05/06/2016

Autour de L'Ami barbare (entretien avec Valérie Debieux)

e8a59d_28b2bf2020914c539fc0be790466d311.jpgValérie Debieux est chroniqueuse, traductrice (on lui doit la traduction du dernier roman de Jon Ferguson, Les Joyaux de Farley, Olivier Morattel éditeur) et écrivaine. Elle anime La Galerie littéraire, un site remarquable, consacré exclusivement à la littérature contemporaine. J'ai eu le plaisir de répondre à ses questions.

 

Valérie Debieux : Jean-Michel Olivier, en votre œuvre, tout comme en votre dernier ouvrage «L’ami barbare*» (Editions de Fallois/L’Âge d’Homme), vous semblez apprécier les romans polyphoniques, cela est-il dû à votre passion pour la musique ?  

Jean-Michel Olivier : Très probablement. La musique m’accompagne depuis toujours. Dans un roman, me semble-t-il, tout commence par un visage et une voix. C’est du moins ce qui m’apparaît en premier. Je vois le visage de quelqu’un et aussitôt j’entends sa voix. Ensuite, les visages et les voix se multiplient. Il faut organiser tout ça pour éviter la cacophonie ! Mais j’aime entremêler les voix (j’ai toujours été fasciné par la polyphonie des voix bulgares que j’écoutais, enfant, à la radio). images.jpegDans L’Ami barbare, c’est grâce à ces polyphonies qu’on peut atteindre, peut-être, la vérité de Roman Dragomir : chaque voix apporte un éclairage différent, un autre point de vue, une autre perspective. La vérité d’un être est insondable. Mais on peut éclairer ses ténèbres…

Valérie Debieux : Qu’est-ce qui vous a incité à écrire au sujet de la vie de Vladimir Dimitrijevic alias Roman Dragomir ?

Jean-Michel Olivier : Dimitri était un ami, fidèle, mais insaisissable. Nous avions beaucoup de divergences (politiques, surtout). Mais aussi des passions communes : le football, les femmes, la littérature. images-6.jpegPar la vie qu’il menait, vagabonde et aventureuse, sa mort était pour ainsi dire inscrite dans les astres. Chacun savait qu’il ne pourrait mener éternellement cette vie de romanichel (comme il disait lui-même). Pourtant, sa mort violente, en juin 2011, a plongé tout le monde dans la stupeur. Ensuite, il y a eu la cérémonie funéraire orthodoxe qui m’a beaucoup impressionné. Et l’émotion m’a poursuivi longtemps. C’est elle qui m’a poussé a écrire le roman. Exorciser cette émotion. Rendre justice à ce personnage complexe — tellement méprisé à la fin de sa vie. Mais aussi faire son procès, si j’ose dire. Car tous les personnages du livre s’avancent à la barre des témoins, représentée par le cercueil ouvert qui leur fait face, comme s’ils étaient au tribunal.

Valérie Debieux : Quel est le trait de la personnalité qui vous a le plus marqué en celle de Vladimir Dimitrijevic ?

Jean-Michel Olivier : C’était un homme écorché vif, un exilé perpétuel, souvent en proie à des émotions contradictoires. Sa pente naturelle l’inclinait vers les écrivains de droite. images-2.jpegPourtant, la plupart de ses proches (Haldas, Cherpillod, Claude Frochaux) étaient des gens de gauche ! Il avait besoin de cette dialectique pour avancer. Et d’ailleurs le catalogue de l’Âge d’Homme (4000 titres : ce qu’il nommait son œuvre) l’atteste. Il y a bien plus d’écrivains de gauche, ou en tout cas progressistes, que d’écrivains de droite. Un autre trait de caractère, c’est sa passion. Pour publier un livre, il écoutait d’abord son cœur, ses émotions de lecture. Il décidait très vite de publier tel ou tel auteur. Et son flair était incomparable. Aux premières pages d’un texte, il savait si on avait affaire à un écrivain véritable, ou à un simple « faiseur».  

Valérie Debieux : Le monde de l’enfance est très présent dans votre œuvre. L’adulte n’est-il, selon vous, que la résultante de l’impression des images perçues durant l’enfance ?

Jean-Michel Olivier : L’enfance est un vivier d’images et d’émotions vivaces dans lequel chacun est libre de puiser — et de se ressourcer — à sa guise. Il est inépuisable. La force de ces images et de ces émotions, c’est qu’elles sont premières. Rien ne les a précédées. Et elles servent de moule ou de matrice aux images et aux émotions à venir. C’est pourquoi elles sont si importantes.

Valérie Debieux : Enfant, que lisiez-vous ?

Jean-Michel Olivier : Avant la Bibliothèque verte et les aventures de Bob Morane (toujours persécuté par l’affreux Monsieur Ming !),images-3.jpeg j’ai de la peine à me rappeler mes lectures d’enfant. Cela a vraiment commencé dans l’adolescence. Des romans, bien sûr, des histoires policières, mais aussi beaucoup de BD. Je me souviens d’avoir passé la frontière chaque semaine en vélomoteur pour aller acheter le journal Pilote en France voisine (car il sortait deux jours plus tôt qu’en Suisse !). images-7.jpegEnsuite, il y a eu la poésie. Rimbaud, Verlaine, Lautréamont. Sans oublier les romans de Boris Vian, que j’adorais.

Valérie Debieux : Pour avoir pu imaginer les «parts manquantes» de la vie de votre grand-père, photographe d’origine italienne, dans votre magnifique ouvrage «L’enfant secret», comment qualifieriez-vous le lien qui vous unit à lui ?

Jean-Michel Olivier : Les liens familiaux sont toujours mystérieux, car ils ne sont pas choisis. Il n’est pas facile d’aimer les gens de sa famille ! Son père, sa mère, ses frères (ces sentiments mêlés et équivoques donnent lieu, d’ailleurs, à toute une littérature psychanalytique). Les relations avec les grands-parents sont plus faciles, plus apaisées. images-4.jpegMais la part d’ombre est bien sûr importante. J’ai peu connu mon grand-père, qui était photographe du Duce, à part quelques vacances passées ensemble en Italie. Il ne m’a jamais montré ses photos, par exemple, ni parlé de son époque « mussolinienne » (ce qui m’aurait passionné). Après, il faut imaginer tout ça. Briser les silences. Éclairer les zones d’ombre qui entourent chaque être humain. Mais le lien avec cet homme qui aura eu plusieurs vies (secrètes) était très fort. Et il ne s’est jamais défait.

Valérie Debieux : Vous avez de multiples passions, la littérature, le football, la peinture, la musique et l’art en général. Si, en référence à votre ouvrage «La Vie mécène», vous aviez à disposition une forte somme d’argent, quel genre de mécène seriez-vous ?

Jean-Michel Olivier : L’écrivain américain Paul Auster raconte que lorsqu’il est à court d’inspiration, il imagine un homme qui marche dans la rue et trouve une valise pleine de dollars ! Après, les idées viennent toutes seules… Mais moi je serais bien embêté ! J’essaierai d’aider les artistes en herbe, les jeunes écrivain(e)s, par exemple, à sortir du ghetto suisse-romand. Pour cela, il faut des moyens importants pour faire connaître leur travail au-delà des frontières, le grand problème (non résolu) étant la diffusion, ou plutôt le pouvoir exorbitant des diffuseurs. Mais vous me donnez des idées…

Valérie Debieux : Dans votre ouvrage, «Notre Dame du Fort-Barreau», vous rendez hommage à une personnalité genevoise peu ordinaire, Jeanne Stöckli-Besançon, fille du pasteur Théodore Besançon qui fit construire plusieurs immeubles à vocation sociale dans le quartier des Grottes à Genève. images-5.jpegJeanne, de nature modeste, discrète et effacée, a aidé tous les nécessiteux. Vous qui l’avez connue, quelle leçon de vie retenez-vous d’elle ?

Jean-Michel Olivier : Au fond, toutes les vies méritent d’être mises en lumière, même les plus secrètes, les plus silencieuses, les plus dédaignées. Ce qui reste d’un homme ou d’une femme, c’est une voix, un visage : une légende. J’essaie de raconter cette légende. Dans le cas de ma « petite Jeanne » — qui est morte il y a exactement 20 ans — ce ne fut pas facile, car tout, dans sa vie, visait à l’effacement. Elle ne parlait jamais d’elle, ni de ses parents, ni de son mari (à se demander s’il existait). Elle était tournée vers les autres, elle les accueillait, elle les écoutait. C’était sa vocation — héritée sans doute de son père pasteur. C’est une de ces « vies minuscules » dont parle si bien Pierre Michon. La leçon qu’elle m’a donnée est une leçon d’humilité, de générosité et aussi de liberté. Elle possédait près de 60 appartements au centre-ville de Genève, ce qui n’est pas rien, et elle vivait comme une pauvresse, sans se soucier du regard des autres, sans écouter les conseils de sagesse ou de prudence qu’on lui donnait ! En m’accueillant chez elle, elle m’a permis de me consacrer à l’écriture. Elle a joué un grand rôle dans ma vie. Mon livre est une modeste tentative de lui rendre justice.

