29/12/2010

Passion glacée

53333.jpgAvec Des baisers froids comme la lune*, Mélanie Chappuis (née à Bonn en 1976, mais vivant à Lausanne) creuse et interroge la passion amoureuse qui faisait déjà la matière de son premier roman, Frida, paru il y a deux ans. Ce second livre est comme l'image inversée du premier : ce n'est plus une femme amoureuse qui attend que son amant marié quitte sa femme, mais une femme mariée qui s'éprend d'un homme plus âgé, libre (ou presque). Lequel attend, sans trop  d'impatience, que sa maîtresse se libère de ses liens conjugaux.

Ce qui retient le lecteur, dans ce second roman, c'est l'obstination à creuser la passion amoureuse, à décliner ses états d'âme, à déchiffrer ses diverses étapes. Construit comme un monologue croisé, qui fait entendre en alternance la voix de la femme et de l'homme, le livre de Mélanie Chappuis essaie de suivre à la trace (et de mettre en mots) le feu qui embrase la passion amoureuse. On pense parfois à Belle du Seigneur d'Albert Cohen ou Anna Karénine de Tolstoï. D'abord parce que l'héroïne du roman s'appelle Anna, ensuite parce que parce qu'il s'agit, dans les trois livres, de tenir le registre des désordres amoureux, depuis la piqûre du désir, jusqu'à sa réalisation, puis le subtil engrenage d'attentes et de frustrations qui se met en place. S'installe, alors, entre les deux amants, un jeu du chat et de la souris qui va les mener, inéluctablement, au terme de leur histoire.

L'homme a cinquante-cinq ans. Il s'appelle Vincent. Il dirige un grand quotidien romand. La femme s'appelle Anna. Elle a 28 ans. Elle est mariée à Victor, le demi-frère de Vincent. Ce qu'il aime chez elle, c'est qu'elle est une « femme d'ailleurs », différente de toutes celles qu'il a connues. Ce qu'elle aime chez lui, c'est à la fois sa liberté et son pouvoir. Entre les deux, dès le début, on sent un décalage, qui ne fera que se creuser. L'amour est-il une illusion ? La passion amoureuse est-elle forcément (auto)destructrice ? C'est ce que semble suggérer Mélanie Chappuis dans un roman qui mêle à plaisir le chaud et le froid. Alternativement, puis successivement. Le style est direct, comme dans Frida, rapide, sans fioriture. Il essaie de saisir au plus près ce feu obscur qui dévore les amants. creuse en chacun le manque douloureux de l'autre et finit par se transformer en glace. Il y a des scènes fortes, et quelques surprises (en particulier, une utilisation toute à fait singulière de la crème Atrix !). Autant dire qu'un lecteur — amoureux ou non — y trouvera matière à émotions, comme à réflexions.

* Mélanie Chappuis, Des baisers froids comme la lune, roman, Bernard Campiche, 2010.

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27/12/2010

Fuir, là-bas fuir (Patrice Duret)

images-12.jpeg C’est un récit initiatique que nous livre Patrice Duret avec Le Chevreuil*. On peut y lire la suite de Décisif, un premier roman, paru en 1997, qui racontait une brutale rupture. Le Chevreuil, à l’instar de L’Envol du marcheur, nous conduit sur les petits chemins de la France profonde. Nul défi sportif, pourtant, chez Duret, mais le besoin vital de « prendre de la distance, quitter la vielle, écouter la campagne, tourner en rond, s’étendre, dormir, écraser l’herbe de tout son poids hébété de citadin. »

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24/12/2010

La musique secrète de Catherine Fuchs

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Hautboïste virtuose, férue d'histoire genevoise et enseignante de français et de musique au Collège de Saussure, Catherine Fuchs (née à Genève en 1957) parvient à marier ses passions avec succès. Après deux romans et trois recueils de poésie (parus chez Éliane Vernay et Empreintes), elle nous donne aujourd’hui La Beauté du geste*, une vaste fresque polyphonique, subtilement orchestrée, qui fait entendre cinq voix de femmes, au seuil de la quarantaine, dont les destins se croisent, à l’occasion d’un concert où toutes les passions s’exacerbent. Elle s’en explique ici. Entretien.

Vous avez publié deux romans et trois livres de poésie. Quelle différence faites-vous entre écriture narrative et écriture poétique ?

Catherine Fuchs : Pour moi, il n'y a pas vraiment de différence entre écriture narrative et écriture poétique. Il s'agit avant tout d'une question de forme, de cadre. Le poème est plus ramassé, plus concentré, certes, mais la démarche est la même : trouver les mots qui résonnent, qui correspondent au mieux avec l'envie de dire... En plus, mon dernier roman est construit par petites séquences et j'ai conçu plusieurs d'entre elles comme des textes poétiques. Seuls les dialogues supposent un type d'écriture bien spécifique.

Plusieurs de vos livres ressuscitent des époques passées. La Beauté du geste se passe de nos jours. Pourquoi ce saut ?

— Je suis a priori toujours passionnée par l'histoire, et je n'exclus pas d'y retourner, mais j'avais envie, cette fois-ci, de parler au présent et de mettre moins de distance entre mes personnages et moi-même.

Votre roman est polyphonique. Cinq voix de femmes s'entremêlent et se répondent. D'où vous est venue cette idée ?

images.jpegJe ne me souviens plus exactement ! Il faut dire que j'ai commencé ce livre en 1998... Donc entre les ré-écritures, les corrections, les doutes divers et variés, du temps a passé ! Mais je sais que j'avais envie de parler des femmes d'aujourd'hui (de mon milieu, évidemment, je n'ai pas essayé de me glisser dans la peau d'une ouvrière ou d'une immigrée clandestine) et ces différents personnages se sont sans doute assez vite imposés à moi. C'était aussi une manière de me diviser en cinq, de ne pas concentrer tout ce qui m'appartient dans une seule femme.

