05/11/2018

Deux familles, les siennes, sous l'œil de l'écrivain

par Daniel Fattore

38804441_1863908013666963_2534191868992815104_n.jpgJean-Michel Olivier – L'œil défaillant, l'objectif menteur. La photo, vérité travestie ou aléatoire. Le regard troublé, ou non. C'est un roman visuel à l'extrême que Jean-Michel Olivier propose avec "L'Enfant secret". Roman? L'écrivain suisse le présente comme un récit, indiquant qu'il y a quelque chose de sa propre histoire familiale dans la destinée de deux familles que tout sépare et que tout va réunir: celle fondée par Julien et Emilie, et celle d'Antonio Campofaggi, dit Campo.

Tout sépare ces deux familles, en effet, et c'est un bon point de départ pour deux récits parallèles des plus contrastés. Julien et Emilie, c'est le couple vaudois villageois typique du début du vingtième siècle, empreint de culture protestante, avec un Julien qui a accidentellement perdu la vue dans son enfance et une Emilie à la patte folle. Si l'auteur n'oublie jamais Emilie, c'est sur le handicap de Julien que l'auteur concentre son regard, dessinant page après page son univers fantomatique, ainsi que sa manière de se débrouiller avec une vue délabrée. Chacun semble trouver sa place dans ce récit familial, sans révolte (à l'usine d'allumettes ou au restaurant, il faut trimer, c'est comme ça), dans le cadre d'un pays calme et épargné par la guerre, la Suisse, qui n'en a pas moins ses zones d'ombre et ses raideurs. En pensant à Emilie, en particulier, il est permis de se souvenir des 3 K helvétiques bien conservateurs: "Kinder, Kirche, Küche". Concernant Julien, c'est plutôt chœur local, errances et vin blanc. 
 
Dans l'autre camp, la famille Campofaggi est urbaine, et devient nolens volens un élément du système: c'est dans l'Italie fasciste que Campo, le photographe professionnel, trouve de quoi vivre. L'art du photographe est celui du mensonge, découvre-t-on au fil des pages: photos retouchées, poses étudiées, souci permanent d'une propagande affinée. Campo contribue ainsi à la création de l'image "historique" de Benito Mussolini, conforme à une idéologie qui prône la force et les valeurs viriles. Y croit-il vraiment? L'auteur ne manque pas de décrire quelques scènes grotesques telles que le duel à l'épée entre le Duce et Campo, ou le moment où, prononçant un discours, Benito Mussolini se trouve piégé par une pluie diluvienne qui fait fuir ses auditeurs. Mais ce qu'on reprochera au photographe, c'est de n'avoir pas dénoncé ce qu'il y a derrière les photographies léchées, d'avoir été au plus près du pouvoir et de n'avoir rien dit. Ironie de l'histoire: autrichien au terme de la Première guerre mondiale, donc dans le camp des vaincus, il se retrouve à nouveau vaincu au terme de la Seconde guerre mondiale, comme Italien.
 
51GFcArJYrL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgLes apparences séparent ces deux familles, on l'a compris. Pourtant, l'auteur s'ingénie à les rapprocher, avec le coup de pouce de l'histoire. Le trait d'union? C'est un appareil photo... L'auteur relate en effet un élément incroyable: il met entre les mains du quasi-aveugle Julien un appareil photo Rollei, avec lequel il va s'ingénier à tout canarder. A l'art léché, travaillé, mensonger aussi, de Campo, répond ainsi le jeu spontané, brut et mal cadré, amusant pour dire le tout, de Julien. Qui est le plus proche du vrai? Peut-être pas Campo, quoique: il garde quelques photos authentiques dans une caissette bien fermée. Et peut-être pas davantage Julien, qui finira par recouvrer la vue et découvrir que ses photos n'étaient pas du tout ce qu'il pensait qu'elles seraient. Cette redécouverte du sens de la vue fait du reste penser à "La Symphonie pastorale" d'André Gide, l'issue tragique en moins: "C'est donc à ça que tu ressembles! Avoue que tu espérais mieux!", rigole Julien, se voyant, hilare, face au miroir pour la première fois.
 
