08/03/2016

Le regard de Méduse

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« Regardez-moi dans les yeux ! » semble nous dire Audrey Hepburn dans Breakfast at Tiffany’s. Mais où sont ses yeux ? Qui se cache derrière ces lunettes noires qu’elle a rendues célèbres ?

Pourtant, le regard, d’emblée, est distrait par une foule d’accessoires : le gobelet que l’actrice tient dans sa main gauche (que contient-il ?). La serviette blanche qu’elle porte au poignet. Ses avant-bras gantés de noir. La rivière de diamants qui brille à son cou.

Oui, tout, dans cette image, semble nous détourner de l’essentiel.

Mais c’est une ruse, bien sûr, imaginée par Blake Edwards, le réalisateur de Breakfast at Tiffany’s (1961), pour rendre le regard d’Audrey Hepburn plus mystérieux, et plus profond.

Car derrière ces Ray-Ban Wayfarer se cache le regard de Méduse.

Le regard qui fascine et qui tue.

Audrey Hepburn, égérie des sixties, c’est un look, un genre, une silhouette. À cent lieues des blondes artificielles à forte poitrine (Jane Mansfield, Marilyn Monroe) dont raffole le cinéma de cette époque. Un look distingué et discret. Un petit fourreau noir qui dégage les épaules. Deux boucles d’oreilles en diamant. Une silhouette frêle et longiligne.

Et surtout ces lunettes de soleil qui attirent le regard.

La femme moderne, la femme fatale, avance masquée, comme Audrey Hepburn. Impossible de saisir son regard. Ses secrets. Ses bonnes ou mauvaises intentions. C’est elle, sûre de son pouvoir, qui dicte les règles du jeu. Sur l’échiquier des sentiments, c’est elle, désormais, qui fait la loi.

Méfiez-vous des femmes qui portent des lunettes noires ! Elles sont irrésistibles. Armées de leurs Ray-Ban, elles partent à la conquête du monde. Personne ne peut les arrêter. Bijoux. Parfums. Voiture de luxe. Rien ne les rassasie. Le diable, dit-on, se cache dans les détails. Audrey Hepburn nous montre que l’essentiel, c’est toujours l’accessoire. Ici les lunettes noires, qu’elle a mises à la mode, et qui cachent son regard.

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13/01/2016

Le triste adieu aux cinémas


images-2.jpegIl y a quatre ans, presque jour pour jour, le cinéma Central, rue Chantepoulet, fermait ses portes. Le cinéma de mon quartier. Une véritable institution. Il diffusait des films français, italiens, suisses bien sûr. Des films qu’on ne voyait nulle part ailleurs. Il a fermé ses portes discrètement. Pas un mot dans la presse ou à la télévision. Un magasin de mode l’a déjà remplacé.

Avant lui, il y a eu le Plaza, le Cinébref, le Hollywood, le Broadway (qui rassemblait, tout de même, près de 100'000 spectateurs par année). images-3.jpegEn une vingtaine d’années, Genève a perdu une dizaine de salles de cinéma. Bien sûr, elles ont été remplacées par des salles Multiplex, où l’odeur écœurante du pop-corn et des nachos vous saisit à la gorge dès que vous franchissez la porte. Il se disait, déjà, à l'époque, que ces salles multiples allaient mal, elles aussi, qu’elles n'étaient pas rentables et que bientôt, sans doute, elles laisseraient la place à d’autres magasins de fringues ou de chaussures de luxe. Le cinéphile (vous, moi) en serait réduit à acheter des DVD (ou à télécharger les films sur le Net pour pas un rond), puis à les visionner chez lui. Il ne serait plus obligé de sortir de son salon pour aller au cinéma.

images-4.jpegAujourd'hui, c'est au tour du Rialto — un autre cinéma mythique — de fermer ses portes. Deux raisons invoquées par Pathé qui louait les locaux : une inexorable baisse de la fréquentation des salles (7 en tout) et la nouvelle concurrence du Multiplex ouvert à La Praille (pourtant bien éloigné du centre-ville). Pour les habitants du quartier de la gare (et de la rive droite en général), c'est une perte immense : mis à part Balexert (encore un centre commercial !), il ne reste plus que le vaillant Nord-Sud, rue de la Servette, pour étancher notre soif d'images…

S'il faut en croire son propriétaire, le cinéma, au Rialto, c'est fini. Il n'y aura plus jamais de salles obscures dans les sous-sols de Cornavin. Alors que faire de cet endroit mythique ? L'hôtel Cornavin (rendu célèbre par Tintin et L'Affaire Tournesol) pourrait s'aggrandir et reprendre une partie des locaux. Mais le reste ?

Voici une proposition de Raymonde Poof, inspirée par le célèbre reporter belge, qui me paraît extrêmement intéressante. Qu'en pensez-vous ?

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20/12/2014

Les livres de l'année (9) : « Ça s'est fait comme ça » (Gérard Depardieu)

images-1.jpegC'est un livre* sans chichis, une confession jouée, sans doute (comment pourrait-il en être autrement avec le plus grand acteur français vivant ?), mais émouvante, directe et bien écrite (l'excellent Lionel Duroy joue ici les nègres de luxe). Un livre qui vous attrape dès la première ligne et qui ne vous lâche pas…

Dans Ça s'est fait comme ça*, autobiographie brève et intense, Gérard Depardieu revient sur son destin singulier, son enfance pauvre (mais heureuse), sa jeunesse de petite frappe (les flics de Châteauroux l'appelaient par son prénom), ses déboires sentimentaux — mais surtout sa soif de liberté. C'est le livre d'un homme longtemps privé de langage (autiste et quasi aphasique) qui, grâce à quelques rencontres miraculeuses (le comédien Jean-Laurent Cochet, par exemple, ou le docteur Tomatis), trouve les mots pour se dire — et exprimer le monde merveilleux qu'il porte en soi.

On sait tout, déjà, de ce Pantagruel ivre de vin et de femmes, de ses excès, de ses colères, de ses passions, qui a longtemps donné à son pays près de 87% de ses revenus et s'est fait traiter de « minable » par un premier ministre dont le monde a déjà oublié le nom. images-2.jpegOn apprend dans son livre que le chemin vers la vraie liberté passe toujours par les mots. Les livres rendent libres. Les Romains le savaient déjà qui aimaient à jouer sur le double sens du mot « liber », à la fois livre et libre.

