01/12/2018

Un rêve américain en Normandie (Romain Buffat)

Unknown-5.jpegC'est une histoire de rêve américain, une histoire simple et bien menée, bien écrite, par Romain Buffat, dont c'est le premier livre. De ce mince roman, intitulé Schumacher*, il ne faut par déflorer la trame, subtile, ni trop en dire, par crainte de jouer les spoiler.

Le narrateur, d'abord sans visage, se lance sur les traces d'un certain Schumacher, soldat américain en garnison en France après la guerre. On sait peu de choses sur lui, son passage à Évreux, en Normandie, son oisiveté, c'est-à-dire sa mélancolie. L'atmosphère de l'époque est bien rendue, comme l'air de cette province un peu paumée et étouffante. Les soldats s'ennuient et jouent au bowling (Schumacher, à ce jeu, est un champion). Unknown-4.jpegLe rêve américain sommeille dans le cœur des filles, comme un rêve de mariage et d'évasion. Les deux (les soldats et les filles) sont faits pour se rencontrer, et bien sûr ils se rencontrent. Je ne raconterai pas la suite, un peu prévisible, qui est à l'origine de ce petit roman très bien construit. Mais l'enquête sur Schumacher se poursuit, à la fois dans la réalité et la fiction, en France et aux USA, car c'est un homme de l'ombre, ce soldat incorporé dans l'US Air Force et perdu en Normandie à la fin des années cinquante.

« De lui on ne sait à peu près rien, sinon ce qu'il faut pour faire un mythe. »

* Romain Buffat, Schumacher, roman, éditions d'autre part, 2018.

06/11/2018

Sur les traces de la femme invisible (Nathalie Piegay)

Unknown-2.jpegDans La femme invisible*, Nathalie Piegay, professeur de littérature française à UNIGE, réussit un pari impossible : rendre vivante et visible une femme restée dans l'ombre de son amant (Louis Andrieux, homme politique français, ami de Georges Clémenceau) et de son fils unique, Louis Aragon. On connaît l'imbroglio familial : le poète est élevé par sa mère Marguerite (qu'on fait passer pour sa grande sœur) et sa grand-mère (qu'on fait passer pour sa mère). Vous suivez ?

À vingt ans, Aragon découvrira la vérité. Il restera attaché à sa mère toute sa vie et vouera une inimité tenace à ce père célèbre et brillant qui les a entretenus, mais aussi soigneusement tenus à distance de sa vie officielle. Nathalie Piegay dénoue parfaitement cet imbroglio —, qui a tout de même produit l'un des plus grands écrivains français du XXème siècle !

Unknown-1.jpegLa vie de Louis Andrieux, le père donc, est connue et largement étudiée (voir ici). Mais on savait peu de choses sur Marguerite qui a élevé et aimé cet enfant naturel. Nathalie Piegay mène l'enquête. Elle se rend sur les lieux où Marguerite a vécu. Elle découvre que cette femme, jusqu'ici invisible, a exercé plusieurs métiers et qu'elle a écrit des romans, vendus comme suppléments à certains magazines féminins. Une abondance de romans, même.

Quelle influence cette mère écrivaine (et traductrice) a-t-elle eue sur son fils ? Impossible à dire, bien sûr.

Mais le feu de l'écriture passe par là…

Au fil des pages, le mystère Marguerite se dévoile. Mais la part d'ombre reste intense, car les documents, textes, traces de cette vie discrète font défaut. Nathalie Piegay se livre elle-même beaucoup dans le portrait de cette femme « invisible », avec une ferveur teintée de féminisme. Ce qui rend le livre (est-ce un roman ? un récit ? un essai ?) à la fois attachant et passionnant à lire.

La Femme invisible fait partie du dernier trio de prétendants au Prix Renaudot essai. Je lui souhaite bonne chance !

* Nathalie Piegay, La Femme invisible, éditions du Rocher, 2018.

14/10/2018

Les Suisses sont géniaux ! (François Garçon)

images-1.jpegVoici un livre qui risque bien de devenir indispensable ! Avec Le Génie des Suisses*, l'écrivain et critique François Garçon déclare encore une fois sa flamme pour la Suisse et les Suisses. Il existait déjà un Dictionnaire amoureux de la Suisse**, que Metin Arditi nous a donné l'année dernière. Mais, en comparaison du livre de Garçon, il est très lacunaire, paresseux et bâclé.

Pour qui s'intéresse à notre petit pays, Le Génie des Suisse est une véritable mine de renseignements (historiques, politiques, sociaux, culturels). Une fois de plus, Garçon décrit par le détail les singularités de ce pays — et une fois de plus il ne tarit pas d'éloges! « J'ai eu à cœur de mettre en valeur des entreprises, des faits historiques, des scientifiques, des événements, des monuments, des paysages, des mythes, des héros ordinaires, des personnages qui m'ont marqué, quelques escrocs aussi, qui témoignenent de la diversité de ce pays, et de ses limites »

Unknown-1.jpegGarçon n'est pas un inconnu (c'est son treizième livre, dont plusieurs ouvrages sur le cinéma) et la Suisse, si j'ose dire, est son cheval de bataille : le sujet qu'il connaît le mieux (il a déjà publié La Suisse, pays le plus heureux du monde et Le modèle suisse***) et qui lui tient le plus à cœur. Et le cœur est présent, ici,  quand l'auteur raconte ses vacances à Genève, chez son grand-père protestant et taiseux, dit son admiration pour Ella Maillard ou Michel Simon, explique son goût pour l'Étivaz — le meilleur fromage du monde —, les Sugus ou les röstis. On a même droit à une recette originale de Birchermuesli (qui doit bien prendre une matinée de préparation) ! Un dictionnaire du cœur, donc, mais aussi de l'humour (des belles pages sur Schneider-Ammann, roi du rire involontaire, et de beaux souvenirs d'enfance sur les boguets), de la distance critique et des partis-pris.

Possédant deux passeports (il est double national suisse et français), Garçon est particulièrement bien placé pour connaître les rouages des deux pays qu'il ne cesse de comparer au niveau politique, social, institutionnel. Et la comparaison n'est pas flatteuse pour la France (juste un chiffre : le PIB français était égal au PIB suisse en 1973 ; aujourd'hui, le PIB suisse est le double du PIB français  !). Unknown-3.jpegAlors que la France est le pays le plus centralisé du monde, rongé par la bureaucratie et se la joue toujours puissance internationale, la Suisse connaît des niveaux de pouvoir échelonnés, fait confiance au mérite et au travail, croit aux vertus de la démocratie directe. Pour Garçon, la France devrait prendre exemple sur ce petit pays discret et sans histoire qui réussit si bien. Hélas, elle ne respecte que les pays qui ont plus de vingt millions d'habitants…

Historien de formation, Garçon nous rafraîchit la mémoire sur des épisodes anciens de notre histoire (les batailles, l'émigration), mais aussi sur les moments récents (la Suisse moderne, la Suisse pendant la guerre, la votation sur l'immigration de masse). Il n'évite jamais les sujets qui fâchent (comme l'islam, l'UDC, la Lega, la question féminine), mais creuse, argumente, approfondit dans un tour d'horizon — une sorte d'état des lieux de la démocratie directe aujourd'hui.

Un chapitre intéressant parle de l'éducation, du « miracle de l'apprentissage dual » que bien des pays nous envient, de la relève et des passerelles qui permettent de réintégrer les Hautes Écoles quand on n'a pas de maturité en poche. Entre l'histoire et les mythes, la frontière est souvent incertaine. Le fameux « Pacte fédéral » de 1291 est-il authentique ou a-t-il été écrit après coup ? images-3.jpegGuillaume Tell a-t-il réellement existé ? Se demande-t-on comment Moïse a fait pour partager les eaux de la Mer Rouge ? Ou Jésus pour changer l'eau en vin ? Comme Cyrulnik ou Levi-Strauss, Garçon pense qu'un mythe est une parole qu'on partage : sa fonction est d'abord symbolique. Peu importe que l'épisode ou le héros en question soit réel. À sa manière, ironique et précise, Garçon éclaire nos mythes fondateurs et en tire des leçons de bonheur.

Par les temps qui courent, cela fait chaud au cœur.

* François Garçon, Le Génie des Suisses, Taillandier, Paris, 2018.

** Metin Arditi, Dictionnaire amoureux de la Suisse, Plon, 2017.

*** François Garçon, La Suisse, pays le plus heureux du monde, Taillandier, 2015.

— François Garçon, Le modèle suisse, Perrin, 2011.

20/09/2018

Tout au bout de la nuit (Pierre Lepori)

Unknown-1.jpegComme il navigue entre les langues (anglais, français, italien, allemand), Pierre Lepori voyage aussi entre les genres (théâtre, romans, poésie). Son quatrième roman, Nuit américaine* met en scène Alexandre, un animateur de radio (pensez à La Ligne du Cœur!), au bord du burn-out ou de la dépression. Chaque soir, il écoute sur les ondes des voix sans visage qui viennent parler de leur vie. Témoignages tantôt drôles, tantôt désespérés, tantôt absurdes ou tantôt pleins d'espoir. Des voix perdues dans la nuit (américaine) qu'il faut écouter et consoler. Pierre Lepori rend à merveille ces « témoignages » de la douleur humaine, du deuil ou du sentiment d'injustice. Il prête une voix juste et profonde à ces auditeurs sans visage.

