03/12/2008

Gainsbourg et le Suisse

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Pas un jour sans un livre, une nouveauté, à savourer et à offrir…
Aujourd'hui, la chronique décalée du séjour de Serge Gainsbourg à Valence, en 1987, le premier livre de Jean-Yves Dubath…
Il faut prendre son temps, aimer les tours et le détours, les lenteurs et les digressions avec le livre de Jean-Yves Dubath, intitulé malicieusement Gainsbourg et le Suisse*. Mais cela vaut la peine. De quoi s’agit-il ? À première vue, c’est le récit, méticuleux et personnel, d’un homme qui se présente lui-même comme faisant partie de « la garde prétorienne » du célèbre chanteur. On se trouve à Valence, dans la Drôme, en 1987. Le beau Serge, entouré de sa garde, vient y présenter l’un de ses films. Ce sera le prétexte à de multiples rencontres, tantôt burlesques, tantôt tragi-comiques, qui culmineront avec l’arrestation, manu militari, du chanteur qui passera quelques heures au violon. Cet épisode, qui devrait être le sommet de l’intrigue (et que le lecteur attend avec impatience), est longuement différé, puis bizarrement dissous dans une narration qui semble toujours aimantée par autre chose, une image, un portrait, une fable à raconter. Cela rend le récit à la fois fascinant, et un peu agaçant, car on aimerait en savoir davantage. Or, le lecteur, au final, en apprendra très peu sur Gainsbourg (sans parler de Gainsbarre !) à part sa dilection des steaks hachés et sa mallette pleine de billets. Il en saura à peine plus sur le narrateur, congédié à la fin du récit, ou les autres membres de cette garde prétorienne. Reste une écriture à la fois dense et saccadée, qui semble suivre obstinément sa voie, originale, inattendue.
Nul doute que Jean-Yves Dubath nous réserve, à l’avenir, d’autres troublantes surprises.
 * Jean-Yves Dubath, Gainsbourg et le Suisse, éditions de l’Aire, 2008.

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30/11/2008

Germain Clavien et le monde comme il va

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Pas un jour sans un livre, une nouveauté, à lire ou à offrir…
Commençons par la dernière chronique de l'écrivain valaisan Germain Clavien.
 
Pour savoir comment va le monde, il suffit de lire et de relire les chroniques qu’infatigablement Germain Clavien consacre aux grands comme aux petits événements de la vie. Avec le vingtième tome de sa Lettre à l’imaginaire, l’écrivain valaisan revient sur l’année 2003*. Une année-charnière. Une année de doutes et de combats.
Pourquoi se battre contre un ennemi cent fois plus fort que soi, comme dans le cas du comité d’opposition aux avions FA18 ? Et pourquoi écrire ? À cette question, pourtant, la réponse coule de source et saute aux lèvres : écrire, c’est « éviter de rester à la superficie, pour la vivre vraiment, ma vie, en descendant jusqu’au fond de moi », c’est résister, aussi, aux injustices comme à la désinformation, brocarder les tartuffes (délicieux portraits de quelques critiques influents !), c’est rendre compte, enfin, à la manière d’un témoin engagé, de la folie des hommes. Et en cette année 2003, la folie des hommes bat son plein ! En Russie, les Tchétchènes sont persécutés et massacrés. Au Proche-Orient, les Palestiniens ont la vie dure, entre privation d’eau et d’électricité, vexations en tout genre, arrestations arbitraires, etc. Et, bien sûr, cette année-là, les États-Unis préparent une nouvelle guerre, George W. Bush tenant à terminer le travail que son père, en 1991, n’a pas pu mener à terme. « Saisir la vie dans son jaillissement et l’exprimer dans toute sa vérité» : tels sont les objectifs que Clavien se donne tout au long de ce livre à la fois dense et poétique, plus sombre, que les précédents, car traversé par des périodes de doute et de découragement.
Difficile de garder le cap dans un monde régi, de plus en plus, par l’imposture ! Bush, Ariel Sharon, Poutine… et bientôt Sarkozy ! La barque du monde navigue à vue et le poète, fidèle chroniqueur du temps qui passe, mais embarqué lui aussi dans l’aventure, essaie d’en rendre compte avec les mots qui sont les siens. Et les mots de Clavien sont précieux : ils réveillent notre mémoire et nous donnent la force de résister.
" Germain Clavien, En 2003, Rouvre… éditions l'Âge d'Homme, 2008.

