Ecrivain de la comédie romande - Page 2

  • BHL et moi

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    bhl-1978.jpgJ'ai rencontré BHL en 1979, dans des circonstances particulières et peu glorieuses — pour lui. Le ministre de l'éducation de Giscard, René Haby, avait rédigé une loi (la « Loi Haby ») qui, au prétexte d'ouvrir les lycées à tout le monde, voulait supprimer les cours de philosophie des classes terminales. Bien sûr, la révolte avait grondé. Sous l'impulsion de quelques-uns (Jacques Derrida, Vladimir Jankélévitch, François Chatelet, Paul Ricœur et d'autres), des Etats Généraux de la philosophie s'étaient tenus à la Sorbonne en juin 1979. Jeune étudiant (je n'avais pas 26 ans), j'y avais assisté et participé.

    Tout se passait bien jusqu'au moment où BHL, accompagné de ses groupies, avait fait irruption dans l'auditorium et avait essayé de s'emparer du micro. Des étudiants s'étaient interposés. Et j'ai vu Derrida — par ailleurs, ancien prof de philo de BHL — furieux, descendre de l'estrade et faire le coup de poing avec l'intrus. Derrida, ancien gardien de but de foot, n'eut aucune peine à renvoyer le philosophe à la chemise blanche dans les cordes !

    Et bientôt ce dernier sortit sous les huées de l'assemblée et on ne le revit plus…

    Pourtant, j'ai fait l'effort de lire ses livres. Certains, d'ailleurs, sont excellents (La Pureté dangereuse). Je me suis même fait violence pour aller le trouver chez lui, Boulevard Saint-Germain, dans son modeste appartement de 300m2. J'y ai été accueilli par deux serviteurs en turban (des Sikhs) et, tandis que j'attendais dans le salon, j'ai pu entendre les vocalises d'Arielle dans la pièce d'à côté. Je l'ai donc rencontré deux fois et interviewé pour le journal La Suisse et le mensuel SCENES Magazine. Il m'a fait l'impression d'un beau parleur, une sorte de moulin à vent capable d'aborder tous les sujets, sans en connaître aucun. Mais la rencontre fut tout à fait charmante. J'eus même droit à une tasse de thé et à quelques biscuits.

    Cela s'est gâté, quelques années plus tard, lors de la guerre dans les Balkans. BHL, ignorant tout de l'histoire de ces pays et de la géopolitique, prit d'emblée fait et cause pour les « sécessionnistes » (Croatie, Bosnie, etc.), gagnant à l'occasion son premier point Godwin en traitant les Serbes de nazis, et en comparant Milosevic à Hitler (depuis, il en a gagné des millions). Il oubliait (ou faisait semblait d'oublier) que les Serbes s'étaient battus férocement contre les Nazis, qu'ils avaient été arrêtés, torturés, exécutés, tandis que les fameux Oustachis croates étaient les fidèles séides des Allemands, dévolus aux basses œuvres. Mais passons. En envenimant un conflit complexe et très émotionnel, en diffusant de fausses informations, en pratiquant systématiquement le mensonge, BHL a fait beaucoup de mal aux uns comme aux autres.

    images-2.jpegJe ne m'étendrai pas sur son rôle catastrophique dans le conflit libyen : on le connaît et d'autres ont analysé son influence néfaste (voir dossier du Monde diplomatique ici). Mais BHL aime fréquenter les grands de ce monde. Il croit pouvoir les convaincre, les aider, changer le cours de l'histoire. Au mieux, on l'écoute avec un sourire en coin. Au pire, il engendre des crimes et des injustices sans fin. Demandez aux Libyens ce qu'ils pensent de BHL, cet homme qui a précipité leur pays dans le chaos, fait assassiner son président, et semé, pour longtemps, les graines de la discorde entre les tribus du désert.

    Là encore, on ne compte plus les mensonges, les images truquées, les discours délirants d'un homme qui s'est mis en tête de sauver le monde, alors qu'il cherche seulement à se sauver lui-même. 2746601178.jpgLe plus étrange, c'est qu'on le prenne encore au sérieux, tandis que chacun est au courant de son imposture (en 1978, Jacques Derrida, dont BHL a toujours cherché à se faire aimer, le traitait déjà d'imposteur). Mais s'il faut reconnaître une qualité à BHL, c'est bien la persévérance (certains diraient l'obstination).

    Je n'ai jamais revu BHL, sinon croisé furtivement en 2010, lors de la réception du Prix Interallié que j'ai reçu pour L'Amour nègre (de Fallois-l'Âge d'Homme). Il l'avait obtenu en 1988 pour Les derniers jours de Charles Baudelaire (Grasset), un très beau roman. Il connaissait tous les jurés ; je n'en connaissais aucun. On ne s'est pas parlé. 

    Depuis, je ne sais pas ce qu'il est devenu.

    Quelqu'un a-t-il de ses nouvelles ?!

  • La morale douteuse des Juristes Progressistes

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    770596567.jpgComment un dessinateur peut-il être à la fois POUR et CONTRE la Loi sur la Laïcité ? Exem (c'est de lui qu'il s'agit) souffre-t-il de schizophrénie ? Ou est-il un simple mercenaire vénal qui prête son talent au plus offrant ?

    On peut se poser la question en découvrant les affiches de la prochaine votation sur la Loi sur la Laïcité : Exem a dessiné celle de droite, prônant le OUI, mais aussi celle de gauche, qui enjoint de voter NON…

    La réponse est simple : les Juristes progressistes (affiche de gauche) ont repris le logo qu'Exem avait dessiné pour eux il y a 25 ans SANS lui demander l'autorisation de le reproduire !

    Abus de confiance ? Violation du droit d'auteur ? Vol et détournement d'une création artistique ?

    Oui, tout cela en même temps, ce qui indique assez le respect du Droit qui anime les Juristes progressistes…

    Une tricherie politique de plus qui apportera sans doute de l'eau au moulin de ceux qui soutiennent cette Loi sur la Laïcité !

    Ajoutons, pour conclure, que le dessinateur Exem a porté plainte contre ces Juristes indélicats.

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  • Lumières de l'invisible (Patrick Gilliéron Lopreno)

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    170px-Louis_Jacques_Mandé_Daguerre_1844_Thiesson.jpgDepuis son invention en 1839 par Louis Daguerre (qui s'appuie, lui-même, sur les recherches de Nicéphore Niepce), la photographie n'a cessé de fasciner peintres et écrivains. Pour Honoré de Balzac, Théophile Gautier et Gérard de Nerval, elle avait des pouvoirs magiques. Pour d'autres,  comme le roi de Naples, il fallait l'interdire, car elle était dangereuse, comme le mauvais œil

    Cette nouvelle technique, comme on sait, a bouleversé l'histoire de la peinture, en libérant les peintres de l'obsession de reproduire, au détail près, la nature environnante. À quoi bon copier le réel quand on peut le faire à l'aide d'un simple appareil de photo ? La peinture, peu à peu, s'est plongée dans la couleur, puis déconstruite, pièce après pièce, dans l'abstraction, avec Kandinsky, Malevitch et Picasso. La photographie a également bouleversé la littérature : à partir de la moitié du XIXe siècle, les romanciers vont se documenter auprès des photographes, pour coller au plus près au réel (nous sommes toujours, par la grâce des prix littéraires, dans ce courant naturaliste ou réaliste de la littérature).

    images-5.jpegAujourd'hui, grâce aux écrans (TV, smartphones, ordinateurs), la photographie a triomphé partout et totalement : nous sommes submergés d'images, le plus souvent immatérielles, jusqu'à l'ivresse ou la nausée. Mais savons-nous encore regarder ? Et lire les images qui nous entourent, nous conditionnent, nous incitent à acheter certains produits (par la publicité) ou à voter pour certains partis (par la propagande politique) ? Cette profusion d'images ne constitue-t-elle pas un immense lavage de cerveau ?

    images-4.jpegHeureusement, il y a encore des photographes qui nous prêtent leurs yeux pour voir le monde avec un regard neuf !

    C'est l'expérience que l'on fait avec les belles photographies de Patrick Gilliéron Lopreno, reporter-photographe vivant à Genève, mais arpentant le monde avec son appareil en bandoulière, comme un chasseur de papillons avec son filet.

