20/02/2018

La légende de l'amour (Marc Pautrel)

Unknown.jpegC'est l'histoire d'une rencontre improbable : un écrivain français passe quelques jours en résidence, comme on dit, dans le Sud de la France, avec des chercheurs et des scientifiques venus du monde entier (il y a des Russes, des Italiens, des Américains). Tout ce beau monde, pendant une semaine, y mène une vie princière. Nourris, logés, disposant de tout leur temps libre, ils se retrouvent chaque soir, entre cheminée et lustres de cristal, autour d'une table richement garnie. 

C'est là que le narrateur va rencontrer une jeune femme italienne, L., venue travailler sur sa thèse (« La figure du Christ chez les grands auteurs contemporains »). Dès le premier regard échangé, quelque chose se passe. Ou plutôt quelque chose passe de l'un à l'autre. Coup de foudre silencieux ? Pur fantasme du narrateur ? C'est cet échange mystérieux que Marc Pautrel va tenter d'éclairer dans son dernier roman, La vie princière*, un récit sobre et lumineux qui tient le lecteur en haleine.

L'homme et la femme vont se revoir tous les jours, manger ensemble, se promener au milieu des amandiers et des oliviers. Ils vont se rapprocher tout en se maintenant toujours dans une étroite distance. Pautrel décrit très bien cette attraction muette, cette complicité qui s'installe, en même temps que la faille qui demeure entre les amoureux qui ne seront jamais amants.

Ce court et intense roman prend la forme d'une lettre que le narrateur écrit à la jeune femme qu'il a rencontrée au Domaine (je ne suis pas sûr qu'il la lui envoie). Il décrit l'après-coup d'une rencontre. Les images. Les regrets. Les émotions. Et le vide qui l'appelle après que la jeune femme est repartie. « La séparation est devenue une constante de mon existence qui m'a forcé à changer de vie, et c'est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l'éternité. »

Un roman ciselé, brillant et retenu.

* Marc Pautrel, La vie princière, roman, Gallimard, 2018.

15/02/2018

Deux poètes majeurs (Anne Perrier et Georges Haldas)

Unknown.jpegLe hasard a voulu que je reçoive, le même jour, deux livres très différents et de haute tenue. Deux livres de poètes que tout oppose et que tout réunit. Le premier est une reprise, en Zoé-Poche*, de deux recueils de poésie d'Anne Perrier (1922-2017) : Le Livre d'Ophélie (1979) et La voie nomade (2000). Ce sont les poèmes de l'adieu et du grand voyage, dans lesquels Anne Perrier évoque la mort, à la fois fascinante et effrayante, d'Ophélie (qui se suicide en se noyant).

« Qu'on me laisse partir à présent/ Je pèserais si peu sur les eaux/ J'emporterais si peu de choses/ Quelques visages le ciel d'été/ Une rose ouverte. »

Unknown-1.jpegToute la poésie d'Anne Perrier se tient dans ces vers retenus, ce désir d'allègement, cette volonté de silence aussi, qui est toujours guidée par un désir de beauté.

« Réduite à rien/ À pousser devant moi le frileux troupeau/ Des paroles brebis de laine/ Et de vent.»

Tout autre, à première vue, est le fort volume des Poèmes du veilleur solitaire**, livre posthume de Georges Haldas. Si l'œuvre d'Anne Perrier est discrète et modeste, celle d'Haldas est un grand fleuve plein de méandres et d'affluents qui serait aimanté par la mer. Né à Genève en 1917, mais ayant passé toute son enfance sur l'île grecque de Céphalonie, et mort à Lausanne en 2010, Haldas a laissé une œuvre gigantesque, dont on n'a pas encore fait le tour, ni saisi l'importance.

images-1.jpegEssayiste, chroniqueur, traducteur, scénariste, journaliste, libraire — et surtout poète.  L'Âge d'Homme a publié sa Poésie complète en 2000. Mais Haldas n'a pas fini d'écrire pour autant. Devenu pratiquement aveugle, il a dicté ses derniers poèmes à sa compagne de 23 ans, la fidèle et extraordinaire Catherine Challandes. C'est elle qui a recueilli, jour après jour, les textes qu'Haldas composait pendant la journée dans leur appartement du Mont-sur-Lausanne. Il composait, mémorisait ses textes, puis les dictait, le soir venu, à Catherine qui les transcrivait.

C'est ce recueil de poèmes inédits que L'Âge d'Homme publie aujourd'hui, le testament du Poète, suivi d'une postface très éclairante de Catherine Challandes (sur la photo de droite, avec Thérèse et Jean Vuilleumier et GH). anne perrier,georges haldas,poésie,le livre d'ophélie,les poèmes du veilleur,zoé,âge d'hommeCes derniers textes, baignés de lumière grecque, évoquent, comme ceux d'Anne Perrier, le grand voyage. Haldas y rêve d'un grand navire qui viendrait le chercher, d'un capitaine sans visage, d'une traversée tranquille de la Méditerranée. 

27332528_404212030035346_217892877041769410_n.jpg« Tu descends pas à pas/ les marches de la nuit/ Ce n'est pas l'aube encore/ Mais tu as rendez-vous/ avec cette fontaine/ dont l'eau est de détresse/ Qui la boit est plus fort/ Dans la vie dans la mort. »

Haldas est le poète de l'aube, du jour qui vient, de la résurrection aussi. Chaque poème exprime cet espoir, même s'il est voilé par les soucis de l'âge et la médiocrité d'une époque qui ne sait plus reconnaître ses poètes. Haldas aimait le chant du merle, « le silence de la ville, un dimanche matin, les premiers rayons du soleil dans une petite cour, une vieille femme qui traversait la rue, les reflets de l'Arve, le chant du coq dans un village, le murmure de la petite fontaine du Mont… » (Catherine Challandes).

Anne Perrier chantait sa relation à la nature ; Haldas est le poète de la relation à l'autre, aux hommes comme aux éléments naturels ; le poète du quotidien également. L'un et l'autre se rejoignent dans leur quête de poésie, cette musique de la langue, ce souci du mot juste et précis. 

Deux poètes essentiels à relire !

* Anne Perrier, Le Livre d'Ophélie, suivi de La Voie nomade, Zoé-Poche, 2018.

** Georges Haldas, Poèmes du veilleur solitaire, postface de Catherine de Perrot-Challandes, l'Âge d'Homme, 2018.

14/02/2018

Beigbeder défie la mort

images-1.jpegFrédéric Beigbeder (ici avec son épouse genevoise, Lara Micheli) est un homme de son temps : dans les années 90, il ne pensait qu'aux filles et à faire la fête (Nouvelles sous ecstasy, L'amour dure trois ans), puis à l'argent (99 francs), puis à l'actualité (Windows of the world, Prix Interallié 2003). Aujourd'hui, la cinquantaine bien entamée, Beigbeder veut défier la mort. Son dernier livre, Une vie sans fin*, aussi singulier que les précédents, est un « roman de non-fiction », c'est-à-dire une enquête on ne peut plus sérieuse sur les divers moyens d'accéder sinon à une vie éternelle, du moins à une vie presque indéfiniment prolongée.

