05/10/2013

Le Prix Rod 2013 à François Debluë

images-3.jpegSamedi dernier, sur le coup de 11 heures, a été remis, à la Fondation l'Estrée, à Ropraz, le Prix Édouard Rod 2013 à l'écrivain François Debluë pour l'ensemble ce son œuvre. Nous y étions....

L’écrivain que nous fêtons aujourd’hui n’est pas un inconnu — loin de là !

À son actif il a, comme on dit, une œuvre riche et diverse qui compte une vingtaine de romans, récits, recueils de poèmes ou proses poétiques. Une œuvre récompensée, déjà, par des prix prestigieux, comme le Prix Dentan, reçu en 1990, pour un récit intitulé Troubles Fêtes. Une œuvre qui explore constamment les confins de la musique et de la langue, représentée, peut-être, dans leur alchimie mystérieuse, par Les Saisons d’Arlevin, le livret qu’il écrivit pour la Fête des Vignerons de 1999.

DownloadedFile.jpegTout commence, chez Debluë, par un étrange recueil de proses brèves, Lieux communs*, publié  en 1979 à l’Âge d’Homme.

Étrange, parce que déchiré, déjà, en sa fibre même, coupé en deux parties. La première s’appelle Barbaries ; la seconde Conversions. Ce premier pli, cette déchirure intime n’avait pas échappé à Georges Haldas, qui écrivait ceci : « Dans le soporifique climat lémanien, je vois, à travers ces Lieux communs, comme perler les gouttes d’un sang noir. Montée d’une blessure intime, irrémédiable. Un amour, dès l’enfance, mutilé. »

D’où vient ce sang noir ? Et quelle est cette blessure intime ?

Debluë multiplie les indices, dès l’amorce du recueil : images-1.jpeg« Parler donne soif. Simon n’échappe pas à cette fatalité. Vous le savez bien. Aussi guettez-vous ce mouvement vif et imperceptible de la langue qui viendra sans tarder étancher les lèvres sèches et pâteuses de Simon. Poursuivez plutôt votre chemin ! Car sa petite source est tarie. Depuis longtemps déjà ses adversaires lui ont coupé la langue. »

Dans cet extrait, premier fragment du premier livre paru, tout est dit, semble-t-il. L’écrivain parle à partir d’une blessure. Ou plutôt il ne parle pas. Car on lui a coupé la langue. Il écrit donc dans le silence et étanche sa soif comme il peut, à la petite source, car parler donne soif.

Pour le père Simon, la petite source, hélas, est tarie. Mais pour François Debluë, heureusement, c’est à cette source de silence qu’il va puiser l’œuvre à venir, constamment travaillée par cette blessure, et par un désir de transparence.

Le second livre, toujours à l’enseigne du Rameau d’Or de Georges Haldas, s’appelle Faux jours. Il paraît en 1983.

Il explore, entre fable et poème, un pays plus autobiographique. Revisitant son passé, son présent et son hypothétique avenir, l’auteur chercher à confondre les mensonges, les petites impostures, les faux jours qui éclairent nos vies. La quête autobiographique a déjà commencé. Elle se fait par fragments, éclairs quelquefois aveuglants, instantanés quasi photographiques, saisis miraculeusement. James Joyce appelait cela des épiphanies. Il notait ces images dans de petits carnets qui alimentaient ses romans. Debluë aussi ausculte ces déchirures où se révèle une certaine vérité.

Lumière de la vérité. Pénombre du mensonge.

Toute l’œuvre de Debluë développe cette dialectique, beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît. Car, on le sait, le mensonge est aussi source de vérité, et la lumière peut être trompeuse comme un faux jour. Seul compte, pour l’écrivain, le travail de la langue. Le monde n’est pas noir ou blanc. Pour dire sa vérité et sa complexité, il faut toute une palette de couleurs, et maîtriser le clair-obscur du langage.

La quête de soi-même passe par les poèmes de La Nuit venue ou du Travail du Temps. Elle déploie les Figures de la patience ou explore les Demeures de l’ombre — autant de titres transparents. Le poète se tient à la déchirure du jour, je l’ai dit. Mais aussi aux confins de la musique.

Il y a trois ans, François Debluë publiait à l’Âge d’Homme, un livre intitulé Fausses Notes, précisément, qui conjugue la musique au mensonge ou à la maladresse. Est-ce un roman ? Un récit ? Un recueil de poèmes ? Non. Debluë lui donne un sous-titre ironique : Minimes. Il s’agit de pensées brèves, d’aphorismes, de fusées, comme disait Baudelaire, où la réalité se révèle par éclairs, jaillissements, fragments arrachés au silence.

L’année dernière, François Debluë nous a donné trois livres, et non des moindres.

images-1.jpegLe récit d’un voyage en Chine, qui est aussi une réflexion sur l’hospitalité et le regard de l’autre. Un recueil de poèmes, Par ailleurs, qui suggère avec force que l’écriture est toujours incomplète, qu’il y a du reste — autrement dit de l’ailleurs – dans tous les livres. Car on écrit toujours par-dessus le marché. En supplément à la vie ordinaire.

L’ordinaire, c’est la fin de la boucle.

Retour à la source tarie. Retour aux lieux communs.

Dans son dernier roman, François Debluë continue à se peindre, à la troisième personne, sous les traits d’un homme parfaitement ordinaire. Il se prend pour un autre. Il multiplie les masques et les habits d’emprunt. Il se dessine en cuisinier, en paresseux, en frère vaisselier, en veuf, en homme ridicule.

Fausses notes ou lieux communs, ces fragments arrachés au silence forment une sorte de mosaïque où apparaît, finalement, la figure du poète. Par défaut, peut-être. Ou en filigrane. Mais on finit par reconnaître François Debluë dans le portrait de cet homme ordinaire, qui n’est pas si ordinaire que cela.

* La plupart des livres de François Debluë ont paru aux Éditions Empreintes (pour la poésie) et L'Âge d'Homme (pour les récits, proses et romans).

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01/10/2013

La stratégie perverse de Bertrand Cantat

Unknown.jpegLa question est toute simple, mais personne ne l'a posée jusqu'ici. Ce n'est pas : comment survivre à la femme qu'on a aimée (et tuée) ? Mais plutôt : que faire, quand on a été un chanteur à succès et qu'on sort de prison ? Quelle autre vie commencer ?

Ces questions, Bertrand Cantat se les est posées. Il y a même répondu : après la meurtre de Marie Trintignant et ses années de taule, après le suicide de sa femme, il retourne au turbin. Il essaie de reformer son groupe mythique. Mais les autres musiciens ne veulent plus de lui. Alors il trouve d'autres comparses, qui sont d'accord de l'accompagner. Son nouveau groupe s'appelle Détroit — traduction française de Dire Straits (sic). Et, cette semaine, il sort son nouveau disque.

Les réactions des « professionnels » sont édifiantes : certains estiment qu'il ne faut plus parler de Cantat, parce qu'il a tué et trahi ceux qui l'aimaient. On n'a plus le droit d'écouter sa musique. Censure, donc. On ne passera pas son disque.

Les autres se la jouent plus finement : on parle de son disque, mais pas de Cantat. C'est une affaire réglée. Il a payé sa dette à la société. On passera son disque, si les chansons sont bonnes, mais plus un mot sur la tragédie de Vilnius…

Le drame, c'est que les nouvelles chansons de Cantat sont mauvaises (je ne dis pas nulles). images.jpegGrimace des programmateurs. On ne passe que de la bonne musique. Et Cantat n'est pas bon.