Valérie Debieux : Tout comme l’éditeur Claude Frochaux, qui a été le bras droit de Vladimir Dimitrijevic, pensez-vous que les dernières lignes d’un roman préfigurent celles de l’œuvre à venir ?

Jean-Michel Olivier : Rien de plus juste, ni de plus mystérieux ! On termine un roman, on pense en avoir fini avec ses personnages, son histoire, ses décors, et le roman se poursuit en nous, à notre corps défendant, dirait-on. La dernière image du Voyage en hiver (1994) est un grand bateau qui s’approche de la rade de Genève. Et ce bateau (qui s’appelle L’Esprit de vengeance !) revient aux premières pages du livre suivant, Les Innocents (1996) ! Bien sûr de manière inconsciente ! L’écriture — sa source, son élan — est toujours souterraine. Il suffit d’écouter sa voix. Les mots remontent à la surface comme s’il y avait une mémoire engloutie quelque part. C’est un phénomène très étrange… 

Valérie Debieux : Avez-vous déjà pensé à écrire une pièce de théâtre relative à Voltaire ou à Jean-Jacques Rousseau ?

Jean-Michel Olivier : Oui, en fait j’ai écrit une nouvelle sur la dernière nuit de Jean-Jacques Rousseau (« Le Dernier mot »), nouvelle que j’ai adaptée au théâtre. Le texte a été lu sur plusieurs scènes, mais jamais encore monté.

Valérie Debieux : Vous avez reçu le «Prix Interallié» pour votre ouvrage «L’Amour nègre». Est-ce que ce Prix a changé quelque chose dans votre vie d’écrivain ?  

Jean-Michel Olivier : Un grand Prix parisien offre beaucoup de visibilité à un auteur et à son livre. Par exemple, en ce qui me concerne, on a pu trouver L’Amour nègre pendant toute une année sur les présentoirs des librairies, en Suisse comme en France ou en Belgique, entre Michel Houellebecq et Virginie Despentes ! amour.nègre.jpegC’est une chance unique pour le livre de trouver ses lecteurs. En outre, il y a eu près de 500 articles sur le livre (je me souviens encore d’un compte-rendu dans Le Courrier du Vietnam !) et des reportages sur toutes les chaînes de télévision. Bien sûr, avec cette soudaine renommée, la pression monte énormément. Mais j’avais déjà publié 20 livres avant L’Amour nègre et je savais que j’allais continuer à écrire.

Valérie Debieux : Depuis 2006, vous dirigez la collection «poche» auprès de la Maison d’édition de L’Âge d’Homme. Quels sont vos critères de sélection ?  

Jean-Michel Olivier : En fait, j’ai dirigé la collection Poche Suisse entre 2006 et 2012. Il s’agissait de mettre en valeur les trésors souvent peu ou mal connus de la littérature suisse. J’ai essayé aussi de publier des inédits et des œuvres de jeunes auteurs. Hélas, la nouvelle direction de l’Âge d’Homme a supprimé une grande partie des collections et mis sur la touche ceux qui les dirigeaient. C’est dommage. Le monde du livre traverse une crise sans précédent. Mais le livre de poche, à mon sens, va occuper une place déterminante dans la nouvelle économie du livre.

Valérie Debieux : On peut dire que vous n’aimez pas les «zones de confort» en matière d’écriture. Existe-t-il encore des thèmes que vous souhaiteriez aborder dans vos futurs écrits ?  

Jean-Michel Olivier : Comme j’aime faire ce qui ne se fait pas, j’aime écrire ce que l’on n’écrit pas. C’est une manière de débusquer les faux-semblants et de chasser les illusions. Et notre époque — qui est celle de la communication de masse et des nouvelles technologies — est particulièrement propice aux illusions. Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot, mais il faut bien admettre que la part d’ombre qui entoure les hommes augmente en exacte proportion des flots de lumière qu’on projette sur eux ! Et puis j’aime bien faire tomber des statues de leur socle (c’est mon côté iconoclaste !) et remettre les choses en perspective. Quant aux thèmes à traiter, ils sont légion : politique, religion, dictature économique, mondialisation, lubies alimentaires… J’aime l’idée qu’un livre nous ouvre les yeux sur la réalité, qu’il dénonce un mensonge ou une imposture.

Valérie Debieux : Je vous laisse le mot de la fin…

Jean-Michel Olivier : Le livre le plus important est toujours le prochain. Le mien parlera des femmes et du petit monde littéraire d’aujourd’hui. Il contera l’histoire d’un écrivain qui vit seul avec son chat, au bord du lac Léman, mais est environné — voire harcelé ! — par des femmes qui lui veulent toutes du bien ! Ce sera un roman plus léger que le précédent. Quand on demandait à Voltaire de parler de son travail, il disait simplement ceci : « Je fais la satire du genre humain. » En toute modestie, je prends cette formule à mon compte. 

Entretien mené par Valérie DEBIEUX

* Jean-Michel Olivier, L'Ami barbare, de Fallois-l'Âge d'Homme, 2014.

03/08/2013

Les livres de l'été (24) : L'Amour nègre

amour negre.jpgUne belle couverture vaut mieux qu'un long discours : après le succès de l'édition originale (4 rééditions et près de 60'000 exemplaires vendus), voici L'Amour nègre (Prix Interallié 2010) publié en Livre de Poche.

Ceux qui ont lu le livre verront pour la première fois le visage d'Adam. Les autres (il paraît que certains ne l'ont pas lu!) découvriront, avec plaisir j'espère, ses aventures mondialisées sur les cinq continents…

Qui a dit que la littérature (suisse d'expression française) n'intéressait personne ?

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29/10/2012

Dernières nouvelles d'Hollywood

images.jpegCe matin, je suis allé courir au bord de l’océan, de Santa Monica à Venice, Californie, un peu moins de dix kilomètres. Il faisait beau. L’air était pur. Ici, le ciel ne connaît pas l’orage. Des SDF, emmitouflés dans leur sac de couchage, dormaient sur le sable rincé par les marées. Des surfeurs jouaient à taquiner les vagues. Non loin d’ici, à Santa Barbara, l’un d’eux s’est fait croquer par un requin. Aujourd’hui, je ne me baignerai pas.

Invité par deux grandes universités (UCLA et Long Beach), j’ai parlé de mes livres (un peu), de littérature romande (beaucoup) et de Jean-Jacques Rousseau (passionnément). J’ai évoqué, également, les particularités de ce petit pays, la Suisse, qui est au centre de l’Europe, mais n’en fait pas partie. Et j’ai fêté, avec beaucoup d’émotion, la traduction américaine de deux de mes romans.

images-4.jpegIl faut venir ici, dans ce jardin d’Eden, pour rencontrer des étudiants passionnés de lecture, des découvreurs et des passeurs qui cherchent tous les jours à faire partager leur enthousiasme pour les littératures francophones. À UCLA, j’ai fait la connaissance de Jean-Claude Carron (à gauche), valaisan d’origine, genevois par ses études et professeur émérite de littérature française à Los Angeles. images-3.jpegEt j’ai retrouvé mon ami Alain Mabanckou, poète et romancier franco-congolais, qui enseigne également dans la Cité des Anges. Il faut venir ici, à l’autre bout du monde, pour évoquer les noms de nos Pères : Ramuz, Cendrars, Haldas, Bouvier — et tant d’autres. Et que ces noms suscitent une attente, une émotion, un vrai désir de donner sens au monde. Un désir et une curiosité qui n’existent plus, hélas, dans nos universités en état de mort cérébrale.

 Et bien sûr, un peu plus haut, il y a les collines d’Hollywood. La Mecque du cinéma. On oublie bien souvent que le cinéma est un hommage à la littérature. Les plus grands films sont tirés de romans à succès. Et parfois de romans inconnus, qui deviennent des succès au cinéma. Ainsi fonctionne la magie d’Hollywood. On prend un verre à la terrasse du Savoy et un type vient s’asseoir à la table voisine. Mal rasé et mal habillé. Je connais son visage. Le Terminal. Forrest Gump. Une jolie blonde vient le rejoindre. Il ne faut pas déranger Tom Hanks. images-2.jpegUne limousine s’arrête un peu plus loin. Un couple d’acteurs  s’engueulent sur le trottoir. Ils ont plein de soucis avec leurs enfants, la plupart adoptés. Le dernier vient de se faire exclure de l’école française de Los Angeles parce qu’il jouait avec des allumettes. Je ne les ai jamais rencontrés, mais je les connais bien.

