08/11/2017

Testament paysan (Jean-Pierre Rochat)

images.jpegPas de Prix littéraire, de médaille ou de Légion d'Honneur pour Jean-Pierre Rochat, écrivain, paysan et éleveur de chevaux des Franches-Montagnes. Il est hors concours. Pourtant, avec Petite Brume*, il publie l'un des livres les plus forts et les plus nécessaires de l'année.

Petite Brume est à la fois un roman réaliste et une fable poétique. Il raconte une journée, la dernière, la journée capitale, pendant laquelle Jean Grosjean, paysan de montagne, assiste, dépité et furieux, à la mise aux enchères de tout ce qui lui appartient. Cela commence par les machines agricoles, cédées une à une à vil prix. Puis vient le tour des bêtes : veaux, génisses, taureau. Un petit tour dans l'arène de sciure, comme au cirque, et la bête est mise à prix. Certaines vont rester dans les fermes voisines. D'autres vont partir en Suisse allemande, représentée par une forte délégation d'acheteurs d'Appenzell. 

Au fil de ce funeste 12 avril, cet homme qui a passé sa vie sur son domaine va perdre tout ce qui lui appartient. « On peut dire que je me suis crevé le cul toute ma vie, j'ai bossé de bonne humeur, heureux de ce qui m'arrivait, j'ai tout misé sur ma bonne étoile, et soudain, d'un coup, le petit train de mon bonheur déraille. » Son bonheur s'appelait Frida, sa femme adorée, partie au Canada avec armes et bagages rejoindre un autre homme. Depuis, enfermé dans les tracasseries administratives, écrasé de dettes et de commandements de payer, Jean Grosjean poursuit une lente et inexorable descente aux enfers.

Unknown.pngC'est la force de ce livre de décrire, pas à pas, minute après minute, l'inéluctable dépossession du paysan. On ne lui enlève pas seulement ses outils de travail (faucheuse, sarcleuse, etc.), mais surtout les bêtes qu'il aime, chacune à sa manière, à qui il parle et qui lui répondent. Il y a là de très belles pages sur la relation qu'un paysan entretient avec ses bêtes. Et sur le deuil que constitue, un jour d'avril, leur mise aux enchères. À prix ! À prix !

Le paysan aura-t-il la force de survivre à cette journée noire ? Heureusement, il y a Irina, une belle voisine, qui va tenter de le tirer du côté de la vie. Une nouvelle existence s'annonce. Mais est-ce possible, quand on a tout perdu ? Le suspense est parfaitement tenu par Jean-Pierre Rochat jusqu'aux dernières pages du livre, un livre à la fois sombre et généreux, d'une clairvoyance admirable, à la la langue poétique et charnelle.

Un grand livre, vous disais-je.

Si vous ne me croyez pas, allez y voir vous-même !

Jean-Pierre Rochat sur la RTS : https://www.rts.ch/info/culture/livres/8976129--j-ai-pens...

Il sera l'invité du prochain Café littéraire à la Médiathèque de St-Maurice, le 16 novembre 2017, de 12h. 30 à 13h. 30.

* Jean-Pierre Rochat, Petite Brume, éditions d'autrepart, 2017.

17/03/2017

Un drame silencieux (Vincent Aubert)

Unknown-1.jpegVincent Aubert est comédien, amateur de musique et de grands textes. Il a fait le clown (sous le nom de Roberto) sur les scènes d'une bonne partie de la planète, a créé avec le contrebassiste Jacques Siron un duo mémorable, et anime de voix de maître les belles soirées de la Compagnie des Mots, qui se tiennent le premier mardi de chaque mois à l'Auberge du Cheval-Blanc à Carouge. En plus, ne soyez pas jaloux, c'est un excellent danseur de tango !

Mais Vincent Aubert a également cinq livres à son actif (voir le site www.ecrire-etc.ch) — et non des moindres. 

Je viens de terminer la lecture de Murmures sous la neige*, un récit poignant qui reconstitue un drame survenu il y a quelques années dans le Jura. Unknown-2.jpegUne bande de jeunes gens décident d'aller faire la fête dans un chalet d'alpage, mais au retour, surpris par une tempête de neige, quatre d'entre eux se perdent dans la nature et meurent de froid. À partir de ce noyau tragique, Aubert donne la parole aux témoins, un garde-forestier, un pasteur, la mère ou le père d'une victime, l'organiste de l'église, l'unique rescapé de cette randonnée mortelle. Tout un village, frappé au cœur, murmure sa douleur sous la neige. En quelques pages denses et bouleversantes, on revit le drame comme de l'intérieur, dans la colère et l'incompréhension. Le style est sobre et d'une grande efficacité. La nature est à la fois grandiose et toute-puissante (Aubert est un grand connaisseur du Jura). 

