07/08/2013

Les livres de l'été (30) : Charles-Albert Cingria

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Connaissez-vous Cingria ? Lequel ? me direz-vous. Alexandre le peintre, le verrier, le mosaïste ? Ou Charles-Albert, l’écrivain vagabond, le musicien, le vélocipédiste ? Parlons de ce dernier. Un sacré numéro. Unique dans la littérature française. Inclassable. À la fois minutieux, désinvolte et pétri de tous les talents artistiques.

Né à Genève en 1883, il fait partie de la génération des grands dynamiteurs de la littérature : Joyce, Kafka, Proust. Il pourrait être aussi connu que ces géants. Mais Charles-Albert, très vite, après des études inachevées à Saint-Maurice, a choisi les chemins de traverse. L’école buissonnière. Il étudie d’abord la musique à Genève et à Rome. Puis il sillonne l’Europe en train et à vélo. Comment vit-il ? Il survit. Petits boulots. Articles qu’il publie dans les revues et les journaux, ici et là. Conférences qu’il donne devant une poignée d’auditeurs. Quand il s’arrête quelque part, il loge dans une chambre de bonne, à Fribourg, à Lausanne, à Sion. Son fidèle vélo partage sa couche — même quand il habite sous les toits.

Parfois, il défraie la chronique en emmenant chez lui un ragazzo romain ou en giflant l’aristocrate Gonzague de Reynold. Il passe quelques jours en prison. On le libère. Il reprend son vélo, ses bourlingages. À la différence de Nicolas Bouvier, autre écrivain aux semelles de vent, il ne lutte pas contre la dépression. Cingria est un pèlerin heureux.

En témoignent les centaines de pages qu’il consacre aux petits riens de la vie quotidienne. images-1.jpegUne rencontre furtive. L’atmosphère d’un bistrot enfumé. La beauté d’une fleur ou d’un air de musique. Il n’a pas son pareil pour photographier, d’un coup d’œil et de langue, un paysage, un regard, un bord de mer au crépuscule. « L’écriture est un art d’oiseleur, et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l’infini. » Le génie de Charles-Albert, c’est d’ouvrir toutes grandes ces cages. De rendre aux mots leur liberté.

Il faut relire Cingria. C’est le moment. Même s’il est encore trop méconnu en France, on le découvre en Suisse grâce aux éditions L’Âge d’Homme qui viennent de republier les premiers tomes de ses Œuvres complètes (Pierre-Olivier Walzer, grand connaisseur de Cingria, avait réuni, de 1967 à 1980, une admirable édition de ses textes).

images.jpegParallèlement, la revue littéraire Le Persil lui a consacré un numéro spécial. Et Charles-Albert a droit à un hommage exceptionnel dans la collection Le Cippe**, dirigée par le poète et critique Patrick Amstutz. On y retrouve les signatures de Jean Starobinski, Jacques Réda, Jean-Georges Lossier, Patrick Kéchichian, Alexandre Voisard et tant d’autres. Une excellente invitation à relire ce vagabond des lettres à l’érudition stupéfiante, au savoir toujours savoureux.

 

* Charles-Albert Cingria, Œuvres complètes, L’Âge d’Homme, 2011.

** Cippe à Charles-Albert Cingria, éditions Infolio, 2011.

06/08/2013

Les livres de l'été (27) : Bernadette Richard

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Loin des sentiers battus, depuis près de trente ans, Bernadette Richard poursuit une œuvre exigeante et solitaire qui mélange le roman, la nouvelle, le théâtre et les préfaces consacrées aux peintres qu'elle aime (Minala, Luc Marelli, Francine Mury). Après ses Nouvelles égyptiennes (1999) et un roman initiatique fort bien construit, Et si l'ailleurs était nulle part, cette écrivaine nomade, « qui vit un peu en France, un peu en Suisse, le reste ailleurs », nous donne un beau roman sur l'amitié féminine et la quête éperdue de liberté, Femmes de sable*.

C'est un livre étrange et passionnant, qui se présente comme un triptyque, et dont chaque chapitre porte le nom d'une femme : Maha et Julie, Shagara, Samar. Mais davantage qu'une galerie de portraits (où Bernadette Richard excelle, d'ailleurs, par sa plume acérée), ce roman est l'histoire de plusieurs amitiés. Julie est photographe, Maha traductrice, Shagara potière et Samar écrit de la poésie. Toutes issues d'horizons disparates (sauf Julie, la Parisienne, dont on sait peu de choses), elles se sont battues contre les lois patriarcales de leur famille, ont quitté mari, père et parfois enfant pour aller jusqu'au bout de leur liberté.

C'est au Caire, ville depuis longtemps décrite et fantasmée par Bernadette Richard, que le roman se joue, entre les quartiers populaires de la mégapole, les charmes d'Alexandrie toute proche et la fascination (ancienne, profonde, absolue) du désert. Julie retrouve Maha, puis Shagara, puis enfin Samar qui vient — encore une fois — de prendre la fuite. Au fil des rencontres, Bernadette Richard dessine avec beaucoup de justesse la complicité qui lie les quatre étrangères, unies comme les doigts de la main dans leur révolte, leur désir d'absolu et leur totale franchise.

L'amitié est le lieu à la fois de la confidence et du combat (et la vie d'une femme égyptienne est un combat de chaque jour). Soudées par leur complicité, les quatre femmes trouvent ici la force d'assumer leur destin singulier. Car chacune est en rupture de ban, pourrait-on dire, fâchée avec les hommes, la société, l'ordre des choses, la tradition ou la morale bourgeoise. Même si leur destin est fragile (n'oublions pas qu'elles sont toutes des Femmes de sable), Bernadette Richard dessine le lieu d'une amitié rêvée qui permet de concilier (ou de réconcilier) le bonheur et la lutte, l'exigence personnelle et l'amour de l'autre, la douleur des séparations et la joie des retrouvailles. Un très beau texte.

 

* Femmes de sable par Bernadette Richard, L'Âge d'Homme, 2002.

 

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05/08/2013

Les livres de l'été (26) : Jean-Louis Kuffer

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Certains racontent leur vie comme un roman, en falsifiant les dates, en maquillant l’histoire, en imposant des masques aux personnages qu’on pourrait reconnaître. On appelle ça l’autofiction. Le plus souvent, c’est ennuyeux. Ça sonne faux. Pourtant, ça se vend bien. Les librairies en sont pleines. C’est un signe des temps.

D’autres ne trichent pas. Ils racontent leur vie au fil du rasoir. Ils la passent au scanner de la langue. Sans complaisance, ni narcissisme. Ils tentent de déchiffrer l’énigme d’être en vie, encore, ici-bas, au milieu des fantômes, près de la femme aimée (on ne dira jamais assez l’importance de ces fées protectrices), en voyageant à travers les pays et les livres.

Je parle ici de Jean-Louis Kuffer, journaliste et écrivain, mais surtout immense lecteur, découvreur de talents, infatigable chroniqueur de la vie littéraire de Suisse romande. Son dernier livre, Chemins de traverse*, s’inscrit dans la lignée de L’Ambassade du Papillon (2000), de Passions partagées (2004) et des Riches Heures (2009). Il s’agit à la fois d’un journal de lecture et d’un carnet de bord qui couvre les années 2000 à 2005.

Kuffer est un vampire assoiffé de lectures : Kourouma, Nancy Huston, Chappaz, Chessex, Amos Oz. images-1.jpegIl a besoin des livres pour nourrir sa vie, et lui donner un sens. Chez lui, le verbe et la chair sont indissociables. Il faudrait ajouter le verbe aimer. Car la lecture du monde, comme l’écriture, procède d’un même sentiment amoureux. Impossible, dans ces pages imprégnées de passion, tantôt mélancoliques et tantôt élégiaques, de distinguer l’amour du monde de l’amour des livres ou de la « bonne amie ».

Lire, écrire, vivre et aimer : ça ne peut être qu’un.

Le livre commence au bord du gouffre : dépression sournoise, vieux démons qui reviennent (l’un d’eux a le visage, ici, de Marius Daniel Popescu, compagnon des dérives alcooliques), tentations suicidaires. Grâce à sa « bonne amie », aux lectures et aux rencontres (car lire, c’est toujours aller à la rencontre de quelqu’un), Kuffer remonte la pente. Il voyage. Il se lance dans un nouveau livre. Il ouvre un blog devenu culte pour tous les amateurs de littérature (http://carnetsdejlk.hautetfort.com). La vie, toujours, reprend ses droits.

images-2.jpegSon journal de bord, entre Amiel et Léautaud, rassemble ces éclats de lumière qui éclairent nos chemins de traverse. Ce sont les fragments d’une vie éparse — images fulgurantes, aphorismes, rêves, méditation sur la douleur, l’amitié ou le partage — qui trouvent leur unité dans l’écriture. Écrire, n’est-ce pas résister à ce qui nous divise ?