Cette enquête, Beigbeder l'inscrit dans une équipée burlesque et familiale : le héros du (faux) roman, Frédéric B., animateur de télé et double de l'auteur, va entraîner sa petite famille (sa fille Romy, 10 ans, sa femme Éléonore et leur nouveau-né) dans une sorte de tour du monde des dernières découvertes transhumanistes. Cela donne un côté picaresque à ces aventures obsessionnelles.

Unknown.jpegTout commence par Genève, bien sûr, où Frédéric tombe amoureux d'Éléonore (qui travaille aux HUG!) et l'emmène avec lui. Puis on passera par Jérusalem, l'Autriche, puis les États-Unis, Boston et enfin la Californie, terre de toutes les utopies. Entre-temps, la famille s'agrandit avec le robot Pepper, incarnation de l'intelligence artificielle, mais aux pulsions bien humaines (il pince les fesses des serveuses). On passera en revue les divers moyens de prolonger la vie ou de la booster. On rencontrera plusieurs savants, plus ou moins inquiétants, mélange de Dr Folamour et de Méphistophélès, qui lui promettent tous la vie éternelle…

Le livre se lit comme un roman d'anticipation, basé sur des recherches scientifiques (le génome, la lasérisation du sang, le séquençage de l'ADN) à la fois passionnantes et effrayantes. On y apprend beaucoup de choses : en particulier que l'homme est bien cet apprenti-sorcier capable de repousser les limites de la vie biologique, de cloner les individus, de recréer des espèces disparues ou encore de stocker le contenu complet d'un cerveau humain dans une seule bactérie! 

Quoi qu'il en soit, c'est l'avenir qui nous attend.

* Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin, Grasset, 2018.

19/01/2018

Marie Céhère et son double maléfique

images-1.jpegMarie Céhère (ici avec l'ami Jean-François Duval) est ce qu'on pourrait appeler un talent précoce. À 26 ans, elle a déjà écrit un petit livre épatant sur Brigitte Bardot* dont elle revisite le mythe, sans préjugé, ni compromis (voir ici). Dans ce premier opus, le lecteur est frappé par la force du style, net, tranchant, sans fioritures. images.jpegLe mythe BB est passé au scanner d'une analyse enjouée et brillante, toujours critique, de cette figure incontournable du cinéma français.


Aujourd'hui, avec Les Petits poissons**, Marie Céhère s'aventure sur d'autres territoires, avec d'autres personnages et d'autres ambitions. Ce roman, écrit au fil des nuits, de minuit à cinq heures du matin, pendant un mois, « sans café, mais avec des litres de thé, sans produit dopant, mais avec des portes de sortie vers le paradis artificiel » tient le lecteur en haleine de bout en bout. Unknown.jpegL'éditeur parle d'un roman de formation, et c'est vrai que l'héroïne, Virginie, issue de la petite bourgeoisie de province, déclare la guerre à son milieu, à ses parents (sur le point de divorcer), à sa vie tranquille de jeune fille modèle. En se révoltant, bien sûr, puis en fuyant l'univers mortifère de sa famille, elle va être obligée de s'inventer, de se construire, de naître ou de renaître à sa propre liberté. Mais on est à cent lieues, ici, du récit autobiographique. On sent, à chaque page, le plaisir de l'auteur à se glisser dans la peau de ses personnages, masculins ou féminins, à les manipuler, à jouer avec eux comme avec des marionnettes. « Je raconte une vie qui aurait pu être la mienne, précise Marie Céhère, mais qui ne l'était pas. Virginie est ma jumelle maléfique. Je lui ai fait faire à peu près tout ce que je n'ai pas fait en arrivant à Paris. »

Le roman comporte quelques longueurs, peut-être, mais aussi des pages d'une grande force stylistique. Sans dévoiler la fin, on précisera que Virginie multiplie les « petits poissons » (pour reprendre l'expression de sa mère Odile) en attendant d'attraper le « gros poisson » (c'est-à-dire, dans le code bourgeois d'Odile, l'homme riche et célèbre qui sera son mari). Et que ce « gros poisson » a les traits d'un sociologue parisien, auteur à succès, qui se prénomme Lazare, l'homme de toutes les résurrections !

* Marie Céhère, Brigitte Bardot ou l'art de déplaire, essai, Pierre-Guillaume de Roux, 2016.

** Marie Céhère, Les Petits poissons, roman, Pierre-Guillaume de Roux, 2017.

15/01/2018

Patrick Roegiers fait son cinéma

images-2.jpegPatrick Roegiers est un Huron, un Apache — et sans doute le dernier des Mohicans. En un mot : il est belge. Dans le paysage littéraire français d'aujourd'hui, à la fois pauvre et conventionnel, ses romans étonnent et détonnent, car ils ne ressemblent à rien. Ou plutôt : ils sont si originaux, si drôles, si pleins de verve et de surprises, qu'ils ne peuvent avoir été écrits que par un Belge établi à Paris, qui fut d'abord comédien, puis lecteur, puis journaliste (passionné par la photographie), puis auteur de théâtre, puis polémiste, etc.

La Belgique, patrie à la fois adorée et abhorrée, Roegiers lui a consacré déjà plusieurs livres, qui font autorité (dont un excellent « Découvertes » chez Gallimard). En 2012, il a chanté, à sa manière baroque et satirique,images.jpeg le Bonheur des Belges* (voir notre compte-rendu ici). Dans cette épopée lyrique, Roegiers revisitait l'histoire de son pays avec son humour et ses connaissances encyclopédiques.

Tout porte à croire qu'il n'en a pas fini avec sa mère-patrie. Même établi à Paris, et possédant depuis peu le passeport français, Roegiers aime à fréquenter ses compatriotes (surtout s'ils sont morts). Chacun de ses livres met en scène une rencontre imprévue, improbable peut-être, mais chaleureuse et significative. Le plus souvent entre deux créateurs. Mais aussi entre des personnages que tout sépare. Dans son dernier opus, Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur**, il imagine la rencontre, sur les bords du Léman, entre un roi en exil, Léopold III de Belgique, et un dessinateur célèbre en dépression (Georges Rémi, plus connu sous le nom d'Hergé). Nous sommes en juillet 1948. La guerre vient de se terminer. Léopold mène une vie princière en Suisse, entre golf et tennis, lac et montagnes. Il a perdu sa première femme, la mythique reine Astrid, dans un accident de voiture au bord du lac des Quatre-Cantons, et attend que la Belgique le rappelle. Hergé, quant à lui, a connu ses premiers succès avec Tintin, le célèbre reporter en pantalons de golf, mais doute toujours des hommes et de son talent. Ils vont se fréquenter pendant un mois, mieux se connaître et s'apprécier. Une véritable amitié naîtra entre les deux Belges en vacances (et en exil).

images-1.jpegDans chacun de ses livres, Roegiers, grand cinéphile, tourne également un film. Nos deux lascars sont les protagonistes d'un long métrage où ils jouent leur propre personnage et qui se tourne à mesure que le roman s'écrit. C'est l'occasion, pour l'auteur, d'inviter sur le plateau tout le gratin d'Hollywood, de Mae West à Ava Garner, de Charlie Chaplin à Laurel et Hardy, de Humphrey Bogart à Marlene Dietrich, avec chaque fois des anecdotes croustillantes ou des révélations surprenantes. Chacun tient un rôle dans le film qui se tourne au bord du Léman. Ce film n'est pas tragique, ni même comique : il s'agit plutôt de la naissance d'une amitié entre deux hommes qui portent en eux tout un peuple de fantômes.

