29/07/2013

Les livres de l'été (19) : Yvette Z'Graggen

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Ce soir, sur le stand des Editions de l'Aire, au Salon du Livre, à 18 heures, présentation de Souvenirs d'Elle, un recueil de témoignages et d'hommages à Yvette Z'Graggen, cette grande écrivaine qui nous a quittés en avril 2012. Ce livre rassemble des textes d'Annik Mahaim, Pierre Béguin, Janine Massard, Véronique Wild, Françoise Fornerod et votre serviteur.

Voici ma contribution à cet hommage collectif.

L’un de mes grands regrets, c’est d’avoir peu connu Yvette Z’Graggen (née en 1920, de père suisse-allemand et de mère hongroise, et décédée ce printemps). Bien sûr, nous nous sommes rencontrés plusieurs fois. Je l’ai invitée à venir parler de ses livres devant mes élèves du collège. Je l’ai croisée, ici et là, lors d’une rencontre d’écrivains. Je garde d’elle le souvenir d’une femme constamment à l’écoute, sur le qui-vive, si j’ose dire, élégante, à l’œil brillant de curiosité et de malice. Mais je n’ai pas le sentiment de l’avoir véritablement connue.

Heureusement, il y a ses livres !

Nombreux, divers, originaux. Une œuvre militante, mais jamais limitée, qui vivifie la mémoire des femmes.

Car toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui a trouvé un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Et en particulier de l’histoire des femmes, si souvent méconnue ou refoulée.

Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle, aussi, quand Yvette cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.

    C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*, paru en 1999. Dans ce récit, tout commence par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). images-1.jpegDes lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer. Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens et la rend étrangère à elle-même.

    Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille « née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ».

Son destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord, « un don total, un partage sans réserve », de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a jamais de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.

    Élevée dans la peur, entre un père irascible et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite. Elle peuple ses nuits de cauchemars. Elle l’empêche de s’occuper, comme elle le désirerait, de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises.

C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère.

Autrement dit : une part mystérieuse d’elle-même.

On retrouve ces thèmes (le secret, la douleur, l’aspiration et le combat pour la liberté) dans tous les livres d’Yvette Z’Graggen. Au fil des ans, l’écrivaine genevoise a bâti une œuvre riche et solide, qui ne cesse d’interroger ses racines invisibles, et l’Histoire.

    images-3.jpegIl n’y a pas si longtemps, au tournant du siècle,Yvette Z'Graggen nous livre son journal de bord de l'an 2000. Il porte un beau titre, emprunté à un poème d'Eluard : La Nuit ne sera jamais complète**. C'est l'occasion, pour elle, de réfléchir non seulement sur le temps qui passe, les événements politiques (les élections yougoslaves, les tueries en Palestine, les catastrophes écologiques), mais aussi sur sa propre vie, — une vie constamment à l'épreuve de l'Histoire.

C'est ainsi qu'Yvette Z'Graggen revient sur les fameuses années silencieuses de la drôle de guerre : cette Suisse qui accueille d’un côté, souvent généreusement, ceux qu'elle rejette de l'autre sans pitié. Chaque événement de l'an 2000, minime ou gigantesque, résonne toujours intérieurement : c'est l'occasion pour Yvette Z'Graggen de s'interroger sur son œuvre, les rencontres fugitives de sa vie, les rapports familiaux, en particulier avec sa fille et son petit-fils, les ennuis de santé qui la privent peu à peu de cette liberté de mouvement à laquelle elle tient tant. Mais si le corps s'engourdit lentement, la liberté de pensée et d'écriture est toujours souveraine.

Son dernier livre, Juste avant la pluie***, paru l’année dernière, reprend sur le mode ludique ce jeu entre réalité et fiction, mémoire et imagination. images-2.jpegOn peut le lire, également, comme une manière de testament littéraire.

De construction singulière, le livre se compose de deux parties. Dans la première, l'auteur imagine une ultime « autobiographie du possible ». Comme elle le fait ailleurs, elle met en scène, en 1938,  une jeune fille de dix-huit ans (c’est l’âge d’Yvette cette année-là), juste avant la tourmente nazie. Cette jeune femme, éprise de liberté, va braver les interdits de la morale bourgeoise avec la même détermination intrépide que les nombreuses « sœurs de papier » qui l'ont précédée. Ces « sœurs de papier », qui peuplent toute son œuvre, Yvette Z’Graggen les convoque dans la seconde partie du livre pour les soumettre à un questionnement impitoyable.

DownloadedFile.jpegYvette nous offre ainsi, au travers de ses héroïnes, cinquante ans de réflexion sur la condition féminine en milieu bourgeois, ses heurs et ses malheurs au fil du temps, et « une conclusion originale, comme l’écrit justement Pierre Béguin (photo de gauche), à une œuvre qui ne l'est pas moins. »

J’ai peu connu Yvette Z’Graggen, et je le regrette. Mais elle laisse derrière elle une œuvre riche et singulière, composée de récits, d’essais et de romans, une œuvre qui n’a pas fini de nous interpeller, et qui nous accompagnera longtemps.

 

  * Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, l’Aire, 1999.

** Yvette Z’Graggen, La Nuit ne sera jamais complète, L'Aire, 2001.

*** Yvette Z’Graggen, Juste avant la pluie, récit, L’Aire, 2011.

19/07/2013

Les livres de l'été (11) : Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l'heure, de Pierre Béguin

images-5.jpegSous ce titre biblique, l’écrivain Pierre Béguin (né à Genève en 1953) nous conte une drôle d’histoire, on ne peut plus moderne, qui est l’antithèse parfaite de la citation de l’Évangile (Mathieu 25 ; 13). Un soir, entre la poire et le fromage, presque en catimini, ses parents lui annoncent qu’ils vont bientôt mourir. Au seuil de la nonantaine, ils souffrent l’un et l’autre dans leur corps, comme dans leur âme, du déclin de leurs forces. Ce qui, après une vie de labeur, d’abnégation, de modestie et d’« honnêteté jusqu’à la naïveté », semble être dans la nature des choses. Ce qui l’est moins, et qui stupéfie le narrateur, c’est qu’ils lui donnent le jour et l’heure de leur mort : tous deux, après mûre et secrète réflexion, ont décidé de faire appel à Exit et ont fixé eux-mêmes la date de leur disparition : ce sera le 28 avril 2012 à 14 heures…

C’est le point de départ, si j’ose dire, du livre poignant de Pierre Béguin. Comment réagir face à la violence inouïe d’une telle annonce ? Faut-il se révolter ? Ou, au contraire, tenter de la comprendre et accepter, en fin de compte, l’inacceptable ? Quoi qu’il décide, le fils se trouve pris dans les filets d’une culpabilité sans fond. Soit il refuse d’entendre la souffrance de ses parents. Soit il se fait complice de leur suicide.

Ainsi, le fils se trouve un jour dans la position intenable du juge qui cautionne ou condamne la mort de ceux qui lui ont donné la vie. Mais de quel droit peut-il s’opposer à leur liberté essentielle ? Et que commande l’amour ? Abréger leurs souffrances ou les forcer, au nom de la morale chrétienne, à poursuivre leur chemin de croix ?

Aimer, c’est reconnaître à l’autre sa liberté, fût-elle mortelle. Le fils accepte donc cette mort programmée. Il revient dans la ferme familiale (son père est maraîcher). Il retrouve sa chambre d’enfant. Et, la veille du jour fatal, il se met à écrire. Une vie de rigueur et de discipline. De colères et d’humiliations. Dont la hantise, répétée maintes fois, était de tenir sa place et de ne jamais faire honte. Une vie de silence surtout. Un silence mortifère qui rongeait toutes les conversations.

Comme il est difficile de parler à son père ! Ou à son fils.

Alors, sur ce terrain miné, on échange des insultes. On joue de l’ironie. On distribue des gifles ou des coups de pieds au cul.

796236_f.jpg.gifDe manière admirable, Pierre Béguin revisite son passé. Il cherche à trouver l’origine de cette faille qui le sépare de ses parents. Comme Annie Ernaux**, il constate que cette faille est liée aux études : le père a quitté tôt l’école et le fils, en poursuivant les siennes, a trahi ses racines, et son milieu social. Et il a aggravé cette faille en voulant devenir écrivain. Ce que son père n’a jamais compris.

