26/10/2015

Un monstre très humain (Antoine Jaquier)

images-2.jpegLe vrai défi, pour un écrivain, n’est pas de réussir un bon premier livre, mais plutôt de poursuivre sa voie avec un second opus qui égale (voire dépasse) le premier. Rares sont les écrivains qui y arrivent, car il s’agit de confirmer en même temps que d’explorer de nouveaux territoires.

Après le succès de Ils sont tous morts* (Prix Édouard-Rod 2014), Antoine Jaquier nous donne Avec les chiens**, un roman noir qui explore les tréfonds de l’âme humaine en faisant le portrait d’un monstre, violeur et tueur d’enfants, poursuivi par une cohorte de justiciers vengeurs (les pères des enfants et l’une de ses victimes). images-4.jpegLe scénario, comme dans le premier livre de Jaquier, est sans faille. Le roman suit son cours, inexorable, dans un style sec et télégraphique. Avec son lot de contretemps, bien sûr, et de surprises. Car les choses, dans la vie, comme dans les livres, ne se passent pas toujours comme prévues.

images-3.jpegAu centre du roman, le monstre, donc. Alias Gilbert Streum. Qu’on va apprendre à connaître et qui se révélera, au fil des pages, beaucoup moins monstrueux que prévu. Plus humain, aussi. On sent que Jaquier tourne autour du monstre, à la fois fasciné et terrifié, comme on tourne autour d’un scorpion ou d’un crotale prêt à mordre. Il ne cherche pas à le comprendre. Mais plutôt à le photographier. Or, s’approcher du monstre, c’est risquer de tomber sous son charme, comme avec un serpent. Ce qui arrive aux deux vengeurs naïfs qui l’approchent et y perdent, peu à peu, la raison.

En même temps qu’il tourne autour du monstre, Jaquier nous révèle les dessous de l’affaire, qui ne sont pas très reluisants. Les femmes (les mères) y jouent un rôle central : elles furent elles aussi attirées par le monstre qui exhibait ses muscles dans les fitness. Comme dans tout roman noir, la lâcheté et le mensonge sont partagés par tous les personnages. De cette enquête sans concession, personne ne sort indemne. C’est à la fois la force et la faiblesse du livre, les personnages étant interchangeables et se rejoignant tous dans l’abjection. Too much is too much…

Un autre bémol, également, à propos du style télégraphique (qui fatigue assez vite le lecteur) et d’une écriture curieusement relâchée (un exemple parmi d’autres : « chacune de mes terminaisons nerveuses se précipite dans la même zone de mon corps »). On sentait dans le premier livre de Jaquier, Ils sont tous morts, une lente et longue décantation, qui donnait sa saveur (et sa force) au roman. Ici, tout est plus vif, trop rapide peut-être. Le livre paraît moins abouti que le premier, par défaut de jeunesse ou de maturation.

 

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, l’Âge d’Homme, 2013.

** Antoine Jaquier,  Avec les chiens, roman, l’Âge d’Homme, 2015.

12/10/2015

Des veuves désincarnées (Damien Murith)

images-2.jpegDe Damien Murith, j’avais lu Lune assassinée*, une fable très sombre inspirée d’Aline de Ramuz. Malgré les similitudes entre les deux livres, qui parasitait un peu la lecture, il y avait une voix, des images, un ton intéressant. On retrouve cette voix singulière dans Mille veuves**, le second roman de Murith.

Ici tout se passe au bord de la mer, dans un port de pêcheurs où les femmes attendent interminablement le retour de leurs hommes. Peu d’indications temporelles, aucune indication spatiale : le livre pourrait se dérouler n’importe où, à toutes les époques. images-3.jpegOn y trouve peu de personnages incarnés : il y a bien Mathilde et Gilles, le couple central, Germain, un ami du couple, et une sorcière inconnue (qui parle en italiques).  Mais, faute de chair et de présence, ils demeurent tous les quatre à l’état d’ébauches. C’est dommage. L’intrigue est mince, comme dans La Lune assassinée. Et l’auteur utilise très souvent des métaphores (« Et dans le ciel indifférent, des oiseaux blancs picorent la pulpe froissée du vent. ») et des comparaisons (« des oiseaux blancs qui piaillent comme des enfants qui se disputent. »)  qui alourdissent le texte, et freinent son élan. On aimerait plus de légèreté, plus de rythme également, dans un roman qui peine à entraîner le lecteur avec lui.

* Damien Murith,  La Lune assassinée, roman,  L’Âge d’Homme, 2013.

** Mille veuves, roman, L’Âge d’Homme, 2015.

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26/08/2014

À propos de L'Ami barbare, par Jean-Louis Kuffer

DownloadedFile.jpegD’un souffle épique et d’un humour rares, le nouveau roman de Jean-Michel Olivier évoque, dans un flamboyant mentir-vrai, la figure de Vladimir Dimitrijevic, grand éditeur serbe mort tragiquement en juin 2011.*

La légende est une trace de mémoire, orale ou écrite, qui a toujours permis à l’homme d’exorciser la mort et de célébrer ses dieux, ses saints ou ses héros.

