04/12/2012

Vive le sonnet !

DownloadedFile.jpegD'origine italienne (école sicilienne du XIIIe siècle), le sonnet a beaucoup voyagé. Il a été rendu célèbre en Italie par Pétrarque, lui-même traduit en français par Clément Marot, Joachim du Bellay et Pierre Ronsard. Sans oublier Maurice Scève, chef de file de l'école lyonnaise, qui découvre, près d'Avignon, le tombeau de Laure, l'héroïne des Canzoniere de Pétrarque, et décide de célébrer, en France, ce petit poème de quatorze vers, le plus souvent répartis en 2 strophes de quatre vers (quatrains) et 2 strophes de trois vers (tercets)…

Le sonnet traverse les frontières et les langues. Il traverse aussi les époques, puisqu'aujourd'hui paraît, à l'enseigne du Miel de l'Ours, un délicieux recueil de sonnets contemporains, intitulé sobrement 4 4 3 3.*

Il y a à boire et à manger, dans ce recueil, et c'est tant mieux : cela reflète la richesse et la diversité poétique d'aujourd'hui. Certains sonnets sont allusifs, ou même inachevés, comme celui de Mousse Boulanger, qui se termine par des points de suspension, après deux vers énigmatiques : « on ne voyait jamais /celui qui réglait l'horloge ». Catherine Fuchs opte carrément pour le retour au réel avec, en fin de poème, « la bouilloire qui siffle » et sort le poète de son rêve de fuite. Comme Alain Boyer qui décrit, dans Pop Geneva, avec force détails, la rue du Jura, vivante et colorée.

images-1.jpegOn y retrouve des poètes confirmés, comme Pierre-Alain Tâche, Alexandre Voisard, Jean-Dominique Humbert ou Vahé Godel (photo). Mais aussi de vraies découvertes comme Marina Salzmann (18h30), Vanina Fischer (Bonobo Station) ou Corine Renevey (Point de chute) : « Et la vraie femme/ à l'horizon/ du songe/ déambulante, tendue/ ne vint-elle pas/ jusqu'au bout du sacre ? »

On doit l'idée (et l'impulsion) de ce recueil à Patrice Duret, poète et romancier genevois, qui a su rassembler 46 sonnets divers et variés à l'enseigne du Miel de l'Ours, la maison d'édition qu'il dirige. Cela donne un petit livre épatant, bruissant d'images et de musique, que l'on peut mettre dans sa poche, et emmener partout où l'on va.

* Collectif, 4 4 3 3, Anthologie du sonnet romand contemporain, Le Miel de l'Ours, 2012.

 

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15/12/2008

Vahé Godel, écrivain sans frontières

images.jpegJ'ai déjà eu l'occasion, sur ce blog, de dire l'admiration profonde, et de longue date, que je porte à l'œuvre de Vahé Godel. Œuvre riche et variée qui traverse les langues, les frontières et les genres, et qu'acceuille, depuis une vingtaine d'années, les éditions de la Différence.
Avec Arthur Autre*, « ou la fin de parcours d'un enseignant pas tout à fait comme les autres », Godel s'inspire ouvertement de sa longue expérience « pédagogique ». Les guillemets, ici, sont de rigueur, car avant d'être un pédagogue, Arthur Autre, que ses élèves surnomment malicieusement « Rature » est un enseignant, c'est-à-dire un « semeur et un déchiffreur de signes ».
Des signes, Vahé Godel en sème à foison, à profusion même, sous la forme d'énigmes (« Qu'est-ce que la langue ? - Le fouet de l'air. »), d'allusions (on prendra plaisir à reconnaître certains collègues portraiturés avec amour ou ironie), de clés plus ou moins évidentes (quelle belle description du collège Voltaire en vaisseau de légende, avec coursives, salle des machines, cheminées éructant des fumées grises !), de graffitis ou de tags.
De quoi s'agit-il ? D'un professeur extravagant, au seuil de la retraite, qui s'interroge non seulement sur sa fonction (dignement rémunérée, merci), mais aussi sur la faune de plus en plus étrange qui lui fait face, et à qui il cherche à transmettre sa passion des signes.
Le sujet n'est pas neuf, bien sûr, mais le traitement qu'en fait Godel, ici, est pour le moins original. Deux voix, à priori distinctes, se partagent le roman. La première, impersonnelle, suit Arthur Autre dans le courant de ses déambulations pédagogiques. La seconde, secrète et souterraine, est l'autre voix d'Arthur, celle qu'il consigne, jour après jour, dans son Carnet noir.
Au fil du livre, les voix se croisent, s'opposent et s'écartèlent, dans une tension de plus en plus poignante. La première, l'officielle, l'extérieure, est peu à peu rongée par la seconde, la voix noire intérieure, qui sème le doute et remet la première en question. « Une œuvre, une œuvre véritable, on ne peut y pénétrer comme dans un moulin… lire, ce qui s'appelle lire, c'est s'aventurer dans une forêt profonde, perdre le nord, se perdre… et donc éprouver le désir de se perdre… oui, perdre pied, s'enfoncer, s'engloutir, sombrer… »).
Mais peut-on apprendre à se perdre ? Et si oui, comment apprendre aux autres (ses élèves) à se perdre sans se perdre soi-même ?
C'est tout le paradoxe de l'enseignant (du moins celui qui fait profession d'enseigner la littérature) qui est censé donner le bon exemple, en professant des textes fort peu exemplaires. Comment enseigner Rimbaud sans donner en même temps aux élèves le désir de plus vastes horizons? Désir qui, on le pressent, est bien peu compatible avec les exigences d'une école telle qu'on la connaît, ou plutôt telle qu'on la pratique, sous nos latitudes, c'est-à-dire sélective et « sérieuse » ?
Il y a longtemps que Vahé Godel ne nous avait donné un texte aussi fort, aussi chargé de signes. D'une écriture diablement virtuose, son roman puise aux sources de la langue, qu'il bouscule à plaisir, et nous livre une réflexion nouvelle, bien que toujours énigmatique, sur l'étrange profession d'enseignant, à la fois passeur, accoucheur et censeur, confident, consolateur, agitateur, séducteur et interprète…
 
* Vahé Godel, Arthur autre, roman, éditions de la Différence, 1994.
De Vahé Godel, on peut lire également :
— Nicolas Bouvier : "Faire un peu de musique avec cette vie unique", essai, Éditions Métropolis, 1998.
(Le reste est invisible), rhapsodie, Éditions Metropolis, 2004.
Le Sang du voyageur : choix de textes, préf. d'André Clavel, Éditions L'Âge d'Homme, 2005.
La Poésie arménienne du Ve siècle à nos jours, anthologie, Éditions de la Différence, 2006.
 

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