 Au fil des heures, la mort s’approche. Inéluctable et pourtant désirée. Ils vont entrer, bientôt, dans le domaine des dieux.

 Le fils assiste à leur départ. Il écrit pour ne pas pleurer. Il recueille leurs dernières paroles, leurs derniers gestes.

Il répare le silence.

* Pierre Béguin, Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure, Éditions de l’Aire/ Philippe Rey, 2013.

** Annie Ernaux, La Place et Une Femme, Folio.

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13/07/2013

Les livres de l'été (5) : Hosanna, de Jacques Chessex

images.jpegLes écrivains, même oubliés ou disparus, se rappellent souvent à notre souvenir. C'est qu'ils ne meurent jamais complètement. Malgré la haine ou le désintérêt qu'ils ont suscité de leur vivant. Leurs livres, comme autant de fantômes, viennent réveiller les lecteurs blasés ou endormis que nous sommes. C'est le cas, ces jours-ci, de Jacques Chessex, dont le dernier roman (mais est-ce vraiment le dernier ?), Hosanna*, paraît trois ans et demi après sa mort théâtrale.

Dans ce texte bref et intense, le grand écrivain vaudois joue une partition connue : celle du protestant contrit se prosternant bien bas devant son Seigneur, à la fois fascinant et injuste, aimant et sanguinaire. Au point que son amie Blandine lui lance un jour : « Tu as bientôt fini de faire le pasteur ? » Quand donc un écrivain est-il sincère ? Et quand cesse-t-il de jouer ? Le sait-il lui-même ? Chessex n'élude pas la question, reconnaissant sa duplicité essentielle. Et il le fait ici avec humour, n'hésitant pas à dénoncer cette pose qu'il prend souvent une plume à la main, et que tant de photographes ont immortalisée.

Hosanna parle donc de mort et de salut, de faute et de rédemption, comme presque tous les livres de Chessex. Tout commence par la mort d'un voisin, la cérémonie funèbre, les chants de gloire et d'adieu à l'église, la mise en terre. Cet événement banal touche le narrateur au plus vif de lui-même. Unknown.jpegNon seulement parce qu'il appréciait ce voisin taciturne et ami des bêtes, mais aussi parce que cette mort, pour naturelle qu'elle soit, annonce bientôt la sienne. Et traîne derrière elle un cortège de fantômes, comme autant de remords, qui viennent hanter les nuits du narrateur. Des fantômes anciens et familliers, comme celui de son père, Pierre, mort d'une balle dans la tête en 1956. Mais aussi des fantômes nouveaux, si j'ose dire, comme ce jeune gymnasien, que JC appelle le Visage, obsédé par la mort, qui vient parler avec lui après ses cours à la Cité. Dialogue impossible entre deux blocs de glace. Le jeune homme, qui a lu tous les livres de l'auteur, se moque de lui et lui fait la leçon. « Vous parlez de la mort dans vos livres. Mais cela reste de la littérature. Moi, ce qui m'intéresse, ce n'est pas la littérature, c'est la mort. » Et le jeune homme s'en va sans que Chessex ait tenté que ce soit pour lui parler ou le retenir. Quelques jours plus tard, il se jettera du pont Bessières. Cauchemar ancien des livres de Chessex. Remords inavouable. Fantôme à jamais survivant.

Il y en a d'autres, beaucoup d'autres sans doute, de ces fantômes qui viennent peupler les nuits de l'écrivain. Une fois encore, Chessex fait son examen de conscience. Comme s'il pressentait sa fin prochaine, inéluctable. Le lecteur est frappé par la force du style, la précision du langage aéré et serein, l'exigence, toujours renouvelée, de clarté et d'aveu. Ce qui donne à ce court récit le tranchant d'un silex longuement aiguisé. On y retrouve le monde de Chessex avec ses ombres et ses lumières, son obsession de la faute, ses fantômes. Mais aussi la femme-fée qui le sauve de lui-même, Morgane ou Blandine, et qui lui ouvre les portes du paradis au goût de miel et de rosée.

* Jacques Chessex, Hosanna, roman, Grasset, 2013.

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12/07/2013

Les livres de l'été (4) : Mue, de Mélanie Richoz

Unknown.jpegVoici un petit livre vif et drôle, bien écrit, qu'on savoure avec bonheur et gourmandise. Ça s'appelle Mue*. C'est le second roman de Mélanie Richoz, ergothérapeute et écrivaine fribourgeoise, qui a déjà publié Tourterelle, aux mêmes éditions, l'an dernier.

Un livre bref, oui, mais pas si court que cela. Il tourne autour de la rencontre improbable d'un éditeur blasé et coureur de jupons et d'une jeune femme jouant les réceptionnistes, qui passe son temps à lire au guichet d'un hôtel. Très vite (Mélanie Richoz aime l'action), ces deux lecteurs vont se croiser, s'aimer, écrire ensemble une belle histoire de corps et d'âme qui, à défaut d'être éternelle, sera intense et marquera les amants dans leur chair…

« Je tombe sans cesse amoureuse. Où que j'aille. De n'importe qui. je suis une sorte d'arc réflexe de l'émotion, l'émulsion du sentiment. Une ventouse à aimer. Et je fais l'amour de suite. Sans patience, sans retenue, sans limite. »Unknown-1.jpeg

Ce que recherche les protagonistes de cette histoire banale et forte, c'est l'éblouissement : la fulgurance d'un corps à corps qui les exalte et les sauve d'eux-mêmes. Tous deux, d'une certaine manière, vivent leurs rêves de lecture. Ils brûlent d'impatience de lire le même livre, qui est le livre du désir. Les mots du corps. Les tremblements. Les vertiges. Les cris d'angoisse et de plaisir. Ils se retrouvent et se découvrent dans cette grammaire des corps toujours à inventer.

C'est la grande réussite du roman de Mélanie Richoz : dire la mue de l'amour. Ce qu'il bouleverse en nous, chahute, fait crépiter, survolte et pétrifie, dépouille et ressuscite. On le voit : les mots ne manquent pas pour figurer l'extase, quelquefois silencieuse, des amants qui se retrouvent en douce dans la chambre numéro huit de l'hôtel de la Cigogne ! 

Il faut lire ce petit livre incandescent : il brûle encore longtemps après qu'on en a refermé les pages.

* Mélanie Richoz, Mue, roman, éditions Slatkine, 2013.

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11/07/2013

Les livres de l'été (3) : La Dépression de Foster, de Jon Ferguson

Souvent, dans la littérature romande, on respire mal. L’air y est rare. Quelquefois on étouffe. Il y a des barreaux aux fenêtres. Des murs partout. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et même, parfois, une corde est préparée au salon pour se pendre. Le monde entier se limite à une chambre. Pourquoi écrire ? Comment sortir de sa prison ?

DownloadedFile.jpegDans son dernier livre, Jon Ferguson, peintre, écrivain et coach de basket (il a entraîné à peu près tous les clubs de Suisse romande) prend le problème à rebrousse-poil. Et si la vraie libération, justement, passait par la prison ? Et si, pour devenir enfin celui qu’on pressent être, il fallait lâcher prise, comme on dit, se réfugier dans le silence et se faire interner ?

C’est l’étrange expérience que Ferguson raconte dans La dépression de Foster*, un roman bref et incisif, qui se passe en Californie, où l’auteur est né en 1949. Un matin, Foster aperçoit sur la route un serpent mort, écrasé par une voiture. Deux jours plus tard, le serpent a disparu, mangé par un autre animal ou lavé par la pluie. Cet événement banal va déclencher chez Foster une crise profonde, aussi brutale qu’inattendue. Il s’enferme dans le silence. Il fait le vide en lui. Peu à peu, il se déconnecte du monde des vivants.

Dans l’asile où on l’interne, il mène pendant 18 mois une vie de Chartreux, refusant d’adresser la parole à quiconque. Il n’est pas malheureux. DownloadedFile-1.jpegAu contraire, médecins et infirmières sont aux petits soins. Il mange à heure régulière. Il fait de longues promenades dans le parc. Il reçoit de temps à autre la visite de sa première épouse. Sa seconde femme, Glenda, vient également le visiter, avec sa petite fille, Gloria. Elles se doutent de quelque chose. Mais quoi ? Foster est-il vraiment fou ou joue-t-il la comédie de la folie ? Et pourquoi garde-t-il le silence ?