VladimirDimitrjevic (1934-2011), Dimitri sous son surnom de légende vivante, ne fut ni un saint ni un héros ! Pourtant la vie du fondateur des éditions L’Âge d’Homme relève  du roman picaresque à la Cendrars que  Jean-Michel Olivier, son ami, en a tiré avec une verve sans pareille. Des ingrédients que lui a servis la vie, il a fait un plat de fiction pimenté à souhait.  Dimitri, qui ne tirait jamais le couteau nine  fréquentait les bordels à notre connaissance, se serait régalé  en se retrouvant dans la peau d’un fou de foot et de femmes qui délivre un âne aux pattes prises dans la glace, casse la figure de ceux qui le rabaissent et fustige ceux qui « freinent à la montée » en terre littéraire plombée par le calvinisme. Dans la foulée, aux foutriquets médiatiques  qui prétendent que rien ne se passe dans nos lettres depuis la disparition de Chessex,  l’auteur de L’Amour nègre prouve le contraire en célébrant tout ce qui vit et vibre, par le livre, ici autant que partout !    

Brassant la vie à pleines pages, fourmillant de détails tragi-comiques, L’Ami barbare déploie un récit à plusieurs voix  autour d’un cercueil ouvert. En celui-ci repose Roman Dragomir, alias « le dragon », mort dans un terrible accident de la route mais parlant comme il a vécu, tour à tour chaleureux et véhément. Tendre au vu de sa fille gothique ou de ses fils de diverses mères. Vache envers telle dame patronnesse de la paroisse littéraire romande ou tel vieil ennemi juré au prénom de Bertil. Avec son soliloque alternent les dépositions de  sept témoins majeurs, qui évoqueront les grandes étapes de sa vie passionnée.

Voici donc Milan Dragomir, frère cadet (fictif) du défunt, brossant le tableau hyper-vivant d’une enfance en Macédoine puis à Belgrade, marqué par la passion du football et des livres, mais aussi par la guerre, le père emprisonné (d’abord par les nazis, ensuite par les communistes) et l’exil que son frère continue de lui reprocher comme une trahison. Dimitri était fils unique, mais l’invention des frères Dragomir est une belle idée romanesque, autant que la figure récurrente d’un âne à valeur de symbole balkanique et biblique à la fois.

La suite des récits alternés entremêle faits avérés et pures affabulations. Une libraire juive de Trieste, Johanna Holzmann, évoque le premier séjour de Roman à Trieste, en 1954, sous le signe d’une passion partagée. C’est un personnage rappelant d’autres romans de Jean-Michel Olivier, mais l’exilé en imper à la Simenon a bel et bien passé par le Jardin des muets. De même Dimitri fut-il, en vérité, footballeur à Granges, comme le raconte l’ouvrier d’horlogerie et gardien de but Georges Halter, surnommé Jo. Les Lausannois se rappellent le libraire yougoslave mythique de chez Payot, au début des années 60, et Christophe Morel, en lequel on identifie le fidèle Claude Frochaux, est le mieux placé pour ressusciter  ce haut-lieu de la bohème lausannoise que fut le bar à café Le Barbare aux escaliers du Marché. Quant à la fondation des éditions La Maison, dont Roman Dragomir fera le fer de lance des littérature slaves plus ou moins en dissidence, elle est narrée au galop verbal par le même Morel, compagnon de route athée et libertaire aussi fidèle à Roman qu’opposé à ses idées de croyant « réac » lançant du « vive leroi ! » sur les barricades de Mai 68… 

Avec Roman Dragomir, l’âme slave rayonnera de Lausanne à Paris et Moscou, et c’est une dame russe voilée qui poursuit, devant le cercueil, le récit des tribulations de l‘exilé bientôt confronté à l’implosion de son pays. Révolté par la propagande occidentale diabolisant sa patrie, Roman Dragomir défendra celle-ci avant de découvrir, sur le terrain, l’horreur de la réalité. Sur quoi l’écrivain Pierre Michel, double transparent de l’auteur, décrit l’opprobre subi par son ami en butte à la curée des « justes ».

Un magnifique épisode, évoqué par la dame russe, retrace la visite d’une inénarrable cathédrale de livres, dans une usine désaffectée, en France voisine où l’éditeur génial a stocké des milliers de livres. Mausolée symbolique, ce lieu dégage une sorte d’aura légendaire. Or ce dépôt pharaonique existe bel etbien ! Et c’est de la même aura que Jean-Michel Olivier nimbe le personnage du « dragon » Roman, que les amis de Dimitri se rappellent aussi bien.

À un moment donné, Christophe Morel avoue n’avoir parlé que des qualités de Roman Dragomir, alors qu’il faudrait plusieurs livres, selon lui, pour détailler ses défauts. Pour autant, L’Ami barbare n’a rien d’une apologiemyope : c’est un roman de passion et d’amitié, une stèle à la mémoire d’ungrand passeur dont les derniers mots ont valeur d’envoi : « La vie seule continue dans les livres. Priez pour le pauvre Roman ! »

 Jean-Michel Olivier. L’Ami barbare. Editions de Fallois/ L’Âge d’Homme, 292p. 

* Article paru dans L'Hebdo du 21 août 2014.