Il faut lire ce livre gorgé de vie qui résonne comme un immense éclat de rire : « Et après, je prends sur moi tous les chagrins. Mais qu'est-ce que tu veux faire ? Je suis comme ça. Tu ne peux pas changer les rayures du zèbre. » Ou encore, à propos du film Danton de Wajda : « Ça, c'est mon élan profond : ne pas savoir ce qui va arriver, ce que je vais faire ou dire, mais marcher vers l'inconnu avec cet appétit pour la vie que chaque instant me porte. »

Depardieu, évoquant les rencontres marquantes de sa vie, parle admirablement de Claude Régy, de la minuscule Marguerite Duras (qui lui arrive à la ceinture) et de l'immense Peter Handke. Chacun lui a donné les mots de son destin. 

« Oublie ta famille, écrit l'écrivain autrichien, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n'y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. »

Quelle leçon !

* Gérard Depardieu, Ça s'est fait comme ça, éditions XO, 2014.

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23/06/2013

Fascination du vide

DownloadedFile.jpegLa Nature, dit-on, a horreur du vide. Chaque chose a une place, un sens, une fonction. Même si cette place est interchangeable, ce sens quelquefois mystérieux et cette fonction indéfinie. Nettoyez soigneusement votre jardin : un mois plus tard, il est colonisé par les fourmis, creusé de taupinières et envahi de mauvaise herbe !

Tout le contraire de l’homme occidental, pris de vertige, depuis toujours, devant le vide.

Le 16 janvier 1852, l’écrivain Gustave Flaubert écrivait à sa maîtresse, Louise Colet : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air. » Ce livre, Flaubert est en train de l’écrire. Il s’agit de Madame Bovary, roman publié en 1857, et qui vaudra à son auteur un procès en justice pour « outrage aux bonnes mœurs. »

Quand on relit Madame Bovary — l’épopée malheureuse d’une femme sensuelle qui prend ses désirs pour la réalité ! — on est frappé par la force du style, bien sûr, que Flaubert place au-dessus de tout. Mais aussi par ce rien qui occupe toute la vie de son héroïne. DownloadedFile-2.jpegIl porte d’autres noms : ennui, désœuvrement, mélancolie, spleen. Musset appelait cela le mal du siècle. Aujourd’hui, nous parlerions de dépression. Ou, plus à la mode encore : d’état bipolaire. De nos jours, Emma Bovary prendrait du lithium ou de la Ritaline, et l’affaire serait réglée. Elle trouverait son bonheur au coin du feu, à côté de son mari Charles en pantoufles et ronflant, la pipe au bec, en rêvant de chirurgie plastique !

images.jpegLes choses n’ont pas changé. Nous vivons toujours l’ère du vide. Deux films présentés au Festival de Cannes, que l’on peut voir en Suisse romande, nous le rappellent avec brio. Il s’agit de La Grande Belezza de Paolo Sorrentino et de The Bling Ring de Sofia Coppola. Dans le premier, un écrivain désabusé (et désœuvré) promène son spleen de soirées en parties, dans une Rome décadente, en recherchant les émotions de sa jeunesse, la beauté évanouie et les amours perdues. Comme Emma Bovary, il cherche à fuir le vide de sa vie et se raccroche au style d’une beauté peut-être uniquement rêvée.

images-1.jpegSofia Coppola, elle, ausculte l’attrait du vide chez une bande d’ados de Los Angeles. Jeunes, beaux, riches et si vides. Ils vivent dans la fascination des icônes de la mode et de la vie facile : Paris Hilton, Lindsay Lohan, Megan Fox. Leurs rêves ? Créer leur propre parfum ou animer une émission de télé-réalité. Et pour tuer le temps, ils se mettent à cambrioler les maisons des people. Sofia Coppola filme à merveille le vertige qui les prend devant les milliers de paires de chaussures de Paris Hilton ou les centaines de bijoux de Megan Fox. Fascination du vide, du futile et du clinquant. Adoration des fausses idoles. Perte des repères moraux et religieux, sans doute, aspirés par l’orgie matérielle dans laquelle ils aspirent à se fondre.

La Nature a horreur du vide, certes. Mais l’Art commence, peut-être, où la Nature s’efface et perd ses droits : au bord du vide, justement, dans le vertige de la disparition.

 

 

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27/04/2012

Les temps modernes

Affiche_Chaplin_pgeexpo.jpgJ’avais manqué, l’année dernière, l’exposition Chaplin montée par le Musée de l’Élysée, à Lausanne, dépositaire de dizaines de milliers de documents et de photos sur cet artiste illustre, et toujours méconnu. Heureusement, il y a une séance de rattrapage. C’est au Palais Lumière, à Évian, jusqu’au 20 mai 2012*. Presque en face du Manoir de Ban, à Vevey, où Chaplin passa la dernière partie de sa vie.

L’exposition, mise sur pied par Sam Stourdzé et Carole Sandrin, s’intitule « Images d’un mythe ». On y suit, pas à pas, la carrière de ce petit homme de génie. De son enfance à la Dickens, déchirée entre une mère à moitié folle et un père comédien presque toujours absent, aux premiers succès cinématographies.

On dirait que chez Charles Spencer Chaplin (né en 1889) tout est précoce et excessif. Il débute sur les planches alors qu’il n’a même pas dix ans. À dix-neuf ans, il abandonne famille et école pour partir en tournée en Amérique avec la troupe du comédien Fred Karno. Il se passionne pour les aspects du théâtre, de la confection des décors aux costumes, aux éclairages, à la musique et, bien sûr, à la mise en scène. Il est à l’affût de toutes les inventions technologiques. Toujours à la pointe de l’époque, Chaplin.

En 1914, dans un film muet intitulé Pour gagner sa vie, apparaît pour la première fois le personnage de Charlot. D’emblée, il est complet : chapeau melon, canne flexible et godillots troués. Petite moustache. Démarche de canard. Coup d’essai, coup de maître. Chaplin invente la figure emblématique de son époque : le vagabond désargenté, toujours en guerre avec la société (son ennemi intime, autre porteur de moustache : l’agent de police, représentant de l’Ordre). Charlot incarne, avec génie, les hordes d’émigrants qui arrivent à New York (près de 20'000 chaque jour) pour fuir l’Europe misérable et la guerre. Il est du côté des plus faibles. Des humiliés. Des silencieux (même s’il rêve, en secret, d’épouser une duchesse et d’appartenir à la haute bourgeoisie). Ce vagabond déraciné, c’est le même, aujourd’hui, qui vient d’Afrique ou des Balkans frapper à notre porte.

Chaplin transforme tout ce qu’il touche en mythe. Prenez le Kid par exemple. Charlot y adopte un enfant abandonné par sa mère (riche et célibataire) et l’élève seul, montrant que les liens du cœur ne passent pas nécessairement par les liens du sang. Ni par un noyau familial traditionnel. Ou encore Les Temps modernes, chef-d’œuvre absolu, qui démonte, par le rire et l’absurde, les rouages de nos aliénations industrielles. Et bien sûr Le Dictateur, tourné en 1940, qui donne le frisson par ce qu’il préfigure de l’apocalypse nazie en train de se réaliser, mais que personne, à cette époque, n’a la lucidité, ou le courage, de dénoncer. Une fois encore, Chaplin est un voyant.