Et au fil des péripéties et de l'histoire, comme on s'y attend, les deux familles trouvent le moyen de se trouver, dans le contexte dévasté de l'après-guerre. Un contexte de folie, ce que suggère le cadre d'un asile psychiatrique/maison de repos où l'on rencontre quelques personnalités: Edda, une des filles de Mussolini, mais aussi, à peine déguisé, Jack Rollan – qui a d'ailleurs appris, un peu, le métier de photographe avant de devenir connu pour son "Bonjour!". C'est là aussi qu'un garçon vaudois caractériel fan de football (comme l'auteur) va rencontrer une belle Italienne... l'affaire est faite, une génération nouvelle peut naître.
 
Les sens sont trompeurs, en particulier la vue, semble dire l'écrivain. Cela, d'autant plus si ceux-ci sont dotés d'une béquille, en l'occurrence celle de l'appareil photo qui rapporte ce qu'il veut ou dont on peut faire mentir les produits à volonté. Au temps à venir de l'humain augmenté, au temps aussi de la photo banalisée par le numérique, voilà qui devrait faire réfléchir! enfant secret,fattore,récit,mussolini,photographie,italie,suisseEt si le regard de l'écrivain était, in fine, le plus aigu de ce roman? C'est lui qui, au fil de phrases simples segmentées en paragraphes courts qui font figure de séquences, règle sans cesse la focale sur un récit ancien et précis, en rappelant, par les mots et structures répétés d'un bout à l'autre du livre, que la vie est un éternel recommencement. En somme, c'est son propre album de photos de famille qu'il feuillette, passionné et captivant, avec ses lecteurs. Après tout, cet "enfant secret" du titre, encore à naître, ange ou fantôme un peu omniscient en ce sens qu'il a l'œil partout et confère un sens au chaos de l'histoire familiale ou européenne, c'est peut-être bien lui.
 
Jean-Michel Olivier, L'Enfant secret, Lausanne, L'Age d'Homme/Poche Suisse, 2018/première édition 2004. 
Jean-Michel Olivier, The Secret Child, traduit par Laurence Moscato, Skomlin, 2017.
Ce récit a obtenu le prix Michel Dentan en 2004.

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20/12/2016

Je suis mort un soir d'été (Silvia Härri)

images-5.jpegEn lisant Je suis mort un soir d'été*, le premier roman de Silvia Härri, on ne peut s'empêcher de penser au beau film de Marco Tullio Giordana, Nos plus belles années (La meglio gioventù) : même évocation de la maladie mentale, des fameuses inondations de Florence et des anges de la boue, même périple à travers l'Italie des années de plomb (1970-80). Mais la comparaison s'arrête là. Alors que le film de Giordana ressuscite l'épopée d'une génération, le roman de Silvia Härri s'attache à un drame plus intime : un secret de famille (l'un des thèmes de prédilection de la littérature romande). 

C'est Pietro qui raconte ici son histoire, et dévoile peu à peu le secret qui le hante : la maladie de sa petite sœur (autisme ? maladie dégénérative ?), très vite envoyée en institution. images-3.jpegCe secret va le poursuivre jusque dans sa nouvelle vie, quand il s'installera en Suisse, à Genève, pour faire le tramelot, puis entreprendre des études d'architecte. Pourquoi garde-t-il ce secret ? Sans doute par lâcheté, ou par désir de rompre définitivement avec son passé. 

Appelé au chevet de sa sœur en fin de vie, Pietro se retrouve confronté à un passé qu'il croyait oublié, mais qui ne passe pas. Maladie, gangrène des rapports familiaux, fuite et exil, folie. Il y aurait là matière de plusieurs romans ! images-2.jpegSilvia Härri effleure beaucoup de thèmes sans jamais les approfondir, ce qui a pour effet que le lecteur baigne dans un flou artistique qu'il aimerait voir se dissiper. Il n'échappe pas, non plus, à quelques puissants clichés sur Genève et la Suisse (« C'est encore une ville grise, froide, pleine d'immeubles anonymes et de gens sur leur quant-à-soi. ») Je suis mort un soir d'été ressemble à l'ébauche d'un roman qui pourrait être mieux construit, et allégé de ses scories un peu conventionnelles.

* Silvia Härri, Je suis mort un soir d'été, Bernard Campiche Éditeur, 2016.

18/03/2013

Le temps des Pères est révolu

images-2.jpegL’Italie vit des jours difficiles : le Saint Père est parti en vacances et son premier Ministre, le trop sérieux Mario Monti, a perdu les élections. Plus personne à la barre ! Est-ce un signe que les Pères, en Italie comme ailleurs, ont perdu la partie ? Qu’ils ne sont plus à même de diriger un pays — fût-il le plus petit du monde ? Ou est-ce un simple accident de l’Histoire ?