Le 15 mai prochain, Jean-Louis Kuffer quittera son poste de chroniqueur littéraire au journal 24Heures après 40 années de bons et loyaux services. Pour lui, sans doute, rien ne changera. Il continuera à lire et à écrire, à vivre et à aimer. Mais ses lecteurs redoutent ce moment. Le vide qu’il va laisser dans la presse romande.

 

* Jean-Louis Kuffer, Chemins de traverse, Olivier Morattel éditeur, 2012.

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04/08/2013

Les livres de l'été (25) : Jean-Michel Wissmer au pays de Heidi

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C’est le propre des livres culte : peu de gens les ont lus, mais tout le monde les connaît. Ainsi de la petite Heidi laquelle, au fil des ans, a déserté nos bibliothèques pour devenir vedette de cinéma (incarnée par Shirley Temple en 1937), de dessin animé (japonais) ou de série télévisée (allemande). C’est-à-dire, peu à peu, un vrai mythe. images.jpegIl faudrait ajouter : un mythe suisse, tant les valeurs qu’elle incarne (pureté, authenticité, amour de la nature) semblent être celles de ce pays.

Mais qui était Heidi ? Non le produit dérivé qui fait encore vendre et fantasmer, mais le personnage de roman créé en 1880 par Johanna Spiri, une écrivaine zurichoise, grande lectrice de Goethe, Lessing et Gottfried Keller, et amie de Richard Wagner ?

images-1.jpegDans un livre passionnant*, Jean-Michel Wissmer, essayiste et romancier, mène l’enquête en Heidiland, au cœur de notre suissitude.

Pour Johanna Spiri (1827-1901), digne émule de Rousseau, le mal contemporain se loge toujours dans les villes : promiscuité, tintamarre, tentations dangereuses. Pour échapper à cette corruption, il n’y a qu’un remède : se réfugier sur l’Alpe, loin des hommes dénaturés, face aux montagnes sublimes, près des torrents d’eau pure. En un mot : près de Dieu.

L’univers d’Heidi ressemble à celui de son auteur, Johanna Spiri, fille de médecin, prêchant la charité chrétienne et confrontée, quotidiennement, à la douleur et à la maladie. Orpheline adoptée par un vieux fou, qui vit seul sur la montagne, Heidi va grandir dans son petit paradis, puis partir dans l’enfer des villes, en Allemagne, où elle sera la dame de compagnie d’une petite infirme, Clara, qui s’attachera très vite à elle. Au point de venir retrouver son amie sur l’Alpe, quelque temps plus tard, et de connaître enfin les plaisirs purs de la vie rupestre. images-3.jpegMiracle ! Grâce à Heidi, cet ange perdu parmi les hommes, Clara retrouvera l’usage de ses jambes et pourra marcher à nouveau !

images-2.jpegÀ la suite de Wissmer, nous relisons Heidi d’un œil neuf, et souvent ironique (Heidi est une parfaite Putzfrau, qui astique sa cabane jour et nuit, dans un désir obsessionnel d’ordre et de propreté). Nous revenons en Heidiland, ce paradis perdu de toutes les enfances.

Nous comprenons aussi mieux pourquoi elle incarne à ce point les vertus helvétiques : dévouement, compassion, amour de la nature. Sans oublier la pédagogie, autre marotte helvétique, car Heidi sait parler aux enfants, et leur montrer le droit chemin.

On ne lit plus guère Johanna Spiri, et c’est dommage. La petite fille qu’elle a créée a fait le tour du monde. Elle a donné son nom à des plaquettes de chocolat et des briques de lait. Elle a inspiré des films, des pièces de théâtre et même des mangas. En nous, elle restera toujours la part de l’enfance et du rêve.

* Jean-Michel Wissmer, Heidi, enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde, Métropolis, 2012.

PS : Une Heidi moderne s'est glissée, par erreur, dans ce billet. Excusez le blogueur…

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03/08/2013

À bicyclette avec Mousse Boulanger

 Qu’est-ce qu’un écrivain ? Une voix, un style. Une présence. Mais aussi : un engagement,  une vision singulière du monde. Une mémoire. Sans oublier, bien sûr, la fantaisie et un goût irrépressible pour la liberté.

images.jpegToutes ces qualités, on les retrouve, brillantes comme un diamant, chez Mousse Boulanger. Faut-il encore présenter cette femme au destin extraordinaire, née à Boncourt en 1926, dans une famille nombreuse, et qui fut, tour à tour, journaliste, productrice à la radio, comédienne, écrivaine et poète ?

Une voix, disais-je, une présence immédiate. La vibration de l’émotion poétique.

À l’époque où elle travaillait à la radio romande, Mousse Boulanger a interrogé des dizaines d’écrivains, suisses et français, sur leur relation à la langue, leur credo, leur engagement. À ce travail journalistique s’est ajoutée, depuis toujours, la passion de la poésie. Cette passion qu’elle a vécue et partagée avec son mari, Pierre Boulanger, journaliste et poète, lui aussi, et qu’elle a diffusée, des années durant, dans des récitals poétiques qui faisaient vibrer les villes et les villages.

Une voix, un regard malicieux, une présence.

Mousse Boulanger, qui fut l’amie de Gustave Roud et de Vio Martin, s’est beaucoup dévouée pour les autres. Elle a pourtant trouvé le temps d’écrire une trentaine de livres : essais, romans, nouvelles, poèmes. C’est dire si sa voix est riche et porte loin ! Cette œuvre, encore trop méconnue, est l’une des plus vivantes de Suisse romande. Il faut relire l’Écuelle des souvenirs, splendides poèmes de la mémoire, et son dernier polar, Du Sang à l’aube, modèle du genre policier.

boulangerrien270.jpgCe mois-ci, Mousse Boulanger publie Les Frontalières*, un livre magnifique qui est à la lisière du récit et du poème. La lisière, les limites, la frontière : c’est  la vie de la narratrice, petite fille toujours en vadrouille, qui passe gaillardement de Suisse en France, et vice versa, dans les années qui précèdent la Seconde guerre mondiale. L’herbe est toujours plus verte, bien sûr, de l’autre côté. Elle franchit la frontière à bicyclette, sans se préoccuper des gros nuages noirs qui envahissent le ciel. À travers ses souvenirs d’enfance, Mousse Boulanger ravive la mémoire d’une époque, d’un village, d’une famille. Elle brosse le portrait émouvant d’une mère éprise de liberté qui ne comprend pas toujours ses enfants.

« Allez, courage, dans dix minutes, on est à la maison ! »

La seule maison qui compte, pour la fillette de douze ans qui a la bougeotte, c’est l’amour, la liberté, la poésie…

Il faut lire ce récit haletant, écrit dans une langue vive, rapide, qui sait aller à l’essentiel. Il nous incite à franchir les frontières, plus ou moins imaginaires, qui limitent nos vies. Les interdits stupides. Les conventions. Nous sommes tous des frontaliers, déchirés entre deux pays. La patrie de nos pères et le royaume allègre et tendre de nos mères.

* Mousse Boulanger, Les Frontalières, L’Âge d’Homme, 2013.

Les livres de l'été (24) : L'Amour nègre

amour negre.jpgUne belle couverture vaut mieux qu'un long discours : après le succès de l'édition originale (4 rééditions et près de 60'000 exemplaires vendus), voici L'Amour nègre (Prix Interallié 2010) publié en Livre de Poche.

Ceux qui ont lu le livre verront pour la première fois le visage d'Adam. Les autres (il paraît que certains ne l'ont pas lu!) découvriront, avec plaisir j'espère, ses aventures mondialisées sur les cinq continents…

Qui a dit que la littérature (suisse d'expression française) n'intéressait personne ?