Unknown-2.jpegMais Alexandre, après tant d'années d'écoute et de consolation, se sent dépossédé. Il n'est plus lui-même ou il n'est plus à sa place. D'ailleurs, son chef le sent et l'oblige à prendre un congé. Alexandre en profite pour traverser l'Atlantique et découvrir la nuit américaine. Dans une ville inconnue, où les voix de la nuit le poursuivent encore, il espère renaître. Poser la vieille peau. Retrouver ou réinventer un sens à sa vie.

Là encore, le style de Lepori, à la fois subtil et précis, d'une grande poésie, restitue bien cette dérive qui pourrait être fatale. Car un jour, par hasard, Alexandre croise Pamela — une rencontre improbable et pourtant essentielle qui va lui redonner le goût de vivre. Je n'en dirai pas plus, tant le roman de Lepori tient le lecteur en haleine et lui réserve d'autres surprises…

Roman polyphonique, alternant confessions et récit, le tout scandé par des morceaux de musique (il vaut la peine d'écouter la bande-son du livre), Nuit américaine est un livre sur la dépossession : Alexandre, hanté par les voix de la nuit, est écarté de son émission, avant de perdre celle qui va l'aider à se reconstruire. Double dépossession, donc, que Pierre Lepori restitue et creuse parfaitement dans son roman à la mélancolie allègre.

* Pierre Lepori, Nuit américaine, roman (traduit de l'italien par l'auteur), éditions d'En-Bas, 2018.

19/09/2018

Les vies multiples de Bernadette Richard, Prix Édouard-Rod 2018

par Jean-Dominique Humbert

jean-dominique humbert,bernadette richard,prix rod 2018,roman,ropraz,heureux qui comme,fondation de l'estréePour faire salut,

Mesdames, Messieurs et chers Amis,

à Bernadette Richard,

lauréate du Prix Rod 2018,

quel bon et vigoureux élan convoquer,

  • et quel chemin prendre ?

 

Parce que voilà qui bouillonne et qui pétille d’imprévus.

Vous la croyiez campée en romancière dans Quelque part une femme, quand elle commence à publier en 1983, ou plus tard dans ces Femmes de sable où, dans les heures du Caire, elle rassemble des destins,

celui de Maya, « à la beauté saturnienne » qui se décrit dans ses toiles

qui reflètent une « souffrance indicible et lointaine »,

puis Shagara, la fille écartelée

et Samar, la tumultueuse, l’insoumise, qui dresse sa révolte en poèmes,

 

la romancière vous attend en nouvelliste, tenez là par exemple,

dans ces treize Nouvelles égyptiennes

où elle vous emmène dans des pages, sensuelles et sauvages,

qui disent des passions dérobées

et des amours enfouis,

 

mais la nouvelliste vous surprend en dramaturge depuis Sur les eaux du lac et pour trois autres pièces.

 

jean-dominique humbert,bernadette richard,prix rod 2018,roman,ropraz,heureux qui comme,fondation de l'estréeÀ cet autre carrefour,

elle vous fera signe en chroniqueuse,

dans ce journal en mails,

de New York et après le 11 Septembre, dans les pages de ses Ondes de choc.

 

Et dans le bruissement des pages,

au quotidien ou presque, ou plus,

vous suivrez la journaliste

dans ses milliers d’articles parus ici en Suisse, mais aussi ailleurs, et par exemple dans Le Monde durant une seule année, c’est vous dire, elle avait recensé près de 700 papiers.

 

Arrêtons-nous un instant à l’escale

de la voyageuse,

car c’est aussi une de ses caractéristiques,

et pour cause,

parce que ce sont d’abord les voyages, les ailleurs, qui ont délié sa phrase,

(Ulysse encore parcourait le monde et tissait la trame de son écriture) :

 

(je cite)

«Exils, retours au profit du nerf de la guerre,

autres départs. De Paris à Berlin, du Val d’Aoste à Bucarest, puis le tour de la Grand Bleue et les autres continents, le temps volé à l’ailleurs permettait aux mots de jaillir de quelques secrètes entrailles. Les retours les engourdissaient.» (C’est un texte de 1997.)

 

Arrêtons-nous un instant aussi

au départ de la voyageuse,

à sa naissance à La Chaux-de-Fonds

où l’on se demande si,

après tant d’ailleurs à dégourdir les mots et à emmener sa phrase,

elle n’avait pas fait sien le vers de Cendrars :

«Quand tu aimes il faut partir»

 

et s’il avait fallu tous ses horizons parcourus,

ces mondes à découvrir, à sentir, à vivre,

à écrire,

pour revenir à La Chaux-de-Fonds,

(et aujourd’hui, s’il vous plaît,

dans un 56e déménagement),

dans l’étonnement du retour

et dans ces pages où le temps résonne

et grimpe, dans une nature ici redécouverte,

dans cet Heureux qui comme.

Il y a, chers Amis,

sur le portrait que le peintre Ernest Biéler a fait d’Edouard Rod,

ce grand portait de 1909

qui le montre assis dans la clarté

brun jaune de son cabinet de travail,

un chat sur ses genoux.

 

jean-dominique humbert,bernadette richard,prix rod 2018,roman,ropraz,heureux qui comme,fondation de l'estréeLes chats !

Bernadette Richard en dit les mondes,

les facéties et les silences et les énigmes,

comme dans ces récits intitulés

« Coups de griffes »,

mais ils sont aussi ses compagnons au quotidien

qui glissent dans le temps des signes

et des maisons de l’astrologue,

l’astrologue qu’elle est encore.

 

Alors bien sûr qu’au miroir de ses chats et comme eux, elle a eu et elle a

plusieurs vies, Bernadette Richard,

et brochant sur le tout celle d’être mère et grand-mère fascinée,

 

qu’elle aime, avait noté Maurice Born

en quatrième du Pays qui n’existe pas, paru en 1990,

qu’elle aime sauter en parachute –

et voici qui fait un clin d’œil au narrateur

d’Heureux qui comme

 

qu’elle écrit sur et avec les peintres,

qu’elle a aussi été tisserande

et bibliothécaire,

dans les livres qui s’ouvrent

et ceux dont elle va, dans ses pages, découvrir le nom.

 

Jean-Dominique Humbert

 

1) Jean-Dominique Humbert © photo : Jean-Claude Boré

2) Bernadette Richard © photo : Jean-Claude Boré

3) Mousse Boulanger © photo : Jean-Claude Boré

17/09/2018

Bernadette Richard, Prix Édouard-Rod 2018

Unknown-8.jpegSamedi 15 septembre, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, dans une ambiance new-yorkaise et chaleureuse, a eu lieu la remise du Prix Édouard-Rod 2018 à Bernadette Richard, pour son roman Heureux qui comme**. Voici l'hommage que je lui ai rendu.

Loin des sentiers battus, depuis près de quarante ans, Bernadette Richard poursuit une œuvre exigeante et singulière qui mélange le roman, la nouvelle, le théâtre et les préfaces consacrées aux peintres qu'elle aime (comme Luc Marelli et Francine Mury). Cette écrivaine nomade, « qui a vécu un peu en France, un peu en Suisse, le reste ailleurs », nous a donné, il y a quelques années, un beau roman sur l'amitié féminine et la quête de liberté, Femmes de sable*, que j'avais beaucoup aimé.

Unknown-2.jpegC'est un livre étrange qui se présente comme un triptyque. Chaque chapitre porte le nom d'une femme : Maha, Julie, Shagara, Samar. Mais davantage qu'une galerie de portraits (où Bernadette Richard excelle), ce roman est l'histoire de plusieurs amitiés. Julie est photographe, Maha traductrice, Shagara potière et Samar écrit de la poésie. Toutes ces femmes se sont battues contre les lois patriarcales de leur famille, ont quitté mari, père et parfois enfant pour aller jusqu'au bout de leur liberté.

Un peu comme Bernadette Richard !

C'est au Caire — ville que l'auteur connaît bien pour y avoir séjourné — que le roman se joue, entre les quartiers populaires de la mégapole, les charmes d'Alexandrie toute proche et la fascination du désert. Au fil des rencontres, Bernadette Richard dessine avec beaucoup de justesse la complicité qui lie les quatre étrangères, unies comme les doigts de la main dans leur révolte, leur désir d'absolu et leur totale franchise.

L'amitié, dans ce livre, est le lieu de la confidence et du combat.

Soudées par leur complicité, les quatre femmes trouvent la force d'assumer leur destin singulier. Car chacune est en rupture de ban, pourrait-on dire, fâchée avec les hommes, la société, l'ordre des choses, la tradition ou la morale bourgeoise.

Un peu comme Bernadette Richard.

