littérature romande - Page 6

  • Les cahiers d'Antonin Moeri

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    images-1.jpegDepuis Le Fils à maman, paru en 1989, Antonin Moeri publie régulièrement romans et traductions (c'est à lui qu'on doit la très belle traduction du Petit cheval de Ludwig Hohl*) et, peu à peu, au fil des ans, il s'est imposé comme l'un des écrivains les plus intéressants de sa génération.
    Avec Cahier marine*, Antonin Moeri nous convie à un bien étrange voyage. Roman, récit, autobiographie rêvée ? Aucun sous-titre ne vient éclairer l'inconnue de ce texte fragmentaire, écrit au fil de la plume, qui raconte les pérégrinations d'un comédien sans emploi qui plonge au sud de l'Italie, à sa manière à la fois désinvolte et désespérée, comme s'il était à la recherche d'un secret primordial.
    Ce cahier bleu marine, c'est un cahier d'écolier, acheté à Berlin, dans lequel le narrateur, en même temps qu'il consigne les événements de son voyage, va chercher à se reconstruire, morceau par morceau, paragraphe après paragraphe, toujours à la recherche d'une langue utopique (« Je me demande si les mots ne sont pas mes seules amours. ») qui seule peut le guider dans la nuit de son âme.
    Ecrit dans l'urgence, le désarroi, ce Cahier mêle portraits et descriptions, aventures narratives et réflexions sur l'écriture. Pour le comédien-narrateur, il s'agit moins d'un voyage sentimental que d'un périple initiatique qui cherche à raconter « la chute et le sommeil », « les brumes immobiles sur les plages sans fin, les mensonges qui [lui] sont nécessaires pour substituer à ce qu'[il] voit et ressent cet astre éclatant vers lequel, chaque jour, [il] doit monter. »
    On reconnaît ici les thèmes familiers à Antonin Moeri, abordés dans L'Ile intérieure (1990) et Allegro amoroso (1993). C'est moins la quête d'un sens que celle d'une langue, toujours inaccessible ; moins la recherche d'une identité que celle d'une connivence (impossible) avec l'autre, et en particulier la femme.
    images-2.jpegIci, Moeri met en scène une actrice, « que Rossellini fit jouer dans ses films », figure à la fois amoureuse et traîtresse, que le narrateur finit par congédier, au pied de l'Etna, après avoir constaté que « leurs deux îles ne pourraient se rencontrer. » Constat d'échec de toute communication qui précipite le narrateur en Tunisie, vers les mirages du désert, c'est-à-dire aux confins de lui-même.
    S'il a perdu l'amour, comme le désir de jouer, au moins le narrateur aura-t-il découvert, au bout de son voyage, que « les mots sont les véritables racines de la douleur humaine. » Et que si l'on veut accéder à soi-même, il faut nécessairement passer par eux, c'est-à-dire s'abandonner tout entier au langage, comme on voyage à travers l'espace et le temps, la musique, les couleurs, les sensations qui nous parlent du monde.

    * Ludwig Hohl, Le Petit cheval, traduit par Antonin Moeri, éditions Zoé, 1990.

    ** Antonin Moeri, Cahier marine, éditions l'Âge d'Homme, 1995.

  • Le monde d'Alain Bagnoud

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    images.jpegCe n'est pas tous les jours qu'un ami fête son anniversaire  — en plus un chiffre rond, et symbolique ! C'est l'occasion de rappeler le dernier livre d'Alain Bagnoud, dont nous avons déjà parlé sur ce blog. La chronique douce-amère d'une adolescence déchirée entre fendant et pétard…

    On dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition. Le jour du Dragon*, le dernier livre d'Alain Bagnoud (né en 1959), nous démontre le contraire. Comme certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une seule journée, une vie entière.
    Pas n'importe quelle journée et pas n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les transgressions. Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus reculés. Car personne, ici bas, n'est à l'abri de l'Histoire.