Quand Patrick Roegiers fait son cinéma, le lecteur applaudit et jubile devant tant d'imagination et de virtuosité verbale. 

* Patrick Roegiers, Le Bonheur des Belges, Grasset, 2012.

** Patrick Roegiers, Le roi, Donald Duck et les vacances du dessinateur, Grasset, 2018.

10:25 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : patrick roeiers, roman, léopold, hergé, donald duck, suisse, léman, belgique | | |  Facebook

09/01/2018

La fuite du Docteur Mengele (Olivier Guez)

Unknown.jpegPetite ou grande déception ? Je me suis précipité, comme tant d'autres, sur le dernier roman d'Olivier Guez, La Disparition de Josef Mengele*, célébré par une presse unanime et auréolé du Prix Renaudot. Et j'ai été pris, comme les autres, par cette histoire de fuite éperdue d'un criminel de guerre nazi — qu'on appelait l'ange de la mort — qui officia comme médecin dans le camp d'extermination d'Auschwitz. 

S'appuyant sur une documentation impressionnante (5 pages de bibliographie!), Guez reconstitue fidèlement le parcours de cet homme, nazi de la première heure, qui n'a jamais exprimé le moindre doute, ni le moindre remords sur ses agissements monstrueux pendant la Seconde Guerre Mondiale. images.jpegOn le sait: Mengele se livrait à des expériences pour le moins délirantes sur des prisonniers d'Auschwitz (greffes, transfusions, amputations, etc.), en particulier les jumeaux et les handicapés. Tout cela est parfaitement rendu dans le roman d'Olivier Guez (même si l'information n'est pas de première main : il existe déjà des dizaines de biographies du Docteur maudit).

Non. La déception, petite ou grande, vient plutôt du traitement assez plat de cette vie d'éternel fugitif (Mengele n'a jamais été arrêté). Le style, volontairement dépouillé, demeure descriptif et neutre. Les personnages, extrêmement nombreux, ont de la peine à s'incarner et manquent d'épaisseur. Quant au docteur lui-même, on aimerait en savoir plus sur ses motivations, sa folie intérieure. Et cela, malgré le récit un peu scolaire d'Olivier Guez, nous laisse sur notre faim.

* Olivier Guez, La Disparition de Josef Mengele, roman, Grasset, 2017.

11/12/2017

L'enfant qui aimait grimper aux arbres (Bernadette Richard)

Unknown-1.jpegC'est à Joachim du Bellay que Bernadette Richard emprunte le titre de son dernier livre, Heureux qui comme*, un livre en forme de bilan, baigné tout à la fois de nostalgie et de jubilation, de regret du foyer natal (c'est le thème du poème de Du Bellay, 1558) et de retour à la nature.

C'est un homme, étrangement, qui tient la plume ici et nous entraîne dans ses souvenirs d'enfance : sa passion de la solitude, son plaisir à grimper dans les arbres à la fois pour se cacher et pour observer le monde. Il nous raconte aussi ses rêves de vol, son amour des oiseaux qu'il étudie quotidiennement (le Dr Freud interprète ce fantasme de vol comme un désir d'érection!). Cette enfance enchantée par la nature va peu à peu laisser la place à une vie de photographe pris dans une ronde frénétique de voyages, une vie grisante de découvertes et de rencontres (qui ressemble beaucoup à celle de Bernadette Richard, grande « écrivaine aux semelles de vent »).

Unknown.jpegCe voyage passe par des étapes obligées : Katmandou, Woodstock où le narrateur rencontre une fille du Bas (lui qui est du Haut!). Mariage, enfant, séparation. Nouveaux voyages pour oublier ses racines et découvrir le monde. À la passion des arbres et des oiseaux s'ajoute bien vite celle des lacs, que Bernadette Richard décrit avec infiniment de poésie. Le lac Atitlan, le lac Titicaca, puis le lac Baïkal, ses états d'âme, ses impatiences, « ses toquades et ses arpèges météorologues ». 

Mais Ulysse, on le sait, a la nostalgie de sa terre natale. Après tant de pérégrinations, de beautés entrevues aux quatre coins du monde, tant de fleuves et de cascades, de lacs et de déserts, il est bon de rentrer chez soi. Car le hostos — le foyer — est au cœur du voyage. C'est une petite fille, Orsanne, qui va ramener le narrateur à ses premières amours : les arbres, les lacs, les grottes, les oiseaux. Comme Du Bellay quitte sans douleur « le mont Palatin pour son petit Liré », le narrateur, ayant conquis la toison d'or du voyage, aime à revenir sur ses terres, « pour vivre entre ses parents le reste de son âge. »

Il y a, dans ce retour au bercail, un peu de nostalgie, mais aussi beaucoup de bonheur (« Le bonheur est une idée neuve en Europe », écrivait Saint-Just). Bonheur de redécouvrir les lieux enchantés de l'enfance, bonheur  aussi de marcher au bord de l'abîme, au Creux-du-Van, par exemple, dans ces contreforts du Jura qu'il aime tant. Le voyageur qui a roulé sa bosse n'est plus blasé : il redécouvre la joie des paysages, le plaisir des flâneries, la complicité d'Orsanne. Lui qui croyait posséder le savoir occulte de ses odyssées, il n'a que « des images intérieures qui se délitent au fil des mois » et « ses photos jaunissent dans des cartons ». Lui qui croyait que la beauté était ailleurs, exotique et insaisissable, il doit admettre que sa patrie lilliputienne la lui offre chaque jour, et qu'il n'a jamais su la voir.

« C'est peut-être ça, la sagesse : réaliser que l'ailleurs n'est nulle part et partout, même chez soi. »

C'est un chemin vers la sagesse, un chemin solitaire et vagabond, qu'emprunte Ulysse, toujours en quête de soi, et qui le mène, après avoir beaucoup erré, dans ce petit village dont il a vu, de loin, fumer les cheminées, près de cette pauvre maison « qui lui est une province, et beaucoup davantage. »

Un très beau livre, donc, riche, profond, original, peut-être le meilleur livre de Bernadette Richard qui a beaucoup donné à la littérature romande et est encore trop injustement méconnue.

* Bernadette Richard, Heureux qui comme, éditions d'autre part, 2017.