09:15 Publié dans autocélébration | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : amour nègre, olivier, interallié. littérature romande | | |  Facebook

02/08/2013

Les livres de l'été (23) : Muriel Cerf

images-4.jpegPour les gens de ma génération, Muriel Cerf fut à la fois un modèle et un éblouissement. Un modèle, tout d'abord, parce que, née en 1950, elle est l'une des premières à prendre la route, à 17 ans, sur la trace des hippies, pour le fameux périple des trois K (Kaboul, Katmandou et Kuta). Voyage initiatique dont elle rapportera, un peu plus tard, deux livres extraordinaires : L'Antivoyage (1974) et Le Diable vert (1975), qui ont marqué une génération de voyageurs et d'écrivains (dont Nicolas Bouvier). Muriel Cerf nous a montrés les chemins de la liberté, quelquefois décevante ou illusoire, et la richesse du voyage. poster_177703.jpgÉblouissement, ensuite, d'un style unique dans la littérature française : ni relation de voyage au sens strict, ni récit purement imaginaire, ces deux livres nous proposent un tableau sensuel des impressions laissées par les lieux, les personnes, les événements rencontrés. L'écriture, déjà saluée par Malraux en 1974, est flamboyante, pleine de couleurs, d'odeurs, de saveurs insolites. Un éblouissement.

images-5.jpegMuriel Cerf est décédée d'un cancer au mois d'avril 2012. Aucun journal, en Suisse, n'en a parlé. Injustice scandaleuse, mais qui n'étonne personne, quand on connaît la presse de ce pays. Pourtant, elle a donné à la littérature française ses plus belles pages et incité de nombreux écrivains à partir sur ses traces. Elle a publié une trentaine de livres, essais et romans. Parmi les plus connus, citons Une passion (1981), hommage à Belle du Seigneur, d'Albert Cohen, ou encore Ils ont tué Vénus Ladouceur (éditions du Rocher, 2000).

En hommage, je me permets de reproduire deux pages magnifiques de son Antivoyage.

« Jamais je n'ai vu tant d'étoiles et si près, sauf au Planétarium du Grand Palais; elles ont l'air accrochées si bas, juste un peu plus haut que des fruits sur un arbre, il suffit de se hausser sur la pointe des pieds pour les cueillir, faire un bouquet de nébuleuses spirales avec des queues en tentacules de gaz et des paillettes de strass autour, faucher une rivière de diamants qui brille trop pour être vraie, un peu de toc génial jeté aux quatre coins du ciel et qui reste figé là, dans un fourmillement à donner le vertige. Toutes les galaxies palpitent et tremblotent dans l'air si pur qu'on croit voir des pépites à travers un torrent de montagne. Regarde les étoiles, elles sont aussi grosses que les diamants en poire de la princesse Rosine, dis-je à Coulino qui n'a pas lu la comtesse de Ségur. On a nettoyé le vieux ciel usé par les regards des amoureux qui se chatouillent en regardant la lune, et on en a mis à la place un tout neuf, prêt pour de nouveaux poèmes.
images-6.jpegLes Himalayas, on les sent près, sans les voir. L'air de la nuit nous saoule de bouffées d'herbe humide. Les temples luisent sous la lune, recourbent les pointes dorées de leurs triples étages au milieu d'une mer de tuiles. De Katmandou, on ne distingue que le forme des toits qui lui donne déjà l'aspect d'une vraie cité asiatique, aussi différente des cités indiennes que des villes géantes d'Amérique. On respire l'haleine qui monte du fleuve proche, les parfums de santal brûlé dans les rues, le souffle glacé de la montagne, en écoutant les cloches des temples, les klaxons des voitures, les tintements des bicyclettes, imaginant le théâtre grouillant derrière les rideaux de la nuit; allongées sur la terrasse dans le châle de Coulino, ouvrant des yeux énormes, cherchant à deviner ce qui se passe en bas, on prend le pouls de cette ville nouvelle, on résiste à l'envie que l'on a d'y plonger, on préfère l'écouter, la respirer, la rêver, la plus belle la plus inquiétante, la plus légendaire, le décor le plus fou pour des dieux déguisés en hommes, de toute une mythologie vivante. Le taureau de Nandin doit crotter sur la place du marché, Krishna faire du marché noir, Jésus et Judas se balader dans les sentiers en robe blanche, le meilleur haschisch du monde pousser dans des pots, banal comme un géranium en France. Coulino, on en plantera un dans le jardin de notre maison, on le laissera grandir jusqu'au ciel et on grimpera dessus pour atteindre le sommet de L'Himalchuli et y planter un drapeau noir. Coulino ?
Géniale. Elle est géniale. Elle a disparu pour aller chercher à manger. Vendredi la renarde frisée reparaît avec deux plats en terre contenant de gigantesques yaourts couverts d'une crème verte épaisse et d'une montagne de sucre. La peau verte, on la pousse délicatement sur le bord, et on déguste le pur chef-d'oeuvre qui doit être un bouillon de culture pour amibes, mais on s'en fout, ah, mais qu'est-ce qu'on s'en fout. Le plat lèché, Coulino m'offre un baiser bonne nuit à pleines lèvres, frotte son nez contre le mien à l'esquimaude, et on s'enroule dans la couverture qu'elle a montée de la chambre, dormir nous allons en plein dans la grande nuit maternelle. » Extrait de L'Antivoyage, collection J'ai Lu, pp. 69-70

 

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01/08/2013

Les livres de l'été (22) : Jean-François Duval

images.jpegAvant eux, à Paris, il y a eu les existentialistes, qui mélangeaient le jazz et la philosophie dans les caves de Saint-Germain-des-Près. On refaisait le monde en rêvant de révolutions, ici et maintenant, de justice et de liberté. Après eux, il y a eu les zazous, les beatniks, les hippies, les punks, les grunges, inspirés par Kurt Cobain, le chanteur du groupe Nirvana. Entre les deux, marquée par Sartre et Camus, il y a eu la Beat Generation, mouvement initié par un petit groupe de poètes américains en rupture, parmi lesquels Allen Ginsberg, William Burroughs et, bien sûr, le ténébreux Jack Kerouac, auteur de Sur la Route*, le roman qui lança véritablement la mode beat dès sa sortie en 1957. Plus encore qu'un mouvement littéraire, il faudrait parler de phénomène sociologique. Au début des années 50, on voit apparaître des films avec Marlon Brandon et James Dean, mettant en scène des personnages de rebelles. En musique, Elvis Presley invente le rock 'n roll. Et en littérature, Kerouac, Québécois d'origine bretonne, publie un livre culte qui poussera des milliers de jeunes gens à prendre la route, comme Dean Moriarty et Sal Paradise, les héros du roman.

images-1.jpegBien sûr, cette quête de soi dans le voyage n'est pas nouvelle. En Occident, elle commence avec les aventures d'Ulysse qui erre pendant dix ans en Méditerranée avant de retrouver son île et son épouse. Mais avec Kerouac, l'exploration du monde n'est pas seulement géographique : elle est quête de sens et de sensations fortes, d'expériences nouvelles. Beat, en anglais, signifie à la fois battu, perdu, rythmé (on le retrouve dans Beatles et beatniks). En français, il ouvre les portes de la béatitude, qui doit nécessairement arriver à la fin de la quête. Mais cette béatitude s'obtient par toute sorte de dérèglements et d'excès : drogues, alcool, frénésie sexuelle, etc. C'est dire qu'elle n'est pas sans danger. Pour soi, comme pour les autres. D'ailleurs les héros de la Beat Generation n'ont pas fait de vieux os : Jack Kerouac meurt à 47 ans, en 1969, des suites de son alcoolisme. Son compère (et idole) Neal Cassady meurt à 42 ans après une nuit d'excès. D'autres « rebelles sans cause » n'ont pas une fin plus glorieuse.

Mais brûler ne vaut-il pas toujours mieux que durer ?

images-2.jpegUn film, tiré du roman de Kerouac, et un livre de Jean-François Duval nous invitent à replonger dans ce mouvement qui a marqué tant de routards et d'écrivains (dont Nicolas Bouvier ou encore Bob Dylan). Le film, d'abord, signé Walter Salles, est une adaptation trop sage du roman, qui ne rend pas justice à la folie de l'écriture de Kerouac. En revanche, le livre de Duval**, qui se présente comme une enquête policière, est passionnant. images-3.jpegL'auteur a retrouvé, au fil des ans, tous les protagonistes, proches ou lointains, de Sur la Route, qu'il a interviewés longuement : la femme de Cassady, la petite amie de Kerouac, Ginsberg, le prophète du LSD Timothy Leary, etc. Il livre un document exceptionnel sur cette génération perdue qui n'a pas fini de fasciner le monde.

 

·* Jack Kerouac, Sur la Route, Folio.

** Jean-François Duval, Kerouac et la Beat Generation, PUF, 2012.

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31/07/2013

Les livres de l'été (21) : Patrick Amstutz

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L’époque est cruelle aux poètes. On ne parle que chiffres, rigueur, profit, croissance, chômage, austérité. Le Sud (toujours le Sud…) est rongé par les dettes, les révoltes sanglantes, la corruption. Le Nord (toujours le Nord…) trime en silence, joue les fourmis avares et soigne son confort.

Même au cœur de l’été, sous nos latitudes prospères, on dirait que l’otage menace…

Le poète allemand Hölderlin (1770-1843) posait déjà cette question à son époque : à quoi bon des poètes en un temps de guerre, de pauvreté, de détresse intellectuelle ? Pourquoi écrire encore, contre vents et marées, dans le confort ou l’extrême dénuement, alors que seuls semblent régner l’individualisme, le profit à court terme, la recherche du bien-être matériel ?