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21/11/2008

Une rentrée foisonnante

images-1.jpegLa rentrée littéraire romande a ceci de particulier qu'elle ressemble à une vendange tardive: c'est au mois de novembre que les éditeurs sortent leurs nouveaux livres. Et cette année, nous sommes servis. Alors qu'un refrain lancinant prédit, depuis longtemps, la mort de la littérature romande, on assiste à un feu d'artifice…
Nous avons déjà parlé, ici même, de la rentrée de l'Âge d'Homme, du genre abondant (Jean Romain, Langendorf, Perruchoud, Petit-Senn, et bientôt encore Ariane Laroux, Barbara Polla…). Il faut mentionner également la très riche rentrée des éditions de l'Aire avec le dernier roman de notre ami blogueur Alain Bagnoud (en photo ici même), intitulé Le Jour du dragon, qui fait suite à la Leçon de choses en un jour (voir ici). Mais aussi un étrange récit de Jean-Yves Dubath, Gainsbourg et le Suisse, Dubath qui a fréquenté dans ses jeunes années le fameux "poinçonneur des lilas. On découvrira avec plaisir la première fiction de Pierre Smolik: Le Bar à parfums. Toujours aussi imaginative, Marie-Jeanne Urech propose, toujours à l'Aire, un recueil de nouvelles débridantes: L'Amiral des eaux usées. Que des bonnes nouvelles…
Bernard Campiche, quant à lui, après le beau roman de Janine Massard, L'héritage allemand, paru cet été, propose Trois hommes dans la nuit, un roman né de la plume fine et capricante de Gilbert Salem, Récits sur assiette, un recueil de textes inédits consacrés à la cuisine, réunis et présentés par Corinne Desarzens, et Portrait de l'auteur en femme ordinaire, la réédition d'un texte d'Anne Cunéo paru en 1982 chez Bertil Galland.
Un dernier mot, enfin, sur un livre qui devrait faire son chemin : La poupée de laine de Frédérique Baud-Bachten, un récit magnifique qui creuse et interroge un deuil impossible : la perte d'un enfant, paru aux éditions Samizdat.

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13/11/2008

Éloge de la librairie

images.jpegOn ne dira jamais assez le plaisir qu'il y a de se retrouver dans une belle librairie. C'était, mardi soir, à l'enseigne du Rameau d'Or, à Genève. Il y avait là une poignée d'auteurs, quelques éditeurs, beaucoup de lecteurs, tous réunis par une même passion du livre. La presse avait même délégué quelques-uns de ses meilleurs journalistes, dont le haut en couleur Etienne Dumont. La télévision avait fait de même. Le Temps, comme d'habitude, avait boudé la manifestation. Qu'importe puisque la verrée fut excellente (le libraire est aussi oenologue), et la nouvelle moisson de livres prometteuse : Claude Frochaux et ses débats avec L'Homme religieux, Michaël Perruchoud qui analyse les secrets de la Grande Boucle, Jean Romain qui tente de Rejoindre l'horizon, Petit-Senn et ses chroniques savoureuses…
Nous ne sommes pas dans une grande surface. Ici les libraires connaissent leur métier et savent l'emplacement de toutes les collections et de tous les ouvrages. De plus, ils sont à même de conseiller le lecteur curieux, indécis ou en mal de disputes philosophiques. En d'autres termes : une vraie librairie, c'est un autre monde. Un lieu de passage et de transmission (les auteurs comme les lecteurs réunis l'autre soir couvraient plusieurs générations). Un lieu d'échange et de rencontre, comme le furent les grandes librairies des siècles passés (dont la plupart, d'ailleurs, éditaient leurs propres ouvrages). Un lieu unique de vie et d'expérience (qu'est-ce qu'un livre, au fond, sinon un concentré d'expériences?).
Un lieu d'espérance, enfin, en ces temps assombris par la politique et le règne des banksters.
 

