18/12/2014

Les livres de l'année ( 7) : Notre Dame du Fort-Barreau en Poche Suisse !

Pour fêter la réédition de Notre Dame du Fort-Barreau* dans la collection Poche Suisse, voici un entretien avec Jeremy Ergas, paru en 2008 dans le mensuel SCÈNES Magazine. 

Notre Dame_Couv_OK.jpegVotre dernier livre est un récit à la mémoire de Jeanne Stöckli-Besançon, une vieille dame atypique qui vous logea dans l’un des deux immeubles qu’elle possédait sur la rue du Fort-Barreau. Qu’est-ce qui vous a tant touché dans la personnalité de cette femme? Sa générosité, son ouverture d’esprit?

— D'abord son excentricité, à la fois vestimentaire et psychologique. Qu'il gèle, qu'il vente ou qu'il fasse soleil, elle portait des espadrilles imbibées d'eau, un vieux chandail troué, des bas de laine mités. Elle était vraiment fagotée comme l'as de pique et ressemblait à une clocharde. Son caractère, aussi, n'était pas facile, à la fois irascible et espiègle. Elle aimait à sonner à la porte de ses locataires avec la pointe de son pied, par exemple ! Elle ouvrait sa maison à toute une faune interlope. Aujourd'hui, à notre époque politiquement correcte, on dirait qu'elle était socialement inadaptée

Vous commencez Notre Dame du Fort-Barreau par la citation suivante de Georges Haldas: « Il faut donner beaucoup de soi pour n’être rien. » Ce livre est-il une façon de lui faire devenir quelque chose aux yeux des autres? Est-ce votre façon de lui rendre un peu de ce qu’elle vous a donné?

— Certainement. Je voulais lui rendre hommage parce qu'elle a constitué l'une des rencontres décisives de ma vie. Non seulement elle m'a accueilli quand je cherchais un appartement, mais elle m'a donné un lieu pour écrire : sans elle, tout aurait été infiniment plus difficile, et peut-être impossible. Je voulais aussi lui rendre justice, et rendre justice à toutes ces « vies minuscules », silencieuses, dédaignées, qui nous entourent et nous aident à devenir nous-mêmes.

Raconter l’histoire de Jeanne, c’est forcément raconter également celle de la rue Fort-Barreau et du quartier des Grottes. Pour vous, les deux semblent indissociables…

— Jeanne a le même âge que l'immeuble de son père où elle est née ! Et, de toute sa vie, elle n'a quitté le quartier des Grottes que quelques semaines, pendant la guerre (on raconte qu'à l'époque, elle se rendait de Champel, où elle logeait, à la rue Fort-Barreau en trottinette!). C'est devenu une figure légendaire du quartier. On la surnommait d'ailleurs la « Mère Teresa » des Grottes.

Ce récit est aussi l’occasion de faire le point sur votre propre parcours, de replonger dans le monde qui était le vôtre lors des années 70-80 qui constituèrent votre jeunesse…

— Oui. À l'origine, je voulais écrire une sorte de biographie de Jeanne, et de Jeanne seule. Mais je me suis vite aperçu qu'écrire sa biographie, douze ans après sa mort, alors que la plupart de ceux qui l'ont connue ont disparu, relevait de l'imposture. Je n'avais pas assez de témoignages, de documents. Je me suis aperçu aussi que ce qui comptait vraiment, c'était la relation. Jeanne avait avec moi une relation particulière à la fois d'affection, de confiance, de genérosité. Et c'est cela que j'ai voulu creuser…

Dans un passage de Notre Dame du Fort-Barreau, vous décrivez une humiliation publique subie par Jeanne dans une épicerie du quartier. Vous y aviez assisté, sans oser prendre sa défense. L’événement vous a marqué : vous vous en êtes voulu. Ce livre est-il une façon de vous racheter ? De prendre enfin sa défense?

— Il y a longtemps que cette scène d'humiliation, qui a réellement eu lieu, m'obsède. J'ai mis longtemps à en faire le tour, à comprendre la cruauté de l'épicière, à accepter ma propre lâcheté, puisque je n'ai pas ouvert la bouche pour défendre Jeanne. Incapable de parler, sur le moment, j'ai pris la plume, douze ans plus tard, pour la défendre ! Cela n'efface bien sûr pas l'injustice, ni la lâcheté, mais cela réhabilite peut-être la victime, et cela soulage ma conscience!

Au fil des pages, vous insistez sur la discrétion de Jeanne. Qu’aurait-elle pensé de ce récit? Avez-vous eu l’impression de violer sa sphère privée lorsque vous l’avez écrit, de pénétrer là où vous n’aviez pas le droit d’accès?

— Très bonne question! Jeanne était fille de pasteur. Elle cultivait la discrétion, l'effacement, le sacrifice de soi. Autant de valeurs protestantes inculquées par son père. Elle aurait sans doute trouvé exagéré le portrait que je fais d'elle. À la fois impudique et flatteur. Peut-être cela l'aurait-il mise mal à l'aise? Elle aimait le silence et le secret. Sa vie, comme sa mort, aura été très solitaire. C'était sans doute son choix. Mais lorsqu'on écrit sur quelqu'un d'autre, on est confronté à ce genre de dilemme : dire ou ne pas dire? Jusqu'où aller dans l'aveu, l'intimité ? Écrire est alors une sorte de viol. Mais comment faire autrement, si l'on veut rester fidèle à soi-même ?

Propos recueillis par Jeremy Ergas

* Jean-Michel Olivier, Notre Dame du Fort-Barreau, Poche Suisse, l'Âge d'Homme, 2014.

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17/12/2014

Les livres de l'année (6) : Jean-Louis Kuffer

DownloadedFile-1.jpegCette brève plongée dans L’Échappée libre serait très incomplète si je ne mentionnais l’insatiable curiosité de l’auteur, vampire avéré, pour les nouvelles voix de la littérature — et en particulier la littérature romande.

Même s’il n’est pas le premier à découvrir le talent de Quentin Mouron, il est tout de suite impressionné par cette écriture qui frappe au cœur et aux tripes dans son premier roman Au point d’effusion des égouts*. Oui, c’est un écrivain, dont on peut attendre beaucoup. De même, il vantera bien vite les mérites d’un faux polar, très bien construit, qui connaîtra un certain succès : La Vérité sur l’affaire Harry Québert**, d’un jeune Genevois de 27 ans, Joël Dicker. JLK aime allumer les mèches de bombes à retardement qui parfois font beaucoup de bruit…

On peut citer encore d’autres auteurs que JLK décrypte et célèbre à sa manière : Jérôme Meizoz, Douna Loup ou encore Max Lobe, extraordinaire conteur des sagas africaines.DownloadedFile-3.jpeg Toujours à l’affût, JLK est le contraire des éteignoirs qui règnent dans la presse romande, prompts à étouffer toute étincelle, tout début d’enthousiasme, et qui sévissent dans Le Temps ou dans les radios publiques. Même s’il se fait traiter de « fainéant » par un journaliste de L’Hebdo (comment peut-on écrire une ânerie pareille ?), JLK demeure la mémoire vivante de la littérature de ce pays, une mémoire sélective, certes, partiale, toujours guidée par sa passion des nouvelles voix, mais une mémoire singulière, jalouse de son indépendante.