    Enrôlé comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va vivre cette journée comme un parcours initiatique. C'est d'abord le sentiment — douloureux, puis exaltant — d'échapper aux griffes de sa famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui, c'est-à-dire d'être libre. Comment briser les chaînes de l'enfermement familial? Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie. C'est la première leçon de ce jour décisif.
    Mais tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées comme celles d'un mille-feuilles. La famille, donc, déjà omniprésente dans La Leçon de choses en un jour**, premier volet de cette autobiographie rêvée. Mais aussi la religion puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène. Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des chemins de traverse. Car au centre du livre, extrêmement bien décortiqué, il y a le malaise d'« une existence médiocre, insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (…) Un magma instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais infructueusement. » Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés. Dans le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés, il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la famille ou le groupe.

    Ce trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent, refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps. Qui peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques et morales? Pas la famille en tout cas, ni les copains. Les filles alors? Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive, et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte. Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.

    Le livre se termine en musique. Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragons !, of course ! Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis. Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies. Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social.

    L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour danser le slow le plus long (en général Hey Jude !). C'est l'expérience ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux tour de force. Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour, la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.


    * Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.
    ** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.

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  • Mortelle randonnée

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    hofmann.jpegAprès un récit de voyage, Billet aller-simple*, et Estive**, carnet de route en haute vallée alpine, Blaise Hofmann se lance dans le roman. Et, pour son coup d’essai, il n’a pas froid aux yeux, puisqu’il se glisse dans la peau d’une femme, Berthe, la trentaine, en rupture sociale, pour raconter sa révolte, d’abord, sa soif de liberté, puis sa dérive mortelle.
    Scandé en trois parties, le périple de l’héroïne commence à Lausanne, où elle travaille comme assistante de direction sous les ordres d’une amie d’enfance, redoutable executive woman. Quand elle rentre chez elle, c’est pour retrouver son petit ami, tendresse plan-plan et routine quotidienne. On sent Berthe tout près du point de rupture. Il arrive un beau jour, presque par accident, alors qu’elle se balade à vélo. Un pneu crevé, de nouvelles rencontres, l’envie de poursuivre son chemin Dieu seul sait où : comme une seconde chance pour sortir de l’étau des jours gris. Chaque rencontre est un événement, pousse Berthe un peu plus loin sur le chemin de la liberté. Quête de soi qui passe par l’aventure, l’expérience du temps mort et de la faim, de l’errance, de l’absence de tout port d’attache. Blaise Hofmann a les sens aguerris. C’est un observateur, doublé d’un moraliste : au fil des jours, la fuite de Berthe se transforme en voyage initiatique, un voyage jalonné de rencontres et de découvertes, de peurs et de désirs. Hofmann excelle à observer les gens, à décrire une nature qui n’est pas toujours bienveillante, à creuser cette envie d’aller voir ailleurs si la vie est plus belle…
    assoiffée.jpegPlus convenue, la seconde partie de L'Assoiffée*** montre Berthe dans la rue, à Paris, fréquentant SDF et clochards, dormant dans les toilettes publiques, mendiant un peu d’argent à la porte des supermarchés, vivant ou survivant d’expédients. On a de la peine à suivre Berthe dans cette longue descente aux enfers où tout esprit de révolte, toute résilience, semble l’avoir abandonnée. « Ne pas hésiter à perdre la face. Aller au bout de mes maladresses. Errer comme une provinciale pas peu fière d’avoir fait le déplacement. Être heureuse. »
    Ce bonheur, Berthe ne le trouvera pas à Paris où elle s’enfonce chaque jour davantage dans la misère et la marginalité. Hofmann peine ici à trouver le ton juste pour décrire cette fuite éperdue qui est un vertige du néant et de la mort. On aimerait que Berthe ait plus d’épaisseur ou de consistance. Que quelque chose en elle résiste à ce vertige autodestructeur. Pourquoi est-elle à ce point passive et désespérée ? D’où vient ce malheur qui l’habite ? Que (ou qui) cherche-t-elle si vainement à fuir ?
    La troisième partie, hélas, ne répond pas à ces questions, ou les laisse en suspens. Recueillie par un routier qui lui raconte sa vie (surprenant dialogue dans un roman presque entièrement écrit sous forme de monologue), Berthe va se retrouver sur la côte normande, si chère à Marguerite Duras. Cette ultime rencontre, dont on pressent qu’elle aurait pu être décisive, cette dernière chance, Berthe ne sait pas la saisir. Elle poursuit sa dérive au fil des dunes de l’Atlantique, s’interroge encore une fois sur sa vie — et sur le monde qui l’a abandonnée. La liberté, est-ce la mort ? Toute émancipation (par rapport à la société, au monde du travail, au couple) est-elle forcément impossible ? Se chercher, se trouver, à travers une errance ponctuée de rencontres et de découvertes, est-ce nécessairement se perdre ?
    Pour Blaise Hofmann, qui suit pas à pas la longue dérive de Berthe, la réponse ne fait pas de doute. En fin de course, Berthe n’a qu’une issue : se fondre corps et âme dans les flots de l’océan. Ultime et mortelle régression. Même si cette fin — si caractéristique de la littérature romande qui a fait du suicide son principal lieu commun — semble un peu trop prévisible, ou trop facile, le roman de Blaise Hofmann ne manque pas de vigueur, ni de style. On se réjouit de le lire dans un prochain roman au sujet peut-être mieux adapté à ses qualités d’écrivain.