    Ses images aux contours nets, aux atmosphères tantôt brumeuses, tantôt éclatantes de lumière, nous invitent à entrer dans une autre dimension du temps et de l'espace, où la méditation ouvre sur l'invisible. Lopreno aime photographier la nature images-2.jpeg(les rivières, les champs de blé ou de coquelicots), souvent déserte, ou peuplée de quelques animaux : une sorte de paradis inviolé (qui correspond à l'image traditionnelle de la Suisse). Mais bientôt, des pylônes électriques envahissent les champs, ou les fumées d'une centrale nucléaire blanchissent le ciel. Les hommes, comme les animaux, paraissent incongrus, des ombres fuyantes, des êtres de passage. Le contraste est saisissant. Il dessine une fracture, une faille dans le réel que l'on n'avait pas remarquée au premier regard, mais qui n'a pas échappé à l'œil du photographe. 

    images-3.jpegComme souvent, la photographie nous ouvre les yeux, quand le réel nous aveugle ou nous trompe. Il nous faut le regard du photographe pour aller sous l'écorce des choses, toucher l'os, la sève, le cœur vibrant de la nature. En faisant l'Éloge de l'invisible*, Patrick Gilliéron Lopreno explore cette faille dans les visages, les ciels, les paysages nus ou peuplés d'ombres fugaces, les vitraux d'une église, les fougères dans la cour d'un cloître.

    Et de cette faille — qu'on appelle aussi mystère — jaillit à chaque fois la lumière.

    * Patrick Gilliéron Lopreno, Éloge de l'invisible, Till Schaap Edition, 2018. Avec une préface très éclairante de Slobodan Despot.

  • Quentin au pays des Picaros (Quentin Mouron)

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    Unknown.jpegAprès une incursion assez malheureuse dans le domaine du « polar », Quentin Mouron nous revient avec un livre plus personnel, et longuement mûri : Vesoul, le 7 janvier 2015*. Le titre est curieux, qui associe une petite ville de province française, rendue célèbre par la chanson de Jacques Brel, et l'attentat islamiste contre le journal Charlie Hebdo, qui eut lieu, précisément, le 7 janvier 2015. Ce jour-là, on s'en souvient, ce fut, en France comme ailleurs, une stupeur qui ressembla vite à de la sidération : toute une génération de satiristes — dessinateurs, écrivains, chroniqueurs — abattue à coups de kalachnikov, dans la salle de rédaction du journal, avec le policier chargé de les protéger…

    C'était il y a quatre ans. On n'a oublié ni les victimes, ni la haine des bourreaux.

    De cet événement sidérant, un livre porte témoignage, à la fois sobre et bouleversant : c'est Le Lambeau**, du journaliste Philippe Lançon, rescapé, par miracle, de cette tuerie abominable. Dans son livre, il raconte moins les obscures motivations des deux auteurs de l'attentat que sa lente et douloureuse reconstruction — en fait, sa renaissance après la mort de son corps (il n'a plus, aujourd'hui, le visage que ses parents lui ont connu). Le livre de Lançon restera, à jamais, le grand livre de 2018, parce qu'il a su parler, charnellement, sobrement, humainement, et sans pathos, des blessures mortelles infligées ce jour-là non seulement à un journal satiriste, mais à tous les dessinateurs, journalistes, éditorialistes du monde entier.

    Jeu de massacre

    Unknown-1.jpegSurpris, tous les deux, par l'annonce de cet attentat, le couple de picaros qui erre dans les rues de Vesoul — Saint-Preux, un cadre dynamique, et le narrateur, écrivain désœuvré fuyant les lettres menaçantes de l'Administration — se trouve pris dans la foule des #JeSuisCharlie, un peu déconcertés, mais décidés, coûte que coûte, à faire la fête. Ce couple étrange (le maître et le disciple) fait penser, bien sûr, à d'autres couples littéraires célèbres, comme Jacques le Fataliste et son maître (Diderot), Don Quichotte et Sancho Panza (Cervantès) ou encore Pangloss et Candide (Voltaire)  — sans oublier le Saint-Preux de Rousseau, amoureux de la jeune Julie, sa pupille. Ce couple de larrons en foire erre de bar en bar et de teuf en teuf : incarnation parfaite de l'homo festivus cher à Philippe Muray, en quête d'émotions fugitives et, sans doute, de sens à donner à leur vie.

    Le ton général, comme on voit, est à la satire et à l'ironie (la vraisemblance n'a rien à faire dans ce roman). Elles sont souvent mordantes, quand elles s'attaquent aux Grandes Têtes Molles de notre époque (l'humanisme, la pensée unique, l'obsession de pureté alimentaire, les « islamo-gauchistes », etc.). images-2.jpegMouron possède à merveille l'art du portrait décalé, voire baroque. Ainsi, au fil des pages, on assiste à un véritable jeu de massacre où chacun (hommes, femmes, animaux, idéaux, utopies) en prend pour son grade. C'est assez jouissif et le lecteur ne boude pas son plaisir, car Mouron tire à vue sur tout ce qui bouge — ou fait figure, aujourd'hui, d'idée reçue ou de doxa. Sont ainsi dézingués un Salon du Livre (L'Hivernale des Poètes), des manifestations de rue (« la rue est à nous »), une fête des sexualités inclusives, des nains, des antispécistes, des masculinistes, des membres du Hezbollah, etc.

    Pourtant, malgré la verve de l'auteur, la lassitude guette, car Trotski tue le ski, comme disent les Gilets Jaunes ! Le roman est une succession de portraits au vitriol qui se remplacent et s'effacent rapidement, trop rapidement, l'un l'autre. Aucun personnage n'est approfondi, ni doué de vie propre, ni entraîné dans la dynamique du roman. C'est dommage : ils manquent tous de cœur, de sang, de tripes. 

    Vertige du vide

    On aimerait que le couple improbable formé par Saint-Preux et son élève (disciple, ami, confident, esclave ?) gagne en consistance au lieu de se laisser ballotter au gré des bars et de la neige. Le narrateur, en quête de père, toujours en retrait, dans l'ombre du maître, étonne par sa passivité et sa confiance en un homme qui n'a rien d'admirable (Saint-Preux est le stéréotype moderne du winner). On frôle ici le vide, une thématique régulière des livres de Mouron : « J'avais toujours été attiré par le vide ; son néant me fascinait. Je fus pris de vertige. »

    Tout le roman, me semble-t-il, se tient sur le fil de ce vertige : dans ce jeu de massacre, tout se vaut — les idées, les hommes, les femmes, les victimes, les bourreaux, etc. Et, par conséquent, rien ne vaut rien. Le pacifisme ne vaut pas mieux que le terrorisme. Un attentat contre un journal satirique succède aux provocations gratuites d'une allumée du sexe, Vagina (caricature plaisante de Virginie Despentes). On ne sort pas d'un relativisme qui met tout et tout le monde sur le même pied d'égalité, fait fi des différences et peine à dégager les vrais enjeux.

    * Quentin Mouron, Vesoul, le 7 janvier 2015, Olivier Morattel éditeur (France).

    ** Philippe Lançon, Le Lambeau, Gallimard, 2018.

  • Un sabbat fantastique (Dunia Miralles)

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    Unknown.jpegAprès Inertie (2014) et Mich-el-le (2016), Dunia Miralles publie une troisième livre à l'Âge d'Homme. Il ne s'agit pas d'un roman, ni d'une pièce de théâtre, mais d'un recueil de nouvelles fantastiques, intitulé Folmagories*, joli néologisme qui nous fait entrer de plain-pied dans l'univers interlope de cette écrivaine — mais aussi comédienne et animatrice —  qui vit à La Chaux-de-Fonds…

    Les nouvelles qui composent ce livre sont construites sur le même schéma : à partir d'une situation ordinaire — une rencontre, une soirée dans un ancien entrepôt, une visite à la cave — le merveilleux fait peu à peu irruption dans le réel, dérègle les perceptions et sensations habituelles, impose au narrateur ou à la narratrice un nouvel ordre des choses.

    1ere_couverture_FOLMAGORIES-184x300.jpgOn pense à Poe, à Melville, aux Contes fantastiques de Théophile Gautier. Dunia Miralles nous fait entrer dans un monde parallèle, si proche du nôtre, à la fois baroque et inquiétant. On connaît son attrait pour les marges (qu'elle explore dans Swiss Trash et Inertie) : ici, ces marges sont peuplées d'elfes et de lutins, de vouivres qui ne demandent qu'à nous ensorceler.

    Un autre monde nous appelle, proche et lointain, qui est celui des catacombes, des caves et des maisons abandonnées, mais aussi des forêts profondes et des cimetières. La nuit, un curieux sabbat y déploie sa magie. Cruel, sanglant, tout à fait dans la veine gothique, cette fête des monstres et des bêtes n'est pourtant jamais triste. Au contraire, il s'en dégage une énergie et une joie communicatives, comme si le narrateur (ou la narratrice) avait besoin de ce monde fantastique pour se régénérer.

    Un livre à conseiller même aux âmes sensibles !

    * Dunia Miralles, Folmagories, L'Âge d'Homme, 2018.

