23/04/2018

L'Enfant secret (The Secret Child) en anglais !

51GFcArJYrL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgQuelle émotion et quel bonheur de voir mon cher Enfant secret*, Prix Dentan 2004, traduit par l'excellente Laurence Moscato et préfacé par Clorinda Donato**, paraître aujourd'hui en langue anglaise !

Je me permets de reproduire le texte que Jean Kaempfer, Président du Jury du Prix Dentan, avait écrit pour la remise du Prix en avril 2004.

« L’ouvrage que le jury du Prix Dentan désigne aujourd’hui à l’attention des lecteurs parce qu’il s’est imposé — c’est la formule de nos Statuts - " par sa force d'écriture, son originalité, son pouvoir de fascination et le bonheur de lecture qu'il procure " ; ce récit dont je suis heureux de faire l’éloge constitue une réponse convaincante (convaincante parce qu’elle consiste dans l’invention d’une forme originale) à la question de savoir comment on fait mémoire d’une origine, ou encore : à la question de savoir comment les incertitudes de la généalogie — qui furent mes parents, mes grand-parents ? - incertitudes qui se creusent autant qu’elles se résorbent lorsqu’on scrute les documents qui restent, le savoir déposé dans les livres ; comment tout cela, repris par l’imagination qui sauve et configure, devient la source vive de l’identité personnelle.

C’est sans doute, en effet, L’Enfant secret, le livre le plus personnel de Jean-Michel Olivier, un récit, est-il précisé, et non un roman, comme la plupart des œuvres narratives qu’il a publiées — et un récit dédié " à la mémoire de [s]es grands-parents ". Aussi, cet " enfant secret qui porte en lui les rêves des autres " en épousant leurs peines, le lecteur devine que c’est l’auteur lui-même — intuition que Jean-Michel Olivier confirme dans les propos qu’il a récemment tenus à Rose-Marie Pagnard, pour Le Temps : " Ce livre est très directement inspiré par l’histoire de mes grands-parents, des Vaudois et des Italiens ". Ou encore, pour citer le texte même : " c’est l’histoire de ma vie que je cherche ", au confluent de " deux rivières (deux courants, deux désirs) ". 

Voici le versant vaudois, d’abord, celui des grands-parents paternels : ceux-ci tiennent un restaurant, connaissent un bonheur modeste dont le cadre quotidien est recréé avec attention et tendresse : pour leurs deux enfants, Pierre et Jacqueline, l’auberge est ainsi un lieu d’expériences enchantées.

" Ce qu’ils aiment surtout, c’est s’introduire en douce dans la cuisine l’après-midi, quand tout le monde fait la sieste. Ils goûtent à tout ce qu’ils touchent : les fonds de sauce, le bouillon de légumes et de bœuf, les pots de raisiné pour la tarte, les morceaux de gruyère marinant dans le vin, les confitures et la moutarde. 

Parfois, le goût est âpre et ils font la grimace. Parfois c’est si amer et dégoûtant qu’ils recrachent tout dans les casseroles (sans le dire à personne). Parfois même ils sont mal, ils ont le cœur au bord des lèvres tellement la consistance ou l’odeur est affreuse. Ils ont beau tout recracher : ils ruminent jusqu’au soir le goût de mort qu’ils ont dans la bouche.

Et ils s’endorment avec la certitude qu’ils sont empoisonnés. "

Mais bientôt, la mort accidentelle de la cadette, Jacqueline, assombrit le tableau. L’auberge est abandonnée, Julien, le grand-père, trouve du travail dans une fabrique d’allumettes et son épouse Emilie s’emploie à faire des abat-jour. Occasion, pour Jean-Michel Olivier, d’élargir la mémoire du passé, en ajoutant aux notations intimistes de brefs éclats où la réalité économique apparaît avec brutalité : ainsi, le travail à la fabrique d’allumettes est dangereux : 

" Quand il remplit la machine avec les paniers d’allumettes, celles-ci frottent la plaque et s’enflamment. Sauve qui peut ! […] A la Diamond, ça arrive toutes les semaines : les machines font tuyau et se transforment en lance-flammes. Parfois il n’y a qu’une issue, sauter par la fenêtre pour échapper à la fournaise. "

Tout autre est le versant italien de la généalogie, celui d’Antonio et de Nora ; ici, l’histoire privée croise sans cesse la grande Histoire : nous sommes à Trieste, Antonio porte des guêtres blanches, il lit Eliot, aime Alban Berg, rencontre Joyce : Joyce, un collègue de Nora, la future épouse d’Antonio à l’Ecole Berlitz où elle enseigne… Fine lame, bon musicien, Antonio ; mais ce sont ses talents de photographe qui vont précipiter son destin; pendant quinze ans, il sera le portraitiste attitré du Duce, le maître des icônes impériales : " L’ombre est traquée, puis effacée de chaque image, comme l’ennemi intérieur est arrêté, envoyé en prison ou même exécuté […]. La lumière règne en maîtresse absolue. "

dentan3.jpgMais cette lumière aveuglante est corrigée par le point de vue de Julien, l’autre ancêtre — photographe lui aussi, mais d’une sorte bien particulière, puisqu’il est à moitié aveugle. Un accident survenu dans son enfance, dont l’évocation ouvre le livre, lui a mis, pour toujours, de la neige dans les yeux, " une neige pâle et lourde parfois teintée de rouge vif, parfois tombant en flocons bleus irréguliers. " Ainsi, c’est en aveugle que Julien prend ses photographies, guidé par une " odeur de fruits broyés, de feuilles mortes, de foin fraîchement coupé. […] Il marche au bord du vide, vers cette autre part de lui-même, plus ancienne que le monde, et dont l’entrée est interdite, quand nos yeux sont ouverts. " A l’inverse de cette soumission sensible au monde, qui ouvre sur une connaissance intime, les photos d’Antonio entendent " faire rendre gorge à la réalité — alors une autre vérité vient au jour, qui littéralement crevait les yeux, mais que personne, jamais, dans son évidence aveuglante, n’avait imaginée ou entrevue. " 

La photographie révèle un au-delà du regard — pour Julien, elle fait apparaître ce que l’on voit, les yeux fermés ; pour Antonio, elle révèle ce que l’on ne voit pas, les yeux ouverts. C’est dans cet espace paradoxal, fait d’hyperacuité et d’hypersensibilité, que le récit de Jean-Michel Olivier trouve à son tour sa place et son rythme. 

Son livre est construit par fragments, c’est une succession de brefs paragraphes séparés par des blancs typographiques qui découpent des instantanés : ainsi ces " cavaliers en djellaba et turban rouge, fusil en bandoulière, chaussés de simples sandales de cuir ", qui galopent dans les prés enneigés — des spahis que les aléas de la guerre ont conduits en Suisse. C’est une des réussites de L’Enfant secret que cette résurrection ponctuelle du passé grâce à des images parfaitement précises et indubitables. Voilà pour l’acuité. 

Et la sensibilité ? Pour ma part, c’est dans les blancs typographiques que j’en percevrais volontiers l’action - dans ces endroits nombreux où le texte est vierge d’écriture, signalant ainsi l’absence, explicite, de tout développement. Le mot est pris ici dans son sens rhétorique, mais il a un sens technique aussi bien : pour Julien " le monde est [ainsi] une photographie qu’il n’arrivera jamais à développer ". De même ces blancs ; ils sont la pure plaque sensible du texte, là où s’ouvre le vide, " vers cette autre part de nous-mêmes " où restent, invisibles et imprononçables, les signes vrais de notre vie. 

" Le mot n’est écrit nulle part, et jamais prononcé ; l’image, volatile et tronquée comme une ombre, est tenue secrète. " Des mots ont été écrits pourtant, des images ont été produites, afin que nous sachions que le désir d’identité n’est pas vain, et que la littérature est le lieu par excellence où composer ce désir. »

© photo Corine Renevey : Vladimir Dimitrijevic, Claude Frochaux, Rafik ben Salah, JMO.

* Jean-Michel Olivier, L'Enfant secret, Poche suisse, l'Âge d'Homme, 2003.

** Jean-Michel Olivier, The Secret Child, traduit par Laurence Moscato, préface de Clorinda Donato, Skomlin editor, 2018.

10/04/2018

Jean-Michel Olivier : l'écrivain qui jouait en avant

par Laurence de Coulon

JEAN-MICHEL-OLIVIER_018.JPGL’unique Suisse prix Interallié, le Genevois Jean-Michel Olivier nous parle de ses passions, du foot et de l’écriture. Et de celles qui vibrent dans son dernier roman, Passion noire

Dans Passion noire, Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 avec L’Amour nègre, raconte les affres de Simon Malet, un écrivain à succès harcelé par les femmes. Sa mère, d’abord, étouffante et indigne, plus absorbée par la réservation de son séjour thalasso que par l’anniversaire de son fils. Puis, il y a Azari, sa femme à tout faire, originaire de l’Est et amoureuse de Vladimir Poutine.

