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  • Les fantômes ont la vie dure, par Jean-François Duval

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    On dit, un peu partout, que les critiques littéraires sont en voie de disparition. C'est faux : il en existe encore d'excellents, même en Suisse, comme Jean-François Duval, ancien reporter au long cours (pour Construire, puis M-Magazine), auteur de plusieurs romans remarquables (dont Boston blues et L'Année où j'ai appris l'anglais) et grand spécialiste de la beat generation (ses livres sur Kerouac et Bukowski font autorité).

    Je reprends ici le beau texte qu'il vient de consacrer à mon Éloge des fantômes. Grâces lui soient rendues !

    J’ai beaucoup aimé le dernier livre de Jean-Michel Olivier, Éloge des fantômes*. Car ses fantômes sont aussi les miens : Jean-Michel Olivier et moi, sans que nous nous connaissions à cette époque-là, nous nous sommes en effet succédé à la fac de lettres de Genève (il a fréquenté les couloirs de « l’aile Jura » quelques années après moi), et forcément nous avons eu quelques professeurs en commun : Jean Starobinski, Roland Barthes, Roger Dragonetti, Jean Rousset… A l’âge de vingt ans, nous avons un peu « respiré le même air ». C’est pourquoi je me sens autorisé à le dire : JMO en rend le parfum à merveille. (On le pressentait d’ailleurs dans l’un de ses tout premiers romans, déjà remarquable, La Mémoire engloutie, paru au Mercure de France en 1990).

    thumbnail.jpegÉloge des fantômes va bien sûr au-delà d’une évocation des années à la Fac. En apparence, le livre contient une douzaine de « portraits », en réalité il dépasse et excède ce genre souvent composite. D’une part, il se lit « comme un roman » (dont le fil rouge restitue une réalité dédoublée, réelle et fantomatique), d’autre part ce récit est d’initiation. En somme, un vrai roman d’éducation, pour qui sait le lire comme il convient. À travers les portraits diffractés, amicaux et sensibles dressés par lui, Jean-Michel Olivier rend justice à ces désormais « fantômes » qui l’auront accompagné, tout au long de sa carrière littéraire.

    « Ma vie est d’hommage », disait Jack Kerouac. Éloge des fantômes de J.-M. Olivier répond à une même exigence. Unknown.jpegL’auteur n’y parle presque pas de lui, et pourtant ses très belles évocations en disent long sur ce qui, au fond, a fait l’essence de sa vie d’écrivain. On croise en chemin des figures qui ont nom Aragon, Jacques Derrida, Michel Butor, Roland Barthes, Jacques Chessex… Ou encore, moins connus du grand public même averti, les éditeurs Bernard de Fallois, Simone Gallimard, Vladimir Dimitrievic… Sans oublier des artistes amis comme Marc Jurt, René Feurer, ou l’aïeul de JMO : l’éminente figure du poète, romancier et intellectuel vaudois Juste Olivier.

    Ces « fantômes » sont donc pleins de vie. JMO les a connus dans leur réalité propre et singulière, et il peut en témoigner. Il a l’art de nous les restituer dans leur présence immédiate, avec chaleur et amitié, il nous les rend proches, familiers, et en même temps il dévoile pour nous des pans de leur personnalité que nous ne connaissions pas, surprenants et inattendus. Et c’est pourquoi Éloge de fantômes, à la façon justement des revenants, est d’ores et déjà un livre qui mérite de revenir et de « rester » dans le futur, comme un témoignage de ce que furent quelques personnes d’exception qui ont marqué l’histoire littéraire, dans la seconde moitié du XXe siècle.

    Je n’ai pas eu le bonheur de suivre les séminaires de Derrida, « un Richard Gere en plus méditerranéen » selon un propos rapporté par JMO, « qui marchait toujours à petits pas », ni de le connaître. images.jpegJe ne savais même pas qu’il avait enseigné à l’Université de Genève puisqu’il y est arrivé quand j’en étais déjà parti, mais je suis très heureux de le découvrir sous un jour inattendu, tout bonnement humain. Ainsi l’aperçoit-on tout à coup au volant, en train de doubler son ancien étudiant JMO sur un périphétique de Paris, lui faire signe de s’arrêter sur la bande d’urgence, puis l’embrasser tout en s’exclamant: « Qu’est-ce que vous faites ici ? ». Puis l’inviter à partager, encore souvent par la suite, les repas familiaux.