Au  final, recensure, donc, mais pour d'autres raisons. Plus avouables…

En d'autres termes, on n'aura peu l'occasion d'écouter ses chansons à la radio (et je ne parle pas de la télévision) ou dans les médias officiels.

N'est-ce pas, finalement, la stratégie subtile de sa maison de disques ?

Transformer le bourreau (de deux femmes) en victime (de la censure des médias) ?

En tout cas, cette stratégie est en train de gagner.

Et le bourreau, subrepticement, reprend les habits de l'artiste maudit qu'il rêvait d'être à ses débuts.

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28/09/2013

Aimons les écrivains vivants !

Il est de bon ton, sous nos latitudes chrétiennes, de vouer une sainte vénération aux morts. Et surtout aux écrivains morts. Il n’est de bonne plume, profonde et immortelle, semble-t-il, que les écrivains enterrés, il y a un siècle ou deux, et devenus brusquement classiques à leur enterrement.

images.jpegPrenez Kafka ! Lu et admiré, de son vivant, par un petit cercle d’amis pragois (qui le prenaient, d’ailleurs, pour un auteur comique !), une poignée de romans et nouvelles publiés sans écho, ni renommée, même locale ! Franz Kafka devenu icône de l’écrivain moderne dévoué tragiquement à son œuvre — alors qu’il était un écrivain du dimanche !

Regardez Proust ! Trop dédaigné de son vivant, cultivant la légende d’un jeune oisif, très snob, intelligent et paresseux, qui soudainement saisi par une illumination, s’est installé à sa table de travail en se disant : « Aujourd’hui, je vais écrire À la recherche du temps perdu… » Proust oublié de son vivant, redécouvert dans les années 50, et devenu, pour les critiques littéraires (qui ne prennent jamais beaucoup de risques), le patron du roman contemporain…

Et Joyce ! Un premier livre passé inaperçu, une recueil de nouvelles très classiques, puis un grand livre, Ulysse, refusé par toutes les maisons d’édition et publié, en France, par deux libraires un peu folles qui le vendirent à quelques exemplaires. images-1.jpegEnfin, après une mort aussi discrète que fut sa vie, Joyce est redécouvert dans les années 60 et devient le porte-drapeau du roman à la mode de l’époque : le Nouveau Roman…

Et en Suisse, me direz-vous ?

Les exemples sont légion. Prenez Ramuz, poursuivant son œuvre dans une semi clandestinité à Pully, après la déroute parisienne. Édité, oublié, puis vénéré au point d’être accueilli dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade, noyé sous les notes des cuistres ! Et Nicolas Bouvier, qui édita L’Usage du monde, son premier livre (refusé par une vingtaine de maisons d’édition) à compte d’auteur ! images-3.jpegSuccès d’estime de son vivant et devenu, bien malgré lui, saint patron des écrivains-voyageurs après sa mort…

Il faut, bien sûr, honorer les défunts. C’est un devoir et un hommage nécessaires. Et une manière, aussi, de réparer une injustice qui leur fut faite quand ils vivaient. Mais il ne faut pas oublier les vivants. Jeunes ou moins jeunes, d’ailleurs. Ceux qui œuvrent dans le noir, qui creusent leur trace discrètement, obstinément, qui cherchent leur chemin dans l’époque aveuglante qui est la nôtre.

Honorons les morts, certes, mais pas la mort, qui est toujours une défaite.

Lisons, célébrons, encourageons les écrivains tant qu’ils sont vivants ! Saluons les artistes qui respirent, écrivent, peignent, inventent des mélodies ou des histoires, juste à côté de nous.

Car ils nous aident à vivre, comme les morts que nous vénérons. Ils élargissent le champ de notre expérience et de nos sens. Ils sont vivants, fragiles et incertains, éphémères, taciturnes parfois, lumineux. Nous avons besoin de leur feu et de leur lumière.

12:00 Publié dans chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : proust, joyce, écrivains vivants, bouvier, mort, kafka | | |  Facebook

14/09/2013

La littérature romande, et après…

Depuis un siècle, la littérature romande roupillait. Romans abscons. Rêveries de gardiens de chèvre. Confessions de femmes mûres amoureuses de leur psy. Introspections vaseuses, vaguement inspirées de Paris. Dernières nouvelles de ma dépression (ou comment j’ai raté mon suicide)…

Bref, tout ce que l’Université, un jour de pluie, avait estampillé « littérature romande » et qui a fait bâiller plus d’un lecteur.

images-2.jpegHeureusement, ces temps mornes ont vécu. Depuis L’Amour nègre et le succès d’un certain Joël Dicker, les vannes se sont ouvertes. Et, miracle, on s’aperçoit qu’il existe une littérature vivante dans notre pays. Le terreau n’a jamais été aussi riche. Beaucoup de jeunes pousses. Et de grande qualité.

N’en déplaise aux cuistres, on n’avait jamais vu ça auparavant.

Chaque rentrée littéraire réserve des surprises. Des bonnes et des mauvaises. Je passerai sur ces dernières, qui sont nombreuses. Mais il y a aussi les bonnes, et les très bonnes même. Je pourrais citer dix noms d’écrivains qui n’ont pas la quarantaine, tous surprenants, tous prometteurs : Antonio Albanese, Anne-Frédérique Rochat, Damien Murith, Isabelle Æschlimann, Max Lobe, Aude Seigne, Laure Chappuis, Fred Valet, Marina Salzmann…

Mais cette rentrée, à mon avis, est marquée par deux livres qui feront date. D’abord, c’est le premier roman d’un auteur né à Nyon, images-1.jpegAntoine Jaquier (photo de droite), qui raconte la descente aux enfers d’un jeune homme, Jacques, pris dans les rets des paradis artificiels. S’il est terrible, impitoyable même par la précision de ses scènes, Ils sont tous morts* brille aussi par son style, musical, épuré, travaillé comme une symphonie en plusieurs mouvements. Une indéniable réussite.

Ensuite, bien sûr, il y a Mouron, Quentin de son prénom, l’agaçant surdoué de nos Lettres. Il nous avait bluffés avec son premier livre, Au point d’effusion des égouts, un peu déçu avec le second, qui se passait au Canada. images.jpegAvec La Combustion humaine**, il rue dans les brancards. C’est brillant, drôle, bien enlevé. Le jeune auteur canado-suisse (23 ans !) brosse le portrait d’un éditeur de chez nous, Jacques Vaillant-Morel, subtil mélange de plusieurs personnages bien connus. Cet éditeur, fasciné par la Grande Littérature (Proust), est déçu par l’époque morne et frivole que nous vivons et il peine à cacher le mépris qu’il porte à ses auteurs. Bien sûr, il souffre de n’être pas reconnu à sa juste valeur. On ne sait d’où il vient, ni où il va. On se demande même pourquoi il persiste à éditer des livres. Mais à travers ce personnage désabusé, Mouron dresse un état des lieux sans concession du monde littéraire romand. Ses coquetèles. Ses dames de paroisse affectées. Ses responsables de la culture ignares et fanfarons. C’est très drôle, caustique, bien observé, même si le tout, peut-être, ne fait pas un roman, mais une longue nouvelle. En tout cas, cela vaut le détour.