La musique est le vrai centre du livre. Quelle place occupe-t-elle dans votre vie ? Est-ce la première fois que vous en parlez dans vos livres ?

— Non, j'ai déjà évoqué la musique ou certains compositeurs dans plusieurs poèmes et dans mon roman précédent, En mal d'innocence**, le personnage principal est pianiste et compositeur. Toutefois, c'est effectivement la première fois que je donne à la musique cette place centrale. Il faut dire que je suis musicienne moi-même (j'ai fait des études de hautbois et j'ai joué comme professionnelle pendant de nombreuses années, et continue à la faire occasionnellement) et je m'étais toujours dit que je tenterais un jour de parler de la musique, de dire tout ce qu'elle m'a apporté. « Sans la musique, la vie serait une erreur » a écrit Baudelaire. Je partage cette opinion, je crois que de tous les arts, c'est celui qui me nourrit le plus immédiatement, physiquement. Bien sûr, il y a la peinture, la littérature, le cinéma, etc. mais la musique a quelque chose d'unique, lié aux sons et à leurs propriétés. Pour moi, elle nous met en rapport avec l'indicible. Précisément ce que les mots ont parfois peine à... dire ! Et ce n'est sans doute pas un hasard si la musique est si souvent utilisée par toutes les religions ou spiritualités. Si j'ai choisi la Messe en si, c'est aussi pour rendre hommage à Bach et à sa formidable capacité d'illustrer  musicalement sa foi en Dieu ; sa musique témoigne, elle chante mieux qu'aucune autre un espoir fou, celui que notre vie a un sens qui nous dépasse.

Tous les personnages du livre ont quarante ans et sont en quête de sens ? Est-ce  la fameuse crise de la quarantaine ?!

— Oui, on peut dire cela comme ça (d'ailleurs Isabelle évoque cette crise, même si elle en sourit), même si je pense que les crises n'attendent pas les chiffres ronds pour s'annoncer. Mais si tout va bien., ça ne fait pas un roman, n'est-ce pas ? Il est tjs plus intéressant de montrer des personnages en train de se remettre en question, de douter, de chercher.

Les hommes, dans votre livre, sont souvent des ombres qui passent. Comme ce chef d'orchestre qui fascine par ses gestes et son mystère ?

— Effectivement, les hommes ne sont vus qu'à travers les personnages féminins dans ce roman. C'est un choix, car un des sujets du livre, ce sont précisément les rapports hommes-femmes et je trouvais plus juste, plus honnête, d'en parler du côté que je connais, que je maîtrise, à savoir celui des femmes ! Voilà pourquoi on ne suit aucun homme en focalisation interne. Cela dit, les personnages masculins jouent un rôle immense dans cette histoire. Ils sont sans cesse présents dans les pensées des héroïnes. Le chef, Gianni Orsini, symbolise le séducteur, celui qui s'impose dans une vie, qui la bouleverse de fond en comble.

— Les musiciennes sont-elles toujours fascinées par le chef d’orchestre ?!

— Il est clair qu'un chef d'orchestre, de par sa position de pouvoir, exerce un attrait sur ceux — et surtout celles — qui dépendent de son autorité (on connaît bien le principe !), et ce d'autant plus s'il est compétent et qu'à ses qualités propres s'ajoute le charme de la musique. C'est un mélange explosif ! Mais au-delà de ça, je voulais symboliser par ce personnage essentiellement absent l'importance des manques qui nous construisent et nous font avancer. Chacun cherche, plus ou moins assidûment, avec plus ou moins d'intensité suivant les moments de sa vie, mais personne (du moins me semble-t-il) ne peut se prétendre complet, abouti. Les jeux de séduction tournent souvent là autour et si l'on s'y précipite avec tant d'ardeur parfois, c'est souvent parce qu'on espère y trouver une forme de réponse. Mais cette réponse, souvent, fuit encore plus loin. C'est ce que vont vivre plusieurs de mes héroïnes dans le roman. Heureusement, peut-être, car la quête se poursuit....

Propos recueillis par Jean-Michel Olivier

* Catherine Fuchs, La Beauté du geste, roman, Bernard Campiche, 2010.

** Catherine Fuchs, En mal d’innocence, roman, éditions Slatkine, 2002.

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16/12/2010

La fête au Rameau d'Or

images-1.jpegNe manquez pas, aujourd'hui, le rendez-vous rituel de la Librairie du Rameau d'Or (27 Bd Georges-Favon). À partir de 16h, vous pourrez y retrouver tous les auteurs suisses publiés cette année par les éditions L'Âge d'Homme. Et ils sont nombreux…

François Hussy, Antonio Albanese, Georges Ottino, Germain Clavien, Mousse Boulanger, Bernard Antenen, François Debluë, Geneviève Piron, Ferenc Ràkoczy, Bernadette Richard, Uli Windisch…

À cette occasion, hommage sera rendu à l'immense Georges Haldas (1917-2010) qui vient de nous quitter le 20 octobre dernier. Le journaliste Jean-Philippe Rapp, qui fut son confident et son ami, publie cette semaine Conversation du soir (éditions Favre), un recueil de moments forts sur la vie, la mort, le sens de notre destin et l'état de poésie. Il sera là, aussi, pour saluer la mémoire d'Haldas.