DownloadedFile-2.jpegOn reconnaît, ici, les interrogations du philosophe. Car Ferguson, en grand sportif, est féru de philosophie — Nietzsche en particulier, auquel il a consacré un petit livre**. Et le serpent qui provoque la crise de Foster ressemble au cheval maltraité qui plongea Nietzsche dans la démence, un certain jour de janvier 1889, à Turin. À partir de ce jour, le philosophe allemand ne prononça plus un mot, se contentant de jouer et chanter de la musique.

Un psychologue, humain, plus qu’humain, va débrouiller les fils de sa folie et sortir Foster de son mutisme. Reprenant la parole, Foster devient « normal ». Il peut réintégrer le monde des humains, même si, au fond de lui, il est cassé. Il renoue avec sa famille (qui marche très bien sans lui). Il retrouve Maria, l’infirmière mexicaine qui venait le retrouver dans sa chambre, la nuit, pour lui prodiguer des gâteries. Il devient cuisinier dans un fast-food.

Que de questions, dans ce petit roman provocant et léger, sur la folie, la destinée humaine, le mariage, la dépression, le bonheur sur la terre !

« Nous naissons tous fous ; quelques-uns le demeurent », écrivait Beckett. C’est le destin de Ted Foster, qui a traversé le silence, pour devenir lui-même.

 

* Jon Ferguson, La Dépression de Foster, roman, Olivier Morattel éditeur, 2013.

** Jon Ferguson, Nietzsche au petit-déjeuner, L’Âge d’Homme, 1996.

 

 

 

10/07/2013

Les livres de l'été (2) : Maculée conception, de Mélanie Chappuis

th.jpegDans nos mythologies, la femme est toujours double. Elle a le visage d’Ève, première en date, tentatrice au serpent, initiatrice des plaisirs défendus. La Femme, par excellence. Mais elle a également le visage de Marie, jeune vierge pas si effarouchée, qui épouse Joseph, un homme qui pourrait être son père, avant de donner naissance au Christ sauveur, et d’accomplir une mission qui la dépasse. Marie, la Mère par excellence.

 Dans un livre étonnant d’émotion, de retenue et de sincérité, une jeune romancière romande, Mélanie Chappuis, revient sur cette figure centrale de notre imaginaire et de nos vies. Si le père, pour l’enfant, demeure toujours une question (Joseph le sait très bien, lui qui accueille, dans sa famille déjà nombreuse, l’enfant d’un autre), la mère, au demeurant, n’est jamais une énigme. Et pourtant ! En se glissant dans la peau de Maryam, sur le point d’accoucher, Mélanie Chappuis nous fait revivre, charnellement, les derniers jours de sa grossesse, la mise au monde magique et les premiers instants de tendresse partagée avec cet enfant-roi qu’elle a porté en elle neuf mois durant et qui, bientôt, par une volonté supérieure, va lui être enlevé. « C’est un fils, a dit l’ange. Je vais pouvoir m’inventer en tant que mère. »

 Tout le mystère de la maternité est là : c’est l’enfant qui permet à la femme de s’inventer en tant que mère. C’est une chance et un risque. DownloadedFile.jpegMélanie Chappuis décrit à merveille cet amour inconditionnel, d’âme et de corps, qui est un désir de fusion. « Nous ne formons qu’un tant que tu bois mon sein, tant que tu dors près de moi. » Une chance unique, pour Maryam, d’échapper à sa famille et de conquérir sa liberté. Mais un risque aussi. Cet enfant de l’amour, conçu par le beau Barabas, puis adopté par le vieux Joseph, sa tête est bientôt mise à prix par un décret du roi Hérode qui veut faire assassiner tous les nouveaux-nés du pays. Car des mages lui ont dit que parmi ces enfants se cachait probablement un futur dieu…

 Peu de jours après l’accouchement, Maryam est obligée de fuir. C’est le retour en Égypte, d’où les Juifs sont partis quelques centaines d’années plus tôt. Mélanie Chappuis nous fait revivre cet exil, la nouvelle vie précaire qui commence pour Maryam et son enfant appelé à devenir, modestement, le fils de Dieu.

 64450_535113613194958_1764780251_n.jpgÀ la fusion charnelle des premiers mois succède un lent détachement. Dans son roman au titre provocateur, Maculée conception*, Mélanie Chappuis fait la part belle à l’amour fusionnel. Mais c’est aussi le récit d’une dépossession. Si la mère n’appartient pas à l’enfant, l’inverse est vrai aussi. Tel est le prix de la liberté. D’autant que cet enfant n’est pas n’importe qui ! Et pas seulement celui de Maryam. Il appartient à Dieu et à son peuple. Il vient sauver le monde. Même si personne ne le sait, ses jours, déjà, sont comptés sur la terre. Maryam, mère charnelle et éternelle, ignore encore qu’elle va lui survivre.


 * Mélanie Chappuis, Maculée conception, Éditions Luce Wilquin, 2013.

25/04/2013

Conversation avec Isabelle Æschlimann*

images-1.jpegQuand et pourquoi avez-vous décidé que l’écriture tiendrait une place prépondérante dans votre vie?
JMO — J’ai commencé par la musique et par la poésie. Puis, insensiblement, vers 15-16 ans, les deux se sont fondues au point de ne faire plus qu’une. Il n’y a pas de décision làdedans. L’écriture s’est imposée comme une planche de salut. Une tour de guet pour observer le monde et le comprendre.
IA — C’est venu graduellement. J’ai toujours écrit, mais je m’éparpillais dans plusieurs formes d’art. Vers 25 ans, je me suis dit que ce serait bien d’en choisir une et de l’approfondir. L’écriture était celui qui comblait le plus mon besoin de m’exprimer. Cela me procure un plaisir sans pareil. Je ne peux plus m’en passer. Si je n’écris pas, je ressens un vide en moi.


Qu’est-ce que ce choix a impliqué et implique dans votre vie?
JMO — Écrire, pour moi, c’est la règle des trois S: solitude, silence, secret. On écrit toujours seul, dans le silence et le secret à révéler. Cela n’implique pas une vie solitaire. Mais un espace de solitude et de silence. Un jardin secret. Ce jardin, pour moi, est ouvert au monde. Il a un nom: c’est le roman. Un lieu qui engloberait toutes les disciplines: la musique, la peinture, la philosophie, la psychanalyse... Ce que Joyce a fait dans Ulysse, par exemple. Un roman total.
IA — Comme toutes mamans qui travaillent à temps partiel, cela implique de l’organisation et de la discipline envers soi-même. images-2.jpegJ’ai dû trouver un équilibre entre le travail, ma famille, mes amis et l’écriture. Lorsqu’on pratique un sport de haut niveau, c’est plus reconnu. Mais manquer un événement ou se priver de quelque chose «pour écrire», cela fait sourire. Je ne prétends à aucune mission. Mais un romancier apporte un regard personnel sur la société d’une époque. Il soulève des questions, provoque des réactions.


Quel statut ont les écrivains dans notre pays en particulier et le monde en général ?
JMO — En Suisse, les écrivains ont peu de place, hélas. Certains sont largement subventionnés, d’autres ne reçoivent jamais un sou. Mais cela ne leur confère aucun statut social. D’une manière générale, ils ont beaucoup de peine à faire entendre leur voix. En France ou en Allemagne, les écrivains ont souvent une tribune dans les journaux ou les hebdomadaires, alors qu’en Suisse, on leur donne rarement la parole. On a peur de leur voix.
IA — Je ne fréquente pas le milieu littéraire dans mon quotidien. Mais il me semble que les écrivains sont discrets. Et je constate qu’être écrivain est une activité que l’on pratique à côté d’un «premier métier»...…


Écrire en Suisse, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?
JMO — Pour reprendre le titre d’une émission de télévision célèbre, chaque écrivain a des racines et des ailes. Je ne crois pas aux écrivains hors sol. Où qu’on aille, un peu de terre natale reste toujours collé à nos semelles. Ce n’est pas un poids ou une limitation. Regardez encore Joyce: il porte son Irlande natale en lui et c’est à partir de cet héritage qu’il écrit. Pour mieux s’envoler. Aller à la rencontre du monde et des autres.
IA — Cela implique de garder les pieds sur terre et rester modeste. La scène littéraire est assez discrète en Suisse, peu mise en avant. Notre succès garde des proportions à l’échelle romande. L’immense avantage en revanche, est qu’au niveau régional, les gens nous soutiennent. Je suis jurassienne, je vis dans le canton de Vaud depuis 8 ans, et les deux cantons m’ont soutenue lors de mon entrée en littérature.