La littérature romande — si choyée par les dames patronnesses — est morte. Une autre a vu le jour. Elle est vivante et colorée, drôle, tragique, originale et imaginative.

Personne ne s’en plaindra.

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, L’Âge d’Homme, 2013.

** Quentin Mouron, La Combustion humaine, roman, Olivier Morattel éditeur, 2013.

06/09/2013

Voyage sans retour

images.jpegLa rentrée littéraire romande réserve bien des surprises. Des bonnes et des mauvaises. Parmi les bonnes surprises, le premier livre d'Antoine Jaquier (né à Nyon en 1970). Malgré les apparences, Ils sont tous morts*, titre de ce premier opus, n'est pas le livre d'un débutant. On sent que son auteur a longtemps remis l'ouvrage sur le métier, qu'il a laissé le texte se décanter et qu'il l'a beaucoup remanié. C'est tout à son honneur. Car ce premier roman, qui plonge jusqu'aux tréfonds du noir, est une réussite non seulement par ses thèmes, mais aussi par sa forme.

Il s'agit d'une descente aux enfers, celle de Jacques, ou encore Jack, adolescent d'un village vaudois qui pourrait se trouver sur les hauts de Lausanne. Dès les premières pages, Jacques entame une dérive qui commence par de l'argent dérobé à sa mère, le braquage d'une banque, puis une fuite vers les paradis perdus (et jamais retrouvés) de la lointaine Thaïlande. On sait peu de choses sur Jacques, sinon qu'il vit avec une mère bonne comme le pain, mais dépassée par les événements, et un frère déjà tombé dans la drogue et malade du Sida. On n'en saura pas plus sur l'environnement familial du héros — et, dans un sens, c'est bien dommage, car jamais ne s'éclaire la question du comment et du pourquoi il va en arriver là. Le lecteur aussi se pose ces questions, qui ne seront hélas pas abordées…

Décrivant avec une précision chirurgicale les rituels du fix, du speed-ball ou du joint qui tourne dans les soirées (on sait qu'il a connu ce monde de près), Jaquier nous entraîne dans la marge, parmi ceux qui ne comptent pas, ne travaillent pas, ne votent pas non plus. Les exclus (souvent volontaires) de la belle société vaudoise. Et cette marge est fascinante tant elle semble aspirée par la mort. No future. No hope. L'amitié qui se noue entre potes, compagnons de défonce, est aussi illusoire que l'amour qui semble naître, quelquefois, entre une fille et un gars, et qui, en fin de compte, n'est qu'une réaction chimique. Dans le registre de la noirceur, Jaquier va au bout de l'enfer — un enfer qui ne fait pas envie : maladie, déglingue, crises de paranoïa, et finalement, comme il l'écrit, une « anesthésie générale, de la tête au cœur. L'âme flotte, se dissipe, puis se rend. »

Ils sont tous morts est le récit d'une reddition : à part Manu, sauvé miraculeusement par un gourou bouddhiste, ancien légionnaire français, et la belle Chloé (dont on aimerait en savoir davantage) qui se projette dans l'aide humanitaire, tous les protagonistes du roman sont condamnés. D'avance, pourrait-on dire. Car le livre de Jaquier, par son art du détail et sa dureté, est sans doute le meilleur antidote aux paradis artificiels.

Pour chaque livre, un écrivain se doit d'inventer un style, une langue, un rythme. Dans ce premier roman longuement mûri, Antoine Jaquier a trouvé le style qui convenait à cette descente aux enfers : utilisation très efficace de l'argot, phrases scandées, souvent à la manière des alexandrins, qui donnent une impulsion foudroyante au récit, roman qui emprunte au polar ses codes et ses coups de théâtre, souvent très gore.

En un mot, une grande réussite.

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, roman, L'Âge d'Homme, 2013.


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04/09/2013

Retour d'Égypte

DownloadedFile.jpegMarlène Belilos n'est pas une inconnue. Née à Alexandrie en 1942, elle est obligée de fuir l'Égypte à l'arrivée de Nasser. Puis c'est l'Italie, la France, la Suisse où Marlène, en tant que journaliste, travaille pour les journaux et la télévision romande, dont elle est exclue, à l'époque de Lôzanne bouge, avec quelques autres (dont Nathalie Nath et Michel Boujut). L'affaire, à l'époque, fait grand bruit. Et la TSR, où règne une chasse aux sorcières, n'en sort pas grandie ! Un peu d'enseignement, ensuite. Puis direction Paris, où elle produit des émissions sur TV5 Monde et France-Culture. Et devient, last but not least, psychanalyste…
Elle nous donne aujourd'hui un petit livre épatant*, qu'on lit avec délectation. Il raconte l'exil forcé du roi Farouk, 32 ans, qui a porté tous les espoirs de liberté du peuple égyptien. Nous sommes le 26 juillet 1952. Farouk embarque sur son yacht, « le Bien Protégé », pour quitter à jamais son pays. Marlène Belilos, 10 ans à l'époque, reconstitue avec douceur et nostalgie cette journée historique : la ville d'Alexandrie où vivait sa famille, le mélange harmonieux des langues et des cultures, les parfums des échoppes d'épices, le marchand d'eau de rose. « L'air sent le sel et il ne pleut jamais… »

Peu à peu, les choses vont changer. Les étrangers (expats, juifs sépharades, Anglais, Français) ne sont plus bienvenus. Le pays croule sous les dettes et Nasser, bientôt, va nationaliser le Canal de Suez. images.jpegPour la famille Belilos, riche famille juive venue d'Alep, en Syrie, l'heure de l'exil a sonné. « Mon père aussi avait perdu, tout comme Farouk, sinon son royaume, en tout cas son palais. » C'est alors le départ forcé. Pour les plus pauvres, israël. Pour les plus fortuné, l'Europe imaginaire. L'Italie, la France, la Suisse, selon le grand loto des passeports.

À travers une série de souvenirs, qui sont autant de photographies, tantôt nettes et tantôt un peu floues, Marlène Belilos reconstitue une patrie perdue : l'Égypte de son enfance. La langue est belle et émouvante. Elle trouve les mots justes pour dire la brisure, l'exil, la séparation. C'est la langue du cœur.

Ce livre lumineux se termine sur l'évocation du plus grand héritage égyptien : l'écriture, qui ressuscite l'enfance, et permet de transmettre l'émotion, les souvenirs, les connaissances. En un mot, ce qu'on a perdu.

* Marlène Belilos, Le Yacht du roi Farouk, éditions Michel de Maule, 2013.

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31/08/2013

L'air de la guerre

images.jpegRappelez-vous : il y a dix ans, c’était au mois de mars, George W. Bush, président des États-Unis, décidait d’attaquer l’Irak, au prétexte que ce pays développait des armes de destruction massive. Pour convaincre l’opinion, défavorable à cette intervention, le secrétaire d’État Colin Powell avait exhibé quelques fioles mystérieuses devant l’assemblée des représentants l’ONU. Ce tour de passe-passe opéra, du moins en apparence, puisque les va-t’en-guerre Américains furent bientôt rejoints par les fidèles Anglais (Tony Blair fut traité de caniche), les Italiens du beau Silvio Berlusconi, les Espagnols, les Polonais, etc. Seuls les Français, par la voix de Jacques Chirac, refusèrent d’entrer dans la danse, ce qui leur fut sévèrement reproché. Cette guerre, initiée en 2003, dura huit ans, puisqu’il fallut attendre décembre 2011 pour voir le dernier soldat yankee quitter le sol irakien.