 

30/11/2017

Danse avec la mort (Pierre Béguin)

Unknown-1.jpegAprès deux romans « genevois », aux thèmes universels, Vous ne connaitrez ni le jour ni l'heure (voir ici) et Condamné au bénéfice du doute (Prix Edouard-Rod 2016, voir ici), tous les deux parus chez Bernard Campiche éditeur, Pierre Béguin renoue avec la Colombie, qu'il connaît comme une seconde patrie. Avec son dernier livre, Et le mort se mit à parler*, on replonge dans la magie du carnaval.  Le sujet n'est pas totalement inconnu, puisqu'il a déjà servi de toile de fond à un autre roman de Béguin, publié en 2000 aux éditions de l'Aire, Joselito Carnaval. Mais l'auteur, visiblement, avait envie d'y revenir…

Avec les romans précédents, le fil n'est pas rompu : il s'agit bien, ici aussi, d'une histoire exemplaire, sur fond de mort et d'injustice. Dans une ville colombienne de la côte caraïbe, un indigent échappe par miracle à la mort. 1290181_f.jpg.gifC'est le premier jour du carnaval. Il se traîne jusqu'au poste de police pour raconter son histoire. La machine judiciaire, lentement, se met en marche. Ce qui semble être, à première vue, un fait divers pourrait bien se révéler un grand scandale. Au fil des pages, on suit tous les protagonistes du drame (policiers, procureur, juge d'instruction, camarades d'infortune, etc.) qui, inéluctablement, va vers sa fin tragique, car le pauvre homme, ressuscité comme Lazare, est condamné à mort dès le début…

Aucun doute, ici, sur son innocence, ni sur l'issue fatale qui l'attend : l'individu, surtout s'il est un pauvre cartonero (une sorte de chiffonnier qui ramasse les déchets, mégots, canettes de bière abandonnés dans les rues), est broyé par la société, contre laquelle il ne peut rien. Même sa fuite est impossible : il se trouvera toujours d'autres indigents pour accepter le contrat qu'on mettra sur sa tête. Toutes les strates de la société sont touchées par l'insidieuse gangrène. « Les journalistes sont comme les bouchers, ils ne font que débiter à l'étal de petits morceaux de viande appréciés des mouches. Quant à la mémoire citoyenne, elle s'efface toujours à l'excitation du prochain match de football. (…) Plus rien n'a vraiment le temps de s'inscrire dans les consciences à notre époque, par même le scandale. »

La force de ce livre à l'issue implacable, c'est qu'il se déroule entièrement sur fond de carnaval, de déguisements, d'ivresse et de folie. Les personnages sont entraînés dans une danse macabre où l'excès est la règle, et le mensonge, la vérité. Ce monde sens dessus dessous, qui dure l'espace de quelques jours, est bien, pour Santander Montalvos, le juge chargé d'instruire l'affaire, l'allégorie d'un monde sans garde-fou moral, « où le mercantilisme systématisé, en colonisant l'espace social jusque dans ses ultimes strates, a poussé l'idéologie du profit au plus haut degré du cynisme. Un monde d'anthropophages ! »

Unknown-2.jpegPour coller au plus près de la folie du carnaval, Béguin déploie une écriture baroque riche en images surprenantes, en adjectifs, en couleurs vives et en odeurs diverses (pas toujours agréables !). On pense aux romans de Gabriel Gàrcia Marquez dans lesquels la langue elle-même est une fête où le rire et les larmes sont parfois soulignés à gros traits. Le carnaval permet tous les excès et donne à l'auteur l'occasion de « se lâcher » en jouant avec les masques.

Et le Béguin colombien, qui entraîne le lecteur dans une danse de rire et de mort, vaut bien le Béguin genevois, assistant, impuissant, à la mort de ses parents ou reconstituant, en détails, une affaire judiciaire dont personne n'a encore trouvé le dernier mot !

* Pierre Béguin, Et le mort se mit à parler, roman, Bernard Campiche éditeur, 2017.

08/11/2017

Testament paysan (Jean-Pierre Rochat)

images.jpegPas de Prix littéraire, de médaille ou de Légion d'Honneur pour Jean-Pierre Rochat, écrivain, paysan et éleveur de chevaux des Franches-Montagnes. Il est hors concours. Pourtant, avec Petite Brume*, il publie l'un des livres les plus forts et les plus nécessaires de l'année.

Petite Brume est à la fois un roman réaliste et une fable poétique. Il raconte une journée, la dernière, la journée capitale, pendant laquelle Jean Grosjean, paysan de montagne, assiste, dépité et furieux, à la mise aux enchères de tout ce qui lui appartient. Cela commence par les machines agricoles, cédées une à une à vil prix. Puis vient le tour des bêtes : veaux, génisses, taureau. Un petit tour dans l'arène de sciure, comme au cirque, et la bête est mise à prix. Certaines vont rester dans les fermes voisines. D'autres vont partir en Suisse allemande, représentée par une forte délégation d'acheteurs d'Appenzell. 

Au fil de ce funeste 12 avril, cet homme qui a passé sa vie sur son domaine va perdre tout ce qui lui appartient. « On peut dire que je me suis crevé le cul toute ma vie, j'ai bossé de bonne humeur, heureux de ce qui m'arrivait, j'ai tout misé sur ma bonne étoile, et soudain, d'un coup, le petit train de mon bonheur déraille. » Son bonheur s'appelait Frida, sa femme adorée, partie au Canada avec armes et bagages rejoindre un autre homme. Depuis, enfermé dans les tracasseries administratives, écrasé de dettes et de commandements de payer, Jean Grosjean poursuit une lente et inexorable descente aux enfers.

Unknown.pngC'est la force de ce livre de décrire, pas à pas, minute après minute, l'inéluctable dépossession du paysan. On ne lui enlève pas seulement ses outils de travail (faucheuse, sarcleuse, etc.), mais surtout les bêtes qu'il aime, chacune à sa manière, à qui il parle et qui lui répondent. Il y a là de très belles pages sur la relation qu'un paysan entretient avec ses bêtes. Et sur le deuil que constitue, un jour d'avril, leur mise aux enchères. À prix ! À prix !

Le paysan aura-t-il la force de survivre à cette journée noire ? Heureusement, il y a Irina, une belle voisine, qui va tenter de le tirer du côté de la vie. Une nouvelle existence s'annonce. Mais est-ce possible, quand on a tout perdu ? Le suspense est parfaitement tenu par Jean-Pierre Rochat jusqu'aux dernières pages du livre, un livre à la fois sombre et généreux, d'une clairvoyance admirable, à la la langue poétique et charnelle.

Un grand livre, vous disais-je.

Si vous ne me croyez pas, allez y voir vous-même !

Jean-Pierre Rochat sur la RTS : https://www.rts.ch/info/culture/livres/8976129--j-ai-pens...

Il sera l'invité du prochain Café littéraire à la Médiathèque de St-Maurice, le 16 novembre 2017, de 12h. 30 à 13h. 30.

* Jean-Pierre Rochat, Petite Brume, éditions d'autrepart, 2017.

12/10/2017

L'énigme d'un frère (Corinne Desarzens)

Unknown.jpegQue sait-on de ceux qui nous sont les plus proches? Leurs regrets silencieux, leurs hantises, leurs secrets, leurs plaisirs quotidiens. Que sait-on de son frère, quand celui-ci décide, au terme d’une longue errance muette, de se jeter sous un train, en pleine gare de Nyon? Corinne Desarzens, dans un livre admirable, entreprend de rompre le silence.