Que peut, et doit, transmettre un écrivain à un autre écrivain?
JMO — Ce n’est pas à l’école qu’on apprend à écrire. C’est en lisant, encore et toujours, les livres des autres. En dévorant les bibliothèques. En écumant les librairies. Je crois que la transmission se fait surtout par la lecture. Une sorte de «transsubstantiation». Mais fréquenter des écrivains (ou des artistes en général) est extrêmement précieux. J’ai eu la chance de fréquenter de grands écrivains comme Aragon, Chessex, Quignard, Starobinski, Derrida. Ils m’ont beaucoup encouragé, non pas par leurs conseils, mais par leur amitié et leur écoute.

IA — Le processus de création est un acte bien mystérieux et chaque écrivain a quelque chose de différent à transmettre. Tout est intéressant! Ceci dit, écrire reste une activité solitaire et un dialogue avec soi-même.

Peut-on apprendre à écrire?
images-4.jpegJMO — Je n’ai jamais appris à écrire. C’est la vie, ses bonheurs et ses drames, et la langue dans laquelle je suis né qui forgent mon écriture. J’écris avec mon corps et mes émotions. J’invente une voix dans la langue. Ce qui me pousse en avant? Le désir de vivre d’autres vies, sans doute. De voyager grâce aux livres des autres et d’élargir mon horizon.
IA — Du moment que les idées sont là, bien sûr que l’on peut apprendre à écrire. D’ailleurs en Amérique, il y a des écoles d’écrivains. C’est avant tout du travail. De mon côté, je lis énormément en essayant d’analyser ce que je lis, de comprendre comment l’auteur a construit son texte. C’est la meilleure école. Ensuite je remanie mes phrases des dizaines de fois jusqu’à ce que mon texte et son rythme me conviennent.


Que vous amènent les discussions et le compagnonnage avec votre poulain/avec votre parrain? Qu’appréciezvous chez lui ?
JMO — Je trouve extrêmement stimulante la rencontre avec un autre écrivain. Le dialogue, l’échange, le partage d’expériences a priori très différentes (le parrain est rodé au milieu littéraire, tandis que le poulain - ou la pouliche! - n’en connaît pas encore les ficelles). J’aime la fraîcheur de mes conversations avec Isabelle, comme j’ai aimé le rythme et la vivacité de son livre, «Un été de trop». J’aime surtout
l’espérance de ce qui va suivre: le livre à venir. Celui qu’on rêve. Le livre qui n’existe pas encore.
IA — J’éprouve un énorme plaisir à parler littérature pendant des heures, de pouvoir poser toutes les questions que j’ai toujours eu envie de poser à un auteur aussi reconnu que Jean-Michel. Il fait preuve d’une grande humilité. Peut-être parce qu’il enseigne à des jeunes qui n’ont aucune idée de la chance qu’ils ont! Par son métier, il a une perception pédagogique de l’écriture. Il essaie d’intéresser les
jeunes à son art, de leur démontrer la puissance des mots. C’est magnifique. Concernant son style d’écriture, il ne choisit pas la voie de la facilité. Il veut progresser, explorer de nouveaux horizons. Lorsqu’une recette fonctionne, au lieu de resservir le même plat, il en essaie une autre. Il se met en danger à chaque fois. C’est une leçon: ne pas se reposer sur ses acquis. Mais cela pourrait aussi être: ne te sens jamais enfermée dans un carcan. Jean-Michel est avant tout un père et j’aime sentir que même à son niveau, ce qui nous rattache à la réalité est notre famille. S’il était un célibataire endurci qui s’était consacré à l’écriture, il y aurait un gouffre entre nous. Alors que là, il devient un modèle.
Concilier famille et écriture est possible. Et c’est même ce qui nous nourrit. Elle est notre énergie, essentielle à notre équilibre. ■

*En réponse à des questions d'Isabelle Falconnier.

Photo © Thomas Zoller

27/02/2013

Rencontre avec Mélanie Chappuis

DownloadedFile-1.jpegNe manquez pas la rencontre avec Mélanie Chappuis, qui viendra présenter son dernier livre, Maculée conception*, à la librairie du Rameau d'Or, boulevard Georges-Favon, jeudi 28 février, à partir de 18h.

À travers le destin de Maryam 64450_535113613194958_1764780251_n.jpg(alias Marie, vierge et mère du Christ), Mélanie Chappuis parle de toutes les mères, et de tous les enfants. Sujet ambitieux, et pari tenu, pour un roman, tendu comme une corde, qui emmène le lecteur de Galilée en Egypte, et raconte l'histoire d'une double dépossession.

Nous en reparlerons.

* Mélanie Chappuis, Maculée conception, roman, édition Luce Wilkin, 2013.

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04/12/2012

Vive le sonnet !

DownloadedFile.jpegD'origine italienne (école sicilienne du XIIIe siècle), le sonnet a beaucoup voyagé. Il a été rendu célèbre en Italie par Pétrarque, lui-même traduit en français par Clément Marot, Joachim du Bellay et Pierre Ronsard. Sans oublier Maurice Scève, chef de file de l'école lyonnaise, qui découvre, près d'Avignon, le tombeau de Laure, l'héroïne des Canzoniere de Pétrarque, et décide de célébrer, en France, ce petit poème de quatorze vers, le plus souvent répartis en 2 strophes de quatre vers (quatrains) et 2 strophes de trois vers (tercets)…

Le sonnet traverse les frontières et les langues. Il traverse aussi les époques, puisqu'aujourd'hui paraît, à l'enseigne du Miel de l'Ours, un délicieux recueil de sonnets contemporains, intitulé sobrement 4 4 3 3.*

Il y a à boire et à manger, dans ce recueil, et c'est tant mieux : cela reflète la richesse et la diversité poétique d'aujourd'hui. Certains sonnets sont allusifs, ou même inachevés, comme celui de Mousse Boulanger, qui se termine par des points de suspension, après deux vers énigmatiques : « on ne voyait jamais /celui qui réglait l'horloge ». Catherine Fuchs opte carrément pour le retour au réel avec, en fin de poème, « la bouilloire qui siffle » et sort le poète de son rêve de fuite. Comme Alain Boyer qui décrit, dans Pop Geneva, avec force détails, la rue du Jura, vivante et colorée.

images-1.jpegOn y retrouve des poètes confirmés, comme Pierre-Alain Tâche, Alexandre Voisard, Jean-Dominique Humbert ou Vahé Godel (photo). Mais aussi de vraies découvertes comme Marina Salzmann (18h30), Vanina Fischer (Bonobo Station) ou Corine Renevey (Point de chute) : « Et la vraie femme/ à l'horizon/ du songe/ déambulante, tendue/ ne vint-elle pas/ jusqu'au bout du sacre ? »

On doit l'idée (et l'impulsion) de ce recueil à Patrice Duret, poète et romancier genevois, qui a su rassembler 46 sonnets divers et variés à l'enseigne du Miel de l'Ours, la maison d'édition qu'il dirige. Cela donne un petit livre épatant, bruissant d'images et de musique, que l'on peut mettre dans sa poche, et emmener partout où l'on va.

* Collectif, 4 4 3 3, Anthologie du sonnet romand contemporain, Le Miel de l'Ours, 2012.

 

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08/10/2012

Splendeur et misère de la critique

images-2.jpegCertains auteurs, à juste titre, se plaignent du silence qui entourent leurs livres. Rien n'est pire, en effet, que l'absence de critique. Qui signale quelquefois la censure ou l'autocensure (on ne parle pas d'un livre dérangeant), la paresse (ce livre est trop gros, trop complexe) ou le plus souvent l'indifférence.

Les critiques lisent-ils (elles) encore les livres dont ils (elles) parlent ? Le plus souvent, c'est oui, heureurement. Et on ne chantera jamais assez la gloire des critiques qui éclairent un ouvrage, le décryptent, avec ce zest indispensable d'amour ! Mais il y a des exceptions.

