pas à quémander sa nourriture pour survivre…

Le narrateur poursuit sa promenade : il n'est pas encore arrivé au terme du voyage.

* Jean-François Duval, Bref aperçu des âges de la vie, récit, Michalon, 2017.

01/08/2013

Les livres de l'été (22) : Jean-François Duval

images.jpegAvant eux, à Paris, il y a eu les existentialistes, qui mélangeaient le jazz et la philosophie dans les caves de Saint-Germain-des-Près. On refaisait le monde en rêvant de révolutions, ici et maintenant, de justice et de liberté. Après eux, il y a eu les zazous, les beatniks, les hippies, les punks, les grunges, inspirés par Kurt Cobain, le chanteur du groupe Nirvana. Entre les deux, marquée par Sartre et Camus, il y a eu la Beat Generation, mouvement initié par un petit groupe de poètes américains en rupture, parmi lesquels Allen Ginsberg, William Burroughs et, bien sûr, le ténébreux Jack Kerouac, auteur de Sur la Route*, le roman qui lança véritablement la mode beat dès sa sortie en 1957. Plus encore qu'un mouvement littéraire, il faudrait parler de phénomène sociologique. Au début des années 50, on voit apparaître des films avec Marlon Brandon et James Dean, mettant en scène des personnages de rebelles. En musique, Elvis Presley invente le rock 'n roll. Et en littérature, Kerouac, Québécois d'origine bretonne, publie un livre culte qui poussera des milliers de jeunes gens à prendre la route, comme Dean Moriarty et Sal Paradise, les héros du roman.

images-1.jpegBien sûr, cette quête de soi dans le voyage n'est pas nouvelle. En Occident, elle commence avec les aventures d'Ulysse qui erre pendant dix ans en Méditerranée avant de retrouver son île et son épouse. Mais avec Kerouac, l'exploration du monde n'est pas seulement géographique : elle est quête de sens et de sensations fortes, d'expériences nouvelles. Beat, en anglais, signifie à la fois battu, perdu, rythmé (on le retrouve dans Beatles et beatniks). En français, il ouvre les portes de la béatitude, qui doit nécessairement arriver à la fin de la quête. Mais cette béatitude s'obtient par toute sorte de dérèglements et d'excès : drogues, alcool, frénésie sexuelle, etc. C'est dire qu'elle n'est pas sans danger. Pour soi, comme pour les autres. D'ailleurs les héros de la Beat Generation n'ont pas fait de vieux os : Jack Kerouac meurt à 47 ans, en 1969, des suites de son alcoolisme. Son compère (et idole) Neal Cassady meurt à 42 ans après une nuit d'excès. D'autres « rebelles sans cause » n'ont pas une fin plus glorieuse.

Mais brûler ne vaut-il pas toujours mieux que durer ?

images-2.jpegUn film, tiré du roman de Kerouac, et un livre de Jean-François Duval nous invitent à replonger dans ce mouvement qui a marqué tant de routards et d'écrivains (dont Nicolas Bouvier ou encore Bob Dylan). Le film, d'abord, signé Walter Salles, est une adaptation trop sage du roman, qui ne rend pas justice à la folie de l'écriture de Kerouac. En revanche, le livre de Duval**, qui se présente comme une enquête policière, est passionnant. images-3.jpegL'auteur a retrouvé, au fil des ans, tous les protagonistes, proches ou lointains, de Sur la Route, qu'il a interviewés longuement : la femme de Cassady, la petite amie de Kerouac, Ginsberg, le prophète du LSD Timothy Leary, etc. Il livre un document exceptionnel sur cette génération perdue qui n'a pas fini de fasciner le monde.

 

·* Jack Kerouac, Sur la Route, Folio.

** Jean-François Duval, Kerouac et la Beat Generation, PUF, 2012.

04:45 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : beat generation, ginsberg, kerouac, burroughs | | |  Facebook