Nous avons besoin des artistes, de plus en plus, partout, à tout moment. Pourquoi ? Eux seuls nous aident à déchiffrer l’époque qui chaque jour, à notre corps défendant, nous met en scène. Eux seuls nous aident, dans les périodes sombres, à savoir garder les yeux ouverts.

* Charlie Chaplin, images d’un mythe, Palais Lumière, Évian, jusqu’au 20 mai 2012.

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10/03/2012

Cinéma central

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Au début de l’année, un nouveau cinéma a fermé ses portes à Genève. Le Central, rue Chantepoulet. C’était le cinéma de mon quartier. Une véritable institution. Il diffusait des films français, italiens, suisses bien sûr. Des films qu’on ne voyait nulle part ailleurs. Il a fermé ses portes discrètement. Pas un mot dans la presse ou à la télévision. Un magasin de mode l’a déjà remplacé.

Avant lui, il y a eu le Plaza, le Cinébref, le Hollywood, le Broadway, etc. En une vingtaine d’années, Genève a perdu une dizaine de salles de cinéma. Bien sûr, elles ont été remplacées par des salles Multiplex, où l’odeur écœurante du pop-corn et des nachos vous saisit à la gorge dès que vous franchissez la porte. Il se dit, par ailleurs, que ces salles multiples vont mal, elles aussi, qu’elles ne sont pas rentables et que bientôt, sans doute, elles laisseront la place à d’autres magasins de fringues ou de chaussures de luxe. Le cinéphile (vous, moi) en sera réduit à acheter des DVD (ou à télécharger les films sur le Net pour pas un rond), puis à les visionner chez lui. Il ne sera plus obligé de sortir de son salon pour aller au cinéma.

Si l’on n’y prête garde, la même catastrophe va bientôt arriver aux livres et aux librairies qui les défendent. Déjà, depuis 2000, plus d’une trentaine de librairies ont disparu de Suisse romande. Avec leur disparition, ce n’est pas seulement le marché qui se rétrécit et s’appauvrit un peu plus chaque jour. Ce sont aussi des lieux de rencontre et d’échange qui disparaissent. Des oasis d’humanité, au milieu du désert mercantile, où règne encore (mais pour combien de temps ?) la diversité des voix, des styles et des points de vue. Le débat. La controverse. L’admiration. La passion de partager. Une richesse unique, qu’aucun supermarché ne peut offrir, faute d’accorder au livre la place qui est la sienne et qu’il mérite (ce n’est pas un parfum, ni un baril de lessive).

Il faut se battre pour que notre pays, qui a l’un des plus beaux réseaux de librairies du monde, puisse conserver cette richesse incomparable. Ce n’est pas anodin. Le livre est le fondement de notre culture, comme de notre identité. Il a traversé toutes les époques et gagné bien des guerres. Au fil du temps, il s’est transformé, passant du papyrus au parchemin, puis au papier. C’est le compagnon idéal des virées en montagnes comme des promenades solitaires. Quand on lit on est seul, et pourtant on est une multitude de personnages !

Défendre les librairies, c’est défendre le livre. Et défendre le livre, c’est défendre la diversité, la richesse des cultures, le fond inaliénable d’humanité qui nous relie les uns aux autres (et que les grands défenseurs du Marché, aveugles ou naïfs, aimeraient tant voir disparaître).

Voilà pourquoi, le 11 mars prochain, il faut soutenir l’initiative pour le prix unique du livre. N’oublions pas qu’un livre vient de loin, parfois même très loin, pour nous parler, nous consoler, nous faire pleurer ou rire. Ni surtout qu’un livre rend libre.

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21/04/2011

Je n'ai rien oublié

images.jpegQue serait le cinéma sans la littérature ? Rien, sans doute. Puisque les plus grands cinéastes ont adapté, transformé, pillé les grandes œuvres littéraires. Parfois le résultat est pitoyable (Tous les soleils, roman de Philippe Claudel adapté et réalisé au cinéma par l'auteur) ; parfois, au contraire, remarquable, comme si le cinéma donnait un second souffle au livre qui l'a inspiré.

Dernier exemple en date : Je n'ai rien oublié*. C'était déjà un très bon roman de Martin Suter, notre storyteller suisse à succès. C'est désormais un très bon film, tout en clair-obscur, en recoins secrets, en regards croisés. Un film à mots couverts. Très bien réalisé d'abord, par Bruno Chiche, sans effet inutile, sans image de synthèse (c'est reposant), sans tape-à-l'œil, dans le respect éclairant et éclairé du roman de Suter (qui a participié au scénario). Magnifiquement interprété, ensuite, par un quatuor d'acteurs au mieux de leur forme. Françoise Fabian, en douairière hautaine, manipulatrice, mystérieuse, trouve ici l'un de ses meilleurs rôles. Niels Arestrup, un cran en-dessous de son rôle de caïd corse dans Un prophète, est parfait aussi en alcoolique fuyant la réalité de ses souvenirs. La longiligne Alexandra Maria Lara, actrice d'origine roumaine, qu'on a déjà découverte dans La Chute d'Oliver Hirschbiegel et dans Eden à l'Ouest de Costa-Gavras, est époustouflante de vérité et d'émotion. images-1.jpegQuant à Gérard Depardieu, qui a trouvé désormais sa carrure naturelle, qui est celle d'un colosse aux pieds d'argile, il est tout simplement prodigieux, léger (mais oui!), fragile, malicieux, candide. Depuis la mort de son fils Guillaume, le géant français enchaîne les films comme on se jette à l'eau, comme s'il jouait à chaque fois sa vie en revêtant la peau d'un autre. Il y a là un mystère (ou peut-être aucun mystère) dont seul le cinéma peut nous donner la clé…

Oui, c'est un bel hommage à la littérature — c'est-à-dire à la mémoire, à la ruse, aux manigances du langage — que nous propose Bruno Chiche, dans Je n'ai rien oublié, qui nous montre, en passant, qu'il n'y a pas de bon film sans bon scénario (c'est-à-dire sans bonne littérature) !

*Dans les salles de Suisse romande actuellement.

 

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16/03/2011

La vie est une combat

images.jpegLa vie est un combat. Le cinéma américain ne cesse de nous le rappeler. Le plus souvent, la boxe est la métaphore de ce combat. Cela donne Rocky (1, 2, 3…), Hurricane, et surtout Raging Bull, le chef-d'œuvre de Scorsese. Difficile à surpasser. Alors, en allant voir The Fighter, le dernier film de David O. Russel, je m'attendais à suivre l'itinéraire somme toute assez banal du boxeur d'origine pauvre qui parvient, grâce à son sport et sa ténacité, à sortir de sa condition et à être reconnu pour son talent. Sa pugnacité.