28/06/2013

Dimitri le passeur (1934-2011)

DSCN6409.JPGIl y a deux ans, le 28 juin 2011, Vladimir Dimitrijevic se tuait sur la route, près de Clamecy, dans une fourgonnette remplie de livres qu'il emportait à Lausanne, siège des éditions L'Âge d'Homme. Ce n'était pas seulement un grand éditeur suisse, mais l'un des plus importants éditeurs européens. À l'époque du silence et de la censure, on lui doit d'avoir découvert Zinoviev et Grossman, Haldas et Vuilleumier, le journal intime d'Amiel et les bourlinguages de Cingria, entre autres. C'est lui, également, qui a publié les Chroniques japonaises de Bouvier (dont aucun éditeur ne voulait). En quarante-cinq ans d'édition, son catalogue aura compté près de 4500 titres ! Il l'appelait d'ailleurs son « grand œuvre », toujours avide et impatient de l'enrichir par de nouvelles publications.

L'un de ses derniers grands plaisirs aura été le succès de L'Amour nègre, Prix Interallié 2010, fêté ici à la Villa La Grange, en février 2011, en présence de Pierre Maudet et de Manuel Tornare.

Dimitri est mort un 28 juin, anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, et jour de la fête nationale serbe. Hasard ou force du destin ? Sa vie aura été un livre plein de fureur et d'enthousiasme, d'emportements et de combats.

Une vie vécue sous le signe de la passion.

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08/11/2012

On continue !

par Serge Heughebaert

images.jpegC’était un soir d'hiver assez triste. Il y a presque deux ans. Dans sa librairie Le Rameau d'Or, Dimitri n'avait autour de lui que très peu d'écrivains dont j'étais et pratiquement aucun journaliste. On était loin, très loin de ces soirées d'autrefois où l’on était assis, fesse à fesse, pour présenter nos bouquins dans un espace qui manquait. Dans cette librairie, il faisait bon se faire voir alors, du monde de la plume et des médias. Unknown.jpegHaldas avait sa cour. Frochaux était en verve. On picolait gaiement autour d’assiettes de chips.
Moi, j’étais assis à côté du peintre Appia et n’en revenais pas. J’étais là pour Cat’s Bay, mon premier roman à l’Àge d’Homme.
Des années plus tard, presque plus personne. Quelques auteurs, certains fiers de leurs talent, d’autres désabusés, entretenaient une conversation pour conjurer l’absence de tous les autres.
images-1.jpegPas un seul journaliste. Tatoué ou non. Du moins, au moment où j’y étais.
J’étais arrivé assez tôt. Et reparti le dernier. Fâcheuse tendance à l’ennui, mais persévérant. Notamment dans les impasses. Dimitri étais assez seul, debout, à un bout de table. Moi pareil, à l’autre bout. Il est venu vers moi et m’a parlé de Chessex qu’il avait édité avant les autres. De son projet de sortir les œuvres complètes de Cingria après l'avoir fait connaître une première fois. Et il m'en cita d'autres que je ne connaissais pas ou très peu. Puis enfin de Simenon qu’il vénérait. J’adore Simenon. On évoqua son style, sa lucidité, son humanité. Sa mère aussi, qu’il était allé rencontrer à Liège. Les mères d’écrivains… J’avais pour ami Bazin…
Le temps avait passé, il ne restait presque plus personne, et nous en étions encore à la froideur des sentiments. Au manque de reconnaissance. Nous étions maintenant les derniers dans la boutique. Je devais rentrer à Bienne. Il m’a serré la main. Il avait l’œil embué, ce qui m’étonna. Je ne connaissais pas cette sensibilité à celui qui se voulait sans mollesse. Au moment de partir, il me dit ce qu’il a dit à tant d’autres : On continue !
Je n’oublierai jamais ce soir d’hiver, cette solitude, cet œil. On continue…
Et puis l’accident. Stupide comme tous les accidents, même s’ils comportent parfois une fatalité.
Et maintenant Jean-Michel, duquel il m’avait dit, avant son prix : vous verrez, il peut faire encore mieux s’il se lâche…
Enfin, demain, peut-être, Dicker au Goncourt après le prix de l’Académie.
On continue…

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24/09/2012

Rendez-vous au Rameau d'Or

jeudi 27 sept-1.jpgComment appelle-t-on la sortie d'un livre ? Vernissage ? Naissance ? Suspension de crémaillère ?

En tout cas, c'est une fête. Orgie de mots et de vins du terroir…

Elle aura lieu jeudi soir dès 18 heures à la librairie du Rameau d'Or (17 boulevard Georges-Favon, à Genève) et sera par l'excellente Anne-Catherine Clément, journaliste à radio-Cité, qui mettra à la question trois auteurs de l'Âge d'Homme : l'écrivain (et musicien) lausannois Antonio Albanese, pour Le Roman de Don Juan, Olivier Vanghent pour L'Entresort, et votre serviteur, pour Après l'Orgie, second volet de L'Amour nègre, paru en 2010.

L'entrée est libre, bien sûr, et les vins délicieux.

15/07/2012

Ce fou de Dimitri

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Le 28 juin 2011, Vladimir Dimitrijevic — alias Dimitri — trouvait la mort sur une route de campagne entre Lausanne et Paris. Pendant vingt ans, tous les samedis, j’ai eu la chance de retrouver cet homme d’exception au Rameau d’Or, sa librairie genevoise. Sa vraie patrie était les livres. Et c’est là, au milieu des cartons et des piles de nouvelles parutions, qu’il était véritablement chez lui. Toujours il avait un nouvel ouvrage à me montrer. Un auteur inconnu à me faire découvrir. Un coup de cœur. Car c’est par la passion, toujours intacte, un flair unique pour déceler un talent proprement original, que cet homme au caractère bien trempé, qui fonda en 1966 les éditions L’Âge d’Homme, parvenait à faire partager ses goûts et son enthousiasme.

