17/12/2013

Portraits d'artistes par Claude Dussez

images-6.jpegVous cherchez désespérément un cadeau à faire à votre bien-aimé(e) en cette période d'échanges symboliques de Noël ?

Eh bien, ne cherchez plus, vous avez trouvé !

C'est un livre magnifique de portraits d'artistes (suisses) réalisé par un grand photographe valaisan, Claude Dussez, qui est aussi peintre, graphiste, caricaturiste, et j'en passe. DownloadedFile.jpegOn y retrouve tous celles et ceux qu'on aime, de A comme  Pascal Auberson à Z comme Zep, de Mélanie Chappuis à Georges Haldas (dit Petit Georges), de Brigitte Rosset à Yves Dana, et tant d'autres.

images-5.jpegClaude Dussez n'a pas son pareil pour jouer de toutes les nuances du noir et blanc et pour saisir le geste, l'expression du visage ou de la main, la parole silencieuse des corps glacés dans la photographie. Précédé d'une excellente préface d'Antoine Duplan, ce livre exceptionnel par sa richesse et la beauté de ses images se doit de faire partie de votre bibliothèque — ou de celle de votre bien-aimé(e) !

* Claude Dussez dédicacera son livre jeudi 19 décembre à partir de 18h à la librairie Payot Rive Gauche (dans les Rues basses, à Genève).

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16/07/2013

Les livres de l'été (8) : À propos des Chefs-d'Œuvres, de Charles Dantzig

6746f02e-5b30-11e2-a60f-8d85e800a497-493x328.jpgDe tout temps, il y a eu des lecteurs prodigieux. Le plus souvent, il venaient du monde l'Université : Thibaudet, J'ean-Pierre Richard, Jean Starobinski, Michel Butor et tant d'autres. Aujourd'hui, comme on sait, l'Université n'existe plus. Mais les grands lecteurs persistent et signent. Ce sont des journalistes et/ ou des écrivains, comme Jean-Louis Kuffer ou Philippe Sollers. Parfois des éditeurs, comme Charles Dantzig (à droite sur la photo, posant devant l'Olympia de Manet). Ou de simples amateurs.

Quelles voix s'élèvent, aujourd'hui, pour dire à la fois le plaisir et les questions de la littérature ? Non seulement classique, comme on dit, mais aussi moderne, et même la plus contemporaine ?

Je ne citerai que trois noms, qui valent tous les critiques universitaires : 3283024.image.jpegJean-Louis Kuffer, critique, écrivain, ancien journaliste de 24Heures, dont le blog (ici) est le journal de bord d'un lecteur au long cours, retraçant l'expérience singulière de la lecture, « cette pratique jalouse » selon Mallarmé, ses doutes et ses réjouissances, ses enthousiasmes et ses questionnements. En second lieu, un écrivain si souvent accusé de faire le paon, Philippe Sollers, qui, si l'on met de côté ses romans plus ou moins expérimentaux (et plus ou moins réussis), demeure un fantastique lecteur, à la curiosité insatiable, qui voyage à travers les siècles et les frontières, capable d'éclairer Hemingway, comme Joyce ou Proust, Lautréamont ou Aragon, Philip Roth comme La Fontaine. Sollers ? Un grand lecteur, passionné, érudit, intraitable. Si vous ne me croyez pas, lisez : La Guerre du goût (Folio), ou encore Éloge de l'Infini (Folio). Ou enfin, Fugues, qui vient de paraître chez Gallimard.

images-3.jpegVenons-en, maintenant, au troisième cas exemplaire. Un lecteur prodigieux (par son érudition), agaçant (par ses partis-pris), à la fois empathique et critique : Charles Dantzig (né à Tarbes, en 1961). Il n'en est pas à son coup d'essai, puisqu'on lui doit, déjà, un formidable Dictionnaire égoïste de la littérature française (Le Livre de Poche), ainsi que divers opuscules tels que Pourquoi lire ? (Le Livre de Poche) et Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (Le LIvre de Poche). Cette année, il publie À propos des chefs-d'œuvre*, une réflexion à la fois personnelle et universelle sur ce qui fait la paricularité des grandes œuvres d'art (Dantzig élargit sa réflexion à la peinture, à la danse, à la musique).

Qu'est-ce qui fait qu'un livre, ou un tableau, ou une musique, traverse le temps et reste, contre vents et marées, toujours d'actualité ?