 Dans le cas du Saint Siège, hélas, rien ne risque de changer. Les rouages millénaires de l’élection d’un nouveau Pape sont bien rodés. Délibérations à huis clos. Vote à bulletins secrets. Le système est verrouillé de l’intérieur. Comme l’organisation ancestrale de l’Église, patriarcale et dogmatique, qui exclut des conclaves la moitié féminine de l’humanité et sait tuer dans l’œuf toutes les réformes, et étouffer tous les scandales. On se croirait au Moyen Âge. À l’heure où le sida ravage une partie de l’Afrique, on disserte doctement pour savoir si l’on a droit, ou non, d’utiliser des préservatifs. On institue des tribunaux pour savoir si les femmes ont une âme, ou non…

Quant au monde politique, il a pris une claque comme peu de politiciens en ont reçue. Mario Monti, ancien premier ministre de la rigueur, a récolté moins de 10% des voix. Autant dire qu’il peut retourner à ses comptes d’épicier. L’Italie ne veut plus de lui. images-4.jpegL’ancien bellâtre Silvio Berlusconi — surnommé Papi par ses jeunes conquêtes féminines — revient sur le devant de la scène. Il incarne la politique spectacle qui plaît tant aux habitants de la Péninsule : la trilogie football-télévision-velline en négligés transparents. Mais, là encore, il ne fait plus l’unanimité. Les Italiens sont fatigués de ce vieux système politique reposant, pour l’essentiel, sur les alliances d’intérêt, la corruption, les affaires louches entre banques et coopératives, etc.

 Aujourd’hui, l’Italie est orpheline. Elle se cherche un nouveau Père. Est-ce la fin d’un monde ou une simple péripétie ?

images-1.jpegUn nouveau Père se profile à l’horizon. Il s’appelle Beppe Grillo. Il a les cheveux blancs et crépus. Un grand sens de la dérision et le verbe haut (même si le mot vaffanculo revient souvent dans son vocabulaire !). Son parti, sur lequel personne n’aurait misé un centime d’euro, est aujourd’hui majoritaire. Il pourrait même être le nouveau chef du gouvernement, si les statuts de son parti ne le lui interdisaient (Grillo a été condamné naguère à la suite d’un accident de voiture, ce qui l’empêche de briguer ce poste). Son programme est éloquent : loi anticorruption, revenu minimum, référendum sur l’Euro, élection directe des candidats à la chambre des députés, loi sur les conflits d’intérêt, accès gratuit à l’Internet, etc.

Une vraie révolution !

Le temps des Pères est-il révolu ? Peut-être pas.

Mais je rêve qu’un matin de printemps, une fumée blanche s’échappe des cheminées du Vatican et qu’un antique cardinal annonce d’une voix docte et joyeuse : Habemus Mamam !

12:00 Publié dans all that jazz, chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : monti, italie, saint père, françois, beppe grillo | | |  Facebook

29/08/2012

Dolce Vita (Après l'Orgie J-7)

images-2.jpeg Une des raisons pour lesquelles j'ai écrit Après l'Orgie, c'est que je voulais retourner en Italie, et y rêver le plus longtemps possible. L'Italie de mon enfance, celle de la Dolce Vita, des plages bariolées, des longues balades en voiture quand la nuit tombe. Ming passe la frontière à Vintimille, puis découvre Turin, la plus belle ville italienne, puis Milan, Rome, etc. Elle qui veut échapper à son image devient l'égérie d'un photographe, puis d'un couturier extravagant. Avant d'être embauchée par le Président du Conseil italien…

Dolce Vita (1959-1979), c'est aussi le titre d'un roman de Simonetta Greggio qui dépeint avec éclat les deux visages de l'Italie moderne. Son livre était en concurrence avec L'Amour nègre pour le prix Interallié. images-1.jpegJe ne l'avais pas lu, faute de temps. Je viens de réparer cette lacune. Dolce Vita croise deux récits : la confession d'un vieil aristocrate sur le point de mourir (celui-là même qui a inspiré à Fellini son film culte) et l'histoire sanglante de l'Italie de l'après-gurerre (ses intrigues, les liens entre le pouvoir politique et les mafias, la mort tragique de Pasolini, les Brigades Rouges, etc.). À lire Simonetta Greggio, on s'aperçoit que la violence, en Italie, n'est pas jamais secondaire ou périphérique, mais constitutive de l'histoire de ces cinquante dernières années. Et qu'elle a encore de beaux jours devant elle.