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07/11/2008

Signatures au Rameau d'Or

images.jpegNe cherchez plus : le rendez-vous à ne pas manquer, c'est mardi prochain, le 11 novembre, dès 17 heures, à la librairie du Rameau d'Or, 17 Bd. Georges-Favon, 1204 Genève.
À cette occasion,  une belle brochette d'écrivains suisses présenteront leur dernier livre, et seront heureux de vous le dédicacer…
Bernard Lescaze présentera les Chroniques du Fantasque, de John Petit-Senn, un écrivain genevois (1792-1870), satiriste et ironique, qui était admiré de Victor Hugo et de Chateaubriand.
L'écrivain et philosophe Jean Romain signera Rejoindre l'horizon, un récit initiatique à travers la nature et la maladie, qui explore les secrets de la double conscience.
Claude Frochaux, écrivain, philosophe, ancien éditeur, réfléchira sur L'Homme religieux, un ouvrage étonnant, érudit et caustoique, qui fait suite aux très riches réflexions de L'Homme seul, l'un des grands livres des années 90.
Michaël Perruchoud signera deux livres : Non-Lieu, un roman atypique et foisonnant, réédité dans la collection Poche suisse, et Bartali sans ses clopes, une assez extraordinaire réflexion sur le cyclisme d'hier et d'aujourd'hui, à travers la presse et le dopage. 
Serge Heughebaert présentera son recueil de nouvelles, Le jour où l'autre, tandis que Jean-Jacques Langendorf, qu'on ne présente plus, signera Zanzibar 14 (éditions des Sauvages) et Les surprises de la navigation, six nouvelles qui renouent, par delà les siècles et la morne vision de notre monde fonctionnel, avec l'entrainjoyeux, frais et baroque de l'Europe encore prête à s'enivrer de sa propre culture.
Quant à votre serviteur, Jean-Michel Olivier, il rendra hommage à une « vie minuscule », comme dirait Pierre Michon, dont le destin était d'accueillir et donner asile, d'accompagner et de réconforter : Jeanne Stöckli, devenue ici Notre Dame du Fort-Barreau, le destin étonnant d'une fille de pasteur, lié au quartier des Grottes, à Genève, qu'elle n'a jamais quitté de toute sa vie…
 
 