Même si leur destin est fragile (elles sont toutes des Femmes de sable), l'auteur dessine le lieu d'une amitié rêvée qui permet de concilier (ou de réconcilier) le bonheur et la lutte, l'exigence personnelle et l'amour de l'autre, la douleur des séparations et la joie des retrouvailles.

Mais venons-en maintenant à Ulysse et à son odyssée !

Unknown-9.jpegC'est à Joachim du Bellay que Bernadette Richard emprunte le titre de son livre, Heureux qui comme** — un livre en forme de bilan, baigné de nostalgie et de jubilation, de regret du foyer natal (c'est le thème du poème de Du Bellay en 1558) et de retour à la nature.

C'est un homme, étrangement, qui tient la plume ici et nous entraîne dans ses souvenirs d'enfance : sa passion de la solitude, son plaisir à grimper dans les arbres à la fois pour se cacher et pour observer le monde. Il nous raconte aussi ses rêves de vol, son amour des oiseaux qu'il étudie quotidiennement (le Dr Freud interprète ce fantasme de vol comme un désir d'érection!).

Cette enfance enchantée par la nature va peu à peu laisser la place à une vie de photographe pris dans une ronde frénétique de voyages, une vie grisante de découvertes et de rencontres (qui ressemble un peu à celle de Bernadette Richard, « écrivaine aux semelles de vent »).

Ce voyage passe par des étapes obligées : Katmandou, Woodstock où le narrateur rencontre une fille du Bas (lui qui est du Haut!). Mariage, enfant, séparation. Nouveaux voyages pour oublier ses racines et découvrir le monde. À la passion des arbres et des oiseaux s'ajoute celle des lacs, que Bernadette Richard décrit avec infiniment de poésie. Le lac Atitlan, le lac Titicaca, puis le lac Baïkal, ses états d'âme, ses impatiences, « ses toquades et ses arpèges météorologues ». 

Mais Ulysse, on le sait, a la nostalgie de sa terre natale — même s'il aime à s'attarder en chemin.

Après beaucoup de pérégrinations, de beautés entrevues aux quatre coins du monde, tant de fleuves et de cascades, de lacs et de déserts, il est bon de rentrer chez soi. Car le nostos — le foyer — est au cœur du voyage.

C'est une petite fille, Orsanne, qui va ramener le narrateur à ses premières amours : les arbres, les lacs, les grottes, les oiseaux. Comme Du Bellay quitte sans douleur « le mont Palatin pour son petit Liré », le narrateur, ayant conquis la toison d'or du voyage, aime à revenir sur ses terres, « pour vivre entre ses parents le reste de son âge. »

41741376_10156767878653987_5648281344594149376_n.jpgUn peu comme Bernadette Richard.

Il y a, dans ce retour au bercail, un brin de nostalgie, mais aussi beaucoup de bonheur (« Le bonheur est une idée neuve en Europe », écrivait Saint-Just). Bonheur de redécouvrir les lieux enchantés de l'enfance, bonheur  aussi de marcher au bord de l'abîme, au Creux-du-Van, par exemple, dans ces contreforts du Jura qu'il aime tant.

 

Le voyageur qui a roulé sa bosse n'est plus blasé : il redécouvre la joie des paysages, le plaisir des flâneries, la complicité d'Orsanne. Lui qui croyait posséder le savoir occulte de ses odyssées, il n'a que « des images intérieures qui se délitent au fil des mois » et « ses photos jaunissent dans des cartons ». Lui qui croyait que la beauté était ailleurs, exotique et insaisissable, il doit admettre que sa patrie lilliputienne la lui offre chaque jour, et qu'il n'a jamais su la voir.

« C'est peut-être ça, la sagesse : réaliser que l'ailleurs n'est nulle part et partout, même chez soi. »

C'est un chemin vers la sagesse, un chemin solitaire et vagabond, qu'emprunte Ulysse, toujours en quête de soi, et qui le mène, après avoir beaucoup erré, dans ce petit village dont il a vu, de loin, fumer les cheminées, près de cette pauvre maison « qui lui est une province, et beaucoup davantage. »

Un très beau livre, donc, riche, profond, original, peut-être le meilleur livre de Bernadette Richard qui a beaucoup donné à la littérature romande par ses romans, mais aussi par ses articles, sa défense infatigable des écrivains d'ici. À l'heure où la critique littéraire se raréfie, voire disparaît complètement des journaux et des magazines, elle s'est longtemps battue, et continue de se battre, pour défendre les écrivains qu'elle aime.

Un dernier mot pour rendre hommage, également, aux éditions d'autre part, dirigées par Jasmine Liardet et Pascal Rebetez, qui font un travail admirable pour faire connaître et apprécier les écrivains de ce petit coin de pays.

41846321_10156767879068987_8872626405960056832_n.jpgUn peu comme Bernadette Richard, à qui je suis heureux de remettre le Prix Édouard-Rod 2018.

  • Bernadette Richard, Femmes de sable, roman, l'Âge d'Homme, 2002.

  • Bernadette Richard, Heureux qui comme, éditions d'autre part, 2017.

  • Sur la photo : la lauréate, Bernadette Richard, entourée des membres du jury (Olivier Beetschen, Jean-Michel Olivier, Mousse Boulanger et Corine Renevey). Manque Jean-Dominique Humbert (qui prenait la photo !).

06/09/2018

Une vie d'enfant cosmique (Julien Sansonnens)

Pourquoi revenir, vingt-quatre ans plus tard, sur le drame de l'OTS (le fameux Ordre du Temple Solaire) qui a provoqué 69 victimes, fait couler beaucoup d'encre et produit tant d'articles à sensation et de livres ? Que peut-on dire de plus sur cette affaire que l'on ne sache déjà ? Comme il existe un droit légitime à la Justice, n'existe-t-il pas, également, un droit à l'oubli ?

Unknown-1.jpegToutes ces questions, et bien d'autres encore, sont au cœur du dernier livre de Julien Sansonnens (né en 1969 à Neuchâtel), l'un des écrivains les plus prometteurs de Suisse romande. J'ai parlé ici des Ordres de grandeur*, un roman ambitieux qui nouait son intrigue dans les milieux politiques et médiatiques de Genève. J'ai parlé, également, de l'étonnant petit livre que Sansonnens a consacré à son chien Beluga (voir ici), hommage émouvant, à la fois, et réflexion sur une vie trop brève et entièrement dévouée à ses maîtres.

images-3.jpegC'est avec un peu d'appréhension et beaucoup de curiosité que j'ai ouvert cet Enfant aux étoiles**, le troisième roman de Julien Sansonnens. Appréhension parce que tout a été dit, ou presque, sur les massacres de l'OTS (qui ont eu lieu, je le rappelle, au Québec, à Cheiry, à Salvan et dans le Vercors). Quel angle adopter (quelle astuce narrative) pour montrer un nouveau point de vue ? Et de la curiosité aussi, car l'affaire, malgré le temps qui passe, garde encore ses mystères.

C'est par ce biais, précisément, que Sansonnens aborde ce drame qui nous touche de si près (les 3/4 des victimes étaient suisses romandes et j'en ai connu quelques-unes). D'emblée, après une enquête minutieuse, il cherche éclairer les zones d'ombre, il décrypte les non-dits, il se rend à Cheiry et à Salvan pour s'imprégner de l'atmosphère particulière des lieux (où presque toute trace des massacres a été effacée). images-2.jpegEt surtout il suit le destin d'une enfant, Emmanuelle, l'enfant cosmique, appelée à « sauver l'humanité », qui succombera avec les autres membres de l'OTS, en octobre 1994 (sur la photo, avec son « père biologique » Jo di Mambro).

L'angle d'attaque est à la fois original et bouleversant (comment ne pas être touché par le destin de cette jeune fille élevée comme la fille de Dieu et sacrifiée à l'âge de 12 ans ?) Sansonnens revisite toute l'affaire, en détective maniaque et acharné, par empathie. Il ne juge jamais, ne traite jamais les membres de cette secte d'« illuminés » ou de « fous », mais essaie de comprendre leurs motivations. C'est sa force : articuler aussi précisément que possible la chaîne des causes et des effets. Ne jamais sacrifier aux poncifs, ni aux idées reçues (et Dieu sait si cette affaire en recèle). Les portraits qu'il trace des deux « gourous » (Luc Jouret et Jo di Mambro) sont saisissants de vérité et d'humanité. Comme le sont les portraits des nombreuses femmes qui gravitent auteur de ces deux « maîtres » (dont Élisabeth, la mère de l'« enfant cosmique », que ses parents ont confiée à di Mambro après une déception sentimentale, et qui se révèlera plus sévère et plus impitoyable que le Maître).

images-1.jpegBref, tout sonne juste dans ce livre qui n'est pas un roman, ni un essai, mais une sorte de reportage extraordinairement prenant sur une affaire qui trouble encore nos consciences. Qui était di Mambro ? Un beau parleur ? Un escroc ? Un manipulateur diabolique ? Un fou ? Et Jouret ? Et Tabachnik (qui fut mon professeur de musique au Cycle de Budé) ? Et les adeptes de l'OTS sont-ils tous des illuminés ? Des êtres en quête de justice et de spiritualité ? Des parents inconscients qui ont entraîné leurs enfants dans la mort ?