images.jpegLe livre de Simonetta Greggio se lit d'une traite. On y découvre, outre les liens souterrains entre la démocratie chrétienne, la Mafia et le Vatican (avec, dans le rôle de Joker, un certain Licio Gelli, haut dignitaire de la loge P2 emprisonnbé quelque temps à Genève), on y découvre, donc, les mille et un secrets du film de Fellini qui donne son titre au roman. Sa gestation. Son tournage homérique. L'accueil pour le moins mitigé qu'il reçut en Italie. Tout cela nous est révélé par la longue et passionnante confession de Malo, prince noir sur le point de mourir. A lire absolument.

* Simonetta Greggio, Dolce vita (1959-1979), Le Livre de Poche, 2012.

19/08/2012

Une vie palpitante

Ma mère est née entre deux guerres. Mais les combats qu’elle a livrés, sa vie durant, sont innombrables. Elle est née à Trieste, autrefois métropole austro-hongroise, peu après que la ville est passée aux mains des irrédentistes et se met à parler italien. Vingt ans plus tard, Trieste est prise par les Allemands, avant d’être occupée, pendant 40 jours, par les troupes du Maréchal Tito en 1945, puis libérée par les soldats néo-zélandais. En 1947, la ville devient alors territoire libre.

C’est précisément cette année-là que ma mère abandonne un pays dévasté par la guerre. Elle a 22 ans. Elle quitte l’Université, où elle poursuit des études de Lettres, et ses parents, ses deux sœurs et son frère. Sur les conseils d’un pasteur du Piémont, elle prend le train, comme une foule d’émigrants, pour un petit pays dont elle connaît à peine le nom : la Suisse. Elle atterrit à Nyon, dans une clinique privée, la Métairie, où elle devient infirmière en psychiatrie. En quelques mois, elle apprend le français, sa troisième langue après l’allemand et l’italien. La vie n’est pas facile. Les médecins sont tout-puissants, et les mains, baladeuses. Elle se bat pour se faire respecter.

Une Étrangère est constamment au commencement de son histoire.

Les bals. L’envie de s’évader. Une autre vie. Elle se marie avec un beau jeune homme, vaudois, rêvant, lui aussi, de fuite et de voyages. C’est compter sans la belle-famille qui veut dicter sa loi. « Vous irez travailler et nous garderons votre enfant. » Ma mère enchaîne les tâches alimentaires. Petite main dans un atelier d’abat-jour. Vendeuse dans un grand magasin de bas. Dactylo pour une compagnie d’assurance. C’est, à chaque fois, un nouveau combat. Toute sa vie, une Étrangère doit faire ses preuves.

De guerre lasse, ma mère récupère son enfant, quitte Nyon et sa belle-famille possessive, et s’installe à Genève, ville où l’on parle toutes les langues. Nouveau départ. Nouvelles luttes. Elle se bat pour faire valoir ses diplômes italiens. Peine perdue. La Suisse ne reconnaît pas les certificats d’étude étrangers. Une huile du DIP, au nom prédestiné, Monsieur Christe, séduit par son accent, l’engage à l’essai. C’est une nouvelle vie qui commence.

Trente années d’enseignement heureux, puis les derniers combats. La longue maladie de mon père. Le cœur qui se met à battre la chamade. Les doigts déformés par les lessives à l’eau de Javel. Les yeux usés et la vue qui s’éteint au fil des jours.

Ma mère fête aujourd’hui ses 87 ans. Parmi les membres de sa famille, c’est elle qui a vécu le plus longtemps. Elle aura traversé les frontières et les langues. Les petites et les grandes guerres. Élevé deux enfants et deux petits-enfants. Enseigné à plus de six cents jeunes garnements.

Une vie de guerrière, indignée, silencieuse, minuscule. Humaine, rien qu’humaine. Toute une femme, faite de toutes les femmes et qui les vaut toutes et que vaut n'importe qui, comme dirait Jean-Paul Sartre.

Mais une vie palpitante.

 

 

 

12:45 Publié dans anniversaire | Lien permanent | Commentaires (7) | Tags : suisse, italie, mère, anniversaire, guerre | | |  Facebook