Aujourd’hui, on entend la même sinistre musique. Fifres et tambours de guerre. Grandes manœuvres dans la Méditerranée. Logomachie des chefs d’État. On prépare l’opinion à une intervention armée. images-1.jpegQuoi de plus juste ? Le président syrien, Bachar-el-Assad, n’est-il pas un tyran ? Et de la plus odieuse race ? N’utilise-t-il pas, contre son propre peuple, des armes chimiques, comme Saddam Hussein, dix ans plus tôt, en Irak, accumulait les « armes de destruction massive » ?

Les bruits de bottes se rapprochent, mais Barak Obama hésite encore. Celui qui reçut le Prix Nobel de la Paix en 2009 « pour ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationales entre les peuples » n’est pas très chaud, on le sent. En bon chef d’État pacifique, il préférerait la voie de la négociation. Mais comment négocier avec un dictateur qui s’accroche à son trône et massacre ses compatriotes ? Le voici acculé, comme son prédécesseur, à prendre le chemin de la guerre. Mais une guerre « propre », bien sûr, sans victimes, ni dégâts, ni effusion de sang…

Une « juste punition ». Quelques « frappes chirurgicales », ici et là, et puis basta.

images-2.jpegLa guerre est toujours fascinante. Elle oppose des hommes qui se battent sans raison, ou pour des causes qu’ils ne comprennent pas. Pétrole ? Pouvoir ? Religion ? Ce sont souvent les frères d’une même famille. Des voisins. Des amis. Le journaliste Jean Hatzfeld, grand reporter du journal Libération, a publié, il y a quelques années, un témoignage poignant sur la guerre en ex-Yougoslavie. Dans son livre, il montre la vraie guerre. Et non les frappes chirurgicales, par missiles interposés. La guerre humaine, sanglante et toujours fratricide. Ça s’appelle L ‘Air de la guerre*. Il faut relire ces histoires d’hommes et de femmes pris dans une tourmente absurde et obligés de fuir, de se cacher, de quitter leur pays pour simplement sauver leur peau.

L’histoire ne se répète jamais, mais les guerres se ressemblent.

Elles commencent toutes au son des fifres et des tambours.

* Jean Hatzfeld, l’Air de la guerre, Le Seuil, Points.

 

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25/08/2013

Un récit bouleversant

images.jpeg On ne présente plus Michel Viala, auteur d'innombrables pièces de théâtre, comédien, metteur en scène et scénariste de télévision, qui vient de nous quitter. Il y a quelques années, il avait publié, sous le titre de Post-Sapiens, un roman d'anticipation apocalyptique, qui avait marqué la rentrée littéraire. Aujourd'hui, avec Jumeau*, repris dans la collection Poche Suisse, Viala noue donne un récit autobiographique qui a valeur de témoignage, et s'inscrit naturellement dans la suite de Post-Sapiens.
C'est l'histoire (authentique) de deux frères nés le même jour, mais peut-être pas sous la même étoile. Tandis que l'un, par vocation, se lance dans le théâtre, avec la réussite que l'on connaît (tout le monde se souvient de la géniale Invitation de Goretta dont Viala fut le scénariste), l'autre, au fil des ans, sombre dans la déprime et le dégoût de soi, comme attiré, irrésistiblement, par la folie et par la mort.
Après un long silence, Michel le théâtreux retrouve Maurice l'insoumis, qui semble enfin sur la « bonne » voie : il est marié, vient d'avoir un enfant, et a enfin une place de travail. Mais cette stabilité, hélas, ne dure pas. Une fois de plus, sa destinée bascule dans l'horreur : Maurice, bien des années plus tard, assassine son propre fils, puis se donne la mort dans la clinique genevoise où on le soigne.
Entraînant l'autre — le double survivant — dans le désarroi et la solitude.
Texte écrit dans la fièvre, pour sauver du désastre la mémoire de l'autre, mais aussi sa propre mémoire, menacée par l'alcool et l'oubli, Jumeau a la force d'un exorcisme : comme Nicolas Bouvier, Viala joue de la magie blanche de l'écriture contre la magie noire du malheur, afin d'élucider sa propre vie, qui ressemble tellement à une tragédie antique, en s'abstenant, toutefois, de conclure, car l'espoir demeure, toujours, d'échapper aux traquenards du destin.

* Michel Viala, Jumeau, récit, Poche Suisse, l'Âge d'Homme, 2008.

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17/08/2013

Blocher et la Nati

1185428_10201788915271449_758205687_n.jpgIl y a des jours, comme ça, où la Suisse brille de mille feux.

Les projecteurs de cinéma, d’abord, sur la Piazza Grande, à Locarno, pendant le Festival. La Piazza Grande, ce n’est pas rien : six à sept mille spectateurs jouent des coudes, trois heures avant les projections, pour occuper les meilleures places. Les restos sont bondés. L’écran est immense. Parfois il y a des paillettes et du glamour. Pour un cinéaste, suisse, surtout, c’est une manière de consécration. Cette année, Lionel Baier a eu cet honneur. Et Jean-Stéphane Bron, magnifique réalisateur, pour un film qui a déjà fait couler beaucoup d’encre : L’Expérience Blocher.

Je ne vous parlerai pas du film, que je n’ai pas encore vu, mais qui promet beaucoup. Ce qui me frappe, une fois éteinte la polémique qui a embrasé les médias (fallait-il subventionner un film sur un homme politique suisse ?), c’est que le sujet du documentaire, Christoph Blocher, fait l’unanimité, même parmi ses adversaires. Tout le monde s’accorde à penser que peu d’hommes politiques, en Suisse, ont eu ce parcours et cette influence. Émigration, questions de sécurité, refus obstiné de l’Union européenne, etc. Ces thèmes, qui sont au programme aujourd’hui de tous les partis, c’est Blocher, presque tout seul, qui les a lancés dans le débat démocratique, il y a déjà quelques années.

Contrôler le flux des migrants, limiter les clandestins, restreindre les droits des requérants : tout cela fait partie du programme de Blocher et de son organe nationale : l’UDC.

DownloadedFile.jpegDeux jours plus tard, j’assistai, comme beaucoup de téléspectateurs médusés, à la victoire de l’équipe suisse de football à Bâle face au Brésil. Bon, bien sûr, l’unique but de ce match amical fut marqué par un Brésilien, qui semblait toujours en vacance, contre son camp ! C’est vrai. Mais quand même, le Brésil ! Futur champion du monde, sans doute, l’année prochaine, au pays de la samba…

Je regardai cette équipe suisse new look (plusieurs joueurs manquaient à l’appel, blessés, suspendus ou hors de forme) et je me posais des questions…

Un fantastique gardien, Benaglio, vrai Suisse. De solides arrières centraux, Senderos, fils d’émigré espagnol, et Klose, d’origine allemande (en remplacement de Djourou, l’Ivoirien au sourire éclatant). Au milieu, Inler, le Turc, était absent. Tant mieux, dirais-je, car il a été remplacé parfaitement par le lutin génial Shakiri, venu du Kosovo comme Velon Behrami et Blerim Dzemaili, tous fantastiques joueurs. Et devant, Seferovic, débarqué du Real Sociedad, mais serbe d’origine, et Gavranovic, son complice croate…

En regardant cette équipe multiculturelle, je me demandais si l’influence de Blocher en Suisse était vraiment aussi décisive qu’on le dit, et puis si son combat, son credo, ses idées, n’étaient pas déjà un peu dépassés…

Que ferions-nous, que serions-nous, en football comme ailleurs, sans tous ces exilés, réfugiés, métèques ou émigrés fuyant la guerre et les persécutions pour insuffler quelques pintes de sang neuf à un vieux pays qui en a bien besoin ?