Référence avouée au Poisson-scorpion de Nicolas Bouvier, le Poisson-Tambour* de Corinne Desarzens résonne bien autrement, et laisse dans l’âme des échos qui ne se perdent pas. Le poisson tout d’abord : c’est à la fois le signe et l’élément dans lequel Frédéric, le frère de la narratrice, semble avoir toujours évolué. Pêcheur professionnel à Nyon, il nage entre deux eaux, indissociablement lié à son alter ego, Vincent, qui est son jumeau identique. C’est pourquoi son histoire est d’abord une histoire d’eau, de navigation à vue, de (faux) calme plat et d’avis de tempête. Une histoire à jamais double aussi.

poisson-tambour_vignette.jpgDe l’enfance radieuse passée à Sète, dans une maison joliment prénommée la Métairie, aux derniers jours sur la Côte vaudoise, où Frédéric connaîtra une autre Métairie, clinique psychiatrique cette fois, Corinne Desarzens reconstitue – impatiemment, pourrait-on dire, avec l’angoisse de le perdre à nouveau – le parcours de son frère inconnu. À sa manière unique: à coups de petites touches de sensations réinventées, couleurs, goûts de lait et de sel oubliés de l’enfance, paroles dérobées aux adultes. Ressusciter, à partir des impressions de l’enfance, la figure du frère disparu, c’est bien sûr revenir à la source, interroger « la stupeur d’origine » : le couple bizarre que forment les parents, Gisèle (dite Hermeline, puis Granny) et Jean-Pierre (dit le Petit Rat, puis Grano). Chacun surprotégeant, à sa manière, ses enfants.
Tirant le fil de Frédéric, la pelote entravée de sa vie, la narratrice bute, littéralement, sur le nœud du couple parental. L’enquête prend alors des allures d’inquisition, de règlement de compte. Cette mère, qui néglige son mari pour se consacrer « exclusivement à ses enfants », sa mission sur la terre, n’en fait-elle pas trop?  Et ce père, spécialiste en grands vins, pour qui rien n’est jamais assez bien, ni bon, ni parfait, n’a-t-il pas tué dans l’œuf toute velléité d’indépendance chez ses enfants (qui logent toujours chez lui, à près de 48 ans) « Qu’est-ce qui les empêchait d’être heureux? Toute la difficulté revenait à se trouver en situation d’aimer ce qui était, ici, maintenant, plutôt que ce qui n’était pas. »
Remontant le cours de la vie de Frédéric, la narratrice dresse un constat d’échec : tout est là, déjà, en germes mortifères, dans les relations entre cette mère qui s’enlise dans les confitures et un père qui « pose des lingots d’or sur la table en disant à ses fils qu’ils n’ont plus besoin de travailler », leur supprimant « l’envie, les idées, la débrouillardise, la curiosité, les couilles. » Mais son enquête ne s’arrête pas là. Elle porte également sur les amis de son frère, ses rares fréquentations féminines, cette quête éperdue de tendresse qui l’a mené aux salons de massage genevois. Mais la piste, une fois encore, tourne court. Les femmes étrangères qui l’ont connu, si brièvement, ne savent rien de lui.

La narratrice se tourne alors vers les médecins qui ont suivi Frédéric (qu’on étiquette tantôt de maniaco-dépressif, tantôt de schizophrène). C’est une des parties les plus intéressantes du livre, car la vérité qui s’y fait jour éclaire le destin de son frère. Pendant toutes ces années de silence, d’errance et de désœuvrement, Frédéric s’est rendu régulièrement chez un psychothérapeute qui a tenté de comprendre (et de conjurer) le mal obscur qui le rongeait. Mais au fil des mois, Frédéric a manqué les séances, tout comme il s’est abstenu de prendre ses médicaments. Là encore, il a glissé comme un poisson: impossible à ferrer.
« L’explication, écrit Julio Cortazar, est une erreur bien habillée. »

Dans son très beau Poisson-Tambour, Corinne Desarzens n’explique rien : tout juste livre-t-elle au lecteur des fragments lumineux, des flashes de vérité, des moments de « sensation vraie » comme dirait Peter Handke, qui parviennent à rendre ce frère inconnu extrêmement présent, plus peut-être qu’il ne l’a jamais été, lui qui aimait par-dessus tout le silence du lac et la vie solitaire du pêcheur.
* Corinne Desarzens, Poisson-Tambour, Bernard Campiche éditeur, 2006.

09/10/2017

Les trois mémoires (Corinne Desarzens)

Unknown.jpegEn ce début d'automne, Corinne Desarzens n'y va pas de main morte : pas moins de trois livres, parus en même temps, portent sa signature. Il s'agit tout d'abord d'Honorée Mademoiselle*, un recueil de textes d'Emily Durham (1863-1944) réunis et traduits par Corinne Desarzens. Ensuite, il y a Couilles de velours**, au titre doucement provocateur, mosaïque littéraire qui rassemble des textes divers, dont l'unité, plus ou moins manifeste, tourne autour du sexe de l'homme. Il y a enfin Le Soutien-gorge noir***, une plongée dans le passé familial de l'auteur, de loin le livre le plus abouti des trois.

On se souvient du Poisson-Tambour (Bernard Campiche éditeur, 2006), le récit haletant que Corinne Desarzens a consacré à son frère Frédéric, pêcheur sur le Léman, qui se jette un jour sous un train de la gare de Nyon. poisson-tambour_vignette.jpgCe portrait en absence débouchait sur une sorte de procès au cours duquel l'auteur interrogeait ses parents et l'entourage familial (et médical). Depuis, le frère jumeau de Frédéric s'est lui aussi suicidé. Et leurs parents, Monique et Jean-Pierre, sont à leur tour décédés. 

images.jpegÀ Sète, où vivait sa famille et où il travaillait, Jean-Pierre avait un rival : Jozsef, l'allure d'un prince hongrois, venu étudier l'œnologie en France après la guerre. Jozsef va courtiser Monique, qui l'aime, mais décide un jour de lui dire non. Le prince éconduit retournera en Hongrie, où il développera avec succès de nouveaux cépages. Mais les deux amoureux continueront à s'écrire régulièrement. À la mort de Monique, la narratrice se rendra à Budapest pour rencontrer ce fameux Jozsef qui lui demandera s'il peut continuer à lui écrire, comme il écrivait à sa mère. Elle acceptera et ils échangeront des lettres ou des cartes postales jusqu'à la mort de Jozsef. Pendant huit ans.

Le beau livre de Corinne Desarzens est à la fois une plongée dans les eaux troubles du passé et une interrogation sur le présent. Elle mène l'enquête en Hongrie, découvre les lettres de sa mère et l'allusion à ce fameux soutien-gorge noir qui donne son titre au récit. En même temps, elle fait un fait un travail de mémoire. Une mémoire fécondée par les mots, qui lui donnent corps et sens. Une mémoire — comme toujours chez Corinne Desarzens — chargée d'odeurs, de couleurs, de sensations à fleur de peau. « Je pense qu'il y a trois mémoires. De ce qui n'a jamais été : le fantasme. De ce qui a été vraiment : la vérité. De ce qu'on n'a pas pu recevoir : la réalité. On comprend si rarement les choses au moment où elles se déroulent. Juste un petit fil, imaginez. »

Pourquoi écrit-on ? Et surtout pour qui ? Il y a toujours un ou une destinataire aux lettres que l'on écrit. Les timbres hongrois illustrant la couverture du livre de Corinne Desarzens en témoignent. Parfois les lettres mettent des années pour parvenir à destination. Et la correspondance se poursuit au-delà de la mort. Elle porte en elle les cendres du passé. Et ces cendres éclairent le présent.