On fêtera enfin L'Amour nègre, de votre serviteur, qui vient de recevoir, à Paris, le Prix Interallié. Qu'un auteur suisse soit primé à Paris arrive environ tous les trente ans (Chessex en 1973, Borgeaud en 1986). Venez boire un verre à la santé d'Adam…

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02/12/2010

Le Prix de littérature à Jean Vuilleumier

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Voici, enfin, un Prix amplement mérité. Je ne parle pas de L'Interallié, qui est allé à L'Amour nègre (sic). Mais du Prix de Littérature, remis tous les quatre ans, par la ville de Genève, et doté de 40'000 Frs.. Après quelques erreurs de casting (la dernière s'appelait Jean-Marc Lovay), on célèbre enfin comme elle le mérite l'œuvre, exigeante et singulière, de Jean Vuilleumier, l'une des grandes voix de notre pays.

« Je pourrais parler de consécration, s’il n’était pas si mal venu pour l’intéressé de le dire. » précise l'auteur avec sa modestie coutumière. Depuis Le mal été (l'Âge d'Homme, 1968), Vuilleumier a publié près de trente livres, pour la plupart des romans au titre lapidaire (La Désaffection, L'Écorchement, L'Allergie), qui disent la difficulté d'être et le désir d'une vie plus accomplie. Mais aussi des essais sur son grand frère en écriture, Georges Haldas, et son ombre tutélaire, le genevois Henri-Frédéric Amiel (La Complexe d'Amiel). Vuilleumier excelle aussi dans l'art de la nouvelle (Les Abords du camp, 1987), un genre qui lui convient parce qu'il conjugue rapidité et dépouillement. En outre, Vuilleumier est un poète de premier ordre. Je tiens son recueil Interzones (1984) pour un sommet de prose poétique.

Son dernier livre, Les Fins du voyage*, rassemble trois nouvelles assez extraordinaires, à l'atmosphère onirique, aux personnages singuliers, un peu perdus, vivant leur vie sans savoir où elle les mène. On pense à Truman Capote, à Carver, à Thomas Mann aussi.

Ce Prix récompense un écrivain discret, qui fut journaliste à La Tribune de Genève pendant 40 ans, mais aussi chroniqueur apprécié, critique plein d'empathie pour tous les écrivains de Suisse romande.

Ce Prix de littérature, ainsi que d'autres Prix artistiques, sera remis le 11 mai 2011 au Grand-Théâtre.

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31/10/2010

Petit hommage à l'ami Georges Haldas

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Fascinante entreprise, surhumaine et sans doute infinie, que celle de Georges Haldas, commencée il y a cinquante ans sous le signe de la poésie, et qui emprunte, depuis, les chemins les plus divers, les plus inattendus (chroniques, carnets, entretiens). Avec Meurtre sous les géraniums, une extraordinaire chronique des années de guerre, Haldas touche, peut-être, au secret même de sa recherche : à l’indicible enfoui sous le silence des gestes et des comportements quotidiens.

Nous sommes en 1940, dans une petite ville de province, cernée par l’ennemi. L’« empire du meurtre », écrit Haldas, a gagné, peu à peu, toute l’Europe. Et même Genève qui, sous ses allures de cocote, se garde bien de choisir son camp. Autant, sans doute, par idéalisme, que par nécessité financière, Haldas décide d’entrer dans le journalisme. Et pas n’importe où, puisqu’il entre au Journal (de Genève), où il occupera bientôt, et à tour de rôle, tous les postes. Correcteur, d’abord, des articles des autres, puis chroniqueur de théâtre, et enfin grand reporter.

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15/10/2010

L'amour monstre d'Anne-Sylvie Sprenger

images.jpegAnne-Sylvie Sprenger (née à Lausanne en 1977) aime les livres brefs et intenses. En général une centaine de pages. Chapitres courts, aérés, où l'écriture cherche à décrire une blessure essentielle. Souvent inavouable. Toujours secrète. C'était le cas de Vorace, son premier livre, paru en 2007, porté sur les fonts baptismaux par Jacques Chessex, et loué par la critique française. Ça l'était également pour Sale fille, paru il y a deux ans. Le tout nouveau roman d'Anne-Sylvie Sprenger pourrait d'ailleurs s'appeler Sale type, tant il s'inscrit dans la continuité des précédents. Mais il s'appelle La Veuve du Christ*. Titre à la fois lumineux et provocateur.

La jeune écrivaine lausannoise a toujours exploré la folie du désir. Qu'il soit amoureux, alimentaire ou religieux. Ici elle part d'un fait divers connu : l'enlèvement d'une fillette de huit ans, Lena, par un pharmacien qui la séquestre dans la buanderie de sa maison. L'homme est seul, malheureux, certainement criminel. Il mène une existence misérable. Il se prend d'affection pour sa victime avec qui, le soir, il entonne cantiques et louanges. Il s'inflige des supplices sur une croix qu'il fait construire au village. Il entraîne Lena dans un délire religieux qui n'aura d'autre issue, bien sûr, que la mort. Il l'instruit, joue avec elle, l'invite dans son lit, finit par lui faire un enfant. Tout en sachant très bien le scandale de sa conduite. Et sa faute essentielle. Qui ne mérite aucun autre châtiment que la mort. Victor le sait. Il est prêt à payer pour ça. Sans doute, suggère Anne-Sylvie Sprenger, est-ce là le seul moyen qu'il a trouvé pour donner chair et sens à son amour. Un amour imprégné de folie religieuse qui ne peut se réaliser que dans l'horreur et le scandale. Et le portrait que dresse l'auteur de ce « fou de Dieu » est à la fois fascinant et terrifiant. Certains lecteurs, trop rapidement, le traiteront de sale type. D'autres, à défaut d'être touchés (mais peut-on vraiment compatir avec un ravisseur et violeur d'enfant, fût-il amoureux?), seront troublés par cette histoire de rapt, qui se termine en ravissement (aux double sens du terme). En cela, le roman est une réussite puisqu'il nous fait entrer dans le cerveau du monstre, dont il explore les méandres nauséabonds.