Ici, encore plus qu’ailleurs, la vie est un roman. Je retrouve les visages et les voix que j’ai inventés dans mes livres. Ils sont vrais puisque je les inventés. La route toute en lacets de Mulholland Drive. Le soleil qui rend fou. Le vieux type à petites lunettes noires qui me tend le contrat. L’Amour nègre sera tourné l’année prochaine. Ou dans deux ans. Casting de rêve. Otis Redding murmure sa vieille rengaine, Sitting on the Dock of the Bay. Je regarde le soleil se coucher sur les collines bleues.

Je signe toute la paperasse sans la lire.

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15/07/2012

Ce fou de Dimitri

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Le 28 juin 2011, Vladimir Dimitrijevic — alias Dimitri — trouvait la mort sur une route de campagne entre Lausanne et Paris. Pendant vingt ans, tous les samedis, j’ai eu la chance de retrouver cet homme d’exception au Rameau d’Or, sa librairie genevoise. Sa vraie patrie était les livres. Et c’est là, au milieu des cartons et des piles de nouvelles parutions, qu’il était véritablement chez lui. Toujours il avait un nouvel ouvrage à me montrer. Un auteur inconnu à me faire découvrir. Un coup de cœur. Car c’est par la passion, toujours intacte, un flair unique pour déceler un talent proprement original, que cet homme au caractère bien trempé, qui fonda en 1966 les éditions L’Âge d’Homme, parvenait à faire partager ses goûts et son enthousiasme.

Concernant Dimitri, ce mot sonne juste, qui désignait, en grec ancien, l’inspiration, voire la possession par le souffle divin. Plus tard, avec Pascal, Spinoza et Nietzsche, l’enthousiasme sera lié à l’expérience mystique, à la joie extatique, à une forme de dévotion jalouse à un idéal ou une cause, qui se traduit par la joie et l’excitation. Mais aussi, dans un sens plus sombre, l’enthousiasme implique un esprit partisan, aveugle aux difficultés et sourd aux arguments adverses.

Pour moi, Dimitri restera cet esprit enthousiaste, au double sens du terme : un passeur d’exception, habité par une force mystique quelquefois effrayante de certitude, et un homme en proie aux démons partisans, capable de tout sacrifier aux idées qui l’animent.

Certains jours, je l’ai vu guilleret, une pile de livres sous le bras, impatient de me recommander tel classique de la littérature russe ou slave. Il m’en parlait pendant des heures avec une telle adoration que j’avais hâte de rentrer au plus vite chez moi pour dévorer le livre si brillamment recommandé.

D’autres jours, d’humeur plus ténébreuse, je le trouvais en proie aux mille soucis d’une maison d’édition. Taciturne. Ombrageux. D’une ironie mordante sur ses collègues, et même les écrivains qu’il publiait. Alors, peu de gens trouvaient grâce à ses yeux. Telle poétesse locale, adepte du minimalisme, se contentait de faire du goutte-à-goutte. Tel autre, écrivain réputé, avait perdu tout talent dès lors qu’il avait quitté le giron de L’Âge d’Homme ! Philippe Jaccottet était « un poète pour dames patronnesses » ! Jacques Chessex, un « faiseur à succès » ! Maurice Chappaz, un « grippe-sou bucolique » !

C’était la même passion — tantôt ardeur joyeuse, exaltation communicative, admiration sans borne — mais à l’envers.

amour negre.jpgDernière image de Dimitri : quand, un certain jour de novembre 2010, l’œil rivé à l’écran de l’ordinateur, il a appris, à Lausanne, que je venais de recevoir à Paris le Prix Interallié pour L’Amour nègre * (une première pour un écrivain suisse), il m’a aussitôt appelé pour me dire sa joie. Mais le mot est trop faible. Je l’entendais rire et chanter au bout du fil. Et Marko Despot, son fidèle bras droit, qui se trouvait à ses côtés dans les bureaux de la tour Métropole, m’a assuré que ce jour-là Dimitri dansait.

* Jean-Michel Olivier, L’Amour nègre, Le Livre de Poche.

 

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22/11/2011

Rendez-vous jeudi 24 novembre à la Société de Lecture

images.jpgLa Société de Lecture accueille tout au long de l'année des écrivains, philosophes, historiens, journalistes, metteurs en scène, historiens de l'art et hommes politiques pour parler de leurs oeuvres, d'un sujet d'actualité ou d'une thématique. Ces rencontres ont lieu à midi ou le soir et sont précédées d'un buffet ou d'un cocktail. Toutes nos conférences sont enregistrées et sont à disposition de nos membres. L'ensemble des conférences sont organisées grâce au très généreux soutien de Mirabaud & Cie, banquiers privés ainsi que du Mandarin Oriental Genève.

jeudi 24 novembre 2011
12h00 / buffet
12h30 / déjeuner-débat
Lieu : Société de Lecture

Du récit autobiographique à la création romanesque
Entretien mené par Pascal Schouwey, journaliste indépendant

Quelle est la frontière entre le récit autobiographique et la création romanesque ? Alors que L'Enfant secret raconte l'histoire (réelle) des grands-parents suisses et italiens de l’auteur, L'Amour nègre narre les mésaventures (imaginaires) d'un jeune Africain qui part à la découverte du monde global d'aujourd'hui, assoiffé de musiques et de marques. Quels sont les points communs entre ces histoires ?

Le nombre de places étant limité, les demandes d'inscription sont traitées par ordre d'arrivée. Nous vous rappelons toutefois que toutes nos conférences sont enregistrées sur CD et disponibles, pour les membres, auprès de notre secrétariat.

Midi : 12h: buffet, 12h30 - 14h : conférence
Soir : 19h: cocktail, 19h30 - 21h : conférence
Participation aux frais * : membres fr. 25.-, non-membres fr. 40.- et étudiants fr. 10.-.

 

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06/07/2011

Interview inédite de Vladimir Dimitrijevic

images-2.jpegIl vaut la peine de revenir sur le parcours atypique d’un homme — éditeur avant tout — qui poursuit, contre vents et marées, sa vocation de passeur. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Le monde a vu la chute du mur de Berlin, puis de la maison communiste toute entière, et le démembrement de la Yougoslavie. Pris à son tour dans la tourmente, l’Âge d’Homme a choisi son camp. Mais pouvait-il en être autrement ? Claude Frochaux se souvient : « Les journalistes nous harcelaient pour obtenir nos brochures : c’est bien la preuve qu’elles étaient utiles. S’exprimer, dire les choses, est franchement plus démocratique que se censurer soi-même ou censurer les autres. »

— Aujourd’hui, quel bilan l’éditeur tire-t-il de ces vingt dernières années ?

Vladimir Dimitrijevic : Les vingt ans de l’Âge d’Homme, en 1986, c’était  déjà 2000 titres. Impossible, par conséquent, de résumer en quelques mots cette période particulièrement féconde. Ce que je peux dire, c’est que j’ai l’impression que la maison d’édition — sa vocation — n’a pas changé. Dans les domaine des grandes traductions, comme dans celui de la littérature en général, la devise est toujours la même : une ouverture sur le monde. Il est clair que l’époque où l’Âge d’homme publiait les livres des dissidents russes était une époque plus glorieuse, mais j’estime que l’époque actuelle n’est pas moins intéressante, au niveau littéraire tout au moins. »

— Si le monde a changé, depuis la chute du communisme jusqu’aux décombres de la guerre irakienne, qu'en est-il aujourd'hui du journalisme ?

—Le journalisme — et plus particulièrement, le journalisme littéraire — est devenu quelque chose où on essaie, chaque semaine, de découvrir le meilleur livre de ces 20 dernières années ! Ce qui provoque une inflation extraordinaire des jugements. Nous n’avons plus le temps ni l’envie de rentrer dans les nuances qui se trouvent dans un livre. Nous n’avons plus la générosité d’entrer dans les personnages incarnés. On a l’impression qu’une biographie sommaire vaut toutes les descriptions psychologiques. Pour moi, la littérature, c’est ce qui fait partie intimement de ma vie, dans n’importe quel domaine, et qui éclaire le monde dans lequel nous vivons. Il est impossible de savoir ce que pensaient les gens du Moyen Âge, qu’ils aient vécu en Irlande ou en Chine, en Europe ou en Afrique, sans la littérature. Tout le reste relève de la statistique ou de l’appréciation subjective. Avec la littérature, nous entrons dans le vif du sujet. J’admire un écrivain comme Simenon, parce qu’il nous donne tellement de façons d’appréhender le monde. Comme les grands écrivains russes, français, allemands du XIXe, il ne fait pas l’inventaire de la vie, mais il la restitue dans sa totalité.