Toutes ces questions, Sansonnens les pose à sa manière, empathique et honnête. Il ne triche pas. Il ne cherche ni à embellir les faits, ni à sauver celles et ceux qui mériteraient de l'être. On ne peut que saluer cette justesse d'écriture, si rare aujourd'hui. Une grande réussite !

* Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur, roman, l'Aire, 2016.

** Julien Sansonnens, L'enfant aux étoiles, éditions de l'Aire, 2018.

Une vengeance jouissive (Jean-François Fournier)

Unknown-10.jpegJean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur et a dirigé la rédaction du Nouvelliste. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

Cet amateur de grands espaces, à la langue gourmande et stylée, est le plus américain des écrivains romands. Son dernier livre, comme le précédent, Le Chien (voir ici), se passe dans l'Amérique profonde, à Tennyson, dans l'Indiana. On y retrouve les personnages chers à Fournier, des hommes et des femmes révoltés, attachants, souvent blessés par la vie ou condamnés par la maladie, et noyant leur malaise sous de très généreuses rasades de bourbon. 

Son dernier livre, Le Village aux trente cercueils*, est un roman noir de chez noir. À Tennyson, règne la loi du silence : on se souvient des crimes pédophiles qui n'ont jamais été élucidés, ni bien sûr exorcisés par la justice. On connaît les coupables, mais ils sont trop puissants pour être inquiétés. Et trop de gens sont impliqués dans ces crimes anciens. Pour que la vérité éclate, il faut une intervention extérieure. C'est le travail conjoint d'un inspecteur du FBI et d'une journaliste qui va permettre la résolution de l'affaire. Avec l'aide, aussi, de comparses qui désirent que leur ville soit nettoyée de cette tache.

Unknown-11.jpegDonnant la parole, tour à tour, à chacun des protagonistes, Fournier mène une enquête à la fois délicate et passionnante. Il y a quelque chose de biblique dans la vengeance impitoyable qui va se mettre en place (car la justice des hommes, esclave de la politique, ne bouge pas). Et l'on suit avec délectation les étapes successives de cette vengeance qui n'oublie personne et fait quelques victimes innocentes…

Et la littérature dans tout ça ? « La littérature m'a cajolée depuis l'âge de huit ans, dit un personnage féminin. J'avais piqué dans la bibliothèque d'une copine Le Pavillon des cancéreux de Soljénitsyne et les Onze mille verges d'Apollinaire. Je n'ai plus jamais arrêté de lire. La littérature n'a pas d'heure. C'est la puissance, la connaissance. Rien ne peut la corrompre. Je lui dois tout mon savoir et même l'idée approximative de Dieu. Elle est ma vie. Ma souffrance. La littérature, c'est un fleuve en colère et une drogue dure. »

Je pourrai citer des pages entières de ce livre au style précis et aiguisé, car Fournier est un orfèvre de la langue. L'intrigue est bien menée. Les personnages acquièrent une épaisseur toute humaine, rien qu'humaine. Le pur malt coule à flot et l'on goûte le tabac des cigares comme on devait savourer un bon whisky à l'époque de la prohibition. 

Un roman noir à lire avec délectation.

* Jean-François Fournier, Le Village aux trente cercueils, éditions Xénia, 2018.

12/06/2018

Le souffle de la voix (Myriam Wahli)

Unknown-2.jpegC'est un livre fait de petits riens, mais qui ne manque pas de souffle. Les phrases s'achèvent par des points, s'organisent en paragraphes, qui forment des chapitres (de longueur comparable). Mais pas de virgules. L'écriture, ici, épouse le souffle de la voix et joue sur l'oralité pour accueillir les petits riens de la vie quotidienne d'une ferme du Jura bernois. 

La fille, qui est la narratrice, reste souvent seule avec sa mère, pendant que ses trois frères vont à l'école et que son père part au travail. Les repas sont scandés par la prière et les journées par les longues escapades dans la montagne. 

Unknown-1.jpegCe rituel, fondé sur les rythmes de la nature, très présente dans le livre de Myriam Wahli, Venir grand sans virgules*, pourrait être immuable. Mais un jour, c'est le drame : le père perd son travail — et tout le fragile équilibre familial est menacé. Quelque chose, dans la langue, se brise et disparaît. Le monde bascule. La voix articulée abandonne ses repères. Les virgules, brusquement, s'effacent. 

Pour la jeune fille, c'est un rite de passage. « Comme les adultes quand ils racontent ils vous séparent tout comme avec des virgules pour que la vie soit plus digeste une bouchée pour papa une bouchée pour maman. »

Dans ces pages qui parlent d'attente et de libération, on sent que la narratrice cherche son second souffle. Le chômage du père, qui emporte avec lui les silences du langage, brise aussi l'ordre des apparences et offre à sa fille une chance d'évasion.

* Myriam Wahli, Venir grand sans virgules, L'Aire, 2018.

31/05/2018

À quoi servent les journalistes ? (Jean-François Duval)

images-1.jpeg« À quoi servent les journalistes ? » demandait, il y a quelques années, le philosophe Jacques Bouveresse à Jean-François Duval, journaliste et écrivain, grand spécialiste de la beat génération. La question est toujours d'actualité, surtout à l'époque des fake news et des lynchages médiatiques. Mais elle trouve une réponse, lumineuse, dans le dernier opus de Duval qui est un livre d'entretiens. 

Le sujet ? L'avenir de l'Occident. On pourrait d'ailleurs élargir la perspective à toute l'humanité, car Duval voyage aux quatre coins du monde pour rencontrer des personnalités à la fois érudites, clairvoyantes et souvent drôles qui nous livrent leurs clés pour un avenir qu'on imagine de plus en plus incertain. images-2.jpegDemain, quel Occident ?* regroupe 18 entretiens avec des personnalités aussi diverses que Brigitte Bardot (sur les questions de l'écologie et de la protection des animaux), Cioran (l'échec fatal de toute entreprise humaine), mais aussi Fukuyama, le penseur de « la fin de l'histoire », Georges Steiner (sur la transcendance de la culture),le Dalaï Lama, Paul Ricœur, Michel Rocard et Isabelle Huppert. 

Cet ordre n'est pas neutre, puisqu'il commence par une icône (BB) et s'achève par une actrice à la fois populaire et ordinaire (Huppert). Il suggère, selon Jean-François Duval, le sens d'une histoire qui se cherche toujours, mais qui, peut-être, est engagée dans une phase de déclin (par rapport aux grandes idéologies, aux grands penseurs des années 60-70). Chaque entretien, à sa manière, aborde et creuse cette idée. 

Unknown-2.jpegIl y a, dans ce panorama riche et divers, de véritables joyaux. Il faut lire et relire, pour le simple plaisir, la rencontre avec Michel Houellebecq, prix Goncourt 2010 pour La Carte et le Territoire : c'est une scène de cinéma, avec un Houellebecq mal peigné, mal lavé, qui plaque l'interviewer en pleine conversation pour aller prendre sa douche! Dans un autre registre, il vaut la peine aussi de lire l'entretien avec Tariq Ramadan, dont on a peut-être un peu vite oublié qu'il est aussi un écrivain et un penseur de l'avenir de notre société (à propos de la situation politique du Proche-Orient, il prône la création d'un seul État, sans préciser si cet État sera israélien ou palestinien!).

Certains interlocuteurs se montrent plus brillants que d'autres. C'est le cas de Georges Steiner, grand érudit et grand humaniste, qui n'est jamais avare de formules bien trouvées. Unknown.jpegPour ma part, j'ai été très impressionné par l'entretien, ou plutôt les entretiens avec Jean Baudrillard (1929-2007) : non seulement brillants, mais extrêmement prémonitoires sur la société de spectacle et la dictature numérique (la dictature de l'individu). « Psychologiquement, comme il n'y a plus de relation d'altérité pour vous renvoyer en miroir l'image de ce que vous êtes, il faut la réinventer soi-même, accumuler toutes les preuves de sa propre existence. C'est-à-dire entretenir une gigantesque publicité autour de soi-même, se mettre en scène, se faire valoir. Soutenir à bout de bras cette chose devenue si fragile : soi-même. Dès que vous n'y travaillez plus, vous disparaissez. »

images-3.jpegUn long entretien avec Paul Ricœur permet à la fois de mieux saisir les fondements de sa philosophie et d'éclairer, grâce au passé, l'avenir qui nous attend. Comme l'entretien avec le Dalaï Lama et la passionnante conversation avec le plus brillant des socialistes français, Michel Rocard.

Rendons grâce à Jean-François Duval : il sait à la fois s'effacer (ou se montrer discret) devant ses interlocuteurs et les pousser dans leurs derniers retranchements. Il aborde une foule de sujets brûlants, profonds, intempestifs, que la presse, aujourd'hui, n'a plus le temps ou le désir d'aborder. Par son insatiable curiosité, sa générosité (écouter l'autre, comprendre sa parole et la restituer), Duval nous donne un livre à la fois épatant et nourrissant qui ouvre de nombreuses perspective sur notre avenir commun.