Si cette belle Échappée libre s’ouvrait sur l’évocation du père et de la mère de l’auteur (sans oublier la marraine de Lucerne, berceau de la mémoire) et les retrouvailles émouvantes avec le barbare Dimitri, le livre s’achève sur la venue des anges. Une cohorte d’anges. images-3.jpegCes messagers de bonnes ou de mauvaises nouvelles, incarnés par les écrivains qui comptent, aux yeux de JLK, comme le singulier et intense Philippe Rahmy, « l’ange de verre », dont le dernier livre, Béton armé, qui promène le lecteur dans la ville fascinante de Shanghai, est une grâce.

Dans ce désir des anges, qui marque de son empreinte la fin de cette lecture du monde, on croise bien sûr Wim Wenders et Peter Falk. On sent l’auteur préoccupé par ce dernier message qu’apporte l’ange pendant son sommeil. Message toujours à déchiffrer. Non pas parce qu’il est crypté ou réservé aux initiés d’une secte, mais parce que nous ne savons pas le lire.

Lire le monde, dans ses énigmes et sa splendeur, pour le comprendre et le faire partager, telle est l’ambition de JLK. Cela veut dire aussi : trouver sa place et son bonheur non seulement dans les livres (on est très loin, ici, d’une quelconque Tour d’Ivoire), mais dans le monde réel, les temps qui courent, l’amour de sa bonne amie et de ses filles.

Et les livres, quelquefois, nous aident à trouver notre place…

L’Échappée libre commence le premier jour de l’an 2008 ; et il s’achève le 30 juin 2013. Évocation des morts au commencement du livre et adresse aux vivants à la fin sous la forme d’une prière à « l’enfant qui  vient ». Cet enfant a le visage malicieux de Declan, fils d’Andonia Dimitrijevic et petit-fils de Vladimir. C’est un enfant porteur de joie — l’ange qu’annonçait la fin du livre. « Tu vas nous apprendre beaucoup, l’enfant, sans t’en douter, Ta joie a été la nôtre, dès ton premier sourire, et mourir sera plus facile de te savoir en vie. »

Toujours, chez JLK, ce désir de transmettre le feu sacré des livres !

DownloadedFile-4.jpegChaque livre est une Odyssée qui raconte les déboires et les mille détours d’un homme exilé de chez lui et en quête d’une patrie — qui est la langue. L’Échappée libre explore le monde et le déchiffre comme si c’était un livre. L’auteur part de la Désirade pour mieux y revenir, comme Ulysse, après tant de pérégrinations, retrouve Ithaque.

Il y a du pèlerin chez JLK, chercheur de sens comme on dit chercheur d’or.Une quête jamais achevée. Un Graal à trouver dans les livres, mais aussi dans le monde dont la beauté nous brûle les yeux à chaque instant. 

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2012.

** Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Québert, de Fallois-l'Âge d'Homme, 2012.

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16/12/2014

Les livres de l'année (5) : Au nom du père (Pascal Bruckner)

images-1.jpegPeu de textes, aujourd’hui, vous prennent à la gorge comme le dernier livre de Pascal Bruckner, intitulé Un bon fils*, qui trace une sorte de portrait croisé, en miroir, du père Bruckner par son fils Pascal, portrait sévère, mais juste, sans concession, d’une honnêteté et d’une intelligence très rares.

Dans une œuvre riche et dense, composée d’essais brillants (comme La Tentation de l’innocence, 1995) et de romans très singuliers (comme Lune de fiel, 1981, adapté au cinéma par Roman Polanski, images.jpegou Les Voleurs de beauté, 1997), Pascal Bruckner poursuit, depuis trente ans, une réflexion sur nos hantises et nos remords (Le Sanglot de l’Homme blanc), nos rêves d’innocence, nos paradoxes amoureux et nos désirs d’apocalypse. Sa pensée est souvent fulgurante, et volontiers provocatrice : Bruckner ne se range pas parmi les bien-pensants. Sur tous les sujets qu’il aborde, il jette une lumière nouvelle, inattendue, qui prend tout le monde à contre-pied.

Avec Un bon fils, l’essayiste français nous donne son meilleur livre : le plus personnel, à la fois, le plus cru et le plus cruel. Celui qu’il se devait d’écrire. Pour s’affranchir du fantôme de son père, d’abord, ce fantôme aliénant, infréquentable, et pour enfin être lui-même.

C’est peu dire que Bruckner, comme tant d’autres, règle ses comptes avec son père — mari volage et violent, nostalgique de Vichy et antisémite forcené — : en même temps, c’est la force du livre, il lui rend grâces de sa violence et de ses haines, de l’éternelle colère de l’homme déclassé et ruiné à la fin de sa vie : cet homme qui avait tellement peur qu’on prenne son fils unique pour un Juif…

Unknown.jpegUn bon fils est à la fois un portrait terrifiant et lucide (le père), une autobiographie qui raconte la naissance d’une personnalité (le fils) et un roman de formation qui montre comment, à partir d’une enfance abusée (coups, menaces, corrections diverses) on peut tout de même s’en sortir, et aller jusqu’au bout de sa liberté. «Rentrer dans l’intimité de notre famille, c’était comme soulever une pierre sous laquelle grouillent les scorpions. » Et Bruckner de soulever, l’une après l’autre, avec peur et fascination, toutes les pierres qui forment l’édifice familial…

Né dans un famille « bilingue dès le berceau », ayant appris l’antisémitisme en même temps que le français, Pascal va chercher très vite à sortir de la geôle familiale. Par la maladie, d’abord, la tuberculose, qui l’obligera à fréquenter les sanatoriums des Alpes suisses (Leysin). Par ses études, ensuite, qu’il poursuivra à Paris, entre autres avec Roland Barthes, loin de ce père toxique et de cette mère qui « se punit pour punir son mari ». Les livres demeurent une arme sans égale contre la tyrannie et le meilleur moyen de chasser ses démons.

« Comment sortir de son enfance ? Par la révolte et par la fuite, mais surtout par l’attraction : en multipliant les passions qui vous jettent dans le monde. La liberté, c’est d’additionner les dépendances ; la servitude, d’être limité à soi. »

À la fois détestable et fascinante (un père reste un père !), la figure paternelle, longtemps tenue à distance, revient hanter son fils à la fin de sa vie. Son épouse est morte (en mourant, à ses yeux, elle est devenue une sainte !), il est grevé de dettes et il devient peu à peu un Diogène acariâtre et pouilleux. Pascal, en bon fils, va s’occuper de ce père encombrant à qui il conseille, malgré tout, de faire un Stefan Zweig — autrement dit : de se suicider…

Chaque fils, qu’il le veuille ou non, devient un jour le père de son père. C’est inscrit dans nos gènes : le lot de notre humanité. C’est ainsi que Pascal, parfois désemparé face à ce père qui fanfaronne à l’hôpital, insulte les infirmières africaines et doit subir plusieurs amputations, ne lâchera jamais prise. Il accompagnera jusqu’au bout ce père qui rêve de « la domination mondiale de la race aryenne et du règne de la Bête de proie ».

Magnifiques pages, à la mort du tyran, écrites par un fils qui refuse d’être le bourreau de son père. « Je n’ai qu’une certitude : mon père m’a permis de penser mieux en pensant contre lui. Je suis sa défaite : c’est le plus beau cadeau qu’il m’ait fait. »

Et enfin : « J’espère rester immortel jusqu’à mon dernier souffle. »

Un grand livre.

* Pascal Bruckner, Un bon fils, Grasset, 2014.

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15/12/2014

Les livres de l'année (4) : Reynald Freudiger et Albertine

images-1.jpegC'est un livre épatant et drôle, illustré par les dessins d'Albertine, que nous donne Reynald Freudiger (né en 1979). On se souvient de son précédent recueil de nouvelles, Angeles**, qui a reçu, en 2011, le Prix du Roman des Romands.