D'abord, un chef-d'œuvre appartient à son temps — mais il traverse aussi les âges. « Les chefs-d'œuvre ne sont pas détachés. Ils émanent de leur lieu, de leur temps, de nous. L'homme est capable de l'exceptionnel, dit le chef-d'œuvre. » Il est fait d'une pâte à la fois humaine et inhumaine. Il marque toujours une rupture (face à la convention, à la médiocrité « qui est toujours la plus nombreuse »). Rétrospectivement, le chef-d'œuvre donne sa couleur à l'époque. « C'est un présent qui donne du talent au passé. » Il ne peut être réaliste, puisqu'il repose sur la transfiguration de la réalité. « Le réalisme, note justement Dantzig, est une forme de paresse. Ceux qui le pratiquent recopient les choses nulles qu'ils ont vues et les sentiments condescendants qu'ils en ont orgueilleusement éprouvés, rien de plus. » « Le chef-d'œuvre est moins là pour donner du sens que pour révéler de la forme. Il est un combat gagné de la forme contre l'informe. » C'est pourquoi le plus beau des chefs-d'œuvre éphémère est un bouquet de fleurs coupées…

Alors, bien sûr, comme tous les grands lecteurs, Dantzig a ses marottes. images-5.jpegIl n'aime pas Céline, ironise sur la grandiloquence du style de Marguerite Duras, sur l'ennui des films de Benoît Jacquot, tandis qu'il célèbre Proust ou Genet, Valéry et Cocteau, et certains livres du regretté Hervé Guibert. Dans son panthéon figurent quelques curiosités, tels Sur le retour de Rutilius Namatianus (texte latin datant de 420), La brise au clair de lune, de Ming Jiao Zhong Ren (Chine, fin du XIVe siècle), ou encore les œuvres posthumes de Desportes (1611). Mais aussi Mario Paz, Henri Heine, Gore Vidal, Jules Laforgue.

Dantzig brise une lance, également, contre la république des « professeurs restés élèves ». « Appliqué, citeur, roulant sur des vieux rails, pas rouillés, non, tellement empruntés et depuis toujours qu'ils brillent comme du neuf. En réalité, la littérature, il n'y comprend rien. En Angleterre, il peut s'appeler Georges Steiner, aux États-Unis ça a été Allan Bloom, en France il pourrait être Alain Finkelkraut. (…) Voici un grand secret : en matière de littérature, Barthes et Foucauld, Jakobson et Genette, De Man et Badiou ne sont pas l'essentiel. » On voit ici que Charles Dantzig, comme Brigitte Bardot sur sa Harley, n'a peur de personne…

Alors, finalement, qu'est-ce qu'un chef-d'œuvre ?

« Le seul critère irréfutable, c'est celui-ci : le chef-d'œuvre est une œuvre qui nous transforme en chef-d'œuvre. Nous ne sommes plus les mêmes une fois qu'il nous a traversés. Une œuvre de création normale, nous la maîtrisons ; un chef-d'œuvre s'empare de nous pour nous transformer. »

* Charles Dantzig, À propos des chefs-d'œuvre, Grasset, 2013.

 

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25/11/2009

La montagne s'ombre

images-1.jpegActuellement se tient, à la Galerie Krisal, à Carouge, une très belle exposition de photographies de l'artiste genevois Jacques Pugin, qui vit désormais à Barcelone. L'exposition s'intitule « La Montagne s'ombre ». On peut admirer les belles images de Pugin jusqu'au 24 décembre 2009. À ne pas manquer…

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28/09/2009

Marc Jurt rencontre Michel Butor

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Il a y trois ans nous quittait Marc Jurt, immense artiste aux multiples talents, peintre et graveur, sculpteur et photographe, enseignant au Collège de Saussure et grand voyageur. Du 26 septembre au 13 décembre 2009, le Musée des Suisses de l’étranger accueille au Château de Penthes l'exposition « Géographie parallèle », qui met en regard 50 toiles de Marc Jurt et 50 textes de Michel Butor. Une occasion exceptionnelle de découvrir ou de retrouver le travail de cet artiste de génie, qui rencontre ici le grand écrivain Michel Butor.