Concernant Dimitri, ce mot sonne juste, qui désignait, en grec ancien, l’inspiration, voire la possession par le souffle divin. Plus tard, avec Pascal, Spinoza et Nietzsche, l’enthousiasme sera lié à l’expérience mystique, à la joie extatique, à une forme de dévotion jalouse à un idéal ou une cause, qui se traduit par la joie et l’excitation. Mais aussi, dans un sens plus sombre, l’enthousiasme implique un esprit partisan, aveugle aux difficultés et sourd aux arguments adverses.

Pour moi, Dimitri restera cet esprit enthousiaste, au double sens du terme : un passeur d’exception, habité par une force mystique quelquefois effrayante de certitude, et un homme en proie aux démons partisans, capable de tout sacrifier aux idées qui l’animent.

Certains jours, je l’ai vu guilleret, une pile de livres sous le bras, impatient de me recommander tel classique de la littérature russe ou slave. Il m’en parlait pendant des heures avec une telle adoration que j’avais hâte de rentrer au plus vite chez moi pour dévorer le livre si brillamment recommandé.

D’autres jours, d’humeur plus ténébreuse, je le trouvais en proie aux mille soucis d’une maison d’édition. Taciturne. Ombrageux. D’une ironie mordante sur ses collègues, et même les écrivains qu’il publiait. Alors, peu de gens trouvaient grâce à ses yeux. Telle poétesse locale, adepte du minimalisme, se contentait de faire du goutte-à-goutte. Tel autre, écrivain réputé, avait perdu tout talent dès lors qu’il avait quitté le giron de L’Âge d’Homme ! Philippe Jaccottet était « un poète pour dames patronnesses » ! Jacques Chessex, un « faiseur à succès » ! Maurice Chappaz, un « grippe-sou bucolique » !

C’était la même passion — tantôt ardeur joyeuse, exaltation communicative, admiration sans borne — mais à l’envers.

amour negre.jpgDernière image de Dimitri : quand, un certain jour de novembre 2010, l’œil rivé à l’écran de l’ordinateur, il a appris, à Lausanne, que je venais de recevoir à Paris le Prix Interallié pour L’Amour nègre * (une première pour un écrivain suisse), il m’a aussitôt appelé pour me dire sa joie. Mais le mot est trop faible. Je l’entendais rire et chanter au bout du fil. Et Marko Despot, son fidèle bras droit, qui se trouvait à ses côtés dans les bureaux de la tour Métropole, m’a assuré que ce jour-là Dimitri dansait.

* Jean-Michel Olivier, L’Amour nègre, Le Livre de Poche.

 

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15/06/2012

Reconnaissance à Jean Vuilleumier

images.jpeg Jean Vuilleumier nous a quittés mardi, discrètement, après une longue maladie. C'était l'un des plus grands écrivains de ce pays, et l'un de ses rares vrais romanciers. Inséparable camarade de Georges Haldas, il a vécu trop longtemps dans son ombre. Pourtant, son œuvre est importante : une trentaine d'essais, de romans, de livres de poésie, tous publiés à l'Âge d'Homme. Elle est aussi secrète. Non pas parce qu'elle est difficile d'accès, mais parce que Vuilleumier — qui aimait la bonne chère, non les mondanités — s'est maintenu loin des cercles et des clans. Ce qu'on ne lui pardonna pas : au Journal de Genève, comme au Temps, et ailleurs, ses livres furent soigneusement ignorés. Heureusement, la Ville de Genève lui décerna, l'année dernière, in extremis, son Prix Quadriennal. Reconnaissance tardive, mais méritée. Voici l'article que j'ai consacré, en son temps, à L'Enjeu*, l'un de ses derniers livres. Hommage et reconnaissance.

On connaît l’aphorisme de Claudel : au journaliste du Figaro qui lui demandait un jour quelles étaient ses lectures de chevet, le Maître répondit : « Mais, mon cher Monsieur, je ne lis plus : je me relis ! » Ce que Claudel lançait avec provocation (et une bonne dose d’humour), Jean Vuilleumier le reprend dans son dernier livre, L’Enjeu*, confession bouleversante d’un écrivain qui a construit sa vie, sa pensée, son destin grâce aux lectures qui l’ont accompagné.

Mais commençons par réparer une injustice : malgré sa discrétion, sa volonté farouche d’effacement, Jean Vuilleumier (né à Genève en 1934) compte vraiment parmi les auteurs les plus importants de Suisse romande. Son œuvre abondante l’atteste (près de trente volumes). Mais aussi ses obsessions, cette façon singulière de revenir, livre après livre, sur certains thèmes fondateurs (comme l’abandon, le salut, le lien social, la différence), et surtout cette langue, d’une précision chirurgicale, à la fois lyrique et dépouillée, qui excelle à saisir les fêlures de l’être, ses silences, ses vertiges.

