25/12/2016

À lire et à offrir : La petite galère (Sacha Després)

images-3.jpegIl  y a une étrange poésie dans le récit intense et tourmenté de La Petite galère*, de Sacha Després. Le titre fait référence à une célèbre série américaine : La petite maison dans la prairie, qui mettait en scène, on s'en souvient, une famille à peu près parfaite dans les plaines de l'Ouest.

Ici, bien sûr, c'est le contraire : Sacha Després (peintre, plasticienne) fait la chronique d'une famille à la fois ordinaire et poursuivie par le malheur. Les parents se sont rencontrés dans les années 80. Ils ont cru à l'amour fou, ont traversé tous les rites de passage du mariage, ont fait un enfant, puis un second pour essayer de sauver leur couple. Mais le malheur a frappé à la porte. La mère se suicide avec des somnifères. Le père déserte le foyer et se met à boire. Restent deux sœurs, qu'un écart de dix années sépare, qui vont vivre une relation très fusionnelle.

images-2.jpegLa chronique douce-amère se transforme en roman d'apprentissage. Car l'aînée des deux sœurs, Marie, entreprend d'initier Laura, la cadette, aux ruses de l'amour. Elle va écrire au prof dont sa sœur est amoureuse des lettres enflammées, puis organiser un rendez-vous dans une loge de l'Opéra Bastille (scène chaude et très réussie). La grande sœur fusionnelle se révèle alors une manipulatrice de premier ordre. Et le malheur s'acharne sur La Prairie : Marie rencontre une sorte de traîne-patins, expert en beaux discours, Jack, qui peu à peu, à force de paroles lénifiantes et de fumette, va transformer la vie des deux sœurs en vraie galère. 

Cette galère n'est petite que par litote : la fin du roman basculera dans la tragédie. Et c'est tout le talent de Sacha Després de décrire cette lente et inexorable descente en enfer avec des mots doux et précis, avec humour et sensibilité. Ce qui donne au récit (qui n'est trash qu'en apparence) un véritable souffle épique et poétique.

L'auteur sera présente au Salon du Livre de Genève. Profitez-en !

* Sacha Després, La Petite galère, roman, L'Âge 'Homme, 2015.

02:53 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sacha després, petite galère, roman, littérature romande, banlieue | | |  Facebook

23/12/2016

Donald Trump est une aubaine !

images-2.jpegOn ne va pas refaire l'histoire: avant l'élection américaine, pas un journal, pas une radio, pas une télévision ne misait un kopek sur Donald Trump. Au contraire : soutenue par une campagne médiatique d'une rare unanimité, son adversaire Hillary Clinton avait déjà partie gagnée. On connaît la suite (et la fin) : victimes de leur aveuglement, vivant dans le déni de la réalité, les médias se sont trompés sur toute la ligne.

Les artistes américains, en particulier, ont soutenu en masse la candidate démocrate. De Beyoncé à Robert de Niro, de Matt Damon à Barbra Streisand, de Meryl Streep à George Clooney, en passant par Steven Spielberg et Bryan Cranston, tout le gratin d'Hollywood a mouillé sa chemise pour Hillary en l'aidant à réunir les millions  nécessaires à sa campagne par des dîners de charité ou des concerts bénévoles. On ne peut pas imaginer soutien plus important !

images-3.jpegEn face, rien, ou presque.

Clint Eastwood, républicain de sang, a soutenu du bout des lèvres Mr Trump, qu'on a vu entouré de catcheurs (à la retraite), de rappeurs (Kanye West) et de vieilles gloires de la chanson country-western. C'est dire l'avenir culturel que nous prépare le plus démagogue des présidents américains, élevé au biberon de la télé-réalité, du catch et des jeux video !

images-6.jpegAvec Trump, côté culture, c'est la régression assurée.

Zéro pointé.

Et si cet écroulement culturel (voire même mental) était une aubaine pour les artistes américains ? 

Face à un homme dont la seule culture est l'argent, l'arrogance du self-made man, l'inexpérience politique, les artistes n'ont pas le choix : ils doivent entrer en résistance. Travailler comme jamais au réveil des consciences. Dénoncer les injustices. Clamer leurs désaccords. images-7.jpegSortir de leur cocon (on parle aujourd'hui de zone de confort) pour faire trembler le monde, comme Bob Dylan, le plus fameux Prix Nobel de Littérature, l'a si bien fait depuis 50 ans. 

Un Président pareil, qui ne s'exprime que par tweets de 140 signes (souvent bourrés de fautes), est incapable de faire la différence entre un Rothko et un Monet, n'écoute que de la musique country, n'a jamais lu un livre de sa vie, un président pareil est une chance pour les artistes de son pays.

Et quelle source d'inspiration ! Inépuisable…

Alors, bardes états-uniens, mes frères d'arme, réveillez-vous ! Chantez ! Peignez ! Hurlez votre révolte, votre colère, vos indignations ! Imaginez des cités utopiques ! Des nouveaux rythmes ! Des mélodies inoubliables ! Montrez qu'un autre monde est possible ! 

Donald Trump n'est qu'un accident de l'histoire.

09:55 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : trump, usa, artistes, george clooney, clint eastwood, bob dylan | | |  Facebook

À lire et à offrir : De père à père (Pierre Simenon)

images-2.jpegQue faire d'un père qui écrit six à dix livres par année, et qui fanfaronne (face à Fellini, autre grand fanfaron) d'avoir possédé 10'000 (dix mille!) femmes dans sa vie ? Quelle place trouver dans la famille d'un démiurge ? Y a-t-il, d'ailleurs, dans cette folie, une place pour les autres ?

C'est le propos du livre de Pierre Simenon, De père à père*, qui tient à la fois du recueil de souvenirs et de l'examen de conscience. Le prétexte en est simple, mais subtilement traité : Pierre Simenon doit traverser les États-Unis, d'ouest en est, et quitter la Californie pour s'en aller rejoindre sa femme et ses enfants dans le Vermont. La traversée, qui dure presque une semaine, lui donnera l'occasion de se pencher sur son passé, d'évoquer une foule de souvenirs, et de renouer le dialogue avec Georges, le démiurge, son père, devenu la statue du Commandeur.

Longtemps confiné dans le rôle de « fils de », Pierre Simenon parle aujourd'hui à Georges en tant que père. De père à père. images-3.jpegIl cherche une impossible égalité dans ce dialogue posthume (Georges est mort en 1989). Une nouvelle place dans la fratrie. Il n'est pas seuls, comme on le sait, dans le « clan Simenon ». Il y a le frère aîné (fils du premier mariage de Georges), Marc Simenon, né en 1939, scénariste et réalisateur de cinéma, qui épousera l'actrice Mylène Demongeot. Marc mourra accidentellement chez lui en 1999. Il y a ensuite Johnny, né en 1949.
images-5.jpegEt enfin Marie-Jo, né en 1953, qui tentera une carrière de comédienne à Paris, avant de se tirer une balle dans le cœur en 1978. La mort de Marie-Jo est au centre du livre de Pierre : on l'attend, on la redoute, on la pressent avec effroi. Cette fille trop sensible, très fragile, probablement abusée par sa mère, images-4.jpegqui considérait son père comme un Dieu : « tu étais mon Dieu concret, la force à laquelle je me raccrochais… »…

Dans son récit, Pierre essaie de dénouer l'écheveau des névroses familiales. Il ne s'attribue jamais le beau rôle. Il n'accable pas son père non plus, même s'il lui fait, depuis sa mort, quelques reproches (voir ici la dernière interview de Simenon). Le témoignage qu'il livre est plutôt une charge contre sa mère, Denyse Ouimet, qui a manipulé ses enfants et accusé son mari de tous les maux. On apprend peu de choses nouvelles sur la vie du grand Georges (la biographie** de Pierre Assouline nous la livre intégralement). Mais Pierre éclaire certains épisodes — essentiellement la période lausannoise — d'une lumière empathique.