C'est un autre roman, plus prosaïque, que proposent Unknown.jpegFreudiger et Albertine : celui d'une enseignante au gymnase du Léman qui tente, comme beaucoup de ses pair(e)s d'inculquer la bonne parole littéraire à des classes sinon incultes, du moins très résistantes à la littérature…

On suit cette courageuse enseignante, qui s'appelle Madame Pomme (hommage, en passant, au Monsieur Songe de Robert Pinget), à travers ses mésaventures quotidiennes, entre corrections et préparations de cours, formation continue sur la poésie romande (Philippe Jaccottet, bien sûr, what else ?) et prépartion d'un voyage d'étude. On admire son enthousiasme. On compatit à ses déboires. On bavarde avec elle devant la machine à café (élément essentiel de toute salle des maîtres). C'est fort bien observé et bien écrit, avec juste ce qu'il faut d'humour, qui n'est jamais complètement dérisoire.

images.jpegL'intérêt, dans ce livre, c'est que les aventures très prosaïques de Madame Pomme dérapent presque continuellement dans la poésie. Grâce, en particulier, aux dessins magnifiques d'Albertine, qui poétise le quotidien, donne un visage et un corps aux personnages de Freudiger : la prose, parfois banale, porte en elle une dimension poétique qui l'exalte et la dépasse. C'est la grande réussite de ce livre drôle et émouvant, qui se lit à haute voix comme un livre d'images.

* Reynald Freudiger, Angeles, éditions de l'Aire, 2009.

** Le Roman de Madame Pomme, avec des illustrations d'Albertine, éditions de l'Aire, 2014.


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14/12/2014

L'Ami barbare, par Jérôme Garcin


images.jpegNé yougoslave, naturalisé suisse, il est mort au volant de sa camionnette, qui était à la fois sa couchette et 
sa bibliothèque. Il avait successivement grandi sous Tito, milité contre le système soviétique, frayé avec l'extrême droite, embrassé le nationalisme serbe et pris fait et cause pour Milosevic. Ses deux passions étaient le football et la littérature. Il pratiqua longtemps le premier en amateur et pour honorer la seconde, fonda, au milieu des années 1960, les Editions L'Age d'Homme. Il y publia les grands livres des grands dissidents (Vie et Destin de Grossman,  les Hauteurs béantes  de Zinoviev), les meilleurs écrivains suisses (Amiel, Ramuz, Cingria, Haldas, Chessex), et une flopée de têtes brûlées. Il s'appelait Vladimir Dimitrijevic. On le surnommait « Dimitri ». C'était une légende, c'est toujours une énigme.

Trois ans après sa disparition, celui qui fut l'un de ses auteurs, Jean-Michel Olivier, prix Interallié 2010 pour L'Amour nègre, lui consacre un roman où tout est vrai, où tout est faux. Dimitri se nomme ici Roman Dragomir. Son cadavre bouge encore, devant lequel viennent s'incliner sept de ses amis qui, les uns après les autres, témoignent d'un moment de sa vie: l'enfance belgradoise, l'exil en Suisse via l'Italie, la naissance de sa maison d'édition, la guerre en Yougoslavie et la gloire du paria.

Chose étonnante: plus on avance dans ce livre rythmé par des histoires d'ânes, pétrifiés ou bâtés, plus la biographie de cet homme semble s'éclairer et plus son mystère ne cesse de s'épaissir. ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriQui était vraiment cet éditeur célèbre installe dans «un pays de taiseux», qui ne répondait jamais au téléphone, ne payait ni ses fournisseurs ni ses auteurs, et dormait comme un SDF dans sa camionnette? Pourquoi ce fin lettré était-il si barbare et ce guerrier, si sentimental?

Comment cet anticommuniste pouvait-il être soudain rattrapé par la nostalgie de l'empire soviétique? Quelles étaient donc les femmes de ce célibataire toujours habillé de noir? D'où lui venait cette propension à fréquenter en priorité des monarchistes, des anarchistes, des poseurs de bombes, des agents doubles, des insoumis?

Dans une prose simple, sans graisse, protestante, Jean- Michel Olivier force volontiers le trait. C'est qu'il veut faire le portrait, et il y réussit, d'un « cheval fou », d'un « tyran magnifique », d'un franc-tireur insaisissable qui aimait les alcools forts, la viande rouge, les cigarettes américaines, les icônes du Moyen Age et les microfilms glissés dans les macarons à la pistache.

ami barbare,olivier,garcin,obs,dimitriLe romancier d'Après l'orgie aurait pu intituler ce livre : Après Dimitri. Car c'est en réinventant la vie de son éditeur et ami qu'il en fait, traversant le siècle dernier, une véritable épopée, où le tragique frôle parfois le comique. « Un bon joueur, disait Vladimir Dimitrijevic, est comme Don Quichotte: il est bizarrement fait, maladroit, filiforme, mais il est un excellent footballeur. »

Une manière, somme toute, d'autoportrait. Celui d'un Quichotte slave, dont Jean-Michel Olivier, fidèle jusqu'au bout, serait le Sancho Pança.

JEROME GARCIN

article paru dans L'Obs N° 2614, du 11 au 17.12.2014

19:15 Publié dans ami barbare, autocélébration | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : ami barbare, olivier, garcin, obs, dimitri | | |  Facebook

Les livres de l'année (3) : Dino Risi ou les mémoires d'un monstre sacré

DownloadedFile-1.jpegOn ne vous fera pas l'injure de présenter Dino Risi (1916-2008), l'un des derniers monstres sacrés du cinéma italien ! On lui doit une cinquantaine de longs métrages, depuis Vacanze col gangster (1952) jusqu'à Le ragazze di Miss Italia (2002), en passant par ces films-cultes que sont Pain, amour, ainsi soit-il (1956), Les Monstres (1963), Sexe fou (1973) ou encore Parfum de femme (1975). On ne présente pas un monstre pareil, donc : on lui tire son chapeau !

C'est pourquoi il faut lire, toute affaire cessante, son livre de mémoires, intitulé précisément Mes monstres*, qui reconstitue, avec une précision de peintre ou de photographe, tout l'univers du cinéma italien de l'après-guerre…

Rien ne prédisposait ce fils de médecin milanais au 7ème Art : il avait entrepris des études de psychiatrie quand la seconde Guerre mondiale a éclaté. Il se réfugie en Suisse, poursuit distraitement ses études et fait surtout connaissance avec les jeunes femmes de la région qui l'invitent volontiers dans leur lit. C'est en Suisse, par la même occasion, qu'il suit les cours de Jacques Feyder, autre réfugié artistique, qui développent en lui la passion de la mise en scène.

De retour en Italie, il va entrer dans le cercle très fermé des réalisateurs à succès. Chaperonné par Alberto Lattuada, images-4.jpegil va d'abord écrire des scénarios pour les autres, puis, peu à peu, réaliser lui-même les histoires qu'il écrit. Il excelle, comme on sait, dans les films à sketches, où sa verve satirique s'exprime à merveille.

Dans Mes Monstres, Risi ressuscite le fantôme de ses amis disparus, les inoubliables Mastroianni, Sordi, Tognazzi ou encore Vittorio Gassman. Ces acteurs, dans la vie, jouent leur propre rôle. Et Dino Risi n'a pas beaucoup à se forcer (et à les forcer) pour qu'ils crèvent l'écran, comme on dit. Car ils sont tous des monstres : monstres d'égoïsme, de séduction (de vrais machos ! diraient les féministes), mais aussi d'humanité, de drôlerie, de générosité.