Cette écriture (dont je ne connais aucun équivalent dans ce pays, ni ailleurs) ne vient pourtant pas de nulle part. Elle s’est construite, au fil des ans et des lectures, en se frottant aux grands textes du passé. Lesquels ? images-1.jpegDans son dernier ouvrage, Vuilleumier, cloué sur son lit d’hôpital, nous introduit dans une confidence qu’on pourrait dire intime où se mêlent les souvenirs de cinéma (Casque d’Or de Jacques Becker), les refrains de chanson (« Le Temps des cerises ») et, bien sûr, les livres essentiels.

Revivant, d’une certaine manière, sa première hospitalisation, cinquante ans plus tôt, Vuilleumier redécouvre l’emprise, sur sa vie, de Crime et châtiment, par exemple, qu’il lisait en marchant, dans les rues de Paris, à la fin de la guerre. Lecture reprise dans le train du retour (à cette époque, le voyage durait neuf heures), puis abandonnée, puis remise à nouveau sur l’ouvrage. Va-et-vient incessant entre lecture et écriture, vie rêvée et vie réelle, Paris et Genève (où Dostoïevski a vécu, perdu une petite fille, en 1868, enterrée au cimetière des Rois). Ce qui va devenir l’affaire de sa vie est déjà là, en germe, dans cette première fascination, ce premier dialogue avec les romans de Dostoïevski. Ayant bouclé la boucle, cinquante ans plus tard, Vuilleumier reconnaît à la fois le trajet et la dette.

images-3.jpegEntré par hasard dans le journalisme, à la Tribune de Genève, Jean Vuilleumier va tout d’abord considérer son nouveau métier comme un engagement, dénonçant quand il le peut les injustices sociales, l’exclusion, la précarité. Mais cela ne lui suffit pas : c’est en creusant sa propre langue, en inventant des personnages qui incarnent à la fois ses doutes et ses aspirations, qu’un écrivain s’engage. Sur le papier, si j’ose dire, et nulle part ailleurs. C’est en rédigeant Le Combat souterrain (1975) que Vuilleumier prend conscience de la nécessité d’un tel contrat vital, qui donnera lieu, par la suite, à une vingtaine de romans tout à la fois sociaux (en prise, toujours, avec la réalité crue de l’époque) et intimistes (car liés aux débats d’une conscience).

Le modèle de cet engagement, c’est Kafka, dont la vie, tout entière silencieuse et discrète, ne trouve son vrai lieu d’existence que dans l’écriture : « Je suis gris comme cendre. Un choucas qui rêve de disparaître entre les pierres ». Vuilleumier montre bien l’importance vitale d’un tel engagement qui devrait être « concentration, condensation, et tendre vers la prière. » En relisant La Métamorphose, il reconnaît la détresse impuissante qui l’habite et cette inadéquation au monde qui le maintient comme à l’écart de ses contemporains. Ce débat entre désir d’action et impuissance politique, Vuilleumier le poursuivra dans Le Simulacre (1977) qui met en scène, sous les traits de Lucien Blanchard, employé modèle, durant la journée, dans une administration kafkaïenne, et guérillero pur et dur la nuit, un personnage auquel il s’identifie pleinement.

Une autre figure tutélaire, modèle à la fois d’écriture et de vie, est incarnée par Georges Haldas, qu’à la différence de Kafka, Bernanos ou Dostoïevski, l’auteur genevois a rencontré lui-même, et fréquenté avec passion. Liés par l’amitié, mais aussi par une commune aspiration à saisir l’écriture à la source, dans son brusque jaillissement, les deux écrivains ont construit, chacun de leur côté, une œuvre qui dialogue sans cesse avec l’autre, selon des voies différentes (la chronique chez Haldas ; le roman chez Vuilleumier), mais complices et parallèles.

Relisant Sous le soleil de Satan, le beau roman de Georges Bernanos, Vuilleumier y retrouve l’interrogation fondamentale de la liberté humaine et de la prière. Il y retrouve aussi ce qui constitue plusieurs de ses obsessions : le désir de retrait, le silence, le don de soi. Thèmes centraux de L’Effacement (1991), par exemple, ou encore de L’Effraction (1998). Comment Dieu, s’Il existe, intervient-Il dans la vie de celles et ceux qui se consacrent à Lui ? Jusqu’où le don de soi doit-il aller ? Et quelles réponses en attendre ?

« Dieu, écrit maître Eckart, n’est connu qu’en lui-même. Nous ne pouvons parler de lui que selon notre mode de pensée, à partir des choses qui nous sont connues, mais il transcende tout concept et tous les termes que nous lui appliquons. (…) L’essence divine restant absolument innommée par tous les termes qu’on lui applique, Denys dit de Dieu qu’il est un “Néant”, un pur “Néant”. »

Bien qu’athée, Vuilleumier ne cesse de relire les mystiques. Il retrouve chez eux ce désir d’effacement, ce renoncement à soi qui est au centre de son œuvre. Dans un mouvement qui parfois donne le vertige, il oscille sans cesse entre lecture et écriture, contemplation du monde et don de soi, vies à écrire et écriture à vivre. « La vie ne peut trouver de sens que dans sa propre offrande. Les obstacles qui anéantissement une telle aspiration relèvent d’un mystère jusqu’ici impénétrable. »

C’est le génie de Vuilleumier d’interroger sans relâche ce mystère central et de nous inviter, à sa suite, à tenter de le déchiffrer. C’est là l’enjeu, sans doute, de toute littérature, sa « raison d’être » dirait Ramuz, son sens premier. Du Mal Été (1968) à L’Incartade (2003), Jean Vuilleumier creuse la question à la manière d’un Dürrenmatt ou d’un Kafka, sans faux-fuyant, ni concession avec les modes ou l’époque.