9782213655567-V.jpgEt la victime ? « Lena a appris à vivre dans sa tête ». Elle se protège comme elle peut de la présence du monstre. Un monstre qui a cinquante ans, mais qui, affectivement, est fruste et malheureux. Ce qui n'est certes pas une excuse. Mais explique l'étrange relation qui va s'instaurer entre le bourreau et sa victime. La tendresse. Les caresses. Puis l'amour monstre. « Victor et Lena s'aimeront tout l'été. » Il y a quelque chose d'à la fois pathétique et troublant dans cette relation (on n'ose pas parler d'amour) qui transgresse les normes et les interdits. Certains évoqueront le syndrome de Stockholm qui montre qu'un sentiment de confiance, voire de sympathie peut se développe entre un otage et son ravisseur. Ici la romancière va plus loin (elle a raison) en imaginant que chacun des acteurs de ce terrible huis-clos trouve dans l'autre son âme sœur. Ce n'est certainement pas moral. Mais on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments.

La folie religieuse (de Victor) entraîne la folie amoureuse (de Lena). La première s'achève dans la mort. La seconde, dans une clinique psychiatrique. Très bien construit, le roman d'Anne-Sylvie Sprenger frappe par son écriture dépouillée et limpide. On pense bien sûr aux derniers livres de Jacques Chessex, allégés à l'extrême. Même fascination de la chair et de la mort. Même goût pour le blasphème. Mais Anne-Sylvie Sprenger poursuit sa propre voie. Elle va au bout de ses angoisses. Elle ne triche pas avec les démons qui la hantent. On aimerait ne pas croire à l'amour monstrueux de ses deux personnages enfermés dans leur cage. Mais un doute nous prend. Et si cela était ? Si le scandale se trouvait dans le désir lui-même ? C'est le talent du romancier de nous instiller de tels doutes.

* Anne-Sylvie Sprenger, La Veuve du Christ, Fayard, 2010.

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08/10/2010

L'Amour majeur

images-1.jpegPrononcez le nom d’Anne-Lise Grobéty et aussitôt l’on évoquera deux titres : Pour mourir en février (Prix Georges-Nicole) et Zéro positif. Deux livres qui ont marqué la littérature romande des années 1970, tant par leur étonnante liberté de ton et d’expression, que par leur propos résolument féministe. Avec L’Amour mode majeur, publié en 2002 chez Bernard Campiche, elle mêle avec beaucoup de verve et de talent tous les genres littéraires. Poèmes, proses courtes, nouvelles, mais aussi petites annonces (« À vendre cœur/ état de neuf/ cause faute d’emploi. »), haïkus, réflexions sur le temps qui passe ou l’amour qui s’étiole.

Anne-Lise Grobéty décline l’amour sur tous les tons et tous les modes, soulignant tantôt ironiquement, tantôt avec empathie, ses différents visages. On croise ici l’amour fleur bleue, léger comme un oiseau imaginaire, volatile comme l’espoir. On croise aussi l’amour futile ou volubile qui se paie de mots, l’amour sénile qui balbutie ou, justement, ne trouve plus ses mots, l’amour charnel qui cherche une proie à dévorer, mais n’assouvit jamais sa faim (car le désir, par essence, est sans fin).

images.jpegLa dernière partie du livre évoque, sous des teintes plus sombres, les regrets et les déceptions, les haines vives qui perdurent, une fois le bel amour envolé. Le ton est aux aigreurs, aux ombres délétères, aux fantômes qui reviennent vous hanter au retour du voyage amoureux. Car, pour Anne-Lise Grobéty, l’amour n’est pas un « chagrin, simple course, s’il vous plaît, deuxième classe », mais plutôt « un chagrin aller et retour. » Une fois encore, dans un style à la fois cristallin et complexe, d'une grande sensualité et d'une naïveté ludique, Anne-Lise Grobéty joue sur tous les registres de son talent poétique.


 

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07/10/2010

Anne-Lise Grobéty nous a quittés

images.jpegIl y a des jours, comme ça, où l'on est réveillé par une mauvaise nouvelle : Anne-Lise Grobéty est décédée d'une maladie tenace et souvent incurable. Pour l'avoir lue et invitée dans mes classes, je l'avais rencontrée plusieurs fois. Elle était douce et volontaire, généreuse et drôle (ce qui n'est pas le propre des écrivains romands). Elle était née à La Chaux-de-Fonds le 29 décembre 1949, première de deux filles d'une famille ouvrière. Après le collège, elle entre à la Faculté des lettres de l'Université de Neuchâtel où elle ne trouve cependant pas son compte. C'est alors qu'elle publie Pour mourir en février aux Editions des "Cahiers de la Renaissance vaudoise" (1970) que dirige Bertil Galland. Le roman obtient le Prix Georges Nicole et connaît un succès immédiat. Il sera réédité par les Editions Bertil Galland (Vevey, 1975) puis par les Editions 24 Heures (Lausanne, 1984), avec une édition "Poche Suisse" aux Editions l'Age d'homme (Lausanne, 1988). En 1969, elle s'engage comme stagiaire-journaliste à "La Feuille d'Avis de Neuchâtel" (devenue "L'Express"). Elle se consacrera ensuite à l'écriture.