* Corinne Desarzens, Honorée Mademoiselle, éditions de l'Aire, 2017.

** Corinne Desarzens, Couilles de velours, éditions d'autre part, 2017.

*** Corinne Desarzens, Le soutien-gorge noir, éditions de l'Aire, 2017.

25/09/2017

Pâles lumières du passé (Isabelle Flükiger)

FluckigerIsabelle.jpgIsabelle Flükiger nous avait bluffés avec son premier livre, Du Ciel au ventre (2003)*, escapade délurée de deux amies qui font route vers Paris. On pensait à Thelma et Louise, le road-movie de Rodley Scott, ou encore à Virginie Despentes. Dans cette voix, il y avait quelque chose de déjanté, de joyeux, d'irréductible.

Dans les livres suivants, Isabelle Flükiger a poursuivi sa voie, mais elle semble s'être assagie. Il y a six ans, elle se lançait dans l'écriture de Best-seller** (voir notre critique ici), un roman étonnant qui mêlait aux soucis quotidiens d'un écrivain les problématiques sociales de l'immigration, de l'exclusion et du racisme. 

Aujourd'hui, une fois encore, Isabelle Flükiger change son fusil d'épaule en nous donnant Retour dans l'Est***, un voyage d'une semaine en Roumanie, où la narratrice accompagne sa mère qui veut revoir le pays de son enfance.

La tonalité du livre — qui est un récit et non un roman — est plus grave que dans les livres précédents. C'est le récit introspectif d'une femme qui part en quête de ses racines. Sa mère, juive et roumaine, a quitté son pays pour venir s'établir en Suisse, où elle a rencontré son mari. La Roumanie, pour elle, est devenue le pays mythique de l'enfance et de l'adolescence. Un pays fantasmé qu'elle a transmis à sa fille Isabelle qui aimerait bien, cependant, en avoir lie cœur net. Elles décident de partir toutes les deux pour Bucarest. Mais sur place, que reste-t-il de ce pays fantasmé ? La mère entraîne sa fille dans les méandres de la ville encore marquée par la dictature des époux Ceausescu. « Ma mère et moi, nous marchons aujourd'hui dans un pays qui n'est plus le sien, c'est terminé. Je voulais savoir de quoi est faite la musique de mon enfance, mais ce n'est pas ici qu'il faut chercher. »

RetourEst.jpgAu fil des jours (le voyage dure une semaine), des paysages et des rencontres, Isabelle reconstitue des bribes de son histoire, ou plutôt de l'histoire de sa mère, dédaignée par sa propre mère et « trop gâtée » par son père. Ce faisant, elle espère réconcilier sa mère avec son passé, et mettre au jour ses propres racines. Mais l'histoire de sa mère est pleine de lacunes et de brèches. Et la lumière qui entre par ces brèches ne suffit pas à éclairer totalement le présent.  La fable de la lampe Gallé, illustrée par la couverture du livre, trouve ici tout son sens : le passé reste indéchiffrable et ne jette aucune lumière sur le présent. 

Reste l'amour d'une mère. Cette brèche, c'est « l'essence de la vie ». C'est grâce à elle que l'histoire se transmet, de génération en génération, de pays en pays, de déracinement en déracinement. 

Être soi, c'est être déchiré. Et Isabelle Flükiger parle très bien de ce déchirement.

Photo d'Isabelle Flükiger © Charly Rappo.

* Isabelle Flükiger, Du Ciel au ventre, roman, l'Âge d'Homme, 2003.

** Isabelle Flükiger, Best-seller, roman, éditions Faim de siècle et CousuMouche, 2011.

*** Isabelle Flükiger, Retour dans l'Est, récit, éditions Faim de Siècle, 2017.

31/08/2017

Le soleil noir de la mélancolie (Frédéric Pajak)

Unknown.jpegÀ l'heure des best-sellers vite oubliés et des polars-kleenex, l'œuvre de Frédéric Pajak fait tache. Elle est à la fois singulière (semblable à aucune autre) et toujours double. Le dessin, magistral, y tient la dragée haute au texte, d'une grande qualité poétique. Chez Pajak, jamais le dessin n'illustre le propos de l'auteur ou se contente de le dédoubler : il le prolonge, l'éclaire, l'enrichit. C'est une autre caractéristique de ces livres où l'image est aussi importante que le texte.

Commencé en 2002, l'immense chantier des Manifestes incertains devrait s'achever en 2020 et compter neuf volumes. Cette année, Pajak publie le tome 6, aux éditions Noir sur Blanc*, un livre dans lequel il revient, une fois encore, obsessionnellement, sur le divorce de ses parents et la mort de son père. 

9782882504746.jpgCe sixième volume, plus intime que les précédents qui ressuscitaient les figures de Vincent Van Gogh, Walter Benjamin, Beckett, Ezra Pound ou encore Cesare Pavese, pourrait s'intituler Les Quatre Cent Coups. Au centre du drame : un enfant qui assiste, muet et impuissant, aux disputes des parents qui se déchirent, se séparent, partent chacun pour une nouvelle vie. Le drame se creuse, comme on sait, lorsque son père, rentrant chez lui après une énième tentative de réconciliation, trouve la mort dans un accident de voiture. Le monde se brise. La vie de l'enfant est en morceaux. Et ce sont ces morceaux, justement, que Pajak, livre après livre, tente d'ajointer, par l'image et les mots, en recherchant une vérité fragile, fuyante, qui éclairerait le tragique de sa vie.

Il y a beaucoup (et de plus en plus, me semble-t-il) de noir dans les livres de Pajak, mais ce noir, paradoxalement, est source de lumière, comme le fameux « soleil noir de la mélancolie », cher à Nerval. C'est par le noir, la faille, la blessure, que la lumière jaillit. C'est pourquoi le travail de Pajak ressortit tout à la fois à la littérature, au dessin et à la psychanalyse. En quoi son œuvre est vraiment singulière. Et singulièrement géniale.

* Frédéric Pajak, Manifeste incertain, volume 6, Blessures, éditions Noir sur Blanc, 2017.

Outre cet ouvrage bouleversant, Pajak expose à Pully et se confie dans un livre d’entretiens richement illustré :

Un certain Frédéric Pajak, entretiens avec Christophe Diard, Les Editions Noir sur Blanc, 240 p.

Exposition « Un Certain Frédéric Pajak », Pully, Musée d’art de Pully, ch. Davel 2, du je 31 août au di 12 novembre.

28/06/2017

Passion noire, mon nouveau roman

Encore quelques jours de patience… 

Passion noire jpeg.jpg

26/06/2017

L'écriture mosaïque (Jean-Louis Kuffer)

images.jpegJournaliste, romancier, poète, essayiste, blogueur infatigable, mais aussi peintre et animateur de revue littéraire (Le Passe-Muraille, créé en 1992), Jean-Louis Kuffer a plusieurs cordes à son arc. Et une brassée de flèches dans son carquois. Également à l'aise dans le roman et la chronique littéraire (quiconque voudra connaître la vie littéraire en Suisse romande depuis quarante ans n'aura qu'à se plonger dans ses Carnets), il explore, dans chacun de ses livres, une nouvelle forme d'écriture.