 

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04/05/2011

Souvenirs du Salon (2)

IMG_0445.JPGLes Salons du Livre, croyez-moi, c'est la barbe. Bruxelles, Paris, Genève : le topo est toujours le même. A moitié dissimulés derrière une pile de livres, les auteurs font l'article, comme les dames dans les vitrines, mais avec sans doute moins de succès. Chacun essaie de vendre ses charmes. Sourires. Paroles amènes. Regards accrocheurs. Parfois, ça marche. Le plus souvent, on en est quitte pour un long soliloque, au terme duquel le chaland (et bien plus souvent la chalande) repose le livre qu'il tient dans les mains (le vôtre, donc) et s'en va avec une moue dédaigneuse. Pendant ce temps, votre voisin de table, qui, lui, a signé quelques livres, vous regarde du coin de l'oeil en ricanant...

Mais faut-il rencontrer, à tout prix, les écrivains dont on aime les livres ? À part quelques fétichistes (dont je suis) toujours avides d'exemplaires dédicacés, qui peut bien s'intéresser aux auteurs ? La lecture n'est-elle pas ce plaisir solitaire, parfois même clandestin, qui exige du lecteur à la fois le silence, le secret et la solitude ?

Heureusement, il y a les rencontres. C'est la seule et la meilleure raison de fréquenter les Salons du livre. Les rencontres obligées, qu'on appelle pompeusement « signatures » ou « dédicaces ». Et les rencontres imprévues. Comme, par exemple, celle de Stéphanie Pahud (photo 1), maître-assistante à l'UNIL et auteure/autrice d'un épatant Petit traité de désobéissance féministe* (voir un article du Temps, ici), qui signe, en toute quiétude, de sa plus belle plume, un exemplaire de son livre. Dans la seconde partie de son Petit traité, Stéphanie Pahud interroge une trentaine de personnalités romandes sur leur vision du féminisme. Réponses passionnantes, qui n'échappent pas à la doxa dominante (tout le monde ici, ou presque — même Michel Zendali ! —, est féministe!). Mais qui trace un portrait assez juste et nuancé de l'époque. Dans la première partie, Stéphanie Pahud analyse avec finesse et (im)pertinence les clichés qui entourent le féminisme aujourd'hui. Images à l'appui. Un livre à lire et à faire lire.

Autre rencontre, au Salon africain, celle de Gorgui Wade NDOYE, journaliste et animateur du site continentpremier.com. IMG_0447.JPGJe me réjouissais et appréhendais au peu les débats prévus autour de L'Amour nègre. Vous imaginez pourquoi. Mais quand on aime la provocation (et le titre du livre est provocateur), il faut assumer, n'est-ce pas ? J'attendais ce moment depuis longtemps : parler du roman avec les premiers intéressés, lecteurs du continent premier, précisément : les Africains. La rencontre — et les débats (plus de deux heures !) — ont été passionnants, drôles, émouvants. En un mot : très enrichissants. Les questions ont fusé. J'ai essayé d'y répondre le mieux possible. Les débats étaient animés par Gorgui Wade Ndoye, blogueur émérite de la TdG et de 24Heures (voici son blog), journaliste et animateur du site Continent Premier. Un grand moment de partage et de dialogue. Merci Gorgui !

* Stéphanie Pahud, Petit traité de désobéissance féministe, éditions Arttesia, 2011.

28/04/2011

L'Amour nègre au Salon du Livre

images-1.jpegPour celles et ceux qui auraient raté L'Amour nègre (y en a-t-il encore en Suisse romande ?), c'est la dernière occasion de faire la connaissance d'Adam et de débattre avec son auteur…

Au Salon du Livre de Genève, je serai sur le stand de la FNAC :
— vendredi 29 avril à 15h00 : débat sur « L’amour nègre » animé par Jean Musy
— samedi 30 avril à 14h00 : débat sur la « Controverse des prix littéraires » avec Jean-Daniel Belfond des Editions de l’Archipel et conduit par Jean Musy.
Je serai ensuite au Salon africain :
dimanche 1er mai, de 14h15 à 15h15, pour une table ronde intitulée "L'Afrique, cadre de roman idéal ?", aux côtés de l'écrivain togolais Sami Tchak, haïtien Louis-Philippe Dalembert, et franco-sénégalais Mamadou Mahoud N'Dongo. Le débat sera animé par la journaliste franco-camerounaise Elizabeth Tchoungui (France 5).
mardi 3 mai, de 13h à 14h : rencontre avec l'écrivain ivoirien Venance Konan, auteur de Chroniques afro-sarcastiques parues aux éditions FAVRE qui font actuellement un tabac.

Je me réjouis de vous rencontrer à cette ocassion !

27/03/2011

L'Amour nègre au Palais Mascotte!

affiche_v3_-_moyenne.jpgNe manquez pas cette nouvelle soirée autour de L'Amour nègre

mardi 29 mars à 21 heures

au ZAZOU-CLUB du mythique Palais Mascotte

43 rue de Berne - 1201 Genève. Réservations : 022 741 33 33

Mise en voix par l'auteur.

Aux consoles, platines et mix : Sarah Olivier.
Pour plus de renseignements
: http://les-soirees-de-la-rime.com/

13:10 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : amour nègre, palais mascotte, olivier, littérature suisse | | |  Facebook

28/02/2011

L'Amour nègre séduit Paris

lAmourNegre2.jpg« Ces dernières années, les écrivains de Suisse alémanique ont fait main basse sur les prix littéraires parisiens. En 2008, Charles Lewinsky obtenait le prix du Meilleur livre étranger tandis qu'Alain Claude Sulzer décrochait le Médicis étranger. L'an dernier, c'est Matthias Zschokke qui a été couronné par le Femina étranger. Mais point de Romand depuis belle lurette! Une génération a eu le temps de grandir depuis le Médicis de l'essai attribué à Georges Borgeaud en 1986. Sans parler du fameux Goncourt de Jacques Chessex qui remonte à 1973... Le prix Interallié qui vient de récompenser «L'amour nègre» de Jean-Michel Olivier est donc un événement.

De retour dans son appartement genevois, Jean-Michel Olivier a la tête encore bourdonnante de l'agitation parisienne. Dans sa cuisine, devant un café, il raconte sa journée de mardi: «Je suis arrivé à Paris le matin et je me suis rendu chez mon éditeur. Bernard de Fallois m'a reçu dans son bureau. C'est un personnage: ami de Malraux, exécuteur testamentaire de Marcel Pagnol, il a 84 ans et continue de tout diriger dans sa maison d'édition. Le téléphone a sonné. Fébrile, Bernard de Fallois a répondu et m'a tout de suite dit que c'était une bonne nouvelle...»

Un quart d'heure plus tard, l'écrivain et son éditeur sortent du métro et se pointent au restaurant Lasserre, non loin des Champs-Elysées, où le jury de l'Interallié se réunit depuis 1930. Journalistes et photographes sont là en nombre. Jean-Michel Olivier plonge dans ce bain de notoriété. Puis vient le rite de l'apéro et du repas avec les jurés: «Tout s'est passé de manière très naturelle, comme s'il y avait eu un grand ordonnateur de la cérémonie.» L'auteur de «L'amour nègre» est reconnaissant à l'éditeur Vladimir Dimitrijevic (le patron de L'Age d'homme où il a publié l'essentiel de son oeuvre) d'avoir cru en son roman: «Il a pressenti que c'était un gros morceau et qu'il fallait le coéditer avec de Fallois.»

Vaudois ou Genevois
Dans 24 Heures, on présente volontiers Jean-Michel Olivier comme un «écrivain vaudois» né à Nyon en 1952. Dans la Tribune de Genève, les critiques parlent plutôt d'un «auteur genevois» et, n'en déplaise aux voisins vaudois, ils ont quelques arguments de leur côté. C'est au bout du lac, en effet, que Jean-Michel Olivier a fréquenté l'Université où Jean Starobinski et Michel Butor donnaient leurs cours. Et c'est à Genève qu'il vit depuis lors.

1978 est pour lui une date clé. Cette année-là, Jean-Michel Olivier devient professeur au Collège de Saussure, au Grand Lancy, où il continue aujourd'hui d'enseigner le français et l'anglais. Et c'est en 1978, aussi, qu'il emménage dans un immeuble vétuste de la rue du Fort-Barreau, derrière la gare Cornavin. «J'ai commencé à écrire sérieusement quand je suis arrivé ici. Il y a dans cette maison un côté bohème qui lui donne un petit air de Chelsea Hotel...»

Un de ses voisins est un traducteur du psychanalyste Georg Groddeck. Une chanteuse d'opéra habite à un autre étage. Si l'on en croit certaines rumeurs, Lénine lui-même se serait arrêté à cette adresse où, un soir de 1917, il aurait déniché la perruque sous laquelle il s'est dissimulé à son retour en Russie. Dans un récit touchant de 2008, «Notre dame du Fort-Barreau» (L'Age d'homme), Jean-Michel Olivier raconte cet immeuble et sa propriétaire excentrique: «C'est bien à tort que l'on croit habiter certains lieux, alors que ce sont eux, souvent, qui vous habitent.»

