17/02/2018

L'écrivain dans sa grotte

par Christian Lecomte (© Le Temps)

file6ys61okb684999c67kc.jpgL’auteur genevois, Prix Interallié en 2010, a écrit tous ses livres dans son petit appartement du quartier des Grottes que lui louait Jeanne, une vieille femme à la belle âme.

Un immeuble vétuste aux Grottes, rue du Fort-Barreau, derrière la gare Cornavin. Sur le palier, ça sent très fort la gomme: deux portes, à gauche et à droite, ouvrent sur un négoce de pneus. La cage d’escalier est un peu décatie mais riche en histoires. L’exilé russe Vladimir Ilitch Oulianov (dit Lénine) l’emprunta un soir de mars 1917 pour se rendre à une réunion secrète, un petit fonctionnaire aussi, qui devint plus tard maire de Genève. L’écrivain Jean-Michel Olivier a emménagé là il y a quarante ans, au troisième étage.

Un appartement de lettré avec des livres partout, qui montent au plafond, et cette mezzanine, dans le salon, qui semble ne tenir que par le bon courage de quatre colonnes d’ouvrages. Dans cette bibliothèque, ce récit qu’a publié notre auteur en 2008: Notre Dame du Fort-Barreau (L’Age d’Homme). Délicieux et délicat opuscule (100 pages) dédié à Jeanne Stöckli-Besançon, qui fut la propriétaire du bâtiment avant qu’elle en fasse don en 1996 à la Ville à la condition qu’il soit dévolu aux personnes en détresse, mères célibataires, artistes, étudiants, marginaux.

Vieille dame un peu excentrique, portant été comme hiver un vieux chandail troué, des bas de laine mités et des espadrilles. «Discrète, effacée, si généreuse. Son père, un bon pasteur, ouvrait ses portes aux juifs persécutés en France, elle à tous les déchus», rapporte Jean-Michel Olivier. Jeanne allait, toute petite, sur les toits «pour voir les étoiles» quand les autres gamins couraient dans les caves. Devenue âgée, elle continuait à voyager seule entre cheminées et antennes de télévision «avec une souplesse de salamandre».

Un monde hétéroclite

Un soir, elle a emmené là-haut son jeune locataire: voilà qui scelle une amitié. Jean-Michel Olivier a écrit tous ses livres rue du Fort-Barreau, dont L’Amour nègre (Prix Interallié 2010). On imagine l’immeuble fort inspirant. Jeanne y logeait un monde hétéroclite (un artisan chocolatier, un musicien de rue, un poète traducteur de livres de psychanalyse, des réfugiés, un céramiste, un couple d’anarchistes, des mendiants).

Né à Nyon d’une mère institutrice et d’un père employé de commerce, Jean-Michel a grandi à mille lieues de ces Grottes genevoises de mauvaise réputation. En 1975, la Ville rêve d’y implanter une sorte de Manhattan avec tours en verre et bureaux en pagaille. Le quartier est aussitôt investi par une foule interlope, gauchistes, féministes, écologistes, squatters, musicos. La Ville recule. Pas de gratte-ciel mais les Schtroumpfs, habitations bariolées aux courbes bizarroïdes. C’est mieux. Les gens reprennent possession de leur quartier.

De Derrida à Aragon

Jean-Michel, lui, saisit plume et cahier dans son petit chez-lui. Il mène des études de lettres à l’Université de Genève et à l’Ecole nationale supérieure à Paris. Pas encore de TGV. Il y va avec sa vieille guimbarde qu’il gare dans le Quartier latin. Rencontre le philosophe Jacques Derrrida, dort chez lui, sur le divan où son épouse, qui est psychanalyste, reçoit ses patients névrosés. Déjeune chez Monsieur Bœuf avec Miró, Jean Genet, Louis Aragon. Jacques Derrida commande au Genevois des textes qui paraissent dans des revues confidentielles mais cela suffit au bonheur du jeune homme.