    On s’amuse lorsque ce même Derrida invite JMO à participer – c’est le « seul Suisse » – à l’un des fameux colloques de Cerisy-la-Salle… Où l’on apprend un rien médusé qu’après les passionnantes et épuisantes journées à débattre, tout le monde descend dans les caves (eh oui, scènes fantomatiques à souhait) pour des nuits quasi blanches et dansantes, au son de Blondie, des Boomtown Rats et des Pink Floyd, tandis que le whisky coule à flot !...

    C’est un livre d’apparitions.

    x1080.jpegApparaît Aragon, familier du restaurant Le Bœuf, rue Saint-Denis. Le directeur d’une revue lui a donné à lire un texte de JMO, et celui-ci a le bonheur de s’entendre dire : « C’est bien, écrivez simplement, mettez votre cœur sur la page ». Aragon n’est pas le seul à l’encourager : jeune homme, aspirant écrivain, JMO ose montrer ses premières tentatives littéraires à « Staro », à Barthes, à Derrida, et quels sont les échos, de leurs côtés aussi ? « Continuez, persévérez ! »

    Unknown-2.jpegApparaît le fabuleux, oui, le littéralement « fabuleux » Roger Dragonetti (tant l’art de la parole était constitutif du personnage), professeur de littérature médiévale à la Fac de Genève, ami de Lacan. Sans doute, de tous les professeurs qu’on puisse rencontrer dans sa vie – et là je puis moi aussi en témoigner – celui qui savait le mieux « tenir son auditoire » et le transporter, comme avec une machine à explorer le temps, aux côtés de Lancelot du Lac, de Perceval, de Renart et Ysengrin, c’est-à-dire l'introduire de manière fantastiquement « essentielle » à l’intérieur des textes eux-mêmes. Aucun séminaire ne débordait de tant d’étudiants, suspendus aux lèvres de Dragonetti, dont chaque mot prenait quasiment les qualités du sacré (JMO souligne les subtils « suspens » et « silences » que savait ménager le merveilleux professeur pour permettre aux chevaliers de la Table ronde (et, avec eux, au Moyen Age tout entier) de tracer leur chemin jusque dans l’âme de chacun. Et d’y prendre corps. (Fantômes encore).

    Apparaît « Maître » Jacques Chessex qui, en ami exquis, sait dans ses lettres l’art de différer toujours les rencontres entre amis justement :Unknown-3.jpeg « Viens quand tu veux, j’ai hâte de te revoir, mais pas cette semaine, ni ce mois-ci, car je suis occupé… » Eh oui, il y a l’œuvre à faire, elle passe avant tout. JMO et Chessex s’accordent sur ce point : écrire, n’est-ce pas avant tout « la joie de mettre un semblant d’ordre dans le chaos » ?

    Apparaît Simone Gallimard, qui s’impatiente d’attendre là-haut JMO pour une partie de tennis sans cesse remise.

    Apparaît Vladimir Dimitrijevic, le fondateur des éditions L’Age d’homme, à la fois passeur de livres et enthousiaste contrebandier, qui se rend chaque jour à l’église (JMO l’y accompagne quelquefois) avant de retourner hanter l’immense tanière de ses livres. La fin de sa vie aura été on ne peut plus fantômatique, tant son engagement pro-serbe, en Suisse romande, l’aura mis à l’écart de ses semblables.

    Unknown-4.jpegApparaît Michel Butor, l’homme « aux mille livres » (de sa plume, faut-il le préciser) qui avait précisément nommé « A L’Ecart » la maison où il vivait sur les hauteurs de Lucinges près Genève – tellement cette position lui paraissait finalement la plus commode pour se pencher, comme JMO et Jacques Chessex, sur l’œuvre gravé et peint du Neuchâtelois Marc Jurt, avec le plus grand intérêt.

    Ce que nous rappelle aussi «Eloge des fantômes», à la fois dans sa thématique et dans sa manière, c’est combien la littérature, et son approche, telle qu’on la pratiquait en tout cas à l’Université de Genève au sein de ce qu’on a appelé « l’école de Genève», oui, combien la critique littéraire allait au-delà de son appellation, puisqu’elle apprenait non seulement à lire les œuvres, mais aussi à « lire le monde ». C’est-à-dire à jeter sur toutes les réalités, quelles qu’elles soient, un regard CRITIQUE. (Et c’est en quoi la démarche de Roland Barthes, qui dans ces années-là mettait au point sa méthode «sémiologique», rejoignait bien celle de « l’école de Genève»). Tout cela a-t-il aujourd’hui disparu ? Je le crains.