En bien, The Fighter parle de tout autre chose, au fond. Bien sûr, c'est aussi l'histoire édifiante d'un boxeur qui, après avoir connu moultes humiliations, parvient enfin à réaliser son rêve : devenir professionnel et, pourquoi pas, champion du monde. La boxe est bien le prétexte et l'arrière-plan du film. Mais The Fighter est d'abord un film extraordinaire sur une famille recomposée qui vit le rêve américain comme une névrose. Pour réaliser son rêve, Micky (émouvant Mark Wahlberg) doit d'abord affronter son frère, ex-boxeur devenu addict au crack (extraordinaire Christian Bale, Oscar du meilleur second rôle), puis affronter sa mère (terrible Melissa Leo), mégère peroxydée qui règne sur sa tribu comme une mante religieuse. Sans parler de ses innombrables sœurs, infernal gynécée…

images-1.jpegLa vie est un combat, certes. Contre soi-même, contre la société. Contre sa famille, d'abord. Il faut tuer son frère, dont l'ombre envahissante menace à chaque instant de vous engloutir. Il faut s'arracher aux griffes de sa mère qui préférera toujours son frère junkie parce qu'ainsi, shooté à mort, il n'échappe pas à sa toute-puissance castratrice . Oui, The Fighter est un film œdipien. Pour advenir à soi-même, il faut d'abord tuer les autres. Ceux qui sont le plus proches. Dans le film, Micky y parvient grâce à Charlene (délicieuse Amy Adams) qui l'aide à rompre les amarres.

La boxe est l'archétype du rêve américain. Mais c'est aussi la métaphore de l'écriture, de la peinture, de la musique. Pour écrire, il faut tuer beaucoup de monde. Il faut se battre contre soi-même, contre sa famille, contre la société. Kafka l'a très bien dit : « La société ne veut pas que j'écrive. Mais moi je le dois. » Il faut une discipline spartiate (pourquoi écrire quand on pourrait aller se promener, je vous le demande ?). Des arrangements familiaux (comment écrire quand les enfants jouent dans l'appartement ?!). Une résistance farouche à la pensée dominante (pourquoi écrire, ou peindre, ou faire de la musique, quand il y a des choses tellement plus importantes à faire ?).

Courage, les amis ! The Fighter montre que le rêve est possible. Il suffit de se battre…

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30/09/2009

Soyons médiocres!

images-1.jpeg La violence des réactions suscitées par l'« affaire Polanski » est révélatrice de notre époque bien-pensante et médiocre.

Ces réactions, me semble-t-il, sont de quatre types :

1) même si les faits remontent à plus de 32 ans, qu'ils ont été commis dans des circonstances particulières et à une époque particulière, ils demeurent impardonnables. En cela, les Suisses sont de vrais calvinistes : pour eux, pas de pardon, pas de pitié pour ceux qui ont pêché. Surtout sexuellement. L'injure suprême, ici, c'est pédophile. Bien sûr, personne ne s'interroge sur ce terme : est-ce un vice, une maladie qui se soigne ? Un penchant criminel et inné ? Polanski est un pédophile (même certains journalistes l'ont écrit!) : il doit donc payer, et si possible finir ses jours en prison.

2) à travers Polanski, qui en serait le symbole, on s'en prend à la clique « médiatico-gaucho-culturelle ». Au fond, comme le jogging serait de droite, la « pédophilie » serait de gauche ! Une spécialité naturelle, en somme. Relents nauséabonds de populisme.

3) la Suisse était tenue de respecter le Droit international, surtout si la demande vient des USA (mon Dieu, quelles misères vont-ils encore causer à l'UBS?). Il fallait donc tendre un piège à Polanski, ce couard qui a fui la justice américaine (cette noble institution qui pratique la torture et la peine de mort), pour que Justice soit faite. L'argument juridique prime, bien entendu, sur le facteur humain : l'âge de l'accusé, le fait que la victime ait demandé à ce qu'on classe l'affaire, les circonstances infâmes de l'arrestation, etc.

images-2.jpeg4) mais ce qu'on ne pardonne pas à Polanski, au fond, c'est d'être un artiste — et même de génie. Tout le déferlement de haine auquel son « affaire » donne lieu trouve là son ultime expression. Elle n'est pas pas accidentelle ni occasionnelle : le siècle dernier, elle a frappé Charlie Chaplin (ce monstre), Vladimir Nabokov (tiens, encore un pédophile, chasseur de papillons en plus), Thomas Mann, Hermann Hesse, et j'en passe. (Relevons, entre parenthèses, que Chaplin, Nabokov et Hesse ont trouvé refuge en Suisse : mais c'était une autre époque).  Auparavant, elle a frappé Baudelaire, Flaubert, Oscar Wilde, etc. Cette haine de l'artiste est parfois sous-jacente : elle peut aujourd'hui s'afficher au grand jour. Quoi!  Tous ces malades, ces pervers, ces coupeurs de vérité en quatre, ces femmes et ces hommes dissolus, ces producteurs d'éphémères chefs-d'œuvre, pourquoi seraient-ils au-dessus des lois ? Pourquoi auraient-ils le droit d'outrepasser les règles de la vie sociale ?

Au fond, cette affaire infamante pour la Suisse (qui restera, à jamais, le pays qui arrêté Polanski — ce qu'avaient refusé de faire l'Italie, l'Allemagne, la Suède, le Canada, etc.) révèle au grand jour la haine des créateurs. C'est la revanche des médiocres. Plus besoin, désormais, de regarder les films de Polanski, puisque c'est un pédophile, doublé d'un lâche. Autrement dit : le diable.

Les esprits bien-pensants sont rassurés. La Suisse peut dormir sur ses deux oreilles. Les médiocres ont le dernier mot.

10:25 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (92) | Tags : polanksi, suisse, cinéma, infâme | | |  Facebook

29/09/2009

La Suisse, Prix d'Infamie

images.jpegDécidément, ces temps-ci, la Suisse multiplie les « affaires ». Quand elle n'est pas embourbée dans l'imbroglio libyen (feuilleton qui a encore de beaux jours devant lui), elle baisse son froc devant les menaces américaines ou européennes et se révèle prête à tout pour sortir de la fameuse « liste grise » dans laquelle on l'a rangée. Tout cela ne sent pas bon ; et nos chers Conseillers fédéraux, en la matière, n'ont pas été très efficaces, ni très glorieux.