    * Blaise Hofmann, Billet aller simple, l’Aire bleue, 2006.
    ** Blaise Hofmann, Estive, Zoé, 2007.
    *** Blaise Hofmann, L’Assoiffée, roman, Zoé, 2009.

  • Le pacha Boniface

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    images.jpegAuteur de sept romans remarqués (dont le remarquable Les Larmes de ma mère*, Prix Dentan 2004), Michel Layaz (né en 1963 à Fribourg)  fait partie, sans conteste, de la jeune garde des Lettres romandes. On peut classer ses livres selon leur ton et leur propos : il y a, d’une part, les textes d’une veine intimiste, comme Les Larmes de ma mère, et les textes d’apparence plus légère, mais tout aussi intéressants, d’une veine drolatique et satiriste, comme La Complainte de l’idiot.
    Cher Boniface**, son dernier roman, appartient sans hésitation à la seconde catégorie. Il s’agit d’une farce, plus sérieuse qu’il n’y paraît, qui met en scène une sorte de « bon à rien », prénommé Boniface, proche cousin de ces Taugenichts allemands qui ont décidé de ne pas perdre leur vie à la gagner. Vautré sur son pouf, passant son temps à grignoter des gousses d’ail, Boniface, au début du livre en tout cas, est un pacha heureux et désœuvré. Mais une rencontre va bouleverser sa vie : c’est en gravissant l’Eiger qu’il va tomber sur Marie-Rose Fassa, une journaliste ambitieuse et dynamique. Tout le contraire, bien sûr, de Boniface. C’est elle, désormais, qui va pousser notre poussah à travailler d’abord, puis à faire quelque chose de sa vie.
    Autrement dit : à écrire un livre ! Car les femmes n’aiment pas les hommes qui manquent d’ambition…
    Le ton est donné dès l’entame et le lecteur est embarqué dans un tourbillon de mots qui bientôt l’étourdissent. Layaz aime les listes, les zeugmes, les énumérations. Même si, parfois, cela tourne au procédé, le style est délectable, léger, plein de fantaisie. D’autant qu’il se pique de satire et de philosophie. On reconnaît au passage des personnalités médiatiques (Pierre Keller, Christoph Blocher), brocardées de manière à la fois drôle et cruelle. Un morceau de bravoure fait même l’éloge, lors d’une interview mémorable, des valeurs du juste milieu qui règnent dans les instances fédérales et tiennent lieu, en Suisse, de véritable philosophie.
    Mis en demeure de travailler, par sa chère et tendre Marie-Rose, Boniface va trouver un emploi dans les chemins de fer en tant que couchettiste (emploi que l’auteur a tenu, quelque temps, dans la vraie vie). Mais, bien sûr, ce n’est pas un travail de tout repos. Et les soucis ne tarderont pas à fondre sur la tête du héros obligé de gagner sa vie pour ne pas déchoir aux yeux de sa dulcinée.
    D’autres personnages viendront mettre leur grain de sel dans ce roman qui n’en manque pas : un surveillant des chemins de fer effrayant, Prokasch, qui finira par succomber aux charmes de Cécilia, la mère du héros, et une jeune rivale de Marie-Rose, prénommée mademoiselle Coline. Comme on le voit, l’univers doux-amer de Layaz fait penser, quelquefois, à celui de Robert Walser, peuplé de personnages attachants et égarés dans la « vraie vie ».
    Si le roman part en fanfare et déploie une verve comique assez rare en Suisse romande, il peine, cependant, à tenir la distance. La dernière partie du livre, en particulier, apparaît décousue, et la fin (en forme de happy ending) est décevante. C’est bien dommage, car Michel Layaz, en la personne de Boniface, a véritablement créé un personnage à la fois attachant et agaçant, poète et philosophe, contemplatif et paresseux. Un personnage à facettes, insupportable et drôle, riche de promesses. Mais ces promesses, finalement, demeurent virtuelles.