Des monstres humains, tellement humains…

Comme il excelle dans les films à sketches, Risi est le meilleur, également, dans les saynètes, histoires irrésistibles, anecdotes cocasses, qui toutes, sous sa plume, deviennent des fables de la condition humaine. Qu'il évoque cette étrange dactylo qui refusait d'écrire le mot « cunnilingus », le regretté Coluche ou encore une escapade d'Hitler, Risi a la plume aussi savoureuse que la caméra. Bien sûr, en même temps qu'on revit les riches heures du cinéma italien, on a un pincement au cœur de nostalgie, car cette époque inventive, légère, profonde, est révolue. Les comédies d'aujourd'hui sont souvent lourdingues et laborieuses. Alors que notre époque aurait besoin de satiristes pour la démystifier…

Lisez donc cette galerie de monstres sacrés et attachants : c'est toute l'humaine condition qui défile sous nos yeux !

* Dino Risi, Mes monstres, édition de Fallois-l'Âge d'Homme, 2013.

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13/12/2014

Les livres de l'année (2) : Janine Massard

DownloadedFile.jpegDans tous ses livres, Janine Massard s'intéresse aux destins ordinaires, aux humiliés, aux silencieux, aux petites gens, comme on dit. C'est le cas dans son dernier roman, qui est davantage une chronique des Gens du lac* qu'un véritable roman, d'ailleurs. Janine Massard excelle à reconstituer le quotidien des oubliés, de ceux (et celles, surtout) qui ne laissent pas de trace. Vies ordinaires, dédaignées, mais quelquefois héroïques…

Ils s'appelaient les deux Ami : images.jpegAmi Gay père et Ami Gay fils, prénommé Paulus (image à droite). Ils étaient pêcheurs à Rolle, petite ville au bord du lac Léman. Deux caractères bien trempés, obéissant aux ordres d'une virago autoritaire, Berthe, épouse du père et mère de Paulus. Tous les matins, ils vont poser leurs filets au large. Un travail dur et ingrat, car la pêche n'est pas toujours miraculeuse. 

Au milieu du lac, dans les zones poissonneuses, ils côtoient leurs voisins de l'autre rive, les Français de Thonon, Anthy ou Evian. Les pêcheurs se connaissent. Ils sont souvent amis et solidaires, malgré la concurrence. Il y a une connivence des gens du lac, par-delà la frontière, que Janine Massard décrit très bien.

Survient la guerre, et bientôt la débâcle française : la frontière entre les deux pays, qui passe dans les eaux du lac, demeure invisible, mais elle est maintenant surveillée par des patrouilles côtières. La situation se complique dès 1942 : l'occupation devient visible avec l'arrivée des troupes allemandes. Et la frontière est de plus en plus surveillée…

images-1.jpegCela n'empêche pas les pêcheurs d'accomplir leur métier, d'autant plus nécessaire que la nourriture est rare, des deux côtés d'ailleurs, et le poisson très prisé. C'est au milieu du lac que tout se joue : on se partage parfois la pêche, on fait passer en douce des marchandises de première nécessité, et bientôt des passagers clandestins. Hommes, femmes, enfants qui doivent fuir la France parce qu'ils sont recherchés ou persécutés. Ce n'est pas un acte d'héroïsme unique, mais une véritable filière de passage qui se met en place. Et les Ami Gay ne sont pas les seuls à narguer la police de la France occupée : les réfugiés arrivent sur toute la côte lémanique. Le plus célèbre étant Pierre Mendès-France qui débarque au port d'Allaman…

Ces héros ordinaires, Janine Massard reconstitue leur vie, leurs habitudes, leur visage. On en parle peu, car l'efficacité de leur engagement tient avant tout à leur silence. C'est le mérite de la romancière de les avoir tirés de ce silence. Après la guerre, les deux Ami ont été félicités par le gouvernement français pour leur acte d'héroïsme. Ils ont sauvé des dizaines de vies, mais peu de gens s'en souviennent encore.

Sauf les gens du lac

Un beau livre, donc, qui se perd parfois dans l'anecdote psychologique (on perd alors de vue le centre névralgique du roman : l'histoire des deux Ami). A recommander à tous ceux qui ont la mémoire courte…

* Janine Massard, Gens du lac, roman, Bernard Campiche éditeur, 2013.

12/12/2014

Les livres de l'année (1) : les mille vies d'Alain Bagnoud

images.jpegToute vie est imaginaire : les écrivains le savent mieux que quiconque. La vie se vit chaque jour à son rythme, avec ses joies et ses tourments, ses contingences surtout, mais pour la raconter, il faut être un autre. Beaucoup d'écrivains qui se livrent à l'autofiction, comme on dit, ne le savent pas ou font semblant de l'ignorer, c'est pourquoi leurs livres sont si mauvais…

Alain Bagnoud le sait, lui, qu'on n'écrit jamais que dans la peau d'un autre. Et que c'est l'autre, précisément, qui est parfois une multitude, qui a les meilleurs mots — les plus tranchants, les plus lucides — pour parler de soi.

C'est ce qu'il fait, en ce printemps presque estival, en publiant, d'un coup, trois livres complémentaires et différents. Trois modulations subtiles d'une même voix. La poésie avec Passer*, au Miel de l'Ours. Le roman, avec Le Lynx*, aux éditions de l'Aire. Et ce que j'appellerai, après Pierre Michon, les « vies minuscules », Comme un bois flotté dans une baie venteuse, aux éditions d'Autre Part, animées par l'excellent Pascal Rebetez.

La poésie de Bagnoud a son souffle et ses couleurs. Le roman nous rappelle la saga autobiographique de ce jeune homme de Chermignon (VS), flanqué de ses complices (dont l'inénarrable Gâchette), images-1.jpegde ses bonnes amies et de ses animaux tutélaires (ici le Lynx et ailleurs le Dragon). Le roman, qui reprend La Proie du lynx (2003), a été entièrement réécrit. Le rythme est plus alerte, l'intrigue plus resserrée. La nature y joue toujours un rôle central avec ses braconniers et ses bêtes sauvages. Bagnoud y livre une grande part de lui-même. Mais peut-être pas la plus importante…

C'est dans l'évocation des vies (plus ou moins) minuscules que Bagnoud se livre davantage. C'est là, aussi, où il est le meilleur…

Dis-moi ce que tu aimes et je te dirai qui tu es ! 

images-3.jpegDans ce petit livre épatant au titre poétique, Comme un bois flotté dans une baie venteuse*, Bagnoud nous confie ses passions. Ses idoles tutélaires. Comme beaucoup, il a rêvé d'être une pop-star : chanter sur scène, draguer les filles, chanter le blues comme personne d'autre. Et, accessoirement, mener une vie de bâton de chaise : sex, drugs and rock 'n' roll !

