24/06/2010

L'Amour fantôme

Publicité bien ordonnée commence par soi-même !

C_OLIVIER_Amour_MYW.jpg« Un petit roi, un papa vite effacé, une mère lascive. Œdipe hante toujours la littérature. Constamment remise au goût du jour, sa figure a subi des liftings. Dans L'Amour fantôme, Jean-Michel Olivier réussit où tant d'autres ont échoué. Sans paraphraser le mythe. Avec de jolis coups de scalpel. L'auteur a la plume incisive. Surtout quand il s'agit de démonter les absurdités des prêcheurs d'Apocalypse. Il promène un regard ironique sur les aventures du pauvre Colin. Il décrit parfois avec froideur ses personnages. Mais il sait aussi, dans des scènes intimes, retrouver la langue, fraîche et maladroite, de l'amour. Quant aux clins d'œil à la tragédie antique, ils restent subtils (la mère se prénomme Reine et Colin est malvoyant). Sophocle peut dormir tranquille. La relève est assurée. »
Emmanuel Cuénod, La Tribune de Genève

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17/06/2010

Vallée de la Mort

1013771711.2.jpgIci l'hiver ressemble au paradis. Il se décline en jaune. Brun délavé. Avec des couches d'un bleu cobalt intense. La lumière tombe à la verticale. Le vent souffle en bourrasques tièdes. La mer est oubliée. On roule dans le désert depuis deux heures. La Vallée de la Mort. Au début je croyais que c'est là que les Blancs enterraient leurs ancêtres. Chez nous on les enferme dans des grottes. Ou on les brûle. On conserve leur crâne dans le sel et le salpêtre. Mais Matt m'a expliqué que la Vallée n'est pas un cimetière. Il n'y a pas de nécropole ou de charnier.
Juste quelques tombes disséminées le long des routes. Au bord des lacs gelés.
« Ce sont des champs de sel, corrige Matt.
— On dirait de la glace.
— Non, Ad. C'est du sel. »
La voiture roule à vive allure. Il n'y a personne sur la toute poudreuse. Matt a mis la sono à fond. Donald Fagan. New Frontier. De temps à autre, il actionne les essuie-glaces. Pas pour la pluie. Car il ne pleut jamais dans le désert. Mais pour balayer le tumbleweed. Une sorte de végétation sèche que le vent fait tourner. Et qui disperse ses graines aux quatre vents.
« Comme la mauvaise herbe, dit Matt.
— Tout est de la mauvaise herbe, je dis.
— Ouais, dit Matt, étonné. On est tous de la mauvaise herbe.
— C'est le secret du monde. »
Midi.
C'est la fournaise. Les portes de l'enfer.
On roule au milieu des rochers sur une terre friable d'un brun décoloré. Pleine de rides. De craquelures.
« On va où, papa ?
— Nulle part, fiston. On roule.
— Mais on va toujours quelque part, j'insiste.
— On traverse la Vallée de la Mort. »
Matt aime frimer. Il joue au dur. Mais il connaît le chemin par cœur. On traverse Pomona. Bloomington. Fontana. On prend la route 15 jusqu'à Victorville. La même route qu'il emprunte quand il va jouer à Vegas. Au craps. Au pocker. Il tombe sur des filles à la dégaine incroyable. Cheveux bouclés et teints en rose. Débardeur en jersey à bretelles spaghetti. Pour montrer qu'elles n'ont pas de soutien-gorge. Minijupe en cuir vert fluo. Talons strassés d'au moins vingt centimètres. Il les invite à boire un verre. D'autres filles rappliquent au bar. Cheveux peroxydés. Yeux maquillés comme des hiboux. Top moulant Calvin Klein. Ici tout le monde le connaît. Surtout les femmes. Pas besoin de présentations. C'est tout de suite de Oh ! Des Ah ! Des Cool !
L'extase à portée de regard.
Il rit. Toujours un peu embarrassé.
« Le plus bizarre, Adam, c'est tous ces gens qui te connaissent. Et que toi tu ne connais pas.
— Pourquoi ?
— Ils savent tout de ta vie. Les petits drames et le bonheurs. Les angoisses. Les déceptions. Même les rêves…
— Les rêves ?
— Oui. Ils ont même pénétré dans tes rêves… Ils les habitent. Ils se les sont appropriés…
— Comment ça ?
— En lisant les journaux people…
— C'est terrible !
— Oui. D'autant que ces rêves, en général, ne sont pas les tiens. C'est de la pacotille…
— Pourquoi ?
— Une image fabriquée par les studios. »
Matt allume une cigarette. Une chanson de Yes passe à la radio. Owner Of a Lonely Heart. Il augmente le volume. Il ferme les yeux. Il bat le rythme sur le volant de la voiture. Il aspire une longue bouffée de cigarette.
« Le plus troublant, enchaîne Matt, c'est que tu n'es jamais toi-même…
— Tu veux dire que les filles…
— Ouais. Elles ne tombent pas amoureuses de toi. Mais d'un rôle. D'une image…
— Ça ne t'empêche pas de les sauter !
— Langage, Adam !
— Je veux dire d'entretenir avec elles des relations rapprochées.
— J'avais compris, fiston.
— Qu'est-ce qui t'embête alors ?
— Le problème, c'est qu'à la fin, tu ne t'y retrouves plus toi-même…
— Comment ça ?
— C'est le miroir aux alouettes. À force de jouer tous les rôles, on n'est plus rien. Plus personne. »
Il fait des volutes de fumée. De sa voix haut perchée Dewey Bunnell chante A Horse With No Name. Guitare acoustique. Basse. Bongos. Le paradis sur terre.
« C'est pour ça que tu viens dans le désert ?
— Bien vu, Adam. »
Il bâille. Des larmes noient ses yeux. Il prend une bouteille sous son siège. Il boit une rasade au goulot. Ce bon vieux Jack Daniels. Il récite quelque chose. Je ne comprends pas tout. La musique est trop forte. Ramiro Musotto et son Orchestra Sudaka. Avec Omar Sosa au piano. Delicado. On plane les deux au bord du vide.