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27/10/2008

Doc Angot et Christine Gynéco

images.jpegOn dit souvent de la littérature française d'aujourd'hui ce qu'on disait du capitalisme il y a trente ans : l'un comme l'autre traversent une crise sans précédent! Les centaines de romans qui encombrent chaque rentrée littéraire ne suffisent pas, semble-t-il, à masquer sa vacuité. Preuve en est le dernier opus de madame Christine Angot, Le Marché des amants*.
On connaît la dame, et son style : aller jusqu'au bout de l'aveu, tout consigner du quotidien, remettre en jeu sa vie à chaque phrase. Lorsque l'aveu est terrible, comme dans L'Inceste, le résultat est poignant et le lecteur a l'impression que l'impudeur affichée de la dame est d'abord une manière de sauver sa peau. Lorsque l'aveu est ridicule, comme dans son dernier livre, le résultat  est tout d'abord agaçant, puis désolant.
Or donc, de quoi s'agit-il ici?
D'une femme de presque cinquante ans, qui s'appelle Christine, dont le cœur balance entre deux hommes : Bruno, le rasta-rappeur à l'élocution lente, mais pleine de charme (Bruno Beausire, alias Doc Gynéco) ; et Marc, qui dirige un hebdomadaire culturel (Les Inrockuptibles ?). Toute l'intrigue de ce grand livre tient en trois lignes : « Le lendemain, vers cinq heures, pour me rendormir je me masturbais, je voulais penser à Marc, ça ne marchait pas, je pensais à Bruno. »
Le roman (?) pourrait s'arrêter là, page 26, car tout est dit. Hélas, il se prolonge sur plus de 300 pages. Au lecteur bienveillant, Christine Angot n'épargne rien : ni la restitution intégrale des SMS échangés par les amants, ni l'itinéraire des ballades nocturnes en scooter à Paris (entre les 5e et 6e arrondissement), ni la marque de lubrifiant nécessaire aux fantasmes de monsieur (qui préfère, depuis toujours, la porte étroite). Bref, on sait tout de cette improbable histoire d'amour entre une écrivaine intello et un rappeur mou qui n'a pas toujours toutes les tasses dans l'armoire. Ce qui frappe, et touche parfois, c'est bien sûr cette distance : l'impossibilité de l'amour. L'écriture, par le ressassement et la logorrhée, essaie de rattraper la vie, sans jamais y parvenir. Dans un style proche de la parole, heurté, rédigé à l'emporte-pièce, sans souci d'esthétique, ni de construction. On nage ici dans la parole brute, et brutale. C'est ce qui agace chez madame Angot, mais lui vaut, également, un public fidèle, friand depuis ses premiers livres de confessions « vraies ».
Pourquoi se confesser, demanderait Rousseau ? Non pour attendre une quelconque absolution du lecteur. Mais pour se montrer, exhiber ses travers et ses hontes, aller jusqu'au bout de l'aveu. Cette quête, chez Christine Angot, est liée à une douleur qui doit sans cesse se dire. C'est, en dernier lieu, ce qu'il faut retenir de cette ahurissante histoire d'amour (et d'écriture). Un beau portrait de chanteur sans feu ni lieu, sans domicile, sans repères affectifs, qui, d'emblée, ne fait pas partie de « son » monde. Une course à l'amour, éperdue et vaine. Une sorte d'autopsie, sans concession, du malentendu sexuel d'aujourd'hui.
* Christine Angot, Le Marché des amants, Le Seuil, 2008.

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19/10/2008

Michel Soutter, poète et cinéaste

images-1.jpegInjustement négligée, l’œuvre de Michel Soutter (1932-1991), d’abord chansonnier, puis auteur de théâtre, réalisateur de télévision et de cinéma, méritait un nouvel intérêt. C’est chose faite avec le beau livre d’Éric Eigenmann, Poétique de Nichel Soutter *, qui analyse, de manière rigoureuse et documentée, l’importance de la parole dans les films de Soutter. Au cinéma comme au théâtre, Michel Soutter a fait œuvre avant tout de poète, inspiré par les surréalistes et le théâtre russe. Ce qui fait à la fois la force de son style et sa parfaite singularité. Entretien.

— Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au cinéaste Michel Soutter ?
— J’ai vu Repérages pendant ma dernière année de collège, film qui m’a enchanté. Il ne ressemblait à rien de ce que je connaissais au cinéma, sur le plan de l’intrigue notamment, jouait avec les niveaux comme avec le théâtre de Tchekhov et réunissait des interprètes magnifiques : Delphine Seyrig, Lea Massari, Jean-Louis Trintignant — mon acteur préféré. J’adorais de même à cette époque les textes du Nouveau Roman, eux aussi affranchis de l’intrigue traditionnelle et tendant un miroir ironique à la fabrication de l’œuvre d’art. Ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que j’ai lu son théâtre, des pièces dramatiques écrites à l’origine pour la télévision. L’idée d’en faire un livre ? Elle m’est venue d’un coup, pour répondre de manière un peu provocatrice, à l’invitation qui m’était faite, à l’initiative de la Fondation Pittard de l’Andelyn, de rédiger une monographie sur un auteur genevois dans la collection « Ecrivains » des éditions Zoé. Il m’est apparu ensuite qu’il ne fallait pas séparer l’écrivain du cinéaste.    