 

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12/08/2013

Les livres de l'été (34 et 35) : Marianne Denicourt et Nicolas Bouvier

DownloadedFile.jpegIl y a des livres dont on se dit, les ayant lus, qu'il aurait mieux valu qu'ils ne soient pas écrits — ou du moins publiés. C'est le cas de Mauvais génie*, un livre écrit à quatre mains par la comédienne Marianne Dénicourt et la journaliste Judith Perrignon. Pourquoi ce livre ? Marianne Denicourt, que j'ai eu la chance de rencontrer plusieurs fois à Avignon dans les années 80, à l'époque où elle suivait les cours de Patrice Chéreau à l'école du Théâtre des Amandiers de Nanterre, est une magnifique comédienne. Elle a eu, par la suite, une vie tragique : son père est mort des suites d'une longue maladie et son ami, le père de son enfant, est tombé accidentellement d'une fenêtre et s'est tué, alors que Marianne était enceinte. Quelques années plus tard, Marianne Denicourt croise le chemin d'un jeune réalisateur français parfaitement inconnin, Arnaud Desplechins, qui lui donne le rôle principal de ses deux premiers films (La Sentinelle et Comment je me suis disputé (ma vie sexuelle). Deux très beaux films. Puis c'est la rupture. Quelque temps après, Despléchins tourne un nouveau long métrage, qui deviendra Rois et reine, et qui est un chef-d'œuvre. Dans ce film, il puise abondamment dans la vie de Marianne pour créer le rôle de Nora (jouée par Emmanuel Devos), en transformant bien sûr certains faits (le mari se suicide dans le film et le père vit une longue agonie). Se sentant manipulée et abusée, marianne Denicourt décide d'écrire un livre, non seulement pour rétablir la vérité des faits, mais aussi pour se venger. DownloadedFile-1.jpegCela donne Mauvais génie : un règlement de comptes amer et revanchard, où Arnaud Desplechins (Arnold Duplancher dans le livre !) est décrit comme un névropathe, inculte, parano et surtout égomaniaque. Curieusement, le résultat va à l'encontre du projet : les défauts de Duplancher sont, en réalité, les qualités de l'artiste Desplechins, égoïste, manipulateur, certes, se nourrissant des histoires des autres, tel un vampire assoiffé de sang, mais les transformant et les sublimant pour en faire ses films à lui. La conclusion est patente : Rois et reine et un grand film. Mauvais génie un mauvais livre.

DownloadedFile-2.jpegUn autre livre qui, sans doute, aurait pu rester dans les tiroirs, c'est un recueil d'articles inédits de Nicolas Bouvier. Cela s'appelle : Il faudra repartir**. Le moins que l'on puisse dire, c'est que ces textes, réunis et présentés par François Laut, un spécialiste de Bouvier, sont d'un intérêt inégal. Pour ne pas dire plus. Il s'agit de fonds de tiroir, ainsi que d'extraits du journal de bord de Nicolas. Faut-il vraiment savoir que NB a « écrit une dizaine de cartes, puis dîné près de l'hôtel. Huîtres excellentes. Bien dormi. » ? On en doute. La figure du grand écrivain genevois ne gagne rien à notules anecdotiques qui, le plus souvent, passent sous silence les rencontres importantes.

En conclusion, dirait Flaubert, deux livres pour rien.

* Marianne Denicourt et Judith Perrignon, Mauvais génie, Stock, 2005.

** Nicolas Bouvier, Il faudra repartir, Voyages inédits, Payot, 2013.

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11/08/2013

Les livres de l'été (32 et 33) : Mousse Boulanger et Quentin Mouron

Chaque année, c’est les Chutes : comment survivre au Niagara de la rentrée littéraire ? 555 romans prévus en France. Une bonne trentaine en Suisse romande. Bien sûr, il y a ceux qu’on ne lira pas : la logorrhée de Yann Moix (1200 pages). Le dernier produit de la fabrique Nothomb : ni meilleur, ni pire que les précédents, hélas…
images.jpegChez nous, la rentrée est moins encombrée. Il est plus facile de s’y faire un chemin. Parmi les promesses de bonheur, j’attends deux livres, très singuliers, très différents, indispensables.

Le premier s’intitule Les Frontalières*. Il est signé Mousse Boulanger. Elle revisite son enfance jurassienne, juste avant la guerre, les balades à vélo de l’autre côté de la frontière. Son amour de la liberté et de la poésie.

L’autre livre que j’attends, c’est La Combustion humaine**, un roman explosif de Quentin Mouron. images-1.jpegComme Mousse Boulanger, Mouron a un style, une voix, une présence. Son roman se passe dans le milieu de l’édition. Comme dans ses précédents livres, Mouron fulmine, se lâche, se fâche — et va fâcher beaucoup de monde. Tant mieux !

Entre Mousse Boulanger, 86 ans, et Quentin Mouron, 25 ans : une même rage d’écrire. Un même amour fou de la langue. De la vie.

Et j’aime cette idée de transmission : la littérature n’a pas d’âge. Elle passe de main en main. Elle ne meurt jamais.

* Mousse Boulanger, Les Frontalières, roman, L’Âge d’Homme, 2013.

** Quentin Mouron, La Combustion humaine, roman, Éditions Olivier Morattel, 2013.

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10/08/2013

Les livres de l'été (31) : Alain Bagnoud

images-1.jpegLe Valais est une terre de vignerons et d'écrivains. Il n'y a pas si longtemps, Maurice Chappaz, grand bourlingueur devant l'Eternel, poète lumineux, fut le gardien des vignes de son oncle Troillet, à Fully. Si l'encre est le sang des livres, le vin, souvent, est le sang des poètes.
Chaque année, à l'époque des vendanges, des livres sortent des presses romandes, parmi lesquels il y a de grands crus. C'est le cas de deux écrivains valaisans, Germain Clavien et Alain Bagnoud. Tous deux sont fils et frères de vignerons. Et leurs livres poursuivent, à leur manière, le cycle de la vigne. C'est-à-dire des saisons.
[...] L’oeuvre d’Alain Bagnoud (né en 1959) est sans conteste l’une des plus intéressantes de Suisse romande. Voilà un Valaisan de pure souche, né au milieu des vignes, à Chermignon, qui, par les hasards de l’existence, est venu s’installer à Genève, où il a poursuivi des études universitaires. Il raconte l’histoire de ce déracinement, à la fois douloureux et nécessaire, dans une trilogie autobiographique parue aux Editions de L’Aire. aujourd’hui, il nous donne une sorte de « journal extime ». Un recueil de textes parus d’abord sur le blog qu’il anime depuis plusieurs années, et qui est une mine d’informations et de réflexions sur la littérature (http://bagnoud.blogg.org). Cela s’appelle « Transports »*. C’est une série d’instantanés, poétiques et fugaces, dans lesquels Bagnoud essaie de ressaisir une atmosphère, d’éclairer le mystère d’une rencontre. Il écrit dans le mouvement, parfois la hâte. Les bus, les trains, les trams. Ce qu’on appelle les transports publics. Mais son œil est celui d’un poète et d’un entomologiste. Il étudie les hommes (les femmes surtout!) avec amour et étonnement. Il ne se lasse pas de les regarder. De les décrire. De les interroger. Sous la loupe de son style élégant et précis. Son petit recueil de proses poétiques est l’un des plus beaux livres de l’année.
* Alain Bagnoud, Transports, L’Aire 2011