    Éloge des fantômes nous remet donc en mémoire, et c’est encore l’une de ses nombreuses vertus, un temps « béni », une sorte de paradis perdu, quand l’homme était encore capable de « penser » sa propre situation sous des angles un peu nuancés (alors que tout ou presque aujourd’hui manque de nuances).

    On suit très volontiers JMO sur toutes ces pistes singulières. Ses fantômes ne le conduiront-ils pas jusqu’au prix Interallié, en 2011, pour son roman L’Amour nègre, coédité par L’Age d’homme et les éditions de Fallois (lesquelles, un an plus tard, lanceront Joël Dicker avec La Vérité sur l’affaire Henri Québert) ? Unknown-5.jpegÇa n’est pas rien d’être édité par Bernard de Fallois. Faut-il rappeler que c’est lui qui dans les années 50, grand spécialiste de Proust, découvrit et publia ces étonnants inédits de l’auteur de La Recherche que sont Jean Santeuil et Contre Sainte-Beuve ? Et auquel on doit finalement, en septembre dernier, la surprise de neuf nouvelles inédites réunies sous le titre Le Mystérieux correspondant, retrouvées dans les archives de De Fallois après le décès de celui-ci en 2018?

    C’est ainsi qu’Éloge des fantômes a aussi le mérite de partir à la recherche du temps perdu, et notamment de témoigner qu’entre la Suisse romande et Paris, contrairement aux idées reçues, bien des liens n’ont cessé de se tisser, y compris au fil des années 70, 80 et 90. On a longtemps prétendu que Paris ignorait et dédaignait la Suisse romande («qu’il était impossible pour un écrivain suisse romand de passer la frontière et d’être édité à Paris» – à moins d’être aussi habile que Jacques Chessex). Ça n’est pas vrai. Olivier a été l’un des premiers à faire mentir ce qui n’était qu’une idée reçue. Simplement, ces liens étaient plus subtils qu’il n’y paraissait. Unknown-6.jpegAprès tout, c’est Jean Starobinski et Jacques Derrida, milieu des années 80, qui lui conseillent de porter le manuscrit de La Mémoire engloutie au Mercure de France. Où, en effet, Simone Gallimard (mère de l’actuel directeur de la maison, Antoine Gallimard), le publie, après l’avoir lu avec ravissement (eh ! qu’on le réédite, ce roman !).

    Allez, on n’en dit pas plus ! A vous d’ouvrir le livre et de faire la rencontre de ces fantômes qu’on a tant aimés et qu’on aime encore.

    Jean-François Duval

    Jean-Michel Olivier, Éloge des fantômes, Ed. L’Age d’homme.

  • Éloge des fantômes : le grand jour !

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    Il sort cette semaine dans toutes les bonnes librairies. S'il n'y est pas, réclamez-le !

    Treize histoires de fantômes, d’amour et d’amitié, d’admiration et de stupeur.

    Treize portraits subjectifs, mais vrais, rigoureux, qui ressuscitent des êtres rencontrés et aimés, quelquefois malgré eux. Des peintres (Marc Jurt, René Feurer), des éditeurs (Simone Gallimard, Vladimir Dimitrijevic, Bernard de Fallois), des écrivains (Michel Butor, Nicolas Bréhal, Jacques Chessex, Aragon), un philosophe (Jacques Derrida), des gens célèbres ou inconnus (Roger Dragonetti, André Dalmas, Juste Olivier), disparus dans les couloirs du temps.

    Ne pourchassons pas les fantômes qui nous hantent, ne les trahissons pas et aimons-les : ce sont les seuls à savoir qui nous sommes. 

    * Jean-Michel Olivier, Éloge des fantômes, L'Âge d'Homme, 2019.