Au final, cela donne un récit haletant, non dépourvu d'angoisse (on ne sait jamais comment cela va se terminer), qui est à la fois un hommage au Père, de père à père, et une tentative de réconciliation avec un passé (une dette, un don) particulièrement lourd à porter.

* Pierre Simenon, De père à père, Flammarion, 2015.

** Pierre Assouline, Simenon, Folio.

22/12/2016

À lire et à offrir : Cellulose (Guy Chevalley)

images-2.jpegLe titre, à première vue, n'est pas très engageant : la cellulose est une fibre constitutive du bois, qui entre dans la composition du papier, mais que l'homme ne peut digérer. Pourtant Morlan, l'un des protagonistes de Cellulose* de Guy Chevalley, dévore un dossier, qu'il croyait perdu, pour éviter la honte de dire qu'il l'a retrouvé ! Cette crise de papyrophagie va bientôt toucher d'autres personnages du roman, comme dans une pièce de Ionesco où tout le monde est frappé de rhinocérite…

On le voit : tout démarre sur les chapeaux de roue. Un employé sans histoire (et qui ne veut pas en avoir) se trouve brusquement pris dans un engrenage fatal, dont il ne se sauvera qu'en devenant lui-même un criminel. L'intrigue de Cellulose est un peu mince, mais diablement bien entortillée par Guy Chevalley, dont c'est le premier roman. L'essentiel est ailleurs : dans la galerie de personnages étranges et hauts en couleur ; dans le rythme du récit, qui est haletant ; dans la langue, enfin, de Chevalley qui frappe par sa justesse et sa verve.

images.pngLes Chuques d'abord, Gustave et son épouse Éliane, obsédés par les poules qu'ils élèvent et les bonnes manières : un couple qu'on dirait droit sorti de Belle du Seigneur (les Deume), surprenant et coincé — si genevois.  Les van Driessche, ensuite, dont la femme, Isabelle, a quitté le domicile conjugal et abandonné ses trois insupportables rejetons au père irresponsable (très belle description d'un dîner au McDo!). Il y a enfin Lisa Knecht, une psy excédée par ses patients, sur lesquels elle balance une partie de son mobilier. Sans oublier un infirmier qui n'aime pas les femmes et quelques dirigeants d'entreprise qui croient faire votre bonheur en vous offrant une promotion que vous ne souhaitez pas…

Cellulose commence comme une nouvelle de Gogol (Le Nez, par exemple), mais tourne bien vite à la farce, une farce énaurme, les personnages étant happés dans une spirale vertigineuse qui les entraîne loin de tout réalisme. Et cette farce, avouons-le, est éclatante de santé ! Quelle jouissance à brosser, puis à accompagner ces personnages à la fois singuliers et banals ! À chaque ligne, on revit le plaisir que l'auteur a goûté en les mettant au monde (et en scène). Il y a du souffle et du talent dans ce premier roman prometteur en diable.

La première édition de Cellulose est épuisée, nous souffle son excellent éditeur Olivier Morattel. Ne ratez pas la seconde édition !

* Guy Chevalley, Cellulose, roman, Olivier Morattel Éditeur, 2015.

21/12/2016

À lire et à offrir : Désir d'enfant (Marc Bressant)

images.jpegOn voyage beaucoup avec Marc Bressant (qui fut ambassadeur de France), et l’on ne s’ennuie jamais. On se balade dans l’espace et le temps, de Vienne à Guernesey (avec l’infatigable Hugo qui aimait tant les femmes et la littérature), de la Scandinavie aux côtes du Pays de Galles, mais aussi de la Préhistoire au XIXe siècle. On croise mille et un personnages singuliers, taraudés dans leur chair par un obscur Désir d’enfant*. On les rencontre, on les écoute, on se prend d’affection pour les confidences qu’ils nous font, l’air de rien, dans chacune des nouvelles qui composent ce recueil épatant.

Au centre du livre, donc, ce mystérieux besoin, pour l’homme comme pour la femme, de se prolonger en se reproduisant, de laisser une trace vivante de son passage sur terre, de dépasser sa finitude ou encore, plus prosaïquement, de perpétuer l’espèce. Marc Bressant en explore toutes les facettes, les plus ordinaires comme les plus crues et les plus insolites.

Car ce besoin, souvent enfoui dans la chambre noire de notre identité, touche à peu près tout le monde. Ainsi le Général Haudemain qui s’écrie un jour, à la grande stupeur de ses invités : « J’ai toujours rêvé d’être mère ! » Ou ces deux cœurs solitaires, si peu faits pour l’un pour l’autre, qui se retrouvent sur une plage galloise pour soigner un chagrin d’amour. Ils défient l’eau glacée et nagent, chaque jour, jusqu’au radeau qui scellera leur union (hasardeuse, mais fertile). Ou encore cette jeune néanderthalienne, en proie au mal d’enfant, qui brave tous les dangers pour aller retrouver le père de ses enfants, déjà bien occupé, dans sa grotte obscure, à lutiner d’autres femelles.

images-2.jpeg« Instinct vital, avancent les bons auteurs quand ils veulent fonder le désir d’enfant, ou bien encore pulsion d’éternité, désir de normalité sociale, sans oublier l’amour, une motivation qui, après tout, en vaut d’autres. La seule certitude, c’est qu’à la faveur de la pilule et du sperme pour chacun, et de ce qui en découle, le libre-arbitre pour tous, le besoin d’engendrer est devenu une névrose qui s’est installée en maître chez les humains. »

 Cette névrose (« Vous avez des enfants ? »), qui est au cœur de la vie moderne, Bressant en explore les secrets, parfois inavouables. Et le lecteur prend un malin plaisir à croiser le destin de ces personnages hauts en couleur qui viennent raconter leur histoire. Il y a du Nabokov dans ces nouvelles finement ciselées, d’une ironie douce-amère, qui jette une lumière crue sur l’humaine condition. Et Proust, certainement, aurait adoré ces Mardis d’un divan russe où la baronne Eugénie d’Ausseville ouvre son cœur à son amie de trente ans, la comtesse de Mérignac, en lui contant les ruses qu’elle a dû déployer pour séduire son mari, autrefois grand coureur de jupons. Ici, contrairement à la norme en vigueur, c’est l’amour qui met un frein au désir d’enfant. « Nous nous sommes trop aimés, dit la baronne. Pas un instant nous n’avons éprouvé l’envie d’associer quiconque à notre histoire. »

Deux ans après Brebis galeuses et moutons noirs (voir ici), images-3.jpegMarc Bressant interroge le mystère du mal d’enfant en quatorze nouvelles qui sont autant de fables drôles et édifiantes, qui se dévorent sans restriction.

* Marc Bressant, Désir d’enfant (et autres nouvelles), éditions de Fallois, Paris, 2016.

20/12/2016

Je suis mort un soir d'été (Silvia Härri)

images-5.jpegEn lisant Je suis mort un soir d'été*, le premier roman de Silvia Härri, on ne peut s'empêcher de penser au beau film de Marco Tullio Giordana, Nos plus belles années (La meglio gioventù) : même évocation de la maladie mentale, des fameuses inondations de Florence et des anges de la boue, même périple à travers l'Italie des années de plomb (1970-80). Mais la comparaison s'arrête là. Alors que le film de Giordana ressuscite l'épopée d'une génération, le roman de Silvia Härri s'attache à un drame plus intime : un secret de famille (l'un des thèmes de prédilection de la littérature romande). 

C'est Pietro qui raconte ici son histoire, et dévoile peu à peu le secret qui le hante : la maladie de sa petite sœur (autisme ? maladie dégénérative ?), très vite envoyée en institution. images-3.jpegCe secret va le poursuivre jusque dans sa nouvelle vie, quand il s'installera en Suisse, à Genève, pour faire le tramelot, puis entreprendre des études d'architecte. Pourquoi garde-t-il ce secret ? Sans doute par lâcheté, ou par désir de rompre définitivement avec son passé. 