— Pourquoi Soutter, un homme qui a été « éduqué par le livre », s’est-il tourné vers le cinéma ?
— Parce ce que sa carrière de chansonnier n’a pas décollé autant qu’il l’aurait voulu, et que le hasard s’en est mêlé ! Malgré des engagements dans des cabarets à Genève et à Paris, Soutter n’en vivait pas et cherchait du travail. Or il en a trouvé à la Télévision Suisse Romande en 1961, grâce à Alain Tanner notamment. Un travail de pigiste : il commence par rédiger des textes et bientôt des scripts entiers, pour Jean-Jacques Lagrange et Claude Goretta surtout. Mais il se retrouve alors sur des plateaux de tournage, c’est là qu’il apprend le métier et y prend goût. La TSR lui confie la réalisation de reportages et de documentaires et elle le soutiendra pour ses propres films. Il faut aussi mentionner la charnière que constitue la mise en scène télévisuelle de textes de théâtre : pendant une dizaine d’années, Soutter filme pour la TSR des pièces de O’Neill, Pinter, Vitrac, Brecht ! Et quelques-unes des siennes, ce qu’on appelait des « dramatiques ».

— Qu’est-ce que le cinéma apporte ou ajoute à une démarche purement littéraire ?
— La question revient, je crois, à demander ce que le théâtre ou la chanson ajoutent à la seule lecture des textes. Rappelons que Soutter avait déjà choisi de mettre ses poèmes en musique et de les chanter. De même, il est très sensible à la musique de la parole, à son rythme et à sa mélodie, dans la bouche des comédiens et plus largement de tous ceux qu’il filme. C’est pourquoi, dans ses fictions comme dans ses documentaires, il opte si souvent pour des plans frontaux et fixes, qui donnent à voir et à entendre la parole comme un acte à part entière plutôt que comme un simple moyen de communication au service de l’action. Je montre dans le livre la théâtralité de ces scènes. Pourquoi alors le cinéma plutôt que le théâtre ? L’un n’empêche pas l’autre et Soutter a saisi, à ma connaissance, toutes les offres qui lui ont été faites de travailler comme metteur en scène, y compris à l’opéra. Le cinéma facilite en outre une alternance entre séquences verbales et séquences silencieuses, où Soutter aime par-dessus tout laisser parler la nature, de vastes paysages ou des arbres sous le vent par exemple.

— Le cinéma de Soutter – à l’instar du théâtre de Pinget ou de Sarraute, que vous avez analysé** – est en effet un cinéma de la parole. Mais vous dites qu’au dialogue, Soutter préfère et développe la conversation. Qu’entendez-vous par là ?

— Je pars d’un sentiment que partagent tous les spectateurs de Michel Soutter : la plupart du temps, les personnages semblent vagabonder dans leurs propos, sauter du coq à l’âne ; leurs échanges sont faits de bribes de discours sans continuité manifeste. Ces caractéristiques contrastent avec celles du dialogue classique, où tout concourt à faire avancer l’action vers son dénouement. Cette analyse me permet de rapprocher Soutter de Marivaux, l’un des premiers dramaturges qui se soit attaché, disait-il, à « saisir le langage des conversations, et la tournure des idées familières et variées qui y viennent. »

— Que reste-t-il, aujourd’hui, des films de Soutter ?

— Il ne semble pas en rester grand-chose dans la nouvelle génération, qui n’a pas plus guère l’occasion de les voir. On voit mal au demeurant qu’elle puisse apprécier en masse un cinéma qui se situe aux antipodes de ce qui se fait aujourd’hui. Mais c’est précisément cela qui reste aux yeux de tous ceux qui l’admirent : « une manière de faire », pour reprendre le titre du beau documentaire que Cédric Fluckiger a consacré à Michel Soutter en 2003. Manière de faire artisanale, engagée et poétique – « patte » unique dont témoignent tous ceux qui ont travaillé pour lui. L’engagement était d’ailleurs partagé par la Télévision Suisse Romande elle-même. J’en veux pour preuve le remarquable prologue que donne son directeur de l’époque, René Schenker, à la diffusion de Pâques à New York en 1979 : il apparaît à l’écran pour expliquer et défendre un film d’artiste qui va de toute évidence déconcerter plus d’un téléspectateur. Si l’on a toujours parlé de la « poésie » souttérienne, je tente de montrer qu’elle s’appuie largement sur une démarche d’ordre littéraire. Cette « manière de faire » paradoxale pourrait bien rester ce qui distingue le plus Michel Soutter dans l’histoire du cinéma.  