Partagée entre l'écriture, la vie de famille et la politique (elle sera députée socialiste au Grand Conseil neuchâtelois), Anne-Lise Grobéty publie peu de livres, mais des livres importants, chez Bernard Campiche, son dernier éditeur. Citons seulement quelques titres comme La Fiancée d'hiver, Contes-Gouttes (1994), Infiniment plus (1989, Belle dame qui mord (1992), Amour mode majeur (2004), La corde de mi (2006), Jusqu'à pareil éclat (2007) et enfin L'abat-jour (Editions d'Autre part, 2008).

images-1.jpegSon œuvre est marquée par une approche poétique de la vie, par une ironie tendre, ainsi que par un souci tout à fait remarqquable de la condition des femmes (en particulier des femmes écrivains). Cela se lit dans les romans d'Anne-Lise Grobéty, mais aussi dans ses textes plus militants, comme Écriture féminine ou féministe ? (Éditions Zoé, 1983) ou encore ses articles sur Monique Saint-Hélier ou Alice Rivaz (« Ce nom qui est devenu le sien », in Écriture, 48, 1996).

Anne-Lise Grobéty va beaucoup manquer à la littérature romande — et d'ailleurs.

 

 

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21/07/2010

La gazelle tartare (Asa Lanova)

images-13.jpeg Sous le beau titre de La Gazelle tartare*, Asa Lanova poursuit l’exploration de son passé entreprise dans le somptueux Blues d’Alexandrie. Délaissant le roman, la narratrice s’aventure ici dans le labyrinthe des souvenirs et des songes. Elle qui se croyait insensible et stérile retombe sous le charme de « Satan » qui a illuminé et terrifié son adolescence. « Tout me revenait en mémoire, tel un ruban de feu qui se déroulait impitoyablement devant moi : mes fuites restées inexplicables, Deauville et son théâtre, Monte Carlo et ses palmiers léthéens, mon impuissance à vivre depuis l’enfance, et surtout, l’amour perdu, et, sans doute, renoué dans ma seule imagination. » Ce retour au passé — à la lumière noire de l’amour — va ramener la narratrice vers le jardin de son enfance, source inépuisable d’émerveillement. Jardin rêvé des étreintes amoureuses (mais ont-elles vraiment eu lieu ?) et terre de la dernière demeure. C’est sur cette image, à la fois nostalgique et rassurante, que s’achève le beau récit d’Asa Lanova, qui tient de l’exorcisme et de la célébration mystique. Une réussite.

* Asa Lanova, La Gazelle tartare, éditions Bernard Campiche.

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13/07/2010

Un très bon Beno

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Le titre, comme d'habitude, est impossible : La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés*, mais le talent, fait de lucidité, d’ironie triste et d’humour triomphant, reste le même. Le dernier livre de Jean-Luc Benoziglio, écrivain suisse établi à Paris depuis des lustres, est un grand livre.

Largué par sa Julie, le narrateur, moderne Saint-Preux, retourne en douce sur les lieux de ses amours : la maison de campagne que son ex a rénovée et dans laquelle, parmi les cris d’enfants et les disputes familiales, le narrateur et elle ont vécu la plus belle tranche de leur histoire. Il y a beaucoup de nostalgie dans ce pèlerinage cruel et hilarant, puisque le narrateur assiste, comme un intrus, aux diverses scènes de famille qui se déroulent sous ses yeux. Il en était l’acteur ; il n’en est plus que le spectateur silencieux et marri. Son chant d’amour est un chant de détresse : Julie l’absente occupe tout l’espace de sa mémoire : sa chaleur, sa « voix des mauvais jours », ses éclats de rires, ses relations impossibles avec son éditeur (et sans doute amant), sa stature de mater familias, etc. Ressuscitant les images du passé (fêtes, repas, week-ends pluvieux, jeux de société), le narrateur vit dans la perte de Julie. Et le plus triste, dans ce roman qui joue si bien avec nos émotions, c’est que personne, sans doute, ne remplacera jamais l’amoureuse enfuie. Même les fables superbes (mahons sauds), les poèmes elliptiques, les citations ignorées de gens célèbres, l’incroyable intermède du cocktail littéraire (50 pages !) ne parviennent à chasser l’étrange mélancolie qui se dégage de ce roman poignant.

 

 

* La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés, par Jean-Luc Benoziglio, Le Seuil, 2004.

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28/06/2010

À quoi sert le théâtre ?

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On connaissait Sylviane Dupuis pour ses recueils de poésie (D'un lieu l'autre, publié en 1985 par Empreintes, et surtout Creuser la nuit, paru la même année), un essai sur l'errance (Travaux de voyage, Zoé, 1992) et ses pièces de théâtre, comme La Seconde chute, par exemple, jouée au Théâtre de Poche. Les Editions Zoé ont eu la bonne idée de rassembler les textes que Sylviane Dupuis a donnés, de mars 1994 à aout 1995, à la revue du Théâtre du Grütli et qui forment un intéressant petit volume, à la fois provoquant et éclairant*, volume lui-même doté d'une postface d'Eric Eigenmann.

Passionnée de théâtre, Sylviane Dupuis l'est depuis toujours et sans doute est-elle bien placée, en tant que spectatrice et auteur elle-même de plusieurs pièces, pour en parler. Son livre est une promenade érudite et plaisante à travers le(s) théâtre(s) d'aujourd'hui. Chaque chapitre prend comme point de départ une représentation : cela va de L'Homme qui…, dans la fameuse mise en scène de Peter Brook, au Faust médusant de Strehler, en passant par tous ceux qui inventent aujourd'hui le théâtre : Stéphane Braunschweig, Valère Novarina ou Koltès.

La réflexion est fine, non seulement documentée (Sylviane Dupuis, qui est aussi enseignante, connaît très bien l'histoire du théâtre), mais aussi engagée, au sens existentiel du terme. Et l'on tire un grand profit à la lecture de ces pages à la fois modestes et pénétrantes, qui sont le fruit d'une expérience véritable du théâtre.

* Sylviane Dupuis, À quoi sert le théâtre ? MiniZoé, 1998.