C'est ainsi que je veux te garder,
loin au fond du miroir,
comme toi-même tu t'y es mise,
loin de tous.
Pourquoi viens-tu autrement ?
Pourquoi te renies-tu ?



La musique s'est arrêtée. Matt boit une gorgée de bourbon.
« Qu'est-ce que c'est ? je dis.
Les Élégies de Duino. Un poème de Rilke. Il a trouvé les mots pour dire ce que je ressens. »
Sa voix s'éteint. Il reste un moment sans parler. On est au cœur de la fournaise. Dehors il fait 50°. La clim tourne à plein régime. Pas un souffle de vent. Rien que le désert à perte de vue. La terre brune et durcie. Ridée comme une peau d'éléphant.
« C'est l'hiver, dit Matt d'une voix mystérieuse. La Vallée de la Mort. »
On roule encore un peu. Sheryl Crow chante Leaving Las Vegas. Matt arrête la voiture près d'une cabane abandonnée. Il sort. Il ouvre le coffre. Il prend la carabine enroulée dans un peau de chamois. Il me dit de venir avec lui. Le ciel est transparent. D'un bleu liquide. Comme les yeux de Matt. Je commence à avoir les jetons. Matt a mis sa casquette des Lakers. Il a des plaques rouges sur le visage. Il crie. Les doigts crispés sur la gâchette. Des trucs que je ne comprends pas. Il met la carabine en joue. Il la pointe sur moi. Mon cœur s'arrête. Non. J'ai envie de hurler. Ne me tue pas. Je ferai tout ce que tu veux. Je serai un bon fils. J'ai tellement peur que je mouille mon pantalon. Au dernier moment, Matt vise le ciel. Il tire. Il recharge son arme. Il vise les rochers. Nouvelle détonation. Avec l'écho les coups de feu font un boucan d'enfer. Matt vide son chargeur. J'ai les oreilles en marmelade.
Mon père frissonne. Il est pâle comme un mort. Je cours vers la voiture. Matt me rejoint sans un mot. Visage bouffi. Regard perdu dans le vide. Il s'assied au volant. Il boit une rasade de bourbon. Il tourne la clé. Moteur au ralenti. Il allume la radio. On roule un bon moment sur la route grise. À un carrefour Matt tourne à gauche. On rejoint la 395 jusqu'à Ridgecrest. Janis Joplin chante I Got Dem Ol' Kozmic Blues Again Mama.

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03/06/2010

Boutique d'amour

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C’est la nuit du bambou. Avec l’arrivée des touristes, la fièvre a gagné le village. Il y a du plaisir et des sous à glaner. Des ombres filent comme des panthères d’une case à l’autre. On entend des soupirs, des feulements, des cris de chauve-souris.