    * Michel Layaz, Les Larmes de ma mère, Points-Seuil, 2007.
    ** Michel Layaz, Cher Boniface, roman, éditions Zoé, 2009.

  • Maurice et Corinna

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    images.jpeg Une pluie d'éloges — parfois tardifs — s'est abattue sur l'écrivain valaisan Maurice Chappaz, qui vient de disparaître. Chaque écrivain, de son vivant, édifie sa propre statue. Chessex en ogre austère et grave. Bouvier en poète aux semelles de vent. Chappaz en montagnard madré et faussement naïf. Ces statues, bien souvent, n'ont rien à voir avec la réalité. Chessex est moins austère qu'il ne paraît. Bouvier riait, quand on le traitait de vagabond des routes, lui qui a passé l'essentiel de sa vie à Genève, sur les hauteurs de Cologny. Quant à Chappaz, il suffit d'avoir été son éditeur pour savoir combien l'homme était retors, malin et soucieux, avant tout, de sa propre gloire. Il a eu cette chance, inouïe, d'avoir pour compagne Stéphanie — dite Corinna — Bille, fille du grand peintre humaniste Edmond Bille, dont les éditions Slatkine viennent de publier une magnifique et indispensable biographie*. Corinna, comme le veut la légende, tenait la barraque du foyer et élevait leurs trois enfants, tandis que Maurice vagabondait par monts et par vaux. Cela ne l'a pas empêchée, Corinna, d'écrire des livres qui comptent parmi les plus marquants de la littérature romande. Tout le monde devrait lire Theoda**, le premier roman écrit en 1944, qui est un chef-d'œuvre d'émotion et de fraîcheur. Ont suivi de nombreux titres, dont Deux passions, autre chef-d'œuvre, puis La Demoiselle sauvage, Douleurs paysannes**, Le Sabot de Vénus** ou encore Juliette éternelle**. images-1.jpegSi, comme l'écrit si justement Jean-Louis Kuffer, Chappaz fut ce poète au verbe de cristal, Corinna avait ce don du récit, de la construction dramatique, de l'amour des personnages, bref du roman, si rare en Suisse romande. Elle avait mille et une histoires à raconter, à inventer. Et, à sa manière, mêlant subtilement les éléments naturels et fantastiques, elle a su construire sa propre mythologie, qui n'était pas celle d'une fée du logis, mais d'une magicienne de l'écriture (que l'écriture a sauvée d'une vie solitaire et. parfois miséreuse).Alors relisons-les, tous les deux, le poète et la magicienne, pour leur rendre un dernier hommage.

     

    * Edmont Bille, par Bernard Wyder, Éditions Slatkine, 2008.