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23/12/2009

Best of 2009

images.jpeg Prêtons-nous, comme notre Temps régional, au petit jeu des meilleurs livres de l'année. En toute subjectivité et injustice, bien sûr, puisque, contrairement à certains critiques littéraires, nous ne parlerons que des livres que nous avons vraiment lus !

1. Championne toutes catégories : l'écrivain américain Joyce Carol Oates, qui étouffe tous ses concurrents directs par son extraordinaire fécondité et — disons-le — son génie littéraire. On pourrait citer plusieurs titres de cette géniale femme de lettres, puisqu'elle publie deux, voire trois livres par année ! Contentons-nous de citer le recueil de nouvelles, Vous ne me connaissez pas, et son Journal (1973-82), les deux parus en Livre de Poche.

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16/12/2009

Rencontre au Rameau d'Or

DownloadedFile-1.jpeg Ne manquez pas la rencontre amicale, suivie d'une verrée, à la Librairie Le Rameau d’Or, mercredi 16 décembre 2009 dès 16 h 00, avec les auteurs de l'Âge d'Homme qui ont publié un livre cette année :

* Jean-Marie Adatte • Antonio Albanese * Rafik Ben Salah • François Berger • Freddy Buache * André Corboz • Julien Dunilac • Christophe Gallaz * Virgile Elias Gehrig • Philippe Grosos *Serge Heughebaert • Hervé Krief • Jean-Louis Kuffer* Georges Ottino • Philippe Paulino • Barbara Polla (à gauche sur la photo)
François Rothen • Jil Silberstein • Marielle Stamm
Anne-Marie Steullet-Lambert • Sylvoisal * Giordano Tironi • Raymond Tschumi

Librairie Le Rameau d'Or
17, bd Georges Favon
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23/11/2009

Le goût de l'invisible

images.jpeg C'est l'une des meilleures surprises de la rentrée. Elle nous vient de Pascal Janovjak (né en 1975 à Bâle), qui réside en Palestine, après avoir travaillé au Liban et au Bangladesh. Son premier livre, Coléoptères*, un recueil de nouvelles, a paru en 2007 aux éditions Samizdat. Les internautes et les bloggeurs ont encore en mémoire la longue et belle correspondance qu'il a échangée avec Jean-Louis Kuffer, sous le titre de « Lettres par-dessus les murs », chronique impitoyable des massacres perpétrés dans la bande de Gaza. Aujourd'hui, Janovjak se met au parfum de L'Invisible**, un livre original qui s'impose d'emblée par la force de son style.

Imaginez un avocat de 35 ans, travaillant au Luxembourg, gagnant beaucoup d'argent, sillonnant le monde pour planquer celui de ses clients, sans amour, sans attache, sans véritable ambition, ni souci du bonheur. Un homme tout à fait ordinaire. Transparent. Insignifiant. Semblable à tous les coursiers et autres traders que l'on croise journellement à Genève ou à Zurich. Bref, un homme sans épaisseur, que personne ne remarque. Sa vie, pourtant, va bientôt connaître un accroc. Lors d'un séjour à Paris, il ressent une étrange douleur au cou. Il n'y prête d'abord aucune attention, puis s'aperçoit, avec stupeur, que son corps est devenu invisible. Les premiers instants de panique passée (personne ne me voit, je n'existe plus), notre avocat commence à voir quelque avantage à sa nouvelle situation. L'invisibilité ouvre bien des portes : on peut se glisser où on veut, pénétrer dans l'intimité de ses voisins (et surtout de ses voisines), surprendre des secrets, voyager et manger gratis. Réaliser beaucoup de ses fantasmes inavoués. Et notre homme invisible ne s'en prive pas. C'est la partie la plus drôle, la plus jubilatoire, du roman de Pascal Janovjak, qui n'a jamais froid aux yeux. « L'invisibilité n'était plus un simple auxilliaire de mes désirs, elle m'avait rendu à moi-même, c'était moi, l'homme invisible, le seul vrai moi possible. (…) Je me sentais changé en profondeur, maître de mon nouveau corps, en parfaite adéquation avec lui. »

On pense bien sûr au héros détraqué de H. G. Wells, L'Homme invisible. Mais peut-être plus encore au dessinateur Manara et à son Parfum de l'Invisible, car le livre de Janovjak explore, comme Manara, les fantasmes coquins que chacun porte en soi.images-2.jpeg

images-1.jpegPar exemple, profitant de l'invitation de l'un de ses collègues, l'avocat invisible se rend en Sardaigne, dans le studio vide de son ami. Il y rencontre des vacanciers luisants d'huile solaire, des plaisanciers bourrés aux as, dans une atmosphère très « berlusconnienne », mais aussi quelques nymphes qui lui font tourner la tête et avec lesquelles il prend de somptueux (et presque incestueux) bains de mer. L'invisibilité n'apporte pas que des désagréments ! Les pages consacrées au soleil et aux belles naïades sont parmi les plus réussies d'un roman qui fonce bille en tête, vivant, original, extrêmement bien écrit.

C'est en Sardaigne que le livre va de nouveau vaciller : s'attachant à un homme rencontré sur la plage, l'avocat invisible suit ce dernier à travers l'Italie, la Méditerranée, jusqu'au Proche Orient, décrit avec un luxe sensuel d'odeurs et de couleurs. C'est là, sous le soleil cuisant, dans ce pays où tout s'achète et tout se vend, qu'il va prendre conscience des inconvénients de sa nouvelle situation. Sa liberté n'est qu'un leurre. Il reste à la merci, à chaque seconde, d'un geste, d'une parole, d'une ombre qui pourrait le trahir. Ce retournement bienvenu annonce l'épilogue du roman, que je ne dévoilerai pas, car il est savoureux, comme le reste du livre.