Il a 25 ans quand Aragon le pousse à écrire des romans. Jean-Michel dit qu’il a pu le faire aussi grâce à Jeanne, «qui ne mettait jamais à la porte ses locataires qui payaient leur loyer quand ils le pouvaient». «Elle m’a donné un lieu pour écrire», dit-il. La maigre somme que demande chaque mois Jeanne lui permet de rester rue du Fort-Barreau. Il y vit une vie de funambule, enseigne au Collège de Saussure, roule deux fois par semaine jusqu’à la rue d’Ulm, écrit la nuit dans la chambre noire. C’est le titre de son premier roman. Il offre à Jeanne un exemplaire parce qu’il y parle un peu d’elle. Elle est stupéfaite, le boude quelques jours «parce qu’elle est attachée aux vertus protestantes de la modestie». Mais quand Sarah, la première fille de Jean-Michel, vient au monde en 1990, Jeanne hurle: «Il faut une chambre d’enfant!» Peintre, vitrier et tapissier sont convoqués et la chambre noire se mue en nursery. Il écrit désormais sous la mezzanine, collé au piano noir. Prolifique (un livre par an), Jean-Michel se souvient d'avoir frôlé un gros accident de santé à cause de la fatigue. Ecrire la nuit et faire face le jour à cinq classes de collégiens, ça lamine.

Dans l’appartement de Jeanne

Il est désormais jeune retraité, vient de publier Passion noire, jette les premiers mots d’une nouvelle histoire. Et Jeanne? Décédée en mars 1996, à 88 ans, «dans la solitude et le silence». Jean-Michel Olivier a été autorisé à pénétrer dans son appartement, un capharnaüm. Dans sa chambre, il découvre dans une chemise en plastique des coupures de journaux, des critiques de ses ouvrages. Puis des esquisses de début de livre qu’il a pourtant jetées dans les poubelles de l’immeuble, de vieilles notes aussi, des pages raturées. Une découverte terriblement émouvante qui ferait une belle fin de roman.


Profil

1952 Naissance à Nyon.

1978 Rencontre Derrida et Aragon.

1990 Naissance de sa fille Sarah.

2003 Naissance de sa seconde fille Norah.

2010 Prix Interallié pour L’Amour nègre.

2014 Notre Dame du Fort-Barreau paraît en Poche suisse (L’Age d’Homme).

2014 : L'Ami barbare (de Fallois-l'Âge d'Homme)

2017 : Passion noire (L'Âge d'Homme).

2018 : The Secret Child (L'Enfant secret) et Black Love (L'Amour nègre) paraissent en traduction américaine.

Photo : © Eddy Mottaz (Ringier)

18/12/2014

Les livres de l'année ( 7) : Notre Dame du Fort-Barreau en Poche Suisse !

Pour fêter la réédition de Notre Dame du Fort-Barreau* dans la collection Poche Suisse, voici un entretien avec Jeremy Ergas, paru en 2008 dans le mensuel SCÈNES Magazine. 

Notre Dame_Couv_OK.jpegVotre dernier livre est un récit à la mémoire de Jeanne Stöckli-Besançon, une vieille dame atypique qui vous logea dans l’un des deux immeubles qu’elle possédait sur la rue du Fort-Barreau. Qu’est-ce qui vous a tant touché dans la personnalité de cette femme? Sa générosité, son ouverture d’esprit?

— D'abord son excentricité, à la fois vestimentaire et psychologique. Qu'il gèle, qu'il vente ou qu'il fasse soleil, elle portait des espadrilles imbibées d'eau, un vieux chandail troué, des bas de laine mités. Elle était vraiment fagotée comme l'as de pique et ressemblait à une clocharde. Son caractère, aussi, n'était pas facile, à la fois irascible et espiègle. Elle aimait à sonner à la porte de ses locataires avec la pointe de son pied, par exemple ! Elle ouvrait sa maison à toute une faune interlope. Aujourd'hui, à notre époque politiquement correcte, on dirait qu'elle était socialement inadaptée

Vous commencez Notre Dame du Fort-Barreau par la citation suivante de Georges Haldas: « Il faut donner beaucoup de soi pour n’être rien. » Ce livre est-il une façon de lui faire devenir quelque chose aux yeux des autres? Est-ce votre façon de lui rendre un peu de ce qu’elle vous a donné?

— Certainement. Je voulais lui rendre hommage parce qu'elle a constitué l'une des rencontres décisives de ma vie. Non seulement elle m'a accueilli quand je cherchais un appartement, mais elle m'a donné un lieu pour écrire : sans elle, tout aurait été infiniment plus difficile, et peut-être impossible. Je voulais aussi lui rendre justice, et rendre justice à toutes ces « vies minuscules », silencieuses, dédaignées, qui nous entourent et nous aident à devenir nous-mêmes.