La réponse est simple, comme toujours. Elle appartient aux poètes. Prenez Patrick Amstutz par exemple. Né sur les bords du lac de Bienne, en 1967, il dirige Le Cippe, une collection unique d’études de grands textes francophones, publiée chez Infolio. Mais c’est d’abord un grand poète dont la langue claire et aérée vous donne l’envie des grands espaces. Au fil des livres, Amstutz éclaire l’absence, l’attente d’une présence au monde jamais donnée, jamais acquise, le long et périlleux combat pour dire la beauté du monde dans une langue à la fois souple et incarnée. Cette vision poétique passe tout naturellement par l’amour. Vois-tu le temps lever/ le cheveu que je noue/ à la roue de tes hanches ?

Voilà pourquoi la poésie d’Amstutz, attachée à dire le monde, ses ombres et ses lumières, ses orages et ses silences lourds, nous touche tant. « Écrire, disait Jean-Pierre Monnier, c'est chercher à coïncider, c'est donner lieu. » La poésie nous donne ce lieu, loin du fracas moderne, où nous pouvons tout à la fois nous retrouver dans nos sensations essentielles et répondre aux énigmes de la vie. C'est la chair qui va/ et qui appelle/ comme fleur envolée/ au vent sans aile. Les mots charnels de la poésie d’Amstutz nous disent la grâce peu commune du poème écrit avec l’encre sacrée : le sang du monde.

Comme l’air que nous respirons, la poésie est essentielle à nos poumons, à notre esprit. Elle dit, en peu de mots, la blessure essentielle, la douleur et la joie d’être au monde, la force de la Nature toujours recommencée : Sous le corail du ciel/ inverse pousse/ la campanule en bord de blé.

Chérissez les poètes ! Ils sont rares et précieux. Patrick Amstutz, mais aussi Notre vie** de Germain Clavien, Poème de la méthode*** de Sylviane Dupuis ou encore Après la comète**** d’Olivier Beetschen. Ils nous aident à vivre. Dans un temps de détresse (économique), ils nous disent que l’essentiel est toujours ailleurs, en nous-mêmes et dans le monde. La beauté est fugace et silencieuse. Heureusement, la poésie l’incarne, parfois, et lui donne parole.


* Patrick Amstutz, S’attendre, Prendre chair et Déprendre soi, éditions Empreintes.

** Germain Clavien, Notre vie, Poche Suisse, 2010.

*** Sylviane Dupuis, Poème de la méthode, Empreintes, 2012.

**** Olivier Beetschen, Après la comète, Empreintes, 2007.

 

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30/07/2013

Les livres de l'été (20) : Daniel Fazan

 

images.jpeg« Un écrivain avance toujours masqué », disait quelqu’un de mes amis. C’est le cas de Daniel Fazan, homme de radio, de goûts et de terroir. Qui mieux que lui sait vanter les délices d’un ragoût longuement mijoté ? D’un cru amoureusement vieilli en fût de chêne ? Qui mieux que lui, par ses mets et ses mots, sait nous mettre, à l’antenne, l’eau à la bouche ?

Hé bien, ce n’est pas tout. Quand un ange se pose sur son épaule, Daniel Fazan s’assied à sa table d’écriture. Il ouvre la fenêtre. Il respire l’air de la nuit. Il pose son masque. Est-ce l’ange ou la main qui écrit ? Peu importe. Il retrace les douleurs de sa femme, dans Faim de vie, en faisant un pied de nez à la mort. Dans Vacarme d’automne, il s’amuse de sa propre décrépitude : il n’y a pas de fin, c’est notre condition, mais toujours le désir d’autre chose. Soif de vie. Fringale  d’amour. Ruades contre les murs de nos prisons.

 C’est de cela qu’il s’agit dans son dernier livre, Millésime*, roman à la fois tendre et provocant, gorgé d’amour et de soleil, comme le fruit de la vigne qui en est, ici, le véritable héros. Car le vin, dans ce livre, occupe une place de choix. images-1.jpegC’est l’objet du désir de Paul Pache, comme de Roger, son ami vigneron. Un objet chéri, immémorial et aux pouvoirs magiques. Quasi mystiques, même. Le vin chante la terre et débonde le cœur trop longtemps entravé des hommes. Il dessille les yeux. Il libère la parole. Au fond, depuis la nuit des temps, il est à notre écoute, comme la psy au chignon chaviré qui écoute (distraitement) le héros de Millésime.

 « Cette terre est d’une beauté constante, étourdissante, écrit Fazan. C’est l’amour le plus profond de mon être. » Et cette terre, le vin magique qu’elle produit, le relie charnellement aux hommes qui la cultivent. C’est la révélation qui va bouleverser la vie de Paul. Cette vérité est là depuis toujours, sans doute. Mais, lorsqu’il rencontre le beau Roger, un vigneron du village voisin, cette vérité lui saute aux yeux. Comme les erreurs de sa vie conjugale. Ces masques qui ont défiguré son vrai visage. Ces enfants qu’il ne voit plus. Roberte, surtout, la triste dame, obnubilée par ses faux ongles américains.

 La vie est courte et, brusquement, elle s’ouvre à 360 degrés. L’horizon s’élargit. Mais comment vivre son amour avec un homme, dans le Dézaley vaudois, au milieu des rumeurs et des cris de corbeaux ? Seuls contre tous. C’est le combat de Paul et de Roger qui se promènent dans les coteaux, main dans la main, « Le millésime de notre amour doit mûrir, on l’élève comme une cuvée spéciale, unique. »

 Les mots de Fazan, quand il parle d’amour, ont la même saveur que ceux qu’il utilise pour décrire une recette du terroir ou un grand cru local. Langue souple et souvent somptueuse. Écriture divagante, gorgée d’humour et de trouvailles. Avec, en arrière-goût, cette terre lourde et noire, tantôt ingrate et tantôt généreuse, qui produit quelquefois des miracles.

  * Daniel Fazan, Millésime, roman, Éditions Olivier Morattel, 2012. 

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29/07/2013

Les livres de l'été (19) : Yvette Z'Graggen

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Ce soir, sur le stand des Editions de l'Aire, au Salon du Livre, à 18 heures, présentation de Souvenirs d'Elle, un recueil de témoignages et d'hommages à Yvette Z'Graggen, cette grande écrivaine qui nous a quittés en avril 2012. Ce livre rassemble des textes d'Annik Mahaim, Pierre Béguin, Janine Massard, Véronique Wild, Françoise Fornerod et votre serviteur.

Voici ma contribution à cet hommage collectif.

L’un de mes grands regrets, c’est d’avoir peu connu Yvette Z’Graggen (née en 1920, de père suisse-allemand et de mère hongroise, et décédée ce printemps). Bien sûr, nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Je l’ai invitée à venir parler de ses livres devant mes élèves du collège. Je l’ai croisée, ici et là, lors d’une rencontre d’écrivains. Je garde d’elle le souvenir d’une femme constamment à l’écoute, sur le qui-vive, si j’ose dire, élégante, à l’œil brillant de curiosité et de malice. Mais je n’ai pas le sentiment de l’avoir véritablement connue.

Heureusement, il y a ses livres !

Nombreux, divers, originaux. Une œuvre militante, mais jamais limitée, qui vivifie la mémoire des femmes.

Car toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui a trouvé un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Et en particulier de l’histoire des femmes, si souvent méconnue ou refoulée.

Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle, aussi, quand Yvette cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.

    C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*, paru en 1999. Dans ce récit, tout commence par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). images-1.jpegDes lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer. Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens et la rend étrangère à elle-même.

    Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille « née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ».

Son destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord, « un don total, un partage sans réserve », de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a jamais de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.

    Élevée dans la peur, entre un père irascible et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite. Elle peuple ses nuits de cauchemars. Elle l’empêche de s’occuper, comme elle le désirerait, de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises.

C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère.

Autrement dit : une part mystérieuse d’elle-même.

On retrouve ces thèmes (le secret, la douleur, l’aspiration et le combat pour la liberté) dans tous les livres d’Yvette Z’Graggen. Au fil des ans, l’écrivaine genevoise a bâti une œuvre riche et solide, qui ne cesse d’interroger ses racines invisibles, et l’Histoire.

    images-3.jpegIl n’y a pas si longtemps, au tournant du siècle,Yvette Z'Graggen nous livre son journal de bord de l'an 2000. Il porte un beau titre, emprunté à un poème d'Eluard : La Nuit ne sera jamais complète**. C'est l'occasion, pour elle, de réfléchir non seulement sur le temps qui passe, les événements politiques (les élections yougoslaves, les tueries en Palestine, les catastrophes écologiques), mais aussi sur sa propre vie, — une vie constamment à l'épreuve de l'Histoire.