Au clavier
Dans son bureau, les parois de livres montent jusqu'au plafond. On repère une guitare posée sur une armoire. Et un piano logé sous la mezzanine. Une ou deux heures par jour, Jean-Michel Olivier s'installe devant le clavier. Ses goûts le portent vers le jazz. Il écoute Bill Evans, Oscar Peterson, Brad Mehldau. «Dans le jazz, j'aime l'improvisation que je retrouve dans l'écriture. Là aussi, on a beau avoir une trame, il faut toujours sortir des sentiers battus et improviser.»

Cette oreille musicale fait la qualité de son style vif, rapide, bondissant comme les aventures d'Adam dans «L'amour nègre». Ce roman, qui tient de la fable philosophique comme on en écrivait au siècle des Lumières, montre un bon sauvage arraché à son Afrique natale pour être projeté dans l'univers de la jet-set et de son consumérisme haut de gamme. Un couple d'acteurs hollywoodiens a convaincu le père d'Adam de l'échanger contre un téléviseur à écran plasma. C'est le début d'une aventure féroce, drôle et futée qui va rebondir d'un continent à l'autre avant d'aboutir à Genève. Il y a dans ce roman la même fraîcheur juvénile qui frappe chez son auteur. Comme si la maison de la rue Fort-Barreau l'avait aussi protégé du ramollissement qui vient avec l'âge. »

Article de Michel Audétat, paru dans Le Matin Dimanche, le 20.11.2010.

Photo © Magali Girardin

 

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06/02/2011

Rendez-vous à la Mère Royaume le 7 février

images-1.jpegDu nouveau à la Compagnie des Mots !

Pour offrir un plus vaste espace aux passionnés de littérature romande, la Compagnie des Mots recevra désormais ses auteurs au restaurant de la Mère Royaume, 4 Place Simon-Goulart (parking à la gare Cornavin).

Prochain rendez-vous à ne pas manquer : lundi 7 février, de 18h à 20h, la Compagnie accueillera Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour son roman L’amour nègre.

Animation : Serge Bimpage
Avec la participation de Stéphanie Pahud, Maître assistante UNIL et de Pierre Cohannier, comédien.
Bar, possibilité de se restaurer après.
Renseignements : www.lacompagniedesmots.ch
ou 078 680 49 53

03/02/2011

Écrire d'ailleurs

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* Le plus souvent, une vie d’homme se résume à deux dates : la naissance et la mort. Aucune des deux pourtant ne vient de nous. Après neuf mois de vie marine, je dois quitter le ventre de ma mère. Ma première maison. Ma première prison. Je passe le seuil. Je vois le jour pour la première fois. Tous ces événements ne dépendent pas de moi. Ils me viennent des autres. C’est une chance. Mais pour s’ouvrir à l’autre, il faut un lieu à soi. La même chose arrive lorsqu’on pousse son dernier soupir. On franchit à nouveau une frontière. D’où, en principe, on ne revient pas. On disparaît ailleurs…

J’en étais là de mes cogitations métaphysiques, au matin du 16 novembre 2010 — ce 16 novembre qui demeurera pour moi une date aussi énigmatique que le 1er août ou le 11 septembre — quand le TGV Lyria qui devait m’emmener à Paris s’est arrêté en rase campagne entre Bourg-en Bresse et Mâcon. Autant dire au milieu de nulle part. J’y ai vu un signe du ciel : le Prix Interallié, ce n’était pas pour moi. À la prochaine halte, je sortirais du train pour prendre aussitôt celui du retour. Mais il n’y eut pas de prochaine halte. J’arrivai donc à Paris avec une heure de retard. À peine débarqué dans le bureau de mon éditeur, le téléphone a sonné. Puis Bernard de Fallois s’est tourné vers moi et m’a dit simplement : « Jean-Michel, vous l’avez ! » J’étais en nage. On s’est embrassé. Je n’ai pas compris tout de suite ce qui m’arrivait. J’ai su seulement qu’à cet instant précis je passais une nouvelle frontière. « Ne perdons pas de temps, m’a-t-il dit encore. Ils nous attendent. » Qui donc était ces « ils » ? Je n’en avais aucune idée.

Une journaliste africaine épatante, Sophie Éboué, a recueilli les impressions des membres du jury de l’Interallié quelques minutes avant que j’arrive. Philippe Tesson dit : « C’est excitant. On a beaucoup aimé le livre. Mais on ne connaît pas son auteur. » Un autre, l’élégant Jean Ferniot, rajoute : « On se réjouit de le rencontrer. On ne connaît pas son visage. On ne sait même pas s’il existe. » Un troisième dit encore : « On est heureux d’avoir récompensé un écrivain qui vient d’ailleurs. »

En quoi, il avait parfaitement raison. Venant de Suisse — je m’en suis rendu compte par la suite, lors des dizaines d’interviews que j’ai données pendant trois jours — je venais de nulle part. D’une sorte de no man’s land sympathique, certes, éloigné tout de même des cartes postales, mais parfaitement inconnu de nos voisins et amis français. J’avais franchi un seuil. J’avais traversé une frontière. Mais il y avait encore un mur. Les frontières permettent le va-et-vient. C’est une marque de modestie et de respect de l'autre : non, je ne suis pas partout chez moi. Mais un mur est difficile à traverser…

Il y a en Suisse romande deux familles d’écrivains : les nomades et les sédentaires.

Parmi les sédentaires, on peut classer Ramuz, bien sûr, même si Charles Ferdinand a passé quatorze ans à Paris, loin de son pays natal. Puis il est revenu en Suisse, la tête basse, pourrait-on dire, avec le sentiment d’avoir perdu la guerre. On peut classer Jacques Chessex, qui détestait les voyages, dans cette même catégorie. Il est ancré dans la terre vaudoise. Mais, pour lui, comme pour Ramuz, il faut être de quelque part pour toucher à l’universel.

images-2.jpegLes nomades, curieusement, sont en Suisse très nombreux. Il y a tout d’abord Cendrars, en vadrouille dès son plus jeune âge. Apprenti horloger à Saint-Petersbourg, puis sautant dans le transsibérien en marche pour sillonner le monde. Il n’a cessé de passer les frontières. Pour se faire reconnaître. Il s’est rêvé révolutionnaire et chercheur d’or, bourlingueur et grand reporter. Il y a ensuite Charles-Albert Cingria, un autre Suisse qui traverse les frontières. À vélo, cette fois. En sifflotant des chants grégoriens. Un écrivain érudit, qui sait mêler, comme aucun autre, la saveur et le savoir. Et qui a toujours la bougeotte. Enfin, bien sûr, il y a notre gloire cantonale : Nicolas Bouvier. « Un voyageur qui écrit — et non un écrivain qui voyage ». Pour lui non plus le monde n’avait pas de frontières. Ou plutôt, Nicolas s’en jouait, les contournait, les traversait en passager clandestin.

C’est fou comme les écrivains suisses ont envie de fuir leur pays ! Il vaudrait la peine de creuser un jour la question…

Abattre les murs, oui, mais conserver les frontières, donc.

Car les frontières sont des rives, disait le poète Jacques de Bourbon-Busset : « elles sont la chance du fleuve. En l’enserrant, elles l’empêchent de devenir marécage. »

Si ma mère, née à Trieste, puis émigrée à Turin, n’avait pas franchi la frontière suisse, un beau matin de 1947, pour venir travailler à Nyon, dans une clinique psychiatrique qui soigne aujourd’hui les stars de l’audiovisuel français, elle n’aurait pas connu mon père, et moi je n’aurai sans doute jamais reçu le Prix Interallié !

Si ma femme, qui a franchi une première fois la frontière pour aller s’installer au Canada, à l’âge de 18 ans, suivant les traces de Nicolas Bouvier, je ne l’aurais pas rencontrée en 1997, sous le regard bienveillant de mon ami Claude Frochaux. Et elle ne m’aurait pas suivi en Suisse, franchissant à nouveau la frontière.

Et mon ami Dimitri, s’il n’avait pas quitté la mère Serbie en 1954, clandestinement, s’il n’avait pas fait sauter tous les rideaux de fer en publiant Grossman et Zinoviev, s’il n’avait pas abattu tous les murs, s’il n’avait pas franchi tant de frontières, serait-il cet éditeur à la curiosité insatiable qui s’est fait le passeur de tant d’écrivains réduits au silence dans leur pays ?

Et si Adam, alias Moussa dans L’Amour nègre, n’était pas obligé de franchir tant de seuils, de passer tant de frontières, arraché à son Afrique natale, puis trimbalé en Amérique, puis sur une île du Pacifique, puis en Asie, aurait-il eu la chance de rencontrer Gladys, cette femme de banquier genevois, qui va le ramener en Suisse où il pourra connaître son destin et retrouver peut-être Ming, son âme sœur ?