Appelé au chevet de sa sœur en fin de vie, Pietro se retrouve confronté à un passé qu'il croyait oublié, mais qui ne passe pas. Maladie, gangrène des rapports familiaux, fuite et exil, folie. Il y aurait là matière de plusieurs romans ! images-2.jpegSilvia Härri effleure beaucoup de thèmes sans jamais les approfondir, ce qui a pour effet que le lecteur baigne dans un flou artistique qu'il aimerait voir se dissiper. Il n'échappe pas, non plus, à quelques puissants clichés sur Genève et la Suisse (« C'est encore une ville grise, froide, pleine d'immeubles anonymes et de gens sur leur quant-à-soi. ») Je suis mort un soir d'été ressemble à l'ébauche d'un roman qui pourrait être mieux construit, et allégé de ses scories un peu conventionnelles.

* Silvia Härri, Je suis mort un soir d'été, Bernard Campiche Éditeur, 2016.

À lire et à offrir : La Dame rousse (Olivier Beetschen)

images.jpegIl y a, au cœur du dernier livre d'Olivier Beetschen, La Dame rousse*, une légende fascinante : celle des « Fils de l'aigle », une famille au destin tragique (et glorieux) habitant une vallée perdue de l'Oberland bernois, dont les enfants, au XVe et XVIe siècle, s'illustrèrent comme farouches mercenaires lors des sanglantes batailles de l'époque. L'histoire de ces trois « fils de l'aigle » occupe la partie centrale du roman, ainsi que la légende de la dame rousse, une femme mystérieuse débarquant un jour chez les « farouches », après avoir vaincu col et glacier en plein hiver, puis disparue dans la nature, et qui devint leur mère. Cette dame rousse — son fantôme — hante encore la région, comme l'imagination des voyageurs.

Cette légende, magnifiquement racontée par Beetschen (qui trouve ici une occasion de déclarer son amour à la montagne), obsède deux amis d'enfance, Luc Riesen et Alain Baud, qui entreprennent une ascension périlleuse en revenant sur les lieux de la légende de Pirmina. Car La Dame rousse est aussi l'histoire d'une amitié entre deux hommes, malheureux en amour, qui se connaissent depuis trente ans. Alain Baud est guide de montagne, féru de légendes et possède un caractère bien trempé, tandis que Luc Riesen, sortant à peine d'un divorce douloureux, cherche un sens à sa vie, interroge la nature et reste fasciné par la légende que son ami lui raconte.

Ces deux récits (la légende de Pirmina et l'amitié entre deux hommes) s'entrelacent de manière très subtile, égarant quelquefois le lecteur, qui perd le fil. On aimerait en savoir plus sur ces deux hommes, compagnons d'infortune, si différents et si proches l'un de l'autre, sur leur quête de sens, leur besoin d'affronter leurs limites et leur passion de la montagne. Si la légende des « Fils de l'Aigle » est menée à son terme (avec maestria !), dépliée dans ses moindres détails olivier beetschen,dame rousse,roman,littérature romande,montagne,légende(Beetschen a le sens, très rare en Suisse romande, de l'épopée), et le récit de l'ascension évoqué dans une langue extraordinaire (précise, sensuelle et poétique), l'histoire de cette amitié laisse un peu le lecteur sur sa faim.

Plusieurs figures féminines hantent ce beau roman de la désolation et du dépassement de soi : Christine, la femme séparée du narrateur, Julie, l'épouse d'Alain, partie à l'aventure en Amérique, et la Dame rousse, bien sûr, la belle Pirmina, qui représente à la fois le mystère féminin et l'esprit de la montagne. La fée et le démon. La tentatrice, mais également la salvatrice. 

Le roman se termine avec une autre femme, Edwige, rencontrée à la montagne et retrouvée, comme par enchantement, dans une bibliothèque de Fribourg. Alors qu'Alain Baud était possédé par la folie de la montagne (et l'ivresse des sommets), Edwige aime s'enfoncer au cœur de la terre, dans les grottes, les crevasses, les glaciers souterrains. C'est là, d'ailleurs, dans les entrailles obscures de la terre, sous la peau des apparences, qu'elle entraînera Luc dans une dernière quête qui ressemble fort à une nouvelle naissance.

* Olivier Beetschen, La Dame rousse, roman, l'Âge d'Homme, 2016.

19/12/2016

À lire et à offrir : L'Âge de l'héroïne, Quentin Mouron !

Unknown-1.jpegQuentin Mouron est un écrivain qui ne manque pas de souffle. Nous l'avions remarqué avec son premier livre, Au point d'effusion des égouts*, son meilleur livre, un road trip à travers les Etats-Unis à la fois haletant et surprenant, publié par l'excellent Olivier Morattel. Depuis, il y a eu trois autres livres, moins percutants, mais où le souffle de Mouron était encore présent. 
Dans son dernier roman, L'Âge de l'héroïne**, tout commence en fanfare. Dans le premier chapitre, qui se passe à Vienne, une libraire haute en couleur et spécialiste en livres anciens, se fait sodomiser (!), puis assassiner sauvagement. Unknown.jpegLe décor du polar est planté. Et le lecteur est impatient d'en savoir plus sur cette curieuse libraire, sur les bibliophiles qui fréquentent sa librairie et sur les mobiles de son assassin. L'enquête peut commencer…

C'est alors, étrangement, que l'on se retrouve en Amérique, dans une atmosphère glauque et marginale à souhait, où l'on boit (de la Budweiser), où l'on suiffe (de la coke) et où l'on joue du flingue. C'est le monde des dealers. Pourquoi pas ? Sinon que les nouveaux protagonistes du roman n'ont aucune consistance (Leah, pourtant, avait un fort potentiel), que l'intrigue est cousue de fil blanc et que l'on oublie totalement le crime commis dans le deuxième chapitre (et cette singulière libraire)…

Tout à coup, le soufflé retombe. Et c'est dommage, bien sûr. Car Mouron a une « patte », du style, des citations bien senties. Mais on dirait que son roman, soudain, ne l'intéresse plus. Ou plutôt qu'il n'y croit plus. Il l'avoue d'ailleurs lui-même : « Je sens en moi la farce s'insinuer à mesure que ma parole se vide. » On n'est plus dans le roman (ou le polar), mais dans une parodie de roman (ou de pseudo-polar). Bref, on sort de cette lecture un peu déçu et irrité. Déçu parce que le livre ne tient pas ses promesses. Et irrité parce que Mouron, qui est un écrivain prometteur, se contente ici du service minimum.

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2011.

** Quenton Mouron, L'Âge de l'héroïne, La Grande Ourse, Paris, 2016.

18/12/2016

À lire et à offrir : Le même ciel (Ludivine Ribeiro)

images-3.jpegElle a lancé, il y a deux décennies, le magazine Edelweiss (qui vient de fusionner avec le magazine alémanique Boléro), mais c'est avant tout la plus belle plume de la presse dite « féminine » de Suisse romande. Aujourd'hui, Ludivine Ribeiro, après vingt ans de journalisme, nous donne un roman à la fois sobre et exubérant, longuement mûri, au titre énigmatique, Le même ciel*, qui ravira ses lecteurs.