Une anecdote, ici, du vécu simple et vrai : cinq fois, dans ma carrière, j'ai eu à croiser cette auguste papesse de la critique romande, appelons-la Isabelle*, à propos de mes livres. La première fois, c'était en 1988. Un de mes livres, L'Homme de cendre, avait été sélectionné pour le Prix des Auditeurs de la RSR. En arrivant au Café de la Palud, où nous avions rendez-vous, elle me tendit la main et me dit tout de go : « Je n'ai pas lu votre livre et je ne le lirai pas. Mais vous allez m'en parler… » Nous enregistrâmes une heure d'interview, intéressante, surprenante même, au cours de laquelle j'expliquai de long en large le propos de mon livre. Sans que mon interlocutrice, toute ouïe, puisse me contredire une seule fois, puisqu'elle n'avait pas lu le livre incriminé.

images-4.jpegJe recroisai cette dame, en 1990, à la sortie de La Mémoire engloutie (Mercure de France), un autre roman. Le livre était pansu (450 pages). Cela me valut le commentaire suivant : « C'est bien, mais c'est trop long ». images-3.jpegEn 94, je publiai Le Voyage en hiver, roman d'une centaine de pages, qui me valut la réflexion suivante : « C'est bien, mais c'est trop court. »

En 2001, l'auguste papesse, qui avait rejoint le chœur des dames patronnesses du Temps, consentit à écrire une dizaine de lignes sur Nuit blanche, un roman où je parlais justement des dames patronnesses du Temps (les seules pages, sans doute, qu'elle ait lues). Je lui en fus reconnaissant, comme à chaque fois qu'un(e) critique se penche sur mes modestes écrits.

images-5.jpegEnfin, en 2010, dans une émission littéraire mémorable (Zone critique), comme on lui demandait sa réaction face au Prix Interallié que je venais de recevoir pour L'Amour nègre, elle se permit une minute de silence — stupeur, surprise, effarement — avant de balbutier quelques excuses pour dire qu'elle n'avait pas lu le livre, mais que c'était une surprise, mais qu'elle était contente, etc.

Les rapports entre auteurs et critiques sont souvent passionnels, injustes, aveugles. Dans le meilleur des cas. Mais ils peuvent aussi relever du malentendu. Pur et simple.

* prénom d'emprunt.

01/10/2012

Eros et Thanatos

anne-sylvie sprenger,eros,thanatos,littérature romande,romanCertains livres ont la force d’un exorcisme. Ils prennent le mal à bras le corps, essaient de lui tordre le cou. Mais le combat se révèle inégal. Le mal est là, en soi et hors de soi. Il s’appelle déception, fascination pour le néant, douleur de vivre. L’amour, seul, peut lui tenir la dragée haute. Encore faut-il qu’il soit pur et profond !

 C’est le cas du dernier livre d’Anne-Sylvie Sprenger, née à Lausanne en 1977, dont le titre est déjà tout un programme : Autoportrait givré et dégradant*. Il raconte une histoire simple : une jeune femme qui veut se jeter sous un train, des amours improbables avec son sauveur, le conducteur de la locomotive, l’enfer qui s’installe lentement, la naissance d’un enfant naturel, la haine de sa belle-famille, la plongée à nouveau dans les eaux du désespoir. Le livre flirte constamment avec la mort. Heureusement Eros, le frère jumeau de Thanatos,  n’est jamais loin. Judith, l’héroïne du roman, lui prête des pouvoirs magiques. Seul l’amour, pense-t-elle, peut la sauver. Non d’une faute que la jeune femme aurait commise. Mais, simplement, organiquement, de la souffrance d’être au monde.

anne-sylvie sprenger,eros,thanatos,littérature romande,romanCar Judith croit trouver en Paul, le cheminot, son sauveur. En réalité, cet homme taciturne et sournois va l’entraîner dans la spirale de l’alcool. Bientôt, l’amour rêvé se transforme en cauchemar. Même le Sauveur porte le mal en lui, encouragé, comme dans une tragédie grecque, par le chœur des belles-sœurs qui poussent des cris d’orfraie. Judith, qui enseigne le français, tombe amoureuse de l’un de ses élèves et se retrouve enceinte. Paul, mari cocu, accepte cette situation honteuse. Mieux même : il tente de s’amender. Il cesse de boire, tente de reconquérir sa femme. Il réinvente, au fond de lui, l’amour des commencements. Mais le destin guette, qui va réduire à néant sa volonté de rédemption…

Inutile d’en dire davantage : tout le roman d’Anne-Sylvie Sprenger tient sur ce fil tendu, fragile, entre l’amour et la mort. Il est écrit en brefs chapitres entre lesquels, heureusement, le lecteur peut reprendre son souffle. Il en a bien besoin. Car l’histoire est intense et admirablement construite. On est emporté par le destin de Judith, sa souffrance, ses rêves de bonheur. On suit sa quête pas à pas, captivé par la force du désir. Et sa folie.

« Un roman est crédible, écrivait Jacques Chessex, quand son style lui donne corps. » C’est le cas d’Anne-Sylvie Sprenger, l’un des rares écrivains suisses-romands à posséder un style. Poétique, précis, unique, profond. Il faut lire ce roman, jusqu’au retournement final, où l’auteur se sauve, littéralement, en laissant derrière elle un manuscrit qui est la preuve de sa rédemption. Signe d’un exorcisme réussi.

* Anne-Sylvie Sprenger, Autoportrait givré et dégradant, roman, Fayard, 2012.

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19/06/2012

La source et le pardon (Vuilleumier)

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Avec La Rémission*, Jean Vuilleumier nous donne sans doute l'un de ses plus beaux livres. Ce bref roman, intense et tendu comme une corde, met en scène la confrontation d'un vieux libraire, Germain Lancelot, avec l'homme qui, une vingtaine d'années auparavant, a violenté sa sœur. Face à face impromptu, à la fois passionnel et dépassionné, entre deux hommes que tout sépare (sinon l'amour des livres).

L'originalité du livre de Vuilleumier tient en ceci que chacun des deux hommes cherche en l'autre une forme de rémission : le coupable, d'abord, qui, loin de refuser sa faute, l'accepte, l'assume, veut en payer le prix, mais a besoin du regard de Germain pour être absous ; quant au libraire, il se trouve lui aussi en sursis, puisqu'atteint d'un cancer il vit une rémission dont il essaie de profiter.

Tout le roman tient dans cet intense suspens : peut-on pardonner une faute, même ancienne, même monstrueuse ? Et quel est le prix du pardon ?

Si ces thèmes rappellent d'autres livres de Vuilleumier (L'Allergie, La Substitution), l'écrivain genevois use ici d'une palette tout à fait différente : une grande sérénité baigne ces pages souvent joyeuses, arrosées de bons vins (Chiroubles…), agrémentées de douces nourritures terrestres. Comme si le temps, ou l'approche de la mort, avait tué en Germain Lancelot toute forme de ressentiment, le préparant à rompre enfin « le cercle magique de la haine et de la vengeance ».

Sans amour et sans haine : voilà les derniers mots de cet homme en sursis qui trouve une délivrance à ses tourments dès la seconde où, tacitement, « il se charge de l'ancienne faute de son visiteur, afin d'en partager avec lui le poids. »

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15/06/2012

Reconnaissance à Jean Vuilleumier

images.jpeg Jean Vuilleumier nous a quittés mardi, discrètement, après une longue maladie. C'était l'un des plus grands écrivains de ce pays, et l'un de ses rares vrais romanciers. Inséparable camarade de Georges Haldas, il a vécu trop longtemps dans son ombre. Pourtant, son œuvre est importante : une trentaine d'essais, de romans, de livres de poésie, tous publiés à l'Âge d'Homme. Elle est aussi secrète. Non pas parce qu'elle est difficile d'accès, mais parce que Vuilleumier — qui aimait la bonne chère, non les mondanités — s'est maintenu loin des cercles et des clans. Ce qu'on ne lui pardonna pas : au Journal de Genève, comme au Temps, et ailleurs, ses livres furent soigneusement ignorés. Heureusement, la Ville de Genève lui décerna, l'année dernière, in extremis, son Prix Quadriennal. Reconnaissance tardive, mais méritée. Voici l'article que j'ai consacré, en son temps, à L'Enjeu*, l'un de ses derniers livres. Hommage et reconnaissance.