C'est ainsi qu'Yvette Z'Graggen revient sur les fameuses années silencieuses de la drôle de guerre : cette Suisse qui accueille d’un côté, souvent généreusement, ceux qu'elle rejette de l'autre sans pitié. Chaque événement de l'an 2000, minime ou gigantesque, résonne toujours intérieurement : c'est l'occasion pour Yvette Z'Graggen de s'interroger sur son œuvre, les rencontres fugitives de sa vie, les rapports familiaux, en particulier avec sa fille et son petit-fils, les ennuis de santé qui la privent peu à peu de cette liberté de mouvement à laquelle elle tient tant. Mais si le corps s'engourdit lentement, la liberté de pensée et d'écriture est toujours souveraine.

Son dernier livre, Juste avant la pluie***, paru l’année dernière, reprend sur le mode ludique ce jeu entre réalité et fiction, mémoire et imagination. images-2.jpegOn peut le lire, également, comme une manière de testament littéraire.

De construction singulière, le livre se compose de deux parties. Dans la première, l'auteur imagine une ultime « autobiographie du possible ». Comme elle le fait ailleurs, elle met en scène, en 1938,  une jeune fille de dix-huit ans (c’est l’âge d’Yvette cette année-là), juste avant la tourmente nazie. Cette jeune femme, éprise de liberté, va braver les interdits de la morale bourgeoise avec la même détermination intrépide que les nombreuses « sœurs de papier » qui l'ont précédée. Ces « sœurs de papier », qui peuplent toute son œuvre, Yvette Z’Graggen les convoque dans la seconde partie du livre pour les soumettre à un questionnement impitoyable.

DownloadedFile.jpegYvette nous offre ainsi, au travers de ses héroïnes, cinquante ans de réflexion sur la condition féminine en milieu bourgeois, ses heurs et ses malheurs au fil du temps, et « une conclusion originale, comme l’écrit justement Pierre Béguin (photo de gauche), à une œuvre qui ne l'est pas moins. »

J’ai peu connu Yvette Z’Graggen, et je le regrette. Mais elle laisse derrière elle une œuvre riche et singulière, composée de récits, d’essais et de romans, une œuvre qui n’a pas fini de nous interpeller, et qui nous accompagnera longtemps.

 

  * Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, l’Aire, 1999.

** Yvette Z’Graggen, La Nuit ne sera jamais complète, L'Aire, 2001.

*** Yvette Z’Graggen, Juste avant la pluie, récit, L’Aire, 2011.

Les livres de l'été (19) : Philippe Sollers fait une fugue

images-1.jpegUn éditeur romand de mes amis, il y a quelques temps, se lamentait sur le déclin de la littérature française. « Pas de Sartre, pas de Camus, aujourd'hui, disait-il. Plus de monstres sacrés. Plus que des sous-produits commerciaux comme Christine Angot, Olivier Adam, Guillaume Musso. Quelle décadence ! »

À cela, j'osai répondre que, tout de même, parmi les 700 romans de la rentrée, par exemple, il y en avait de tout à fait convenables, sinon remarquables. Et que peu de littératures pouvaient, aujourd'hui, offrir une telle richesse et une telle diversité. Je citai quelques noms : Quignard, Djian, Le Clézio, Sollers. » À ce nom, l'éditeur s'échauffa. « Sollers ? Mais ce n'est pas un écrivain. C'est du bluff. Du vent. Il n'a pas écrit un bon livre. » La discussion en resta là, chacun campant sur ses positions.

images.jpegUne semaine plus tard, je reçois le dernier livre de Philippe Sollers, Fugues*, 1114 pages, un recueil d'articles qui fait suite à La Guerre du goût (1994), Éloge de l'Infini (2001) et Discours parfait (2010). Une véritable somme (près de 5000 pages!) qui brasse et embrasse toute la littérature mondiale, d'Homère à Céline, de Casanova à Diderot, de Joyce à Proust, de la Chine aux avant-gardes italiennes ou allemandes. Une radiographie unique et remarquable de la littérature d'hier et d'aujourd'hui. Un regard d'aigle. Un scalpel affûté et précis. Bien sûr, Sollers y parle beaucoup de Sollers (entretiens, préfaces, réflexions sur ses livres). Mais pourquoi un écrivain n'aurait-il pas le droit de revenir sur ses livres — toujours peu ou mal compris ? Bien sûr, parmi les auteurs étudiés, il y a peu de Belges, peu d'écrivains africains (pourtant, les talents ne manquent pas). Pas de Suisse (même pas Rousseau !). Mais il y a Diderot, Baudelaire, Aragon, Montherlant, Melville, Hemingway, etc.

En prime, quelques fusées. Essais ? Poèmes ? Débuts de romans ? Comme ce texte intitulé sobrement « Culs ».

« Dans chaque femme, donc, deux femmes.

L'une parfaitement présentable, bien élevée, cultivée, bien prise.

L'autre pleine de choses horribles, d'obscénités inouïes, avec son laboratoire d'insultes et d'injures, ses trouvailles hardies.

Elles ne se rencontrent jamais. C'est pourtant la même. »

Ou encore cette phrase, énigmatique, dont j'attends du lecteur qu'il me livre le sens.

« Le bon cul est toujours catholique, expérience de voyageur. »

* Philippe Sollers, Fugues, Gallimard, 2012.

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28/07/2013

Les livres de l'été (18) : Yasmina Reza

images-7.jpegQu’en est-il, aujourd’hui, des amours de la carpe et du lézard ? De l’hirondelle et du castor ? Du hérisson et de la pie ?

Autant de couples improbables, appartenant à des espèces trop différentes. Pourtant, ils se rencontrent. Et on peut même imaginer qu’ils s’apprécient, sinon qu’ils s’aiment. Mais, comme ils ne peuvent se reproduire ensemble, ils sont condamnés à se chérir de loin.

Et qu’en est-il, aujourd’hui, des hommes et des femmes ? Ne voit-on pas, autour de nous, des couples aussi improbables que celui de la carpe et du lézard, condamnés, chacun, à sortir de son élément pour aller à la rencontre de l’autre ? Y a-t-il beaucoup de couples aussi bien assortis que Brad Pitt et Angelina Jolie, par exemple, ou Victoria et David Beckham — si l’on met de côté des couples aussi mythiques que les Kopp, les Clinton et les Calmy-Rey ?

Le couple, cet étrange alliage entre les sexes parfois opposés, parfois complices, forme la matière du dernier roman de Yasmina Reza. Son titre énigmatique, Heureux les heureux*, fait référence à un poème de Jorge Luis Borgès : « Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l’amour. » Et là, Yasmina Reza n’y va pas de main morte ! On connaît Art, la pièce de théâtre qui l’a rendue célèbre en 1994. images-5.jpegEt l’on a encore en mémoire le dernier film de Roman Polanski, Carnage, dont Reza a écrit les dialogues et le scénario. Ici, elle passe au scanner une dizaine de couples, plus ou moins improbables, issus quelquefois du hasard, basés sur l’intérêt financier, et plus souvent l’hypocrisie, le mensonge ou la lâcheté.

Composé d’une vingtaine de monologues (chaque personnage parle en son nom), qui se croisent, se télescopent, se contredisent parfois, le roman avance par cercles concentriques. Et le centre, c’est le couple. Et ses diverses composantes : l’amour, le sexe, la tendresse, les disputes, les rêves, la jalousie, etc.

images-6.jpegD’une écriture nerveuse, qui colle à notre époque hystérique, Yasmina Reza brosse une fresque épatante de drôlerie et de cruauté où chacun trouvera à méditer. Depuis la vieille tante insortable (car elle dit à haute voix tout ce qui lui passe par la tête, autrement dit la vérité) à l’adolescent qui se prend pour Céline Dion (au point de parler à ses parents avec l’accent canadien), depuis l’oncologue gay qui rêve de tendres sévices, au joueur de bridge invétéré qui bouffe son roi de trèfle à cause de sa femme qui a mal donné. Reza a le génie de l’observation. C’est enlevé, papillonnant et plus profond qu’il n’y paraît. Elle met le doigt où ça fait mal. Et ça nous fait du bien.

Si le couple fusionnel est un leurre, il reste le couple au quotidien. Un long travail d’approche, d’écoute et de partage. Et rien n’empêche de concevoir les amours mystérieuses de la carpe et du lézard.

Il faut imaginer un couple heureux.

 * Yasmina Reza, Heureux les heureux, roman, Flammarion, 2013.