Mais ce qu'on appelle désormais l'«affaire Polanski» a des relents plus nauséabonds encore. Puisqu'on a tendu un véritable traquenard à un homme qui en a connu d'autres (il a survécu au ghetto de Cracovie, à la déportation de ses parents, à l'assassinat abominable de son épouse, Sharon Tate, enceinte de huit mois…), certes, mais qui avait été invité dans notre beau pays pour y recevoir un Prix d'Honneur. Les plus hypocrites (et ils n'en manquent pas, en Suisse comme ailleurs, de  Carlo Sommaruga à  Christian Luscher, nos Grandes-Têtes-Molles) diront que Polanski a été rattrapé par son passé : une histoire d'abus sexuel qui date de 1977. Que la Justice doit être la même pour tous, qu'il faut payer ses crimes et ses erreurs. Etc. Même 32 ans après…

Les autres, comme moi, auront un sentiment de nausée face à ce traquenard qui rappelle les heures les plus sombres de notre pays,  celles où règnaient la délation et l'obéissance aveugle aux dogmes à la mode. Il fut un temps où la Suisse se flattait d'être une terre d'asile pour tous ceux que la guerre, la haine, la mort promise chassaient de leur pays. Aujourd'hui, elle se contente de livrer à des juges étrangers un artiste venu recevoir, publiquement, un Prix d'Honneur. Les temps ont bien changé. Il faut dire que c'est une ministre UDC qui tient les clés de la prison…

Roman Polanski ne recevra jamais son Prix d'Honneur. En revanche, aux Oscars, la Suisse est bien placée pour recevoir un Prix d'Infamie.

11:25 Publié dans colères | Lien permanent | Commentaires (22) | Tags : polanski, cinéma, suisse, prison | | |  Facebook

23/05/2009

Dans la brume électrique



images.jpegAlors que tant de films dispensables encombrent les écrans romands, il ne faut rater à aucun prix le dernier film de Bertrand Tavernier, In the Electric Mist : un vrai régal.

Adapté d'un roman de James Lee Burke (paru aux éditions Rivage sous le titre Dans la brume électrique avec les morts confédérés) le film de Tavernier est à la fois un fantastique polar et un portrait de policier usé, navigant entre ses rêves et une réalité coriace, qui ne lui laisse aucun répit. Il suffit d'ajouter que ce policier a les traits de Tommy Lee Jones, acteur magnifique de prestance et de générosité, pour que le bonheur du spectateur soit complet. Comme si cela ne suffisait pas, Tommy Lee Jones n'est pas seul dans ce film admirable. Mais il est entouré de l'imposant (et inquiétant) John Goodman, qui délaisse un instant les films des frères Coen, de la lumineuse et sensuelle Mary Steenburgen (Bootsie, l'épouse du policier), de Kelly MacDonald qui joue les starlettes fragiles et de Peter Sarsgaard (le réalisateur hollywoodien et alcoolique).

Mais on l'aura compris : le film de Tavernier n'est pas qu'un polar de plus. Il montre la Louisiane (ah les sublimes bayous!) d'après l'ouragan Katrina : un Etat dévasté, déserté, oublié par la clique bushienne au pouvoir, et livrée, sans vergogne, à tous les trafics d'argent, de drogue ou d'influence. Au polar se superposent bien vite une fantastique étude de mœurs, une fable morale et politique, et une méditation sur la vie et la mort (tout le film est littéralement hanté par des fantômes de la Guerre de Sécession et des prisonniers noirs exécutés dans les bayous).

Comme on peut l'imaginer, le film a eu bien des difficultés à voir le jour. Par exemple, les dialogues sont truffés de jeux de mots (souvent grivois) aux accents si américains qu’il a fallu ajouter des sous-titres en anglais ! La mise en scène de Tavernier, qui prend son temps pour explorer chaque scène, interroger chaque personnage, a été rudement contestée. Trop frenchy ! Heureusement, grâce au soutien indéfectible de Tommy Lee Jones, le film a pu se faire, envers et contre Hollywood. Et c'est tant mieux. Un dernier mot sur la musique du film qui fait la part belle aux blues cajuns de Clifton Chenier et à Buddy Guy qui joue lui-même un ancien prisonnier dans le film.

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09:29 Publié dans Les indispensables | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : cinéma, tavernier, tommy lee jones, louisiane | | |  Facebook

08/04/2009

Dirty money, le film qui tombe à pic

Affiche_723.jpg Comme l'homme du même nom, voici un film qui tombe à pic! Pile poil dans l'actualité, au moment où la Suisse, attaquée de toutes parts, doit admettre les pratiques frauduleuses de ses banquiers et en rabattre sur sa sacro-sainte moralité. Ce devrait être l'occasion, pour beaucoup de monde, de laver le linge sale non seulement en famille, mais sur la place publique. Car ce que le film de Dominique Othenin-Girard, Dirty money, l'Infiltré, nous montre s'est rééllement passé, et se passe encore aujourd'hui.

On sait que ce film coup de poing est basé sur le livre de Fausto Cattaneo,* un flic tessinois intègre et assez fou pour jouer les infiltrés dans les réseaux de blanchiment d'argent lié au trafic de drogue. En particulier avec la Turquie. Sans complaisance, le film montre bien les espoirs et les doutes de l'agent infiltré (Antoine Basler, qui joue en état d'urgence). Lequel, manipulé par un juge ambitieux (Michel Voïta, excellent), doit d'abord se battre contre ses supérieurs hiérarchiques, et une procureur elle aussi ambitieuse, revancharde et sans scrupule (interprétée par Caroline Gasser), qui fait penser à notre Carla (del Ponte, hélas, et non Bruni!).

Haletant d'un bout à l'autre, mis en scène comme une partie d'échecs où tout serait pipé mystérieusement d'avance, le film de Dominique Othenin-Girard a le grand mérite de saisir la question de l'argent sale à bras le corps. Comme un nœud d'alliances et de compromissions, de convoitises, de 41X157ZD4NL._SL500_AA240_.jpgsilences armés, de complicités peu reluisantes. Le rythme est bien sûr soutenu. Le propos, d'abord un peu confus, se clarifie au fil de la narration, et de cette course éperdue pour prendre au piège les trafiquants de drogue, et ceux, chez nous, qui recyclent leur argent. Même si, parfois, on aimerait, de la part du réalisateur, un point de vue plus précis et plus clair, ce film fera date parce qu'il s'attaque aux fondements obscurs de notre opulence, les milliers de millions engrangés dans nos banques non seulement pour qu'ils y soient en sécurité, mais également pour qu'ils y soient blanchis.

Cette grande lessive, Othenin-Girard en démonte patiemment le mécanisme secret et pour une fois qu'un cinéaste suisse saisit l'actualité à bras le corps, il faut lui rendre hommage.

* Fausto Cattaneo, Comment j'ai infilté les cartes de la drogue, Albin Michel, 2001.