Pénélope, un chat très occupé à saccager les livres préférés de son maître. Nancy Bloom, une universitaire féministe qui aimerait bien démonter le machisme à l’œuvre dans les romans de Simon Malet devant ses étudiants. Et Marie-Ange, une admiratrice qui implore une réponse. Où est l’homme, au milieu de toutes ses femmes?

Quelle est votre première passion?
Dans ma lointaine jeunesse, c’était le foot. Je vivais dans le quartier populaire de Saint-Jean, près de l’ancien stade des Charmilles. Le foot était une passion très forte, mais c’est aussi un quartier dont le nom des rues rappelle Rousseau, et ça explique peut-être mon attirance pour la littérature.

Pourquoi ça vous plaît, le foot?
Je suis plutôt solitaire. Au contraire, le football permet l’apprentissage du jeu d’équipe, de la compagnie des autres, de la tactique et de la technique. L’esprit d’équipe, c’est une chose très forte dans le foot. Le jeu est un élément important pour moi, que ce soit le jeu avec le ballon ou avec les mots. Et avec la musique, parce que je joue aussi du piano. J’ai eu la chance de rencontrer d’autres passionnés comme l’écrivain Georges Haldas et l’éditeur Vladimir Dimitrijević.

Où étiez-vous sur le terrain?
J’ai commencé comme gardien. Mais au Servette FC, un entraîneur m’a dit qu’il m’avait vu jouer 10 minutes et que je ne serais jamais un grand gardien! Je suis passé d’un poste à l’autre. Le poste de buteur est le plus passionnant. J’ai joué assez longtemps en avant, puis j’ai été arrière central.

Et maintenant, quelle est la place du football dans votre vie?
Aujourd’hui, je garde ces émotions liées à l’enfance. Je suis devenu un supporter, avec ma fille. La particularité du football, c’est qu’il mélange les classes sociales. Je garde cet égalitarisme encore vivant, même si je ne pratique plus le foot.

Dans votre dernier livre, quelle est votre relation avec votre narrateur?
Passion noire est un roman. Le narrateur est un personnage de fiction qui utilise mon expérience littéraire et médiatique, notamment. Après le prix Interallié que j’ai reçu en 2010, j’ai été très sollicité 
pendant deux ans, je n’ai pas arrêté d’aller d’un salon à l’autre. Le comble, ça a été huit émissions radio et télévision à la suite! Mon roman est une fiction, évidemment, ce personnage n’est pas moi, mais j’utilise un matériau autobiographique.

Que pensez-vous de votre personnage et de son rapport aux femmes?
Ce livre tombe assez bien avec la période «#Balance ton porc», parce qu’il évoque un donjuanisme un peu désuet, une sexualité beaucoup plus libre qui date peut-être des années 1970, où les relations entre les hommes et les femmes étaient beaucoup plus simples, avec une liberté très grande de vivre ses pulsions. Je me rends compte que ça va un peu à contre-courant aujourd’hui où on se méfie beaucoup de ce personnage et de ce comportement.

Mais une femme se venge, à la fin de Passion noire...
C’est une fin très morale, comme dans le Dom Juan de Molière où les femmes se vengent de ce personnage qui papillonne sans jamais s’engager. Ça correspond à ce que je crois profondément. Les femmes ont toujours raison. Ici la victime devient une figure triomphante. Dans la correspondance, Marie-Ange Lacroix est toujours en demande, en admiration, alors que lui adopte une posture cruelle, de méchanceté et de distance, parce qu’il est effrayé par la violence de cette affection. Il essaie de la maintenir de l’autre côté du lac, mais elle transgresse l’interdit. Je suis opposé à toute violence sexuelle et à tout harcèlement, mais je voulais justement représenter cette époque où les rapports étaient plus simples.

Par contre, il y a un passage pas très moral où le narrateur fuit avec la fille de sa conquête, comme dans «Lolita» de Nabokov.
Mon personnage est attiré par ce qu’il n’a pas le droit de faire. Il entre en relation épistolaire avec une femme en pensant qu’il pourra garder son quant-à-soi, sa bulle protégée, alors que pas du tout, quand on entre dans une relation, on va très loin. Dans le passage dont vous parlez, il est invité par une universitaire qui a des idées sur le genre très rigides, il y est hostile, et l’idée qu’il fugue avec sa fille me plaisait. C’est absolument immoral, d’ailleurs je me garde d’entrer dans les détails, et je centre l’attention sur le thème de la paternité manquante.

Vous avez deux filles. Quel genre de père êtes-vous?
Je suis un père très poule, non, très proche de mes filles. Elles sont issues de deux mariages différents. Sarah a 27 ans, elle a gagné le concours suisse «Ma thèse en 180 secondes» avec son travail sur l’histoire médiévale. La deuxième, Norah, est très différente. Je me suis beaucoup occupé des deux et m’occupe encore beaucoup de Norah, qui est une ado. J’essaie d’être très proche de mes filles, tout en promouvant cette distance qui permet une identité différente. On n’est pas dans une fusion continuelle, bien que ce soit souvent le cas. Il faut laisser une distance pour permettre à l’enfant de transgresser, de faire des faux pas et des bêtises, sinon c’est quelque chose qui manque.

Et quel mari êtes-vous?
Je ne vais pas vous dire que je suis un mari parfait! Dans mes livres, mes personnages sont souvent solitaires, ils multiplient les expériences, alors que moi je suis un monogame convaincu. Je mène une vie tranquille et traditionnelle avec une femme qui est la même depuis vingt ans, une Vaudoise de Toronto que j’ai rapatriée ici. Le personnage de Cora lui ressemble un peu. C’est la seule dont il est amoureux et elle le laisse mariner.

Vous étiez enseignant. Comment ça se passait?
J’étais un prof un peu atypique, je pense. J’étais passionné de littérature, par contre j’étais beaucoup moins à cheval sur les évaluations et les épreuves, en essayant de transmettre mes passions littéraires pour Rousseau, Voltaire, Céline, Sartre et les autres. J’avais certaines exigences, mais les élèves ont dû me considérer comme assez cool, comme on dit dans leur langage.

Vous avez également été journaliste.
Le journalisme a une place importante. J’ai été critique de théâtre pendant longtemps. Ça m’a obligé à voir tout ce qui se produisait en Suisse romande, mais aussi à Paris et à Avignon. J’allais voir la pièce le soir, je passais au journal vers 11 heures et j’écrivais jusqu’à minuit. Ça m’obligeait à ne pas me tromper, à aller à l’essentiel du sujet. J’ai beaucoup appris. Pour l’écriture du roman, on a tout le temps, mais il ne faut pas perdre de vue l’essentiel.

© Coopération, 10.4.18.

©photo : Patrick Gilliéron Lopreno

17/02/2018

L'écrivain dans sa grotte

par Christian Lecomte (© Le Temps)

file6ys61okb684999c67kc.jpgL’auteur genevois, Prix Interallié en 2010, a écrit tous ses livres dans son petit appartement du quartier des Grottes que lui louait Jeanne, une vieille femme à la belle âme.

Un immeuble vétuste aux Grottes, rue du Fort-Barreau, derrière la gare Cornavin. Sur le palier, ça sent très fort la gomme: deux portes, à gauche et à droite, ouvrent sur un négoce de pneus. La cage d’escalier est un peu décatie mais riche en histoires. L’exilé russe Vladimir Ilitch Oulianov (dit Lénine) l’emprunta un soir de mars 1917 pour se rendre à une réunion secrète, un petit fonctionnaire aussi, qui devint plus tard maire de Genève. L’écrivain Jean-Michel Olivier a emménagé là il y a quarante ans, au troisième étage.

Un appartement de lettré avec des livres partout, qui montent au plafond, et cette mezzanine, dans le salon, qui semble ne tenir que par le bon courage de quatre colonnes d’ouvrages. Dans cette bibliothèque, ce récit qu’a publié notre auteur en 2008: Notre Dame du Fort-Barreau (L’Age d’Homme). Délicieux et délicat opuscule (100 pages) dédié à Jeanne Stöckli-Besançon, qui fut la propriétaire du bâtiment avant qu’elle en fasse don en 1996 à la Ville à la condition qu’il soit dévolu aux personnes en détresse, mères célibataires, artistes, étudiants, marginaux.