« Ces Murmures appartiennent  aux témoins du drame, aux parents, aux amis. Personne ne les a vraiment entendus. Ils ont été susurrés dans un moment de grâce et de douleur. Puis tout s'est refermé. »

Il y a quelque chose de biblique dans ce récit sobre et poignant, dont la musique silencieuse accompagne le lecteur longtemps après qu'il a refermé le livre.

* Vincent Aubert, Murmures sous la neige, écrire-etc.ch, 2016.

03/11/2016

Bonne fête, Mousse Boulanger !

Ce jeudi, Mousse Boulanger fête ses nonante ans. Comédienne, journaliste, romancière et surtout poète, Mousse Boulanger aura marqué — avec son mari Pierre, trop tôt disparu — pendant près de cinquante ans, l'histoire de la littérature romande (et francophone). Sa bibliographie est impressionnante, comme le nombre de ses émissions radiophoniques (qu'on peut retrouver sur le site de la RTS). 

En guise d'hommage, je reprends le billet que j'ai consacré à l'un de ses plus beaux livres, Les Frontalières, paru en 2013 aux éditions l'Âge d'Homme.

Qu’est-ce qu’un écrivain ? Une voix, un style. Une présence. Mais aussi : un engagement,  une vision singulière du monde. Une mémoire. Sans oublier, bien sûr, la fantaisie et un goût irrépressible pour la liberté.

images.jpegToutes ces qualités, on les retrouve, brillantes comme un diamant, chez Mousse Boulanger. Faut-il encore présenter cette femme au destin extraordinaire, née à Boncourt en 1926, dans une famille nombreuse, et qui fut, tour à tour, journaliste, productrice à la radio, comédienne, écrivaine et poète ?

Une voix, disais-je, une présence immédiate. La vibration de l’émotion poétique.

À l’époque où elle travaillait à la radio romande, Mousse Boulanger a interrogé des dizaines d’écrivains, suisses et français, sur leur relation à la langue, leur credo, leur engagement. À ce travail journalistique s’est ajoutée, depuis toujours, la passion de la poésie. Cette passion qu’elle a vécue et partagée avec son mari, Pierre Boulanger, journaliste et poète, lui aussi, et qu’elle a diffusée, des années durant, dans des récitals poétiques qui faisaient vibrer les villes et les villages.

Une voix, un regard malicieux, une présence.

Mousse Boulanger, qui fut l’amie de Gustave Roud et de Vio Martin, s’est beaucoup dévouée pour les autres. Elle a pourtant trouvé le temps d’écrire une trentaine de livres : essais, romans, nouvelles, poèmes. C’est dire si sa voix est riche et porte loin ! Cette œuvre, encore trop méconnue, est l’une des plus vivantes de Suisse romande. Il faut relire l’Écuelle des souvenirs, splendides poèmes de la mémoire, et son dernier polar, Du Sang à l’aube, modèle du genre policier.

boulangerrien270.jpgCe mois-ci, Mousse Boulanger publie Les Frontalières*, un livre magnifique qui est à la lisière du récit et du poème. La lisière, les limites, la frontière : c’est  la vie de la narratrice, petite fille toujours en vadrouille, qui passe gaillardement de Suisse en France, et vice versa, dans les années qui précèdent la Seconde guerre mondiale. L’herbe est toujours plus verte, bien sûr, de l’autre côté. Elle franchit la frontière à bicyclette, sans se préoccuper des gros nuages noirs qui envahissent le ciel. À travers ses souvenirs d’enfance, Mousse Boulanger ravive la mémoire d’une époque, d’un village, d’une famille. Elle brosse le portrait émouvant d’une mère éprise de liberté qui ne comprend pas toujours ses enfants.

« Allez, courage, dans dix minutes, on est à la maison ! »

La seule maison qui compte, pour la fillette de douze ans qui a la bougeotte, c’est l’amour, la liberté, la poésie…

Il faut lire ce récit haletant, écrit dans une langue vive, rapide, qui sait aller à l’essentiel. Il nous incite à franchir les frontières, plus ou moins imaginaires, qui limitent nos vies. Les interdits stupides. Les conventions. Nous sommes tous des frontaliers, déchirés entre deux pays. La patrie de nos pères et le royaume allègre et tendre de nos mères.

* Mousse Boulanger, Les Frontalières, L’Âge d’Homme, 2013.