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26/07/2013

Les livres de l'été (17) : Emmanuel Carrère

DownloadedFile-2.jpegParmi les écrivains français contemporains, Emmanuel Carrère est sans conteste l'un des plus importants. Chacun de ses livres est un étonnement. Qu'il trace le portrait de Jean-Claude Romand, serial killer et imposteur de nos contrées, dans L'Adversaire*, ou qu'il nous promène de France et en ex-URSS, dans Un roman russe**, sur les traces de son grand-père mystérieusement disparu pendant la guerre (parce que collabo), Carrère a le chic pour embarquer le lecteur dans un voyage qui le ne laisse jamais indemne. Ni l'écrivain, ni le lecteur, d'ailleurs. Écrire, pour Carrère, c'est mener une enquête sans compromis à la fois sur les autres et sur soi. C'est rechercher une vérité inavouable. Et affronter, au cours de l'instruction, tous les démons qu'on porte dans son âme (un mot très russe et carrérien).

C'est le cas de Limonov***, le dernier livre d'Emmanuel Carrère, Prix Renaudod 2011. Le projet de départ est simple, mais ambitieux : dessiner la figure d'un poète russe, fils d'un agent de renseignement, devenu clochard, puis majordome d'un milliardaire à New York, images.jpegcoqueluche littéraire à paris, mercenaire dans les Balkans, opposant à Poutine, prisonnier, pendant quatre ans, d'un camp de redressement, etc. Ce poète s'appelle Édouard Limonov****. Il est né en 1943. Dans son pays, c'est un star. Il pourrait être le grand frère d'Emmanuel carrère.

Car c'est bien de fraternité qu'il s'agit ici. Comme dans L'Adversaire, mais en plus réussi encore, Carrère dresse le portrait d'un monstre qui le fascine. Ici un poète génial et débauché ; là, un homme qui a tué femme et enfants pour ne pas (s')avouer la vérité. Limonov est un personnage de roman. Sa vie aventureuse se prête à tous les types de récits : l'épopée, la tragédie, la comédie, la fable burlesque. Et Carrère joue de toutes les ficelles, sur tous les registres, aidé en cela par les écrits autobiographiques de Limonov qui a tenu la chronique scrupuleuse de ses excès et de ses égarements.

DownloadedFile.jpegSuivant son modèle pas à pas (Carrère a lu tous les livres de Limonov et passé beaucoup de temps à parler avec lui), l'auteur retrace sa vie de l'intérieur. Une vie en miroir, qui reflète la sienne et l'éclaire d'une lumière crue. Carrère aussi s'est rêvé voyou et poète génial, mais, fils de bonne famille (sa mère, Hélène Carrère-d'Encausse, est secrétaire de l'Académis française), il a été élevé dans le caviar et la soie, a suivi des études classiques et n'est jamais allé faire le coup de poing en Serbie ou en Tchétchénie.

La grande force de Carrère, c'est cette tension, jamais abolie, entre le sujet et l'objet. La vie qu'il raconte n'est pas la sienne (pour reprendre le titre d'un de ses livres) ; et pourtant, combien d'échos, de références, de passerelles entre la vie de Limonov et celle de Carrère, qui s'est rêvé agitateur d'idées et sans doute terroriste !

C'est un grand livre que ce Limonov, empathique, violent, profond, drôle, romanesque à souhait (on pense à Alexandre Dumas), plein de rebondissements et de fausses pistes. L'histoire d'un homme qui rêve de révolution et de littérature et essaie de mener de front ces deux combats. Un voyou perdu dans l'immense bordel de l'après-communisme en Russie, et suivi comme son ombre par l'inspecteur Carrère, qui relève les preuves et les indices.

Le plus curieux et le plus fascinant : cette histoire, qui est celle d'un homme seul — marginal, desperado au grand cœur, poète maudit — est aussi notre histoire. Elle raconte Limonov, la Russie et le chaos moderne, la Roumanie et la guerre des Balkans. En un mot, c'est notre histoire à tous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Un livre à ne pas manquer !

* Emmanuel Carrère, L'Adversaire, P.O.L. et Folio, 2000.

** Emmanuel Carrère, Un roman russe, P.O.L., 2007.

*** Emmanuel Carrère, Limonov, P.O.L. et Folio, 2011.

**** Édouard Limonov a écrit une trentaine de livres, dont la plupart sont traduits en français. Je recommande Le poète russe préfère les grands nègres (Ramsay, 1980), Journal d'un raté (Albin Michel 1982) ; Oscar et les femmes (Ramsay, 1985) ; La Sentinelle assassinée (L'Âge d'Homme, 1995).

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25/07/2013

Les livres de l'été (16) : Quentin Mouron

DownloadedFile.jpegSouvent, dans la littérature romande, on respire mal. L’air y est rare. Quelquefois on étouffe. Il y a des barreaux aux fenêtres. Des murs partout. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et même, parfois, une corde est préparée au salon pour se pendre. Le monde entier se limite à une chambre. Pourquoi écrire ? Comment sortir de sa prison ?

 Heureusement, de temps en temps, il y a des livres qui donnent le goût du large. L’aventure. Les rencontres. Les bagarres amoureuses. La vie, quoi. L’auteur est inconnu. Normal. C’est son premier livre. Il s’appelle Quentin Mouron. Retenez ce nom. Il a à peine vingt-deux ans. Il vit entre Bex et Lausanne. Il n’est pas seulement suisse, mais canadien aussi. Et ça se sent à chaque page. Le goût du large, on vous disait. Les grands espaces. Le bruit de l’océan qui vous réveille après une nuit alcoolisée.

Bien sûr, il faut passer l’écueil du titre, Au point d’effusion des égouts*, qui est une citation du poète français Antonin Artaud. images.jpegIl ne rend pas totalement justice au souffle, à la verve, à l’énergie singulière de l’écriture de Quentin Mouron, si rares sous nos contrées moroses et renfermées sur elles-mêmes.

 De quoi s’agit-il dans ce roman qui sort de l’ordinaire ?

 D’une longue errance, à travers l’Amérique, d’un jeune homme en rupture de ban et de famille. Il a quitté la Suisse et, comme tant d’autres, il est parti à la conquête de l’Amérique. Son voyage le mènera de la Cité des Anges (Los Angeles) à la Cité du Jeu (Las Vegas). C’est une quête d’identité ponctuée de rencontres tout à fait surprenantes. Il y a d’abord Paul, le cousin flic, qui accueille le narrateur pour quelque temps. Puis l’inénarrable Clara, trop grosse, trop névrosée, trop accro aux neuroleptiques. Portrait haut en couleur d’une femme qui semble droit sortie des romans de l’affreux Bukowski. Ensuite, il y aura Laura, trop maigre, trop pâle, trop versatile, qui laissera dans le cœur de Quentin une blessure incurable. Puis un soldat à la retraite, rescapé du Viet Nam, l’accueillera quelques jours dans la mythique Vallée de la Mort, aux confins de la Californie et du Nevada. Autre rencontre marquante, ressuscitée par la langue énergique, inventive et précise de Mouron.

 images.jpegCet automne, Quentin Mouron vient de sortir un deuxième livre, très différent du premier, mais du même tonneau. Cela s’appelle Notre-Dame-de-la-Merci**. Courez vite l’acheter !

 Il est rare, dans le petit monde de l’édition romande, on ne peut plus plan-plan, de découvrir un tel talent, non pas à l’état brut, mais à l’écriture déjà affirmée, solide et personnelle.

 Si vous ne me croyez pas, allez-y voir vous-même !

 

·       * Quentin Mouron, Au point d’effusion des égouts, roman, Olivier Morattel éditeur, 2011.