Vieille dame un peu excentrique, portant été comme hiver un vieux chandail troué, des bas de laine mités et des espadrilles. «Discrète, effacée, si généreuse. Son père, un bon pasteur, ouvrait ses portes aux juifs persécutés en France, elle à tous les déchus», rapporte Jean-Michel Olivier. Jeanne allait, toute petite, sur les toits «pour voir les étoiles» quand les autres gamins couraient dans les caves. Devenue âgée, elle continuait à voyager seule entre cheminées et antennes de télévision «avec une souplesse de salamandre».

Un monde hétéroclite

Un soir, elle a emmené là-haut son jeune locataire: voilà qui scelle une amitié. Jean-Michel Olivier a écrit tous ses livres rue du Fort-Barreau, dont L’Amour nègre (Prix Interallié 2010). On imagine l’immeuble fort inspirant. Jeanne y logeait un monde hétéroclite (un artisan chocolatier, un musicien de rue, un poète traducteur de livres de psychanalyse, des réfugiés, un céramiste, un couple d’anarchistes, des mendiants).

Né à Nyon d’une mère institutrice et d’un père employé de commerce, Jean-Michel a grandi à mille lieues de ces Grottes genevoises de mauvaise réputation. En 1975, la Ville rêve d’y implanter une sorte de Manhattan avec tours en verre et bureaux en pagaille. Le quartier est aussitôt investi par une foule interlope, gauchistes, féministes, écologistes, squatters, musicos. La Ville recule. Pas de gratte-ciel mais les Schtroumpfs, habitations bariolées aux courbes bizarroïdes. C’est mieux. Les gens reprennent possession de leur quartier.

De Derrida à Aragon

Jean-Michel, lui, saisit plume et cahier dans son petit chez-lui. Il mène des études de lettres à l’Université de Genève et à l’Ecole nationale supérieure à Paris. Pas encore de TGV. Il y va avec sa vieille guimbarde qu’il gare dans le Quartier latin. Rencontre le philosophe Jacques Derrrida, dort chez lui, sur le divan où son épouse, qui est psychanalyste, reçoit ses patients névrosés. Déjeune chez Monsieur Bœuf avec Miró, Jean Genet, Louis Aragon. Jacques Derrida commande au Genevois des textes qui paraissent dans des revues confidentielles mais cela suffit au bonheur du jeune homme.

Il a 25 ans quand Aragon le pousse à écrire des romans. Jean-Michel dit qu’il a pu le faire aussi grâce à Jeanne, «qui ne mettait jamais à la porte ses locataires qui payaient leur loyer quand ils le pouvaient». «Elle m’a donné un lieu pour écrire», dit-il. La maigre somme que demande chaque mois Jeanne lui permet de rester rue du Fort-Barreau. Il y vit une vie de funambule, enseigne au Collège de Saussure, roule deux fois par semaine jusqu’à la rue d’Ulm, écrit la nuit dans la chambre noire. C’est le titre de son premier roman. Il offre à Jeanne un exemplaire parce qu’il y parle un peu d’elle. Elle est stupéfaite, le boude quelques jours «parce qu’elle est attachée aux vertus protestantes de la modestie». Mais quand Sarah, la première fille de Jean-Michel, vient au monde en 1990, Jeanne hurle: «Il faut une chambre d’enfant!» Peintre, vitrier et tapissier sont convoqués et la chambre noire se mue en nursery. Il écrit désormais sous la mezzanine, collé au piano noir. Prolifique (un livre par an), Jean-Michel se souvient d'avoir frôlé un gros accident de santé à cause de la fatigue. Ecrire la nuit et faire face le jour à cinq classes de collégiens, ça lamine.

Dans l’appartement de Jeanne

Il est désormais jeune retraité, vient de publier Passion noire, jette les premiers mots d’une nouvelle histoire. Et Jeanne? Décédée en mars 1996, à 88 ans, «dans la solitude et le silence». Jean-Michel Olivier a été autorisé à pénétrer dans son appartement, un capharnaüm. Dans sa chambre, il découvre dans une chemise en plastique des coupures de journaux, des critiques de ses ouvrages. Puis des esquisses de début de livre qu’il a pourtant jetées dans les poubelles de l’immeuble, de vieilles notes aussi, des pages raturées. Une découverte terriblement émouvante qui ferait une belle fin de roman.


Profil

1952 Naissance à Nyon.

1978 Rencontre Derrida et Aragon.

1990 Naissance de sa fille Sarah.

2003 Naissance de sa seconde fille Norah.

2010 Prix Interallié pour L’Amour nègre.

2014 Notre Dame du Fort-Barreau paraît en Poche suisse (L’Age d’Homme).

2014 : L'Ami barbare (de Fallois-l'Âge d'Homme)

2017 : Passion noire (L'Âge d'Homme).

2018 : The Secret Child (L'Enfant secret) et Black Love (L'Amour nègre) paraissent en traduction américaine.

Photo : © Eddy Mottaz (Ringier)

28/06/2017

Passion noire, mon nouveau roman

Encore quelques jours de patience… 

Passion noire jpeg.jpg

02/11/2016

Hommage à Jacques Chessex

par Jean-Louis Kuffer
 
images-2.jpegEn mémoire de Maître Jacques, le Café littéraire de Vevey lui rendra un hommage à plusieurs voix ce vendredi 4 novembre prochain. Il y sera question de la vie et de l'œuvre du Goncourt 73, avec les contributions de Myriam Matossi Noverraz, Janine Massard, Pierre-Yves Lador, JLK, Jean-Michel Olivier et Gilbert Salem.
À l’instigation de Philippe Verdan, qui représente la nouvelle génération et s’est passionné pour cette œuvre, les amis et/ou pairs de plume de Jacques Chessex témoigneront de leurs rapports à l’écrivain et à l’œuvre selon leur expérience personnelle.
Avec JLK pour modérateur surveillant sévère mais juste du temps de parole, ils aborderont les thèmes relatifs aux sources existentielles et littéraires de Maître Jacques (le drame personnel d’origine, l’amour et la nature, le conflit entre érotisme et puritanisme, la poésie et l’inquiétude métaphysique), et seront également évoqués les rapports de Jacques Chessex avec les femmes et avec Paris, son personnage public et son écriture, le rayonnement de son œuvre et sa postérité.
Chaque intervenant présentera brièvement un livre de Chessex de sa préférence, quelques extraits seront lus et des airs de jazz ont été choisis par l’hôte des lieux, où les amateurs de fins plats trouveront aussi leur content.
Vevey, Café littéraire, 33 quai Perdonnet. Le 4 novembre 2016, dès 20h.

07/09/2016

Trois souvenirs de Michel Butor

images-2.jpegTrois souvenirs, encore vivaces, à propos de Michel Butor, qui fut mon professeur et mon ami, et qui vient de nous quitter.

1. Le souvenir le plus ancien n'est pas le plus glorieux. Il remonte à l'autre siècle. Fin des années 70. Avec quelques amis (une quinzaine), nous avions décidé d'assister au séminaire de Michel Butor, nouvelle vedette de l'Université de Genève, qui venait d'être nommé professeur ordinaire. Cette année-là, le séminaire portait sur un écrivain français peu connu (mais célébré par Michel Foucauld), qui avait inspiré Michel Leiris et des surréalistes : Raymond Roussel. images-5.jpegForts de nos certitudes dogmatiques, nous avons donc investi la grande salle de cours de l'aile Jura. Comme à son habitude, Butor est arrivé en salopettes, un livre sous le bras, sans notes, ni cahier. Il a organisé les exposés. Nous les avons réclamés tous. Il ne s'est douté de rien. Nous étions ravis : chaque semaine, dorénavant, l'un de nous prendrait la parole pour éclairer Roussel à sa manière, c'est-à-dire à la nôtre — à la lumière des grands théoriciens que nous lisions alors (Barthes, Derrida, Foucauld, Deleuze, etc.). Après le premier exposé, Butor, qui n'était pas tombé de la dernière pluie, a eu la puce à l'oreille. Il a convoqué le second conférencier (mon ami Alain F., pour ne pas le nommer !). La discussion a vite tourné à l'aigre. Et Butor a mis son veto à l'exposé d'Alain. Le lendemain, dans un grand mouvement théâtral, tout le groupe, comme un seul homme, a quitté le séminaire en dénonçant la censure du professeur Butor ! Celui-ci a été abasourdi. Et, pour une fois, lui d'ordinaire si bavard n'a rien dit ! Le petit groupe de terroristes de salon (dont je faisais partie) est parti en claquant la porte, très fiers de leur effet. Et il n'est plus resté que trois étudiants dans la salle ! C'est avec eux que l'imperturbable auteur de La Modification a terminé son séminaire. Bien sûr, l'événement a fait des gorges chaudes à l'Université.

— Quoi ? L'illustre Michel Butor tient séminaire devant trois étudiants ?