  • Une odyssée du quotidien (Jean Prod'hom)

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    Unknown.jpegEn novembre, il faut lire Jean Prod'hom. C'est une nécessité. Une expérience marquante et rare qui ne vous laissera pas indemne. Après Tessons (2014) et Marges (2015), cet arpenteur du quotidien nous entraîne dans une longue randonnée à travers plaines et forêts de la Broye, du Gros-de-Vaud jusqu'aux confins du Seeland — le pays bien nommé des lacs et de l'âme secrète. Le randonneur n'est pas pressé : il prend plaisir à s'attarder sur les chemins de traverse, dans les gravières, le long des canaux abandonnés, dans les jachères. Avec lui, on repense aux Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau, qui l'ont sans doute inspiré. Sur la route, chaque détail — un renard entrevu, un paysan croisé près d'une montagne de betteraves à sucre, le murmure d'un ruisseau — fait figure d'événement et éclaire le quotidien de ce marcheur infatigable. Avec lui, on sillonne donc les petites routes de ce pays rude et attachant, que tant de mains, de bras, de sacrifices ont façonné.

    Que cherche-t-il, ce randonneur aux semelles de vent ? À fuir sa vie de jeune retraité, après 30 ans d'enseignement ? À se perdre dans la nature en répondant à l'appel du grand large ? Est-ce un voyage sans retour qu'il entreprend ainsi en marchant ?

    Non. Ce voyage est une sorte de sursis qu'il s'accorde, ou plutôt le sursis qu'un ami, dont les jours sont comptés, s'accorde avant de filer vers l'autre monde. Werner-Herzog-Sir-le-chemin-des-glaces.jpegCela rappelle un fameux livre de Werner Herzog, Par les chemins de glace, la marche que le cinéaste allemand entreprend lorsqu'il apprend la maladie de Lotte Eisner, une amie proche. Herzog décide alors de parcourir à pied le chemin qui le sépare d’elle, une marche en plein hiver de Berlin à Paris. A son arrivée, il en est convaincu, le mal d’Eisner sera conjuré, elle guérira de son cancer…

    Il y a une manière d'exorcisme dans Novembre*, le beau récit de Jean Prod'hom. D'auberge en auberge — comme Ulysse d'île en île — il va chercher une vérité qui se forge pas à pas, au hasard des chemins vicinaux. En même temps qu'il sillonne le pays, Prod'hom en scrute les histoires, les légendes, les personnages hauts en couleur. Ce pays ne s'est pas fait tout seul. Un peu partout, à la croisée des chemins, il découvre une odeur de sang, de sueur et de larmes. Des souvenirs joyeux ou douloureux.

    Unknown-3.jpegUne belle et riche divagation en terre inconnue — et pourtant si proche ! — qui invite le lecteur à partager l'expérience poétique du marcheur au long cours, « riche de ses seuls yeux tranquilles », qui retrouvera, à la fin de son odyssée, les rivages de son Ithaque bien-aimée.

    * Jean Prod'hom, Novembre, éditions d'autre part, 2018. 

  • Un rêve américain en Normandie (Romain Buffat)

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    Unknown-5.jpegC'est une histoire de rêve américain, une histoire simple et bien menée, bien écrite, par Romain Buffat, dont c'est le premier livre. De ce mince roman, intitulé Schumacher*, il ne faut par déflorer la trame, subtile, ni trop en dire, par crainte de jouer les spoiler.

    Le narrateur, d'abord sans visage, se lance sur les traces d'un certain Schumacher, soldat américain en garnison en France après la guerre. On sait peu de choses sur lui, son passage à Évreux, en Normandie, son oisiveté, c'est-à-dire sa mélancolie. L'atmosphère de l'époque est bien rendue, comme l'air de cette province un peu paumée et étouffante. Les soldats s'ennuient et jouent au bowling (Schumacher, à ce jeu, est un champion). Unknown-4.jpegLe rêve américain sommeille dans le cœur des filles, comme un rêve de mariage et d'évasion. Les deux (les soldats et les filles) sont faits pour se rencontrer, et bien sûr ils se rencontrent. Je ne raconterai pas la suite, un peu prévisible, qui est à l'origine de ce petit roman très bien construit. Mais l'enquête sur Schumacher se poursuit, à la fois dans la réalité et la fiction, en France et aux USA, car c'est un homme de l'ombre, ce soldat incorporé dans l'US Air Force et perdu en Normandie à la fin des années cinquante.

    « De lui on ne sait à peu près rien, sinon ce qu'il faut pour faire un mythe. »

    * Romain Buffat, Schumacher, roman, éditions d'autre part, 2018.

  • Le mauvais exemple des Conseilers fédéraux

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    2018_07_19_Couverture_Burkhalter_3_VD4.jpgL'un et l'autre ont été Conseillers fédéraux — pas des plus brillants, mais enfin…

    L'un et l'autre publient un livre de souvenirs, très largement subventionné (État et Ville de Fribourg pour Joseph Deiss ; État de Vaud et Ville de Lausanne et de Vevey pour Didier Burkhalter) — alors qu'ils jouissent, tous deux, d'une retraite confortable payée par leurs concitoyens.

    Le premier livre est imprimé en Bulgarie ; images-1.jpegle second en Turquie — alors que les imprimeurs suisses, l'un après l'autre, doivent mettre la clé sous le paillasson. Le dernier en date, l'imprimerie Gasser, au Locle, a cessé ses activités ce mois-ci…

    Ainsi fonctionnent les lois du libre-échange et du marché, me dira-t-on.

    On me permettra, tout de même, d'être choqué par cette situation…

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  • Enseignement numérique: captif dans le meilleur des mondes

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    Unknown-1.jpegOPINION. En remplaçant l’écrit par l’écran, l’école ne substitue pas une tyrannie à une autre, car les livres ne sont jamais tyranniques: elle se livre corps et âme aux exigences du marché, estime l’écrivain Jean-Michel Olivier

    L’univers numérique ressemble au monde enchanté d’Alice: tout y est coloré, ludique, musical, plein de joyeuses surprises: un lapin blanc en redingote vous invite dans son terrier, un jeu de cartes s’anime sous vos yeux, un lièvre de mars raconte des histoires drôles, etc. Dans ce monde enchanté, les merveilles sont partout; l’émerveillement est constant.

    Le monde numérique est à l’image de la fantasmagorie de Lewis Carroll.

    En plus, tout y est gratuit.

    Quelle aubaine!

    Bien sûr, c’est une supercherie. Comme on ne rase pas gratis, les outils numériques (ordinateurs, tablettes, portables, logiciels) coûtent cher, parfois même très cher. D’ailleurs, leur prix ne cesse d’augmenter, comme les abonnements de téléphonie et de wi-fi, indispensables pour les utiliser. Ainsi, équiper les écoles en matériel numérique coûtera de plus en plus cher et les rendra captives du bon vouloir de sociétés comme Swisscom, Salt ou Free, auxquelles on ne peut échapper. En outre, l’obsolescence de ces appareils est déjà programmée, ce qui induit l’achat de nouveaux appareils, qui coûteront plus cher que les précédents et seront remplacés, en temps voulu, par d’autres modèles encore plus chers…

    Il ne s’agit plus de former, mais d’informer

    En «axant l’école sur le numérique», la cheffe du Département de l’instruction publique (DIP), Anne Emery-Torracinta, fait de l’école genevoise une esclave du marché: c’est le désir de toutes les compagnies qui poussent les établissements scolaires à faire ce pas, qui ne sera jamais gratuit. On parle peu de cet aspect purement marchand. Et pourtant: il est au centre du deal.

    Pour travailler, un écrivain a besoin d’une feuille de papier et d’une bonne plume (ou d’un crayon). Quand la plume est à sec, on achète une cartouche d’encre. Quand le crayon est fatigué, on taille sa mine. Le tout pour une dizaine de francs, TVA comprise. C’est le prix de sa liberté. Avec ce matériel ultra-performant, l’écrivain peut écrire ce qu’il veut, où il veut et quand il veut. Il ne dépend de personne.

    Avec l’informatique, le (ou la) prof qui dispensait autrefois les savoirs classiques n’a plus sa place

    images-1.jpegDésormais, pour écrire, l’écolier aura besoin d’une tablette (Samsung ou Apple, à partir de 300 francs) et il sera à la merci d’une panne de batterie ou d’électricité (comme on sait, les batteries au lithium ne sont pas sans danger pour l’environnement). Il utilisera un logiciel payant (150 francs environ), qui corrigera automatiquement ses fautes de grammaire et d’orthographe. Ensuite, il imprimera son texte sur une imprimante HP (200 francs) programmée pour devenir obsolète dans cinq ans et qui a besoin, à intervalles réguliers, de nouvelles cartouches d’encre, qui ne sont pas données (entre 30 et 50 francs).

