19/12/2014

Les livres de l'année (8) : Les colères de Jérôme Meizoz

images.jpegIl y a à boire et à manger, comme souvent, dans le dernier livre de Jérôme Meizoz, Saintes Colères*, qui se présente, plutôt, comme un éloge du politiquement correct.  Et pourquoi pas, après tout, à une époque où l’incorrection politique cache parfois des pensées peu avouables et certainement pas fréquentables (je pense à Dieudonné ou à Richard Millet) ?

Je passerai sur certains textes, typiquement d’humeur, qui brassent des idées convenues et mériteraient un plus large développement. Ainsi les sempiternelles  rengaines sur l’UDC et le goût de son chef pour des peintres comme Hodler ou Anker. Ou encore des brèves pages sur l’antisémitisme de Cendrars (faut-il, en conséquence, ranger ce poète génial au rayon des écrivains infréquentables ?). images-3.jpegOu encore la lettre, ouverte et légère, que l’auteur envoie à Marc Bonnant, et qui ne dit rien de la fascination que l’avocat genevois exerce sur ses auditeurs (plus que sur ses lecteurs). Ou encore la lecture très idéologique (et donc partielle et partiale) du roman de Slobodan Despot, Le Miel (Gallimard, 2014), réduit à sa plus pauvre expression politique. Ou encore les attaques très convenues contre Joël Dicker, dont le livre est ramené à « une bonne imitation de roman américain, aux ficelles grosses comme des cordages et aux dialogues consternants ».  Il y a toujours quelque danger à critiquer le succès populaire de certains livres : si tout cela est si facile, pourquoi Meizoz n’a-t-il jamais écrit de best-seller ?

images-1.jpegBref, le plus intéressant, dans ce recueil de colères souvent datées, ce sont les textes plus personnels où l’auteur revisite son enfance « de peu de livres », par exemple,  quand il nageait « dans l’étang artificiel creusé pour le lit de l’autoroute » et dans lequel, la nuit, « les filles plongeaient nues sous une lune ambiguë. » Et les sept ans passés au Collège de Saint-Maurice où Meizoz, fils de mécanicien, côtoie les enfants des bonnes familles vaudoises et genevoises ! Et cette très belle évocation de Rome, promenade dans le passé, mais aussi dans les rues oordinaires du présent avec leurs cafés, « la vieille femme obèse qui mendie aux grilles du Pincio », une ville où « ça siffle ou ça chante malgré tout »…

L’auteur est plus à l’aise dans l’évocation d’un passé riche de souvenirs et de sensations — comme sait si bien le faire Annie Ernaux — que dans l’analyse toujours un peu manichéenne, pour ne pas dire caricaturale,  des phénomènes culturels (comme le pratiquait  le sociologue Pierre Bourdieu).

Un livre à lire, donc, pour attiser les colères et nourrir nos indignations !

* Jérôme Meizoz, Saintes colères, éditions d’autre part, 2014.

11/01/2013

So long, Claude !

DownloadedFile.jpegQu'est-ce qui fait la richesse d'un pays ? Ses banquiers ? Ils travaillent dans l'ombre et, de plus en plus souvent, ont avantage à y rester. Ses hommes politiques ? Ils occupent le devant de la scène, pérorent, promettent, lambinent, se taisent, avancent d'un pas, puis reculent de trois. On les a déjà oubliés bien avant qu'ils quittent la scène (et la Suisse, à cet égard, n'a que des seconds couteaux). Le bon gros géant orange ? Swisscom ? Les pharmas bâloises ? Lindt ou Cailler (vous êtes plutôt Lindor ou Frigor ?)…

Non : la richesse d'un pays, surtout s'il est petit comme la Suisse, ce sont ses artistes. DownloadedFile-1.jpegLaissons de côté Rousseau, qui est né genevois et mort prussien ! Mais prononcez à Paris ou à Los Angeles le nom de Blaise Cendrars et vous verrez les yeux s'écarquiller ! Ah L'Or ! Quel chef-d'œuvre ! Et Moravagine ! Et la Prose du Transsibérien ! Parlez de Frisch ou de Dürrenmatt et tout le monde vous écoutera ! Et Le Corbusier ! Et Tinguely, bricoleur de génie ! Et Stefan Eicher, le manouche à l'accent rocailleux ! Et Albert Cohen, juif errant de Genève ! Et Ferdinand Hodler ! Et Louis Soutter ! Et Corinna Bille !