** Quentin Mouron, Notre-Dame-de-la-Merci, roman, Olivier Morattel éditeur, 2012.

 

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24/07/2013

Les livres de l'été (15) : Boris Cyrulnik

images-4.jpegLa vie de Boris Cyrulnik est un roman, tragique et édifiant. Longtemps, ce roman est resté prisonnier d'une crypte, enfermé dans les oubliettes de sa mémoire. Il en savait des bribes. Il essayait de mettre bout à bout les images de ce film demeuré trop longtemps muet. Car pour attester un souvenir, surtout lointain et flou, il faut la présence d'un témoin. Sinon, la folie guette à chaque instant…

C'est une enquête sur son passé, mêlant récit autobiographique et réflexion sur la mémoire, que mène Cyrulnik dans son dernier livre, Sauve-toi, la vie t'appelle*. Le jour de sa première naissance, en juillet 1937, il n'était pas là, raconte-t-il. Son corps vient au monde, mais il n'en garde aucun souvenir. Il est obligé de faire confiance aux autres. À la parole des autres. Sa seconde naissance a lieu en 1944. Elle est en pleine mémoire. Des soldats allemands viennent l'arrêter. Son père, qui s'était engagé dans l'armée secrète de la Résistance, a été emprisonné, puis déporté à Auschwitz. images-3.jpegSa mère (à droite, avec Boris âgé d'un an) suivra hélas le même chemin sans retour. Il s'en faut de très peu pour que le petit Boris, parqué avec d'autres Juifs dans une synagogue, parte à son tour pour les camps de la mort. Mais il parvient à s'échapper. Une infirmière le cache sous un matelas, sur lequel agonise une jeune femme qu'on transporte à l'hôpital. C'est sa chance. À partir de ce moment-là, la vie de Boris Cyrulnik est une suite de miracles. Ou, si l'on veut, de circonstances heureuses et cependant tragiques. « Mon existence a été charpentée par la guerre. Ai-je vraiment mérité la mort ? Qui suis-je pour avoir pu survivre ? Ai-je trahi pour avoir le droit de vivre ? »

Reconstituant les images de cette mémoire blessée, Cyrulnik s'aperçoit que nous refaçonnons et réhabitons, à chaque instant, nos souvenirs. Non pas pour les enjoliver. Mais parce que nos souvenirs sont labiles, ils changent de forme et de couleur, selon le moment de notre existence. Nous réinventons nos souvenirs pour survivre au malheur, à la séparation ou à la mort. DownloadedFile.jpegRousseau ne fait pas autre chose dans ses Confessions. Il cherche moins à se faire pardonner des fautes vénielles qu'à réenchanter son passé, afin de chercher à comprendre qui il est à présent. « Le mot « représentation » est vraiment celui qui convient. Les souvenirs ne font pas revenir le réel, ils agencent des morceaux de vérité pour en faire une représentation dans notre théâtre intime. Quand nous sommes heureux, nous allons chercher dans notre mémoire quelques fragments de vérité que nous assemblons pour donner cohérence au bien-être que nous ressentons. En cas de malheur, nous irons chercher d'autres mocreaux de vérité qui donneront, eux aussi, une autre cohérence à notre souffrance. »

images-2.jpegOn comprend mieux, en lisant l'autobiographie de Boris Cyrulnik, comment et pourquoi il en est venu à forger le concept essentiel de résilience. Sa vie est l'exemple et la preuve de cette capacité extraordinaire de résistance au malheur. Et cette résistance passe par la parole qui nous aide à représenter le malheur, pour mieux le tenir à distance et le neutraliser. Voilà pourquoi, même dans les circonstances les plus tragiques, la vie appelle toujours à se sauver.

C'est la leçon de ce livre magistral qui raconte, avec lucidité et émotion, la vie d'un homme qu'on voulait abattre, mais qui a survécu à la folie des autres hommes. Un survivant, donc, porteur d'une mémoire vive qui montre que chacun, quel que soit son malheur, sa souffrance ou sa solitude a une chance de salut.

* Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t'appelle, Odile Jacob, 2012.

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23/07/2013

Les livres de l'été (14) : Germain Clavien

DownloadedFile.jpegIl y a longtemps, dans l’autre siècle, mais c’était hier, je musardais dans une librairie de Genève. J’étais jeune étudiant. J’avais des maîtres prestigieux : Jean Starobinski, Michel Butor, Georges Steiner. À l’Université, il n’y avait de bonne littérature que française. Ramuz mis à part, l’on ne connaissait pas un seul nom d’écrivain romand. « La honte ! » dirait ma fille.

 C’était à la librairie du Rond-Point, sur Plainpalais. Je flânais parmi les nouveautés françaises, les seules dignes d’intérêt pour un étudiant genevois. C’était l’époque du Nouveau Roman. Tout le monde lisait donc Alain Robbe-Grillet ou Nathalie Sarraute, les Marc Lévy de ces temps-là. On n’avait pas le choix. On est toujours l’esclave de son époque.

Un inconnu m’a abordé. Il portait une veste à carreau. Il avait les cheveux en bataille, un accent rocailleux et chantant. Il m’a demandé si je connaissais Georges Haldas ? Hein ? Et Maurice Chappaz ? Pardon ? Et la sublime Corinna Bille ? Pour moi, de parfaits inconnus. Il s’est brusquement animé, m’a emmené dans un recoin secret de la librairie, a sorti des rayons plusieurs livres qu’il a étalés sur la table.

 « Il faut les lire tout de suite ! m’a-t-il dit. S’ils ne sont pas meilleurs que vos Français, au moins sont-ils différents. Et c’est cette différence qui nous constitue, nous autres Suisses romands. Et vous verrez : quelle langue ! Quelle musique ! »

Je n’avais pas d’argent. Il a souri avec douceur. DownloadedFile-1.jpegIl est allé chercher dans les rayons un roman d’Étienne Barillier, un autre de Gaston Cherpillod et de Nicolas Bouvier et, finalement, un livre intitulé Un Hiver en Arvèche*, d’un auteur (de moi) parfaitement inconnu.

« Je m’appelle Germain Clavien. C’est moi qui l’ai écrit. Vous verrez, je suis sûr qu’il vous parlera. Pour comprendre la Suisse, il faut lire ses écrivains. »

L’homme a payé la pile de livres, une petite dizaine, il s’est tourné vers moi : « Je vous les offre, m’a-t-il dit. À une condition : il faut que vous les lisiez tous ! »

Pendant des années, je n’ai pas revu Germain Clavien. Il est parti vivre à Paris, puis il est retourné dans son Valais natal, une région qu’il adorait. Il s’est occupé de ses vignes, de son verger. Il a écrit des livres magnifiques. Son grand œuvre, c’est la Lettre à l’imaginaire, (22 volumes publiés à ce jour) une chronique de la vie quotidienne, en Valais et ailleurs, une vie en état de grâce et de poésie, un regard affûté sur notre époque obsédée par l’argent, le tintamarre médiatique, la destruction de la Nature.

J’ai revu Germain des dizaines de fois. C’était un bon vivant et un fin connaisseur des vins de sa région. Nous sommes devenus des amis. Une amitié née grâce aux livres et poursuivie pendant vingt ans. Toujours, en lui, il a gardé ce feu de la révolte et de la poésie. Il est mort dans la nuit de samedi à dimanche dernier, entouré de sa femme et de sa fille. C’était un écrivain qui compte et un homme épatant, drôle, passionné, généreux. Germain va nous manquer terriblement. Heureusement, il nous reste ses livres.

 * Germain Clavien, Un Hiver en Arvèche, Poche Suisse, L’Âge d’Homme, 1995.

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21/07/2013

Les livres de l'été (13) : Patrick Roegiers, un Belge heureux

DownloadedFile.jpegLes peuples heureux n'ont pas d'histoire, dit-on. C'est le cas de la Suisse, dont l'histoire est secrète, pour ne pas faire trop d'envieux. C'est le cas, également, de la Belgique, petit pays de 9 millions d'habitants, coincé entre la France, l'Allemagne et les Pays-Bas, dont on sait peu de choses, finalement. Grâce à Patrick Roegiers — écrivain, journaliste, spécialiste de photographie — cela risque bien de changer…

« Ce sont les artistes qui font un pays. Et les hommes politiques qui le défont. » Ce credo, Roegiers l'applique à la lettre dans son dernier roman, Le bonheur des Belges*, qui aurait dû avoir le Prix Goncourt, si les jurés lisaient les livres qu'ils reçoivent. Mais c'est une autre histoire…

Dans ce roman au souffle picaresque, Roegiers passe en revue (et à la moulinette) toute l'histoire de son pays, qu'il a quitté il y a 25 ans, pour s'établir en région parisienne. Il se glisse dans la peau d'un garçon de onze ans, sans prénom ni parents, qui va revisiter l'histoire et la géographie de la Belgique. Dans chaque chapitre (il y en a 9), il rencontre un personnage fameux qui l'entraîne à sa suite. DownloadedFile-2.jpegAinsi a-t-il pour guide Victor Hugo qui l'accompagne sur la morne plaine de Waterloo et refait, pour lui, la sanglante bataille. Quelle faconde ! Puis il rencontre le grand Jacques Brel, qui a donné ses lettres de noblesse au « plat pays », comme la Malibran lui a donné naissance. DownloadedFile-1.jpegQuelle puissance !

On se rend, par la suite, à l'exposition universelle de Bruxelles (1958), dont l'attraction était l'Atomium, qui reste encore dans toutes les mémoires (dont la mienne). On file le train aux champions de la petite reine (le vélo a été inventé par et pour les Belges, non ?), aux Merckx, de Vlaminck, Vandenbroucke, Van Steenbergen, Van Loy, etc.

Autant dire qu'on file un train d'enfer. Le lecteur, époustouflé, peine parfois à retrouver son souffle. Quel rythme !