Vers minuit, quelqu’un frappe à la case voisine.

« Qui est là ? dit une voix d’homme.

C’est l’amour. »

On entend l’homme glousser, puis la porte de bois s’ouvre en grinçant.

« Je fais boutique du cul, dit une voix de jeune fille. Trou pipi. Trou caca. Trou miam-miam! »


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17/02/2010

Adam (2)

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J’ai peu de souvenirs de mon enfance. On vit dans les boubous des femmes qui font à manger avec le peu que les hommes rapportent de la chasse. Et on a toujours faim. On invente des jeux idiots. Au printemps, on va se baigner dans la mer et on se laisse emporter par le courant tranquille. On nage avec les raies et les serpents d’eau. Les filles nous taquinent et nous les poursuivons.

C’était avant la construction du grand barrage.

L’enfance est un coupe-gorge. Sitôt qu’un enfant vient au monde, c’est la coutume, dans mon village, de le plonger dans un baquet fumant de sang de buffle. On appelle ça le baptême du sang. Tout le village est rassemblé autour du prêtre au crâne tondu, aux veines lézardées par la foudre, à la barbiche grise en pointe, au grand collier de cuir autour du cou. On danse et on chante à tue-tête. Les calebasses de dolo circulent de bouche en bouche. Si le bébé survit, il sera grand et vigoureux, mais il conservera toujours au fond de la bouche le goût de la bête égorgée.

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08/02/2010

Les fantômes de Catherine Lovey

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Catherine Lovey aime les filatures et les enquêtes difficiles. Comme ses précédents ouvrages, Un roman russe et drôle* prend, dès les premières pages, la forme d’une enquête, qui deviendra, un fil des chapitres, une quête de sens et de liberté. D’emblée, Catherine Lovey nous lance sur les traces d’un oligarque russe, Mikhaïl Khodorkovski, milliardaire arrêté par le pouvoir en place et envoyé, comme tant d’autres dissidents avant lui, dans un bagne de Sibérie. Le roman commence sur les chapeaux de roue : la scène d’ouverture — une sorte de garden-party estivale, en Suisse, où se retrouvent et se croisent une dizaine de personnages hauts en couleur — est une vraie jubilation. On pense à Tchékov, bien sûr, mais aussi à Tolstoï et à Dostoïevski auxquels l’auteur fait un clin d’œil complice. Vivante, pleine de fureur et de rire, cette longue scène  d'exposition met le roman sur les rails. Et le lecteur, appâté comme Valentine Y., l’héroïne du livre, a envie de tout savoir sur ce mystérieux oligarque emprisonné pour avoir contesté le pouvoir…

 

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29/01/2010

For Blondesen only

Pour mon ami Blondesen, un extrait (inédit) de mon prochain roman. En lui souhaitant un prompt rétablissement…

Appelez-moi Adam.

Je suis né en Afrique, il y a longtemps, dans un petit village coincé entre la mer et un volcan éteint. Mon père était petit et redouté. Il avait dix épouses et une kyrielle d’enfants. C’était le seul et le meilleur moyen qu’il avait trouvé pour ne pas travailler. Il passait ses journées sous l’aloès avec une calebasse remplie de vin de palme à rêver d’évasion ou de massacre. Le soir, il titubait d’une case à l’autre et distribuait des volées de bambou.

Malheur à celui qui croisait son chemin !

À cette époque, notre village comptait une centaine d'âmes (je ne parle pas des morts, bien plus nombreux que les vivants). Il était adossé, au nord, au flanc d'un volcan souffreteux, et dominait une longue crête boisée qu'il fallait traverser pour arriver au fleuve, le plus souvent à sec. Les cases étaient des huttes de terre rouge au toit de chaume. Elles dessinaient une sorte de colimaçon: au centre, se trouvaient les cases des femmes, tandis que les hommes occupaient toute la périphérie, elle-même protégée par une double haie d'épieux tranchants.