Un musicien incarne ce totem : le guitariste irlandais Rory Gallagher, décédé à 47 ans d'une cyrrhose du foie. Mais il y a d'autres vies rêvées, moins célèbres sans doute, moins destroy, comme la vie des grands-parents de l'auteur (magnifique évocation de la vie paysanne des années 60), de Georges Brassens aussi (à l'époque, comme on était Beatles OU Rolling Stones, il fallait choisir entre Brassens et Brel, et Bagnoud avait choisi le poète sétois), de la chanteuse Fréhel, surnommée « fleur de trottoir », qui connut la gloire, puis la déchéance, car « le chemin qui grimpe vers la gloire et celui qui dégringole courent chacun vers son but ». Il y a aussi l'évocation lumineuse d'un poète halluciné, Vital Bender (1961-2002), trop peu connu, car publié à compte d'auteur, qui marque tous ceux qui le rencontrent, dans le Valais des années 70 et 80. Destin tragique, talent ignoré, qui finit en suicide…

Des vies imaginaires se mêlent à ces vies réelles, puisqu'on croise, dans le livre de Bagnoud, Fernando Pessoa, le mystérieux poète de Lisbonne, l'homme au cent pseudonymes, et l'exquise Laure-Antoinette Malivert, poétesse injustement oubliée par les anthologies de littérature française ! À sa manière, la vie de Catherine Tapparel ressemble à un roman : Unknown.jpegdomestique du seigneur et maître Edmont Bille, illustre peintre valaisan, qu'elle finit par épouser, elle lui donne quatre enfants, dont Corinna Bille, notre plus grande écrivaine ! Bagnoud, qui est de la région, nous emmène sur les traces de l'immense Corinna, elle aussi trop dédaignée, sinon ignorée, entre le Paradou (ici, à gauche) de Sierre et le village de Vercorin, d'où Corinna (qui s'appelait Stéphanie) tire son nom de plume…

Par ses portraits tout en finesse, en sensibilité, Bagnoud nous aide à rendre justice à ces vies minuscules, silencieuses, dédaignées, qui sont restées dans l'ombre.

C'est en se penchant sur la vie des autres, connus ou illustres inconnus, que l'écrivain fait son portrait. Non, pas d'autobiographie ici ! Mais ce qu'on pourrait appeler une hétérobiographie. Se raconter à travers les autres. Faire son portrait en décrivant, dans le miroir, non pas sa propre image, mais le visage que nous tendent les autres : tous ces visages aimés ou disparus qui constituent, en fin de compte, notre visage.

Trois livres à lire, donc, pour mieux connaître Alain Bagnoud et apprendre beaucoup sur soi.

* Alain Bagnoud, Passer, Le Miel de l'Ours, 2014.

Le Lynx, roman, éditions de l'Aire, 2014.

Comme un bois flotté dans une baie venteuse, éditions d'Autre part, 2014.

08:50 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : bagnoud, rebetez, autobiographie, poésie, roman, lynx, aire, miel de l'ours | | |  Facebook

14/11/2014

Tahar ben Jeloun et Jean-Michel Olivier à la Librairie francophone

images.jpegNe manquez pas, samedi 15 novembre, à 17h, La Librairie francophone, animée par l'excellent Emmanuel Khérad, avec Tahar ben Jeloun et votre serviteur.

http://www.franceinter.fr/emission-la-librairie-francopho...

10:10 | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook

07/11/2014

L'Ami barbare à La Chaux-de-Fonds !

Gilbert-Pingeon-et-Jean-Michel-Olivier_CHX.jpgAmis du Haut comme du Bas, je vous invite à une rencontre-signature, cet après-midi, à partir de 17h30, avec mon collègue Gilbert Pingeon, à la librairie Payot de La Chaux-de-Fonds, tenue par l'excellent Vincent Bélet.

Venez nombreuses et nombreux !

 

31/10/2014

Le destin tragique de Christopher Falzone

th.jpegIl y a trois jours, j'ignorais tout de Christopher Falzone. Depuis, je ne cesse de penser à lui.

Un ami, sur Facebook, vient de m'apprendre sa mort tragique : ce jeune pianiste américain, que Martha Argerich considérait comme l'un des plus doués de sa génération, s'est jeté d'une fenêtre du dixième étage des HUG, où il était hospitalisé, la semaine dernière, sur l'ordre de ses parents.

Lauréat de nombreux Prix, considéré par ses pairs comme un génie musical (on trouve sur YouTube de nombreuses video de ses interprétations d'œuvres de Saint-Saens, Rachmaninoff ou encore Tchaïkovski, retranscrites par ses soins), Christopher Falzone, d'une santé fragile, était en conflit, depuis plusieurs années, avec ses parents qu'il accusait de vouloir l'empêcher de poursuivre sa carrière musicale. 

On sait peu de choses, bien sûr, de ce déchirement intime. Ce que le site Care2 nous apprend, c'est que ses parents, le jugeant « incapable de gérer sa propre vie » l'ont fait interner, aux USA, puis à Genève. À la suite de cette décision, Christopher a appelé à l'aide ses amis, afin qu'ils réunissent des fonds pour assurer sa défense et faire lever cette mise sous tutelle.

Cet été, Christopher Falzone avait prévu de venir à Genève pour rencontrer Martha Argerich, qui l'avait pris sous son aile. Il a écrit à cette occasion une lettre bouleversante que l'on peut lire ici.

Le meilleur hommage que l'on puisse rendre à ce pianiste surdoué, dont le destin ressemble à une tragédie grecque, est de l'écouter encore une fois.

10:20 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : christopher falzone, piano, martha argerich, genève | | |  Facebook

27/10/2014

L'aveu consternant de Fleur Pellerin

Or donc, la délicieuse ministre française de la Culture (socialiste), Fleur Pellerin, interrogée par notre compatriote Maïtena Biraben, s'est montrée incapable de citer un seul titre de livre de Patrick Modiano, prix Nobel 2014 de littérature...

Croyant se justifier, elle a même avoué n'avoir lu aucun livre depuis deux ans !

http://www.lesinrocks.com/inrocks.tv/ministre-culture-inc...

Comment est-ce possible ? Imagine-t-on André Malraux, voire Jack Lang ou même Frédéric Mitterrand, tous ministres de la Culture, faire un aveu si pitoyable?

Faut-il incriminer la paresse d'esprit, l'inculture crasse, ou seulement la candeur d'une jeune femme ignorante ?

" C'est normal, disent certains. Cette jeune femme est socialiste et les socialistes ont fait table rase de l'Histoire, des idées, comme de la littérature. Ils ne savent plus rien (et ils en sont fiers".

D'autres (j'en fais partie) déplorent l'inculture abyssale des hommes (et femmes) politiques. Qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs. Et en particulier des responsables de la Culture.

Si on leur posait une question similaire, je suis sûr que les Ministres vaudois, valaisan ou genevois auraient mille peines à citer un seul titre d'un écrivain romand vivant.

Est-ce l'époque qui veut ça ? Ou le désintérêt croissant (et déprimant) du monde politique pour la littérature, la musique, la peinture, et toutes autres formes d'art ?

 

09/10/2014

« Éloignez-vous de moi ! » Jacques Derrida

images-2.jpegJ'ai rencontré Jacques Derrida en 1978, mais je le connaissais déjà grâce à ses livres qui jouaient aux confins de la philosophie, de la psychanalyse et de la littérature. La littérature surtout : son écriture si poétique, joueuse, riche en harmoniques.