Ce n’est pas un hasard si le héros de L’Amour nègre change plusieurs fois de nom, comme de passeport. Il s’appelle d’abord Moussa, c’est-à-dire Moïse. Mais il ne connaît pas encore sa mission. Ensuite, ses parents adoptifs l’appellent pompeusement Adam, parce que c’est le premier homme et le denier. Enfin, on lui fabrique un faux passeport rouge à croix blanche qui lui permet de passer toutes les frontières incognito. Son dernier nom est Aimé. Aimé Clerc. Aimé, pour rendre hommage au merveilleux Aimé Césaire, le grand poète de la négritude. Et Clerc pour saluer mon voisin du premier étage, Daniel Clerc, compositeur-typographe, qui a épousé une belle Zaïroise et engendré deux petits Clerc, noirs comme la nuit…

Dans la vie, comme en littérature, il faut franchir le pas. Il faut traverser les frontières. Il faut sortir de ses prisons.

C’est à ce prix, sans doute, qu’on a une chance de se faire reconnaître.

En habitant ici, dans cette ville que j'aime et à laquelle je rends hommage, mais en écrivant toujours d'ailleurs.

 

*Petit discours improvisé lors d'un dîner organisé en mon honneur par la Ville de Genève, à la Villa La Grange, le mercredi 2 février 2011.

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26/11/2010

Adam et la mondialisation

images.jpegDistingué la semaine dernière par les jurés du prix Interallié, L’Amour nègre, de l’écrivain-journaliste suisse Jean-Michel Olivier, est une pochade tournant au tragique. En passant par la case poétique. On s’y plonge d’abord avec amusement, délassement, tant ce roman semble de prime abord éloigné de l’esprit de sérieux qui rend si prétentieuse une bonne partie de la production contemporaine. Tout, dans cet univers déroutant, paraît tellement excessif, caricatural, genre BD, que l’on s’amuse sans arrière-pensée.

Un Africain qui donne son fils à des acteurs américains bourrés de bons sentiments en échange d’un écran plasma pour télévision, c’est un troc inimaginable. A-t-il seulement le courant sous sa case? Le couple glorieux, dont la vie s’étale sur les pages des journaux «people» du monde entier, va débaptiser l’enfant et l’appeler du beau prénom d’Adam. Adam…

On se doute alors que l’on va, peu à peu, cesser de rire. Que la vie richissime et oisive, qui se déroule dans une hacienda de la région de Los Angeles, monde artificiel de fêtes absurdes et luxueuses où tout le monde s’ennuie et se toise, va déboucher sur des aspects moins riants que le beau sourire d’Adam, à la peau noire et aux dents blanches. Le monde commence dans un sourire édénique et va mal tourner.

Le «père numéro 1», oublié dans sa lointaine Afrique, aura peut-être, dans son village de brousse, des nouvelles de son fils sur son écran plasma (si la télé marche…). Nul ne le saura jamais. Adam, né en Afrique, n’y retournera jamais. Le «père numéro 2», vedette de l’écran, et sa femme Dolores, tenaillée par le désir d’adopter tous les enfants de la terre, forment un couple apparemment idéal, en vérité déchiré, explosif. Et qui explosera.

Le jeune Adam sera ensuite confié à un «père numéro 3», star mondiale encore supérieure en célébrité au père deuxième du nom. Et le jeune Adam sera voué à passer quelque temps dans un de ces paradis superlatifs que constituent, si l’on en croit les magazines sur papier glacé, les «îles privées» de l’Océanie que peuvent s’offrir quelques vedettes de cinéma légèrement misanthropes.

Passons sur les détails. Tout cela ira de mal en pis. Cocotiers, plages (et filles…) de rêve, gourous fumeux, soleil éternel, il faudra tout quitter. Fuir, car la mort est venue, on ne sait même pas comment. Pour se retrouver en Asie dans un autre lieu de rêve (là où le tsunami de 2004 fit les ravages que l’on sait) dans une sorte de paradis artificiel où les filles sont jeunes (très jeunes…), les hommes blancs bedonnants et nettement plus âgés que leurs proies, les trafics de toutes sortes nombreux, les rencontres de cabarets ambiguës, etc.

Et toujours cette musique lancinante, ces airs moulinés sur la planète entière par les Anglo-Saxons de plusieurs générations. L’auteur ne néglige pas de donner la liste des titres de ces «tubes» qui n’eurent qu’un temps mais ont laissé dans l’oreille de l’humanité entière des souvenirs et des regrets.

Le jeune Adam n’a en tête que de retrouver la sœur de misère de son péché originel, une Eurasienne baptisée Ming. Il finira par se retrouver en Europe, en Suisse précisément. Du côté de la face cachée de la lisse ville de Genève. Côté trafics en tous genres, côté dealers, courses-poursuites avec les policiers, sexualité commerciale, assistanat d’un marchand de rêves qui soulage les misères des femmes de ces messieurs de la banque.

Adam, ainsi, on l’aura compris, se sera cherché partout sur la terre une identité : Afrique, Amérique, Océanie, Asie, Europe. Et il ne l’aura retrouvée nulle part à moins que le livre n’ait été amputé de cette fin heureuse que semble annoncer, dans les dernières lignes, une rencontre avec une certaine Eva…

Ce récit haletant, écrit d’une manière rapide, au style bref et efficace, coupe le souffle. Il y a une sorte de montée tragique que semblent annoncer les épisodes de sexualité sans tendresse, de plus en plus fréquents, de plus en plus précis, de plus en plus lassants, aussi. Adam se sera cherché dans les villas luxueuses d’Hollywood, sur les plages magnifiques de l’Océanie, dans les bouges de l’Asie louche, au plus près des lacs de la paisible Suisse.

Partout il aura rencontré les mêmes illusions, les mêmes marques des produits de luxe (vêtement, montres, chaussures), les mêmes variantes de l’alcool et des drogues. Nulle part il n’aura rencontré de vraie tendresse, ou du moins une tendresse durable. Adam, déraciné du jardin d’Eden qu’était son petit village d’Afrique, n’en exprime même pas de nostalgie. Il se meut dans un univers de pacotille, de couleurs excessives, de néon, de toc et de frime où, visiblement, tout le monde se cherche une identité.

Le monde fracassé dans lequel il tourne est celui de la mondialisation qui tresse autour de nous un filet d’artifices, d’étrangeté, de faux-semblants. La quête de soi y est rendue plus dure par une universalité de façade. Peut-on se passer de cette lecture? Oui, mais, dès lors qu’on y est entré, on file jusqu’au bout. Partageant avec Adam l’inquiétude du paradis perdu.

article de Bruno Frappat paru dans La Croix du 25.11.2010

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12/11/2010

Pas pomme, cet Adam !

images.jpegDernières nouvelles du front : un article très sympa, signé de l'écrivain François Cérésa, dans Le Service littéraire du mois de novembre.

« Ce n'est pas bien, M. Olivier. Il ne faut pas dire nègre. Il n'y a plus de têtes de nègre, plus d'art nègre, plus de négro-spirituals. Même si on s'en tamponne le boubou, L'Amour nègre est un excellent livre. Le Suisse Olivier, qui n'a rien d'un Sugus, raconte l'histoire d'Adam, né en Afrique, en quête d'une Ève bien roulée. Adopté par un couple d'Hollywood, puis par l'acteur Malone (qui pourrait être le frangin de Dorothy), Adam se débride le caleçon. Entre un gin et une capsule de café, le candide se dessale. Pas pomme, cet Adam a la fièvre du bambou. On rigole, et ça, croyez-moi, par les temps qui stagnent, c'est rare. Olivier est une huile. Il écrit serré, tam-tam, cursif. En gros, il se fout de l'univers de la mode, Ralph Lauren, Prada et Co, qui nous emboucane les occipitaux. Miam-miam, comme dit Adam. L'Amour nègre, c'est l'éden. »

 

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07/11/2010

Faute de mythes, qu'ils mangent des marques !

par Marc Fumaroli (de l’Académie française)

 

images-1.jpegLes Mythologies* de Barthes ont dépassé leur cinquantième anniversaire, (I957-2007).Ce recueil reste un livre-culte. A cette époque, critique à Combat, Barthes pratiquait encore en amateur les« sciences humaines » (marxisme, linguistique, sémiotique). Fécond en formules risquées (« Garbo, c’est l’Idée, Hepburn, l’Evénement »), il prenait pour objet d’analyse, au même titre que Racine ou Verne, une réclame (« Omo lave plus blanc »), un fait divers( Dominici), un homme politique (Poujade), un sport (catch, cyclisme), tous phénomènes artisanaux d’une IVe République pas encore entrée dans l’âge américain de la consommation. Incurable germanopratin, Barthes n’en prétendait pas moins dévoiler par quel système sémiologique caché, « La Bourgeoisie, Société Anonyme », aliénait sa clientèle passive, la petite bourgeoisie métropolitaine ou coloniale, pour mieux lui inculquer son idéologie « réifiée ».