Tout commence, chez Marc Jurt, par une trace, un trait gravé ou dessiné. Par ce trait, l’artiste essaie de trahir le monde, c’est-à-dire de l’agripper, de toutes les manières, de toutes ses forces, et de l’attirer vers lui. L’artiste est un archer qui tire, de nuit, sur des cibles mouvantes, vivantes, éphémères. À ce jeu-là, Marc Jurt était expert : le regard, d’abord, mais aussi le corps tout entier, qui s’imprègne du monde, décoche ses flèches ; puis la main qui trace, danse sur le papier ou la plaque de cuivre, qui creuse, qui va au fond des choses ressuscitées par le geste rapide et élégant.

Au fil des œuvres — trente années de dessin, de gravure et de peinture — le trait, bien sûr, a changé. De l’hyperréalisme symbolique des premières gravures (on se souvient des tours de Manhattan dévorées par le lierre) à l’abstraction lyrique des dernières grandes toiles, le trait s’est à la fois dépouillé de l’inessentiel et enrichi de nouvelles expériences, de nouvelles sensations. Grâce aux voyages, aux rencontres, aux aventures de la vie. Mais toujours il a gardé en point de mire son objectif : tracer l’élan, donner une forme visible à la force. Et cette force explose, irrépressible, dans les derniers tableaux réalisés alors que Marc luttait contre la maladie.

Peindre la force, oui, sans jamais se laisser arrêter, emprisonner, réduire au silence.

L’œuvre de Marc Jurt n’est jamais fermée : c’est une maison ouverte au monde. Elle est à la fois singulière (on reconnaît son trait, sa marque, au premier coup d’œil) et universelle. Les Balinais comme les Occidentaux s’y retrouvent chez eux, tant Marc aime à jouer avec les matières (tissus, écorces d’arbres, papiers de riz ou de coton), à faire des clins d’œil, à tracer des passerelles entre les peuples et les civilisations.

Chaque tableau est une invitation à partager, à voyager. Il explore de nouveaux territoires, corrige nos vieilles mappemondes, revisite les cartes de géographie, de météorologie et d’aviation en les modifiant, par le trait et par la couleur, afin qu’ils coïncident, sans doute, avec cette géographie secrète qui est la sienne. Ce travail sur les cartes de géographie n’est pas le premier entrepris par Marc Jurt : il rappelle « Géographie du corps », cette suite de dessins réalisés en 1991-1992 sur enveloppes en carton représentant des anatomies plus ou moins fantastiques. Déjà, utilisant des techniques mixtes, Marc les détournait de leur fonction (médicale) pour en faire une œuvre à regarder, à méditer. On ne peut s’empêcher de voir aussi dans ce geste de détournement une sorte de magie blanche destinée à éloigner du corps, de son propre corps, les menaces invisibles de la maladie ou de la mort. Déjà, en 1992, Marc avait demandé à un écrivain, Jacques Chessex, d’écrire sur ces anatomies colorées et détournées pour conjurer, à sa manière, les vieux démons.

butor.jpegCette même année, Marc Jurt collabore pour la première fois avec Michel Butor, un écrivain qu’il admire de longue date, grand voyageur, lui aussi, explorateur de mots et de territoires inconnus (Génie du lieu) : écrivain mobile s’il en est. De cette rencontre naît Apesanteur, une série de six gravures sur lesquelles Butor écrit, à la main, six poèmes. Quelques années plus tard, ce sera Géographie parallèle, une suite unique et magnifique de 50 travaux, que Marc considérait comme un sommet de son œuvre. Le peintre y multiplie les interventions et les strates, peinture, gravure, griffures, papiers collés, rehauts de plume et de crayon, tandis que l’écrivain y dépose ses mots.

Cette œuvre à deux voix est tout à fait exceptionnelle par son ampleur et son inspiration. Les mots et les images se mêlent sans jamais se confondre : une galerie et une graphie qui l’une l’autre se gardent et se perdent de vue, dans un jeu de miroir qui donne le vertige. Les tableaux sont écrits, comme les poèmes sont peints. Pourtant, on dirait qu’ils font corps, qu’ils sont faits de la même chair ou de la même pâte. Chacun accueille l’autre pour lui prêter sa voix, son souffle, sa matière.

Chacun révèle à l’autre sa géographie secrète et l’aide, dans un dialogue jamais interrompu, à pénétrer les arcanes de son propre mystère.