On croise Hugo Claus, auteur du Chagrin des Belges, dont le livre de Roegiers est le pendant joyeux. Mais aussi Verlaine, à peine sorti de prison après avoir tiré sur son jeune amant, Arthur Rimbaud. Et puis Nadar, qui nous emmène faire un tour dans sa nacelle et prendre des photos. Et Tintin, bien sûr, avec son ami Gaston Lagaffe, symboles mêmes de la fantaisie belge. On croise le fantôme de Simenon et l'ombre inquiétante de Marc Dutroux. Quelle imagination !

Bref, on ne s'ennuie pas, mais pas du tout, dans le dernier roman de Patrick Roegiers. Il est bourré de vie et de couleurs comme une toile de Breughel (dont il parle longuement, avec une érudition savoureuse).

Rien à dire : la Belgique est un grand pays. Elle a donné des myriades d'artistes et de sportifs, des chanteurs, des peintres, des architectes, des écrivains. Roegiers les fait revivre dans une langue éblouissante, jouant sur tous les styles et les registres (théâtre, poème, récit épique). Plus qu'un éloge de la Belgique, son roman est une ode à la langue — à toutes les langues, puisqu'ici le français se mélange souvent au flamand, à l'anglais, à l'allemand.

On rêve d'écrire, un jour, le Bonheur des Suisses…

* Patrick Roegiers, Le Bonheur des Belges, roman, Grasset, 2012.

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20/07/2013

Je t'aime, moi non plus (une histoire d'amour)

images-1.jpegC’est une histoire d’amour, étrange et compliquée, que la Suisse vit avec l’Europe. On se souvient du 6 décembre 1992, que Jean-Pascal Delamuraz, devant les caméras de la télévision, sur un ton dramatique, qualifia de « dimanche noir », parce que les citoyens de ce pays, du bout des lèvres, à 50,3%, avaient refusé l’entrée de la Suisse dans l’EEE (et non l’Union Européenne).

Depuis, les choses n’ont guère changé. Ou alors, si elles ont changé, c’est dans le sens d’un refus plus important. Si le peuple était appelé à voter aujourd’hui, le résultat ne serait pas de 50,3% de non, mais de 70 ou même de 80% de refus.

Pourtant, tout le monde est d’accord : géographiquement, la Suisse est au cœur de l’Europe. Elle est son château d’eau et son jardin d’Eden. D’autres diront : son coffre-fort. Elle fait partie de de son histoire et de sa structure. Culturellement aussi, elle est au carrefour des cultures latine et germanique. On y parle joyeusement quatre langues (même si l’on ne se comprend pas toujours). Politiquement, elle fonctionne, depuis des lustres, sur un modèle fédéraliste qui semble avoir fait ses preuves — même si, à chaque votation, on remarque des clivages entre ville et campagne, et cantons romands et alémaniques. On dirait qu’elle a fait sienne la devise du sénateur américain David Moynihan : « Ne confiez jamais à une plus grande unité ce qui peut être fait par une plus petite. Ce que la famille peut faire, la municipalité ne doit pas le faire. Ce que la municipalité peut faire, les États ne doivent pas le faire. Et ce que les États peuvent faire, le gouvernement fédéral ne doit pas le faire. »

Où est le problème alors ? Pourquoi la Suisse, quand l’Europe lui fait les yeux doux en lui disant je t’aime, répond toujours par une grimace : moi non plus ?

C’est que l'Europe n'est pas seulement un cap géographique qui s'est donné la figure d'un cap spirituel, à la fois comme histoire et comme projet. Elle confond son visage avec l’économie marchande. images.jpegAu lieu d’égaliser les différences, elle fait régner partout le droit du plus fort (en Europe, comme au foot, le plus fort, c’est l’Allemagne). Elle étouffe certains pays (Grèce, Espagne, Portugal) sous le poids de la dette. Elle est régie, depuis Bruxelles, par une bureaucratie tentaculaire, qui tisse chaque jour de nouvelles réglementations. En un mot, elle est loin de cette Europe fédérale et démocratique dont rêvait Denis de Rougemont (1906-1985), premier penseur européen et écolo, que les fonctionnaires de Bruxelles feraient bien de relire.

La Suisse comporte 26 cantons, l’Europe, 28 états. Mais la comparaison s’arrête là. La Suisse n’a jamais eu aucun désir d’expansion, quand l’Europe, pour avancer, a besoin de nouveaux marchés : aujourd’hui, la Croatie. Demain, le Kosovo. C’est la loi du vélo : s’il n’avance pas, il se casse la gueule…

Dans le corps à corps amoureux, comme le susurraient Serge Gainsbourg et Jane Birkin, l’important (si j’ai bien compris la chanson) était de se retenir. Pour l’instant, la Suisse se retient. Elle a raison. Même si l’Europe a mis le cap sur elle, elle n’est pas encore arrivée au port.

12:23 Publié dans all that jazz, chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (3) | Tags : suisse, europe, rougemont, bruxelles | | |  Facebook

Les livres de l'été (12) : Corinna Bille

DownloadedFile.jpegQue reste-t-il après la fin du monde ? Les derniers exploits des banksters helvétiques, jamais à court d’imagination ? Le sourire hypocrite de Poutine, rêvant d’accueillir Gérard Depardieu en Russie ? Une nouvelle guerre pour relancer le commerce des armes ?

Non, rien de tout cela. Après l’apocalypse, une fois débarrassé de tout le superflu, et définitivement allégé, il nous reste des livres. À lire et à relire. Car on n’en a jamais fini avec les livres. Une seule vie ne suffit pas. Heureusement, le temps n’est plus compté après la fin du monde !

 En 2012, Jean-Jacques Rousseau aura fêté gaillardement ses trois cents ans. Son œuvre multiforme n’a pas pris une ride. Cette célébration a failli éclipser un autre anniversaire, tout aussi important. images-6.jpegCelui de Corinna S. Bille, immense écrivain de la terre, du mystère féminin, des sensations secrètes, de la musique des mots.

Corinna, parlons-en ! C’est la demoiselle sauvage de la littérature romande. Une icône. Née à Lausanne en 1912, c’est à Sierre, pourtant, dans le manoir enchanté du Paradou, qu’elle passe son enfance, avant de partir étudier à Lucerne, puis à Zurich. À vingt ans, elle joue les script-girls pendant le tournage du Rapt, film adapté de La Séparations des races de C. F. Ramuz et elle rencontre Vital Geymond, un acteur de la troupe de Charles Dullin, en tombe amoureuse, le suit à Paris, l’épouse en 1924. Mariage blanc. Magie noire de l’amour. Elle retourne en Suisse, publie son premier livre (Printemps, 1939) et rencontre l’homme qui partagera sa vie : Maurice Chappaz. De cette rencontre naîtront trois enfants. Et une multitude de livres, Maurice et Corinna s’encourageant mutuellement, chacun donnant à l’autre la force d’écrire, malgré une vie matérielle difficile, en dépit des reproches, des quolibets, des menaces.

 Quand on demande à Corinna pourquoi elle écrit, voici ce qu’elle répond : « On ne peut pas supporter le bonheur, on ne peut pas supporter la souffrance. L'écriture c'est un remède à l'insupportable. Mon travail seul me donne l'équilibre, la cohérence nécessaire, que ni le social, ni le religieux, ni l'aventure, ni même la maternité ne peuvent m'assurer ».

images-3.jpegCorinna S. Bille a cent ans, donc, et il faut remercier Patrick Amstutz, qui dirige à Bienne la collection Le Cippe, d’avoir célébré cet anniversaire en publiant un important recueil d’hommages, d’études et de témoignages consacrés à cet écrivain majeur de la littérature européenne*. images-5.jpegMaryline Desbiolles, Gilberte Favre**, Jérôme Meizoz, grands spécialistes de Corinna, disent leur surprise ou leur admiration devant cette œuvre au charme unique, et jamais épuisé. Alain Bagnoud monte au village de Corin pour faire plus ample connaissance avec la mère de Corinna, Catherine Tapparel, alors que Corinne Renevey montre le rayonnement de son œuvre au-delà des mers, en Ontario canadien, où elle trouve un écho profond. Le regretté Germain Clavien raconte comment il a fait connaissance de Corinna dans son chalet de Chandolin.

 Oui, après la fin du monde, fêtons Corinna Bille comme elle le mérite, en relisant ses livres : merveille de poésie, de mystère amoureux, d’humanité !

 

* Cippe à Corinna Bille, sous la direction de Patrick Amstutz, ACEL et éditions infolio, 2012.

** Gilberte Favre, Corinna Bille, le vrai cointe de sa vie, L'Aire bleue, 2012.

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