Il y a des livres qui vous portent et vous piquent, d'autres qui vous tombent des mains. Le livre de Ludivine Ribeiro, qui est son premier roman, distille un charme qui ne vous quitte pas, tel un parfum entêtant. L'intrigue est simple. Dans une villa de la côte italienne (le lieu n'est jamais précisé), Tessa et Nils, un couple usé, mais complice, organise des fêtes au cours desquelles se croisent séducteurs sur le retour et jeunesse dorée, artistes et hôtes de passage. Line et Tom, leurs enfants, y participent aussi (en cherchant comment se sauver). Ainsi que Lupo, un peintre vieillissant, flanqué de son chien Avocado Shrimp. Ces six personnages vont prendre la parole à tour de rôle pour livrer leur vision de ce lieu idyllique, mais empreint de mélancolie.

images-2.jpegCar ces fêtes, dans une nature à la sensualité violente, gardent toujours un goût d'absence. Des jeunes filles disparaissent, comme Vanina Silver, qu'on ne retrouvera pas. Des accidents arrivent, comme la mort de Lya, la fille de Tessa et Nils. Sous les éclats de rire, sous l'insouciance apparente des fêtards, la tragédie affleure. Elle se développe même comme une plante vénéneuse qui touche tous les protagonistes, chacun captif de ses secrets. On pense à Gatsby le Magnifique, d'abord, puis à Modiano, pour le climat diffus de mystère et de nostalgie qui baigne le roman.

Ludivine Ribeiro exalte cette absence au cœur des êtres, au cœur des mots. Dans une langue riche et fruitée, d'une admirable précision, elle entrelace les forces naturelles et les destins humains — liés pour le meilleur et pour le pire. La nature est toute puissante. Les hommes en subissent les charmes. Et pour s'en délivrer, ils se servent des mots comme d'un antidote. Le ciel est le même pour tous. Mais sans doute est-il vide, car les hommes, pour Ludivine Ribeiro, semblent condamnés à une inconsolable absence.

* Ludivine Ribeiro, Le même ciel, roman, éditions Lattès, 2016.

17/12/2016

A lire et à offrir : Coupable au bénéfice du doute (Pierre Béguin)

images-2.jpegJe connais Pierre Béguin depuis près de quarante ans. Nous avons usé nos fonds de jeans ensemble sur les bancs de l’Université. Puis nous nous sommes perdus de vue. Mais nos chemins ont toujours été parallèles, et proches. Pierre a enseigné le Français et l’Anglais au collège Calvin, comme moi au collège de Saussure, et il a poursuivi, comme moi, sa passion de la littérature en publiant plusieurs romans, tout d’abord à l’Âge d’Homme, puis à l’Aire et maintenant chez Bernard Campiche.

Étrangement (mais ce n’est pas si étrange que cela), la passion du roman, chez Pierre Béguin, va de pair avec la recherche de la vérité. On le remarque dans ses premiers livres, qui se passent en Amérique du Sud, et plus encore dans les deux derniers ouvrages qu’il a publiés.

Il y a trois ans, Béguin publiait Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l’heure.

images-3.jpegSous ce titre biblique, il nous contait une drôle d’histoire, on ne peut plus moderne, qui est l’antithèse parfaite de la citation de l’Évangile (Mathieu 25 ; 13).

Un soir, entre la poire et le fromage, presque en catimini, ses parents annoncent au narrateur qu’ils vont bientôt mourir. Au seuil de la nonantaine, ils souffrent l’un et l’autre du déclin de leurs forces. Ce qui, après une vie de labeur, d’abnégation, de modestie et d’« honnêteté jusqu’à la naïveté », semble être dans la nature des choses.

Ce qui l’est moins, et qui stupéfie le narrateur, c’est qu’ils lui donnent le jour et l’heure de leur mort : tous deux, après mûre et secrète réflexion, ont décidé de faire appel à Exit et ont fixé eux-mêmes la date de leur disparition : ce sera le 28 avril 2012 à 14 heures…

C’est le point de départ, si j’ose dire, du livre poignant de Pierre Béguin. Comment réagir face à la violence inouïe d’une telle annonce ? Faut-il se révolter ? Ou, au contraire, tenter de la comprendre et accepter, en fin de compte, l’inacceptable ?

Quoi qu’il décide, le fils se trouve pris dans les filets d’une culpabilité sans fond. Soit il refuse d’entendre la souffrance de ses parents. Soit il se fait complice de leur suicide.

Ainsi, le fils se trouve un jour dans la position intenable du juge qui cautionne ou condamne la mort de ceux qui lui ont donné la vie.

Mais de quel droit peut-il s’opposer à leur liberté essentielle ?

Et que commande l’amour ?

Abréger leurs souffrances ou les forcer, au nom de la morale chrétienne, à poursuivre leur chemin de croix ?

Aimer, c’est reconnaître à l’autre sa liberté, fût-elle mortelle. Le fils accepte donc cette mort programmée. Il revient dans la ferme familiale (son père est maraîcher). Il retrouve sa chambre d’enfant. Et, la veille du jour fatal, il se met à écrire. Une vie de rigueur et de discipline. De colères et d’humiliations. Dont la hantise, répétée maintes fois, était de tenir sa place et de ne jamais faire honte. Une vie de silence surtout. Un silence mortifère qui rongeait toutes les conversations.

            Dans ce livre admirable, Pierre Béguin ne juge personne, ni ses parents, ni l’enfant qu’il fut : il répare le silence en recueillant les paroles de ceux qui vont mourir.

Les derniers mots des condamnés.

Béguin poursuit cette interrogation dans son dernier roman, Condamné au bénéfice du doute, que nous célébrons aujourd’hui.images-5.jpeg

Une fois de plus, il s’agit de débusquer la vérité, de la trahir (c’est-à-dire de la faire éclater).

Béguin donne la parole, successivement à tous les protagonistes de cette affaire qui demeurera à jamais mystérieuse (tous les chroniqueurs judiciaires s’y sont cassé les dents !). Il donne la parole à Serge Joncour (alias Pierre Jaccoud), à sa femme, à sa maîtresse et à l’amant de sa maîtresse. Il reconstitue également les plaidoiries des avocats et le réquisitoire du procureur.

Il traque la vérité comme un détective qui ne lâche jamais prise.

Au centre du roman, donc, au-delà de la peur du scandale, l’obsession de l’image idéale. Bon père et bon mari. Avocat réputé. Paroissien sans reproche. Toute la façade sociale de Joncour, d’un coup, s’effondre au moment du procès. Non seulement parce qu’on piétine sa vie privée en étalant son adultère sur la place publique (il faut imaginer la foule des curieux venus de Suisse et de France). Mais parce qu’on l’accuse d’un meurtre absurde, incompréhensible pour un homme aussi intelligent que lui : Joncour aurait tué le père de l’amant présumé de sa maîtresse.

Pourquoi ? Par jalousie, sans réfléchir, en se trompant sans doute de cible.

À partir de cette mort absurde, Béguin va débrouiller l’écheveau des preuves et des arguments de chacun. Son roman retrace le procès. Il ne s’intéresse ni au passé de Joncour, ni à son avenir (Jaccoud a été libéré après avoir purgé cinq années de prison). Il se concentre sur ce moment crucial où les jurés du procès doivent trancher la vérité. Les preuves sont minces. Les analyses de sang ont été faites à la légère. Le mobile du crime est inexistant.

Qu’à cela ne tienne : Joncour est condamné à 7 ans de prison et rayé du barreau de Genève. Il mourra en 1996, à l’âge de 91 ans.

Dans le procès minutieux qu’il reconstitue, Béguin ne prend jamais parti. À aucun moment, il ne triche. Il se tient constamment sur le fil du rasoir, au plus près d’une vérité inaccessible.

C’est la grande force de ce livre qui a séduit le jury du Prix Édouard-Rod.

* Pierre Béguin, Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l'heure, roman, éditions Philippe Rey et L'Aire, 2013.