Une piste rudimentaire reliait le village à la ville de Blondie, distante de cinquante kilomètres. De temps à autre, une jeep l'empruntait. Elle s'arrêtait au centre du village, dans un nuage de poussière. Des militaires en descendaient, le fusil sur l'épaule, le visage luisant de transpiration. Ils allaient dans la case de mon père. Les Reines leur apportaient à boire et à manger. Les plus jeunes, parfumées au soumaré, les cheveux ornés de perles multicolores, restaient dans la case jusqu'au soir. Moi et les autres on collait notre oreille aux fenêtres. On entendait des cris bizarres, des couinements de chauve-souris. Le soir tombait. Comme on éloigne les mouches à merde, les Reines nous chassaient avec des touffes d'ortie. Enfin, les militaires sortaient, le fusil à la main, l'uniforme débraillé. Ils remontaient dans leur vieille land-rover, les yeux brillants, emmenant avec eux d'autres femmes du village. La voiture repartait comme elle était venue, dans un bruit effroyable de pistons. On revoyait rarement les femmes aux épaules garnies de chapelets de soumaré. Mais on avait la paix pendant des lunes.

D'autres jours, c'était un car de touristes aux yeux rougis par la chaleur, aux reins cassés par la mauvaise route, qui se garait devant les palissades. Ils ne restaient jamais longtemps. Les femmes s'éventaient nerveusement et les hommes prenaient des photos. Parfois ils nous donnaient du bubble-gum ; plus rarement des pièces de monnaie. Mon père en profitait pour vendre ses vieux trophées : ses défenses d'éléphant, ses gris-gris, ses peaux de crocodile.

Les gens venaient nous voir par petits groupes ou en troupeaux comme une curiosité. Dans leur regard, il y avait de la fascination, un peu de peur, beaucoup de nostalgie. C’était la nostalgie des temps anciens, la vie sauvage et libre, la communion avec Mère nature — toutes ces conneries. Ce n’est pas nous qu’ils regardaient, la larme à l’œil, mais eux-mêmes en état d’enfance. Ils contemplaient avec tendresse ce qu’ils avaient été, il y a très longtemps, des singes nus, avant que le train de l’histoire, qu’ils appellent civilisation, ne les emmène définitivement du bon côté du monde, sous des climats paisibles, à l’abri du soleil et du besoin. Sous la nostalgie subsistait la peur que cet enfant grandisse et réclame un jour ce qu’on lui avait pris. La peur diffuse qu’on quitte notre village, en hordes bruyantes et bigarrées, qu’on prenne la route du nord et qu’on débarque un jour chez eux, dans leur village, comme ils débarquaient chez nous.

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25/01/2010

Premier Prix du Roman des Romands

images.jpeg N'ergotons pas : le Prix du Roman des Romands, doté de 15'000 Frs et qui vient d'être décerné vendredi soir en grandes pompes à la Comédie de Genève, est une magnifique initiative, qui va mûrir avec le temps et porter de beaux fruits. L'idée de génie de Fabienne Althaus-Humerose, enseignante au Collège de Saussure et initiatrice du Prix ? C'est de faire lire à quelques centaines d'adolescents romands — collèges, gymnases, écoles de commerce et de culture générale, etc. — une sélection de livres écrits ou édités en Suisse, puis, de manière très démocratique, d'attribuer le Prix du Roman des Romands à l'un des livres sélectionnés. Autrement dit, d'amener des jeunes, par la lecture et les rencontres avec les auteurs, à la littérature vivante d'aujourd'hui. En cela, ce Prix est unique et véritablement prometteur, puisqu'il ne fait pas que récompenser un auteur plus ou moins méritant, mais qu'il forme des générations de lecteurs à venir, et assure donc, d'une certaine manière, la pérennité de la littérature.

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23/11/2009

Le goût de l'invisible

images.jpeg C'est l'une des meilleures surprises de la rentrée. Elle nous vient de Pascal Janovjak (né en 1975 à Bâle), qui réside en Palestine, après avoir travaillé au Liban et au Bangladesh. Son premier livre, Coléoptères*, un recueil de nouvelles, a paru en 2007 aux éditions Samizdat. Les internautes et les bloggeurs ont encore en mémoire la longue et belle correspondance qu'il a échangée avec Jean-Louis Kuffer, sous le titre de « Lettres par-dessus les murs », chronique impitoyable des massacres perpétrés dans la bande de Gaza. Aujourd'hui, Janovjak se met au parfum de L'Invisible**, un livre original qui s'impose d'emblée par la force de son style.