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09/03/2009

La cinéma suisse fait la fête

images.jpegAllons, ne faisons pas la fine bouche: le cinéma suisse, pour modeste qu'il soit, mérite bien une fête, et des quartz! Grâce à Nicolas Bideau — détesté des cinéastes comme seul le Diable peut l'être des fidèles — nous avons, nous aussi, notre remise des Césars ou des Oscars. À quelques différences près, tout de même. Alors que les théâtres parisiens ou hollywoodiens paraisssent trop petits pour accueillir toutes les stars en lice, la salle zurichoise qui a accueilli la remise des quartz samedi dernier paraissait bien trop grande. C'est pourquoi, heureusement, on avait multiplié les invitations de personnalités politiques, sportives, médiatiques qui ont rempli l'espace, si modeste, des artisans du cinéma lui-même.

Mais passons. À défaut de stars, le cinéma a fait la fête à quelques films tout à fait honorables. Home, de Ursula Meier, a raflé plusieurs prix, amplement mérités. La genevoise Céline Bolomey a reçu un quartz pour sa performance dans le film de Vincent Pluss, Du bruit dans la tête, œuvre déjà disparue de l'affiche et bientôt oubliée. Quant au prix d'interprétation masculine, il a été attribué à Dominique Jann, un des personnages principaux de Luftbusiness de Dominique de Rivaz, dont la carrière en salle a été brève et modeste.

Comme on le voit, le cinéma suisse a beaucoup de chance : il a déjà un patron honni et adulé (Nicolas Bideau), il a aujourd'hui sa cérémonie officielle. Il ne manque plus que les films et les stars…

Soyons honnêtes : quand on va voir le dernier Gus Van Sant (Milk) ou le dernier film du vétéran Clint Eastwood (Gran Torino), ou encore Doubt ou L'étrange histoire de Benjamin Button, on se rend compte qu'il y a encore pas mal de pain sur la planche.… Même s'il est ridicule de comparer des films aux budgets totalement disproportionnés, on peut tout de même remarquer le fossé qu'il reste à franchir pour que notre cinéma s'ouvre au monde, et touche un plus vaste public. À partir de personnages ordinaires, le cinéma américain (par exemple) fait des figures quasi-mythologiques, trace des destins, brasse les thèmes les plus vastes et variés de la condition humaine. Pour cela, il s'appuie d'abord sur d'excellents scénaristes, sur de bons réalisateurs et des acteurs souvent géniaux qui n'hésitent pas à composer un personnage de toute pièce, au lieu de jouer perpétuellement le même rôle (Isabelle Huppert, Depardieu, etc.). Autrement dit, il n'a pas peur de se frotter au monde tel qu'il est, dans sa tragique beauté. Il n'a pas peur, non plus, de ses moyens, de ses artifices, de sa démesure.

Encore un effort, donc, et le cinéma suisse, qui a déjà un directeur charismatique et une cérémonie, pleine de strass et de stress, pourra briller au firmament du 7ème art mondial!

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25/02/2009

Un film vertigineux

images.jpeg Hollywood a fait son cinéma, dans la nuit de dimanche à lundi, et distribué ses oscars. Rires et larmes.  Cris de rage. Déceptions. Polémique. Rien que de très habituel. Pour un peu, on se serait cru aux Journées du cinéma suisse de Soleure! Manquait juste Nicolas Bideau…

Le beau film de Danny Boyle, Slumdog millionnaire, a presque tout raflé. Au détriment de l'autre grand favori, L'étrange histoire de Benjamin Button, avec Brad Pitt et Cate Blanchett, qui n'a eu que des miettes. Certains ont crié à l'infamie et à la trahison. D'autres ont parlé de « pornographie de la misère » à propos du film de Boyle qui, comme on l'a dit ici, se passe pour l'essentiel dans les bidonvilles de Bombay. Les critiques de cinéma aiment toujours à s'échauffer pour rien…

Mais revenons au perdant et disons-le tout net: il faut aller voir cette Etrange histoire de Benjamin Button, réalisé par David Fincher, qui est un film admirable. D'abord par le scénario, impeccable, tiré d'une nouvelle de Francis Scott Fitzgerald. Preuve qu'un grand film repose toujours sur un grand scénario. Et que le meilleur scénariste et dialoguiste est encore un écrivain! Si seulement les cinéastes français (et romands) pouvaient s'en inspirer ! Ensuite par l'interprétation de Brad Pitt, acteur convenable, sans plus, transfiguré ici par son rôle de BB, vivant sa vie à l'envers, vieillard à la naissance et nouveau-né au moment de mourir. Que dire aussi de Cate Blanchett qui illumine l'écran à chacune de ses apparitions, joue juste et bien, confère une bouleversante profondeur à son personnage de danseuse, vivant, pour sa part, une vie à l'endroit. Par la réalisation, enfin, à la fois souple et nette, rythmée et surprenante, de David Fincher, qui donne là son plus beau film.

Mais l'histoire, me direz-vous, n'est-elle pas un peu fort de café? Ce destin à l'envers, ce vieillard vagissant, ce bébé qui meurt à 80 ans, qui peut vraiment y croire?

Eh bien, si le film met du temps à déployer ses sortilèges, figurez-vous qu'on y croit. C'est la magie du cinéma américain,qui nous fait souvent avaler les plus grosses couleuvres. Ce destin renversé, renversant, cette vie qui commence par la fin, nous fait réfléchir au sens du temps. Il ébranle nos bonnes vieilles habitudes de pensée, nous qui sommes captifs du temps des horloges, linéaire, régulier, implacable. Or ce temps des horloges n'est qu'une convention humaine comme une autre (la monnaie, le calendrier, etc). Arbitraire, artificielle. Sans doute calqué sur le rythme biologique de l'homme qui va de sa naissance à sa mort. Or il existe un autre temps. Des autres temps. Le film nous invite à les explorer. Comme il nous invite à nous interroger sur les temps parallèles, synchrones ou séparés. Vivons-nous tous le même instant en même temps? Chacun ne vit-il pas sa propre temporalité? Sommes-nous d'ailleurs toujours synchrones avec nous-mêmes?

La scène la plus vertigineuse du film advient quand les deux protagonistes, Brad et Cate, qui se sont croisés plusieurs fois sans jamais se rencontrer vraiment, s'aperçoivent qu'ils ont presque le même âge. Mais que cet instant magique, unique, ne va pas durer. Et que le temps lui-même va les séparer, irrémédiablement, puisque Benjamin va rajeunir, tandis que Daisy prendra chaque jour quelques nouvelles rides. L'amour n'est pas synchrone, même s'il est réciproque. Une faille, toujours, creuse le temps, qui n'a pas la même valeur pour chacun d'entre nous. C'est peut-être pour cette raison que nous ne savons pas aimer comme nous aimerions aimer…

* L'Étrange histoire de Benjamin Button, de David Fincher, avec Brad Pitt, Cate Blanchett, Julia Ormond.  Actuellement dans les salles de Suisse romande.