« À quoi servent les journalistes ? » demandait le philosophe Jacques Bouveresse. Avec son livre, Jean-François Duval offre la plus belle et la plus stimulante des réponses.

* Jean-François Duval, Deman, quel Occident ? Entretiens avec Brigitte Bardot, Michel Houellebecq, E. M. Cioran, Tariq Ramadan, Samuel Huttington, et autres. éditions SocialInfo, Lausanne, 2018.

25/05/2018

Un roman mosaïque (Virgile Élias Gehrig)

Unknown.jpegNe vous attendez pas, avec Virgile Élias Gehrig, à une promenade de tout repos. L'auteur aime les méandres, les chemins de traverse, les déambulations rêveuses. Après trois livres à l'Âge d'Homme (un roman, un recueil d'aphorismes et des poèmes), il nous donne aujourd'hui une somme impressionnante, Peut-être un visage*, tant par son ampleur vagabonde que par son style baroque.

On commence à écrire — surtout en Suisse romande — dès que l'on sent sa vie s'effilocher, ses certitudes s'écrouler, son identité se perdre au fil des jours et des rencontres. C'est ce qui arrive au héros du roman de Gehrig, Thomas, qui souffre d'un mal étrangement helvétique : comme Nicolas Bouvier dans le Poisson Scorpion, il sent un beau matin son visage disparaître. Son épouse est enceinte de leur premier enfant, son père est à l'hôpital : pour conjurer (et cacher) cet effacement, Thomas va disparaître à son tour. Corps et biens. Lui, l'enraciné dans sa langue et son pays, va quitter sa belle Vallée natale : il abandonne tout pour partir et espérer, peut-être, renaître ailleurs.

Unknown-1.jpegC'est le fil conducteur de ce livre qui se lit comme un roman initiatique dont les pierres, de taille et de couleur différente, forment une sorte de mosaïque à la fois fascinante et difficile à suivre, parfois (les digressions sont nombreuses, on aimerait en savoir plus sur l'effondrement de Thomas). Le roman mêle des extraits de correspondance (les lettres du père), des bulletins d'actualité, des aphorismes, etc. Il change souvent de point de vue, même si la langue reste toujours fluide et musicale.

Comme Ulysse, errant d'île en île avant de retrouver Ithaque, Thomas sillonnera l'Europe (qui est le nom de sa première fille), fréquentera les cafés berlinois (où l'auteur a écrit une partie de son livre), il traversera la Croatie, l'Albanie et la Grèce, pour arriver, en fin de course, sur une autre île méditerranéenne : Chypre. C'est là que Thomas va rencontrer le Professeur Grigorios, ascète ou anachorète, puis s'initier au monde mystérieux des bibliothèques et reconstruire, peut-être un nouveau visage.

Le visage est un manuscrit, à lire et à écrire : les caractères qui le composent restent toujours à déchiffrer. 

Un beau roman, touffu, profond, original, qui porte une voix singulière.

* Virgile Élias Gehrig, Peut-être un vissage, roman, l'Âge d'Homme, 2018.

15/05/2018

La pensée est un crime (Roland Jaccard)

Unknown-1.jpegRoland Jaccard aime les paradoxes. C'est normal : il en est un. Ce Lausannois exilé à Paris (ici à la piscine Deligny, avec Gabriel Matzneff) cultive l'esprit viennois fin de siècle, le nihilisme, la lucidité et le désenchantement. Ses maîtres à penser sont des tueurs : ils se nomment Cioran, Schopenhauer, Spinoza, Freud, Schnitzler, Karl Kraus. Chacun, à sa manière, arrache les masques du réel pour nous rendre à notre humble condition de mortel. Ces tueurs, souvent, ont payé le prix fort pour avoir soutenu une vérité qui dérange : le suicide, la solitude, la pauvreté, etc. 

Unknown.jpegDans son dernier livre, Penseurs et tueurs*, un bijou, Jaccard rend hommage à ces figures de la liberté souveraine sans qui — c'est une évidence — nous ne serions pas ce que nous sommes. Ces docteurs en désespoir (Cioran, Schopenhauer) nous ont ouvert des horizons insoupçonnés en renversant les idoles éternelles (Freud l'iconoclaste) ou en jetant une lumière crue sur nos désirs et nos résolutions égotistes.

Le paradoxe, c'est que cet hommage aux penseurs de la mort n'a rien de triste, ni de morbide. Au contraire, il se dégage de ces chapitres courts et intenses une véritable jubilation à retrouver, en chair et en os, sous la plume de Jaccard, ces maîtres du désenchantement. On y retrouve avec un infini plaisir le grand Cioran, dans sa mansarde de la rue de l'Odéon, esprit brillant et solitaire. Mais aussi Marcel Proust, ce tueur du roman français qui payait les critiques du Figaro pour écrire sur ses livres (quand il n'écrivait pas lui-même les critiques en question!). 

images.jpegLes plus belles pages, à mon sens, retracent une rencontre, une vraie rencontre, avec Michel Foucauld, par exemple, ou Serge Doubrovsky.
Le premier a éclairé l'histoire de la folie et de la prison en Occident, avant de s'attaquer à Freud et à Lacan dans son Histoire de la sexualité. Il a les mêmes intérêts que Jaccard. Rue Vaugirard, deux grands esprits se rencontrent. Et cette rencontre est mémorable.

« La plus belle chose qu'on puisse offrir aux autres, disait Foucauld, c'est sa mémoire. »

Bernard Pivot, dans un Apostrophes resté célèbre, accusa Serge Doubrovsky d'avoir tué sa femme pour écrire son extraordinaire Livre brisé. Vérité ou mensonge ? Unknown-3.jpegOn a encore en mémoire les bredouillements de Doubrovsky, pris en flagrant délit. Jaccard lui rend hommage, mais le classe certainement dans la catégorie des « penseurs-tueurs ». Là encore de très belles pages…

Comme ces rencontres imaginaires avec Fernando Pessoa ou Oscar Wilde. Au fond, l'écriture permet un dialogue silencieux avec toutes les ombres qui nous entourent. Et ces ombres, avec le temps, deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus bavardes…

Jaccard n'évite pas l'actualité, pleine de tueurs à la petite ou à la grande semaine. L'affaire Weinstein (un règlement de comptes œdipien, selon RJ), le triomphe des nymphettes, le cinéma hollywoodien, grand pourvoyeur de rêves et de crimes, etc. On retrouve, en fin de parcours, la frange inoubliable de Louise Brooks qui demande à l'auteur de lui fournir un pistolet pour mettre fin à ses jours malheureux. Mais Jaccard, en bon disciple d'Amiel, se défilera.

* Roland Jaccard, Penseurs et tueurs, éditions Pierre-Guillaume De Roux, 2018.

23/04/2018

L'Enfant secret (The Secret Child) en anglais !

51GFcArJYrL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgQuelle émotion et quel bonheur de voir mon cher Enfant secret*, Prix Dentan 2004, traduit par l'excellente Laurence Moscato et préfacé par Clorinda Donato**, paraître aujourd'hui en langue anglaise !

Je me permets de reproduire le texte que Jean Kaempfer, Président du Jury du Prix Dentan, avait écrit pour la remise du Prix en avril 2004.

« L’ouvrage que le jury du Prix Dentan désigne aujourd’hui à l’attention des lecteurs parce qu’il s’est imposé — c’est la formule de nos Statuts - " par sa force d'écriture, son originalité, son pouvoir de fascination et le bonheur de lecture qu'il procure " ; ce récit dont je suis heureux de faire l’éloge constitue une réponse convaincante (convaincante parce qu’elle consiste dans l’invention d’une forme originale) à la question de savoir comment on fait mémoire d’une origine, ou encore : à la question de savoir comment les incertitudes de la généalogie — qui furent mes parents, mes grand-parents ? - incertitudes qui se creusent autant qu’elles se résorbent lorsqu’on scrute les documents qui restent, le savoir déposé dans les livres ; comment tout cela, repris par l’imagination qui sauve et configure, devient la source vive de l’identité personnelle.

C’est sans doute, en effet, L’Enfant secret, le livre le plus personnel de Jean-Michel Olivier, un récit, est-il précisé, et non un roman, comme la plupart des œuvres narratives qu’il a publiées — et un récit dédié " à la mémoire de [s]es grands-parents ". Aussi, cet " enfant secret qui porte en lui les rêves des autres " en épousant leurs peines, le lecteur devine que c’est l’auteur lui-même — intuition que Jean-Michel Olivier confirme dans les propos qu’il a récemment tenus à Rose-Marie Pagnard, pour Le Temps : " Ce livre est très directement inspiré par l’histoire de mes grands-parents, des Vaudois et des Italiens ". Ou encore, pour citer le texte même : " c’est l’histoire de ma vie que je cherche ", au confluent de " deux rivières (deux courants, deux désirs) ". 