Imaginez un avocat de 35 ans, travaillant au Luxembourg, gagnant beaucoup d'argent, sillonnant le monde pour planquer celui de ses clients, sans amour, sans attache, sans véritable ambition, ni souci du bonheur. Un homme tout à fait ordinaire. Transparent. Insignifiant. Semblable à tous les coursiers et autres traders que l'on croise journellement à Genève ou à Zurich. Bref, un homme sans épaisseur, que personne ne remarque. Sa vie, pourtant, va bientôt connaître un accroc. Lors d'un séjour à Paris, il ressent une étrange douleur au cou. Il n'y prête d'abord aucune attention, puis s'aperçoit, avec stupeur, que son corps est devenu invisible. Les premiers instants de panique passée (personne ne me voit, je n'existe plus), notre avocat commence à voir quelque avantage à sa nouvelle situation. L'invisibilité ouvre bien des portes : on peut se glisser où on veut, pénétrer dans l'intimité de ses voisins (et surtout de ses voisines), surprendre des secrets, voyager et manger gratis. Réaliser beaucoup de ses fantasmes inavoués. Et notre homme invisible ne s'en prive pas. C'est la partie la plus drôle, la plus jubilatoire, du roman de Pascal Janovjak, qui n'a jamais froid aux yeux. « L'invisibilité n'était plus un simple auxilliaire de mes désirs, elle m'avait rendu à moi-même, c'était moi, l'homme invisible, le seul vrai moi possible. (…) Je me sentais changé en profondeur, maître de mon nouveau corps, en parfaite adéquation avec lui. »

On pense bien sûr au héros détraqué de H. G. Wells, L'Homme invisible. Mais peut-être plus encore au dessinateur Manara et à son Parfum de l'Invisible, car le livre de Janovjak explore, comme Manara, les fantasmes coquins que chacun porte en soi.images-2.jpeg

images-1.jpegPar exemple, profitant de l'invitation de l'un de ses collègues, l'avocat invisible se rend en Sardaigne, dans le studio vide de son ami. Il y rencontre des vacanciers luisants d'huile solaire, des plaisanciers bourrés aux as, dans une atmosphère très « berlusconnienne », mais aussi quelques nymphes qui lui font tourner la tête et avec lesquelles il prend de somptueux (et presque incestueux) bains de mer. L'invisibilité n'apporte pas que des désagréments ! Les pages consacrées au soleil et aux belles naïades sont parmi les plus réussies d'un roman qui fonce bille en tête, vivant, original, extrêmement bien écrit.

C'est en Sardaigne que le livre va de nouveau vaciller : s'attachant à un homme rencontré sur la plage, l'avocat invisible suit ce dernier à travers l'Italie, la Méditerranée, jusqu'au Proche Orient, décrit avec un luxe sensuel d'odeurs et de couleurs. C'est là, sous le soleil cuisant, dans ce pays où tout s'achète et tout se vend, qu'il va prendre conscience des inconvénients de sa nouvelle situation. Sa liberté n'est qu'un leurre. Il reste à la merci, à chaque seconde, d'un geste, d'une parole, d'une ombre qui pourrait le trahir. Ce retournement bienvenu annonce l'épilogue du roman, que je ne dévoilerai pas, car il est savoureux, comme le reste du livre.

Avec L'Invisible, un écrivain est né, qu'il faudra suivre au fil des livres, avec l'attente et l'attention qu'il mérite.

* Pascal Janovjak, Coléoptères, Samizdat, 2007.

** Pascal Janovkaj, L'Invisible, Buchet-Castel, 2009.

 

 

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03/11/2009

Un bon Renaudot

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La surprise, dans les deux prix littéraires attribués ce lundi, c'est qu'il n'y a pas eu de surprise ! Comme prévu, le Goncourt est allé à la favorite, Marie Ndiaye, pour Trois femmes puissantes (Gallimard) dont nous parlerons quand nous l'aurons lu ! Quant au Prix Renaudot, il récompense un écrivain doué, mais parfois paresseux, Frédéric Beigbeder, un Parisien pur sucre, pour Un roman français (Grasset), un livre fort et personnel dans lequel Beigbeder donne le meilleur de lui-même. Champagne !

Frédéric Beigbeder n'est pas un écrivain. C'est un animateur de télé, un mondain. Un people. Grâce aux magazines et aux talk-shows, on sait et on a toujours tout su de lui. Sa cocaïnomanie comme ses dérives alcoolisées. La longue liste de ses conquêtes féminines (dont Laura Smet-Halliday). etc. Ses livres n'ont jamais été que des sortes d'exercices de style ou de galops d'essai, destinés, dans le meilleur des cas, à remporter un prix littéraire (cela a marché pour Windows on the World qui a obtenu l'Interallié en 2003). Même si, de temps en temps, on reconnaissait la patte d'un véritable écrivain.