 

* L’Enjeu, par Jean Vuilleumier, L’Âge d’Homme, 2005.

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06/07/2011

Interview inédite de Vladimir Dimitrijevic

images-2.jpegIl vaut la peine de revenir sur le parcours atypique d’un homme — éditeur avant tout — qui poursuit, contre vents et marées, sa vocation de passeur. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Le monde a vu la chute du mur de Berlin, puis de la maison communiste toute entière, et le démembrement de la Yougoslavie. Pris à son tour dans la tourmente, l’Âge d’Homme a choisi son camp. Mais pouvait-il en être autrement ? Claude Frochaux se souvient : « Les journalistes nous harcelaient pour obtenir nos brochures : c’est bien la preuve qu’elles étaient utiles. S’exprimer, dire les choses, est franchement plus démocratique que se censurer soi-même ou censurer les autres. »

— Aujourd’hui, quel bilan l’éditeur tire-t-il de ces vingt dernières années ?

Vladimir Dimitrijevic : Les vingt ans de l’Âge d’Homme, en 1986, c’était  déjà 2000 titres. Impossible, par conséquent, de résumer en quelques mots cette période particulièrement féconde. Ce que je peux dire, c’est que j’ai l’impression que la maison d’édition — sa vocation — n’a pas changé. Dans les domaine des grandes traductions, comme dans celui de la littérature en général, la devise est toujours la même : une ouverture sur le monde. Il est clair que l’époque où l’Âge d’homme publiait les livres des dissidents russes était une époque plus glorieuse, mais j’estime que l’époque actuelle n’est pas moins intéressante, au niveau littéraire tout au moins. »

— Si le monde a changé, depuis la chute du communisme jusqu’aux décombres de la guerre irakienne, qu'en est-il aujourd'hui du journalisme ?

—Le journalisme — et plus particulièrement, le journalisme littéraire — est devenu quelque chose où on essaie, chaque semaine, de découvrir le meilleur livre de ces 20 dernières années ! Ce qui provoque une inflation extraordinaire des jugements. Nous n’avons plus le temps ni l’envie de rentrer dans les nuances qui se trouvent dans un livre. Nous n’avons plus la générosité d’entrer dans les personnages incarnés. On a l’impression qu’une biographie sommaire vaut toutes les descriptions psychologiques. Pour moi, la littérature, c’est ce qui fait partie intimement de ma vie, dans n’importe quel domaine, et qui éclaire le monde dans lequel nous vivons. Il est impossible de savoir ce que pensaient les gens du Moyen Âge, qu’ils aient vécu en Irlande ou en Chine, en Europe ou en Afrique, sans la littérature. Tout le reste relève de la statistique ou de l’appréciation subjective. Avec la littérature, nous entrons dans le vif du sujet. J’admire un écrivain comme Simenon, parce qu’il nous donne tellement de façons d’appréhender le monde. Comme les grands écrivains russes, français, allemands du XIXe, il ne fait pas l’inventaire de la vie, mais il la restitue dans sa totalité.

 

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01/07/2011

Dimitri, l'homme des frontières

Quatre hommages, recueillis par Jean-Louis Kuffer, à Vladimir Dimitrijevic, tué sur la route de Paris, mercredi soir vers 20 heures, en essayant d'éviter un véhicule agricole conduit par un garçon de 17 ans, sans permis, qui lui avait coupé la route…

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Claude Frochaux (à droite sur la photo). Écrivain et éditeur à L’Age d’Homme.

« Je connaissais Dimitri depuis cinquante ans. J’ai travaillé à ses côtés trente ans durant, de 1968 à 2001. Notre rencontre, fulgurante, fut celle de deux libraires. Mais immédiatement, nous avons pensé édition. Ensuite, avec son immense personnalité un brin écrasante, il a imposé une vision large qui manquait chez nous. Elle était fondée sur son amour de la littérature. Ce fut un passeur d’exception. Il m’a ouvert au monde. Son rayonnement dépasse de loin nos frontières. »

Jean-Michel Olivier (à gauche sur la photo). Ecrivain, éditeur.

«Dimitri, c’était l’homme des passions partagées (les livres, le foot, indissociables). Des défis impossibles. Toute sa vie, il a traversé les frontières, bravé les interdits (esthétiques ou idéologiques) et brisé les murs de silence. Il avait de l’édition une vision mystique : il devait publier Haldas et Grossman, Corti et Cingria. Non seulement parce qu’il aimait leurs œuvres, mais parce que celles-ci devaient appartenir à tout le monde. Au genre humain, pourrait-on dire. C’était à la fois un passeur et un agitateur d’idées. Qui aimait être contredit et trouvait dans la discussion une vigueur, souvent teintée d’humour, qui stupéfiait ses interlocuteurs. Un homme d’une rare intelligence et d’une grande générosité. »

images-2.jpegFreddy Buache. Fondateur de la cinémathèque suisse.