** Pierre Béguin, Condamné au bénéfice du doute, roman, Bernard Campiche éditeur, 2016.

16/12/2016

A lire et à offrir : Un été à la bibliothèque (Luc Weibel)

images-2.jpegOn ne présente plus Luc Weibel : historien, écrivain, auteur de plusieurs « récits de vie » (dont les fameuses Pipes de terre, pipes de porcelaine*), Luc Weibel (né en 1943) est aussi le chroniqueur le plus subtil et le plus savoureux de la vie genevoise. Toujours à la lisière de l'histoire générale et de l'histoire personnelle, ses livres s'inscrivent dans la lignée directe de cet autre chroniqueur genevois d'exception que fut Henri-Frédéric Amiel (auquel Weibel a consacré un très beau livre, Les petits frères d'Amiel**, préfacé par Philippe Lejeune).

Son dernier livre, Un été à la bibliothèque***, en impose d'emblée par son poids : c'est un  volume de 580 pages, au titre un peu mystérieux (et ingrat ?), mais qui se lit comme un roman. De quoi s'agit-il ? À la suite de la mort de sa tante, on confie à l'auteur une mission : mettre à jour, dans la maison de sa mère, tout ce qui appartenait à l’histoire de son grand-père — l’historien, professeur et auteur Charles Borgeaud. Cette bibliothèque, où l’auteur passe en fait plus qu’un été, était le cabinet de travail de Charles Bourgeaud aménagé dans les combles (voir Les essais d’une vie. Charles Borgeaud (1861-1940), ed. Alphil, 2013).

luc weibel,histoire,littérature,chronique,genève,amiel,lejeuneC'est le prétexte (officiel) de ce livre protéiforme et savoureux. On pourrait croire aux aventures d'un rat de bibliothèque, enfermé dans la belle maison d'Alcine, en pleine canicule, pour mettre un semblant d'ordre dans  un monceau de paperasses qui le submergent. Il y a de ça, bien sûr, dans ce beau livre, qui parle aussi d'héritage et de transmission. Mais bien vite l'auteur va retrouver l'air libre. Depuis toujours, c'est un flâneur, un promeneur des lettres et un observateur sans concession de la vie quotidienne. Alors, l'été qu'il passe dans la bibliothèque familiale (où il découvre, mine de rien, des trésors étonnants, comme ces lettres échangées entre une femme de sa famille et H.F. Amiel) se prolonge, mais ailleurs, avec d'autres rencontres, des lectures, des voyages, des concerts, des conférences, etc. Weibel est un esprit curieux (dans tous les sens du terme). Un esprit singulier, qui s'interroge sans cesse sur lui (fidèle, en cela, aux préceptes d'Amiel), mais s'intéresse d'abord et surtout aux autres. 

L'été 2007 se termine — mais pas le livre, qui connaît, pour ainsi dire, un second souffle.

L'auteur abandonne bientôt sa charge d'enseignement à l'ETI (École de Traduction et d'Interprétation) où les étudiants se font de plus en plus rares et se recentre sur sa famille (sa femme et ses deux filles). Commence alors une intense vie mondaine où l'auteur est plongé (perdu) dans la foule des vernissages, des colloques, des cérémonies plus ou moins officielles. À chaque fois, c'est un tableau de mœurs saisissant et une galerie de personnages hauts en couleur (il faut lire ses comptes-rendus de « rencontres » ou de « tables rondes », au Salon du Livre de Genève, pour se faire une idée de la comédie sociale !). On y croise Doris Jakubec, Jacques Probst, Jérôme Meizoz, Bernard Lescaze ou Daniel de Roulet (qui ne prépare jamais ses interventions et ne fait que passer en coup de vent). Weibel maîtrise l'art du portrait à la perfection et son humour est ravageur. On l'avait déjà remarqué dans un de ses livres précédents (Une thèse pour rien, Le Passage, voir ici). On repense au Journal d'Amiel, mais aussi à celui de Paul Léautaud, qui épingle les travers de ses contemporains.

Lui qui a été l'élève de Michel Foucauld, de Gilles Deleuze et de Roland Barthes (« quel brelan ! ») se voit offrir, pour son départ à la retraite, un bon de 200 Frs dans une librairie ! Mais il remarque, très honnêtement : « Suis-je en état de demander plus quand j'ai pris soin de ne m'investir en rien dans ces années d'enseignement, un peu comparables à la « couverture » dont aurait bénéficié un espion — un espion qui n'espionnerait rien bien sûr. »

luc weibel,histoire,littérature,chronique,genève,amiel,lejeuneComme Amiel, comme Rousseau, Weibel n'est pas tendre avec lui-même. Quand on se moque des travers des autres, il faut aussi savoir rire des siens. C'est un autre aspect de ce livre à la fois riche et vivant : l'auteur, qui est le roi de la litote (on ne compte plus les « un peu », les « sans doute », etc.), manie l'humour avec dextérité (le plus souvent par des incises ou des parenthèses). C'est un régal de lire ses comtes-rendus de conférences ou de rencontres, qui sont des modèles du genre.

Puisqu'il faut bien finir, le livre se termine sur l'évocation des festivités de l'« année Calvin » (on fêtait en 2009 son 500e anniversaire). Conférences, pièces de théâtre, film, débats : qu'est-ce que le grand Réformateur a encore à nous dire ? Quel est le sens de sa parole aujourd'hui ? Luc Weibel, en tenant le registre de la vie genevoise, nous livre plusieurs pistes — toutes passionnantes. Mais il ne conclut pas.

* Luc Weibel, Pipes de terre, pipes de porcelaine, 1978, Zoé.

** Luc Weibel, Les petits frères d'Amiel, 1997, Zoé.

*** Un été à la bibliothèque, éditions La Baconnière, 2016.

02:50 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : luc weibel, histoire, littérature, chronique, genève, amiel, lejeune | | |  Facebook

15/12/2016

A lire et à offrir : Les Ordres de grandeur (Julien Sansonnens)

julien sansonnens,les ordres de grandeur,éditions de l'air,littérature romande,polarLe polar est à la mode — même en Suisse romande ! Après les grands polars américains (Ellroy, Coben, Connelly), la vague des polars scandinaves (Stieg Larsson, l'extraordinaire Henning Mankel, photo), voici venir les polars romands. On range dans cette catégorie toute sorte de romans (romans noirs, romans policiers) qui n'ont souvent rien à voir avec les polars américains ou scandinaves et qui — osons le dire — ne leur arrivent pas à la cheville.

images-2.jpegCe n'est pas le cas du deuxième livre de Julien Sansonnens, un auteur qui, comme il aime à le dire, « a un nom fribourgeois, est né à Neuchâtel, va être député vaudois et travaille en Valais ». Avec Les Ordres de grandeur*, Sansonnens nous donne un roman à la fois ambitieux et parfaitement construit, qui nous balade aux quatre coins de la Suisse romande.

Roman choral, Les Ordres de grandeur fait se croiser plusieurs personnages dont les destins se nouent, au fil des pages, dans une toile savamment tissée. Au centre du livre, Alexis Roch, un journaliste charismatique qui présente le Journal de 20 Heures sur une chaîne privée genevoise. On assiste d'abord à son irrésistible ascension, grâce à sa verve, son talent de communicateur, son entregent aussi, puis à sa chute, programmée dès le début, mais surprenante et bienvenue. images-3.jpegAutour de lui, gravitent des amis d'enfance, comme Michel Fouroux, un spin doctor (Marco Camino, clin d'œil à Marc Comina !), une beurette au destin malheureux, quelques politiciens véreux (dont un certain Schumacher, célèbre pour son catogan!) et bien sûr quelques inspecteurs de police.