Eh bien, tout le monde  s'est trompé, moi le premier. Son dernier livre, Un roman français*, est une perle comme on n'en trouve rarement lors des rentrées littéraires. Parodiant le titre d'un très beau roman d'Emmanuel Carrère (Un roman russe**) qui mêlait inextricablement réalité et fiction, Beigbeder nous donne un livre à la fois surprenant par sa force et sa vérité, et essentiel, car il touche aux secrets que chaque écrivain porte en lui, sans jamais, peut-être, pouvoir y accéder.

Tout commence, ici, par un fait divers : l'auteur, l'égoïste romantique, le people est arrêté un beau matin, à la sortie d'une boîte, parce qu'il sniffait peu discrètement une ligne de poudre sur le capot d'une voiture (comme le héros de Lunar Park, de Brett Easton Ellis, qu'il essaie d'imiter dans ses excès). Ce fait divers devrait tomber dans les oubliettes. Hélas, le prévenu s'appelle Frédéric Beigbeder, il est célèbre et traîne une mauvaise réputation. En plus, il tombe sur un commissaire de police qui décide de faire un exemple. Au lieu de ne faire qu'un détour par le poste de police, il passe vingt-quatre heures au clou, puis est transféré au Dépôt pour une nouvelle journée complète. Rimbaud a écrit Une Saison en Enfer ; Genet, quant à lui, a produit ses plus beaux livres en prison, alors qu'il attendait d'être exécuté. Il faut croire que la prison a du bon pour les écrivains, car FB, subitement, y retrouve la mémoire. Lui qui n'avait aucun souvenir d'avant sa sixième année (« ma vie est une énigme policière où le baume du souvenir enjolive, en le déformant, chaque pièce à conviction. »). C'est-à-dire avant que ses parents se séparent.

Car tout, dans ce Roman français, tourne autour de cela : la blessure invisible — et jusqu'ici muette — du divorce des parents. Ce qui pourrait apparaître comme un traumatisme d'enfant ouvre les vannes infinies de la mémoire. Et c'est toute une part de lui-même que FB redécouvre avec son trésor d'images, de sensations enfouies, de musiques à demi oubliées. On revisite avec lui les années 70 et 80, l'époque des mange-disques et des premiers ordinateurs, les adieux de Giscard et les soirées de Maritie et Gilbert Carpentier à la télé. Il y a quelque de proustien dans cette quête du temps perdu (sans parler du temps perdu à faire la fête et à se détruire joyeusement). « On peut oublier son passé. Cela ne signifie pas qu'on va s'en remettre. »

L'autre pôle essentiel de cette mémoire perdue, c'est le grand frère, Charles, qui est brillant, suit toujours le bon chemin et va même recevoir bientôt le Légion d'Honneur. « Et si Freud s'était trompé ? Et si l'important n'était pas le père et la mère, mais le frère ? Il me semble que tous mes actes, depuis toujours, sont dictés par mon aîné. Je n'ai fait que l'imiter, puis m'opposer à lui, me situer par rapport à mon grand frère, me construire en le regardant. » FB scrute au sclapel les relations avec ce frère aîné et ennemi, qui fait toujours tout juste, ne lui laissant, dans la famille, que le rôle du vilain canard. Il analyse les rivalités, les jalousies, les hargnes muettes. Mais aussi les admirations. C'est pourquoi, sans doute, son roman est aussi une manière de se réconcillier avec son frère.

Inutile d'aller plus loin : il faut lire ce Roman français parce qu'il révèle un écrivain qui se dissimulait jusqu'ici derrière ses masques mondains de noceur, dragueur et beau-parleur. Un écrivain qui, ici, peut-être pour la première fois de sa vie, ne triche pas.

* Frédéric Beigbeder, Un roman français, Grasset, 2009.