Il dut subir (on me l'a raconté) les quolibets de ses collègues, qui riaient sous cape. Ce petit coup d'État, par ailleurs, n'est pas resté sans conséquence, puisque Butor, quelques années plus tard, a raconté cette péripétie, à sa manière, dans la préface qu'il a écrite pour son ami, images-6.jpegle poète Vahé Godel (« Petit rêve du lac », in Du même désert à la même nuit). Dans ce petit récit, Butor raconte qu'un groupe d'extraterrestres débarque un jour dans son séminaire et qu'il a toutes les peines du monde à s'en débarrasser…

2.  Je ne pensais plus jamais revoir Michel Butor, dont les livres (après les cinq fameux romans) me laissaient froid. Je n'ai jamais été sensible à ses Matières de rêve (Gallimard), ni à ses livres « expérimentaux ». Mais la vie a voulu que nous nous retrouvions. En 1986, Michel Butor a travaillé avec Marc Jurt, un peintre et graveur d'exception, qui était un grand ami. Marc aimait collaborer avec des écrivains (Butor, Chessex) pour que ceux-ci déposent leurs mots sur ses gravures ou ses toiles. Ce travail s'appelle Apesanteur. Et à cette occasion, Marc m'a demandé de présenter cette œuvre à quatre mains. images-4.jpegCe que j'ai fait (voir ici) J'ai retrouvé Butor, qui avait tout oublié, semble-t-il, des petites conspirations universitaires, et j'ai découvert un homme simple et généreux, d'une curiosité extraordinaire, qui cherchait dans la peinture ou la gravure des réponses à ses propres questions (la peinture a sans doute été son plus grand sujet d'inspiration). 

3. Le dernier souvenir est le plus vivace et le plus attachant.

En 2012, année du tricentenaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, j'ai eu la chance et le plaisir d'être invité à New York avec une petite délégation genevoise (Roger Mayou, Michèle et Michel Auer, François Jacob, Marc Perrenoud, Footwa, alias Frédéric Gafner). images-7.jpegL'excellent Olivier Delhoume a supervisé le tout et Michel Butor a été du voyage. Nous avons passé des heures délicieuses à parler de littérature, du Nouveau Roman (qu'il avait abandonné depuis longtemps), des auteurs à la mode et bien sûr des prix littéraires (il a reçu le Prix Renaudod pour La Modification en 1956 et je venais de recevoir le Prix Interallié pour L'Amour nègre). Nous avons beaucoup ri de la comédie littéraire. Et parlé aussi de Rousseau (qu'il connaissait admirablement bien), de Roussel et de Marc Jurt, qu'il aimait beaucoup. Il avait l'habitude de dire qu'il était « à part » (« I'm off »), « à la frontière », « à la lisière » des genres. Il a exploré la littérature comme on explore le monde en espérant toujours découvrir des continents perdus. C'était un arpenteur et un poète. Un homme-livre comme on en rencontre très peu dans sa vie.

05/06/2016

Autour de L'Ami barbare (entretien avec Valérie Debieux)

e8a59d_28b2bf2020914c539fc0be790466d311.jpgValérie Debieux est chroniqueuse, traductrice (on lui doit la traduction du dernier roman de Jon Ferguson, Les Joyaux de Farley, Olivier Morattel éditeur) et écrivaine. Elle anime La Galerie littéraire, un site remarquable, consacré exclusivement à la littérature contemporaine. J'ai eu le plaisir de répondre à ses questions.

 

Valérie Debieux : Jean-Michel Olivier, en votre œuvre, tout comme en votre dernier ouvrage «L’ami barbare*» (Editions de Fallois/L’Âge d’Homme), vous semblez apprécier les romans polyphoniques, cela est-il dû à votre passion pour la musique ?  

Jean-Michel Olivier : Très probablement. La musique m’accompagne depuis toujours. Dans un roman, me semble-t-il, tout commence par un visage et une voix. C’est du moins ce qui m’apparaît en premier. Je vois le visage de quelqu’un et aussitôt j’entends sa voix. Ensuite, les visages et les voix se multiplient. Il faut organiser tout ça pour éviter la cacophonie ! Mais j’aime entremêler les voix (j’ai toujours été fasciné par la polyphonie des voix bulgares que j’écoutais, enfant, à la radio). images.jpegDans L’Ami barbare, c’est grâce à ces polyphonies qu’on peut atteindre, peut-être, la vérité de Roman Dragomir : chaque voix apporte un éclairage différent, un autre point de vue, une autre perspective. La vérité d’un être est insondable. Mais on peut éclairer ses ténèbres…

Valérie Debieux : Qu’est-ce qui vous a incité à écrire au sujet de la vie de Vladimir Dimitrijevic alias Roman Dragomir ?

Jean-Michel Olivier : Dimitri était un ami, fidèle, mais insaisissable. Nous avions beaucoup de divergences (politiques, surtout). Mais aussi des passions communes : le football, les femmes, la littérature. images-6.jpegPar la vie qu’il menait, vagabonde et aventureuse, sa mort était pour ainsi dire inscrite dans les astres. Chacun savait qu’il ne pourrait mener éternellement cette vie de romanichel (comme il disait lui-même). Pourtant, sa mort violente, en juin 2011, a plongé tout le monde dans la stupeur. Ensuite, il y a eu la cérémonie funéraire orthodoxe qui m’a beaucoup impressionné. Et l’émotion m’a poursuivi longtemps. C’est elle qui m’a poussé a écrire le roman. Exorciser cette émotion. Rendre justice à ce personnage complexe — tellement méprisé à la fin de sa vie. Mais aussi faire son procès, si j’ose dire. Car tous les personnages du livre s’avancent à la barre des témoins, représentée par le cercueil ouvert qui leur fait face, comme s’ils étaient au tribunal.

Valérie Debieux : Quel est le trait de la personnalité qui vous a le plus marqué en celle de Vladimir Dimitrijevic ?

Jean-Michel Olivier : C’était un homme écorché vif, un exilé perpétuel, souvent en proie à des émotions contradictoires. Sa pente naturelle l’inclinait vers les écrivains de droite. images-2.jpegPourtant, la plupart de ses proches (Haldas, Cherpillod, Claude Frochaux) étaient des gens de gauche ! Il avait besoin de cette dialectique pour avancer. Et d’ailleurs le catalogue de l’Âge d’Homme (4000 titres : ce qu’il nommait son œuvre) l’atteste. Il y a bien plus d’écrivains de gauche, ou en tout cas progressistes, que d’écrivains de droite. Un autre trait de caractère, c’est sa passion. Pour publier un livre, il écoutait d’abord son cœur, ses émotions de lecture. Il décidait très vite de publier tel ou tel auteur. Et son flair était incomparable. Aux premières pages d’un texte, il savait si on avait affaire à un écrivain véritable, ou à un simple « faiseur».  

Valérie Debieux : Le monde de l’enfance est très présent dans votre œuvre. L’adulte n’est-il, selon vous, que la résultante de l’impression des images perçues durant l’enfance ?

Jean-Michel Olivier : L’enfance est un vivier d’images et d’émotions vivaces dans lequel chacun est libre de puiser — et de se ressourcer — à sa guise. Il est inépuisable. La force de ces images et de ces émotions, c’est qu’elles sont premières. Rien ne les a précédées. Et elles servent de moule ou de matrice aux images et aux émotions à venir. C’est pourquoi elles sont si importantes.

Valérie Debieux : Enfant, que lisiez-vous ?

Jean-Michel Olivier : Avant la Bibliothèque verte et les aventures de Bob Morane (toujours persécuté par l’affreux Monsieur Ming !),images-3.jpeg j’ai de la peine à me rappeler mes lectures d’enfant. Cela a vraiment commencé dans l’adolescence. Des romans, bien sûr, des histoires policières, mais aussi beaucoup de BD. Je me souviens d’avoir passé la frontière chaque semaine en vélomoteur pour aller acheter le journal Pilote en France voisine (car il sortait deux jours plus tôt qu’en Suisse !). images-7.jpegEnsuite, il y a eu la poésie. Rimbaud, Verlaine, Lautréamont. Sans oublier les romans de Boris Vian, que j’adorais.

Valérie Debieux : Pour avoir pu imaginer les «parts manquantes» de la vie de votre grand-père, photographe d’origine italienne, dans votre magnifique ouvrage «L’enfant secret», comment qualifieriez-vous le lien qui vous unit à lui ?