Voici le versant vaudois, d’abord, celui des grands-parents paternels : ceux-ci tiennent un restaurant, connaissent un bonheur modeste dont le cadre quotidien est recréé avec attention et tendresse : pour leurs deux enfants, Pierre et Jacqueline, l’auberge est ainsi un lieu d’expériences enchantées.

" Ce qu’ils aiment surtout, c’est s’introduire en douce dans la cuisine l’après-midi, quand tout le monde fait la sieste. Ils goûtent à tout ce qu’ils touchent : les fonds de sauce, le bouillon de légumes et de bœuf, les pots de raisiné pour la tarte, les morceaux de gruyère marinant dans le vin, les confitures et la moutarde. 

Parfois, le goût est âpre et ils font la grimace. Parfois c’est si amer et dégoûtant qu’ils recrachent tout dans les casseroles (sans le dire à personne). Parfois même ils sont mal, ils ont le cœur au bord des lèvres tellement la consistance ou l’odeur est affreuse. Ils ont beau tout recracher : ils ruminent jusqu’au soir le goût de mort qu’ils ont dans la bouche.

Et ils s’endorment avec la certitude qu’ils sont empoisonnés. "

Mais bientôt, la mort accidentelle de la cadette, Jacqueline, assombrit le tableau. L’auberge est abandonnée, Julien, le grand-père, trouve du travail dans une fabrique d’allumettes et son épouse Emilie s’emploie à faire des abat-jour. Occasion, pour Jean-Michel Olivier, d’élargir la mémoire du passé, en ajoutant aux notations intimistes de brefs éclats où la réalité économique apparaît avec brutalité : ainsi, le travail à la fabrique d’allumettes est dangereux : 

" Quand il remplit la machine avec les paniers d’allumettes, celles-ci frottent la plaque et s’enflamment. Sauve qui peut ! […] A la Diamond, ça arrive toutes les semaines : les machines font tuyau et se transforment en lance-flammes. Parfois il n’y a qu’une issue, sauter par la fenêtre pour échapper à la fournaise. "

Tout autre est le versant italien de la généalogie, celui d’Antonio et de Nora ; ici, l’histoire privée croise sans cesse la grande Histoire : nous sommes à Trieste, Antonio porte des guêtres blanches, il lit Eliot, aime Alban Berg, rencontre Joyce : Joyce, un collègue de Nora, la future épouse d’Antonio à l’Ecole Berlitz où elle enseigne… Fine lame, bon musicien, Antonio ; mais ce sont ses talents de photographe qui vont précipiter son destin; pendant quinze ans, il sera le portraitiste attitré du Duce, le maître des icônes impériales : " L’ombre est traquée, puis effacée de chaque image, comme l’ennemi intérieur est arrêté, envoyé en prison ou même exécuté […]. La lumière règne en maîtresse absolue. "

dentan3.jpgMais cette lumière aveuglante est corrigée par le point de vue de Julien, l’autre ancêtre — photographe lui aussi, mais d’une sorte bien particulière, puisqu’il est à moitié aveugle. Un accident survenu dans son enfance, dont l’évocation ouvre le livre, lui a mis, pour toujours, de la neige dans les yeux, " une neige pâle et lourde parfois teintée de rouge vif, parfois tombant en flocons bleus irréguliers. " Ainsi, c’est en aveugle que Julien prend ses photographies, guidé par une " odeur de fruits broyés, de feuilles mortes, de foin fraîchement coupé. […] Il marche au bord du vide, vers cette autre part de lui-même, plus ancienne que le monde, et dont l’entrée est interdite, quand nos yeux sont ouverts. " A l’inverse de cette soumission sensible au monde, qui ouvre sur une connaissance intime, les photos d’Antonio entendent " faire rendre gorge à la réalité — alors une autre vérité vient au jour, qui littéralement crevait les yeux, mais que personne, jamais, dans son évidence aveuglante, n’avait imaginée ou entrevue. " 

La photographie révèle un au-delà du regard — pour Julien, elle fait apparaître ce que l’on voit, les yeux fermés ; pour Antonio, elle révèle ce que l’on ne voit pas, les yeux ouverts. C’est dans cet espace paradoxal, fait d’hyperacuité et d’hypersensibilité, que le récit de Jean-Michel Olivier trouve à son tour sa place et son rythme. 

Son livre est construit par fragments, c’est une succession de brefs paragraphes séparés par des blancs typographiques qui découpent des instantanés : ainsi ces " cavaliers en djellaba et turban rouge, fusil en bandoulière, chaussés de simples sandales de cuir ", qui galopent dans les prés enneigés — des spahis que les aléas de la guerre ont conduits en Suisse. C’est une des réussites de L’Enfant secret que cette résurrection ponctuelle du passé grâce à des images parfaitement précises et indubitables. Voilà pour l’acuité. 

Et la sensibilité ? Pour ma part, c’est dans les blancs typographiques que j’en percevrais volontiers l’action - dans ces endroits nombreux où le texte est vierge d’écriture, signalant ainsi l’absence, explicite, de tout développement. Le mot est pris ici dans son sens rhétorique, mais il a un sens technique aussi bien : pour Julien " le monde est [ainsi] une photographie qu’il n’arrivera jamais à développer ". De même ces blancs ; ils sont la pure plaque sensible du texte, là où s’ouvre le vide, " vers cette autre part de nous-mêmes " où restent, invisibles et imprononçables, les signes vrais de notre vie. 

" Le mot n’est écrit nulle part, et jamais prononcé ; l’image, volatile et tronquée comme une ombre, est tenue secrète. " Des mots ont été écrits pourtant, des images ont été produites, afin que nous sachions que le désir d’identité n’est pas vain, et que la littérature est le lieu par excellence où composer ce désir. »

© photo Corine Renevey : Vladimir Dimitrijevic, Claude Frochaux, Rafik ben Salah, JMO.

* Jean-Michel Olivier, L'Enfant secret, Poche suisse, l'Âge d'Homme, 2003.

** Jean-Michel Olivier, The Secret Child, traduit par Laurence Moscato, préface de Clorinda Donato, Skomlin editor, 2018.

17/04/2018

Le livre des métamorphoses (Sacha Després)

Unknown.jpegSacha Després est une artiste à part : elle peint, elle écrit des chroniques et des livres (deux romans publiés à l'Âge d'Homme), elle joue de son image à la fois fragile et sauvage. Une chose est sûre : elle possède un univers très personnel, fait d'obsessions, d'images fortes, de flashes hallucinatoires.

Dans La Petite Galère*, son premier livre, ces obsessions affleuraient dans le quotidien d'une famille désaccordée et poursuivie par le malheur (voir ici). Les femmes y jouaient un rôle central, à la fois tentatrices et soumises à des pulsions qui les dépassaient.  « Je ne peins pas des victimes mais plutôt des  animaux humains tourmentés par leur désir de (s'entre)dévorer. » Le roman oscillait entre le réalisme et la fable. Et déjà, au contour d'une image ou d'une phrase, on admirait la langue, douce et violente, de cette chronique du quotidien.

Avec Morceaux**, on change de registre. Ce n'est pas un roman réaliste, mais plutôt une fable d'anticipation. Les personnages, curieusement, y ont peu de chair et d'esprit. Ce sont des animaux humains livrés à la domination d'un petit nombre (les « gras ») et destinés, presque tous, à la consommation. On retrouve, comme dans le roman précédent, l'obsession de la viande et de la violence, la peur de l'abattoir, le goût du sang et des larmes. Mais ici on a quitté l'univers confiné des banlieues de La Petite Galère. On se trouve dans un monde effondré, juste après l'apocalypse, où chaque homme est d'abord un morceau — une proie facile pour satisfaire l'appétit des maîtres. images-1.jpegOn pense à 1984 de George Orwell et, bien sûr, à La Route, le grand roman de Cormac McCarthy. D'autant que le couple incestueux qui parcourt cet univers déshumanisé (Idé et Lucius Fauve sont frère et sœur) erre sur les chemins de la désolation, après la fin du monde, comme les deux personnages centraux de La Route

Une question essentielle hante le roman : qu'y avait-il avant l'apocalypse ? Les hommes vivaient-ils déjà dans cet univers de violence prédatrice, chacun recherchant pour lui seul les meilleurs morceaux ? Et quelle mémoire gardons-nous de cette époque disparue ? Cette question est centrale, mais à peine esquissée dans le livre qui fait l'impasse à la fois sur le passé et sur l'avenir, bien que certains personnages, avec le temps, connaissent des métamorphoses. Mais l'auteur ne livre aucune piste sur ces transformations.

Restent, dans ce roman crépusculaire, quelques phrases qui se gravent dans la mémoire : « Dans le ciel cousu d'étoiles vit un abîme désirable. » Ou encore : « Le volcan est en gestation. Il accueille le repaire des chimères. » Ou enfin : « Les domestiques rêvent à une terre qui ne coupe plus la langue des esclaves. » 

* Sacha Després, La Petite Galère, roman, Poche suisse, l'Âge d'Homme, 2015.