Raconter l’histoire de Jeanne, c’est forcément raconter également celle de la rue Fort-Barreau et du quartier des Grottes. Pour vous, les deux semblent indissociables…

— Jeanne a le même âge que l'immeuble de son père où elle est née ! Et, de toute sa vie, elle n'a quitté le quartier des Grottes que quelques semaines, pendant la guerre (on raconte qu'à l'époque, elle se rendait de Champel, où elle logeait, à la rue Fort-Barreau en trottinette!). C'est devenu une figure légendaire du quartier. On la surnommait d'ailleurs la « Mère Teresa » des Grottes.

Ce récit est aussi l’occasion de faire le point sur votre propre parcours, de replonger dans le monde qui était le vôtre lors des années 70-80 qui constituèrent votre jeunesse…

— Oui. À l'origine, je voulais écrire une sorte de biographie de Jeanne, et de Jeanne seule. Mais je me suis vite aperçu qu'écrire sa biographie, douze ans après sa mort, alors que la plupart de ceux qui l'ont connue ont disparu, relevait de l'imposture. Je n'avais pas assez de témoignages, de documents. Je me suis aperçu aussi que ce qui comptait vraiment, c'était la relation. Jeanne avait avec moi une relation particulière à la fois d'affection, de confiance, de genérosité. Et c'est cela que j'ai voulu creuser…

Dans un passage de Notre Dame du Fort-Barreau, vous décrivez une humiliation publique subie par Jeanne dans une épicerie du quartier. Vous y aviez assisté, sans oser prendre sa défense. L’événement vous a marqué : vous vous en êtes voulu. Ce livre est-il une façon de vous racheter ? De prendre enfin sa défense?

— Il y a longtemps que cette scène d'humiliation, qui a réellement eu lieu, m'obsède. J'ai mis longtemps à en faire le tour, à comprendre la cruauté de l'épicière, à accepter ma propre lâcheté, puisque je n'ai pas ouvert la bouche pour défendre Jeanne. Incapable de parler, sur le moment, j'ai pris la plume, douze ans plus tard, pour la défendre ! Cela n'efface bien sûr pas l'injustice, ni la lâcheté, mais cela réhabilite peut-être la victime, et cela soulage ma conscience!

Au fil des pages, vous insistez sur la discrétion de Jeanne. Qu’aurait-elle pensé de ce récit? Avez-vous eu l’impression de violer sa sphère privée lorsque vous l’avez écrit, de pénétrer là où vous n’aviez pas le droit d’accès?

— Très bonne question! Jeanne était fille de pasteur. Elle cultivait la discrétion, l'effacement, le sacrifice de soi. Autant de valeurs protestantes inculquées par son père. Elle aurait sans doute trouvé exagéré le portrait que je fais d'elle. À la fois impudique et flatteur. Peut-être cela l'aurait-il mise mal à l'aise? Elle aimait le silence et le secret. Sa vie, comme sa mort, aura été très solitaire. C'était sans doute son choix. Mais lorsqu'on écrit sur quelqu'un d'autre, on est confronté à ce genre de dilemme : dire ou ne pas dire? Jusqu'où aller dans l'aveu, l'intimité ? Écrire est alors une sorte de viol. Mais comment faire autrement, si l'on veut rester fidèle à soi-même ?

Propos recueillis par Jeremy Ergas

* Jean-Michel Olivier, Notre Dame du Fort-Barreau, Poche Suisse, l'Âge d'Homme, 2014.

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10/01/2009

Nouvelle émission sur Radio-Cité

images-2.jpeg Pour celles et ceux que cela intéresserait, voici une nouvelle émission, animée par Geneviève Morand, sur Radio-Cité 92.2. tous les lundi de 13h à 14h, Rezonance.
Rencontres, réseau professionel et amical, musiques, lectures : votre serviteur a eu la chance d'étrenner la première émission, le lundi 5 janvier 2009.
Voici le lien.