Jean-Michel Olivier : Les liens familiaux sont toujours mystérieux, car ils ne sont pas choisis. Il n’est pas facile d’aimer les gens de sa famille ! Son père, sa mère, ses frères (ces sentiments mêlés et équivoques donnent lieu, d’ailleurs, à toute une littérature psychanalytique). Les relations avec les grands-parents sont plus faciles, plus apaisées. images-4.jpegMais la part d’ombre est bien sûr importante. J’ai peu connu mon grand-père, qui était photographe du Duce, à part quelques vacances passées ensemble en Italie. Il ne m’a jamais montré ses photos, par exemple, ni parlé de son époque « mussolinienne » (ce qui m’aurait passionné). Après, il faut imaginer tout ça. Briser les silences. Éclairer les zones d’ombre qui entourent chaque être humain. Mais le lien avec cet homme qui aura eu plusieurs vies (secrètes) était très fort. Et il ne s’est jamais défait.

Valérie Debieux : Vous avez de multiples passions, la littérature, le football, la peinture, la musique et l’art en général. Si, en référence à votre ouvrage «La Vie mécène», vous aviez à disposition une forte somme d’argent, quel genre de mécène seriez-vous ?

Jean-Michel Olivier : L’écrivain américain Paul Auster raconte que lorsqu’il est à court d’inspiration, il imagine un homme qui marche dans la rue et trouve une valise pleine de dollars ! Après, les idées viennent toutes seules… Mais moi je serais bien embêté ! J’essaierai d’aider les artistes en herbe, les jeunes écrivain(e)s, par exemple, à sortir du ghetto suisse-romand. Pour cela, il faut des moyens importants pour faire connaître leur travail au-delà des frontières, le grand problème (non résolu) étant la diffusion, ou plutôt le pouvoir exorbitant des diffuseurs. Mais vous me donnez des idées…

Valérie Debieux : Dans votre ouvrage, «Notre Dame du Fort-Barreau», vous rendez hommage à une personnalité genevoise peu ordinaire, Jeanne Stöckli-Besançon, fille du pasteur Théodore Besançon qui fit construire plusieurs immeubles à vocation sociale dans le quartier des Grottes à Genève. images-5.jpegJeanne, de nature modeste, discrète et effacée, a aidé tous les nécessiteux. Vous qui l’avez connue, quelle leçon de vie retenez-vous d’elle ?

Jean-Michel Olivier : Au fond, toutes les vies méritent d’être mises en lumière, même les plus secrètes, les plus silencieuses, les plus dédaignées. Ce qui reste d’un homme ou d’une femme, c’est une voix, un visage : une légende. J’essaie de raconter cette légende. Dans le cas de ma « petite Jeanne » — qui est morte il y a exactement 20 ans — ce ne fut pas facile, car tout, dans sa vie, visait à l’effacement. Elle ne parlait jamais d’elle, ni de ses parents, ni de son mari (à se demander s’il existait). Elle était tournée vers les autres, elle les accueillait, elle les écoutait. C’était sa vocation — héritée sans doute de son père pasteur. C’est une de ces « vies minuscules » dont parle si bien Pierre Michon. La leçon qu’elle m’a donnée est une leçon d’humilité, de générosité et aussi de liberté. Elle possédait près de 60 appartements au centre-ville de Genève, ce qui n’est pas rien, et elle vivait comme une pauvresse, sans se soucier du regard des autres, sans écouter les conseils de sagesse ou de prudence qu’on lui donnait ! En m’accueillant chez elle, elle m’a permis de me consacrer à l’écriture. Elle a joué un grand rôle dans ma vie. Mon livre est une modeste tentative de lui rendre justice.

Valérie Debieux : Tout comme l’éditeur Claude Frochaux, qui a été le bras droit de Vladimir Dimitrijevic, pensez-vous que les dernières lignes d’un roman préfigurent celles de l’œuvre à venir ?

Jean-Michel Olivier : Rien de plus juste, ni de plus mystérieux ! On termine un roman, on pense en avoir fini avec ses personnages, son histoire, ses décors, et le roman se poursuit en nous, à notre corps défendant, dirait-on. La dernière image du Voyage en hiver (1994) est un grand bateau qui s’approche de la rade de Genève. Et ce bateau (qui s’appelle L’Esprit de vengeance !) revient aux premières pages du livre suivant, Les Innocents (1996) ! Bien sûr de manière inconsciente ! L’écriture — sa source, son élan — est toujours souterraine. Il suffit d’écouter sa voix. Les mots remontent à la surface comme s’il y avait une mémoire engloutie quelque part. C’est un phénomène très étrange… 

Valérie Debieux : Avez-vous déjà pensé à écrire une pièce de théâtre relative à Voltaire ou à Jean-Jacques Rousseau ?

Jean-Michel Olivier : Oui, en fait j’ai écrit une nouvelle sur la dernière nuit de Jean-Jacques Rousseau (« Le Dernier mot »), nouvelle que j’ai adaptée au théâtre. Le texte a été lu sur plusieurs scènes, mais jamais encore monté.

Valérie Debieux : Vous avez reçu le «Prix Interallié» pour votre ouvrage «L’Amour nègre». Est-ce que ce Prix a changé quelque chose dans votre vie d’écrivain ?  

Jean-Michel Olivier : Un grand Prix parisien offre beaucoup de visibilité à un auteur et à son livre. Par exemple, en ce qui me concerne, on a pu trouver L’Amour nègre pendant toute une année sur les présentoirs des librairies, en Suisse comme en France ou en Belgique, entre Michel Houellebecq et Virginie Despentes ! amour.nègre.jpegC’est une chance unique pour le livre de trouver ses lecteurs. En outre, il y a eu près de 500 articles sur le livre (je me souviens encore d’un compte-rendu dans Le Courrier du Vietnam !) et des reportages sur toutes les chaînes de télévision. Bien sûr, avec cette soudaine renommée, la pression monte énormément. Mais j’avais déjà publié 20 livres avant L’Amour nègre et je savais que j’allais continuer à écrire.

Valérie Debieux : Depuis 2006, vous dirigez la collection «poche» auprès de la Maison d’édition de L’Âge d’Homme. Quels sont vos critères de sélection ?  

Jean-Michel Olivier : En fait, j’ai dirigé la collection Poche Suisse entre 2006 et 2012. Il s’agissait de mettre en valeur les trésors souvent peu ou mal connus de la littérature suisse. J’ai essayé aussi de publier des inédits et des œuvres de jeunes auteurs. Hélas, la nouvelle direction de l’Âge d’Homme a supprimé une grande partie des collections et mis sur la touche ceux qui les dirigeaient. C’est dommage. Le monde du livre traverse une crise sans précédent. Mais le livre de poche, à mon sens, va occuper une place déterminante dans la nouvelle économie du livre.

Valérie Debieux : On peut dire que vous n’aimez pas les «zones de confort» en matière d’écriture. Existe-t-il encore des thèmes que vous souhaiteriez aborder dans vos futurs écrits ?  

Jean-Michel Olivier : Comme j’aime faire ce qui ne se fait pas, j’aime écrire ce que l’on n’écrit pas. C’est une manière de débusquer les faux-semblants et de chasser les illusions. Et notre époque — qui est celle de la communication de masse et des nouvelles technologies — est particulièrement propice aux illusions. Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot, mais il faut bien admettre que la part d’ombre qui entoure les hommes augmente en exacte proportion des flots de lumière qu’on projette sur eux ! Et puis j’aime bien faire tomber des statues de leur socle (c’est mon côté iconoclaste !) et remettre les choses en perspective. Quant aux thèmes à traiter, ils sont légion : politique, religion, dictature économique, mondialisation, lubies alimentaires… J’aime l’idée qu’un livre nous ouvre les yeux sur la réalité, qu’il dénonce un mensonge ou une imposture.

Valérie Debieux : Je vous laisse le mot de la fin…

Jean-Michel Olivier : Le livre le plus important est toujours le prochain. Le mien parlera des femmes et du petit monde littéraire d’aujourd’hui. Il contera l’histoire d’un écrivain qui vit seul avec son chat, au bord du lac Léman, mais est environné — voire harcelé ! — par des femmes qui lui veulent toutes du bien ! Ce sera un roman plus léger que le précédent. Quand on demandait à Voltaire de parler de son travail, il disait simplement ceci : « Je fais la satire du genre humain. » En toute modestie, je prends cette formule à mon compte. 

Entretien mené par Valérie DEBIEUX

* Jean-Michel Olivier, L'Ami barbare, de Fallois-l'Âge d'Homme, 2014.

15/05/2016

Présence de Marc Jurt (1955-2006)

772533361.5.jpgIl a y dix ans, le 15 mai 2006, nous quittait Marc Jurt, artiste aux multiples talents, peintre et graveur, sculpteur et photographe, professeur au Collège de Saussure, à Genève, et grand voyageur. Marc Jurt, c’était aussi l’ami incomparable, toujours curieux des autres, généreux dans sa vie comme dans son œuvre, profond et drôle, en quête perpétuelle de beauté et de vérité (qui s’associent toujours dans son travail).