Car le roman de Sansonnens a l'allure d'un polar : il commence par une (atroce) scène de viol, puis se déroule comme une enquête policière. Mais l'enquête, ici, n'est qu'un prétexte pour brosser le tableau d'une société obnubilée par le paraître, la réussite sociale, l'appât du fric et les petits arrangements entre copains. Même s'il force parfois le trait (c'est le côté jubilatoire du livre, quand l'auteur n'hésite pas à se lâcher!), Sansonnens démonte les rouages d'un univers politico-médiatique qui repose essentiellement sur de sales petits (et grands) secrets. Sans tomber dans la caricature, il sonde aussi le cœur de ses personnages avec intelligence et empathie — je dirais même une générosité et un humour assez rares dans la littérature romande (qui est souvent minimaliste et manifeste un humour involontaire).

Bref, un roman riche et vivant qui tient le lecteur en haleine jusqu'à la dernière ligne.

* Julien Sansonnens, Les Ordres de grandeur, éditions de l'Aire, 2016.

13/12/2016

Rêver Venise avec Pierre-Alain Tâche

images-6.jpegDe Goldoni à George Sand, de Musset à Rilke, de Casanova à Sollers, Venise est la ville du monde qui a le plus inspiré les écrivains — un passage obligé pour les poètes. Elle inspire, aujourd'hui, un très beau livre à Pierre-Alain Tâche, l'un de nos meilleurs écrivains.

Constitué de deux parties — l'une écrite en 2009 et l'autre en 2015 —, Venise à main levée* nous entraîne dans le dédale des ruelles de la ville. À la fois promenade, où le poète se laisse guider par le hasard, et rêverie ou divagation. Attentive, l'oreille perçoit la musique des voix, le clapotis de la lagune, une femme qui chantonne dans la rue. Et l'œil est aux aguets, perdu dans la folie du carnaval ou visitant la Biennale d'art contemporain, la prison pour femmes de la Giudecca ou le cimetière San Michele.

Le regard est curieux, et prompt à se laisser surprendre et à s'émouvoir. « Est-ce un visage que je cherche au tarot des façades ? » Il y a, dans cette errance bienheureuse, une quête du mystère — et de la femme. À Venise, elle porte tous les masques : artiste de rue, marchande de souvenirs, lavandière étendant du linge à sa fenêtre. Et le poète ne cesse de les arracher…

La poésie de Tâche est faite d'instantanés d'une rare précision (d'une rare justesse), comme saisis au vol, à main levée. Dans une langue à la fois musicale et sensuelle, Tâche esquisse les visages inconnus, les paquebots à quai, les Carpaccio entrevus à la Scuola San Giorgio dei Schiavoni. Il rend justice à la Sérénissime — cette ville qui demeure un miracle.

Venise à main levée est sans doute l'un des plus beaux livres, et l'un des plus personnels, de ce grand poète vaudois.

* Pierre-Alain Tâche, Venise à main levée, Le Miel de l'Ours, 2016.

12/12/2016

L'ère du soupçon

images-5.jpegUn soupçon pèse aujourd'hui sur la presse. Ce n'est pas tout à fait nouveau. Il y a longtemps que la presse, pour certains, est au service du Pouvoir (ou des pouvoirs). Les pays totalitaires, c'est bien connu, ont une presse à voix unique et dûment muselée. Heureusement, nous ne vivons pas dans un pays totalitaire, nos journaux sont riches et diversifiés, et pourtant, très souvent, nous avons l'impression d'une information orientée à sens unique.

On a longuement disserté sur le fiasco ahurissant de la presse bien-pensante, qui n'a rien vu venir — ni le Brexit, ni l'élection de Donald Trump, ni la désignation de François Fillon à la primaire de la droite française, etc. Aveuglement momentané ? Politique du déni ? Ou recours à la méthode Couet ? Toutes les explications ont été avancées pour expliquer un tel acharnement (presque jubilatoire) dans l'erreur.

« Votre raisonnement est factuellement faux, disait un jour Lénine.

— Oui, mais il est politiquement correct, rétorqua Trotski.

Pourquoi donc les électeurs (et les lecteurs, car chaque lecteur est un électeur) n'ont-ils pas suivi les directives des journalistes, pourtant bien informés et si bien intentionnés ?

images-2.jpegParce que nous sommes entrés, avec Nathalie Sarraute (photo de gauche), dans l'ère du soupçon : pour la plupart des gens, les journaux (la radio, la télévision) ne disent plus la vérité. Ou plutôt : cette vérité n'est plus une, pure, univoque. Le lecteur a compris que cette vérité est partiale et orientée. Toujours dans le sens qui convient. Et il va donc la chercher ailleurs…

Où ? Sur les réseaux sociaux, par exemple, qui diffusent des vérités plus contrastées, diversifiées, souvent contradictoires. Il doit faire le tri entre les vraies et les fausses informations. Il compare les sources. Il juge sur pièces en jetant le soupçon sur ce qu'il lit (ce soupçon s'exprime à l'air libre dans les commentaires!). Aujourd'hui, le lecteur (l'électeur) butine entre les articles (certains très peu recommandables), surfe, papillonne comme un électron libre.

Il n'y a pas si longtemps, chaque journal avait un lectorat relativement stable et identifiable. Mais ces lecteurs se sont dispersés dans la nature. Ils vont faire leur miel dans d'autres ruches, un peu partout. Ils ne sont plus tenus par la pensée unique. Ils votent à rebours du bon sens. Ils expriment leur colère, leur exaspération ou seulement leur incompréhension face aux médias qui ne les voient jamais (ecar, pour eux, ils sont transparents). 

Oui, nous sommes entrés dans l'ère du soupçon.

09:55 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : pensée unique, brexit, trump, presse, journaux, télévision, fiasco | | |  Facebook

06/12/2016

Régis Debray : le rebelle modeste

images-5.jpegPour ceux qui aiment vagabonder loin des idées reçues, les livres de Régis Debray sont un feu d'artifice, et une fête de l'intelligence. Bien sûr, il y a parfois, chez le lecteur, une impression d'insuffisance devant l'érudition (jamais étalée comme la confiture) de cet écrivain-philosophe qui possède l'une des plus belles plumes de la littérature française. Mais Régis Debray est un modeste, un « rebelle modeste » comme il aime à se définir lui-même, qui vient après le révolutionnaire, le contestaire et le dissident, et cette modestie, qui n'est pas de façade, accompagne tous ses livres, et nous le rend proche.

Un candide à sa fenêtre* qui vient de paraître en Folio est le deuxième volet des Dégagements que Debray a entrepris de publier dès 2010. Le livre a la forme d'un dé à six faces (au pluriel) qui partirait de « Frances » pour aboutir à « Littératures », en passant par les « Mondes », les « Politiques », les « Philosophies » et les « Arts ». images-7.jpegVaste programme, en vérité ! À la manière de Roland Barthes, Debray éclaire les mythes contemporains en les passant au scanner de l'histoire et de la géographie (trop oubliées), de la philosophie et de la politique. Il aime à suivre les destins parallèles  de Victor Serge et Walter Benjamin, par exemple, ou de Julien Gracq et Claude Simon qui, bien que contemporains, ne se croisent jamais. Il réfléchit sur la postérité (ou l'absence de postérité) en remarquant, chez la plupart des auteurs « dont on parle », l'oubli des références, ce qui l'amène à revenir sur l'idée de génération, d'émulation et d'éducation.