** Emmanuel Carrère, Un roman russe, POL, 2007.

 

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18/05/2009

Premier récit, premier roman

images.jpeg C'est un petit récit dense et bouleversant, intitulé L'Enfant papillon*, le premier livre de Laure Chappuis (née en 1971), enseignant le latin à l'Université de Neuchâtel. Le sujet en est à la fois singulier et universel. Universel parce que la narratrice du livre attend un enfant qu'elle désire mettre au monde, fantasme sur son corps, le petit être à venir, le monde qui va l'accueillir. Singulier aussi parce que cet enfant, sitôt venu au monde, lui sera arraché par un père inflexible qui dit : « Non, pas chez nous, trop jeune, trop seule, trop fille pour être mère. Une vie gâchée, l'enfant boulet. » Toute la suite du livre est le récit de cet arrachement, vécu et décrit par la future mère, qui porte en elle un enfant défendu (le motif de la pomme, désirée et interdite, revient souvent dans le récit comme une hantise). On sait que la langue réserve un nom à celle qui a perdu son mari (la veuve), comme à celle qui n'a plus de parents (l'orpheline). Mais qu'en est-il de la mère qui a perdu son enfant ? Il n'y a pas de nom pour cette douleur secrète. Laure Chappuis creuse cette blessure et donne un visage à cette douleur. La mère interdite d'enfant se retrouve bientôt seule et livrée aux démons les plus noirs. On l'interne avec d'autres dans un asile de fous. « Je suis la femme au crâne fendu. Un crâne tout rond en haut d'un frêne, un frêne où perchent les oiseaux fous. Du vent dans les branches, une araignée, une fêlée. Ils ont dit ça. » Cette vie brisée, Laure Chappuis l'évoque avec pudeur. Même si son écriture, parfois, cède à la tentation de l'esthétisme ou de la préciosité. On aimerait moins de fioritures (« Avec la prudence du silence, il glisse son corps d'ouate en direction du lit. »), moins d'apprêt. Le drame qu'elle raconte mériterait des mots crus, des mots nus, délivrés de tout souci poétique ou esthétique. Mais sans doute n'est-ce qu'un petit défaut de jeunesse. Car L'Enfant papillon se lit d'une traite. Il touche au cœur et reste longtemps dans la mémoire du lecteur.

L'écriture est aussi le point fort du Canular divin**, le premier roman d'une jeune lausannoise, Valérie Gilliard, enseignante à Yverdon. Une écriture à la fois libre et précise, chantante et souvent drôle. Sous la forme d'une fausse confession, l'auteur nous fait entrer dans la vie de Zora, « sage enfant des années septante en pays de Vaud ». En rupture, elle aussi, avec la société (elle donne, au début du roman, son congé à l'école où elle enseigne), Zora est alors disponible pour les rencontres les plus inattendues et les plus folles. Elle écume les expositions, rencontre quelques hommes et surtout une femme, Ana, qui l'entraîne dans les affres du développement personnel. Ana squatte son appartement, puis disparaît  de sa vie aussi vite qu'elle est apparue, laissant Zora en proie à ses anciens démons : « Je croyais si fort à mon inanité qu'il me semblait normal de m'atteler ainsi à autrui, de modeler mon esprit sur sa vision du monde (…) tout être me paraissait plus vrai que moi-même. » Voilà peut-être le vrai sujet d'un livre qui aime à brouiller les pistes et à égarer le lecteur. Jouant le détachement, traînant son spleen (souvent joyeux) de conquête en conquête, Zora a l'impression de mener une vie fictive, ou du moins mal ancrée dans la réalité. Son existence ressemble à ce canular, parfois divin, parfois trop humain. « J'avais commis un seul coup d'éclat, ma démission, et cependant le système social me donnait encore de l'argent ; je ne m'étais même pas mise en danger. J'avais décroché, j'avais voulu m'arrêter et écrire, mais rien ne sortait parce que je vivais dans le vide. »

Elle naviguera ainsi aux frontières de l'absurde jusqu'au moment où l'écriture, enfin, lui apporte une manière d'apaisement. Comme si le roman, en cousant un tissu de mensonges, ouvrait sur une vérité secrète que lui seul peut nous révéler.

* Laure Chappuis, L'Enfant papillon, éditions d'autre part, 2009.

** Valérie Gilliard, Le Canular divin, roman, éditions de l'Aire, 2009.

Signalons que ces deux livres seront au cœur de l'émission « lectures croisées » du jeudi 21 mai sur Espace 2, débat critique avec la participation de Sylvie Tanette (L'Hebdo) et Jean-Louis Kuffer (24 Heures).

 

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