 

L'exposition  « Géographie parallèle » a lieu du 28 septembre au 13 décembre 2009 au Château de Penthes,  18 chemin de l'Impératrice, 1292 Pregny-Chambésy. Le Musée est ouvert du mardi au dimanche de 10h à 12h et de 13h à 17h. Fermeture le lundi. Téléphone +41 22 734 90 21.

 

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04/07/2009

Le diable par la queue

923455317.jpgIl est loin, désormais, le temps du poète crotté vivant son art (mais non de lui) dans une marginalité superbe, pauvreté glorieuse ou bienheureuse bohème. Révolu, également, le temps où les poètes vivaient des largesses des rois ou des grands seigneurs, voire des bénéfices ecclésiastiques. Finie, enfin, l’époque où les grands plumitifs pouvaient jouir d’une fortune personnelle, comme Lesage ou Mirabeau, ou d’une rente confortable de fermier général, comme le philosophe Helvetius, poursuivant son œuvre à l’abri du besoin.
C’est Rousseau, une fois encore, qui a ouvert la voie. Sa pensée, son écriture et son indépendance, il les paie au prix fort : en copiant jour après jour, nuit après nuit, de la musique, pour quelques sous la page. Certes il n’est pas le seul, à son époque, à exercer un autre métier que celui d’écrivain : Diderot monnaie plus ou moins âprement ses traductions de l’anglais (inépuisable source d’inspiration pour Jacques le fataliste et son maître), tandis que Monsieur de Voltaire, dans son fief de Ferney, invente une première mouture du capitalisme sauvage qui connaîtra, deux siècles et demi plus tard, un regain de succès.
Mais aujourd’hui ?
L’État auguste et sans visage a remplacé avec le temps les seigneurs d’autrefois en distribuant, au compte-goutte et après d’infinies démarches, les aides à la publication, les subsides et les bourses, faisant du poète crotté du Moyen Âge un écrivain subventionné, pour ne pas dire assisté. Impossible, en effet, pour qu’un livre paraisse, d’éviter la longue et souvent vétilleuse course d’obstacles de la demande de subventions. Le poète, aujourd’hui, est devenu un spécialiste des formulaires  ad hoc à remplir en quatre langues et en plusieurs exemplaires, à envoyer à Lausanne ou à Genève, puis à Berne, puis à Zurich, puis à Berne à nouveau. Avant même d’avoir écrit le premier mot de son ouvrage, il doit en préciser la longueur et la teneur exactes, calculer le prix du papier et les frais d’impression, de reliure et d’emballage, trouver un éditeur et, si possible, un distributeur pour la France. Si les démarches aboutissent (et s’il n’est pas mort avant), notre poète pourra s’adonner librement à son art, mais le plus souvent à ses frais en multipliant les nuits blanches et les vacances laborieuses.
Heureusement, me direz-vous, son livre est assuré de voir le jour : il ne reste plus qu’à l’écrire !
Gratuitement.
Les statistiques prétendent qu’en France, sur quelques milliers d’écrivains publiant régulièrement des livres, cinquante d’entre eux seulement  vivent de leur plume. Si l’on applique ces chiffres à la Suisse romande, il faudrait certainement passer de cinquante écrivains professionnels à cinq, voire trois (Agota Kristof, Georges Haldas et Maurice Chappaz)(1). Ce qui implique qu’aujourd’hui, en France comme en Suisse, en Ouzbékistan comme au Cachemire oriental, les écrivains exercent tous un autre métier : un tout autre métier qui leur permet de vivre, et de nourrir une famille parfois nombreuse (et souvent bruyante).
Est-ce un mal ?
Le génie littéraire s’épuise-t-il à corriger des copies d’élèves truffées de fautes d’orthographe ou à rédiger des articles qui seront oubliés le lendemain de leur publication ? Le poète vend-il son âme au diable en acceptant un travail souvent qualifié d’alimentaire (iconographe pour Nicolas Bouvier, bibliothécaire pour Anne-Lise Grobéty, fonctionnaire dans une organisation internationale pour Alice Rivaz ou Albert Cohen) ?
Jacques-Étienne Bovard, maître au gymnase lausannois de la Cité et auteur du Pays de Carole et des désormais célèbres Nains de jardin, se décrit volontiers comme un écrivain du dimanche. Dans sa bouche, pourtant, rien de honteux ni de péjoratif : il profite des congés scolaires pour se livrer en toute liberté à sa passion de l’écriture, qui est chez lui comme une « seconde nature ». Écrivain amateur (au sens premier du terme), Bovard semble très bien s’accommoder de cette double vie, trouvant dans l’écriture une consolation bienvenue à l’enseignement (et vice versa).  Il va même jusqu’à mettre en scène, dans Les Beaux sentiments (2), les états d’âme d’un maître de gymnase lausannois s’interrogeant sur le choix des lectures qu’il va faire avec sa classe de bacheliers.