** Sacha Després, Morceaux, roman, l'Âge d'Homme, 2018.

10:30 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : sacha després, morceaux, roman, l'âge d'homme, apocalypse, la route, 1984 | | |  Facebook

16/04/2018

Retour vers l'enfance (Amélie Plume)

Unknown-2.jpegIl y a une petite musique d'Amélie Plume comme il y a une musique d'Annie Ernaux ou de Corinna Bille : on reconnaît tout de suite l'auteur au ton vif, au verbe précis, à l'écriture courante (comme disait Duras). Et son dernier livre, Un voile de coton*, n'échappe pas à la règle. On y retrouve la vivacité des aventures de Plumette ou de Marie-Mélina s'en va (tous publiés aux éditions Zoé). Une ode à la liberté et l'écriture.

Autobiographique, comme tous les livres d'Amélie Plume, Le voile de coton comporte deux parties, à la fois distinctes et inséparables. Dans la première, la narratrice-auteure se lance dans une randonnée jurassienne (sa terre natale) tantôt en voiture, tantôt en train ou en car postal. Elle veut revoir les lieux de son enfance. Évidemment, tout a changé. Elle ne retrouve rien (ou presque) de ses premières années d'école, de son village natal, des gens qui ont connu sa famille (Ah ! Mais nous n'étions pas nés ! »). Ses souvenirs sont imprécis, imaginaires. Elle poursuit sa quête, sac au dos, sur des sentiers inconnus, croisent des champignonneurs (ah ! les écumeux au vinaigre de sa mère !), est surprise par l'accueil amical des aubergistes ou des buralistes, tous charmants. Grâce à elle, nous suivons des chemins de traverse et découvrons des villages au nom chantant : Sonceboz, Corgémont, Renan, Sonvillier. C'est une sorte de road-movie aventureux, drôle et surprenant.

Unknown-1.jpegLa seconde partie est plus convenue. L'écrivaine est rentrée chez elle, à Genève, et s'appuyant à la fois sur ses souvenirs et une abondante documentation (photos, lettres), elle entreprend d'écrire l'histoire de son enfance. Son père de plus en plus absent. Sa mère qui trime pour joindre les deux bouts avec ses trois enfants et son ménage à tenir. Très vite, le récit va se centrer sur la figure de la mère, à la fois sainte et sacrifiée. Une mère attentive et protectrice, qui tisse un voile de coton autour de ses enfants, surtout Amélie. Le récit autobiographique se transforme ainsi en hommage à cette femme silencieuse et discrète, aidante, aimante, qui s'accompagne au piano pour chanter des chansons de Jean Villard-Gilles (Les Trois Cloches, le Bonheur). 

Toute la question, pour la petite fille devenue grande, c'est de savoir comment déchirer ce voile de coton qui la protège, à la fois, et l'emprisonne. Une issue possible est le mensonge. Et la jeune ado ne s'en prive pas. De là, sans doute, son goût pour la fable et l'affabulation. Une autre est l'écriture qu'elle commence à tisser dès l'adolescence. Les mots sont une arme pour sortir de l'emprise maternelle, à la fois douce et implacable (d'autant plus implacable qu'elle est douce). C'est la voie royale que va choisir Amélie Plume, qui l'amènera au combat féministe et à l'écriture libre et engagée. À cette petite musique, reconnaissable entre toutes, qui résonne dans chacun de ses livres.

C'est un bonheur de l'entendre à nouveau dans Le Voile de coton.

* Amélie Plume, Le Voile de coton, Zoé, 2018.

13/03/2018

Au centre du système Sollers

images-1.jpegCopernic ou Freud ? Héliocentrisme ou toute-puissance de l'Inconscient ? Ces deux révolutions ont modifié fondamentalement notre vision du monde. Mais qu'est-ce que le monde ? Et surtout : où est le centre, s'il y en a un ? Nicolas Copernic (1473-1543) renverse l'ordre des choses : au centre, il y a le soleil, et la Terre tourne autour. images-2.jpegÀ son époque, personne n'y croit. C'est une folie ! Et pourtant il a raison. Pour Sigmund Freud (1856-1939), le psychanalyste viennois, au centre, il y a l'Inconscient, surveillé par le terrible Sur-Moi. C'est un continent perdu, que Freud compare aux Enfers, un cloaque, un cimetière remplis de morts-vivants.

images.jpegDans son dernier roman, Centre*, Philippe Sollers plonge tout de suite au cœur du tourbillon, dans l'œil du cyclone. Mais le centre ne se laisse pas aussi facilement approcher. Il faut franchir les paliers successifs de l'humaine comédie. Avoir un guide, des mots, la lumière du désir.  Dante avait sa Béatrice ; le narrateur de Centre a sa Nora, 40 ans, psychanalyste, accoutumée aux plaintes et aux ruses de l'âme humaine. 

Unknown.jpegTout le roman procède par cercles concentriques et par associations. On passe ainsi de la Bible à Shakespeare (l'énigme d'Othello, raciste, antisémite, islamophobe ?), de la révolution freudienne à Baudelaire, de Rome à Venise, puis à Naples, d'un fait divers à la Trinité chrétienne, etc. Comme toujours avec Sollers, le ton est allègre, la navigation agréable. Le narrateur, qui est un « voyageur du temps », se laisse porter par les images et les mots. Les mots surtout, qui sont le centre névralgique du livre. « Le centre vient de partout, tourne autour de lui-même. » Seuls les poètes, peut-être, nous y donnent accès. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs, si Rimbaud, Baudelaire et un certain isidore Ducasse, dit aussi Comte de Lautréamont, traversent ces pages lumineuses et aériennes.

« Là où c'était, je dois advenir », écrivait le psychanalyste Jacques Lacan dans une de ces formules dont il avait le secret. « Le cercle s'élargit, le centre s'approfondit, avec, comme conséquence, une commotion intense des dates. » Si la réalité est une passion triste, « le désir est un réel joyeux ».

Comme la terre tourne autour du soleil, et le conscient autour du gouffre inconscient, le roman de Sollers se rapproche de ce point de fusion, en nous et en dehors de nous, où, par la grâce des mots, la poésie, la fulgurante des images, se déploie devant nos yeux un monde nouveau.

* Philippe Sollers, Centre, roman, Gallimard, 2018.

14:50 Publié dans Lettres, livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sollers, roman, centre, gallimard, copernic, freud | | |  Facebook

20/02/2018

La légende de l'amour (Marc Pautrel)

Unknown.jpegC'est l'histoire d'une rencontre improbable : un écrivain français passe quelques jours en résidence, comme on dit, dans le Sud de la France, avec des chercheurs et des scientifiques venus du monde entier (il y a des Russes, des Italiens, des Américains). Tout ce beau monde, pendant une semaine, y mène une vie princière. Nourris, logés, disposant de tout leur temps libre, ils se retrouvent chaque soir, entre cheminée et lustres de cristal, autour d'une table richement garnie. 

C'est là que le narrateur va rencontrer une jeune femme italienne, L., venue travailler sur sa thèse (« La figure du Christ chez les grands auteurs contemporains »). Dès le premier regard échangé, quelque chose se passe. Ou plutôt quelque chose passe de l'un à l'autre. Coup de foudre silencieux ? Pur fantasme du narrateur ? C'est cet échange mystérieux que Marc Pautrel va tenter d'éclairer dans son dernier roman, La vie princière*, un récit sobre et lumineux qui tient le lecteur en haleine.

L'homme et la femme vont se revoir tous les jours, manger ensemble, se promener au milieu des amandiers et des oliviers. Ils vont se rapprocher tout en se maintenant toujours dans une étroite distance. Pautrel décrit très bien cette attraction muette, cette complicité qui s'installe, en même temps que la faille qui demeure entre les amoureux qui ne seront jamais amants.

Ce court et intense roman prend la forme d'une lettre que le narrateur écrit à la jeune femme qu'il a rencontrée au Domaine (je ne suis pas sûr qu'il la lui envoie). Il décrit l'après-coup d'une rencontre. Les images. Les regrets. Les émotions. Et le vide qui l'appelle après que la jeune femme est repartie. « La séparation est devenue une constante de mon existence qui m'a forcé à changer de vie, et c'est pour ça que je me suis retrouvé romancier : je veux tout transformer en légende, créer une boucle continue, doubler l'éternité. »

Un roman ciselé, brillant et retenu.

* Marc Pautrel, La vie princière, roman, Gallimard, 2018.

15/02/2018

Deux poètes majeurs (Anne Perrier et Georges Haldas)

Unknown.jpegLe hasard a voulu que je reçoive, le même jour, deux livres très différents et de haute tenue. Deux livres de poètes que tout oppose et que tout réunit. Le premier est une reprise, en Zoé-Poche*, de deux recueils de poésie d'Anne Perrier (1922-2017) : Le Livre d'Ophélie (1979) et La voie nomade (2000). Ce sont les poèmes de l'adieu et du grand voyage, dans lesquels Anne Perrier évoque la mort, à la fois fascinante et effrayante, d'Ophélie (qui se suicide en se noyant).