Aujourd'hui, avec La Fée valse*, son dernier livre, Kuffer entraîne le lecteur dans un vertige de personnages, de scènes fantasmées, de situations drolatiques ou tragiques, cruelles ou surprenantes. Ce sont des textes courts (une page au maximum), vifs, colorés. Chacun pourrait être le germe ou le noyau d'un roman. Mais Kuffer les garde à l'état de pépites. D'éclats. D'éclairs de poésie.  Si l'écriture — selon le mot de Cingria — est « l'art de l'oiseleur », Kuffer possède celui de la mosaïque. Chaque texte est une pierre savamment peinte (une miniature) qui trouve sa place et son sens dans l'ensemble du livre. 

Unknown.jpegLe plus étrange, dans ce livre foisonnant et singulier, c'est que cette mosaïque humaine bouge et danse sans cesse. À peine a-t-on fixé un personnage qu'un autre le remplace ou entre dans la danse. Ici c'est une valse à trois temps au rythme tantôt rapide, voire effréné, tantôt mélancolique (« valse mélancolique et langoureux vertige » disait Baudelaire). Le lecteur, à chaque page, est pris dans ce vertige et invité, sans cesse, à changer de cavalier. Ce qui fait tout le charme et le force de cette Fée Valse qui fait danser les mots et valser les personnages de toutes les époques, de tous les pays, de toutes les langues. 

* Jean-Louis Kuffer, La Fée valse, éditions de l'Aire, 2017.

09:40 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : kuffer, la fée valse, éditions aire, littérature romande | | |  Facebook

30/05/2017

Un roman noir et bien tassé (Jean-François Fournier)

Unknown-1.jpegJean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur, a dirigé la rédaction du Nouvelliste et est aujourd'hui délégué culturel de la Commune de Savièse. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

En cela, il ressemble beaucoup à Scott F. Battle, le héros de son dernier livre, sobrement intitulé Le Chien*. Disons tout de suite : c'est un des plus grands livres de ce début d'année, fort comme un pur malt, noir comme un expresso bien tassé. 

Unknown-2.jpegQui est le Chien ? Le rédacteur en chef d'un quotidien américain (le Post ?), qui a beaucoup roulé sa bosse, connaît tout ce qu'il faut savoir (et ne pas publier) sur le monde politique, a consacré sa vie à défendre une certaine idée du journalisme. Malgré sa carrière brillante, le Chien est un être fracassé. Sa femme et deux de ses enfants sont morts dans un accident de la route (là même où Edward Kennedy a laissé mourir sa secrétaire, noyée dans sa voiture). Le troisième enfant est condamné par la maladie. N'ayant plus rien à perdre, le Chien va jouer son va-tout et se lancer dans une quête éperdue  à travers l'Amérique pour retrouver son père, tout d'abord, puis revoir son fils malade qui lui a été arraché. Le roman de Fournier tourne alors au road-movie. Un récit haletant, violent, désespéré. Cet homme qui a tout perdu s'accroche au mince espoir de revoir son père, qui s'avère bientôt être une sorte de psychopathe, qui aime à découper l'oreille gauche des cambrioleurs qui s'aventurent chez lui ! 

Dans sa quête, le Chien est accompagné par Kerry, une femme rencontrée dans un diner, personnage mystérieux et sensuel. Tout au long de ces pages sombres et pleines de poison, on sent que le Chien joue sa vie à quitte ou double. Sa quête n'est pas accessoire, ni superficielle. Il y va de sa vie. Et Fournier, d'une plume admirable, excelle à rendre cette violence essentielle (la violence qui habite tout être désespéré). Violence des relations humaines, des sentiments, des drames qui s'abattent sur Scott F. Battle. On sent, bien sûr, chez Fournier, l'influence des grands romanciers américains : Jim Thompson, Fitzgerald, Joyce Carol Oates, Jim Harrison. Il en a le souffle et la verve. Son roman noir nous accompagne longtemps après que nous avons tourné la dernière page.

* Jean-François Fournier, Le Chien, éditions Xénia, 2017.

02:04 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : fournier, le chien, roman, littérature romande, éditions xénia | | |  Facebook

29/05/2017

Deux personnages en quête de sens (Antoine Jaquier)

images.jpegOn met un peu de temps à entrer dans le dernier roman d'Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue*, qui oscille entre le roman noir et le portrait d'une génération passablement paumée. À quoi cela tient-il ? À l'intrigue, d'abord, qui ne démarre vraiment qu'après la page 50. Aux deux personnages principaux, ensuite, Tom et Mélodie, qui assument à tour de rôle le fil de la narration (une bonne idée). Archétypes de la « génération Y » (nés entre 1980 et 1999), Mélodie tient un blog sur la mode et Tom est photographie. Ils vivent les deux à Lausanne et passent leur temps à se tromper, se disputer ou se séparer. Tom a le démon du jeu et Mélodie une soif de reconnaissance qui va la mener logiquement à Paris où elle pénétrera enfin ce milieu de la mode qui la fascine.
Comme dans les meilleurs romans noirs, Tom poursuivra sa chute, inexorable, tout au long du récit, en s'accrochant tantôt à Mélodie, tantôt à Dardana, une belle (et vierge, paraît-il) marchande d'amour albanaise qui le plaquera à son tour. 

Le troisième livre de Jaquier ne manque ni de punch, ni de rebondissements, souvent inattendus. images-1.jpegOn pense à bien sûr à son maître en écriture Philippe Djian (photo de droite), qui préfère la vitesse à l'approfondissement des personnages et des situations, la musique de la langue aux descriptions balzaciennes. Chez Jaquier aussi, tout va vite. On aimerait que Tom ait plus de bouteille, que Mélodie ait plus de chair et de lucidité. L'un et l'autre semblent entraînés dans un tourbillon d'événements qu'ils sont bien incapables de contrôler.

Unknown.jpegPourtant, Jaquier frappe juste : les deux personnages principaux appartiennent bien à cette génération du marketing, du culte de l'apparence (la mode et la photo), des jeux video, des Pokemons (et du Club Dorothée). Génération d'enfants gâtés qui peinent à trouver leur place dans une société de plus en plus cruelle. Il accompagne ses deux héros dans leur quête d'identité (et de sens). Il les décrit avec la patience et le regard critique d'un entomologiste. Même si Légère et court-vêtue n'a pas la force (bouleversante) de son premier roman, Ils sont tous morts**, il vaut la peine de s'y plonger pour mieux connaître cette génération qui semble avoir toutes les cartes en main, mais ne sait pas comment les jouer.

* Antoine Jaquier, Légère et court-vêtue, roman, éditions de la Grande Ourse, 2017-

** Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, Poche Suisse, l'Âge d'Homme.

20/05/2017

La route et le jardin (Jean-François Duval)

Unknown.jpegIl y a plus de trente ans que Jean-François Duval (né à Genève en 1947) est sur la route. La route accidentée et fraternelle de Kerouac, sur qui il a beaucoup écrit. La route de Bukowski, également, qu'il a longtemps fréquenté. Il fait partie de la génération des Beats pour qui le monde est un jardin toujours à découvrir, toujours à explorer. 