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07/08/2013

Les livres de l'été (29) : John Goetelen

images.jpegTapez « féminista » sur Google, et vous tomberez aussitôt sur une boutique de lingerie intime proposant soutien-gorges et porte-jarretelles, ainsi qu'une panoplie impressionnante de sextoys…

Mais le terme « féminista » ne se résume pas aux artifices de séduction. Il désigne aussi, aujourd'hui, une mouvance féministe, qui s'inspire du Women's Lib des années 70. En plus extrême. C'est ce mouvement qui, dernièrement, a tenté de faire interdir, à Lausanne, certaines affiches jugées sexistes. Ou encore, qui tente de mettre un terme à l'émission Tango, animée par Sofia Pekmez et Michel Zendali sur la RTS, au prétexte que cette émission, fondées sur des stéréotypes, offrirait une image dégradante de la femme…

Comme on le voit : les « féminista » essaient de remplacer, sous nos latitudes, les anciennes ligues de vertu qui voulaient protéger les femmes (toujours pauvres et dominées) contre l'affreuse agression des mâles (toujours violents et dominants)…

Un petit livre dû à la plume alerte et ironique de John Goetelen (alias hommelibre, voir son blog, ici), apostrophe brillamment « Féminista »* images-1.jpegDans cet essai effronté, Goetelen reprend la plupart des idées en vogue aujourd'hui dans les milieux féministes, les interroge et en discute la pertinence. Ainsi, bien sûr, de l'image de l'homme (et de la femme), de la fameuse (et fumeuse) question des « genres » (qui cherche à nier toute différence biologique au profit d'une différence « culturelle », forcément stéréotypée), de la violence conjugale (pas exclusivement masculine), de la sexualité, etc. La discussion est vive, souvent provocatrice, fondée sur l'analyse de nombreux documents. On sent que Goetelen exprime un peu plus que sa seule opinion dans ce livre, mais aussi et surtout son amour des femmes. Un amour délicat, total, et parfois contrarié.

C'est drôle, tendre et intelligent.

Si les questions de « genre » vous intéresse, il faut le lire séance tenante.

* John Goetelen, Féminista : ras-le-bol, Éditions Atypic, 2012.

 

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Les livres de l'été (28) : Pascal Rebetez

images-4.jpeg Journaliste, écrivain, éditeur, Pascal Rebetez aime les gens. De préférence les gens de l’ombre, les oubliés, les humiliés, les taciturnes ou les bavards, les orgueilleux et les dépossédés, ceux qui vivent à côté de nous, exclus des vanités mondaines et dans la marge ardente. Il va à leur rencontre. Il les observe et les écoute. Il s’imprègne de leur souffle. Il restitue leur voix singulière et muette. Les contours d’une présence.

L’écrivain et journaliste jurassien, établi à Genève depuis des lustres, a eu la bonne idée de réunir en volume* une vingtaine de ces portraits, tous issus d’une rencontre mémorable. Veuf inconsolé ou clochard dormant à la belle étoile, écrivain réfugié chez sa mère ou peintre de hauts-reliefs où se mélangent les os de chats et de souris, comédien de théâtre à la dérive ou agrégée de philosophie jouant les Mères Teresa à Ouagadougou, ce sont tous des perdants magnifiques. La vie les a laissés en rade. Ou ils ont refusé de monter dans le train du succès ou de l’amour. Depuis, ils hantent les marges. Ils dorment dans les jardins publics. Ils écument le zinc des bistrots (c’est là que l’auteur, très souvent, les rencontre, autour d’un verre de vin partagé).

Autant de « vies minuscules », de destins fracassés, de paroles avortées ou restées dans l’œuf. Ces vies modestes, silencieuses, singulières, nous les côtoyons chaque jour. Le plus souvent sans nous en apercevoir. Elles sont toutes proches, à portée de voix et de main. Pourtant, nous les laissons passer sans ouvrir la bouche, ni faire un geste pour les retenir. Ce sont tous nos prochains.images-3.jpeg

Parti à leur rencontre, Pascal Rebetez restitue nous seulement leur voix, mais aussi leur présence. Chacun des portraits qu’il brosse dans son livre est vivant et contrasté, comme ces instantanés qui saisissent à la fois les couleurs et les parfums, les visages et les voix. De l’ensemble se dégage une humanité chaleureuse et souffrante. Une fraternité secrète qui, comme les îles disséminées d’un archipel, nous relierait en profondeur sous la mer.

C’est à travers les autres que Pascal Rebetez se cherche. Depuis toujours. Et quelquefois se reconnaît dans le reflet à peine tremblé de ces visages entraperçus dans le brouhaha d’un bistrot ou le silence des montagnes, l’espace d’une rencontre.

 

* Pascal Rebetez, Les prochains, éditions d’autre part, 2012.

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Les livres de l'été (30) : Charles-Albert Cingria

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Connaissez-vous Cingria ? Lequel ? me direz-vous. Alexandre le peintre, le verrier, le mosaïste ? Ou Charles-Albert, l’écrivain vagabond, le musicien, le vélocipédiste ? Parlons de ce dernier. Un sacré numéro. Unique dans la littérature française. Inclassable. À la fois minutieux, désinvolte et pétri de tous les talents artistiques.

Né à Genève en 1883, il fait partie de la génération des grands dynamiteurs de la littérature : Joyce, Kafka, Proust. Il pourrait être aussi connu que ces géants. Mais Charles-Albert, très vite, après des études inachevées à Saint-Maurice, a choisi les chemins de traverse. L’école buissonnière. Il étudie d’abord la musique à Genève et à Rome. Puis il sillonne l’Europe en train et à vélo. Comment vit-il ? Il survit. Petits boulots. Articles qu’il publie dans les revues et les journaux, ici et là. Conférences qu’il donne devant une poignée d’auditeurs. Quand il s’arrête quelque part, il loge dans une chambre de bonne, à Fribourg, à Lausanne, à Sion. Son fidèle vélo partage sa couche — même quand il habite sous les toits.

Parfois, il défraie la chronique en emmenant chez lui un ragazzo romain ou en giflant l’aristocrate Gonzague de Reynold. Il passe quelques jours en prison. On le libère. Il reprend son vélo, ses bourlingages. À la différence de Nicolas Bouvier, autre écrivain aux semelles de vent, il ne lutte pas contre la dépression. Cingria est un pèlerin heureux.

En témoignent les centaines de pages qu’il consacre aux petits riens de la vie quotidienne. images-1.jpegUne rencontre furtive. L’atmosphère d’un bistrot enfumé. La beauté d’une fleur ou d’un air de musique. Il n’a pas son pareil pour photographier, d’un coup d’œil et de langue, un paysage, un regard, un bord de mer au crépuscule. « L’écriture est un art d’oiseleur, et les mots sont en cage avec des ouvertures sur l’infini. » Le génie de Charles-Albert, c’est d’ouvrir toutes grandes ces cages. De rendre aux mots leur liberté.