    Tel est le prix de sa servitude.

    Avec l’informatique, le (ou la) prof qui dispensait autrefois les savoirs classiques n’a plus sa place. Le (ou la) prof est désormais «un médiateur», un «animateur», comme on en trouve dans les camps de vacances (d’ailleurs, l’école numérique est un immense terrain de jeu où le plaisir est roi). Il ne s’agit plus de former les élèves à maîtriser les connaissances de base (lire, écrire, compter), mais de les informer, en allant surfer sur Google Maps ou sur Wikipédia (j’en reste, volontairement, aux sites les plus avouables, car les élèves, secret de Polichinelle, fréquentent plutôt d’autres lieux!).

    Le marché est entré dans l’école

    Unknown-2.jpegIl y a belle lurette que le maître (la maîtresse) n’est plus au centre de la classe, et que l’enfant roi fait la loi. A Genève, la descente aux enfers a commencé avec Martine Brunschwig Graf, et s’est poursuivie avec Charles Beer. Le marché est entré dans l’école avec ses règles et ses prix, imposant, peu à peu, la tyrannie des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) sur tous les utilisateurs d’ordinateurs: l’information sélectionnée, la pensée binaire, le formatage de la réflexion, le harcèlement numérique, etc.

    Certains esprits naïfs pensent que le numérique favorisera l’égalité des chances entre les élèves, et que l’école, ainsi, ne discriminera plus personne. Là encore, c’est un mensonge. En abandonnant la lecture de livres trop longs ou difficiles (on les a remplacés par des articles de journaux, plus faciles à comprendre), on limite l’aptitude à lire et à comprendre un texte complexe. En multipliant les activités ludiques, on fait croire à l’élève que tout lui est donné, et accessible, gratuitement et sans effort. Par l’éparpillement des connaissances informatiques, on n’aide pas l’élève à construire un savoir structuré et solide.

    En remplaçant l’écrit par l’écran, l’école ne substitue pas une tyrannie à une autre, car les livres ne sont jamais tyranniques: elle se livre corps et âme aux exigences du marché. Sans parler des dégâts médicaux (problèmes de vue, mal de dos, etc.) que provoque cette merveilleuse révolution numérique.

    «A quoi bon un livre sans images ni dialogues?» demandait Alice.

    La réponse est simple: à développer l’imagination, à pleurer et à rire, à vivre mille vies différentes de la sienne.

    Autrement dit: à devenir soi-même et à comprendre le monde.

  • Sur les traces de la femme invisible (Nathalie Piegay)

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    Unknown-2.jpegDans La femme invisible*, Nathalie Piegay, professeur de littérature française à UNIGE, réussit un pari impossible : rendre vivante et visible une femme restée dans l'ombre de son amant (Louis Andrieux, homme politique français, ami de Georges Clémenceau) et de son fils unique, Louis Aragon. On connaît l'imbroglio familial : le poète est élevé par sa mère Marguerite (qu'on fait passer pour sa grande sœur) et sa grand-mère (qu'on fait passer pour sa mère). Vous suivez ?

    À vingt ans, Aragon découvrira la vérité. Il restera attaché à sa mère toute sa vie et vouera une inimité tenace à ce père célèbre et brillant qui les a entretenus, mais aussi soigneusement tenus à distance de sa vie officielle. Nathalie Piegay dénoue parfaitement cet imbroglio —, qui a tout de même produit l'un des plus grands écrivains français du XXème siècle !

    Unknown-1.jpegLa vie de Louis Andrieux, le père donc, est connue et largement étudiée (voir ici). Mais on savait peu de choses sur Marguerite qui a élevé et aimé cet enfant naturel. Nathalie Piegay mène l'enquête. Elle se rend sur les lieux où Marguerite a vécu. Elle découvre que cette femme, jusqu'ici invisible, a exercé plusieurs métiers et qu'elle a écrit des romans, vendus comme suppléments à certains magazines féminins. Une abondance de romans, même.

    Quelle influence cette mère écrivaine (et traductrice) a-t-elle eue sur son fils ? Impossible à dire, bien sûr.

    Mais le feu de l'écriture passe par là…

    Au fil des pages, le mystère Marguerite se dévoile. Mais la part d'ombre reste intense, car les documents, textes, traces de cette vie discrète font défaut. Nathalie Piegay se livre elle-même beaucoup dans le portrait de cette femme « invisible », avec une ferveur teintée de féminisme. Ce qui rend le livre (est-ce un roman ? un récit ? un essai ?) à la fois attachant et passionnant à lire.

    La Femme invisible fait partie du dernier trio de prétendants au Prix Renaudot essai. Je lui souhaite bonne chance !

    * Nathalie Piegay, La Femme invisible, éditions du Rocher, 2018.

  • Deux familles, les siennes, sous l'œil de l'écrivain

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    par Daniel Fattore

    38804441_1863908013666963_2534191868992815104_n.jpgJean-Michel Olivier – L'œil défaillant, l'objectif menteur. La photo, vérité travestie ou aléatoire. Le regard troublé, ou non. C'est un roman visuel à l'extrême que Jean-Michel Olivier propose avec "L'Enfant secret". Roman? L'écrivain suisse le présente comme un récit, indiquant qu'il y a quelque chose de sa propre histoire familiale dans la destinée de deux familles que tout sépare et que tout va réunir: celle fondée par Julien et Emilie, et celle d'Antonio Campofaggi, dit Campo.

    Tout sépare ces deux familles, en effet, et c'est un bon point de départ pour deux récits parallèles des plus contrastés. Julien et Emilie, c'est le couple vaudois villageois typique du début du vingtième siècle, empreint de culture protestante, avec un Julien qui a accidentellement perdu la vue dans son enfance et une Emilie à la patte folle. Si l'auteur n'oublie jamais Emilie, c'est sur le handicap de Julien que l'auteur concentre son regard, dessinant page après page son univers fantomatique, ainsi que sa manière de se débrouiller avec une vue délabrée. Chacun semble trouver sa place dans ce récit familial, sans révolte (à l'usine d'allumettes ou au restaurant, il faut trimer, c'est comme ça), dans le cadre d'un pays calme et épargné par la guerre, la Suisse, qui n'en a pas moins ses zones d'ombre et ses raideurs. En pensant à Emilie, en particulier, il est permis de se souvenir des 3 K helvétiques bien conservateurs: "Kinder, Kirche, Küche". Concernant Julien, c'est plutôt chœur local, errances et vin blanc. 
     
    Dans l'autre camp, la famille Campofaggi est urbaine, et devient nolens volens un élément du système: c'est dans l'Italie fasciste que Campo, le photographe professionnel, trouve de quoi vivre. L'art du photographe est celui du mensonge, découvre-t-on au fil des pages: photos retouchées, poses étudiées, souci permanent d'une propagande affinée. Campo contribue ainsi à la création de l'image "historique" de Benito Mussolini, conforme à une idéologie qui prône la force et les valeurs viriles. Y croit-il vraiment? L'auteur ne manque pas de décrire quelques scènes grotesques telles que le duel à l'épée entre le Duce et Campo, ou le moment où, prononçant un discours, Benito Mussolini se trouve piégé par une pluie diluvienne qui fait fuir ses auditeurs. Mais ce qu'on reprochera au photographe, c'est de n'avoir pas dénoncé ce qu'il y a derrière les photographies léchées, d'avoir été au plus près du pouvoir et de n'avoir rien dit. Ironie de l'histoire: autrichien au terme de la Première guerre mondiale, donc dans le camp des vaincus, il se retrouve à nouveau vaincu au terme de la Seconde guerre mondiale, comme Italien.
     
    51GFcArJYrL._SX322_BO1,204,203,200_.jpgLes apparences séparent ces deux familles, on l'a compris. Pourtant, l'auteur s'ingénie à les rapprocher, avec le coup de pouce de l'histoire. Le trait d'union? C'est un appareil photo... L'auteur relate en effet un élément incroyable: il met entre les mains du quasi-aveugle Julien un appareil photo Rollei, avec lequel il va s'ingénier à tout canarder. A l'art léché, travaillé, mensonger aussi, de Campo, répond ainsi le jeu spontané, brut et mal cadré, amusant pour dire le tout, de Julien. Qui est le plus proche du vrai? Peut-être pas Campo, quoique: il garde quelques photos authentiques dans une caissette bien fermée. Et peut-être pas davantage Julien, qui finira par recouvrer la vue et découvrir que ses photos n'étaient pas du tout ce qu'il pensait qu'elles seraient. Cette redécouverte du sens de la vue fait du reste penser à "La Symphonie pastorale" d'André Gide, l'issue tragique en moins: "C'est donc à ça que tu ressembles! Avoue que tu espérais mieux!", rigole Julien, se voyant, hilare, face au miroir pour la première fois.
     