Marc Jurt est mort il y a dix ans, vaincu par une maladie contre laquelle il se battait depuis l’adolescence (et qu’il croyait avoir terrassé définitivement). Il laisse derrière lui une œuvre exceptionnelle par sa richesse et sa diversité : dessins, estampes, peintures, sculptures, photographies. Pour ceux qui l’ont connu, Marc avait tous les talents : il cultivait la création sous toutes ses formes, mais aussi l’amitié, la fantaisie, la douceur et la fidélité. Il bouillonnait de projets (que certains considéraient comme fous) : réaliser chaque semaine, pendant toute une année, par exemple, une gravure originale. Cela donne la série de 52 gravures de « Pas une semaine sans traces ».

Pari génial — pari tenu.

Autre défi, quelques années plus tard, l’immense chantier de Géographie parallèle, réalisé en collaboration avec l’écrivain Michel Butor : 349057970.25.jpegune suite unique de 50 travaux, que Marc considérait comme un sommet de son œuvre. Le peintre y multiplie les interventions et les strates, peinture, gravure, griffures, papiers collés, rehauts de plume et de crayon, tandis que l’écrivain y dépose ses mots. Dans cette œuvre à deux voix, exceptionnelle par son ampleur et son inspiration, les mots et les images se mêlent sans jamais se confondre : une galerie et une graphie qui l’une l’autre se gardent et se perdent de vue dans un jeu de miroir qui donne le vertige. Les tableaux sont écrits, comme les poèmes sont peints. Pourtant, on dirait qu’ils font corps, qu’ils sont faits de la même chair ou de la même pâte. Chacun accueille l’autre pour lui prêter sa voix, son souffle, sa matière.

 Au fil du temps — trente années de dessin, de gravure, de peinture — le trait de l’artiste a changé.

De l’hyperréalisme symbolique des premières gravures (on se souvient des tours de Manhattan dévorées par le lierre) à l’abstraction lyrique des dernières grandes toiles, le trait s’est à la fois dépouillé de l’inessentiel et enrichi de nouvelles expériences, de nouvelles sensations. 3371511979.jpgGrâce aux voyages, aux rencontres, aux aventures de la vie. Mais toujours il a gardé en point de mire son objectif : tracer l’élan, donner une forme visible à la force. Et cette force explose, irrépressible, dans les derniers tableaux réalisés alors que Marc luttait contre la maladie.

 Peindre la force, oui, sans jamais se laisser arrêter, emprisonner, réduire au silence.

 L’œuvre de Marc Jurt n’est jamais fermée : c’est une maison ouverte au monde. Elle est à la fois singulière (on reconnaît son trait, sa griffe, au premier coup d’œil) et universelle. Les Orientaux comme les Occidentaux s’y retrouvent chez eux, tant Marc aime à jouer avec les matières (tissus, écorces d’arbres, papiers de riz ou de coton), à faire des clins d’œil, à tracer des passerelles entre les peuples et les civilisations.

images.jpegChaque tableau est une invitation à partager, à voyager. Il explore de nouveaux territoires, corrige nos vieilles mappemondes, revisite les cartes de géographie, de météorologie et d’aviation en les modifiant, par le trait et par la couleur, afin qu’ils coïncident, sans doute, avec cette géographie secrète qui est la sienne. Je ne peux m’empêcher de voir dans ce geste une sorte de magie blanche destinée à éloigner du corps, de son propre corps, les menaces invisibles de la maladie.

13139104_1736725213241346_3899861434588045104_n.jpgPas un jour, depuis dix ans, sans que je pense à Marc, son rire, sa curiosité, sa gentillesse, son amitié — son amour de la création. Il n’est plus là, mais ses œuvres nous parlent de lui. Le dialogue initié il y a trente ans se poursuit au-delà de la mort.

Car la mort n’existe pas, écrivait le poète Tsernanski, il n’y a que des migrations.

 

Pour celles et ceux qui s'intéressent à l'œuvre de notre ami, consultez le site de la Fondation Marc Jurt : http://www.fondationmarcjurt.ch

17/01/2016

Lecture à deux voix à la Galerie


Mercredi 20 janvier à 19 h

Sarah Olivier et Jean-Michel Olivier 

liront des extraits à deux voix

d'un roman à paraître

Passion noire

 

La Galerie, rue de l’Industrie 13, Les Grottes, Genève

 

Entrée libre

08/05/2013

Hommage à Marc Jurt

  images.jpgIl a y sept ans nous quittait Marc Jurt, immense artiste aux multiples talents, peintre et graveur, sculpteur et photographe, enseignant au Collège de Saussure et grand voyageur. Petit hommage.

 Tout commence, chez Marc Jurt, par une trace, un trait gravé ou dessiné. Par ce trait, l’artiste essaie de trahir le monde, c’est-à-dire de l’agripper, de toutes les manières, de toutes ses forces, et de l’attirer vers lui. L’artiste est un archer qui tire, de nuit, sur des cibles mouvantes, vivantes, éphémères. À ce jeu-là, Marc Jurt était expert : le regard, d’abord, mais aussi le corps tout entier, qui s’imprègne du monde, décoche ses flèches ; puis la main qui trace, danse sur le papier ou la plaque de cuivre, qui creuse, qui va au fond des choses ressuscitées par le geste rapide et élégant.

 Au fil des œuvres — trente années de dessin, de gravure et de peinture — le trait, bien sûr, a changé. images-1.jpgDe l’hyperréalisme symbolique des premières gravures (on se souvient des tours de Manhattan dévorées par le lierre) à l’abstraction lyrique des dernières grandes toiles, le trait s’est à la fois dépouillé de l’inessentiel et enrichi de nouvelles expériences, de nouvelles sensations. Grâce aux voyages, aux rencontres, aux aventures de la vie. Mais toujours il a gardé en point de mire son objectif : tracer l’élan, donner une forme visible à la force. Et cette force explose, irrépressible, dans les derniers tableaux réalisés alors que Marc luttait contre la maladie.

 Peindre la force, oui, sans jamais se laisser arrêter, emprisonner, réduire au silence.

 L’œuvre de Marc Jurt n’est jamais fermée : c’est une maison ouverte au monde. Elle est à la fois singulière (on reconnaît son trait, sa marque, au premier coup d’œil) et universelle. Les Balinais comme les Occidentaux s’y retrouvent chez eux, tant Marc aime à jouer avec les matières (tissus, écorces d’arbres, papiers de riz ou de coton), à faire des clins d’œil, à tracer des passerelles entre les peuples et les civilisations.

 Chaque tableau est une invitation à partager, à voyager. Il explore de nouveaux territoires, corrige nos vieilles mappemondes, revisite les cartes de géographie, de météorologie et d’aviation en les modifiant, par le trait et par la couleur, afin qu’ils coïncident, sans doute, avec cette géographie secrète qui est la sienne. Ce travail sur les cartes de géographie n’est pas le premier entrepris par Marc Jurt : il rappelle « Géographie du corps », cette suite de dessins réalisés en 1991-1992 sur enveloppes en carton représentant des anatomies plus ou moins fantastiques. Déjà, utilisant des techniques mixtes, Marc les détournait de leur fonction (médicale) pour en faire une œuvre à regarder, à méditer. On ne peut s’empêcher de voir aussi dans ce geste de détournement une sorte de magie blanche destinée à éloigner du corps, de son propre corps, les menaces invisibles de la maladie ou de la mort. Déjà, en 1992, Marc avait demandé à un écrivain, Jacques Chessex, d’écrire sur ces anatomies colorées et détournées pour conjurer, à sa manière, les vieux démons.

images.jpegCette même année, Marc Jurt collabore pour la première fois avec Michel Butor, un écrivain qu’il admire de longue date, grand voyageur, lui aussi, explorateur de mots et de territoires inconnus (Génie du lieu) : écrivain mobile s’il en est. De cette rencontre naît Apesanteur, une série de six gravures sur lesquelles Butor écrit, à la main, six poèmes. Quelques années plus tard, ce sera Géographie parallèle, une suite unique et magnifique de 50 travaux, que Marc considérait comme un sommet de son œuvre. Le peintre y multiplie les interventions et les strates, peinture, gravure, griffures, papiers collés, rehauts de plume et de crayon, tandis que l’écrivain y dépose ses mots.