Et Claude Nobs ! L'enfant de Territet aura déplacé des montagnes, ici et ailleurs, sa vie durant, pour réaliser son œuvre : réunir à Montreux, dans le plus beau panorama du monde, les meilleurs musiciens de son époque. La musique, pour lui, n'avait pas de frontières. Il aimait le jazz, bien sûr, mais aussi le rock, le pop, la musique folklorique, les chanteurs italiens, les crooners américains, les talents « émergents » comme on dit, mais aussi les talents reconnus.

images-5.jpegLa dernière fois que je suis allé au Festival, c'était en 2006. Programme fastueux, comme toujours. Diana Krall, enceinte et rayonnante. Le renard à la voix éraillée, Randy Newman, seul au piano. Paolo Conte, malicieux et profond, comme toujours, disparaissant dans les coulisses entre deux chansons pour se tenir au courant de la finale de la Coupe du Monde de foot, où l'Italie jouait contre la France (victoire des Italiens aux pénalties). Claude Nobs surgissant à la fin du concert avec son harmonica magique…

Oui, la richesse d'un pays, ce sont les rêveurs obstinés, les passeurs de frontières, les briseurs de préjugés, les voyageurs de l'infini, les arpenteurs de nouveaux mondes, les passionnés fidèles et fous.

Claude Nobs était tout ça.

Merci pour tout, Claude, and so long !

09:50 Publié dans all that jazz, Hommage | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : claude nobs, jazz, montreux, musique, cendrars, krall, paolo conte | | |  Facebook

21/03/2012

New York, aller-retour.

420465_10150666724248346_741223345_9113852_842542776_n.jpgJe viens de passer une semaine à New York dans le cadre d’une délégation genevoise (à laquelle s’est joint, pour quelques jours, the former President of the Swiss Confederation, Pascal Couchepin) venue défendre, en Amérique, les « idées globales nées à Genève ». Sous ce titre ronflant, on range aussi bien les idées de Jean-Jacques Rousseau, dont on fête cette année le 300ème anniversaire de la naissance, que Henry Dunant ou Jean Piaget. Faisaient partie de cette délégation, outre votre serviteur, des personnalités aussi diverses que l’écrivain Michel Butor (sur la photo avec sa fille Agnès, son petit-fils Salomon et Olivier Delhoume), l’ancien patron de la TV Guillaume Chenevière (auteur d’un excellent livre sur Rousseau*), la journaliste Thérèse Obrecht, le blogueur Stéphane Koch ou encore le pianiste de jazz Marc Perrenoud.

Pendant une semaine, nous avons multiplié les rencontres et les débats (les Américains adorent débattre de tout), les concerts, les spectacles, en défendant, le mieux possible, ces « idées globales nées à Genève ».

Et qu’avons-nous constaté ? Que ces idées, nées au XVIIIè, XIXè ou XXè siècle, à Genève et ailleurs, sont toujours d’une actualité brûlante.

Un débat, particulièrement intéressant, était intitulé « Occupy Rousseau ». Il mettait en présence, en anglais, des lecteurs de Rousseau (au rang desquels Pascal Couchepin a fait très bonne figure), des sénateurs américains et des représentants du mouvement « Occupy Wall Street » (dont l’équivalent, en Europe, serait le mouvement des Indignés). Étonnant de voir à quel point les fusées lancées par Rousseau (sur la démocratie, le contrat social, l’inégalité) éclairent encore aujourd’hui notre monde. Chacun s’y réfère. Chacun en discute âprement. Ces idées sont vivantes, aux États-Unis comme partout dans le monde.

images.jpegUn autre débat, passionnant, a tourné autour de l’éducation. Les idées défendues par Rousseau dans son Émile (1762) sont-elles toujours d’actualité ? Et celles de Pestalozzi ? Et de Jean Piaget ? N’est-il pas dangereux, comme Jean-Jacques l’a prôné, de placer l’enfant (ou l’élève) au centre de l’école ? On constate, aujourd’hui, que les idées de Rousseau sont entrées dans les mœurs. En Europe comme en Amérique. Et qu’elles sont devenues, en matière d’instruction, la pensée dominante. Le Citoyen de Genève en serait le premier surpris !

Certes, nous vivons dans un petit pays qui a tendance à se replier sur lui-même. Un pays qui, depuis quelques années, a mal à son image. Pourtant, les idées nées dans ce pays sont universelles. Elles traversent les frontières et les époques : Rousseau, mais aussi Jung, Frisch, Le Corbusier, Cendrars et cent autres. C’est la vraie carte de visite de la Suisse. Non l’argent sale des banques. Ni les montres ou le chocolat. Ni même les coucous. Mais la richesse culturelle incroyable de ses quatre langues, de ses vingt-six cantons, de son histoire. Certains, à New York ou ailleurs, jugent même cette histoire exemplaire.

09:55 Publié dans chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : new york, suisse, culture, cendrars, rousseau | | |  Facebook