Outre–Atlantique, on lut plus attentivement ces analyses qu’à Paris. De cette savante et brillante french theory de gauche, les essayistes du New Yorker firent le principe de la montée en grade de leur formidable pop culture commerciale en pop Art muséifié. leurs brands et leurs people se retrouvèrent bientôt, portraiturés par Warhol, en stars et en gods d’un Olympe publicitaire, élargi de Los Angeles à New York, de Greta Garbo à Estée Lauder, et de là au monde entier. Barthes entre temps avait eu le temps de faire machine arrière, et d’écrire Fragments d’un discours amoureux.

Mythologies auraient dû s’intituler proprement Mystifications. Mais cette interversion de notions-est la clef du livre et de son succès. Un mythe n’est jamais un mensonge, à plus forte raison un bluff publicitaire, mais un récit, lié à un rite religieux. C’est ce fait à double face, cultuel et non culturel, étranger, antérieur et supérieur au vrai et au faux, qui fonde une société, innerve ses arts, y rend possible éducation et transmission. La mystification triomphe quand elle se voit qualifier pompeusement de mythe, alors que sa plasticité (le polystyrène cher au Barthes des Mythologies !) n’en saurait tenir lieu. Une fois privée (ou délivrée) de son axe et de son en -deçà mythiques, la société se mystifiant et d’idolâtrant elle-même demande à la propagande, à la publicité, à la bourse, de lui prêter tous les renversements de valeur auxquelles elle ne peut plus croire, qu’elle ne supporte plus longtemps, dont elle veut changer sans cesse, mais dont la noria décevante lui est indispensable pour lui tenir lieu de raison d’être provisoire.

images.jpegLa fable du romancier genevois Jean-Michel Olivier, L’amour nègre**, décrit avec une feinte simplicité désarmante ce tournis mystificateur où s’emballe la Société Anonyme globale que Barthes n’avait fait qu’entrevoir. Qui pourrait mieux s’en acquitter qu’un Adam, Ingénu ou Huron fort bien fait, né au fond de l’Afrique, dans le berceau de toutes les familles humaines, émergentes ou décadentes? Soustrait à sa forêt, à son volcan et à sa tribu, Moussa-Adam a été échangé par son père contre une TV plasma dernier cri, et adopté, après et avant beaucoup d’autres enfants de pays affamés, par un couple d’acteurs hollywoodiens jeunes, célébrissimes et richissimes. Dans leur vaste ranch californien, ces parents adoptifs vivent suspendus à leurs psys Toutes les marques de luxe globales remplissent leurs armoires, leur cuisine, leur garage, leurs chaînes hi-fi, leurs écrans et commandent leur lifestyle. Leurs enfants adoptifs sont aussi privés de précepteurs qu’ils l’étaient dans leur bled d’origine.

Nature droite, Adam s’adapte sans peine à la vie sauvage dans ce confort oisif en compagnie d’adolescents de son âge. Il aime un peu trop faire crépiter le feu, mais il venge en héros, à coup de hache, une jolie sœur d’adoption menacée de viol, après quoi il l’engrosse très tendrement. Ses parents s’en débarrassent en le confiant à un collègue célibataire, dont le sourire sympathique est aussi mondialement connu que la moustache de Staline ou le double menton de Mao. Ce double de Clooney vit le plus souvent dans son archipel polynésien, en compagnie d’un gourou New Age. Adam est ravi par ce nouveau lifestyle écolo, mosaïque de poncifs hauts de gamme, très hospitaliers à première vue. Sans qu’il y soit pour rien, tout finit bientôt en château de cartes et en flammes.

Une fuite de bande dessinée, dans un puissant hors bord, le fait aboutir dans un paradis de grand luxe asiatique. Devenu imbattable en matière de marques globales (ce sont les grandes éducatrices de notre temps!), Adam se fait vite rhabiller, et surtout déshabiller, par une Suissesse, banquière virtuose du tourisme sexuel. Avant de le laisser tomber, elle le ramène, fière et grosse, à Genève. Là, ce Lazarillo de Tormès contemporain rencontre enfin, faute de père, le patron qui lui convient. Associé à ce sorcier avisé, il fait auprès des dames, déçues par leur psy, le seul métier qui n’a pas besoin d’être appris. Faute de mythe et de rite, ce service naturel et non mystifié semble fort en demande, dans fabuleux luxe culturel et virtuel où la Bourgeoisie globale entend échapper à la condition humaine et commune.

Adam est l’anti-Basquiat. Fils renié des mythes et des rites, il reste nature et joyeux dans le monde atrophié de la pub et des marques.

Plus déluré que Jean Michel Olivier, tu meurs.

© Le Point du 4.11.2010

* Roland Barthes, Mythologies, Le Seuil, collection Points.

** Jean-Michel Olivier, L'Amour nègre, de Fallois/l'Âge d'Homme, 2010.

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04/11/2010

Quelle nouvelle !

Allez, pour mes amis blogueurs, lecteurs et amateurs de littérature, et tous les autres, cette bonne nouvelle que je découvre, à mon retour d'Alger, dans mon journal préféré…
images.jpegLe jury de l’Interallié a annoncé jeudi sa dernière sélection en vue de ce prix qui sera décerné le 16 novembre. Parmi les quatre auteurs retenus figure l'auteur genevois Jean-Michel Olivier pour L'amour nègre.
L'attribution du Prix Interallié clôturera la saison des grandes distinctions littéraires d’automne.
Liste par ordre alphabétique des quatre auteurs retenus :
- Mohammed Aïssaoui pour L’affaire de l’esclave Furcy (Gallimard)
- Claude Arnaud pour Qu’as-tu fait de tes frères ? (Grasset)
- Simonetta Greggio pour Dolce Vita (Stock)
- Jean-Michel Olivier pour L’amour nègre (éditions de Fallois)

 

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05/10/2010

Confession d'un drogué

OlivierCouv.jpgOui, je l'avoue, pour L'Amour nègre*, je me suis shooté. Pas au vin rouge ou au whisky (bien que les deux coulent à flot dans le livre). Je suis un médiocre buveur. Sans doute un reste de mon éducation protestante. Nul n'est parfait. Plus sûrement une incapacité physique à ingurgiter des litres de bibine Je ne me suis pas défoncé non plus à la coke ou à l'héro. Ayant, depuis toujours, une sainte horreur (terreur) des poudres qu'on renifle ou qu'on s'injecte. Je n'ai aucun mérite : cela ne me tente tout simplement pas. Quant au canabis, que toutes mes voisines font pousser amoureusement sur le rebord de leur fenêtre, c'est à peine si j'y ai touché.

Non. Le vrai shoot, le grand shoot, c'est la musique. Victor Hugo interdisait qu'on mît ses vers en musique. En quoi, d'ailleurs, il a eu tort, si l'on pense aux sublimes poèmes que Brassens a mis en musique (Gastibelza, La Légende de la nonne). La musique, dans le livre, est partout. Il y a plus de cent titres cités, la plupart anglo-saxons (nous vivons à l'ére de la globalisation). Et chaque titre est essentiel. Soit comme bande-son d'une rencontre ou d'une scène entre plusieurs personnages. Soit comme bruit assourdissant qui empêche toute communication et tout dialogue. Soit comme incitation à la rêverie ou aux retours aux sources (The Dock of the Bay, Otis Redding, 1968). Soit comme moment de communication au-delà du langage.

Parmi tous ces titres, qui forment la bande musicale du livre, il y en a un que j'ai dû écouter environ dix mille fois. Qui m'a shooté et inspiré. Redonné courage quand le livre s'enlisait et littéralement boosté pour certaines scènes de dialogues. Ce morceau, c'est Delicado, de Waldir de Azevedo, un musicien de samba très connu dans les années 50. Il en existe plusieurs versions instrumentales sur You Tube (voir ici). Mais la version que je préfère, c'est indiscutablement celle, funky, irrésistible, de Ramiro Musotto et son orchestra Sudaka, avec, en invités, le génial pianiste africain Omar Sosa, et le non moins génial Mintcho Garrammone (qui joue de cette petite guitare appelée cavaquinho). C'est grâce à l'énergie joyeuse de ce morceau que je suis parvenu au bout de l'odyssée de L'Amour nègre. Alors silence ! Enjoy !

* Sortie en librairie samedi 9 octobre.