On connaît l’aphorisme de Claudel : au journaliste du Figaro qui lui demandait un jour quelles étaient ses lectures de chevet, le Maître répondit : « Mais, mon cher Monsieur, je ne lis plus : je me relis ! » Ce que Claudel lançait avec provocation (et une bonne dose d’humour), Jean Vuilleumier le reprend dans son dernier livre, L’Enjeu*, confession bouleversante d’un écrivain qui a construit sa vie, sa pensée, son destin grâce aux lectures qui l’ont accompagné.

Mais commençons par réparer une injustice : malgré sa discrétion, sa volonté farouche d’effacement, Jean Vuilleumier (né à Genève en 1934) compte vraiment parmi les auteurs les plus importants de Suisse romande. Son œuvre abondante l’atteste (près de trente volumes). Mais aussi ses obsessions, cette façon singulière de revenir, livre après livre, sur certains thèmes fondateurs (comme l’abandon, le salut, le lien social, la différence), et surtout cette langue, d’une précision chirurgicale, à la fois lyrique et dépouillée, qui excelle à saisir les fêlures de l’être, ses silences, ses vertiges.

Cette écriture (dont je ne connais aucun équivalent dans ce pays, ni ailleurs) ne vient pourtant pas de nulle part. Elle s’est construite, au fil des ans et des lectures, en se frottant aux grands textes du passé. Lesquels ? images-1.jpegDans son dernier ouvrage, Vuilleumier, cloué sur son lit d’hôpital, nous introduit dans une confidence qu’on pourrait dire intime où se mêlent les souvenirs de cinéma (Casque d’Or de Jacques Becker), les refrains de chanson (« Le Temps des cerises ») et, bien sûr, les livres essentiels.

Revivant, d’une certaine manière, sa première hospitalisation, cinquante ans plus tôt, Vuilleumier redécouvre l’emprise, sur sa vie, de Crime et châtiment, par exemple, qu’il lisait en marchant, dans les rues de Paris, à la fin de la guerre. Lecture reprise dans le train du retour (à cette époque, le voyage durait neuf heures), puis abandonnée, puis remise à nouveau sur l’ouvrage. Va-et-vient incessant entre lecture et écriture, vie rêvée et vie réelle, Paris et Genève (où Dostoïevski a vécu, perdu une petite fille, en 1868, enterrée au cimetière des Rois). Ce qui va devenir l’affaire de sa vie est déjà là, en germe, dans cette première fascination, ce premier dialogue avec les romans de Dostoïevski. Ayant bouclé la boucle, cinquante ans plus tard, Vuilleumier reconnaît à la fois le trajet et la dette.

images-3.jpegEntré par hasard dans le journalisme, à la Tribune de Genève, Jean Vuilleumier va tout d’abord considérer son nouveau métier comme un engagement, dénonçant quand il le peut les injustices sociales, l’exclusion, la précarité. Mais cela ne lui suffit pas : c’est en creusant sa propre langue, en inventant des personnages qui incarnent à la fois ses doutes et ses aspirations, qu’un écrivain s’engage. Sur le papier, si j’ose dire, et nulle part ailleurs. C’est en rédigeant Le Combat souterrain (1975) que Vuilleumier prend conscience de la nécessité d’un tel contrat vital, qui donnera lieu, par la suite, à une vingtaine de romans tout à la fois sociaux (en prise, toujours, avec la réalité crue de l’époque) et intimistes (car liés aux débats d’une conscience).

Le modèle de cet engagement, c’est Kafka, dont la vie, tout entière silencieuse et discrète, ne trouve son vrai lieu d’existence que dans l’écriture : « Je suis gris comme cendre. Un choucas qui rêve de disparaître entre les pierres ». Vuilleumier montre bien l’importance vitale d’un tel engagement qui devrait être « concentration, condensation, et tendre vers la prière. » En relisant La Métamorphose, il reconnaît la détresse impuissante qui l’habite et cette inadéquation au monde qui le maintient comme à l’écart de ses contemporains. Ce débat entre désir d’action et impuissance politique, Vuilleumier le poursuivra dans Le Simulacre (1977) qui met en scène, sous les traits de Lucien Blanchard, employé modèle, durant la journée, dans une administration kafkaïenne, et guérillero pur et dur la nuit, un personnage auquel il s’identifie pleinement.

Une autre figure tutélaire, modèle à la fois d’écriture et de vie, est incarnée par Georges Haldas, qu’à la différence de Kafka, Bernanos ou Dostoïevski, l’auteur genevois a rencontré lui-même, et fréquenté avec passion. Liés par l’amitié, mais aussi par une commune aspiration à saisir l’écriture à la source, dans son brusque jaillissement, les deux écrivains ont construit, chacun de leur côté, une œuvre qui dialogue sans cesse avec l’autre, selon des voies différentes (la chronique chez Haldas ; le roman chez Vuilleumier), mais complices et parallèles.

Relisant Sous le soleil de Satan, le beau roman de Georges Bernanos, Vuilleumier y retrouve l’interrogation fondamentale de la liberté humaine et de la prière. Il y retrouve aussi ce qui constitue plusieurs de ses obsessions : le désir de retrait, le silence, le don de soi. Thèmes centraux de L’Effacement (1991), par exemple, ou encore de L’Effraction (1998). Comment Dieu, s’Il existe, intervient-Il dans la vie de celles et ceux qui se consacrent à Lui ? Jusqu’où le don de soi doit-il aller ? Et quelles réponses en attendre ?

« Dieu, écrit maître Eckart, n’est connu qu’en lui-même. Nous ne pouvons parler de lui que selon notre mode de pensée, à partir des choses qui nous sont connues, mais il transcende tout concept et tous les termes que nous lui appliquons. (…) L’essence divine restant absolument innommée par tous les termes qu’on lui applique, Denys dit de Dieu qu’il est un “Néant”, un pur “Néant”. »

Bien qu’athée, Vuilleumier ne cesse de relire les mystiques. Il retrouve chez eux ce désir d’effacement, ce renoncement à soi qui est au centre de son œuvre. Dans un mouvement qui parfois donne le vertige, il oscille sans cesse entre lecture et écriture, contemplation du monde et don de soi, vies à écrire et écriture à vivre. « La vie ne peut trouver de sens que dans sa propre offrande. Les obstacles qui anéantissement une telle aspiration relèvent d’un mystère jusqu’ici impénétrable. »

C’est le génie de Vuilleumier d’interroger sans relâche ce mystère central et de nous inviter, à sa suite, à tenter de le déchiffrer. C’est là l’enjeu, sans doute, de toute littérature, sa « raison d’être » dirait Ramuz, son sens premier. Du Mal Été (1968) à L’Incartade (2003), Jean Vuilleumier creuse la question à la manière d’un Dürrenmatt ou d’un Kafka, sans faux-fuyant, ni concession avec les modes ou l’époque.

 

* L’Enjeu, par Jean Vuilleumier, L’Âge d’Homme, 2005.

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18/04/2012

La mémoire brûlée d'Yvette Z'Graggen

Yvette Z'Graggen, grande dame des lettres romandes, vient de nous quitter, à l'âge de 92 ans. Son œuvre, qui a marqué la seconde moitié du XXè siècle, est à la fois l'œuvre d'une combattante et d'un témoin de son temps. En guise d'hommage, voici l'article que j'ai consacré, en 1999, à l'un de ses livres les plus importants, Mémoire d'elles.*

images.jpeg Toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui trouve un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle quand elle cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.

C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*, son dernier livre. Tout commence ici par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). Lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer.

Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens, la rend étrangère à elle-même.

La déchirure

Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille “ née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ”. z978-2-8251-0548-1.jpgSon destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord, “ un don total, un partage sans réserve ”, de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a pas ici de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.

Élevée dans la peur, entre un père violent et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite, peuple ses nuits de cauchemars, l’empêche de s’occuper comme elle le désirerait de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises. C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère. C’est-à-dire avec une part mystérieuse d’elle-même.

* Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, L’Aire, 1999.

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11/01/2012

Un écrivain est né

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Souvent, dans la littérature romande, on respire mal. L’air y est rare. Quelquefois on étouffe. Il y a des barreaux aux fenêtres. Des murs partout. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et même, parfois, une corde est préparée au salon pour se pendre. Le monde entier se limite à une chambre. Pourquoi écrire ? Comment sortir de sa prison ?