« Qu'on me laisse partir à présent/ Je pèserais si peu sur les eaux/ J'emporterais si peu de choses/ Quelques visages le ciel d'été/ Une rose ouverte. »

Unknown-1.jpegToute la poésie d'Anne Perrier se tient dans ces vers retenus, ce désir d'allègement, cette volonté de silence aussi, qui est toujours guidée par un désir de beauté.

« Réduite à rien/ À pousser devant moi le frileux troupeau/ Des paroles brebis de laine/ Et de vent.»

Tout autre, à première vue, est le fort volume des Poèmes du veilleur solitaire**, livre posthume de Georges Haldas. Si l'œuvre d'Anne Perrier est discrète et modeste, celle d'Haldas est un grand fleuve plein de méandres et d'affluents qui serait aimanté par la mer. Né à Genève en 1917, mais ayant passé toute son enfance sur l'île grecque de Céphalonie, et mort à Lausanne en 2010, Haldas a laissé une œuvre gigantesque, dont on n'a pas encore fait le tour, ni saisi l'importance.

images-1.jpegEssayiste, chroniqueur, traducteur, scénariste, journaliste, libraire — et surtout poète.  L'Âge d'Homme a publié sa Poésie complète en 2000. Mais Haldas n'a pas fini d'écrire pour autant. Devenu pratiquement aveugle, il a dicté ses derniers poèmes à sa compagne de 23 ans, la fidèle et extraordinaire Catherine Challandes. C'est elle qui a recueilli, jour après jour, les textes qu'Haldas composait pendant la journée dans leur appartement du Mont-sur-Lausanne. Il composait, mémorisait ses textes, puis les dictait, le soir venu, à Catherine qui les transcrivait.

C'est ce recueil de poèmes inédits que L'Âge d'Homme publie aujourd'hui, le testament du Poète, suivi d'une postface très éclairante de Catherine Challandes (sur la photo de droite, avec Thérèse et Jean Vuilleumier et GH). anne perrier,georges haldas,poésie,le livre d'ophélie,les poèmes du veilleur,zoé,âge d'hommeCes derniers textes, baignés de lumière grecque, évoquent, comme ceux d'Anne Perrier, le grand voyage. Haldas y rêve d'un grand navire qui viendrait le chercher, d'un capitaine sans visage, d'une traversée tranquille de la Méditerranée. 

27332528_404212030035346_217892877041769410_n.jpg« Tu descends pas à pas/ les marches de la nuit/ Ce n'est pas l'aube encore/ Mais tu as rendez-vous/ avec cette fontaine/ dont l'eau est de détresse/ Qui la boit est plus fort/ Dans la vie dans la mort. »

Haldas est le poète de l'aube, du jour qui vient, de la résurrection aussi. Chaque poème exprime cet espoir, même s'il est voilé par les soucis de l'âge et la médiocrité d'une époque qui ne sait plus reconnaître ses poètes. Haldas aimait le chant du merle, « le silence de la ville, un dimanche matin, les premiers rayons du soleil dans une petite cour, une vieille femme qui traversait la rue, les reflets de l'Arve, le chant du coq dans un village, le murmure de la petite fontaine du Mont… » (Catherine Challandes).

Anne Perrier chantait sa relation à la nature ; Haldas est le poète de la relation à l'autre, aux hommes comme aux éléments naturels ; le poète du quotidien également. L'un et l'autre se rejoignent dans leur quête de poésie, cette musique de la langue, ce souci du mot juste et précis. 

Deux poètes essentiels à relire !

* Anne Perrier, Le Livre d'Ophélie, suivi de La Voie nomade, Zoé-Poche, 2018.

** Georges Haldas, Poèmes du veilleur solitaire, postface de Catherine de Perrot-Challandes, l'Âge d'Homme, 2018.

14/02/2018

Beigbeder défie la mort

images-1.jpegFrédéric Beigbeder (ici avec son épouse genevoise, Lara Micheli) est un homme de son temps : dans les années 90, il ne pensait qu'aux filles et à faire la fête (Nouvelles sous ecstasy, L'amour dure trois ans), puis à l'argent (99 francs), puis à l'actualité (Windows of the world, Prix Interallié 2003). Aujourd'hui, la cinquantaine bien entamée, Beigbeder veut défier la mort. Son dernier livre, Une vie sans fin*, aussi singulier que les précédents, est un « roman de non-fiction », c'est-à-dire une enquête on ne peut plus sérieuse sur les divers moyens d'accéder sinon à une vie éternelle, du moins à une vie presque indéfiniment prolongée.

Cette enquête, Beigbeder l'inscrit dans une équipée burlesque et familiale : le héros du (faux) roman, Frédéric B., animateur de télé et double de l'auteur, va entraîner sa petite famille (sa fille Romy, 10 ans, sa femme Éléonore et leur nouveau-né) dans une sorte de tour du monde des dernières découvertes transhumanistes. Cela donne un côté picaresque à ces aventures obsessionnelles.

Unknown.jpegTout commence par Genève, bien sûr, où Frédéric tombe amoureux d'Éléonore (qui travaille aux HUG!) et l'emmène avec lui. Puis on passera par Jérusalem, l'Autriche, puis les États-Unis, Boston et enfin la Californie, terre de toutes les utopies. Entre-temps, la famille s'agrandit avec le robot Pepper, incarnation de l'intelligence artificielle, mais aux pulsions bien humaines (il pince les fesses des serveuses). On passera en revue les divers moyens de prolonger la vie ou de la booster. On rencontrera plusieurs savants, plus ou moins inquiétants, mélange de Dr Folamour et de Méphistophélès, qui lui promettent tous la vie éternelle…

Le livre se lit comme un roman d'anticipation, basé sur des recherches scientifiques (le génome, la lasérisation du sang, le séquençage de l'ADN) à la fois passionnantes et effrayantes. On y apprend beaucoup de choses : en particulier que l'homme est bien cet apprenti-sorcier capable de repousser les limites de la vie biologique, de cloner les individus, de recréer des espèces disparues ou encore de stocker le contenu complet d'un cerveau humain dans une seule bactérie! 

Quoi qu'il en soit, c'est l'avenir qui nous attend.

* Frédéric Beigbeder, Une vie sans fin, Grasset, 2018.

19/01/2018

Marie Céhère et son double maléfique

images-1.jpegMarie Céhère (ici avec l'ami Jean-François Duval) est ce qu'on pourrait appeler un talent précoce. À 26 ans, elle a déjà écrit un petit livre épatant sur Brigitte Bardot* dont elle revisite le mythe, sans préjugé, ni compromis (voir ici). Dans ce premier opus, le lecteur est frappé par la force du style, net, tranchant, sans fioritures. images.jpegLe mythe BB est passé au scanner d'une analyse enjouée et brillante, toujours critique, de cette figure incontournable du cinéma français.


Aujourd'hui, avec Les Petits poissons**, Marie Céhère s'aventure sur d'autres territoires, avec d'autres personnages et d'autres ambitions. Ce roman, écrit au fil des nuits, de minuit à cinq heures du matin, pendant un mois, « sans café, mais avec des litres de thé, sans produit dopant, mais avec des portes de sortie vers le paradis artificiel » tient le lecteur en haleine de bout en bout. Unknown.jpegL'éditeur parle d'un roman de formation, et c'est vrai que l'héroïne, Virginie, issue de la petite bourgeoisie de province, déclare la guerre à son milieu, à ses parents (sur le point de divorcer), à sa vie tranquille de jeune fille modèle. En se révoltant, bien sûr, puis en fuyant l'univers mortifère de sa famille, elle va être obligée de s'inventer, de se construire, de naître ou de renaître à sa propre liberté. Mais on est à cent lieues, ici, du récit autobiographique. On sent, à chaque page, le plaisir de l'auteur à se glisser dans la peau de ses personnages, masculins ou féminins, à les manipuler, à jouer avec eux comme avec des marionnettes. « Je raconte une vie qui aurait pu être la mienne, précise Marie Céhère, mais qui ne l'était pas. Virginie est ma jumelle maléfique. Je lui ai fait faire à peu près tout ce que je n'ai pas fait en arrivant à Paris. »

Le roman comporte quelques longueurs, peut-être, mais aussi des pages d'une grande force stylistique. Sans dévoiler la fin, on précisera que Virginie multiplie les « petits poissons » (pour reprendre l'expression de sa mère Odile) en attendant d'attraper le « gros poisson » (c'est-à-dire, dans le code bourgeois d'Odile, l'homme riche et célèbre qui sera son mari). Et que ce « gros poisson » a les traits d'un sociologue parisien, auteur à succès, qui se prénomme Lazare, l'homme de toutes les résurrections !

* Marie Céhère, Brigitte Bardot ou l'art de déplaire, essai, Pierre-Guillaume de Roux, 2016.

** Marie Céhère, Les Petits poissons, roman, Pierre-Guillaume de Roux, 2017.