    Et au fil des péripéties et de l'histoire, comme on s'y attend, les deux familles trouvent le moyen de se trouver, dans le contexte dévasté de l'après-guerre. Un contexte de folie, ce que suggère le cadre d'un asile psychiatrique/maison de repos où l'on rencontre quelques personnalités: Edda, une des filles de Mussolini, mais aussi, à peine déguisé, Jack Rollan – qui a d'ailleurs appris, un peu, le métier de photographe avant de devenir connu pour son "Bonjour!". C'est là aussi qu'un garçon vaudois caractériel fan de football (comme l'auteur) va rencontrer une belle Italienne... l'affaire est faite, une génération nouvelle peut naître.
     
    Les sens sont trompeurs, en particulier la vue, semble dire l'écrivain. Cela, d'autant plus si ceux-ci sont dotés d'une béquille, en l'occurrence celle de l'appareil photo qui rapporte ce qu'il veut ou dont on peut faire mentir les produits à volonté. Au temps à venir de l'humain augmenté, au temps aussi de la photo banalisée par le numérique, voilà qui devrait faire réfléchir! enfant secret,fattore,récit,mussolini,photographie,italie,suisseEt si le regard de l'écrivain était, in fine, le plus aigu de ce roman? C'est lui qui, au fil de phrases simples segmentées en paragraphes courts qui font figure de séquences, règle sans cesse la focale sur un récit ancien et précis, en rappelant, par les mots et structures répétés d'un bout à l'autre du livre, que la vie est un éternel recommencement. En somme, c'est son propre album de photos de famille qu'il feuillette, passionné et captivant, avec ses lecteurs. Après tout, cet "enfant secret" du titre, encore à naître, ange ou fantôme un peu omniscient en ce sens qu'il a l'œil partout et confère un sens au chaos de l'histoire familiale ou européenne, c'est peut-être bien lui.
     
    Jean-Michel Olivier, L'Enfant secret, Lausanne, L'Age d'Homme/Poche Suisse, 2018/première édition 2004. 
    Jean-Michel Olivier, The Secret Child, traduit par Laurence Moscato, Skomlin, 2017.
    Ce récit a obtenu le prix Michel Dentan en 2004.

  • Les Suisses sont géniaux ! (François Garçon)

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    images-1.jpegVoici un livre qui risque bien de devenir indispensable ! Avec Le Génie des Suisses*, l'écrivain et critique François Garçon déclare encore une fois sa flamme pour la Suisse et les Suisses. Il existait déjà un Dictionnaire amoureux de la Suisse**, que Metin Arditi nous a donné l'année dernière. Mais, en comparaison du livre de Garçon, il est très lacunaire, paresseux et bâclé.

    Pour qui s'intéresse à notre petit pays, Le Génie des Suisse est une véritable mine de renseignements (historiques, politiques, sociaux, culturels). Une fois de plus, Garçon décrit par le détail les singularités de ce pays — et une fois de plus il ne tarit pas d'éloges! « J'ai eu à cœur de mettre en valeur des entreprises, des faits historiques, des scientifiques, des événements, des monuments, des paysages, des mythes, des héros ordinaires, des personnages qui m'ont marqué, quelques escrocs aussi, qui témoignenent de la diversité de ce pays, et de ses limites »

    Unknown-1.jpegGarçon n'est pas un inconnu (c'est son treizième livre, dont plusieurs ouvrages sur le cinéma) et la Suisse, si j'ose dire, est son cheval de bataille : le sujet qu'il connaît le mieux (il a déjà publié La Suisse, pays le plus heureux du monde et Le modèle suisse***) et qui lui tient le plus à cœur. Et le cœur est présent, ici,  quand l'auteur raconte ses vacances à Genève, chez son grand-père protestant et taiseux, dit son admiration pour Ella Maillard ou Michel Simon, explique son goût pour l'Étivaz — le meilleur fromage du monde —, les Sugus ou les röstis. On a même droit à une recette originale de Birchermuesli (qui doit bien prendre une matinée de préparation) ! Un dictionnaire du cœur, donc, mais aussi de l'humour (des belles pages sur Schneider-Ammann, roi du rire involontaire, et de beaux souvenirs d'enfance sur les boguets), de la distance critique et des partis-pris.

    Possédant deux passeports (il est double national suisse et français), Garçon est particulièrement bien placé pour connaître les rouages des deux pays qu'il ne cesse de comparer au niveau politique, social, institutionnel. Et la comparaison n'est pas flatteuse pour la France (juste un chiffre : le PIB français était égal au PIB suisse en 1973 ; aujourd'hui, le PIB suisse est le double du PIB français  !). Unknown-3.jpegAlors que la France est le pays le plus centralisé du monde, rongé par la bureaucratie et se la joue toujours puissance internationale, la Suisse connaît des niveaux de pouvoir échelonnés, fait confiance au mérite et au travail, croit aux vertus de la démocratie directe. Pour Garçon, la France devrait prendre exemple sur ce petit pays discret et sans histoire qui réussit si bien. Hélas, elle ne respecte que les pays qui ont plus de vingt millions d'habitants…

    Historien de formation, Garçon nous rafraîchit la mémoire sur des épisodes anciens de notre histoire (les batailles, l'émigration), mais aussi sur les moments récents (la Suisse moderne, la Suisse pendant la guerre, la votation sur l'immigration de masse). Il n'évite jamais les sujets qui fâchent (comme l'islam, l'UDC, la Lega, la question féminine), mais creuse, argumente, approfondit dans un tour d'horizon — une sorte d'état des lieux de la démocratie directe aujourd'hui.

    Un chapitre intéressant parle de l'éducation, du « miracle de l'apprentissage dual » que bien des pays nous envient, de la relève et des passerelles qui permettent de réintégrer les Hautes Écoles quand on n'a pas de maturité en poche. Entre l'histoire et les mythes, la frontière est souvent incertaine. Le fameux « Pacte fédéral » de 1291 est-il authentique ou a-t-il été écrit après coup ? images-3.jpegGuillaume Tell a-t-il réellement existé ? Se demande-t-on comment Moïse a fait pour partager les eaux de la Mer Rouge ? Ou Jésus pour changer l'eau en vin ? Comme Cyrulnik ou Levi-Strauss, Garçon pense qu'un mythe est une parole qu'on partage : sa fonction est d'abord symbolique. Peu importe que l'épisode ou le héros en question soit réel. À sa manière, ironique et précise, Garçon éclaire nos mythes fondateurs et en tire des leçons de bonheur.

    Par les temps qui courent, cela fait chaud au cœur.

    * François Garçon, Le Génie des Suisses, Taillandier, Paris, 2018.

    ** Metin Arditi, Dictionnaire amoureux de la Suisse, Plon, 2017.

    *** François Garçon, La Suisse, pays le plus heureux du monde, Taillandier, 2015.

    — François Garçon, Le modèle suisse, Perrin, 2011.

  • Le pont de mon enfance

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    C'est le pont de mon enfance, emprunté mille fois, le jeudi, avec ma mère et mon frère, pour aller de St-Jean, où nous habitions, au Bois de la Bâtie, où je vais jouer au football et mon frère admirer des animaux.

    Aujourd'hui, stupeur, c'est devenu une prison à ciel ouvert, avec la plus belle vue de Genève (la jonction des deux fleuves ennemis, l'Arve et le Rhône) qui apparaît à travers les barreaux…

    Qui a laissé faire ça ?

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  • Tout au bout de la nuit (Pierre Lepori)

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    Unknown-1.jpegComme il navigue entre les langues (anglais, français, italien, allemand), Pierre Lepori voyage aussi entre les genres (théâtre, romans, poésie). Son quatrième roman, Nuit américaine* met en scène Alexandre, un animateur de radio (pensez à La Ligne du Cœur!), au bord du burn-out ou de la dépression. Chaque soir, il écoute sur les ondes des voix sans visage qui viennent parler de leur vie. Témoignages tantôt drôles, tantôt désespérés, tantôt absurdes ou tantôt pleins d'espoir. Des voix perdues dans la nuit (américaine) qu'il faut écouter et consoler. Pierre Lepori rend à merveille ces « témoignages » de la douleur humaine, du deuil ou du sentiment d'injustice. Il prête une voix juste et profonde à ces auditeurs sans visage.

