16/03/2017

Dans la lumière grecque (Philippe Sollers)

images.jpegLes puristes diront : ce n'est pas un roman. Il n'y a pas de personnages, pas d'intrigue, pas de début, pas de fin. Ils auront raison. Mais, bien sûr, ils seront passés à côté du livre, sans entrer dans son jeu, ni en saisir l'enjeu. 

Comme tous les « romans » de Philippe Sollers, La Beauté* commence par une invitation au voyage. Le narrateur (dont on ne connaîtra ni l'âge, ni le nom) retrouve Lisa, une jeune pianiste grecque, sur une île d'Égine, au sud-ouest d'Athènes. Débute alors un voyage dans le temps et l'espace. On sait que pour les écrivains la mort n'existe pas. Bien vite, autour du couple d'amoureux, c'est la ronde des fantômes. Les déesses et les dieux de la mythologie s'invitent dans leur voyage, avec leurs aventures très peu politiquement correctes. La belle lumière grecque aimantent d'autres fantômes : le philosophe Martin Heidegger, puis le poète Hölderlin. Unknown-2.jpegCelui-ci permet à l'écrivain de faire le lien avec sa ville natale, Bordeaux, où le poète allemand a séjourné, avant sa lente plongée dans la folie.

Autres temps, autre ville, mais même lumière. 

Unknown-1.jpegOn suit les pérégrinations de ce couple amoureux qui se sépare pour mieux se retrouver, parcourt le monde, se donne rendez-vous dans les endroits les plus improbables. L'amour, ici, vibre au rythme de la musique, forme souveraine de la beauté. On croise Anton Webern juste avant que le compositeur viennois, sorti sur sa terrasse pour fumer un cigare, ne soit abattu par un soldat américain. Tragique méprise ! On croise aussi Bach, bien sûr, autre héraut de la beauté.

La beauté traverse toutes les époques : c'est pourquoi nous sommes toujours bouleversés, aujourd'hui, par un tableau de Carpaccio, un poème de Hölderlin ou un roman de Joyce, les Variations Goldberg de Bach ou les lieder de Webern. Le temps n'a pas d'emprise sur elle. La beauté est souveraine et nous parle toujours, dans une langue que Sollers transcrit au plus près de ses vibrations musicales. Sans véritable commencement, ni vraie fin, ce roman se déploie  comme une fugue avec ses diverses variations (le plaisir, la terreur, l'érotisme, etc.) Certes, l'épilogue fait défaut, répèteront les puristes. Mais tout le livre baigne dans une lumière à la fois douce et fraîche qui imprègne longtemps le lecteur.

* Philippe Sollers, La Beauté, roman, Gallimard, 2017.

14/06/2013

Ils sont fous, ces Grecs !

images.jpegLes Grecs sont malheureux. On le serait à moins. Le chômage atteint 27,4% de la population active. Le pays croule sous la dette. Le printemps est pourri. Le berceau de la démocratie est passé, en quelques mois, de « pays développé » à « pays émergent ». La honte ! Et les Grecs ne supportent plus les diktats de la troïka (FMI, grandes banques, UE) qui les étrangle…

Est-ce pour cela qu'ils descendent dans la rue ?

Eh bien non.

Ils ne sont pas contents, les Grecs, parce que leur gouvernement a fermé les télévisions et coupé les radios d'État. Pour cause de retructuration, selon la version officielle. Tout devrait rentrer heureusement dans l'ordre à l'automne. Une fois les économies réalisées (les radios et télés d'État occupent une dizaine de milliers d'employés).

Mais, en attendant, les Grecs sont en colère !

De Suisse — pays qui ne fait pas partie de l'Europe et n'est pas émergent — on a peine à comprendre leur dépit. Être privé de télé ? Quel bonheur ! DownloadedFile.jpegNe plus avoir à endurer les débats populistes de la radio ? Le pied total ! Et, à la place des soirées avachies devant la boîte à images, on sort, on va se promener dans la ville, on profite d'aller au théâtre (on va voir, par exemple, Le Ravissement d'Adèle, au Grutli, magnifique réalisation de la Compagnie Rossier-Pasquier). Bref, on retrouve sa liberté.

images-1.jpegLes Grecs ont inventé la démocratie. Mais aussi la comédie. C'en est une qui se joue actuellement dans les rues d'Athènes où des milliers de manifestants, addicts de la télévision, réclament le retour de la machine à abrutir. Qu'on nous rende Alain Morisod ! Et Top Models, le feuilleton préféré des belles-mères ! Fort-Boyard et le concours de l'Eurovision ! On ne peut pas vivre sans Joséphine ! Vite, rendez-nous notre drogue !

C'est là qu'on voit l'état d'un pays au passé glorieux, qui vit aujourd'hui dans les fers (mais sans les chaînes — de télévision).

Comme quoi, l'on peut vivre sans travail, sans argent, sans avenir. Mais jamais sans télévision !

 

09:55 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : grèce, télévision, politique, fmi | | |  Facebook