Cette année-là, Derrida avait été invité par l'Université de Genève (le professeur de Muralt, je crois) à venir donner un séminaire de philosophie. Dans sa (fausse) candeur, le département de philo lui avait octroyé une minuscule salle de cours, rue Candolle. Quand il est arrivé, JD a dû se frayer un passage à travers une meute d'étudiants serrés comme des sardines, certains assis (les plus chanceux), les autres debout dans la salle, dans le couloir et dans les escaliers, jusqu'à la rue…

Le brave de Muralt était très étonné…

On dédoubla le cours et envoya alors notre visiting professor philosopher à l'École de Chimie, dans un laboratoire hérissé de tuyaux et de robinets. JD donna donc des cours de philosophie chimique (ou de chimie philosophique), ce qui l'amusa beaucoup…

Nous sympathisâmes. Les cours étaient bondés et passionnants. Ils se prolongeaient à une table du Landolt. Puis la soirée s'égrenait en promenades interminables à travers la ville. Nous finissions la nuit au Bagdad, une boîte interlope de la rue Neuve-du-Molard, à boire et à danser sur la musique orientale.

Après son dernier cours genevois, JD m'invita à venir suivre son séminaire à l'École Normal Supérieure de la rue d'Ulm. J'y allai tous les mercredi, en voiture bien sûr, et parquai mon épave presque devant la Sorbonne (heureuse époque!). 

Je fus ravi de le revoir et JD, aussitôt, me demanda où je logeais. Nulle part. Je n'avais pas d'hôtel, pas d'adresse parisienne. Il me proposa alors de m'héberger rue des Feuillantines. Sa femme, Marguerite (les Marguerite jouent un rôle important dans ma vie), psychanalyste de son état, y avait son cabinet. Je pouvais y dormir à la condition expresse de quitter les lieux avant l'arrivée du premier patient. Sinon, catastrophe… Pendant deux ans, je dormis donc sur le divan où tant d'hommes et de femmes venaient raconter leurs angoisses. De ma vie, je n'ai jamais aussi bien dormi.

En décembre 1982, il fut emprisonné dans une prison de Prague, images-1.jpegoù il allait participer à une soirée-débat avec Vaclav Havel. Grotesque mise en scène politique. Sur l'intervention de François Mitterrand, il fut vite libéré.

J'ai revu JD plusieurs fois depuis cette époque de bohème. Il s'est toujours montré très attentif, curieux de ma « carrière », de mes idées, de mes désirs. Il m'a encouragé à écrire et m'a aidé à publier mes premiers textes (avec l'aide de Louis Aragon). En matière d'écriture, je lui dois beaucoup.

La dernière fois que je l'ai vu, c'était plusieurs années avant sa mort, dans son bureau de l'École des Hautes Etudes, il m'a pris dans ses bras, m'a demandé si j'écrivais toujours, si je lisais ses livres. Puis il m'a dit : « Éloignez-vous de moi. Oubliez tout ce que j'ai écrit. Ne pensez qu'à la langue. Votre langue. Suivez les mots de vos désirs. »

images.jpegComme je m'étonnais, il a repris : « Oui, pour écrire, il faut toujours prendre ses distances. Surtout par rapport aux livres qu'on aime. Continuez à écrire. C'est votre vie. Creusez les sillons de la langue. Votre langue. Et éloignez-vous de moi. »

J'ai appris sa mort en octobre 2004, alors que je me trouvais dans les Cinque Terre avec ma femme et ma fille. L'année d'avant, j'avais perdu la vue comme lui, mon ami Jackie, l'avait perdu plusieurs fois. Nous avions tous les deux des rétines fragiles.

Pas un jour ne se passe sans que je repense à ses paroles. 

Testament et oracle.

* On lira avec beaucoup de profit la belle biographie de Jacques Derrida par Benoît Peeters (Flammarion).

10:46 | Lien permanent | Commentaires (3) | | |  Facebook

24/09/2014

L'Ami barbare au Rameau d'Or

1622017_799672126722638_87065516519397162_n.jpgNe manquez pas, vendredi 26, à partir de 18 heures, à la librairie du Rameau d'Or (boulevard Georges-Favon, 1204 Genève), une discussion amicale et passionnée à propos de L'Ami barbare, entretien mené par l'excellente Marianne Grosjean (journaliste à La Tribune de Genève) !

Une surprise, délicieuse, attend toutes celles et ceux qui achèteront le livre…

Venez nombreux !

09:30 Publié dans autocélébration | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ami barbare, olivier, rameau d'or, marianne grosjean, yann courtiau | | |  Facebook

16/09/2014

Le serpent de mer de la rade

images-3.jpegSelon la Tribune de ce jour, près de 53% des Genevois accepteraient le projet de tunnel sous la rade proposé par l'UDC et le MCG et soutenu par le TCS. On entend déjà les hourras des vainqueurs. Mais on entend aussi les jérémiades des (mauvais) perdants qui vont tout tenter pour faire obstacle à la volonté populaire, si le oui l'emporte.

Pourtant, le problème n'est pas neuf, puisqu'il date de près d'un siècle. Et les Genevois ont d'ailleurs accepté le principe d'une traversée de la rade dans les années 80…

En l'occurrence, il me semble que les partis politiques qui s'opposent au tunnel, en ordre dispersé, ont commis deux erreurs, peut-être fatales.

La première, c'est de jouer la montre et par conséquent de ne rien faire (une spécialité genevoise).  Autrement dit, de nier les problèmes de circulation qui empoisonnent la vie des Genevois (cyclistes, piétons et automobilistes : même combat !). Cette politique du déni (comme dirait Michel Onfray) ne mène à rien. Et le Conseil d'État portera une lourde responsabilité si le projet UDC-MCG est accepté par le peuple le 28 septembre.

La seconde erreur, c'est de ne pas proposer de contre-projet. On ne peut pas répéter à longueur d'année que le projet de tunnel est mal fait, inutile, néfaste pour l'environnement, etc. et ne pas proposer, en guise d'alternative, une solution qui pourrait séduire les Genevois. Cette solution existe. C'est la traversée non de la rade, mais du lac. Le problème, c'est que ce projet n'est pas prêt, qu'il coûte les yeux de la tête (près de quatre fois plus cher que le tunnel UDC-MCG) et que la Confédération, Doris Leuthard l'a répété hier, ne versera pas un centime pour le financer…

Alors, aux Genevois de choisir — ou de ne pas choisir, comme d'habitude — et de se plaindre que personne ne les comprend jamais !

10:35 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : genève, tunnel sous la rade, genferei, udc, mcg | | |  Facebook

05/09/2014

Tous au Livre sur les Quais de Morges !

images.jpegLa fête a commencé aujourd'hui, à Morges, avec l'ouverture du Livre sur les Quais. Près de 250 auteurs, de tous horizons, réunis pour trois jours de rencontres, de débats et de signatures. Que demander de plus ?

J'y serai, cette année, samedi et dimanche, de 9h30 à 17h, très heureux de vous rencontrer à cette occasion.

Ne manquez pas, samedi 6 septembre à 13h30, mon débat avec Emmanuel Carrère, dont le dernier livre, Le Royaume, est un succès de la rentrée. 

02/09/2014

Fou de livres et de liberté

Pour celles et ceux qui ne liraient pas La Libre Belgique tous les jours (!), voici un magnifique article écrit par Jacques Franck sur L'Ami barbare.

images.jpeg« La saga décoiffante d’un éditeur serbe résume un demi-siècle d’Europe. Jean-Michel Olivier, prix Interallié en 2010, y révèle une imagination sans limite.

Une galopade à perdre haleine à travers l’Europe de la seconde moitié du XXe siècle, ainsi pourrait se résumer le roman décoiffant que nous offre Jean-Michel Oivier sous le titre "L’Ami barbare". Journaliste, notamment à La Tribune de Genève, né dans une vieille famille vaudoise, l’auteur a déjà publié quelques romans, parmi lesquels "L’Amour nègre", qui reçut le prix Interallié en 2010. Mais qui pouvait penser que de la paisible Suisse nous parvienne un récit aussi haletant d’une vie chaotique et passionnée ?