Mais comment devenir une référence ? « La passage de la trouvaille à la marotte puis à l'ouvre-boîte est un long chemin. L'inventeur doit au long des années creuses droit son sillon, sans lorgner sur le voisin, tout entier à son idée fixe. Et fermer sa porte aux collègues et concurrents qui font de même dans la pièce à côté. »

images-2.jpegRégis Debray, dans Vie et mort de l'image**, fut le premier à insister sur la révolution numérique en montrant ce qu'il advient quand on passe de l'écrit à l'écran, et de la graphosphère à la vidéosphère. Dans l'histoire de l'humanité, la technique est toujours primordiale : « les lions, les blattes et les ouistitis n'ont pas d'histoire, parce qu'ils n'ont pas d'outils. (…) L'homo sapiens est ce curieux animal qui transmet ses outils à son petit-fils, donc transforme son milieu, et ce faisant, se transforme lui-même. » 

Debray revient sur cette rupture, qui est à l'origine aussi d'une fracture sociale (entre les gens « connectés » et les autres), en analysant, par exemple, l'importance des tweets (140 signes) qui ont remplacé, pour les hommes politiques, les programmes et les longs discours (Donald Trump ne s'exprime que par tweets). Comme à son habitude, l'auteur adore les raccourcis provocateurs (mais stimulants) lorsqu'il écrit : «Le prêtre, sorcier déchu ; le poète, prêtre déchu (dixit Baudelaire) ; le chanteur, poète déchu ; le rappeur, chanteur déchu ; etc. Les « c'était mieux avant » ont tort de se plaindre. Chaque dégradation vaut régénération. » Rousseau ne disait pas autre chose…

Désenchantement, détachement, dégradation : tout le livre illustre à merveille ce désengagement qui est désormais la position du « candide à sa fenêtre ». Pourtant, Debray ne cède jamais aux sirènes du catastrophisme — même s'il déplore le déclin du discours politique, par exemple (de Mitterrand à Chirac, de Chirac à Sarko, de Sarko à Hollande) ou l'imposture de l'art contemporain : « Quand le visiteur n'en a pas les moyens, est mise à sa disposition une équipe de « médiateurs culturels présents de midi à minuit », à l'instar des équipes paroissiales des sacristies pour guider le néophyte, et lui expliquer la démarche, le geste, l'interrogation, la problématique du prophète, bref l'intérêt caché du défaut d'intérêt apparent. »

La littérature, aujourd'hui, comme le cinéma, n'échappe pas à ce constat désabusé : on n'invente plus rien, mais on recycle, on cultive le second degré, on ricane, on copie, on revisite, on détourne, on pastiche : c'est le règne du sampling, du remake, du remix. « Suprématie de la recherche sur la trouvaille, et de l'alambiqué sur le brut. Tout devient resucée, et pas d'original qui n'appelle ses pastiches. C'est la jactance à l'envers. » Il appelle de ses vœux le retour du truculent et du coupant, de l'héroïque et de l'épique (mais reconnaît qu'il n'est plus assez jeune pour faire « gros, gras et grand » !)

C'est un plaisir de cheminer avec Debray dans ses flâneries autour du monde, dans les musées ou chez les grands auteurs, même si elles sont « mélancoliques, cocasses ou injustes ». En fin de course, il demande au lecteur son indulgence. C'est inutile. Il nous aura ouvert les yeux sur tout ce qui nous déroute et nous trompe. Et, en particulier, sur l'époque (notre époque) qui nous met en scène.

* Régis Debray, Un candide à sa fenêtre (Dégagements), Folio, Gallimard, 2016.

** Régis Debray, Vie et mort de l'image, Folio, Gallimard, 1992.

29/11/2016

Régis Debray, fin de siècle

images-2.jpegComme l'ornithorynque ou le panda, l'Intellectuel Français (ou I.F. pour reprendre le sigle inventé par Régis Debray dans un livre passionnant*) est une espèce en voie de disparition. Héritier lointain de l'Intellectuel Originel (ou I.O.), dont les plus fameux spécimens s'illustrèrent lors de l'affaire Dreyfus, l'I.F. voit aujourd'hui sa fin venir, supplanté par l'I.T. (ou Intellectuel Terminal) qui ne pense plus en terme en droit ou d'éthique, mais exprime ses humeurs au jour le jour — de préférence dans les pages “ Débats ” de Libération ou du Monde — dans l'espoir d'en tirer un bénéfice médiatique immédiat, et d'occuper la scène intellectuelle.

Intervenir dans la vie politique, pour un écrivain ou un philosophe, aura toujours été, depuis un siècle au moins, une spécialité française. On se rappelle Zola accusant, dans l'Aurore, l'Etat d'avoir condamné injustement Dreyfus. Accusation reprise par Anatole France, Barrès, Péguy, Proust et quelques autres I.O., lesquels, après maintes attaques, polémiques et menaces, eurent enfin gain de cause.

Cet engagement de l'intellectuel, qui se doit de toujours prendre position dans le débat politique de son époque, va se développer au cours du XXe siècle. En France, ses grandes figures morales seront tour à tour Gide, lorsqu'il dénonce au retour d'un voyage en URSS les conditions de vie de ce pays ; Sartre, bien sûr, qui force l'I.F. à s'engager dans le débat politique et à choisir son camp, souvent de manière péremptoire ; Raymond Aron qui, au sortir de la deuxième guerre mondiale, s'oppose à Sartre en défendant des positions tout autres ; mais aussi David Rousset ou Pierre Vidal-Naquet.

images-3.jpegLe point de rupture, qui pour Régis Debray marque la fin de l'I.F et sa transformation en I.T. (ou Intellectuel Terminal), advient au début des années 70 avec l'arrivée sur la scène médiatique des “ Nouveaux Philosophes ”. Plus de débat d'idées, désormais, plus d'affrontements de haute tenue, comme les querelles entre Sartre et Camus, mais des opinions assénées tels des coups de gourdin. Même si Debray cite peu de noms, on reconnaît sans peine ici la bande à Bernard-Henri Lévy, Glucksmann et autres Finkelkraut qui représentent les nouveaux maîtres du prêt-à-penser. Leur coup de génie ? Occuper les media et faire du débat d'idées un spectacle permanent. Ê“ L'I.T. a un ton judiciaire, mais un ton au-dessus du juridique. Il fait métier de juger, et non d'élucider : plutôt dénoncer qu'expliquer. Sa question préférée ? " Est-il bon, est-il mauvais ? " Elle en cache une autre, beaucoup plus grave à ses yeux : " Et moi, me retrouverais-je, ce faisant, du bon ou du mauvais côté ? "”

Etre toujours là où quelque chose se passe (quitte à faire du tourisme médiatique comme BHL ou Bernard Kouchner). Toujours du bon côté, bien sûr — c'est-à-dire des bons sentiments ou du politiquement correct. Ne jamais s'engager sur le terrain du vrai débat philosophique (laissé aux purs spécialistes, philosophes de métier, réputés illisibles), mais raisonner en termes de chiffres plus ou moins trafiqués, de slogans péremptoires et de comparaisons démagogiques (voir les chroniques de Jacques Julliard, Alain Minc ou Jean-François Revel).

* Régis Debray, I.F. suite et fin, Folio, Gallimard, 2001.

16/11/2016

Exotisme et mélancolie (Elisa Shua Dusapin)

images-5.jpegHiver à Sokcho* est le premier livre d'une jeune auteur franco-coréenne, Elisa Shua Dusapin. Il se lit avec plaisir, même s'il a toutes les qualités et les défauts d'une première œuvre. 

Les qualités d'abord : une écriture fine et sensuelle, qui excelle à évoquer les sensations, les couleurs, les odeurs, les gestes du quotidiens : la narratrice travaille dans une pension d'une petite ville de Corée du Sud, elle prépare souvent à manger, décortique les poissons, découpe les légumes — et l'auteur exprime à merveille cette fête des sens. Un parfum de mélancolie, ensuite, qui imprègne le corps et le cœur de la jeune narratrice, perdue entre sa mère (qui vend des poissons), son amant mannequin (qui veut retourner à Séoul, dans la grande ville) et un hôte français de passage, dessinateur de bande dessinée, qui provoque chez elle angoisse et émoi amoureux. Une fraîcheur, enfin, dans l'atmosphère du livre, qui tient beaucoup à l'exotisme du récit, l'évocation d'un pays lointain et inconnu, ses habitudes, ses goûts alimentaires ou vestimentaires.

images-6.jpegQuelques défauts aussi. L'intrigue du livre est à la fois très mince et convenue : l'attirance (amoureuse ? intellectuelle ?) qu'exerce le Français sur la jeune Coréenne n'est jamais approfondie, ni questionnée, car l'auteur reste toujours en surface. On se doute bien que la jeune femme projette sur le dessinateur français l'ombre de son père, français également, disparu brusquement du tableau. Mais on n'en saura pas plus, hélas. Les personnages secondaires ne sont pas étoffés (Jun-Oh, l'amoureux de la narratrice ; Park, le patron de la pension). Les dialogues, ensuite, qui semblent écrits à l'emporte-pièce, ce qui est d'autant plus étonnant que l'écriture du livre est très soignée.