    Unknown-2.jpegMais Alexandre, après tant d'années d'écoute et de consolation, se sent dépossédé. Il n'est plus lui-même ou il n'est plus à sa place. D'ailleurs, son chef le sent et l'oblige à prendre un congé. Alexandre en profite pour traverser l'Atlantique et découvrir la nuit américaine. Dans une ville inconnue, où les voix de la nuit le poursuivent encore, il espère renaître. Poser la vieille peau. Retrouver ou réinventer un sens à sa vie.

    Là encore, le style de Lepori, à la fois subtil et précis, d'une grande poésie, restitue bien cette dérive qui pourrait être fatale. Car un jour, par hasard, Alexandre croise Pamela — une rencontre improbable et pourtant essentielle qui va lui redonner le goût de vivre. Je n'en dirai pas plus, tant le roman de Lepori tient le lecteur en haleine et lui réserve d'autres surprises…

    Roman polyphonique, alternant confessions et récit, le tout scandé par des morceaux de musique (il vaut la peine d'écouter la bande-son du livre), Nuit américaine est un livre sur la dépossession : Alexandre, hanté par les voix de la nuit, est écarté de son émission, avant de perdre celle qui va l'aider à se reconstruire. Double dépossession, donc, que Pierre Lepori restitue et creuse parfaitement dans son roman à la mélancolie allègre.

    * Pierre Lepori, Nuit américaine, roman (traduit de l'italien par l'auteur), éditions d'En-Bas, 2018.

  • Les vies multiples de Bernadette Richard, Prix Édouard-Rod 2018

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    par Jean-Dominique Humbert

    jean-dominique humbert,bernadette richard,prix rod 2018,roman,ropraz,heureux qui comme,fondation de l'estréePour faire salut,

    Mesdames, Messieurs et chers Amis,

    à Bernadette Richard,

    lauréate du Prix Rod 2018,

    quel bon et vigoureux élan convoquer,

    • et quel chemin prendre ?

     

    Parce que voilà qui bouillonne et qui pétille d’imprévus.

    Vous la croyiez campée en romancière dans Quelque part une femme, quand elle commence à publier en 1983, ou plus tard dans ces Femmes de sable où, dans les heures du Caire, elle rassemble des destins,

    celui de Maya, « à la beauté saturnienne » qui se décrit dans ses toiles

    qui reflètent une « souffrance indicible et lointaine »,

    puis Shagara, la fille écartelée

    et Samar, la tumultueuse, l’insoumise, qui dresse sa révolte en poèmes,

     

    la romancière vous attend en nouvelliste, tenez là par exemple,

    dans ces treize Nouvelles égyptiennes

    où elle vous emmène dans des pages, sensuelles et sauvages,

    qui disent des passions dérobées

    et des amours enfouis,

     

    mais la nouvelliste vous surprend en dramaturge depuis Sur les eaux du lac et pour trois autres pièces.

     

    jean-dominique humbert,bernadette richard,prix rod 2018,roman,ropraz,heureux qui comme,fondation de l'estréeÀ cet autre carrefour,

    elle vous fera signe en chroniqueuse,

    dans ce journal en mails,

    de New York et après le 11 Septembre, dans les pages de ses Ondes de choc.

     

    Et dans le bruissement des pages,

    au quotidien ou presque, ou plus,

    vous suivrez la journaliste

    dans ses milliers d’articles parus ici en Suisse, mais aussi ailleurs, et par exemple dans Le Monde durant une seule année, c’est vous dire, elle avait recensé près de 700 papiers.

     

    Arrêtons-nous un instant à l’escale

    de la voyageuse,

    car c’est aussi une de ses caractéristiques,

    et pour cause,

    parce que ce sont d’abord les voyages, les ailleurs, qui ont délié sa phrase,

    (Ulysse encore parcourait le monde et tissait la trame de son écriture) :

     

    (je cite)

    «Exils, retours au profit du nerf de la guerre,

    autres départs. De Paris à Berlin, du Val d’Aoste à Bucarest, puis le tour de la Grand Bleue et les autres continents, le temps volé à l’ailleurs permettait aux mots de jaillir de quelques secrètes entrailles. Les retours les engourdissaient.» (C’est un texte de 1997.)

     

    Arrêtons-nous un instant aussi

    au départ de la voyageuse,

    à sa naissance à La Chaux-de-Fonds

    où l’on se demande si,

    après tant d’ailleurs à dégourdir les mots et à emmener sa phrase,

    elle n’avait pas fait sien le vers de Cendrars :

    «Quand tu aimes il faut partir»

     

    et s’il avait fallu tous ses horizons parcourus,

    ces mondes à découvrir, à sentir, à vivre,

    à écrire,

    pour revenir à La Chaux-de-Fonds,

    (et aujourd’hui, s’il vous plaît,

    dans un 56e déménagement),

    dans l’étonnement du retour

    et dans ces pages où le temps résonne

    et grimpe, dans une nature ici redécouverte,

    dans cet Heureux qui comme.

    Il y a, chers Amis,

    sur le portrait que le peintre Ernest Biéler a fait d’Edouard Rod,

    ce grand portait de 1909

    qui le montre assis dans la clarté

    brun jaune de son cabinet de travail,

    un chat sur ses genoux.

     

    jean-dominique humbert,bernadette richard,prix rod 2018,roman,ropraz,heureux qui comme,fondation de l'estréeLes chats !

    Bernadette Richard en dit les mondes,

    les facéties et les silences et les énigmes,

    comme dans ces récits intitulés

    « Coups de griffes »,

    mais ils sont aussi ses compagnons au quotidien

    qui glissent dans le temps des signes

    et des maisons de l’astrologue,

    l’astrologue qu’elle est encore.

     

    Alors bien sûr qu’au miroir de ses chats et comme eux, elle a eu et elle a

    plusieurs vies, Bernadette Richard,

    et brochant sur le tout celle d’être mère et grand-mère fascinée,

     

    qu’elle aime, avait noté Maurice Born

    en quatrième du Pays qui n’existe pas, paru en 1990,

    qu’elle aime sauter en parachute –

    et voici qui fait un clin d’œil au narrateur

    d’Heureux qui comme

     

    qu’elle écrit sur et avec les peintres,

    qu’elle a aussi été tisserande

    et bibliothécaire,

    dans les livres qui s’ouvrent

    et ceux dont elle va, dans ses pages, découvrir le nom.

     

    Jean-Dominique Humbert

     

    1) Jean-Dominique Humbert © photo : Jean-Claude Boré

    2) Bernadette Richard © photo : Jean-Claude Boré

    3) Mousse Boulanger © photo : Jean-Claude Boré

  • Bernadette Richard, Prix Édouard-Rod 2018

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    Unknown-8.jpegSamedi 15 septembre, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, dans une ambiance new-yorkaise et chaleureuse, a eu lieu la remise du Prix Édouard-Rod 2018 à Bernadette Richard, pour son roman Heureux qui comme**. Voici l'hommage que je lui ai rendu.

    Loin des sentiers battus, depuis près de quarante ans, Bernadette Richard poursuit une œuvre exigeante et singulière qui mélange le roman, la nouvelle, le théâtre et les préfaces consacrées aux peintres qu'elle aime (comme Luc Marelli et Francine Mury). Cette écrivaine nomade, « qui a vécu un peu en France, un peu en Suisse, le reste ailleurs », nous a donné, il y a quelques années, un beau roman sur l'amitié féminine et la quête de liberté, Femmes de sable*, que j'avais beaucoup aimé.

    Unknown-2.jpegC'est un livre étrange qui se présente comme un triptyque. Chaque chapitre porte le nom d'une femme : Maha, Julie, Shagara, Samar. Mais davantage qu'une galerie de portraits (où Bernadette Richard excelle), ce roman est l'histoire de plusieurs amitiés. Julie est photographe, Maha traductrice, Shagara potière et Samar écrit de la poésie. Toutes ces femmes se sont battues contre les lois patriarcales de leur famille, ont quitté mari, père et parfois enfant pour aller jusqu'au bout de leur liberté.

    Un peu comme Bernadette Richard !

    C'est au Caire — ville que l'auteur connaît bien pour y avoir séjourné — que le roman se joue, entre les quartiers populaires de la mégapole, les charmes d'Alexandrie toute proche et la fascination du désert. Au fil des rencontres, Bernadette Richard dessine avec beaucoup de justesse la complicité qui lie les quatre étrangères, unies comme les doigts de la main dans leur révolte, leur désir d'absolu et leur totale franchise.

    L'amitié, dans ce livre, est le lieu de la confidence et du combat.

    Soudées par leur complicité, les quatre femmes trouvent la force d'assumer leur destin singulier. Car chacune est en rupture de ban, pourrait-on dire, fâchée avec les hommes, la société, l'ordre des choses, la tradition ou la morale bourgeoise.