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26/01/2009

Les quatre critiques

UAH_AFFICHE.jpg Il y a quatre sortes de critiques. La plus difficile, sans conteste, est la critique littéraire: il faut se plonger dans l'univers d'un auteur, souvent contemporain, trouver ses marques dans un livre qui est une création, et n'a donc aucun équivalent, connaître la vie et l'œuvre de l'auteur, etc. Un cran en-dessous se situe la critique de musique et d'opéra: il s'agit, pour le (ou la) critique, de bien connaître le répertoire et de maîtriser tout un bagage technique (mise en scène, distribution, interprétation) qu'on met longtemps à acquérir. Beaucoup plus facile, en revanche, est la critique de théâtre:il faut certes avoir quelques notions de mise en scène, connaître les comédiens, mais pour cela il y a le dossier de presse. qui suffit largement. La forme la plus facile de critique est la critique de cinéma: il suffit d'un bagage plus ou moins conséquent (tous les films que l'on a déjà vus), de lire Voici ou Les Cahiers du cinéma, et de recopier fidèlement le dossier de presse du film.

La critique, c'est le sujet du dernier film du lausannois Lionel Baier, intitulé Un autre homme. L'auteur, qui se flatte de n'avoir obtenu aucune subside de Berne (et d'avoir ainsi préservé sa liberté), raconte la vie d'un critique de cinéma, vivant dans la vallée de Joux (autrement dit, un trou perdu) qui, au lieu d'aller voir les films qu'il doit chroniquer, se contente de recopier la critique qu'il lit dans un magazine français spécialisé.  Acide et drôle, le film fait allusion au milieu romand des critiques (et plus spécialement, semble-t-il, au critique du Temps, Thierry Jobin, dont le personnage principal du film est une caricature). Son accueil, dans la presse, on l'imagine, très mitigé. Les critiques n'aiment pas qu'on les critique! Cela va de « film à éviter » (Le Matin) à « film à découvrir » (La Tribune de Genève). Difficile donc, en lisant les critiques, de se faire une idée précise de la chose, d'autant que certains papiers sentent le règlement de compte à plein nez…

Et les autres films?

Prenez le dernier Sam Mendes, Noces rebelles, qui reforme à l'écran le couple mythique de Titanic, Kate Winslet et Leonardo di Caprio. images.jpegDans ce cas, la critique ne fait que passer les plats, c'est-à-dire obéir aux diktats de la promotion : interviews pseudo-exclusives des stars du film, reportages sur la vie du couple Mendes-Winslet (mariés au civil), etc. Aucune distance, aucune perspective, aucune réflexion. Et quand, victime de cette campagne de propagande, vous allez voir le nouveau « chef-d'œuvre incontournable », vous vous surprenez à vous ennuyer ferme pendant plus de deux heures. Un scénario plat comme une omelette, des comédiens qui ne semblent pas concernés (la palme à Kate Winslet, jamais aussi mal dirigée), un esthétisme désuet et ridicule : en un mot, un film tape-à-l'œil sans profondeur, ni raison d'être. Mais peu importe le résultat:  le succès est garanti par la promotion et les critiques (tous dithyrambiques, bien sûr : on adule, on adore, on se pâme…).

Dernier exemple édifiant, le dernier film de Danny Boyle, intitulé Slumdog millionnaire, qui raconte le destin d'un jeunimages-1.jpege homme issu des bidonvilles de Bombay qui, puisant dans sa mémoire et ses expériences, devient un jour millionnaire grâce à un jeu télévisé. C'est vif, plein de couleurs et d'odeurs incroyables (pas toujours agréables!), filmé au cordeau, époustouflant d'intelligence et d'imagination. Contrairement au film de Sam Mendes, pendant Slumdog millionnaire, on rit, on pleure, on a est révolté, on assiste avec effroi et bonheur à l'ascension du héros, prêt, finalement, à abandonner sa fortune pour retrouver la jeune femme qu'il aime, et qu'il poursuit pendant tout le film. Verdict des critiques : « film à éviter », « film à l'idéologie douteuse ». Une étoile dans Le Temps. Pouah! Encore un film populaire…

Alors, dites-moi, à quoi servent les critiques quand ils ne passent pas les plats?

 

 

 

 

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21/01/2009

La Suisse fait son cinéma

images.jpegAlors que les États-Unis fêtent avec panache leur nouveau président, dans un show très hollywoodien (avec quelques guests stars comme Dustin Hoffman, Leonardo di Caprio, Bruce Springsteen), la Suisse fait son cinéma à Soleure. Bien sûr, cela n'a rien à voir : c'est modeste, discret, plein de rancunes et de rancœurs, d'obscurs metteurs en scène et d'éphémères starlettes. Comme on le rappelle à l'envi, le cinéma suisse a connu ses heures de gloire dans les années 70-80, autour de la brillante équipe des Tanner, Goretta, Soutter et autres Yersin. Depuis, il cherche un second souffle. Et surtout un patron, réclamé cependant par toute la profession. Ce patron a été nommé : il s'agit de Nicolas Bideau, fils de. En quelques années, Bideau a réussi à décupler le budget alloué au cinéma par la Confédération, qui reste le principal pourvoyeur de fonds du 7ème art en Suisse. Il a voulu aussi mettre en place une nouvelle politique du cinéma (réclamée par tous les réalisateurs) en misant sur certains films davantage « grand public » que les films suisses traditionnels. À ce jeu-là, il a connu de belles réussites (Eugen, Vitus, Grounding, Home) et quelques échecs (Max & Co). Plusieurs réalisateurs ont saisi ce prétexte pour réclamer la tête de Nicolas Bideau : trop autoritaire, trop bavard, pas assez suisse. Après avoir supplié qu'on leur donne un père, ils veulent maintenant l'abattre. C'est de bonne guerre. Prisonniers de leur autisme, ils ne veulent pas quitter leur petite marge où ils règnent en maîtres. Vincent Plüss vaut-il mieux que Freddy Murer? Le noir et blanc de Lionel Baier fait-il oublier celui de Tanner ou de Godard? Notre cinéma est-il exportable ou ne doit-il s'adresser qu'à ceux qui le subventionnent? Vastes questions. La grogne qui règne à Soleure montre bien qu'il y a un débat. Tant mieux. C'est la preuve que le cinéma suisse est encore vivant. Mais à force de vouloir tuer le Père (grande gueule comme Jean-Luc), ceux qui mènent la fronde risquent un jour de  se retrouver orphelins, sans moyens, sans famille, sans personne à qui adresser leurs jérémiades. Ce jour-là sera vraiment dramatique. Il signera la mort du cinéma suisse.