Cette œuvre à deux voix est tout à fait exceptionnelle par son ampleur et son inspiration. Les mots et les images se mêlent sans jamais se confondre : une galerie et une graphie qui l’une l’autre se gardent et se perdent de vue, dans un jeu de miroir qui donne le vertige. Les tableaux sont écrits, comme les poèmes sont peints. Pourtant, on dirait qu’ils font corps, qu’ils sont faits de la même chair ou de la même pâte. Chacun accueille l’autre pour lui prêter sa voix, son souffle, sa matière.

Chacun révèle à l’autre sa géographie secrète et l’aide, dans un dialogue jamais interrompu, à pénétrer les arcanes de son propre mystère.

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29/04/2013

Première rencontre

par Isabelle Æschlimann

images-3.jpegLa première fois que je l’ai vu, j’étais dans le rayon des nouveautés à l’entrée d’une librairie. Il y avait foule. Placé sur le rayon du bas, j’essayais de me faire remarquer aux yeux des passants en bombant ma couverture au joli papier structuré pour donner envie aux curieux de me saisir et de lire mon dos. Lui occupait la meilleure place à hauteur d’yeux. Plus grand que nous autres, il en imposait malgré lui, davantage servi par sa couverture immaculée et son titre accrocheur, dont le i rouge attirait immanquablement l’attention. Il arborait fièrement son bandeau «prix interallié 2010» comme une miss Suisse qui reviendrait dans la cour de son ancienne école.
La nouvelle arrivée dans la scène littéraire romande et le prix interallié à la renommée internationale allaient faire connaissance. J’ai tout à apprendre de lui. Mais qu’allais-je bien pouvoir lui apporter dans le cadre de cette période d’échanges organisée par le Salon du Livre?
Après avoir dévoré ses livres, je brûle de connaître leur auteur. Attablés dans une brasserie, nous parlons à bâtons rompus. Son visage est sérieux. La littérature est une histoire sérieuse. Mais soudain un trait d’humour fuse et son visage s’illumine, ses joues arrondies par son rire lui donnent un airchaleureux.
Je me sens intimidée. Un peu tendue. Me voilà en face de L’Enfant secret qui a su se mettre dans la peau d’un psychanalyste, d’une jeune femme asiatique, d’un africain. Cela prouve une capacité d’empathie, d’observation hors normes. Il ne se contente pas de vous écouter, il sonde votre âme, recherche vos failles, car pour être intéressant un personnage doit avoir des fêlures.
Nous échangeons nos sentiments sur nos livres respectifs. J’aimerais tout savoir. Son processus d’écriture, sa démarche pour commencer une histoire. Je le bombarde de questions, il me dit qu’il écrit pratiquement tous les jours. Il me raconte son expérience de critique de théâtre, lorsqu’il écrivait ses chroniques à chaud au milieu de la nuit afin de rendre son article avant la clôture du journal.
Il s’intéresse lui aussi à ma façon de travailler. On voit les rouages tourner dans sa tête. Va-t-il utiliser une de mes réflexions ou un trait de mon caractère pour l’un de ses personnages? Avec les écrivains on ne sait jamais...…Il veut comprendre nos différences, mes références. Il a une voix agréable, il parle bien. Je sens qu’il a l’habitude d’évoquer sa passion.

Son ton est posé. Il a du sang italien et pourtant il n’a rien de cette exubérance du sud. Ses mains ne virevoltent pas, il n’y a pas d’éclats, il est zen. Plus Suisse qu’Italien de ce côté-là. Soudain il sourit. Ses fossettes lui donnent un air généreux. «Bon, mangeons!» Voilà l’Italien. Il se frotte les mains, saisit la carte. Il me propose d’échanger des emails à un rythme rapproché. Je devine qu’il aimerait tisser un lien entre nous, dans le même but: apprendre l’un de l’autre. Je suis surprise par son investissement. Je ne pensais pas que cette expérience allait être aussi riche.
Je m’interroge sur la construction de ses livres, chaque fois différente, jusqu’à innover complètement avec la conversation d’Après l’Orgie. Il me dit que chaque livre impose par lui-même sa construction. Que c’est le livre qui dicte le type de narration.
Je lui raconte que je redoute encore les conséquences des mots sur mon entourage. Que je ne me sens pas encore libre d’écrire sans craindre de perturber mes proches et peut-être même de me révéler à moi-même. Il me dit «Il faut écrire, sortir tout ça de toi et ensuite tu décideras si cela a lieu d’ être dans ton livre». Il ouvre grand les fenêtres de mon atelier, il pousse les meubles au bord et me fait une place pour danser. Danser avec moi-même, sans entraves, comme Nell dans la forêt. Il me raconte le plaisir qu’il a eu à être dans la peau d’Adam, le jeune africain de L’Amour Nègre qui lui a valu le prix interallié. Ses
personnages sont si opposés à lui, je suis impressionnée par sa capacité à se mettre dans leur peau. « Il faut croire qu’ il vivait en moi depuis longtemps! Au fond, il suffit de donner la parole aux fantômes qu’on trimbale en nous... »
Le chemin sera encore long, mais Jean-Michel a posé la première pierre. Ces trois mois d’échanges ne me laisseront pas indemnes. A mon grand bonheur. Merci Jean-Michel.
Isabelle Aeschlimann

15/12/2012

Deux artistes aux Grottes

Prévu initialement dans le numéro de décembre du magazine Uniréso « Ou bien ?! », consacré au quartier des Grottes, cet excellent article, signé Laurence Faulkner Sciboz, a été écarté de la publication finale, ainsi que d'autres consacrés à ce vieux quartier militant, pour de mystérieuses (et confédérales) raisons. C'est une très bonne raison de le publier ici !

« Le musicien et l’écrivain. Deux hommes dont la renommée dépasse les frontières du pays. Deux hommes habitant les Grottes depuis plus de trente ans, mais dont la relation au quartier s’est faite de manière très différente. Rencontre avec Eduardo Kohan et Jean-Michel Olivier.

images-5.jpegQuartier militant, les Grottes sont aussi depuis plus de trente ans, le lieu de vie de deux personnalités à la renommée internationale. L’écrivain et journaliste Jean-Michel Olivier, lauréat du prix Interallié en 2010, prix littéraire français qui récompense chaque année depuis 1930 le roman d’un journaliste. Et Eduardo Kohan, saxophoniste, improvisateur et compositeur. Parti du quartier de Saint-Jean, Jean-Michel a emménagé en 1978 dans son appartement de la rue du Fort-Barreau où il vit encore aujourd’hui. Eduardo Kohan, arrivé à Genève en 1975 de son Argentine natale, en est à sa cinquième adresse. Toujours dans le quartier des Grottes.

Le saxophoniste qui dévorait les livres

DownloadedFile.jpegMusicien et citoyen. Si l’on voulait résumer sommairement Eduardo Kohan, jazzman de son état, on pourrait le faire ainsi.  Mais ces deux fonctions n’ont pas toujours été équilibrées de la même manière. Militant pour la sauvegarde des Grottes dans les années 70, il a été co-fondateur de l’Association des Habitants du quartier en 1984, suite au projet de démolition-reconstruction de l’Îlot 13. Rencontré Place des Grottes, Eduardo Kohan tient à nous emmener dans « son » coin des Grottes, et nous entraine à travers le Parc des Cropettes, jusqu’au pittoresque Îlot 13. À la rue Montbrillant, à la rue des Gares, chaque bâtiment a son histoire qu’Eduardo connaît bien. La casquette vissée sur la tête, de sa voix douce il nous raconte son combat pour préserver ce petit coin de paradis au cœur de Genève. « Nous nous sommes battus pendant des années pour sauver les immeubles du quartier ! Ce combat prenait le plus clair de mon temps. » Comme, ils ont eu raison ! Les immeubles rénovés ont gardé leur cachet. Les façades colorées, les arcades, les grosses pierres au sol et les arbres donnent à l’Îlot 13 des faux airs de village provençal. Mais les choses ont changé, les gens ne sont plus les mêmes. « Des années militantes, il ne reste plus que Thierry Clerc et moi qui habitons l’Îlot 13,  reprend Eduardo d’un air pensif. »

« Pendant mes années militantes, j’ai négligé mon saxophone »

« J’ai 63 ans et désormais, mes préoccupations ne sont plus les mêmes. Pendant mes années militantes, j’ai négligé mon saxophone. Aujourd’hui, je m’occupe de mon petit-fils (mon fils et sa famille habitent aussi le quartier des Grottes !) et de ma musique. J’aime beaucoup apprendre et l’improvisation n’a pas de limites. images-3.jpegChaque jour, je découvre d’autres choses que j’aimerais faire. J’ai commencé très jeune par le piano. Puis, j’ai découvert le jazz et le saxophone à 18 ans. Le piano est le seul instrument où l’on peut visualiser la musique. On voit les touches noires, les touches blanches et l’on comprend comment se construit cette musique… Je joue le saxophone comme on joue au piano. J’ai des projets, notamment un duo avec mon complice pianiste Jean Ferrarini, avec qui j’ai déjà enregistré un CD en 2004. En 2013, nous allons faire un album et un film vidéo. Après la musique, ce que je préfère faire, c’est la lecture. Je suis un très grand lecteur. D’ailleurs, j’habite juste au dessus d’une librairie fantastique, j’y vais presque tous les jours : la Librairie de Nicolas Barone. Je suis très heureux de connaître personnellement Jean-Michel Olivier qui est un grand écrivain. »