    Un peu comme Bernadette Richard.

    Même si leur destin est fragile (elles sont toutes des Femmes de sable), l'auteur dessine le lieu d'une amitié rêvée qui permet de concilier (ou de réconcilier) le bonheur et la lutte, l'exigence personnelle et l'amour de l'autre, la douleur des séparations et la joie des retrouvailles.

    Mais venons-en maintenant à Ulysse et à son odyssée !

    Unknown-9.jpegC'est à Joachim du Bellay que Bernadette Richard emprunte le titre de son livre, Heureux qui comme** — un livre en forme de bilan, baigné de nostalgie et de jubilation, de regret du foyer natal (c'est le thème du poème de Du Bellay en 1558) et de retour à la nature.

    C'est un homme, étrangement, qui tient la plume ici et nous entraîne dans ses souvenirs d'enfance : sa passion de la solitude, son plaisir à grimper dans les arbres à la fois pour se cacher et pour observer le monde. Il nous raconte aussi ses rêves de vol, son amour des oiseaux qu'il étudie quotidiennement (le Dr Freud interprète ce fantasme de vol comme un désir d'érection!).

    Cette enfance enchantée par la nature va peu à peu laisser la place à une vie de photographe pris dans une ronde frénétique de voyages, une vie grisante de découvertes et de rencontres (qui ressemble un peu à celle de Bernadette Richard, « écrivaine aux semelles de vent »).

    Ce voyage passe par des étapes obligées : Katmandou, Woodstock où le narrateur rencontre une fille du Bas (lui qui est du Haut!). Mariage, enfant, séparation. Nouveaux voyages pour oublier ses racines et découvrir le monde. À la passion des arbres et des oiseaux s'ajoute celle des lacs, que Bernadette Richard décrit avec infiniment de poésie. Le lac Atitlan, le lac Titicaca, puis le lac Baïkal, ses états d'âme, ses impatiences, « ses toquades et ses arpèges météorologues ». 

    Mais Ulysse, on le sait, a la nostalgie de sa terre natale — même s'il aime à s'attarder en chemin.

    Après beaucoup de pérégrinations, de beautés entrevues aux quatre coins du monde, tant de fleuves et de cascades, de lacs et de déserts, il est bon de rentrer chez soi. Car le nostos — le foyer — est au cœur du voyage.

    C'est une petite fille, Orsanne, qui va ramener le narrateur à ses premières amours : les arbres, les lacs, les grottes, les oiseaux. Comme Du Bellay quitte sans douleur « le mont Palatin pour son petit Liré », le narrateur, ayant conquis la toison d'or du voyage, aime à revenir sur ses terres, « pour vivre entre ses parents le reste de son âge. »

    41741376_10156767878653987_5648281344594149376_n.jpgUn peu comme Bernadette Richard.

    Il y a, dans ce retour au bercail, un brin de nostalgie, mais aussi beaucoup de bonheur (« Le bonheur est une idée neuve en Europe », écrivait Saint-Just). Bonheur de redécouvrir les lieux enchantés de l'enfance, bonheur  aussi de marcher au bord de l'abîme, au Creux-du-Van, par exemple, dans ces contreforts du Jura qu'il aime tant.

     

    Le voyageur qui a roulé sa bosse n'est plus blasé : il redécouvre la joie des paysages, le plaisir des flâneries, la complicité d'Orsanne. Lui qui croyait posséder le savoir occulte de ses odyssées, il n'a que « des images intérieures qui se délitent au fil des mois » et « ses photos jaunissent dans des cartons ». Lui qui croyait que la beauté était ailleurs, exotique et insaisissable, il doit admettre que sa patrie lilliputienne la lui offre chaque jour, et qu'il n'a jamais su la voir.

    « C'est peut-être ça, la sagesse : réaliser que l'ailleurs n'est nulle part et partout, même chez soi. »

    C'est un chemin vers la sagesse, un chemin solitaire et vagabond, qu'emprunte Ulysse, toujours en quête de soi, et qui le mène, après avoir beaucoup erré, dans ce petit village dont il a vu, de loin, fumer les cheminées, près de cette pauvre maison « qui lui est une province, et beaucoup davantage. »

    Un très beau livre, donc, riche, profond, original, peut-être le meilleur livre de Bernadette Richard qui a beaucoup donné à la littérature romande par ses romans, mais aussi par ses articles, sa défense infatigable des écrivains d'ici. À l'heure où la critique littéraire se raréfie, voire disparaît complètement des journaux et des magazines, elle s'est longtemps battue, et continue de se battre, pour défendre les écrivains qu'elle aime.

    Un dernier mot pour rendre hommage, également, aux éditions d'autre part, dirigées par Jasmine Liardet et Pascal Rebetez, qui font un travail admirable pour faire connaître et apprécier les écrivains de ce petit coin de pays.

    41846321_10156767879068987_8872626405960056832_n.jpgUn peu comme Bernadette Richard, à qui je suis heureux de remettre le Prix Édouard-Rod 2018.

    • Bernadette Richard, Femmes de sable, roman, l'Âge d'Homme, 2002.

    • Bernadette Richard, Heureux qui comme, éditions d'autre part, 2017.

    • Sur la photo : la lauréate, Bernadette Richard, entourée des membres du jury (Olivier Beetschen, Jean-Michel Olivier, Mousse Boulanger et Corine Renevey). Manque Jean-Dominique Humbert (qui prenait la photo !).
  • La curée

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    images-1.jpegOn reproche à Pierre Maudet d'avoir été invité à Abu Dhabi aux frais de l'émir — et non de la princesse (le voyage n'a pas coûté un sou aux Genevois). Mais ce n'est pas le plus grave. Et d'ailleurs on ne sait rien sur ce voyage (officiel ? semi-officiel? privé ?). Non. Ce qui est grave, aux yeux des Fouquier-Tinville de notre époque (qui ne manque pas de procureurs à la petite semaine), c'est que Maudet aurait menti. Oui. Vous avez bien lu : menti (lui prétend qu'il n'a pas dit toute la vérité, mais n'entrons pas dans ce débat philosophique !). Et là, il semblerait que cette faute (ce n'est plus une erreur ou une gaffe, mais une faute, au sens libéral-politique-calviniste du terme) soit impardonnable! 

    On connaît la suite : sitôt que la bête est à terre, les charognards se précipitent. s-l300.jpgIl n'y a rien à faire. Après l'hallali, c'est la curée, si bien décrite par Zola.

    Il est vrai que parmi ces vautours (politiciens et journalistes avant tout), personne n'a jamais menti. Pour eux, la vérité est une exigence quasi mystique (pour laquelle ils n'ont de comptes à rendre que devant l'Eternel). Jamais de mensonge, d'approximation, de petits arrangements avec la vérité.

    Croix de bois, croix de fer. Nous jurons de dire toute la vérité…

    Dans cette meute, des journalistes revanchards (« Je vous l'avais bien dit ! »), des politiciens opportunistes (oxymore ou litote ?) qui aimeraient tant être vizir à la place du vizir, des justiciers de la 25ème heure et, bien sûr, la cohorte de journaux alémaniques trop contents de se moquer, une fois de plus, de ce canton si arrogant, qui se veut international…

    images-2.jpegFace au « mensonge », semble-t-il, plus rien ne compte. Et l'opération Papyrus qui a permis de légaliser des centaines de sans-papiers à Genève ? Du pipeau. Et le sentiment d'insécurité en baisse depuis quelques années ? Bof. Et la réforme du Département de la Police ? Rien à voir.

    Qu'un homme politique accomplisse son travail, et fasse du bon boulot, ça n'a pas l'air de peser lourd dans la balance politique et morale (à quatre sous) d'aujourd'hui !

    On se souvient, il y a six ans, de l'affaire Mark Müller, obligé de quitter son poste pour un malheureux pugilat. Aujourd'hui, cette « affaire » semble bien anodine. Je pense que dans quelques années, l'affaire Maudet — quelle que soit sa conclusion — nous inspirera le même sentiment : une tempête dans un verre d'eau.

    Shakespeare disait : beaucoup de bruit pour rien ! 

    Lien permanent Catégories : all that jazz 4 commentaires
  • Une vie d'enfant cosmique (Julien Sansonnens)

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    Pourquoi revenir, vingt-quatre ans plus tard, sur le drame de l'OTS (le fameux Ordre du Temple Solaire) qui a provoqué 69 victimes, fait couler beaucoup d'encre et produit tant d'articles à sensation et de livres ? Que peut-on dire de plus sur cette affaire que l'on ne sache déjà ? Comme il existe un droit légitime à la Justice, n'existe-t-il pas, également, un droit à l'oubli ?