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09/11/2008

Notre Dame du Fort-Barreau

C_Olivier_-Notre-Dame_MY.jpgQui était Notre Dame du Fort-Barreau?
Si vous désirez répondre à cette question, branchez-vous sur Radio Cité-92,2FM, lundi 10 novembre, entre 10h et 11h. Cette femme énigmatique — Jeanne Stöckli-Besançon (1908-1996) de son vrai nom, qui apparaît sur la vignette du livre — sera évoquée au cours de l'émission d'Olivier Delhoume, « C'est la vie ». Voici le début du livre qui lui est consacré :
 
Il y longtemps que j’ai envie d’écrire sur vous : Jeanne. Notre Dame du Fort-Barreau. Je tourne autour des mots. J’interroge les visages et les voix. J’arpente les escaliers et les couloirs que vous avez si longtemps arpentés. Je marche sur la trace de vos pas.
C’est la fin des années septante. J’habite un trois-pièces surchauffé, à Saint-Jean, entre la voie ferrée et l’avenue d’Aïre, une artère à grande circulation. C’est le quartier de mon enfance. Chaque ruelle y porte le nom d’un livre de Jean-Jacques Rousseau. Et comme lui, je connais tous les terrains vagues, les passages dérobés, les arbres creux où dissimuler mes rapines. C’est là que je dépose, aussi, des mots secrets à l’intention de mes petites amoureuses. De ma fenêtre, j’aperçois le stade des Charmilles, chaudron éteint toute la semaine, volcan en éruption le dimanche. C’est le cœur du quartier. La vraie maison de rendez-vous. Tout le monde s’y côtoie sans distinction d’âge ou de statut social, de langue, de race, de religion. Je ne manque pas un match. Et le soir, avant de m’endormir, je me repasse en boucle les plus belles actions de l’après-midi, puis les buts du match précédent, et ceux de tous les matches de la saison. Ça me tient en éveil jusqu’au matin. Ça m’ouvre les portes de l’écriture.
C’est là, face à la voie ferrée, au stade immense et silencieux, que j’écris docilement mon mémoire, sur la petite Olivetti à boule que mon père m’a offerte. Tous les matins jusqu’à midi. Avant d’aller jouer au maître dans un collège à l’autre bout de la ville. J’écris depuis dix ans. Des poèmes, des chansons. Que je ne montre à personne. L’écriture est toujours musicale. Le sens ne vient qu’ensuite : c’est un après-coup dans le monde.
C’est l’époque des Brigades Rouges et de la bande à Baader. À Rome, on vient de retrouver Aldo Moro assassiné dans le coffre d’une voiture française, comme on a retrouvé, un an auparavant, Hans Martin Schleyer, le patron des patrons allemands, dans le coffre d’une Audi 100 verte. C’est l’époque des cellules secrètes. Forums de réflexion, groupuscules révolutionnaires. Petites communautés de solitudes. Tout le monde lit Deleuze et Guattari, Marcuse, les théories sur la sexualité de Wilhelm Reich. Tandis que la France sommeille sous Giscard, un nouveau monde est en gésine. La guerre du Vietnam n’est déjà plus qu’un souvenir, comme la démission de Richard Nixon. À la télévision, les « nouveaux philosophes » ont envahi l’écran, verbe haut et chemise ouverte, pour enterrer toutes les idéologies.
À l’Université, j’ai une amie qui s’appelle Théa. Elle fait partie de notre groupe de terroristes (c’est ainsi que Michel Butor, dans la préface à l’un de ses livres, nous a décrits très justement : des terroristes de salon). Toujours farouche et silencieuse, Théa, longs cheveux noirs ébouriffés, auriculaire presque entièrement enfoncé dans l’oreille, comme si elle refusait d’entendre ce qu’autour d’elle les gens racontent. Impavide telle une déesse inca, et secrète comme elle. C’est un peu notre pasionaria. Nous allons boire des cafés au Landolt. Nous échangeons nos notes de cours. Ensemble, l’Uni nous paraît d’un ennui moins mortel. Au fil des semaines, son visage s’arrondit, ses formes débordent des robes trop serrées. Tout le monde s’interroge. Elle, pas. Au contraire, elle se moque de nos constantes insinuations.
Ensuite Théa disparaît complètement. Trois mois, six mois ? Je ne sais plus. Les questions sur son compte redoublent. Personne, dans notre petit cercle, n’a plus aucune nouvelle. Les professeurs, bien sûr, n’en savent pas plus. Elle a déménagé. Peut-être même a-t-elle quitté la ville ou le pays. Disparue sans laisser d’adresse.*

* extrait de Notre Dame du Fort-Barreau, de Jean-Michel Olivier, récit, L'Âge d'Homme, 2008.

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