Il faut relire Cingria. C’est le moment. Même s’il est encore trop méconnu en France, on le découvre en Suisse grâce aux éditions L’Âge d’Homme qui viennent de republier les premiers tomes de ses Œuvres complètes (Pierre-Olivier Walzer, grand connaisseur de Cingria, avait réuni, de 1967 à 1980, une admirable édition de ses textes).

images.jpegParallèlement, la revue littéraire Le Persil lui a consacré un numéro spécial. Et Charles-Albert a droit à un hommage exceptionnel dans la collection Le Cippe**, dirigée par le poète et critique Patrick Amstutz. On y retrouve les signatures de Jean Starobinski, Jacques Réda, Jean-Georges Lossier, Patrick Kéchichian, Alexandre Voisard et tant d’autres. Une excellente invitation à relire ce vagabond des lettres à l’érudition stupéfiante, au savoir toujours savoureux.

 

* Charles-Albert Cingria, Œuvres complètes, L’Âge d’Homme, 2011.

** Cippe à Charles-Albert Cingria, éditions Infolio, 2011.

06/08/2013

Les livres de l'été (27) : Bernadette Richard

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Loin des sentiers battus, depuis près de trente ans, Bernadette Richard poursuit une œuvre exigeante et solitaire qui mélange le roman, la nouvelle, le théâtre et les préfaces consacrées aux peintres qu'elle aime (Minala, Luc Marelli, Francine Mury). Après ses Nouvelles égyptiennes (1999) et un roman initiatique fort bien construit, Et si l'ailleurs était nulle part, cette écrivaine nomade, « qui vit un peu en France, un peu en Suisse, le reste ailleurs », nous donne un beau roman sur l'amitié féminine et la quête éperdue de liberté, Femmes de sable*.

C'est un livre étrange et passionnant, qui se présente comme un triptyque, et dont chaque chapitre porte le nom d'une femme : Maha et Julie, Shagara, Samar. Mais davantage qu'une galerie de portraits (où Bernadette Richard excelle, d'ailleurs, par sa plume acérée), ce roman est l'histoire de plusieurs amitiés. Julie est photographe, Maha traductrice, Shagara potière et Samar écrit de la poésie. Toutes issues d'horizons disparates (sauf Julie, la Parisienne, dont on sait peu de choses), elles se sont battues contre les lois patriarcales de leur famille, ont quitté mari, père et parfois enfant pour aller jusqu'au bout de leur liberté.

C'est au Caire, ville depuis longtemps décrite et fantasmée par Bernadette Richard, que le roman se joue, entre les quartiers populaires de la mégapole, les charmes d'Alexandrie toute proche et la fascination (ancienne, profonde, absolue) du désert. Julie retrouve Maha, puis Shagara, puis enfin Samar qui vient — encore une fois — de prendre la fuite. Au fil des rencontres, Bernadette Richard dessine avec beaucoup de justesse la complicité qui lie les quatre étrangères, unies comme les doigts de la main dans leur révolte, leur désir d'absolu et leur totale franchise.

L'amitié est le lieu à la fois de la confidence et du combat (et la vie d'une femme égyptienne est un combat de chaque jour). Soudées par leur complicité, les quatre femmes trouvent ici la force d'assumer leur destin singulier. Car chacune est en rupture de ban, pourrait-on dire, fâchée avec les hommes, la société, l'ordre des choses, la tradition ou la morale bourgeoise. Même si leur destin est fragile (n'oublions pas qu'elles sont toutes des Femmes de sable), Bernadette Richard dessine le lieu d'une amitié rêvée qui permet de concilier (ou de réconcilier) le bonheur et la lutte, l'exigence personnelle et l'amour de l'autre, la douleur des séparations et la joie des retrouvailles. Un très beau texte.

 

* Femmes de sable par Bernadette Richard, L'Âge d'Homme, 2002.

 

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05/08/2013

Les livres de l'été (26) : Jean-Louis Kuffer

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Certains racontent leur vie comme un roman, en falsifiant les dates, en maquillant l’histoire, en imposant des masques aux personnages qu’on pourrait reconnaître. On appelle ça l’autofiction. Le plus souvent, c’est ennuyeux. Ça sonne faux. Pourtant, ça se vend bien. Les librairies en sont pleines. C’est un signe des temps.

D’autres ne trichent pas. Ils racontent leur vie au fil du rasoir. Ils la passent au scanner de la langue. Sans complaisance, ni narcissisme. Ils tentent de déchiffrer l’énigme d’être en vie, encore, ici-bas, au milieu des fantômes, près de la femme aimée (on ne dira jamais assez l’importance de ces fées protectrices), en voyageant à travers les pays et les livres.

Je parle ici de Jean-Louis Kuffer, journaliste et écrivain, mais surtout immense lecteur, découvreur de talents, infatigable chroniqueur de la vie littéraire de Suisse romande. Son dernier livre, Chemins de traverse*, s’inscrit dans la lignée de L’Ambassade du Papillon (2000), de Passions partagées (2004) et des Riches Heures (2009). Il s’agit à la fois d’un journal de lecture et d’un carnet de bord qui couvre les années 2000 à 2005.

Kuffer est un vampire assoiffé de lectures : Kourouma, Nancy Huston, Chappaz, Chessex, Amos Oz. images-1.jpegIl a besoin des livres pour nourrir sa vie, et lui donner un sens. Chez lui, le verbe et la chair sont indissociables. Il faudrait ajouter le verbe aimer. Car la lecture du monde, comme l’écriture, procède d’un même sentiment amoureux. Impossible, dans ces pages imprégnées de passion, tantôt mélancoliques et tantôt élégiaques, de distinguer l’amour du monde de l’amour des livres ou de la « bonne amie ».

Lire, écrire, vivre et aimer : ça ne peut être qu’un.

Le livre commence au bord du gouffre : dépression sournoise, vieux démons qui reviennent (l’un d’eux a le visage, ici, de Marius Daniel Popescu, compagnon des dérives alcooliques), tentations suicidaires. Grâce à sa « bonne amie », aux lectures et aux rencontres (car lire, c’est toujours aller à la rencontre de quelqu’un), Kuffer remonte la pente. Il voyage. Il se lance dans un nouveau livre. Il ouvre un blog devenu culte pour tous les amateurs de littérature (http://carnetsdejlk.hautetfort.com). La vie, toujours, reprend ses droits.

images-2.jpegSon journal de bord, entre Amiel et Léautaud, rassemble ces éclats de lumière qui éclairent nos chemins de traverse. Ce sont les fragments d’une vie éparse — images fulgurantes, aphorismes, rêves, méditation sur la douleur, l’amitié ou le partage — qui trouvent leur unité dans l’écriture. Écrire, n’est-ce pas résister à ce qui nous divise ?

Le 15 mai prochain, Jean-Louis Kuffer quittera son poste de chroniqueur littéraire au journal 24Heures après 40 années de bons et loyaux services. Pour lui, sans doute, rien ne changera. Il continuera à lire et à écrire, à vivre et à aimer. Mais ses lecteurs redoutent ce moment. Le vide qu’il va laisser dans la presse romande.

 

* Jean-Louis Kuffer, Chemins de traverse, Olivier Morattel éditeur, 2012.