Cette vie est celle de Roman Dragomir (1930-2001), qui connaît une enfance inconsciente et heureuse de petit campagnard dans un village yougoslave. Il a un frère aîné, Lucas, et un cadet, Milan. Son père répare des montres, restaure des meubles, des bijoux, des vases anciens. En 1938, la petite famille s’installe à Belgrade. Dépaysement, existence de garnements. En 1941, Hitler envahit le pays pour contrer le ralliement du jeune roi Pierre au camp des Alliés. Le père imprime des tracts, les fils les distribuent. Un jour, ils sont surpris. Une rafale de mitraillette. Lucas est mortellement atteint. En 1945, la dictature communiste de Tito s’installe.

Roman grandit. Il a deux passions, le football et les livres. Et une foi : en Dieu et ses icônes. Un jour, la bibliothèque est incendiée. Il n’a plus qu’une idée, s’évader. En 1954, il réussit finalement à gagner Trieste. Un demi-siècle plus tard, le voilà allongé dans son cercueil, regardant défiler amis et connaissances. Sept d’entre eux racontent les parties de sa vie dont ils furent témoins. Et lui de les commenter.

DownloadedFile.jpegCette construction insolite révèle, avec une habileté d’architecte et une imagination débordante, la course éperdue d’un homme à travers l’Europe, de Trieste à Paris, de Genève à Moscou, par amour de la liberté et pour découvrir et révéler des écrivains, en particulier de l’Est, inconnus ou interdits.

Son frère Milan, devenu oculiste à Belgrade, évoque leur jeunesse et sa fuite en 1954 qu’il considère avoir été une désertion. La libraire juive de Trieste qui l’a recueillie raconte ses premiers pas d’homme libre. Georges Halter rappelle leurs années de bonheur à Granges, dans le Jura, où Roman fut garçon de café, cordonnier et… joueur de football. Christophe Morel fut son complice lorsque Roman décida de s’installer comme éditeur à Lausanne et se mit à sillonner l’Europe pour rechercher et promouvoir des manuscrits, à bord d’une petite camionnette bringuebalante qui lui servait de bureau comme de chambre à coucher. "Une femme au visage voilé" lui rappelle l’euphorie qui suivit la chute du Mur de Berlin (1989), bientôt suivie du cataclysme de la guerre des Balkans : ayant choisi le parti des Serbes, Roman fut traité en pestiféré par les médias occidentaux; il se rendra sur place, et devra constater que l’horreur est bien partagée. Un voisin de chambre dans une clinique sur les bords du Léman nous apprend ses derniers espoirs et combats. Une apicultrice du Vaucluse causera l’accident qui lui a fait perdre la vie.

Cette saga menée à un rythme d’enfer, mêlant politique et littérature, hymne à la liberté et exaltation de la foi dans la culture contre la société de consommation, décoiffe comme un vent libérateur et fou.»

© Jacques Franck

L’Ami barbare, de Jean-Michel Olivier, Ed. de Fallois-l'Âge d'Homme, 300 pp., 19 €

 

29/08/2014

L'âne gelé

10626546_10152703042737269_293392204714317616_n.jpg* C’est l’hiver. Et cet hiver de l’année 54 est très rude. Le thermomètre descend régulièrement en dessous de zéro. Même à Trieste où souffle une bora glaciale on n’a jamais connu de températures si basses !

Le dimanche, Romano, on va souvent se promener sur les bords du Timave — cette rivière qui prend sa source d’une fontaine sur les pentes d’une montagne de Slovénie, puis disparaît sous terre avant de ressurgir près de Trieste où il se jette dans la mer Adriatique. Ici on dit que le Timave marque la ligne de fracture entre l’Orient et l’Occident, la civilisation et les Barbares venus de l’Est et du Sud !

Ce matin-là, on remonte la rivière jusqu’à Monfalcone. Il fait froid. Le ciel aussi semble gelé. On emprunte un sentier qui longe le Timave au milieu des arbustes pétrifiés par le givre. On ne croise personne sur ce chemin glissant et silencieux.

À un moment, la rivière fait un coude et devient un petit étang. C’est là qu’on a bâti l’église de San Giovanni in Tuba qui se dresse sur les ruines d’un ancien temple païen dédié à Saturne. L’église a beaucoup souffert de la Première Guerre mondiale. Ce qu’il en reste vaut pourtant le détour, surtout les mosaïques polychromes aux motifs floraux.

On passe une heure dans l’église glaciale. On rit. On s’embrasse. On prie. On envoie des malédictions aux puissants de la terre.

C’est alors, au milieu du silence, qu’on entend un cri aigu et déchirant…On sort de la chapelle, on tend l’oreille et on scrute les environs. Le cri vient de plus haut. C’est une sorte de braiement. Le cri d’un animal à l’agonie…

Au milieu de la rivière, à peine discernable dans ce grand décor blanc, un âne est pétrifié dans la glace. On dirait une statue. Ses sabots sont soudés aux pierres gelées. Son corps est recouvert d’une épaisse couche de glace. Il ne peut plus ni avancer, ni reculer.

Vous n’avez peur de rien, Romano : vous sautez dans la rivière. Vous glissez sur les galets gelés. Vous arrivez vers l’âne qui braie à fendre l’âme. Un âne slave, sans doute. Un frère d’infortune. Vous sortez un couteau de votre poche et vous commencez à attaquer la glace qui entrave l’animal. Vous libérez ses pattes. Vous ramenez l’âne par le licol sur la berge. On lui donne du pain. Il nous regarde avec des yeux pleins de candeur et reconnaissance. On le ramène jusqu’à une ferme voisine.

Quand elle le voit, une paysanne en châle de laine et bottes de caoutchouc nous saute au cou. Nous partageons un bol de soupe dans sa cuisine. Elle soigne vos mains en sang à force d’avoir cassé la glace avec votre canif.

* Extrait de L'Ami barbare, éditions de Fallois-l'Âge d'homme, 2014. 

16:43 Publié dans ami barbare | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : ami barbare, olivier, roman, littérature suisse | | |  Facebook

26/08/2014

À propos de L'Ami barbare, par Jean-Louis Kuffer

DownloadedFile.jpegD’un souffle épique et d’un humour rares, le nouveau roman de Jean-Michel Olivier évoque, dans un flamboyant mentir-vrai, la figure de Vladimir Dimitrijevic, grand éditeur serbe mort tragiquement en juin 2011.*

La légende est une trace de mémoire, orale ou écrite, qui a toujours permis à l’homme d’exorciser la mort et de célébrer ses dieux, ses saints ou ses héros.

VladimirDimitrjevic (1934-2011), Dimitri sous son surnom de légende vivante, ne fut ni un saint ni un héros ! Pourtant la vie du fondateur des éditions L’Âge d’Homme relève  du roman picaresque à la Cendrars que  Jean-Michel Olivier, son ami, en a tiré avec une verve sans pareille. Des ingrédients que lui a servis la vie, il a fait un plat de fiction pimenté à souhait.  Dimitri, qui ne tirait jamais le couteau nine  fréquentait les bordels à notre connaissance, se serait régalé  en se retrouvant dans la peau d’un fou de foot et de femmes qui délivre un âne aux pattes prises dans la glace, casse la figure de ceux qui le rabaissent et fustige ceux qui « freinent à la montée » en terre littéraire plombée par le calvinisme. Dans la foulée, aux foutriquets médiatiques  qui prétendent que rien ne se passe dans nos lettres depuis la disparition de Chessex,  l’auteur de L’Amour nègre prouve le contraire en célébrant tout ce qui vit et vibre, par le livre, ici autant que partout !    

