11/12/2017

L'enfant qui aimait grimper aux arbres (Bernadette Richard)

Unknown-1.jpegC'est à Joachim du Bellay que Bernadette Richard emprunte le titre de son dernier livre, Heureux qui comme*, un livre en forme de bilan, baigné tout à la fois de nostalgie et de jubilation, de regret du foyer natal (c'est le thème du poème de Du Bellay, 1558) et de retour à la nature.

C'est un homme, étrangement, qui tient la plume ici et nous entraîne dans ses souvenirs d'enfance : sa passion de la solitude, son plaisir à grimper dans les arbres à la fois pour se cacher et pour observer le monde. Il nous raconte aussi ses rêves de vol, son amour des oiseaux qu'il étudie quotidiennement (le Dr Freud interprète ce fantasme de vol comme un désir d'érection!). Cette enfance enchantée par la nature va peu à peu laisser la place à une vie de photographe pris dans une ronde frénétique de voyages, une vie grisante de découvertes et de rencontres (qui ressemble beaucoup à celle de Bernadette Richard, grande « écrivaine aux semelles de vent »).

Unknown.jpegCe voyage passe par des étapes obligées : Katmandou, Woodstock où le narrateur rencontre une fille du Bas (lui qui est du Haut!). Mariage, enfant, séparation. Nouveaux voyages pour oublier ses racines et découvrir le monde. À la passion des arbres et des oiseaux s'ajoute bien vite celle des lacs, que Bernadette Richard décrit avec infiniment de poésie. Le lac Atitlan, le lac Titicaca, puis le lac Baïkal, ses états d'âme, ses impatiences, « ses toquades et ses arpèges météorologues ». 

Mais Ulysse, on le sait, a la nostalgie de sa terre natale. Après tant de pérégrinations, de beautés entrevues aux quatre coins du monde, tant de fleuves et de cascades, de lacs et de déserts, il est bon de rentrer chez soi. Car le hostos — le foyer — est au cœur du voyage. C'est une petite fille, Orsanne, qui va ramener le narrateur à ses premières amours : les arbres, les lacs, les grottes, les oiseaux. Comme Du Bellay quitte sans douleur « le mont Palatin pour son petit Liré », le narrateur, ayant conquis la toison d'or du voyage, aime à revenir sur ses terres, « pour vivre entre ses parents le reste de son âge. »

Il y a, dans ce retour au bercail, un peu de nostalgie, mais aussi beaucoup de bonheur (« Le bonheur est une idée neuve en Europe », écrivait Saint-Just). Bonheur de redécouvrir les lieux enchantés de l'enfance, bonheur  aussi de marcher au bord de l'abîme, au Creux-du-Van, par exemple, dans ces contreforts du Jura qu'il aime tant. Le voyageur qui a roulé sa bosse n'est plus blasé : il redécouvre la joie des paysages, le plaisir des flâneries, la complicité d'Orsanne. Lui qui croyait posséder le savoir occulte de ses odyssées, il n'a que « des images intérieures qui se délitent au fil des mois » et « ses photos jaunissent dans des cartons ». Lui qui croyait que la beauté était ailleurs, exotique et insaisissable, il doit admettre que sa patrie lilliputienne la lui offre chaque jour, et qu'il n'a jamais su la voir.

« C'est peut-être ça, la sagesse : réaliser que l'ailleurs n'est nulle part et partout, même chez soi. »

C'est un chemin vers la sagesse, un chemin solitaire et vagabond, qu'emprunte Ulysse, toujours en quête de soi, et qui le mène, après avoir beaucoup erré, dans ce petit village dont il a vu, de loin, fumer les cheminées, près de cette pauvre maison « qui lui est une province, et beaucoup davantage. »

Un très beau livre, donc, riche, profond, original, peut-être le meilleur livre de Bernadette Richard qui a beaucoup donné à la littérature romande et est encore trop injustement méconnue.

* Bernadette Richard, Heureux qui comme, éditions d'autre part, 2017.

 

06/08/2013

Les livres de l'été (27) : Bernadette Richard

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Loin des sentiers battus, depuis près de trente ans, Bernadette Richard poursuit une œuvre exigeante et solitaire qui mélange le roman, la nouvelle, le théâtre et les préfaces consacrées aux peintres qu'elle aime (Minala, Luc Marelli, Francine Mury). Après ses Nouvelles égyptiennes (1999) et un roman initiatique fort bien construit, Et si l'ailleurs était nulle part, cette écrivaine nomade, « qui vit un peu en France, un peu en Suisse, le reste ailleurs », nous donne un beau roman sur l'amitié féminine et la quête éperdue de liberté, Femmes de sable*.

C'est un livre étrange et passionnant, qui se présente comme un triptyque, et dont chaque chapitre porte le nom d'une femme : Maha et Julie, Shagara, Samar. Mais davantage qu'une galerie de portraits (où Bernadette Richard excelle, d'ailleurs, par sa plume acérée), ce roman est l'histoire de plusieurs amitiés. Julie est photographe, Maha traductrice, Shagara potière et Samar écrit de la poésie. Toutes issues d'horizons disparates (sauf Julie, la Parisienne, dont on sait peu de choses), elles se sont battues contre les lois patriarcales de leur famille, ont quitté mari, père et parfois enfant pour aller jusqu'au bout de leur liberté.

C'est au Caire, ville depuis longtemps décrite et fantasmée par Bernadette Richard, que le roman se joue, entre les quartiers populaires de la mégapole, les charmes d'Alexandrie toute proche et la fascination (ancienne, profonde, absolue) du désert. Julie retrouve Maha, puis Shagara, puis enfin Samar qui vient — encore une fois — de prendre la fuite. Au fil des rencontres, Bernadette Richard dessine avec beaucoup de justesse la complicité qui lie les quatre étrangères, unies comme les doigts de la main dans leur révolte, leur désir d'absolu et leur totale franchise.

L'amitié est le lieu à la fois de la confidence et du combat (et la vie d'une femme égyptienne est un combat de chaque jour). Soudées par leur complicité, les quatre femmes trouvent ici la force d'assumer leur destin singulier. Car chacune est en rupture de ban, pourrait-on dire, fâchée avec les hommes, la société, l'ordre des choses, la tradition ou la morale bourgeoise. Même si leur destin est fragile (n'oublions pas qu'elles sont toutes des Femmes de sable), Bernadette Richard dessine le lieu d'une amitié rêvée qui permet de concilier (ou de réconcilier) le bonheur et la lutte, l'exigence personnelle et l'amour de l'autre, la douleur des séparations et la joie des retrouvailles. Un très beau texte.

 

* Femmes de sable par Bernadette Richard, L'Âge d'Homme, 2002.

 

04:06 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : bernadette richard, roman | | |  Facebook