    ** La plupart des ouvrages de Corinna Bille se trouvent aux Éditions Empreintes et Plaisir de lire.

  • Le monde d'Alain Bagnoud

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    images.jpegOn dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition. Le jour du Dragon*, le dernier livre d'Alain Bagnoud, nous démontre le contraire. Comme certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une seule journée, une vie entière. Pas n'importe quelle journée et pas n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les transgressions. Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus reculés. Car personne, ici bas, n'est à l'abri de l'Histoire.
    Enrôlé comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va vivre cette journée comme un parcours initiatique. C'est d'abord le sentiment — douloureux, puis exaltant — d'échapper aux griffes de sa famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui, c'est-à-dire d'être libre. Comment briser les chaînes de l'enfermement familial? Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie. C'est la première leçon de ce jour décisif.
    Mais tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées commes celles d'un mille-feuilles. La famille, donc, déjà omniprésente dans La Leçon de choses en un jour**, premier volet de cette autobiographie rêvée. Mais aussi la religion puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène. Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des chemins de traverse. Car au centre du livre, extrêmement bien décortiqué, il y a le malaise d'« une existence médiocre, insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (…) Un magma instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais infructueusement. » Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés. Dans le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés, il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la famille ou le groupe.images-1.jpeg
    Ce trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent, refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps. Qui peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques et morales? Pas la famille en tout cas, ni les copains. Les filles alors? Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive, et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte. Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.
    Le livre se termine en musique. Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragon!, of course ! Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis. Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies. Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social. 
    L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour danser le slow le plus long (en général Hey Jude !). C'est l'expérience ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux tour de force. Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour, la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.
    * Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.
    ** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.
     

  • Notre Dame du Fort-Barreau

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    C_Olivier_-Notre-Dame_MY.jpgQui était Notre Dame du Fort-Barreau?
    Si vous désirez répondre à cette question, branchez-vous sur Radio Cité-92,2FM, lundi 10 novembre, entre 10h et 11h. Cette femme énigmatique — Jeanne Stöckli-Besançon (1908-1996) de son vrai nom, qui apparaît sur la vignette du livre — sera évoquée au cours de l'émission d'Olivier Delhoume, « C'est la vie ». Voici le début du livre qui lui est consacré :
     
    Il y longtemps que j’ai envie d’écrire sur vous : Jeanne. Notre Dame du Fort-Barreau. Je tourne autour des mots. J’interroge les visages et les voix. J’arpente les escaliers et les couloirs que vous avez si longtemps arpentés. Je marche sur la trace de vos pas.
    C’est la fin des années septante. J’habite un trois-pièces surchauffé, à Saint-Jean, entre la voie ferrée et l’avenue d’Aïre, une artère à grande circulation. C’est le quartier de mon enfance. Chaque ruelle y porte le nom d’un livre de Jean-Jacques Rousseau. Et comme lui, je connais tous les terrains vagues, les passages dérobés, les arbres creux où dissimuler mes rapines. C’est là que je dépose, aussi, des mots secrets à l’intention de mes petites amoureuses. De ma fenêtre, j’aperçois le stade des Charmilles, chaudron éteint toute la semaine, volcan en éruption le dimanche. C’est le cœur du quartier. La vraie maison de rendez-vous. Tout le monde s’y côtoie sans distinction d’âge ou de statut social, de langue, de race, de religion. Je ne manque pas un match. Et le soir, avant de m’endormir, je me repasse en boucle les plus belles actions de l’après-midi, puis les buts du match précédent, et ceux de tous les matches de la saison. Ça me tient en éveil jusqu’au matin. Ça m’ouvre les portes de l’écriture.
    C’est là, face à la voie ferrée, au stade immense et silencieux, que j’écris docilement mon mémoire, sur la petite Olivetti à boule que mon père m’a offerte. Tous les matins jusqu’à midi. Avant d’aller jouer au maître dans un collège à l’autre bout de la ville. J’écris depuis dix ans. Des poèmes, des chansons. Que je ne montre à personne. L’écriture est toujours musicale. Le sens ne vient qu’ensuite : c’est un après-coup dans le monde.
    C’est l’époque des Brigades Rouges et de la bande à Baader. À Rome, on vient de retrouver Aldo Moro assassiné dans le coffre d’une voiture française, comme on a retrouvé, un an auparavant, Hans Martin Schleyer, le patron des patrons allemands, dans le coffre d’une Audi 100 verte. C’est l’époque des cellules secrètes. Forums de réflexion, groupuscules révolutionnaires. Petites communautés de solitudes. Tout le monde lit Deleuze et Guattari, Marcuse, les théories sur la sexualité de Wilhelm Reich. Tandis que la France sommeille sous Giscard, un nouveau monde est en gésine. La guerre du Vietnam n’est déjà plus qu’un souvenir, comme la démission de Richard Nixon. À la télévision, les « nouveaux philosophes » ont envahi l’écran, verbe haut et chemise ouverte, pour enterrer toutes les idéologies.
    À l’Université, j’ai une amie qui s’appelle Théa. Elle fait partie de notre groupe de terroristes (c’est ainsi que Michel Butor, dans la préface à l’un de ses livres, nous a décrits très justement : des terroristes de salon). Toujours farouche et silencieuse, Théa, longs cheveux noirs ébouriffés, auriculaire presque entièrement enfoncé dans l’oreille, comme si elle refusait d’entendre ce qu’autour d’elle les gens racontent. Impavide telle une déesse inca, et secrète comme elle. C’est un peu notre pasionaria. Nous allons boire des cafés au Landolt. Nous échangeons nos notes de cours. Ensemble, l’Uni nous paraît d’un ennui moins mortel. Au fil des semaines, son visage s’arrondit, ses formes débordent des robes trop serrées. Tout le monde s’interroge. Elle, pas. Au contraire, elle se moque de nos constantes insinuations.
    Ensuite Théa disparaît complètement. Trois mois, six mois ? Je ne sais plus. Les questions sur son compte redoublent. Personne, dans notre petit cercle, n’a plus aucune nouvelle. Les professeurs, bien sûr, n’en savent pas plus. Elle a déménagé. Peut-être même a-t-elle quitté la ville ou le pays. Disparue sans laisser d’adresse.*