Cette double vie, nombreux sont les écrivains de Suisse romande qui l’ont vécue ou la vivent depuis toujours : Vahé Godel, Jean-Pierre Monnier, Yves Velan, Monique Laederach, François Deblüe, Rafik Ben Salah, Sylviane Dupuis, Antonin Moeri, Jean Pache, Sylviane Roche, Jacques Chessex, pour ne citer que quelques enseignants. Gilbert Salem, Jean-Louis Kuffer, René Zahnd, Corinne Desarzens ou Serge Bimpage pour les journalistes. Cela suppose un goût certain pour le funambulisme. Il faut savoir qu’en enseignant ou en rédigeant un article de commande, une part de soi est toujours en train de penser au roman qu’on a commencé d’écrire la veille ou aux petites heures du matin. Le texte est en attente, comme en souffrance, dans un coin du cerveau. Il vit d’une existence parfaitement autonome.
Toute la question est de savoir à quel moment on va pouvoir nouer enfin les fils de l’écheveau abandonné — et renouer avec cette vie seconde qui est, pour toutes celles et ceux qui s’y adonnent, l’essence de la vie même.
Dans Paris, notes d’un Vaudois (3), Ramuz dit clairement le prix qu’il faut payer pour entrer dans le monde des Lettres françaises (ou plutôt parisiennes) au début du XXe siècle : solitude, misère, absence de reconnaissance. Pendant près de dix ans, Ramuz tirera le diable par la queue, ne subsistant que grâce à l’argent que sa mère lui envoie de Lausanne en cachette de son père, et aux petits boulots qu’il se voit contraint d’accepter. Lorsqu’il sera de retour en Suisse, sa vie ne sera pas plus confortable pour autant, mais, grâce au soutien de l’éditeur Mermod et de quelques mécènes alémaniques, il vivra sans soucis matériels importants.
Pour Ramuz, il est inconcevable d’exercer une autre profession qu’écrivain (bien qu’il ait touché, lui aussi, à l’enseignement, l’espace de quelques mois, en devenant en février 1904 le précepteur des enfants du Comte Prozor à Weimar). Depuis toujours, il est persuadé de sa vocation, comme de son talent, qu’il exercera comme une sorte d’artisanat modeste et sédentaire.
Aux antipodes de Ramuz, Nicolas Bouvier a dû souvent payer au prix fort, dans une vie également partagée, le luxe de l’écriture : « À l’époque, je vivais sur un confetti […] Si je travaillais quatre mois à l’OMS, je disposais de quatre mois pour écrire. Il les fallait parce que j’écris très lentement. Un petit livre de cent cinquante pages représente pour moi une année de travail. » (4)
Voyages, travail alimentaire, écriture : trilogie infernale de l’écrivain genevois.
Ce qu’il appelle lui-même la livre de chair de Shylock : « on ne peut payer un texte juste qu’avec du sang et on n’en a que quatre litres et demi. » (5) C’est à ce prix que Nicolas Bouvier pourra écrire L’Usage du monde ou le Poisson-scorpion : l’écriture est pour lui une ascèse absolue qui exige la disparition de soi, et une confiance quasi aveugle dans les démons de la langue. Car à faire sans relâche « la poste entre les mots et les choses », selon son expression, le risque est grand de se perdre en chemin. Et de perdre à la fois le monde qu’on veut chanter et les mots qui résistent toujours à la juste expression.
Obligé assez tôt de gagner sa vie, parce qu’il a une famille à nourrir, Georges Haldas exercera bien des métiers alimentaires : journaliste au Journal de Genève pendant la seconde guerre mondiale, employé chez Skira, puis aux Éditions Rencontres, organisateur de conférences, scénariste de cinéma, etc. Toujours, pourtant, il trouvera la force de vivre en état de poésie, nourrissant même son œuvre (et sa mémoire prodigieuse) des expériences que son autre vie lui aura apportées. Comme si les contraintes extérieures, alimentaires ou non, fournissaient une matière quasiment inépuisable à son désir d’écrire. Comme si l’œuvre entière d’Haldas se nourrissait de cet antagonisme entre les exigences d’une activité professionnelle et ce qu’il appelle « l’écriture inspirée »6. Jamais double vie, sans doute, n’aura été aussi féconde que dans le cas d’Haldas faisant son miel de toutes les minutes heureuses de son existence, qu’elle soit professionnelle ou relevant de son travail d’écrivain.