Heureusement, de temps en temps, il y a des livres qui donnent le goût du large. L’aventure. Les rencontres. Les bagarres amoureuses. La vie, quoi. L’auteur est inconnu. Normal. C’est son premier livre. Il s’appelle Quentin Mouron. Retenez ce nom. Il a à peine vingt-deux ans. Il vit entre Bex et Lausanne. Il n’est pas seulement suisse, mais canadien aussi. Et ça se sent à chaque page. Le goût du large, on vous disait. Les grands espaces. L'Amérique. Le bruit de l’océan qui vous réveille après une nuit alcoolisée.

Bien sûr, il faut passer l’écueil du titre, Au point d’effusion des égouts*, qui est une citation du poète français Antonin Artaud. Il ne rend pas totalement justice au souffle, à la verve, à l’énergie singulière de l’écriture de Quentin Mouron, si rares sous nos contrées moroses et renfermées sur elles-mêmes.

De quoi s’agit-il dans ce roman qui sort de l’ordinaire ?

D’une longue errance, à travers l’Amérique, d’un jeune homme en rupture de ban et de famille. Il a quitté la Suisse et, comme tant d’autres, il est parti à la conquête de l’Amérique. Son voyage le mènera de la Cité des Anges (Los Angeles) à la Cité du Jeu (Las Vegas). C’est une quête d’identité ponctuée de rencontres tout à fait surprenantes. Il y a d’abord Paul, le cousin flic, qui accueille le narrateur pour quelque temps. Puis l’inénarrable Clara, trop grosse, trop névrosée, trop accro aux neuroleptiques. Mais combien attachante (un vrai sparadrap !). Portrait haut en couleur d’une femme qui semble droit sortie des romans de l’affreux Bukowski. Ensuite, il y aura Laura, trop maigre, trop pâle, trop versatile, qui laissera dans le cœur de Quentin une blessure incurable. Puis un soldat à la retraite, rescapé du Viet Nam, l’accueillera quelques jours dans la mythique Vallée de la Mort, aux confins de la Californie et du Nevada. Autre rencontre marquante, ressuscitée par la langue énergique, inventive et précise de Mouron.

Il est rare, dans le petit monde de l’édition romande, on ne peut plus plan-plan, de découvrir un tel talent, non pas à l’état brut, mais à l’écriture déjà affirmée, nerveuse et personnelle. Il faut donc lire de toute urgence Quentin Mouron.

Si vous ne me croyez pas, allez-y voir vous-même !

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égoûts, Olivier Morattel éditeur, 2012.

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02/07/2011

Personne déplacée

v978-2-8251-3840-3-x_1.gifIl faut relire, aujourd’hui, le beau portrait que Jean-Louis Kuffer a fait, en 1986, de Vladimir Dimitrijevic dans Personne déplacée*, car il n’a pas pris une ride.
Roman de formation et d’aventure, carnets d’un grand lecteur, écrit dans l’étroite distance que permet l’amitié, c’est le portrait fidèle d’un éditeur hors norme, fondateur des Editions L’Age d’Homme, qui, en 40 ans d’existence, auront publié près de 4 000 titres dans les domaines les plus divers : le monde slave, classique et contemporain, représente environ le quart du catalogue. La Suisse, bien évidemment, constitue le fonds même du travail de la maison, avec quelque 1 500 titres traitant de tous les aspects de la culture helvétique : littérature, histoire, sociologie, philosophie, théâtre, cinéma.
Vingt-cinq ans plus tard, il vaut la peine de revenir sur le parcours d’un homme – éditeur avant tout – qui aura poursuivi, contre vents et marées, sa vocation de passeur et dont la devise, malgré les tempêtes de l’histoire, est restée inchangée : une ouverture sur le monde.
« Une alliance indestructible », texte de Jean-Louis Kuffer, actualise et justifie la présente réédition.

*Jean-Louis Kuffer, Personne déplacée, l'Age d'homme, Poche Suisse, 2008.

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13/03/2011

Marcher, écrire (Daniel de Roulet)

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C’est un petit livre intrigant et savoureux que Daniel de Roulet nous donne avec L’Envol du marcheur.* Il s’agit d’un de journal de bord tenu pendant près de trois semaines au cours d’un périple qui l’a conduit à pied de Paris à Bâle. Pourquoi ce défi ? Parce qu’un autre Suisse, en mai 1966, avait inauguré ce parcours. Il s’appelait Kübler. Sa fille avait été la femme de Boris Vian et lui-même venait de perdre sa femme. De son voyage, il avait fait un livre, illustré de ses croquis, que de Roulet reçut un jour de sa mère.

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Germain Clavien : une vie en poésie

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C’est un livre grave et léger, plein de sagesse et d’expérience, d’émerveillements et de questions, que le dernier ouvrage de Germain Clavien, poète, chroniqueur et auteur de cette longue Lettre à l’imaginaire, dont le vingtième volume, En 2003, Rouvre, a paru en 2008.

Notre vie* se présente comme une sorte de journal de bord poétique qui s’étend sur une année, d’avril 2009 à avril 2010. Il suit le rythme du soleil et des saisons. Il est plein de bruit et de fureur, de colères, de révoltes, de bonheurs indicibles. Son titre, déjà, est un programme : il s’agit de surprendre la vie qui vient et qui s’en va, avec son cortège de douleurs et de découvertes, de hasards heureux, et d'insondables mélancolies. Une vie entière en poésie : De ce qui me tient à cœur/ Et oriente ma vie/J’ai retenu le meilleur/ Et l’ai mis en poésie. On suit le poète sur le chemin de la nature, accompagné de ses animaux tutélaires, le lézard, l’écureuil, le rossignol, en proie aux questions  lancinantes : pour qui, pourquoi vivons-nous ? Quel est le sens de notre bref passage sur terre ? C’est dans la nature que le poète retrouve la source de sa parole. « Un poème au matin/ Éclaire une journée » écrivait le philosophe Gaston Bachelard. Clavien s’inspire de cet adage pour creuser la nature et les mots. Chercher l’image juste, le rythme qui colle à l’image, la musique qui donne élan et beauté à la phrase. On retrouve chez lui l’obsession de Livre de Mallarmé : le poète a pour mission de dire la nature et les hommes dans un Livre qui les cernerait au plus près, les contiendrait entièrement. Et ce désir du Livre est d’autant plus profond, chez Clavien, que la mort fait planer son ombre menaçante. « La mort on l’apprivoise/ Mais comment dire adieu/ À de telles merveilles/ Sans que le cœur se serre… »

Il y a urgence, une fois encore, à dire le monde comme il va, ou ne va pas.

images-1.jpegCette vie en poésie, Clavien nous le rappelle à chaque instant, c’est notre vie. Comme le monde plein de violence et d’injustices qui nous entoure est notre monde. Non pas un monde tombé du ciel ou venu de nulle part. Mais le monde que les hommes ont façonné à leur image. Un monde souvent déchiré par les guerres ou pollué par les bruits de moteurs (Clavien dédie même un poème aux tristes F/A 18  de l’armée suisse !). Oui, cette terre est celle des hommes. Nous n’en avons pas d’autre. Comme les mots du poète qui la chante sont les nôtres, assurément. Des mots simples et forts, directs et justes. Des mots remplis de sève et d’émotion qui traquent la vie dans ce qu’elle a de plus intense et de plus mystérieux.

Notre vie est un magnifique chant d’amour, mais aussi un chant d’adieu, qui restera dans nos mémoires.

* Germain Clavien, Notre vie, poèmes, Poche Suisse, L’Âge d’Homme, 2010.

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07/01/2011

Du malheur d'écrire en Suisse

Quel est le grand malheur des écrivains de ce pays?

La Suisse est un pays heureux…

Si l'art en général — et la littérature en particulier — se nourrit des peines et des tourments des hommes, les Suisses sont les plus mal lotis. Pas de génocide. Deux guerres mondiales traversées (presque) sans dommages. Peu de conflits syndicaux (ah! la paix sociale!). Un bien-être économique partagé par le plus grand nombre. Vraiment pas de quoi monter aux barricades, ni développer des instincts meurtriers…

Ce confort relatif, apprécié par une grande majorité de la population, est extrêmement nuisible aux écrivains. Il étouffe les cris, tue dans l'œuf toute révolte radicale, neutralise la violence qui fait la base des rapports sociaux.