    Unknown-1.jpegToutes ces questions, et bien d'autres encore, sont au cœur du dernier livre de Julien Sansonnens (né en 1969 à Neuchâtel), l'un des écrivains les plus prometteurs de Suisse romande. J'ai parlé ici des Ordres de grandeur*, un roman ambitieux qui nouait son intrigue dans les milieux politiques et médiatiques de Genève. J'ai parlé, également, de l'étonnant petit livre que Sansonnens a consacré à son chien Beluga (voir ici), hommage émouvant, à la fois, et réflexion sur une vie trop brève et entièrement dévouée à ses maîtres.

    images-3.jpegC'est avec un peu d'appréhension et beaucoup de curiosité que j'ai ouvert cet Enfant aux étoiles**, le troisième roman de Julien Sansonnens. Appréhension parce que tout a été dit, ou presque, sur les massacres de l'OTS (qui ont eu lieu, je le rappelle, au Québec, à Cheiry, à Salvan et dans le Vercors). Quel angle adopter (quelle astuce narrative) pour montrer un nouveau point de vue ? Et de la curiosité aussi, car l'affaire, malgré le temps qui passe, garde encore ses mystères.

    C'est par ce biais, précisément, que Sansonnens aborde ce drame qui nous touche de si près (les 3/4 des victimes étaient suisses romandes et j'en ai connu quelques-unes). D'emblée, après une enquête minutieuse, il cherche éclairer les zones d'ombre, il décrypte les non-dits, il se rend à Cheiry et à Salvan pour s'imprégner de l'atmosphère particulière des lieux (où presque toute trace des massacres a été effacée). images-2.jpegEt surtout il suit le destin d'une enfant, Emmanuelle, l'enfant cosmique, appelée à « sauver l'humanité », qui succombera avec les autres membres de l'OTS, en octobre 1994 (sur la photo, avec son « père biologique » Jo di Mambro).

    L'angle d'attaque est à la fois original et bouleversant (comment ne pas être touché par le destin de cette jeune fille élevée comme la fille de Dieu et sacrifiée à l'âge de 12 ans ?) Sansonnens revisite toute l'affaire, en détective maniaque et acharné, par empathie. Il ne juge jamais, ne traite jamais les membres de cette secte d'« illuminés » ou de « fous », mais essaie de comprendre leurs motivations. C'est sa force : articuler aussi précisément que possible la chaîne des causes et des effets. Ne jamais sacrifier aux poncifs, ni aux idées reçues (et Dieu sait si cette affaire en recèle). Les portraits qu'il trace des deux « gourous » (Luc Jouret et Jo di Mambro) sont saisissants de vérité et d'humanité. Comme le sont les portraits des nombreuses femmes qui gravitent auteur de ces deux « maîtres » (dont Élisabeth, la mère de l'« enfant cosmique », que ses parents ont confiée à di Mambro après une déception sentimentale, et qui se révèlera plus sévère et plus impitoyable que le Maître).

    images-1.jpegBref, tout sonne juste dans ce livre qui n'est pas un roman, ni un essai, mais une sorte de reportage extraordinairement prenant sur une affaire qui trouble encore nos consciences. Qui était di Mambro ? Un beau parleur ? Un escroc ? Un manipulateur diabolique ? Un fou ? Et Jouret ? Et Tabachnik (qui fut mon professeur de musique au Cycle de Budé) ? Et les adeptes de l'OTS sont-ils tous des illuminés ? Des êtres en quête de justice et de spiritualité ? Des parents inconscients qui ont entraîné leurs enfants dans la mort ?

    Toutes ces questions, Sansonnens les pose à sa manière, empathique et honnête. Il ne triche pas. Il ne cherche ni à embellir les faits, ni à sauver celles et ceux qui mériteraient de l'être. On ne peut que saluer cette justesse d'écriture, si rare aujourd'hui. Une grande réussite !

    * Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur, roman, l'Aire, 2016.

    ** Julien Sansonnens, L'enfant aux étoiles, éditions de l'Aire, 2018.

  • Une vengeance jouissive (Jean-François Fournier)

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    Unknown-10.jpegJean-François Fournier aime les alcools forts, les femmes et les cigares cubains. Il a été journaliste, grand bourlingueur et a dirigé la rédaction du Nouvelliste. À son actif, il compte une bonne dizaine de livres, romans, pièces de théâtre, essais (sur le peintre viennois Egon Schiele). En tout, on le voit, c'est un ogre. À l'appétit féroce, infatigable, toujours en quête de nouvelles expériences et de nouvelles émotions.

    Cet amateur de grands espaces, à la langue gourmande et stylée, est le plus américain des écrivains romands. Son dernier livre, comme le précédent, Le Chien (voir ici), se passe dans l'Amérique profonde, à Tennyson, dans l'Indiana. On y retrouve les personnages chers à Fournier, des hommes et des femmes révoltés, attachants, souvent blessés par la vie ou condamnés par la maladie, et noyant leur malaise sous de très généreuses rasades de bourbon. 

    Son dernier livre, Le Village aux trente cercueils*, est un roman noir de chez noir. À Tennyson, règne la loi du silence : on se souvient des crimes pédophiles qui n'ont jamais été élucidés, ni bien sûr exorcisés par la justice. On connaît les coupables, mais ils sont trop puissants pour être inquiétés. Et trop de gens sont impliqués dans ces crimes anciens. Pour que la vérité éclate, il faut une intervention extérieure. C'est le travail conjoint d'un inspecteur du FBI et d'une journaliste qui va permettre la résolution de l'affaire. Avec l'aide, aussi, de comparses qui désirent que leur ville soit nettoyée de cette tache.

    Unknown-11.jpegDonnant la parole, tour à tour, à chacun des protagonistes, Fournier mène une enquête à la fois délicate et passionnante. Il y a quelque chose de biblique dans la vengeance impitoyable qui va se mettre en place (car la justice des hommes, esclave de la politique, ne bouge pas). Et l'on suit avec délectation les étapes successives de cette vengeance qui n'oublie personne et fait quelques victimes innocentes…

    Et la littérature dans tout ça ? « La littérature m'a cajolée depuis l'âge de huit ans, dit un personnage féminin. J'avais piqué dans la bibliothèque d'une copine Le Pavillon des cancéreux de Soljénitsyne et les Onze mille verges d'Apollinaire. Je n'ai plus jamais arrêté de lire. La littérature n'a pas d'heure. C'est la puissance, la connaissance. Rien ne peut la corrompre. Je lui dois tout mon savoir et même l'idée approximative de Dieu. Elle est ma vie. Ma souffrance. La littérature, c'est un fleuve en colère et une drogue dure. »

    Je pourrai citer des pages entières de ce livre au style précis et aiguisé, car Fournier est un orfèvre de la langue. L'intrigue est bien menée. Les personnages acquièrent une épaisseur toute humaine, rien qu'humaine. Le pur malt coule à flot et l'on goûte le tabac des cigares comme on devait savourer un bon whisky à l'époque de la prohibition. 

    Un roman noir à lire avec délectation.

    * Jean-François Fournier, Le Village aux trente cercueils, éditions Xénia, 2018.

  • Merci, Pierre !

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    Unknown-10.jpegJe devrais en vouloir à Pierre Ruetschi : il y a quelques années, il m'a battu en finale du tournoi de tennis des journalistes, me privant du seul titre sportif dont j'aurais pu m'enorgueillir à ce jour (à part une médaille récoltée lors d'un tournoi de pétanque) ! Oui, je devrais lui en vouloir. Et pourtant,  comme journaliste, puis comme rédacteur en chef de la Tribune de Genève, je lui tire mon chapeau. Il a su traverser maintes crises (et la crise, aujourd'hui, est au plus fort), discuter, négocier, dominer les courants contraires, tenir le cap de son journal dans la tempête que traverse la presse écrite depuis que le loup d'Internet est entré dans la bergerie du print

    images-4.jpegLa Tribune, comme on sait, a changé plusieurs fois de mains. Autrefois lausannoise, en mains de la famille Lamunière, elle appartient désormais à un groupe zurichois (Tamedia) surtout préoccupé par les dividendes à verser à ses actionnaires. Pierre a défendu l'indépendance (et l'intégrité) de son journal jusqu'au bout, refusant de donner la liste des employés ayant participé à une grève pourtant légitime. C'est tout à son honneur. Mais c'en était trop pour un groupe qui est en train de tuer lentement, mais sûrement, la presse romande.

    Après la mort du Matin, c'est un nouveau coup porté aux journaux de Suisse romande (qui n'ont plus, depuis longtemps, leur destin entre leurs mains). Un coup de poignard dans le dos.

    Espérons que ce coup ne soit pas fatal !