Brassant la vie à pleines pages, fourmillant de détails tragi-comiques, L’Ami barbare déploie un récit à plusieurs voix  autour d’un cercueil ouvert. En celui-ci repose Roman Dragomir, alias « le dragon », mort dans un terrible accident de la route mais parlant comme il a vécu, tour à tour chaleureux et véhément. Tendre au vu de sa fille gothique ou de ses fils de diverses mères. Vache envers telle dame patronnesse de la paroisse littéraire romande ou tel vieil ennemi juré au prénom de Bertil. Avec son soliloque alternent les dépositions de  sept témoins majeurs, qui évoqueront les grandes étapes de sa vie passionnée.

Voici donc Milan Dragomir, frère cadet (fictif) du défunt, brossant le tableau hyper-vivant d’une enfance en Macédoine puis à Belgrade, marqué par la passion du football et des livres, mais aussi par la guerre, le père emprisonné (d’abord par les nazis, ensuite par les communistes) et l’exil que son frère continue de lui reprocher comme une trahison. Dimitri était fils unique, mais l’invention des frères Dragomir est une belle idée romanesque, autant que la figure récurrente d’un âne à valeur de symbole balkanique et biblique à la fois.

La suite des récits alternés entremêle faits avérés et pures affabulations. Une libraire juive de Trieste, Johanna Holzmann, évoque le premier séjour de Roman à Trieste, en 1954, sous le signe d’une passion partagée. C’est un personnage rappelant d’autres romans de Jean-Michel Olivier, mais l’exilé en imper à la Simenon a bel et bien passé par le Jardin des muets. De même Dimitri fut-il, en vérité, footballeur à Granges, comme le raconte l’ouvrier d’horlogerie et gardien de but Georges Halter, surnommé Jo. Les Lausannois se rappellent le libraire yougoslave mythique de chez Payot, au début des années 60, et Christophe Morel, en lequel on identifie le fidèle Claude Frochaux, est le mieux placé pour ressusciter  ce haut-lieu de la bohème lausannoise que fut le bar à café Le Barbare aux escaliers du Marché. Quant à la fondation des éditions La Maison, dont Roman Dragomir fera le fer de lance des littérature slaves plus ou moins en dissidence, elle est narrée au galop verbal par le même Morel, compagnon de route athée et libertaire aussi fidèle à Roman qu’opposé à ses idées de croyant « réac » lançant du « vive leroi ! » sur les barricades de Mai 68… 

Avec Roman Dragomir, l’âme slave rayonnera de Lausanne à Paris et Moscou, et c’est une dame russe voilée qui poursuit, devant le cercueil, le récit des tribulations de l‘exilé bientôt confronté à l’implosion de son pays. Révolté par la propagande occidentale diabolisant sa patrie, Roman Dragomir défendra celle-ci avant de découvrir, sur le terrain, l’horreur de la réalité. Sur quoi l’écrivain Pierre Michel, double transparent de l’auteur, décrit l’opprobre subi par son ami en butte à la curée des « justes ».

Un magnifique épisode, évoqué par la dame russe, retrace la visite d’une inénarrable cathédrale de livres, dans une usine désaffectée, en France voisine où l’éditeur génial a stocké des milliers de livres. Mausolée symbolique, ce lieu dégage une sorte d’aura légendaire. Or ce dépôt pharaonique existe bel etbien ! Et c’est de la même aura que Jean-Michel Olivier nimbe le personnage du « dragon » Roman, que les amis de Dimitri se rappellent aussi bien.

À un moment donné, Christophe Morel avoue n’avoir parlé que des qualités de Roman Dragomir, alors qu’il faudrait plusieurs livres, selon lui, pour détailler ses défauts. Pour autant, L’Ami barbare n’a rien d’une apologiemyope : c’est un roman de passion et d’amitié, une stèle à la mémoire d’ungrand passeur dont les derniers mots ont valeur d’envoi : « La vie seule continue dans les livres. Priez pour le pauvre Roman ! »

 Jean-Michel Olivier. L’Ami barbare. Editions de Fallois/ L’Âge d’Homme, 292p. 

* Article paru dans L'Hebdo du 21 août 2014.

03/07/2014

Une vie de Ming en Livre de Poche

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Je fais partie d'une génération qui a grandi avec les premiers livres de poche, lancés en février 1953 par Henri Filipacchi. Koenigsmark de Pierre Benoit (le n°1), L’Ingénue libertine de Colette, Les Clefs du royaume d’A.J. Cronin, Pour qui sonne le glas d’Hemingway…

Ils valent alors deux francs, soit à peine plus que le prix d’un quotidien, un peu moins que celui d’un magazine. Les débuts de cette nouvelle collection – qui deviendra une nouvelle manière de lire, démocratique et décontractée – sont modestes, et l’accueil du public, réticent : ne braderait -on pas la littérature en l'offrant ainsi au grand public ? L'un des responsables de la collection du Livre de Poche était un proustien distingué, un peu austère, portant un nom à particule : Bernard de Fallois…

La collection du Livre de Poche m'a toujours fait rêver et, même si je n'avais pas encore la vocation d'écrire (je voulais être footballeur), j'ai commencé à lire tous les nouvelles parutions, méthodiquement, au fil des mois, en me disant que j'en viendrai un jour à bout…

Travail de Sisyphe, bien sûr ! Mais j'en ai lu quand même plusieurs centaines…

Aujourd'hui, Bernard de Fallois a fondé sa propre maison d'édition et c'est mon éditeur (avec Andonia Dimitrijevic). Grâce à lui, j'ai l'assurance que tous mes livres seront repris dans cette prestigieuse collection qui me faisait rêver, étant enfant ! 

Le 4 juillet sort de presse, dans une édition revue et corrigée, avec une nouvelle couverture, Après l'Orgie, mon roman sorti il y a deux ans chez de Fallois-l'Âge d'Homme.

C'est un honneur et un bonheur immense. Voici ce que Christophe Passer écrivait sur les aventures de Ming, en 2012.

« Deux ans après avoir obtenu le prix Interallié pour L’amour nègreJean-Michel Olivier développe brillamment son thème: suite ou méta-roman plutôt drôle, Après l’orgie consiste en un long dialogue entre Ming – la sœur d’Adam, le héros de L’amour nègre – et son psychanalyste. Confession pleine de rebondissements, on lit cette affaire d’un trait, porté par le sens de la satire d’Olivier, qui n’est jamais aussi bon que lorsqu’il décrit un univers contemporain qui tourne à vide entre mercantilisme, luxe et orgie des vanités, ce qui ne l’empêche pas d’aimer beaucoup ses personnages: la jolie Ming, sexy et peu farouche, adoptée comme Adam par Matt et Dol (une version trash de Brad et Angelina) raconte un imbroglio extravagant et tragicomique, passant de Shanghai à l’Italie en transitant par les cliniques suisses et les folies californiennes. C’est enlevé, c’est plein d’esprit, on se croirait dans Putain, ça penche, la belle et terrible chanson de Souchon, celle où l’on voit « le vide à travers les planches ». Christophe Passer

* Jean-Michel Olivier, Après l'Orgie, Le Livre de Poche, 2014.

09:40 Publié dans après l'orgie | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : après l'orgie, christophe passer, payot, roman, olivier | | |  Facebook