L’écrivain qui jouait du piano

« J’apprécie beaucoup Eduardo Kohan, il a enseigné le piano à mes filles pendant des années. » images-1.jpegC’est au restaurant italien La Grotta que l’écrivain Jean-Michel Olivier a choisi de nous rencontrer. Sourire calme, regard limpide. À bientôt 60 ans, Jean-Michel Olivier a un air d’éternel adolescent. Sur la table, à la terrasse du restaurant, il nous a amené ses deux derniers romans. L’amour nègre*, pour lequel il a reçu le prix Interallié et son dernier roman sorti en septembre dernier : Après l’orgie**, qui est le second volet de L’amour nègre. Un roman écrit en neuf mois, « le temps d’une grossesse…» précise, Jean-Michel. L’écrivain est un hyperactif. La promotion de L’amour nègre l’a mené dans le monde entier. Mais il a depuis écrit un recueil de nouvelles et un nouveau roman. Outre l’écriture romanesque, il rédige deux chroniques régulières dans des quotidiens romands : la Liberté et le Nouvelliste, il tient un blog à la Tribune de Genève, il enseigne le français et l’anglais au collège de Saussure et il s’occupe de la collection Poche suisse aux éditions l’Âge d’Homme… Rien que ça suffirait à nous donner le tournis. Mais l’écrivain est également pianiste : « Je joue toujours du piano. Pour moi, l’écriture, c’est un peu comme l’improvisation dans le jazz… »

« J’ai décrit plusieurs fois les Grottes dans mes livres »

images-4.jpeg« J’ai décrit plusieurs fois les Grottes dans mes livres. Dans L’amour nègre, j’en ai décrit le côté nocturne, dealers et criminalité. C’est un aspect douloureux de l’évolution du quartier, le parc des Cropettes, la nuit, il faut désormais l’éviter… » L’écrivain a aussi publié le portrait d’une personnalité extravagante du quartier des Grottes dans Notre Dame du Fort-Barreau***. images-2.jpegC’était une femme solitaire. Une quasi clocharde habillée de haillons et pourtant, elle possédait trois immeubles sur l’avenue des Grottes. Elle gardait volontairement les loyers extrêmement bas et avait recueilli dans ses appartements des marginaux désargentés. « J’avais l’habitude de venir déjeuner ici, à La Grotta avec Jeanne Stöckli-Besençon. Le restaurant s’appelait autrefois Les Nations. Malgré son grand âge, nous avions une relation presque amoureuse… C’est sans doute pour ça que je suis attaché à ce restaurant et son sympathique patron, Sandro ! Jeanne est décédée en 1996 à presque 90 ans. À sa mort, elle a légué ses immeubles à la ville... » 

Le combat continue

De manière romanesque ou militante, leur quartier a inspiré avec succès Jean-Michel et Eduardo.  Pourtant aux Grottes, rien n’est gagné. Aujourd’hui, l’Îlot 13 est à nouveau menacé. La gare Cornavin doit s’agrandir, les CFF ont besoin de nouvelles voies. Et c’est sur ce havre préservé au prix de longues années de négociations que les Chemins de fer fédéraux voient la gare se développer. Eduardo n’est plus de la bataille, il a d’autres projets, mais aux Grottes, le combat continue. »

Laurence FAULKNER SCIBOZ

 

www.eduardokohan.com

* L'amour nègre, édition de Fallois-L'Âge d'Homme, 2010

**Après l’orgie, édition de Fallois-L'Âge d'Homme, 2012

*** Notre Dame du Fort-Barreau, récit, L’Âge d’Homme, 2008. 


La Grotta

Spécialités italiennes

Rue du Midi 8

1201 Genève

Tél. 022 733 84 07

 

Librairie Nicolas Barone

Livres d’occasion

15, bis rue des Gares

1201 Genève

Tél. 022 740 14 82

Horaire d’ouvertures :

Lundi au vendredi de 15h à 19h

Samedi de 14h à 18h

 

 

 

 

 

 

 

 

13.09.2012

12/10/2011

Café littéraire au Rameau d'Or


Café littéraire animé par Sita Pottacheruva
avec Francine Collet, auteure de Félicien et Jean-Michel Olivier, auteur de L'enfant secret

A la librairie le Rameau d'Or Bd Georges Favon 17, 1204 Genève
Jeudi 13 octobre 2011 18h00


collet_felicien.jpgDe Félicien, je ne possède qu'une dizaine de photos prises je ne sais quand, je ne sais où. Sur mon bureau, j'ai posé un portrait de lui enchâssé dans un médaillon doré. Il est tel que je ne l'ai jamais connu : jeune, les cheveux gominés, la raie au milieu. C'est en regardant ce portrait qu'est venue l'envie d'écrire sur lui comme si je savais tout de lui. Cela lui aurait certainement plu à Félicien, cette liberté prise avec sa vie. Il était rêveur, cela transparaît dans son regard sur ce portrait jauni. Un regard flou, sans lunettes. Félicien s'extrayait de la réalité en ôtant, cassant ou perdant ses lunettes. Cela pouvait durer quelques minutes, un jour ou plus avant qu'il ne les rechausse. A mon tour maintenant d'oublier mes lunettes et de transcrire ce que je vois. Pour qu'une fois encore, Félicien me serre contre lui.
Comment restituer une existence dont de nombreuses pages se sont égarées pour toujours ? En tissant des bribes de souvenirs avec le fil de l'imaginaire, l'auteure dessine un portrait sincère et touchant de Félicien. L'écriture limpide et toujours subtile de Francine Collet permet ainsi à une mémoire singulière de devenir universelle.

Francine Collet, Félicien, 2011, ISBN 978-2-9700598-8-2, 228 pages.

***

olivier_enfants.jpgNora et Antonio vivent à Trieste, puis à Turin, puis sillonnent l'Italie sur les traces d'un certain Mussolini, dont Antonio devient le photographe attitré. Émilie et Julien vivent à Nyon, sur la côte vaudoise, et rêvent depuis toujours d'ouvrir une auberge de campagne. Ils ne se connaissent pas. Ils ne parlent pas la même langue. Ils n'ont pas les mêmes rêves. Mais leurs destins -- tout d'abord parallèles -- vont se croiser, puis s'épouser au cours de la première moitié du XXe siècle. Quatre « vies minuscules », silencieuses, dédaignées, héroïques, dont l'enfant secret (vous, moi) sera le témoin ébloui, et l'unique héritier.

Jean-Michel Olivier est né à Nyon en 1952. Il est l'auteur d'une quinzaine d'essais et de romans, dont La Mémoire engloutie au Mercure de France et L'Amour fantôme aux Editions L'Age d'Homme. Depuis toujours, il partage sa vie entre l'enseignement et l'écriture, la musique et sa fille.

Jean-Michel Olivier, L'enfant secret, Editions L'Age d'Homme, 2003



Adresse
Librairie le Rameau d'or
17 Bd. Georges Favon
1204 Genève
Tél : 022 310 26 33
rameaudor@freesurf.ch

24/06/2010

L'Amour fantôme

Publicité bien ordonnée commence par soi-même !

C_OLIVIER_Amour_MYW.jpg« Un petit roi, un papa vite effacé, une mère lascive. Œdipe hante toujours la littérature. Constamment remise au goût du jour, sa figure a subi des liftings. Dans L'Amour fantôme, Jean-Michel Olivier réussit où tant d'autres ont échoué. Sans paraphraser le mythe. Avec de jolis coups de scalpel. L'auteur a la plume incisive. Surtout quand il s'agit de démonter les absurdités des prêcheurs d'Apocalypse. Il promène un regard ironique sur les aventures du pauvre Colin. Il décrit parfois avec froideur ses personnages. Mais il sait aussi, dans des scènes intimes, retrouver la langue, fraîche et maladroite, de l'amour. Quant aux clins d'œil à la tragédie antique, ils restent subtils (la mère se prénomme Reine et Colin est malvoyant). Sophocle peut dormir tranquille. La relève est assurée. »
Emmanuel Cuénod, La Tribune de Genève

14:30 Publié dans autocélébration | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, jean-michel olivier, amour fantôme | | |  Facebook