Avec L'Invisible, un écrivain est né, qu'il faudra suivre au fil des livres, avec l'attente et l'attention qu'il mérite.

* Pascal Janovjak, Coléoptères, Samizdat, 2007.

** Pascal Janovkaj, L'Invisible, Buchet-Castel, 2009.

 

 

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02/11/2009

Lire, écrire, éditer

images-1.jpeg Les éditeurs n'écrivent pas, c'est bien connu, ils se contentent d'éditer les livres des autres. Ce fut la régle de Gaston Gallimard et de Bernard Grasset. Chez nous, quand un éditeur prend la parole, c'est pour raconter son expérience professionnelle, comme Marlyse Pietri dans Une aventure éditoriale dans les marges*, ou pour retracer, dans le dialogue, un parcours de vie extraordinaire, comme Vladimir Dimitrijevic dans Personne déplacée**, de Jean-Louis Kuffer (voir ici).

Écrire, pour Michel Moret, fondateur et directeur des éditions de l'Aire, c'est danser dans l’air et la lumière***.  Après Beau comme un vol de canards, Moret publie de nouveaux extraits de son journal de bord. Nous sommes en 2008.  Alors que le livre précédent se terminait sur une interrogation (quel avenir pour les éditions de l'Aire ?), celui-ci  s'ouvre de manière résolument optimiste (l'une des forces de Moret). La belle évocation des rivages grecs et turcs, un nouvel amour, des bonnes lectures : tout montre qu'il s'agit, pour l'auteur, d'un nouveau départ. C'est l'occasion, aussi, d'une interrogation sur l'époque, qui n'est pas tendre pour les écrivains et les éditeurs. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler une récente émission de la TSR, Tard pour Bar, où la littérature, c'est le moins qu'on puisse dire, n'était pas à l'honneur…

L'éditeur est à la fois un découvreur, un stimulateur et un passeur. Il doit sans cesse se battre pour exister, et défendre ce qu'il aime. Moret ne nous cache ni les difficultés (économiques) du métier, ni les satisfactions qu'il procure. Il nous fait part de ses coups de cœur, comme ce manuscrit de Brigitte Khuty Salvy, Double lumière, qu'il reçoit un beau jour par la poste et qu'il dévore dans la journée. Ou encore pour le dernier roman de Raphael Aubert ou les nouvelles de Corinne Desarzens. De temps à autre, une déception, qui débouche sur un refus. On sent Moret passionné par son métier — je dirais presque sa mission. Lectures, rencontres, célébration de la vie sous toutes ses formes, le vin comme l'amitié, les voyages comme les découvertes ou les projets fous, Danser dans l'air et la lumière est une invitation à partager l'intarissable curiosité de son auteur, sa soif de vie et son amour de la littérature, à laquelle, comme beaucoup d'entre nous, il demande l'essentiel.

* Marlyse Pietri, Une aventure éditoriale dans les marges, Zoé.

** Jean-Louis Kuffer, Personne déplacée, Poche suisse, l'Âge d'Homme, 2008.

*** Michel Moret, Danser dans l'air et la lumière, éditions de l'Aire, 2009.

 

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10/10/2009

Toast à Jacques Chessex

Abrupte, soudaine, la mort de Jacques Chessex nous laisse sans voix. C'était l'un des écrivains majeurs non seulement de la littérature romande (dont il a contribué à diffuser les lettres de noblesse), mais aussi de la littérature européenne, et même mondiale. Chessex était un écrivain de toute sa personne : sa voix, son corps, ses mains, sa mémoire, sa musique. Sans doute l'un des derniers. Son œuvre, considérable, est d'une richesse exceptionnelle. Elle touche à tous les genres : le récit, le roman, la nouvelle, la poésie. C'est à cette dernière facette du talent de Chessex que je veux rendre hommage aujourd'hui*.

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11/09/2009

Noëlle Revaz ou l'amour improbable

images.jpeg C'est avec impatience qu'on attendait le second roman de la valaisanne Noëlle Revaz (née en 1968). Sept ans après Rapport aux bêtes, rude roman rural, voici donc Efina, histoire d'amour improbable entre une jeune femme sans emploi et un comédien sur le retour, bégueule, duplice et impuissant. C'est peu dire que la déception est à la mesure de l'attente, tant au niveau du propos, inconsistant, de la construction (?) que du style, oscillant entre le tournures enfantines et les maniérismes (suppression des points d'interrogation, inversions systématiques, style oral, etc.)

On comprend bien ce qui a pu fasciner l'auteur : décrire une relation « amoureuse » non seulement inaboutie, ou malheureuse, mais aussi inexistante. Tout commence, ici, par un malentendu : Efina retrouve une lettre d'un comédien fameux, T, laissée en souffrance depuis longtemps, et décide de lui écrire. Il lui répond. Ils se revoient. Ils couchent ensemble. C'est un désastre. Ils s'éloignent l'un et l'autre, se rapprochent sporadiquement, se séparent à nouveau. Entre eux, quelque chose à la fois les relie et résiste. obstinément. Elle multiplie les amants ; tous la laissent froide. Il vit entouré de femmes, sa carrière prend un nouvel  essor. Il accumule les aventures. Le cinéma s'intéresse à lui. De son côté, Efina se fait faire un enfant, puis se marie avec Raül (!) ; le couple décide de prendre un chien…

Le roman, bizarrement construit, est fait des lettres — souvent répétitives — qu'échangent les amants improbables (on est loin des Liaisons dangereuses). Le roman progresse ainsi, cahin caha, sans véritable point fort, ni fil conducteur solide. On sent que l'héroïne se cherche, tout au long du livre, autant qu'elle cherche un homme qui pourrait la révéler à elle-même. Or, bien sûr, le comédien sur le retour ne le peut ou ne le veut pas. Il est flatté par cette groupie, ce « crampon » que rien ne décourage, même pas les lettres d'insultes ou les humiliations. Il reste campé dans son double rôle de comédien et de confident. Il a l'habitude qu'on l'adule. Depuis longtemps et sans raison. Il ne quitte jamais son personnage.