« Je suis triste à en crever. C’est le seul type au monde pour lequel, sans partager toutes ses idées, j’aurais pu faire n’importe quoi! La mort de Dimitri me frappe au cœur. Pas à cause de ses qualités intellectuelles ou de son talent d’éditeur, insurpassable. Mais il avait des intuitions et des observations qui relevaient de l’ordre de la sensation et de la perception du monde. Tout cela faisait qu’il ne ressemblait à nul autre, ici et maintenant. »





images-3.jpegPatrick Besson. Écrivain

« Sa mort me cause une grande peine. C’est un des très grands éditeurs européens. L’équivalent slave de Maurice Nadeau. Il a connu deux positions successives et opposées. Après avoir été le chouchou des anticommunistes lorsqu’il publiait des dissidents, il est devenu un paria pour ses positions proserbes pendant la guerre civile yougoslave. Ce dont je veux me souvenir, c’est d’abord qu’il fut un ami, un très grand lecteur et un extraordinaire éditeur. »



2v.jpgPascal Bacqué
Poète,auteur de L'Âge d'Homme

« Qu’on me pardonne d’avance : j’ai envie d’écrire ce petit mot comme pour conjurer, pour retenir les commentaires qui ne tarderont pas de tourner leur ronde de nuit autour de la dépouille de Vladimir Dimitrijevic. Dimitri, que je connais depuis quelques années, était mon éditeur ; ce mot, comme tous les mots, est saisi dans la signification qu’on lui donne dans la tribu, où elle n’est jamais très pure, vous savez bien. Editeur, aujourd’hui, cela veut dire : « il faut un peu retravailler votre écriture » ; « vous allez bien, en ce moment ? » – quand on en est là, on est au sommet. Sinon, cela veut dire : « Il faut penser à la demande du public, vous comprenez ? »
Editeur, aujourd’hui, est un autre mot pour normalisateur, équarisseur, marchand de soupe et non-lecteur.
Tout le monde savait, chez les éditeurs, que Dimitri lisait mieux que l’immense majorité de ses confrères ; tout le monde savait que, dans son esprit, les livres signifiaient quelque chose qui n’était pas l’objet fétiche de quelques précieuses germanopratines, ni le tube de dentifrice de la civilisation en mal d’écroulement. Dimitri, hanté par l’écroulement, désespéré par le crime commis, toujours davantage, contre l’humain, regardait les livres avec un cœur et un esprit brûlant – peu d’écrivains méritent, il faut bien le dire, qu’on les prenne avec autant de sérieux que celui qu’il accordait à leur livre.
On ne manquera pas, aujourd’hui, dans les colonnes de Libération, du Monde et de toutes les grandes institutions majoritaires, c’est-à-dire, très exactement, du camp adverse de Dimitri qui était profondément minoritaire, de saluer le très grand éditeur, tout en soulignant l’engagement serbe, et, partant, le caractère « sulfureux » du grand homme. De cette histoire serbe, je vais parler après. Mais quant au concert de louanges, il ne faut jamais oublier que nous vivons en Egypte – je parle de l’Egypte ancienne. Nous vivons dans la civilisation de la mort. Un homme existe s’il est mort, dans la culture (dans celle qu’on conserve pieusement, puisque celle qui vit, on a déjà réussi à la dématérialiser, à la ramener à son concept) ; Dimitri, donc, a désormais de fortes chances d’exister dans la culture.
Cet homme, avec qui j’ai parlé en juif quand il parlait, absolument parlant, en chrétien (cet homme qui a eu le courage de publier mon poème furieusement antichrétien, cela tout de même en dit long sur la largeur de vue du bonhomme), ne regardait qu’une chose – nos conversations étaient faites de cela : faut-il encore espérer, quand on veut coûte que coûte assurer le triomphe de la foule, d’une foule qui préfère se noyer dans son angoisse d’être foule, de n’être rien, d’être morte, plutôt que d’affronter la terreur de vivre ?
Dimitri, je crois bien, répondait non. Je crois que Dimitri désespérait. Dimitri était vieux, Dimitri avait perdu son épouse ; Dimitri avait subi l’ostracisme de tous les médiocres, qui le jalousaient, en France et en Suisse, et qui trouvaient dans ses maladresses serbes l’occasion du coup de grâce. La maladresse serbe de Dimitri, c’était celle qu’on rêvait d’un criminel, d’un Milosevic, alors que c’était celle d’un homme, traumatisé par le Nazisme et par le Communisme, et qui voyait dans son pays, la Serbie, un rempart contre l’empire – dans l’histoire plus ancienne, Serbe signifiait non austro-hongrois ; plus tard, pendant la guerre, Serbe avait signifié non-croate, et non-bosniaque ; et il faut dire que croate et bosniaque avait signifié, infiniment plus que le signifiant serbe, barbare et criminel, massacreur de juifs, pour parler franc. Bref, Dimitri se disait que la Serbie était un rempart pour sa foi, pour son désir d’humain. Il se trompait, Dimitri ? Ptêt ben qu’oui ; et, s’il y a encore des happy few, eux sauront compléter : et alors ?
Il y avait aussi de vilains fachos, ou cyniques, qui avaient tourné autour de lui ? Vous savez quoi : je m’en contrefous. Les médiocres, même vilains fachos et cyniques, ont pour métier de tourner autour de ceux qui vivent ; c’est leur substance, c’est leur définition.  Donc que Dimitri, qui fut serbe au nom de ce qu’il voyait de plus beau dans ce mot, de plus haut dans son propre Christianisme, qu’il fût pris au piège du nationalisme laid d’autres serbes, cela est bien possible. Si un grand comme Hölderlin a chanté la Germanie, et s’il a fini dans les paquetages des SS, faut-il en conclure, avec cette distance si confortable que vous offre la doxa, à sa très-grande faute ?
C’est beaucoup plus simple : Dimitri prenait la vie au sérieux, et c’est parce qu’il prenait la vie au sérieux, et qu’il n’y a de sérieux que dans l’esprit, qu’il prenait la littérature très au sérieux. Il n’était un de ces affreux prêtres de Pharaon, experts en sortilèges, experts en culture, qui a dégénéré, aujourd’hui, en tendance. Dimitri était sérieux devant son assiette, devant ses cartons de livres qu’il trimbalait de Lausanne à Clamecy et à Paris, et qui auront eu raison de lui. Dimitri était sérieux devant la beauté des mots et des phrases. Amis journalistes, vous qui avez vécu l’outrage, vous qu’on a formés pour ne jamais prendre au sérieux les mots et les phrases, si jamais vous écoutiez ces propos d’un anonyme prononcés dans le désert, cela ne mériterait-il pas que vous vous absteniez, un bref instant, de jacasser ?
Il n’est qu’une tâche, pour ceux qui ont aimé et compris un peu Dimitri, et pour ceux qui admirent son travail : de le contredire, dans son désespoir, et de le confirmer, dans son travail. Non, Dimitri, jamais il n’est lieu de désespérer, et vous, qui n’avez jamais cessé de travailler pour l’esprit, vous devez savoir que vous n’avez pas agi en vain, et que la vie de l’esprit, même offensée, même traînée dans la boue du lieu commun, de la culture et de la complaisance, se continue, obscure et petite, à l’âge des empires d’argent, et des foules assombries par leur propre défaite ; et parce qu’il n’y a que l’esprit qui soit immortel, c’est l’esprit qui triomphera ; non, Dimitri, vous n’avez pas travaillé en vain ; vous fîtes erreur, comme tout homme, mais comme les rares hommes vivants, vous avez donné à votre erreur la forme d’une demande, furieuse, brûlante, de vie, et qui demande la vie est toujours exaucé.
»