Cette route et ce jardin, on les retrouve dans le dernier livre de Jean-François Duval, Bref aperçu des âges de la vie*, qui est à la fois une philosophie de la sagesse (un pléonasme ?) et une leçon de vie. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si le récit de Duval est préfacé par le philosophe Alexandre Jolien, qui trouve dans l'auteur un complice et un frère en pérégrinations.

Quelle route et quel jardin ? 

Bien qu'il s'y réfère rarement, Duval, en bon écrivain protestant, est marqué dans sa chair par les paraboles bibliques. La vie est un chemin, dit l'Évangile, une route même, et Duval l'a arpentée dans tous les sens. Unknown-2.jpegArrivé près du terme du voyage, il se retourne, jette un regard rétrospectif (et amusé) sur sa vie et essaie de comprendre chacune des étapes de son parcours. Il passe ainsi au crible les âges de la vie, de l'enfance impatiente (l'enfant passe son temps à courir, puis on lui ordonne de s'asseoir !), à l'âge d'exister (où se posent les grandes questions de l'identité et de notre place dans le monde), jusqu'à cette interrogation finale et essentielle : comment mourir ?

Dans une suite de textes brefs et intenses, qui montrent l'étendue de sa palette (journalistique et philosophique), Duval nous livre beaucoup de lui-même. Bien sûr, en le lisant, on pense à Sénèque (Vies brèves), à Montaigne, à Amiel, mais Duval y ajoute constamment son grain de sel et fait de son récit une sorte de guide de voyage qui aide à affronter le tragique de l'existence. Chacun va son chemin, mais le chemin de chacun est unique. Celui de Duval est fait de rencontres, de surprises (bonnes et mauvaises), de voyages, de lectures, de découvertes, de réflexions sur la condition de l'homme — ce passant égaré sur la terre.

Et le jardin ? 

Il y en a plusieurs dans le livre de Duval. Ils sont tous merveilleux et évoquent avec beaucoup de poésie la dernière escale, juste avant (ou juste après) le grand saut. C'est là que l'écrivain, certaines nuits, retrouve en rêve le fantôme de son père, à qui il a l'impression d'« avoir tout dit » (mais a-t-on jamais tout dit à son père ?) C'est aussi la nature où s'ébroue son chien, rendu fou par les premiers rayons de soleil du printemps. C'est le fantasme d'être réincarné en écureuil, en crocodile ou en serpent (version zen). C'est enfin le jardin, pas forcément paradisiaque, qui attend l'écrivain (et chacun de ses lecteurs) dans l'après-vie, une fois arrivé au bout de la route. 

Le récit de Duval s'achève sur l'évocation d'un clochard rencontré à Genève (frère des clochards sublimes de Bukowski) qui a élu domicile dans une cabane à la lisière d'un bois. Quand l'écrivain veut le revoir, catastrophe : la cabane est partie en cendres. Et son locataire est au paradis des clochards. Sans doute dans un jardin plus vaste où il n'a pas à quémander sa nourriture pour survivre…

Le narrateur poursuit sa promenade : il n'est pas encore arrivé au terme du voyage.

* Jean-François Duval, Bref aperçu des âges de la vie, récit, Michalon, 2017.

16/05/2017

Une vie de chien (Julien Sansonnens)

Unknown-1.jpegJ'avais beaucoup aimé, l'année dernière, Les Ordres de grandeur* (voir ici), un polar haletant qui mêlait politique et médias, un roman au style vif et généreux, assez rare sous nos latitudes protestantes. L'auteur, Julien Sansonnens, récidive cette année avec un texte plus court (une longue nouvelle) qui possède néanmoins les mêmes qualités que son précédent livre. Cela s'appelle Quatre années du chien Beluga**, et c'est une merveille.

Qualité d'écriture tout d'abord : précise, limpide, coupante comme un scalpel. Sansonnens a du style, et c'est un bonheur de le lire. Qualité de construction ensuite : le récit est parfaitement mené, à un rythme soutenu, mais avec des pauses, de réflexion ou d'anecdotes, alternant les descriptions (promenades au bord du lac, randonnées en montagne, innombrables bêtises du chien Beluga) et la narration plus serrée, plus intime.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit dans ce petit livre d'une grande profondeur : raconter l'intimité — le lien d'intimité — qui se noue entre un chien et ses maîtres (la narration, très « brechtienne », pose d'emblée les relations familiales en relations de pouvoir). Unknown.jpegBeluga, que ses maîtres adoptent alors qu'il n'a que quelques mois, vient apporter sa folie, ses névroses (il n'aime pas les enfants), son inébranlable joie de vivre à toute la maisonnée. Il devient l'enfant chéri (et folâtre) de ses maîtres, qui l'emmènent en voyage avec eux, lui abandonnent leur plus beau fauteuil. Il est de toutes les bringues et de tous les bonheurs.

Cela se gâte, pourtant, quand le couple attend son premier enfant. Étrangement, le chien tombe malade. Il a des absences, des pertes d'équilibre. « Est-il envisageable que la naissance de l'enfant ait provoqué le mal dont souffre le chien ? » demande le narrateur, qui n'évite pas les crises de culpabilité. Il fera tout pour sauver Beluga, l'emmenant chez le vétérinaire (« une belle ordure») à quatre heures du matin. Mais rien n'y fait. L'enfant prospère, tandis que le chien décline, inexorablement. De quoi souffre-t-il ? Épilepsie, cancer. Le chien Beluga quitte la scène après une vie de jeu, de caresses, de courses folles (il adore courir en rond). Sansonnens évoque très bien le vide que l'animal laisse dans le cœur de ses maîtres : c'est de là que surgit l'écriture.

* Julien Sansonnens, Les Ordres de Grandeur, roman, édition de l'Aire, 2016.

** Julien Sansonnens, Quatre années du chien Beluga, nouvelles, édition Mon Village, 2017.

26/04/2017

Écrire dans le chaos du monde (Jon Monnard)

Unknown-1.jpegLe titre, bien sûr, inspiré par The Great Gatsby de Fitzgerald, est impossible à retenir (Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique*). Le roman est un peu foutraque : les personnages apparaissent, puis disparaissent, alors qu'on aimerait les voir approfondis ; dans le récit, le narrateur prend beaucoup de place — et parfois trop ! ; il n'y a pas vraiment de progression dramatique dans l'intrigue, etc.

Mais, dans le premier roman de Jon Monnard, il y a mieux que ça : un vrai désir d'écrire, un besoin forcené de raconter sa vie pour essayer de la comprendre et de mettre un peu d'ordre dans le chaos du monde. Unknown.jpegEn cela, Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique est un livre prometteur. Plus qu'une intrigue ordonnée ou une auto-fiction, il propose des images, des scènes souvent paroxystiques, des personnages hauts en couleur. C'est un roman jeté, craché sur le papier avec la fougue et l'impatience d'un jeune homme de 27 ans, qui a été libraire et a étudié à Polycom..

Malgré ses défauts de jeunesse, cette rage de dire à tout prix ce qui vous possède, il vaut la peine de suivre Jon Monnard, dans ses doutes et ses excès, et d'attendre avec impatience son prochain livre.

* Jon Monnard, Et à la fois je savais que je n'étais pas magnifique, roman, l'Âge d'Homme, 2017.