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19/10/2008

Michel Soutter, poète et cinéaste

images-1.jpegInjustement négligée, l’œuvre de Michel Soutter (1932-1991), d’abord chansonnier, puis auteur de théâtre, réalisateur de télévision et de cinéma, méritait un nouvel intérêt. C’est chose faite avec le beau livre d’Éric Eigenmann, Poétique de Nichel Soutter *, qui analyse, de manière rigoureuse et documentée, l’importance de la parole dans les films de Soutter. Au cinéma comme au théâtre, Michel Soutter a fait œuvre avant tout de poète, inspiré par les surréalistes et le théâtre russe. Ce qui fait à la fois la force de son style et sa parfaite singularité. Entretien.

— Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au cinéaste Michel Soutter ?
— J’ai vu Repérages pendant ma dernière année de collège, film qui m’a enchanté. Il ne ressemblait à rien de ce que je connaissais au cinéma, sur le plan de l’intrigue notamment, jouait avec les niveaux comme avec le théâtre de Tchekhov et réunissait des interprètes magnifiques : Delphine Seyrig, Lea Massari, Jean-Louis Trintignant — mon acteur préféré. J’adorais de même à cette époque les textes du Nouveau Roman, eux aussi affranchis de l’intrigue traditionnelle et tendant un miroir ironique à la fabrication de l’œuvre d’art. Ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que j’ai lu son théâtre, des pièces dramatiques écrites à l’origine pour la télévision. L’idée d’en faire un livre ? Elle m’est venue d’un coup, pour répondre de manière un peu provocatrice, à l’invitation qui m’était faite, à l’initiative de la Fondation Pittard de l’Andelyn, de rédiger une monographie sur un auteur genevois dans la collection « Ecrivains » des éditions Zoé. Il m’est apparu ensuite qu’il ne fallait pas séparer l’écrivain du cinéaste.    

— Pourquoi Soutter, un homme qui a été « éduqué par le livre », s’est-il tourné vers le cinéma ?
— Parce ce que sa carrière de chansonnier n’a pas décollé autant qu’il l’aurait voulu, et que le hasard s’en est mêlé ! Malgré des engagements dans des cabarets à Genève et à Paris, Soutter n’en vivait pas et cherchait du travail. Or il en a trouvé à la Télévision Suisse Romande en 1961, grâce à Alain Tanner notamment. Un travail de pigiste : il commence par rédiger des textes et bientôt des scripts entiers, pour Jean-Jacques Lagrange et Claude Goretta surtout. Mais il se retrouve alors sur des plateaux de tournage, c’est là qu’il apprend le métier et y prend goût. La TSR lui confie la réalisation de reportages et de documentaires et elle le soutiendra pour ses propres films. Il faut aussi mentionner la charnière que constitue la mise en scène télévisuelle de textes de théâtre : pendant une dizaine d’années, Soutter filme pour la TSR des pièces de O’Neill, Pinter, Vitrac, Brecht ! Et quelques-unes des siennes, ce qu’on appelait des « dramatiques ».

— Qu’est-ce que le cinéma apporte ou ajoute à une démarche purement littéraire ?
— La question revient, je crois, à demander ce que le théâtre ou la chanson ajoutent à la seule lecture des textes. Rappelons que Soutter avait déjà choisi de mettre ses poèmes en musique et de les chanter. De même, il est très sensible à la musique de la parole, à son rythme et à sa mélodie, dans la bouche des comédiens et plus largement de tous ceux qu’il filme. C’est pourquoi, dans ses fictions comme dans ses documentaires, il opte si souvent pour des plans frontaux et fixes, qui donnent à voir et à entendre la parole comme un acte à part entière plutôt que comme un simple moyen de communication au service de l’action. Je montre dans le livre la théâtralité de ces scènes. Pourquoi alors le cinéma plutôt que le théâtre ? L’un n’empêche pas l’autre et Soutter a saisi, à ma connaissance, toutes les offres qui lui ont été faites de travailler comme metteur en scène, y compris à l’opéra. Le cinéma facilite en outre une alternance entre séquences verbales et séquences silencieuses, où Soutter aime par-dessus tout laisser parler la nature, de vastes paysages ou des arbres sous le vent par exemple.

— Le cinéma de Soutter – à l’instar du théâtre de Pinget ou de Sarraute, que vous avez analysé** – est en effet un cinéma de la parole. Mais vous dites qu’au dialogue, Soutter préfère et développe la conversation. Qu’entendez-vous par là ?

— Je pars d’un sentiment que partagent tous les spectateurs de Michel Soutter : la plupart du temps, les personnages semblent vagabonder dans leurs propos, sauter du coq à l’âne ; leurs échanges sont faits de bribes de discours sans continuité manifeste. Ces caractéristiques contrastent avec celles du dialogue classique, où tout concourt à faire avancer l’action vers son dénouement. Cette analyse me permet de rapprocher Soutter de Marivaux, l’un des premiers dramaturges qui se soit attaché, disait-il, à « saisir le langage des conversations, et la tournure des idées familières et variées qui y viennent. »

— Que reste-t-il, aujourd’hui, des films de Soutter ?

— Il ne semble pas en rester grand-chose dans la nouvelle génération, qui n’a pas plus guère l’occasion de les voir. On voit mal au demeurant qu’elle puisse apprécier en masse un cinéma qui se situe aux antipodes de ce qui se fait aujourd’hui. Mais c’est précisément cela qui reste aux yeux de tous ceux qui l’admirent : « une manière de faire », pour reprendre le titre du beau documentaire que Cédric Fluckiger a consacré à Michel Soutter en 2003. Manière de faire artisanale, engagée et poétique – « patte » unique dont témoignent tous ceux qui ont travaillé pour lui. L’engagement était d’ailleurs partagé par la Télévision Suisse Romande elle-même. J’en veux pour preuve le remarquable prologue que donne son directeur de l’époque, René Schenker, à la diffusion de Pâques à New York en 1979 : il apparaît à l’écran pour expliquer et défendre un film d’artiste qui va de toute évidence déconcerter plus d’un téléspectateur. Si l’on a toujours parlé de la « poésie » souttérienne, je tente de montrer qu’elle s’appuie largement sur une démarche d’ordre littéraire. Cette « manière de faire » paradoxale pourrait bien rester ce qui distingue le plus Michel Soutter dans l’histoire du cinéma.  


* Éric Eigenmann, Poétique de Michel Soutter, cinéaste écrivain, essai, éditions Zoé, 2008.
** Éric Eigenmann, La parole empruntée : Sarraute, Pinget, Vinaver, essai, Paris, L’Arche, 1996.


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