10:05 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : dimitrijevic, age d'homme, édition europe, suisse, slave | | |  Facebook

29/06/2011

Vladimir Dimitrijevic (1934-2011)

Triste jour pour la littérature — romande, suisse, européenne — : Vladimir Dimitrijevic, né en 1934 à Skopje, fondateur des éditions de L'Âge d'Homme, nous a quittés hier soir, 28 juin, victime d'un accident de la route, près de Clamecy, au sud de Paris. Nous rendrons hommage, dans les jours qui viennent, à cet homme exceptionnel.

Vladimir_Dimitrijevic.jpg

14:05 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (9) | Tags : âge d'homme, édition, suisse, dimitrijevic | | |  Facebook

16/12/2010

La fête au Rameau d'Or

images-1.jpegNe manquez pas, aujourd'hui, le rendez-vous rituel de la Librairie du Rameau d'Or (27 Bd Georges-Favon). À partir de 16h, vous pourrez y retrouver tous les auteurs suisses publiés cette année par les éditions L'Âge d'Homme. Et ils sont nombreux…

François Hussy, Antonio Albanese, Georges Ottino, Germain Clavien, Mousse Boulanger, Bernard Antenen, François Debluë, Geneviève Piron, Ferenc Ràkoczy, Bernadette Richard, Uli Windisch…

À cette occasion, hommage sera rendu à l'immense Georges Haldas (1917-2010) qui vient de nous quitter le 20 octobre dernier. Le journaliste Jean-Philippe Rapp, qui fut son confident et son ami, publie cette semaine Conversation du soir (éditions Favre), un recueil de moments forts sur la vie, la mort, le sens de notre destin et l'état de poésie. Il sera là, aussi, pour saluer la mémoire d'Haldas.

On fêtera enfin L'Amour nègre, de votre serviteur, qui vient de recevoir, à Paris, le Prix Interallié. Qu'un auteur suisse soit primé à Paris arrive environ tous les trente ans (Chessex en 1973, Borgeaud en 1986). Venez boire un verre à la santé d'Adam…

10:55 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : littérature romande, rameau d'or, age d'homme, haldas, olivier | | |  Facebook

28/09/2010

L'Amour nègre à Paris


Mercredi 29 septembre 2010 (18h-21h) à la librairie L’Âge d’Homme

(5 rue Férou – 75006 Paris)

nous fêterons la sortie du roman de Jean-Michel Olivier, L’Amour nègre (de Fallois/L’Âge d’Homme)

OlivierCouv.jpg
images-2.jpegÀ cette occasion, le comédien Carlo Brandt lira des extraits de L’Amour nègre.
Présentation du roman. Débat. Dédicaces.
Pour tout renseignement, consulter le blog : http://librairieagedhomme5rferouparis.blogspot.com/
Librairie L’Âge d’Homme
5 rue Férou - 75006 Paris
(entre la rue de Vaugirard et la place Saint-Sulpice)
M° St-Sulpice
01 55 42 79 79
courriel : lagedhomme@orange.fr

09:10 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : amour nègre, roman, olivier, age d'homme, paris | | |  Facebook