    * extrait de Notre Dame du Fort-Barreau, de Jean-Michel Olivier, récit, L'Âge d'Homme, 2008.

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  • Signatures au Rameau d'Or

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    images.jpegNe cherchez plus : le rendez-vous à ne pas manquer, c'est mardi prochain, le 11 novembre, dès 17 heures, à la librairie du Rameau d'Or, 17 Bd. Georges-Favon, 1204 Genève.
    À cette occasion,  une belle brochette d'écrivains suisses présenteront leur dernier livre, et seront heureux de vous le dédicacer…
    Bernard Lescaze présentera les Chroniques du Fantasque, de John Petit-Senn, un écrivain genevois (1792-1870), satiriste et ironique, qui était admiré de Victor Hugo et de Chateaubriand.
    L'écrivain et philosophe Jean Romain signera Rejoindre l'horizon, un récit initiatique à travers la nature et la maladie, qui explore les secrets de la double conscience.
    Claude Frochaux, écrivain, philosophe, ancien éditeur, réfléchira sur L'Homme religieux, un ouvrage étonnant, érudit et caustoique, qui fait suite aux très riches réflexions de L'Homme seul, l'un des grands livres des années 90.
    Michaël Perruchoud signera deux livres : Non-Lieu, un roman atypique et foisonnant, réédité dans la collection Poche suisse, et Bartali sans ses clopes, une assez extraordinaire réflexion sur le cyclisme d'hier et d'aujourd'hui, à travers la presse et le dopage. 
    Serge Heughebaert présentera son recueil de nouvelles, Le jour où l'autre, tandis que Jean-Jacques Langendorf, qu'on ne présente plus, signera Zanzibar 14 (éditions des Sauvages) et Les surprises de la navigation, six nouvelles qui renouent, par delà les siècles et la morne vision de notre monde fonctionnel, avec l'entrainjoyeux, frais et baroque de l'Europe encore prête à s'enivrer de sa propre culture.
    Quant à votre serviteur, Jean-Michel Olivier, il rendra hommage à une « vie minuscule », comme dirait Pierre Michon, dont le destin était d'accueillir et donner asile, d'accompagner et de réconforter : Jeanne Stöckli, devenue ici Notre Dame du Fort-Barreau, le destin étonnant d'une fille de pasteur, lié au quartier des Grottes, à Genève, qu'elle n'a jamais quitté de toute sa vie…