On le voit : Efina ne prend pas, comme on le dit d'une sauce ou d'une mayonnaise. Les intermittences affectives des protagonistes lassent même le lecteur le mieux disposé. Le roman ne progresse pas. Il ne dit rien du trouble amoureux, ni de l'enjeu, central, d'une vraie relation. On reste à jamais prisonnier des faux-semblants. La déception est à la mesure de l'attente.

Noëlle Revaz, Efina, roman, Gallimard, 2009.

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23/03/2009

Les cahiers d'Antonin Moeri

images-1.jpegDepuis Le Fils à maman, paru en 1989, Antonin Moeri publie régulièrement romans et traductions (c'est à lui qu'on doit la très belle traduction du Petit cheval de Ludwig Hohl*) et, peu à peu, au fil des ans, il s'est imposé comme l'un des écrivains les plus intéressants de sa génération.
Avec Cahier marine*, Antonin Moeri nous convie à un bien étrange voyage. Roman, récit, autobiographie rêvée ? Aucun sous-titre ne vient éclairer l'inconnue de ce texte fragmentaire, écrit au fil de la plume, qui raconte les pérégrinations d'un comédien sans emploi qui plonge au sud de l'Italie, à sa manière à la fois désinvolte et désespérée, comme s'il était à la recherche d'un secret primordial.
Ce cahier bleu marine, c'est un cahier d'écolier, acheté à Berlin, dans lequel le narrateur, en même temps qu'il consigne les événements de son voyage, va chercher à se reconstruire, morceau par morceau, paragraphe après paragraphe, toujours à la recherche d'une langue utopique (« Je me demande si les mots ne sont pas mes seules amours. ») qui seule peut le guider dans la nuit de son âme.
Ecrit dans l'urgence, le désarroi, ce Cahier mêle portraits et descriptions, aventures narratives et réflexions sur l'écriture. Pour le comédien-narrateur, il s'agit moins d'un voyage sentimental que d'un périple initiatique qui cherche à raconter « la chute et le sommeil », « les brumes immobiles sur les plages sans fin, les mensonges qui [lui] sont nécessaires pour substituer à ce qu'[il] voit et ressent cet astre éclatant vers lequel, chaque jour, [il] doit monter. »
On reconnaît ici les thèmes familiers à Antonin Moeri, abordés dans L'Ile intérieure (1990) et Allegro amoroso (1993). C'est moins la quête d'un sens que celle d'une langue, toujours inaccessible ; moins la recherche d'une identité que celle d'une connivence (impossible) avec l'autre, et en particulier la femme.
images-2.jpegIci, Moeri met en scène une actrice, « que Rossellini fit jouer dans ses films », figure à la fois amoureuse et traîtresse, que le narrateur finit par congédier, au pied de l'Etna, après avoir constaté que « leurs deux îles ne pourraient se rencontrer. » Constat d'échec de toute communication qui précipite le narrateur en Tunisie, vers les mirages du désert, c'est-à-dire aux confins de lui-même.
S'il a perdu l'amour, comme le désir de jouer, au moins le narrateur aura-t-il découvert, au bout de son voyage, que « les mots sont les véritables racines de la douleur humaine. » Et que si l'on veut accéder à soi-même, il faut nécessairement passer par eux, c'est-à-dire s'abandonner tout entier au langage, comme on voyage à travers l'espace et le temps, la musique, les couleurs, les sensations qui nous parlent du monde.

* Ludwig Hohl, Le Petit cheval, traduit par Antonin Moeri, éditions Zoé, 1990.

** Antonin Moeri, Cahier marine, éditions l'Âge d'Homme, 1995.

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20/03/2009

Le monde d'Alain Bagnoud

images.jpegCe n'est pas tous les jours qu'un ami fête son anniversaire  — en plus un chiffre rond, et symbolique ! C'est l'occasion de rappeler le dernier livre d'Alain Bagnoud, dont nous avons déjà parlé sur ce blog. La chronique douce-amère d'une adolescence déchirée entre fendant et pétard…

On dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition. Le jour du Dragon*, le dernier livre d'Alain Bagnoud (né en 1959), nous démontre le contraire. Comme certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une seule journée, une vie entière.
Pas n'importe quelle journée et pas n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les transgressions. Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus reculés. Car personne, ici bas, n'est à l'abri de l'Histoire.

Enrôlé comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va vivre cette journée comme un parcours initiatique. C'est d'abord le sentiment — douloureux, puis exaltant — d'échapper aux griffes de sa famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui, c'est-à-dire d'être libre. Comment briser les chaînes de l'enfermement familial? Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie. C'est la première leçon de ce jour décisif.
Mais tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées comme celles d'un mille-feuilles. La famille, donc, déjà omniprésente dans La Leçon de choses en un jour**, premier volet de cette autobiographie rêvée. Mais aussi la religion puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène. Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des chemins de traverse. Car au centre du livre, extrêmement bien décortiqué, il y a le malaise d'« une existence médiocre, insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (…) Un magma instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais infructueusement. » Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés. Dans le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés, il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la famille ou le groupe.

Ce trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent, refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps. Qui peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques et morales? Pas la famille en tout cas, ni les copains. Les filles alors? Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive, et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte. Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.

Le livre se termine en musique. Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragons !, of course ! Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis. Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies. Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social.

L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour danser le slow le plus long (en général Hey Jude !). C'est l'expérience ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux tour de force. Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour, la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.


* Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.
** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.

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