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Ces cris étouffés, ces chuchotements, cette violence exprimée toujours à mots couverts, on les trouve dans plusieurs livres parus récemment en Suisse romande. Le premier exemple (dont nous avons déjà parlé ici) est celui de Laure Chappuis, (née  en 1971) dans son premier livre L'Enfant papillon*. Quel est le propos de ce récit au style léché ? Une jeune femme se retrouve enceinte. Elle veut garder son enfant. Mais son père s'y oppose et confie le bébé de sa fille, à sa naissance, à une autre mère qui l'élèvera. Le sujet est grave, douloureux, tragique même. Pourtant, cette douleur est constamment transfigurée en belles phrases poétiques, le chagrin de la narratrice presque neutralisé par un style à la limite de la préciosité (« Avec la prudence du silence, il glisse son corps d'ouate en direction du lit. »)

Dans le même ordre d'idées, mentionnons le dernier livre de Marie Gaulis (née en 1965), Lauriers amers** (dont nous reparlerons plus longuement). images-1.jpegDe quoi s'agit-il ici? Une jeune femme, la narratrice, enquête sur la mort de son père, disparu tragiquement au Liban en 1978, alors qu'il était en mission pour le CICR. Le livre est haletant. On sent un véritable enjeu dans ces pages où la jeune femme suit, trente ans plus tard, les traces d'un père qu'elle a à peine connu (il est mort quand elle avait 12 ans). Le livre oscille entre enquête policière et quête existentielle. Et Marie Gaulis (fille de Louis) est un véritable écrivain. Elle a construit, au fil des livres, un univers tout à fait cohérent. Et ses Lauriers amers s'inscrivent parfaitement dans une œuvre exigeante et singulière. Ce qu'on peut regretter, simplement, c'est que la douleur, ici, profonde, essentielle, ne soit pas saisie à bras le corps, et exprimée dans une langue qui rende compte de sa violence. Elle est diffuse ici, et presque diluée dans une langue aux accents trop « poétiques ».

images-2.jpegDernier exemple de ce « bien écrire » qui est parfois l'ennemi de l'« écrire juste », les deux derniers ouvrages de Julien Burri, Si seulement*** et Poupée**** (dont nous reparlerons aussi plus longuement cet été). Burri (né en 1980) publie à la fois des poèmes et des romans, tous deux largement autobiographiques. Si le premier des deux livres fait la part belle au père, tantôt aimé, tantôt honni, le second accorde une large place à la mère, à la fois forte et frivole, qui cherche à faire de son enfant cette poupée parfaitement docile — dont seule tirerait les ficelles — qui donne son titre au roman. Ici aussi, la violence éclate à chaque page, elle la sent bouillonner chez l'écrivain, elle est le vrai sujet du livre. Mais elle n'explose jamais, neutralisée par une écriture élégante et trop douce. Burri s'arrête souvent au seuil d'une vérité qui pourrait transfigurer son livre, en montrant la douleur nue, dans toute sa crudité, sa cruauté, sans le fard d'une écriture trop travaillée.

* Laure Chappuis, L'Enfant papillon, éditions d'autre part, 2009.

** Marie Gaulis, Lauriers amers, éditions Zoé, 2009.

*** Julien Burri, Si seulement, éditions Samizdat, 2009.

**** Julien Burri, Poupée, Bernard Campiche éditeur, 2009.

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31/12/2010

Les derniers mots de Maître Jacques

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À quoi reconnaît-on, ici comme ailleurs, un grand écrivain ? À la force de son style, d’abord, unique et forcément inimitable. À cette petite musique des mots qu’il fait chanter, et qui n’appartient qu’à lui. À la solidité de ses livres, ensuite, à leur architecture secrète, au jeu des thèmes et des obsessions personnelles, à la souplesse et à la résistance de son œuvre. À la coïncidence, enfin, de son propre univers avec certains moments mystérieux de l’Histoire.

Il me semble qu’en Suisse romande (c’est-à-dire dans la littérature française) un écrivain appartient à cette famille. Il s’appelle Jacques Chessex et son dernier livre, Le dernier crâne de M. de Sade*, en est l’illustration brillante. Jamais sans doute l’auteur de L’Ogre, unique Prix Goncourt suisse, n’aura atteint une telle clarté de style et une telle acuité d’expression. En un mot : une telle musique. Exemple : « Le crâne de M. de Sade n’a pas besoin d’ornement. Il est ornement lui-même, de volume concentré, d’ordre élevé, de magie intense, de hantise sonore et de silence où retentissent, et fulgurent, l’orgueil de la Raison et le vol de l’aigle. » On sait qu’au fil des livres, le style de Chessex — volontiers « baroque » et surchargé à ses débuts — s’est épuré, allégé, libéré de la chair pour tendre plus en plus vers l’os, le cœur invisible de l’obscur, qu’il cherche à atteindre. Son livre précédent, Un Juif pour l’exemple, montrait déjà comment un style peut s’épurer pour aller droit à l’essentiel.

Le style, donc, marque du grand écrivain.

Mais aussi la force du récit, mené ici de main de maître, qui tourne autour d’un objet perdu, puis retrouvé, à la fois relique sacrée et fétiche obsessionnel : le crâne (l’os encore !) du divin Marquis. Dans ce roman unique et bouleversant, Chessex décrit les derniers jours du marquis de Sade, emprisonné à l’asile de Charenton. Nous sommes en 1814. Il a 74 ans. Il est vieux et décrépi, rongé de l’intérieur comme de l’extérieur. Il a été condamné à mort par la Révolution, mais on a eu pitié de lui et sa peine a été convertie en emprisonnement. Il reçoit la visite de ses maîtresses et d’une jeune fille de 15 ans, Madeleine, à qui il fait subir des outrages auxquels elle semble prendre un grand plaisir. Il aime à la fouetter, à la torturer avec des aiguilles et à manger ses excréments. Ces fameuses scènes « sales » qui ont valu au livre de Chessex d’être emballé sous cellophane, sont écrites dans une langue somptueuse. Et l’on comprend pourquoi Chessex, obsédé par question de la chair et de la sainteté, s’est plu à retrouver dans sa cellule le divin Marquis : « Nous n’avons pas la même idée de la sainteté. Vous attendez des martyrs, vous les vénérez, vous en faites vos intercesseurs… Nous pensons qu’il y a la sainteté de l’absolu. Du dépassement des limites, du retournement et de la transgression de la Nature et du divin. Saint, saint, saint ! Trois fois saint est M. de Sade… » On sent Chessex fasciné par le marquis de Sade comme un peintre peut l’être par son modèle. Chez le divin embastillé se retrouvent l’obsession du plaisir, le goût de la transgression, la fatalité du Mal, mais aussi, bien sûr, la folie de l’écriture. Car tous les deux sont écrivains. Avant tout et surtout. C’est dans la langue et par la langue qu’ils se retrouvent complices et frères en sainteté.

Un roman, donc, construit comme une pièce de théâtre. Avec une première partie « historique » (l’évocation des derniers jours de Sade à Charenton), suivie d’une partie presque « policière », où l’on voit le narrateur, écrivain lui aussi, se lancer à la poursuite du crâne maudit. Il court, il court, le crâne de M. de Sade ! Il passe son temps à disparaître et à réapparaître. Enterré, exhumé, vendu aux enchères, volé, retrouvé, dérobé à nouveau ! Pour réapparaître enfin dans un château de Bex, où le drame final se dénouera. Comme on tranche la tête d’un condamné à mort…

Le dernier crâne de M. de Sade est un grand livre par la force de son style et la rigueur de sa construction. Mais il y a plus : littéralement imprégné par la présence de la mort, il préfigure aussi celle de l’écrivain. En décrivant le dernier combat — nécessairement perdu — du marquis, on dirait que Chessex pressent, prévoit, appelle presque sa propre mort. Il y a ici une coïncidence fulgurante entre la vie et l’œuvre d’un homme qui, décrivant les derniers jours d’un réprouvé orgueilleux et impie, sent la mort s’approcher et, silencieusement, le prendre par la main. On sait que le livre se termine sur quelques vers du poète allemand Eichendorff, ainsi traduits : « Comme nous sommes las d’errer ! Serait-ce enfin la mort ? » La mort est et a le dernier mot du livre. Et de l’œuvre même de Jacques Chessex. Qui aura écrit sa vie, comme sa mort, ultime marque du démiurge.

* Jacques Chessex, Le dernier crâne de M. de Sade. Grasset, 2010.

09:00 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : chessex, sade, roman, littérature romande | | |  Facebook