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28/09/2010

L'Amour nègre à Paris


Mercredi 29 septembre 2010 (18h-21h) à la librairie L’Âge d’Homme

(5 rue Férou – 75006 Paris)

nous fêterons la sortie du roman de Jean-Michel Olivier, L’Amour nègre (de Fallois/L’Âge d’Homme)

OlivierCouv.jpg
images-2.jpegÀ cette occasion, le comédien Carlo Brandt lira des extraits de L’Amour nègre.
Présentation du roman. Débat. Dédicaces.
Pour tout renseignement, consulter le blog : http://librairieagedhomme5rferouparis.blogspot.com/
Librairie L’Âge d’Homme
5 rue Férou - 75006 Paris
(entre la rue de Vaugirard et la place Saint-Sulpice)
M° St-Sulpice
01 55 42 79 79
courriel : lagedhomme@orange.fr

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17/06/2010

Vallée de la Mort

1013771711.2.jpgIci l'hiver ressemble au paradis. Il se décline en jaune. Brun délavé. Avec des couches d'un bleu cobalt intense. La lumière tombe à la verticale. Le vent souffle en bourrasques tièdes. La mer est oubliée. On roule dans le désert depuis deux heures. La Vallée de la Mort. Au début je croyais que c'est là que les Blancs enterraient leurs ancêtres. Chez nous on les enferme dans des grottes. Ou on les brûle. On conserve leur crâne dans le sel et le salpêtre. Mais Matt m'a expliqué que la Vallée n'est pas un cimetière. Il n'y a pas de nécropole ou de charnier.
Juste quelques tombes disséminées le long des routes. Au bord des lacs gelés.
« Ce sont des champs de sel, corrige Matt.
— On dirait de la glace.
— Non, Ad. C'est du sel. »
La voiture roule à vive allure. Il n'y a personne sur la toute poudreuse. Matt a mis la sono à fond. Donald Fagan. New Frontier. De temps à autre, il actionne les essuie-glaces. Pas pour la pluie. Car il ne pleut jamais dans le désert. Mais pour balayer le tumbleweed. Une sorte de végétation sèche que le vent fait tourner. Et qui disperse ses graines aux quatre vents.
« Comme la mauvaise herbe, dit Matt.
— Tout est de la mauvaise herbe, je dis.
— Ouais, dit Matt, étonné. On est tous de la mauvaise herbe.
— C'est le secret du monde. »
Midi.
C'est la fournaise. Les portes de l'enfer.
On roule au milieu des rochers sur une terre friable d'un brun décoloré. Pleine de rides. De craquelures.
« On va où, papa ?
— Nulle part, fiston. On roule.
— Mais on va toujours quelque part, j'insiste.
— On traverse la Vallée de la Mort. »
Matt aime frimer. Il joue au dur. Mais il connaît le chemin par cœur. On traverse Pomona. Bloomington. Fontana. On prend la route 15 jusqu'à Victorville. La même route qu'il emprunte quand il va jouer à Vegas. Au craps. Au pocker. Il tombe sur des filles à la dégaine incroyable. Cheveux bouclés et teints en rose. Débardeur en jersey à bretelles spaghetti. Pour montrer qu'elles n'ont pas de soutien-gorge. Minijupe en cuir vert fluo. Talons strassés d'au moins vingt centimètres. Il les invite à boire un verre. D'autres filles rappliquent au bar. Cheveux peroxydés. Yeux maquillés comme des hiboux. Top moulant Calvin Klein. Ici tout le monde le connaît. Surtout les femmes. Pas besoin de présentations. C'est tout de suite de Oh ! Des Ah ! Des Cool !
L'extase à portée de regard.
Il rit. Toujours un peu embarrassé.
« Le plus bizarre, Adam, c'est tous ces gens qui te connaissent. Et que toi tu ne connais pas.
— Pourquoi ?
— Ils savent tout de ta vie. Les petits drames et le bonheurs. Les angoisses. Les déceptions. Même les rêves…
— Les rêves ?
— Oui. Ils ont même pénétré dans tes rêves… Ils les habitent. Ils se les sont appropriés…
— Comment ça ?
— En lisant les journaux people…
— C'est terrible !
— Oui. D'autant que ces rêves, en général, ne sont pas les tiens. C'est de la pacotille…
— Pourquoi ?
— Une image fabriquée par les studios. »
Matt allume une cigarette. Une chanson de Yes passe à la radio. Owner Of a Lonely Heart. Il augmente le volume. Il ferme les yeux. Il bat le rythme sur le volant de la voiture. Il aspire une longue bouffée de cigarette.
« Le plus troublant, enchaîne Matt, c'est que tu n'es jamais toi-même…
— Tu veux dire que les filles…
— Ouais. Elles ne tombent pas amoureuses de toi. Mais d'un rôle. D'une image…
— Ça ne t'empêche pas de les sauter !
— Langage, Adam !
— Je veux dire d'entretenir avec elles des relations rapprochées.
— J'avais compris, fiston.
— Qu'est-ce qui t'embête alors ?
— Le problème, c'est qu'à la fin, tu ne t'y retrouves plus toi-même…
— Comment ça ?
— C'est le miroir aux alouettes. À force de jouer tous les rôles, on n'est plus rien. Plus personne. »
Il fait des volutes de fumée. De sa voix haut perchée Dewey Bunnell chante A Horse With No Name. Guitare acoustique. Basse. Bongos. Le paradis sur terre.
« C'est pour ça que tu viens dans le désert ?
— Bien vu, Adam. »
Il bâille. Des larmes noient ses yeux. Il prend une bouteille sous son siège. Il boit une rasade au goulot. Ce bon vieux Jack Daniels. Il récite quelque chose. Je ne comprends pas tout. La musique est trop forte. Ramiro Musotto et son Orchestra Sudaka. Avec Omar Sosa au piano. Delicado. On plane les deux au bord du vide.

C'est ainsi que je veux te garder,
loin au fond du miroir,
comme toi-même tu t'y es mise,
loin de tous.
Pourquoi viens-tu autrement ?
Pourquoi te renies-tu ?



La musique s'est arrêtée. Matt boit une gorgée de bourbon.
« Qu'est-ce que c'est ? je dis.
Les Élégies de Duino. Un poème de Rilke. Il a trouvé les mots pour dire ce que je ressens. »
Sa voix s'éteint. Il reste un moment sans parler. On est au cœur de la fournaise. Dehors il fait 50°. La clim tourne à plein régime. Pas un souffle de vent. Rien que le désert à perte de vue. La terre brune et durcie. Ridée comme une peau d'éléphant.
« C'est l'hiver, dit Matt d'une voix mystérieuse. La Vallée de la Mort. »
On roule encore un peu. Sheryl Crow chante Leaving Las Vegas. Matt arrête la voiture près d'une cabane abandonnée. Il sort. Il ouvre le coffre. Il prend la carabine enroulée dans un peau de chamois. Il me dit de venir avec lui. Le ciel est transparent. D'un bleu liquide. Comme les yeux de Matt. Je commence à avoir les jetons. Matt a mis sa casquette des Lakers. Il a des plaques rouges sur le visage. Il crie. Les doigts crispés sur la gâchette. Des trucs que je ne comprends pas. Il met la carabine en joue. Il la pointe sur moi. Mon cœur s'arrête. Non. J'ai envie de hurler. Ne me tue pas. Je ferai tout ce que tu veux. Je serai un bon fils. J'ai tellement peur que je mouille mon pantalon. Au dernier moment, Matt vise le ciel. Il tire. Il recharge son arme. Il vise les rochers. Nouvelle détonation. Avec l'écho les coups de feu font un boucan d'enfer. Matt vide son chargeur. J'ai les oreilles en marmelade.
Mon père frissonne. Il est pâle comme un mort. Je cours vers la voiture. Matt me rejoint sans un mot. Visage bouffi. Regard perdu dans le vide. Il s'assied au volant. Il boit une rasade de bourbon. Il tourne la clé. Moteur au ralenti. Il allume la radio. On roule un bon moment sur la route grise. À un carrefour Matt tourne à gauche. On rejoint la 395 jusqu'à Ridgecrest. Janis Joplin chante I Got Dem Ol' Kozmic Blues Again Mama.

09:35 Publié dans Work in progress | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : roman, adam, vallée de la mort, amour nègre | | |  Facebook

03/06/2010

Boutique d'amour

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C’est la nuit du bambou. Avec l’arrivée des touristes, la fièvre a gagné le village. Il y a du plaisir et des sous à glaner. Des ombres filent comme des panthères d’une case à l’autre. On entend des soupirs, des feulements, des cris de chauve-souris.

Vers minuit, quelqu’un frappe à la case voisine.

« Qui est là ? dit une voix d’homme.

C’est l’amour. »

On entend l’homme glousser, puis la porte de bois s’ouvre en grinçant.

« Je fais boutique du cul, dit une voix de jeune fille. Trou pipi. Trou caca. Trou miam-miam! »


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