« Il fait si sombre…

— C'est l'hiver.

— Oui.

— On s'habitue.

— Vraiment ? »

Roman ? Récit ? Hiver à Sokcho ne porte aucun sous-titre. La question n'est pas sans importance, car le lecteur se demande souvent quelle est la part de fiction dans cette histoire qui hésite sans cesse entre le roman et le récit autobiographique. On ne peut s'empêcher de penser à Marguerite Duras ou, plus près de chez nous, à Yasmine Char — même si le livre d'Élisa Shua Dusapin n'a pas la profondeur (et le douleur) de ses intimidants modèles. Il n'empêche qu'elle fait preuve, ici, d'un talent prometteur et qu'on se réjouit de lire ses prochains livres.

* Elisa Shua Dusapin, Hiver à Sokcho, éditions Zoé, 2016.

05/11/2016

Les deux langues de Jacques Chessex

images.jpegDans l’œuvre foisonnante de Jacques Chessex, composée d’essais, de poèmes, de récits, de nouvelles, de romans, les figures paternelles sont nombreuses, comme dans L’Ogre (Prix Goncourt 1973) ou, plus récemment, L’Économie du ciel (2003). Avec Pardon mère *, Chessex aborde enfin le continent noir et silencieux de la figure maternelle. Un livre intense et poignant, où l’écrivain vaudois se met à nu, en même temps qu’il recherche un impossible pardon.
Ici tout commence, comme souvent, par des images et des regrets. Images qui « percent le cœur » du fils malheureux, si justement nommé J.C., comme Jean Calmet, Jacques Chessex ou Jésus-Christ Et regret, à vrai dire sans remède, d’avoir manqué le rendez-vous avec sa mère.

Lire la suite

13:35 Publié dans Hommage | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : jacques chessex, littérature suisse, hommage | | |  Facebook

03/11/2016

Bonne fête, Mousse Boulanger !

Ce jeudi, Mousse Boulanger fête ses nonante ans. Comédienne, journaliste, romancière et surtout poète, Mousse Boulanger aura marqué — avec son mari Pierre, trop tôt disparu — pendant près de cinquante ans, l'histoire de la littérature romande (et francophone). Sa bibliographie est impressionnante, comme le nombre de ses émissions radiophoniques (qu'on peut retrouver sur le site de la RTS). 

En guise d'hommage, je reprends le billet que j'ai consacré à l'un de ses plus beaux livres, Les Frontalières, paru en 2013 aux éditions l'Âge d'Homme.

Qu’est-ce qu’un écrivain ? Une voix, un style. Une présence. Mais aussi : un engagement,  une vision singulière du monde. Une mémoire. Sans oublier, bien sûr, la fantaisie et un goût irrépressible pour la liberté.

images.jpegToutes ces qualités, on les retrouve, brillantes comme un diamant, chez Mousse Boulanger. Faut-il encore présenter cette femme au destin extraordinaire, née à Boncourt en 1926, dans une famille nombreuse, et qui fut, tour à tour, journaliste, productrice à la radio, comédienne, écrivaine et poète ?

Une voix, disais-je, une présence immédiate. La vibration de l’émotion poétique.

À l’époque où elle travaillait à la radio romande, Mousse Boulanger a interrogé des dizaines d’écrivains, suisses et français, sur leur relation à la langue, leur credo, leur engagement. À ce travail journalistique s’est ajoutée, depuis toujours, la passion de la poésie. Cette passion qu’elle a vécue et partagée avec son mari, Pierre Boulanger, journaliste et poète, lui aussi, et qu’elle a diffusée, des années durant, dans des récitals poétiques qui faisaient vibrer les villes et les villages.

Une voix, un regard malicieux, une présence.

Mousse Boulanger, qui fut l’amie de Gustave Roud et de Vio Martin, s’est beaucoup dévouée pour les autres. Elle a pourtant trouvé le temps d’écrire une trentaine de livres : essais, romans, nouvelles, poèmes. C’est dire si sa voix est riche et porte loin ! Cette œuvre, encore trop méconnue, est l’une des plus vivantes de Suisse romande. Il faut relire l’Écuelle des souvenirs, splendides poèmes de la mémoire, et son dernier polar, Du Sang à l’aube, modèle du genre policier.

boulangerrien270.jpgCe mois-ci, Mousse Boulanger publie Les Frontalières*, un livre magnifique qui est à la lisière du récit et du poème. La lisière, les limites, la frontière : c’est  la vie de la narratrice, petite fille toujours en vadrouille, qui passe gaillardement de Suisse en France, et vice versa, dans les années qui précèdent la Seconde guerre mondiale. L’herbe est toujours plus verte, bien sûr, de l’autre côté. Elle franchit la frontière à bicyclette, sans se préoccuper des gros nuages noirs qui envahissent le ciel. À travers ses souvenirs d’enfance, Mousse Boulanger ravive la mémoire d’une époque, d’un village, d’une famille. Elle brosse le portrait émouvant d’une mère éprise de liberté qui ne comprend pas toujours ses enfants.

« Allez, courage, dans dix minutes, on est à la maison ! »

La seule maison qui compte, pour la fillette de douze ans qui a la bougeotte, c’est l’amour, la liberté, la poésie…

Il faut lire ce récit haletant, écrit dans une langue vive, rapide, qui sait aller à l’essentiel. Il nous incite à franchir les frontières, plus ou moins imaginaires, qui limitent nos vies. Les interdits stupides. Les conventions. Nous sommes tous des frontaliers, déchirés entre deux pays. La patrie de nos pères et le royaume allègre et tendre de nos mères.

* Mousse Boulanger, Les Frontalières, L’Âge d’Homme, 2013.

 

02/11/2016

Hommage à Jacques Chessex

par Jean-Louis Kuffer
 
images-2.jpegEn mémoire de Maître Jacques, le Café littéraire de Vevey lui rendra un hommage à plusieurs voix ce vendredi 4 novembre prochain. Il y sera question de la vie et de l'œuvre du Goncourt 73, avec les contributions de Myriam Matossi Noverraz, Janine Massard, Pierre-Yves Lador, JLK, Jean-Michel Olivier et Gilbert Salem.
À l’instigation de Philippe Verdan, qui représente la nouvelle génération et s’est passionné pour cette œuvre, les amis et/ou pairs de plume de Jacques Chessex témoigneront de leurs rapports à l’écrivain et à l’œuvre selon leur expérience personnelle.
Avec JLK pour modérateur surveillant sévère mais juste du temps de parole, ils aborderont les thèmes relatifs aux sources existentielles et littéraires de Maître Jacques (le drame personnel d’origine, l’amour et la nature, le conflit entre érotisme et puritanisme, la poésie et l’inquiétude métaphysique), et seront également évoqués les rapports de Jacques Chessex avec les femmes et avec Paris, son personnage public et son écriture, le rayonnement de son œuvre et sa postérité.
Chaque intervenant présentera brièvement un livre de Chessex de sa préférence, quelques extraits seront lus et des airs de jazz ont été choisis par l’hôte des lieux, où les amateurs de fins plats trouveront aussi leur content.
Vevey, Café littéraire, 33 quai Perdonnet. Le 4 novembre 2016, dès 20h.