  • Fantaisie poétique (Arthur Billerey)

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    ArthurBillery.jpgÀ l'aube des mouches* : sous ce titre énigmatique, Arthur Billerey (né en 1991) nous propose un livre de poésie inscrit à la fois dans une tradition classique (plusieurs poèmes sont inspirés d'Aragon, de Guillaume Apollinaire et de Jean-Pierre Schlunegger) et dans une veine tout à fait personnelle. Cela donne un recueil un peu disparate, mais riche en promesses et en découvertes…

    Arthur Billerey, qui travaille aux éditions de l'Aire avec Michel Moret, dirige la collection Métaphores. qui a publié Vahé Godel et Pierre-Alain Tâche. Il baigne depuis toujours dans la poésie. Une poésie baroque et imaginative qui semble aux antipodes, heureusement, d'une certaine poésie minimaliste romande qui se complait dans la contemplation du rien ou la recherche désespérée de « la rose bleue » (Dürrenmatt). Jugez plutôt :

    ton sang des rues/ tessons de bouteilles perdues/ sous la chanson d'une fontaine /qui coule de source et qui me cloue/ auprès de laquelle j'ai une soif de loup/ c'est fou comme les villes martèlent/ ah moutons tondus des migraines

    Jouant avec les mots (penser/poncer/pincer/passer…), l'auteur laisse courir sa fantaisie, qui semble inépuisable. Unknown-1.jpegQuelquefois, par facilité, cela tombe un peu à plat. Le plus souvent, cette fantaisie nous entraîne sur des sentiers sauvages et passionnants. Il y a là une richesse et une vivacité qui nous ramènent aux sources de la poésie : le rythme, la musique, la chair des mots, dans une liberté absolue.

     la vie est comme je la fais/ levant les yeux pas à pas/ je cherche je chercherai/ même face au vent froid/ et déchaussé de chaleur/ à marcher à marcher/ à tout perdre de vue/ montagne unité perdue

    On marche, on respire, on longe des mers et des abîmes, on tombe, on se relève (« la chute est toujours devant soi ») : il y a une expérience de vie — riche et singulière — dans ce livre qui parle davantage de l'aube que des mouches ! Un livre dense et léger, qui accueille le monde et lui rend grâce, comme les romans de Corinne Desarzens (qui signe la préface), avec étonnement et générosité.

    * Arthur Billerey, À l'aube des mouches, éditions de l'Aire, 2019. 

  • Sur les traces de la femme invisible (Nathalie Piegay)

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    Unknown-2.jpegDans La femme invisible*, Nathalie Piegay, professeur de littérature française à UNIGE, réussit un pari impossible : rendre vivante et visible une femme restée dans l'ombre de son amant (Louis Andrieux, homme politique français, ami de Georges Clémenceau) et de son fils unique, Louis Aragon. On connaît l'imbroglio familial : le poète est élevé par sa mère Marguerite (qu'on fait passer pour sa grande sœur) et sa grand-mère (qu'on fait passer pour sa mère). Vous suivez ?

    À vingt ans, Aragon découvrira la vérité. Il restera attaché à sa mère toute sa vie et vouera une inimité tenace à ce père célèbre et brillant qui les a entretenus, mais aussi soigneusement tenus à distance de sa vie officielle. Nathalie Piegay dénoue parfaitement cet imbroglio —, qui a tout de même produit l'un des plus grands écrivains français du XXème siècle !

    Unknown-1.jpegLa vie de Louis Andrieux, le père donc, est connue et largement étudiée (voir ici). Mais on savait peu de choses sur Marguerite qui a élevé et aimé cet enfant naturel. Nathalie Piegay mène l'enquête. Elle se rend sur les lieux où Marguerite a vécu. Elle découvre que cette femme, jusqu'ici invisible, a exercé plusieurs métiers et qu'elle a écrit des romans, vendus comme suppléments à certains magazines féminins. Une abondance de romans, même.

    Quelle influence cette mère écrivaine (et traductrice) a-t-elle eue sur son fils ? Impossible à dire, bien sûr.

    Mais le feu de l'écriture passe par là…

    Au fil des pages, le mystère Marguerite se dévoile. Mais la part d'ombre reste intense, car les documents, textes, traces de cette vie discrète font défaut. Nathalie Piegay se livre elle-même beaucoup dans le portrait de cette femme « invisible », avec une ferveur teintée de féminisme. Ce qui rend le livre (est-ce un roman ? un récit ? un essai ?) à la fois attachant et passionnant à lire.

    La Femme invisible fait partie du dernier trio de prétendants au Prix Renaudot essai. Je lui souhaite bonne chance !

    * Nathalie Piegay, La Femme invisible, éditions du Rocher, 2018.

  • Ferrat immortel

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    Que serais-je sans toi ? Et nous, que serions-nous sans les chansons de Jean Ferrat ?

    

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