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04/08/2013

Les livres de l'été (25) : Jean-Michel Wissmer au pays de Heidi

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C’est le propre des livres culte : peu de gens les ont lus, mais tout le monde les connaît. Ainsi de la petite Heidi laquelle, au fil des ans, a déserté nos bibliothèques pour devenir vedette de cinéma (incarnée par Shirley Temple en 1937), de dessin animé (japonais) ou de série télévisée (allemande). C’est-à-dire, peu à peu, un vrai mythe. images.jpegIl faudrait ajouter : un mythe suisse, tant les valeurs qu’elle incarne (pureté, authenticité, amour de la nature) semblent être celles de ce pays.

Mais qui était Heidi ? Non le produit dérivé qui fait encore vendre et fantasmer, mais le personnage de roman créé en 1880 par Johanna Spiri, une écrivaine zurichoise, grande lectrice de Goethe, Lessing et Gottfried Keller, et amie de Richard Wagner ?

images-1.jpegDans un livre passionnant*, Jean-Michel Wissmer, essayiste et romancier, mène l’enquête en Heidiland, au cœur de notre suissitude.

Pour Johanna Spiri (1827-1901), digne émule de Rousseau, le mal contemporain se loge toujours dans les villes : promiscuité, tintamarre, tentations dangereuses. Pour échapper à cette corruption, il n’y a qu’un remède : se réfugier sur l’Alpe, loin des hommes dénaturés, face aux montagnes sublimes, près des torrents d’eau pure. En un mot : près de Dieu.

L’univers d’Heidi ressemble à celui de son auteur, Johanna Spiri, fille de médecin, prêchant la charité chrétienne et confrontée, quotidiennement, à la douleur et à la maladie. Orpheline adoptée par un vieux fou, qui vit seul sur la montagne, Heidi va grandir dans son petit paradis, puis partir dans l’enfer des villes, en Allemagne, où elle sera la dame de compagnie d’une petite infirme, Clara, qui s’attachera très vite à elle. Au point de venir retrouver son amie sur l’Alpe, quelque temps plus tard, et de connaître enfin les plaisirs purs de la vie rupestre. images-3.jpegMiracle ! Grâce à Heidi, cet ange perdu parmi les hommes, Clara retrouvera l’usage de ses jambes et pourra marcher à nouveau !

images-2.jpegÀ la suite de Wissmer, nous relisons Heidi d’un œil neuf, et souvent ironique (Heidi est une parfaite Putzfrau, qui astique sa cabane jour et nuit, dans un désir obsessionnel d’ordre et de propreté). Nous revenons en Heidiland, ce paradis perdu de toutes les enfances.

Nous comprenons aussi mieux pourquoi elle incarne à ce point les vertus helvétiques : dévouement, compassion, amour de la nature. Sans oublier la pédagogie, autre marotte helvétique, car Heidi sait parler aux enfants, et leur montrer le droit chemin.

On ne lit plus guère Johanna Spiri, et c’est dommage. La petite fille qu’elle a créée a fait le tour du monde. Elle a donné son nom à des plaquettes de chocolat et des briques de lait. Elle a inspiré des films, des pièces de théâtre et même des mangas. En nous, elle restera toujours la part de l’enfance et du rêve.

* Jean-Michel Wissmer, Heidi, enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde, Métropolis, 2012.

PS : Une Heidi moderne s'est glissée, par erreur, dans ce billet. Excusez le blogueur…

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03/08/2013

À bicyclette avec Mousse Boulanger

 Qu’est-ce qu’un écrivain ? Une voix, un style. Une présence. Mais aussi : un engagement,  une vision singulière du monde. Une mémoire. Sans oublier, bien sûr, la fantaisie et un goût irrépressible pour la liberté.

images.jpegToutes ces qualités, on les retrouve, brillantes comme un diamant, chez Mousse Boulanger. Faut-il encore présenter cette femme au destin extraordinaire, née à Boncourt en 1926, dans une famille nombreuse, et qui fut, tour à tour, journaliste, productrice à la radio, comédienne, écrivaine et poète ?

Une voix, disais-je, une présence immédiate. La vibration de l’émotion poétique.

À l’époque où elle travaillait à la radio romande, Mousse Boulanger a interrogé des dizaines d’écrivains, suisses et français, sur leur relation à la langue, leur credo, leur engagement. À ce travail journalistique s’est ajoutée, depuis toujours, la passion de la poésie. Cette passion qu’elle a vécue et partagée avec son mari, Pierre Boulanger, journaliste et poète, lui aussi, et qu’elle a diffusée, des années durant, dans des récitals poétiques qui faisaient vibrer les villes et les villages.

Une voix, un regard malicieux, une présence.

Mousse Boulanger, qui fut l’amie de Gustave Roud et de Vio Martin, s’est beaucoup dévouée pour les autres. Elle a pourtant trouvé le temps d’écrire une trentaine de livres : essais, romans, nouvelles, poèmes. C’est dire si sa voix est riche et porte loin ! Cette œuvre, encore trop méconnue, est l’une des plus vivantes de Suisse romande. Il faut relire l’Écuelle des souvenirs, splendides poèmes de la mémoire, et son dernier polar, Du Sang à l’aube, modèle du genre policier.

boulangerrien270.jpgCe mois-ci, Mousse Boulanger publie Les Frontalières*, un livre magnifique qui est à la lisière du récit et du poème. La lisière, les limites, la frontière : c’est  la vie de la narratrice, petite fille toujours en vadrouille, qui passe gaillardement de Suisse en France, et vice versa, dans les années qui précèdent la Seconde guerre mondiale. L’herbe est toujours plus verte, bien sûr, de l’autre côté. Elle franchit la frontière à bicyclette, sans se préoccuper des gros nuages noirs qui envahissent le ciel. À travers ses souvenirs d’enfance, Mousse Boulanger ravive la mémoire d’une époque, d’un village, d’une famille. Elle brosse le portrait émouvant d’une mère éprise de liberté qui ne comprend pas toujours ses enfants.

« Allez, courage, dans dix minutes, on est à la maison ! »

La seule maison qui compte, pour la fillette de douze ans qui a la bougeotte, c’est l’amour, la liberté, la poésie…

Il faut lire ce récit haletant, écrit dans une langue vive, rapide, qui sait aller à l’essentiel. Il nous incite à franchir les frontières, plus ou moins imaginaires, qui limitent nos vies. Les interdits stupides. Les conventions. Nous sommes tous des frontaliers, déchirés entre deux pays. La patrie de nos pères et le royaume allègre et tendre de nos mères.

* Mousse Boulanger, Les Frontalières, L’Âge d’Homme, 2013.

Les livres de l'été (24) : L'Amour nègre

amour negre.jpgUne belle couverture vaut mieux qu'un long discours : après le succès de l'édition originale (4 rééditions et près de 60'000 exemplaires vendus), voici L'Amour nègre (Prix Interallié 2010) publié en Livre de Poche.

Ceux qui ont lu le livre verront pour la première fois le visage d'Adam. Les autres (il paraît que certains ne l'ont pas lu!) découvriront, avec plaisir j'espère, ses aventures mondialisées sur les cinq continents…

Qui a dit que la littérature (suisse d'expression française) n'intéressait personne ?

09:15 Publié dans autocélébration | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : amour nègre, olivier, interallié. littérature romande | | |  Facebook