« Je quittai le monde et ses pompes, je renonçai à toute parure, plus d’épée, plus de montre, plus de bas blancs, de dorure, de coiffure, une perruque toute simple, un bon gros habit de drap […]. Je renonçai à la place que j’occupai alors, pour laquelle je n’étais nullement propre, et je me mis à copier de la musique à tant la page, occupation pour laquelle j’avais eu toujours un goût décidé. » (7)
En adoptant, dès février 1752, à quarante ans, le métier de copiste, Jean-Jacques Rousseau gagne son indépendance économique, et se distingue à la fois des écrivains de son époque au bénéfice d’une pension royale, et des mécènes qui les entretiennent. Cette posture8 tout à fait singulière, mélange d’humilité et d’orgueil, Rousseau l’adoptera jusqu’à la fin de sa vie. En même temps qu’elle affirme son appartenance au peuple laborieux, elle révèle une méfiance de longue date face aux « gens de lettres », tous plus ou moins coupables de corruption. « J’ai toujours senti que l’état d’auteur ne pouvait être illustre ou respectable qu’autant qu’il n’était pas un métier. »
Même si elle paraît théâtrale, la posture de Rousseau esquisse la place de l’écrivain ou de l’artiste dans la société contemporaine : distance critique face aux pouvoirs de toute sorte (politique ou religieux), indépendance économique, liberté totale d’expression. Rousseau paya très cher sa profession de foi : l’un après l’autre, ses amis écrivains s’éloignèrent de lui, l’attaquèrent et le traînèrent dans la boue (Voltaire le traitant même de « valet suisse »). Il fut chassé par toutes les polices et l’on brûla ses livres sur la place publique, à Genève comme en France.
Aujourd’hui, ce n’est plus la police qui menace l’écrivain (suisse en tout cas), mais le silence, peut-être, autour des livres, qui grandit chaque jour, l’indifférence des médias à tout ce qui n’est pas  porteur, tendance, témoignage vécu, l’amnésie d’une époque qui  multiplie les musées, mais brûle ses souvenirs encombrants, le confort enfin d’une existence sans combat, ni péril, ni désir.


Notes :

1. Voir notamment l’étude d’Yves Bridel « Portrait de l’écrivain suisse français par lui-même » in Théâtres d’écritures, Berne, Peter Lang, 1993, pp. 425-445. Cette enquête sur le travail des écrivains répertorie les professions dans les proportions suivantes : 42% des auteurs travaillent dans le domaine « Lettres et arts » (artistes, journalisme, édition, librairie, traduction), 33% sont enseignants et 25% sont regroupés dans la catégorie « Divers » (dont la moitié est constituée de mères de famille).
2. Tous les livres de Jacques-Étienne Bovard ont paru aux Éditions Bernard Campiche, Orbe.
3. Paris, notes d’un Vaudois, Lausanne, Mermod, 1938, réédité par les Éditions de l’Aire.
4. Nicolas Bouvier, Routes et déroutes, entretiens avec Irène Lichtenstein, Métropolis, 1992, p. 73.
5. Ibid. p.85.
6. On pense ici aux proustiennes chroniques de La Confession d’une graine, et en particulier à L’École du meurtre et à  Meurtre sous les géraniums, tous publiées aux Éditions de l’Âge d’Homme.
7. Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du Promeneur solitaire, in Œuvres complètes, Pléiade, Paris, Gallimard, p. 1014.
8. Sur la posture de Rousseau et sa place dans la société du XVIIIe, on lira avec profit le livre très éclairant de Jérôme Meizoz, Jean-Jacques Rousseau : le gueux philosophe, Éditions Antipodes, Lausanne, 2003.



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