* Éric Eigenmann, Poétique de Michel Soutter, cinéaste écrivain, essai, éditions Zoé, 2008.
** Éric Eigenmann, La parole empruntée : Sarraute, Pinget, Vinaver, essai, Paris, L’Arche, 1996.


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18/10/2008

Premier roman, premier amour

images.jpegFrida*, le premier roman de Mélanie Chappuis (née à Bonn en 1976, mais lausannoise d’adoption) a toutes les qualités et les défauts d’un premier livre. Les qualités, d’abord : une fraîcheur de ton, une naïveté, une liberté qui fait du bien dans la production souvent très « retenue » de la littérature romande. Ainsi empoigne-t-elle son sujet (l’amour trompé) de manière très directe, sans s’embarrasser de fioritures, dans un style à la fois sensible et personnel. Certes, les tourments qu’elle raconte, ceux d’une femme amoureuse qui attend, sans cesse, que l’amant marié quitte sa femme, ne brillent pas par leur originalité (Barbara Cartland n’est jamais loin !). Mais le ton, une fois encore, une sincérité à fleur de mots rend la lecteur de Frida tout à fait agréable.
Les défauts, maintenant : engluée dans les affres d’un quotidien qui l’obsède, l’héroïne de Mélanie Chappuis a de la peine à prendre de la hauteur, sinon de la distance. L’expérience qu’elle relate reste le plus souvent au premier degré. Et ce n’est pas le dédoublement des voix narratives (le récit principal est interrompu par des passages en italiques dans lesquels la narratrice s’interroge et s’adresse à elle-même) qui parvient à sauver le roman de sa dangereuse banalité.

* Mélanie Chappuis, Frida, Editions Bernard Campiche, 2008.

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19/09/2008

Alexandre Voisard, Prix Rod 2008

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Il y a longtemps que je lis Alexandre Voisard que j'ai découvert, comme tant d'autres, aux temps de l'épopée jurassienne, grâce aux poèmes de Liberté à l'aube. De livre en livre, son œuvre s'est ramifiée. Elle aborde tous les genres : la poésie comme la prose, le roman comme l'autobiographie. En profondeur, de nombreux thèmes la parcourent : la liberté, souvent impossible, mais toujours désirée ; l'empreinte de la mort ; la musique des mots, qui, seule, peut nous restituer ce qui nous fait défaut.
Dans Le mot musique ou l'enfance d'un poète*, récit autobiographique publié en 2004 chez Bernard Campiche, Voisard revient sur la mort du père, en 1989, qui ouvre non seulement une blessure profonde, mais aussi un abîme de silence. Tous les malentendus, les rendez-vous manqués, les silences chargés d’amertume ou de regret, les émotions contradictoires : quand on conduit le père à sa dernière demeure, tout cela ressuscite, dans la mémoire du fils, avec une acuité prodigieuse qui appelle l’écriture, et le retour sur les années d’enfance. Le beau récit d'Alexandre Voisard est moins une autobiographie classique qu’une longue explication avec la figure du père. Un père à la fois écrasant et fascinant, qui porte à bout de bras une famille nombreuse, fait l’instituteur pendant la journée, bricole à la maison, s’occupe du jardin et sait jouer de tous les instruments.
C’est sur ce point, précisément, que tout va se jouer. Héritage impossible (car refusé par l’enfant) et éternel sujet de reproche, la musique tout à la fois relie et sépare, à jamais, le père et le fils — qui, par ailleurs, portent le même prénom : Alexandre. « Sur ce panorama enfantin dégingandé, je portais un regard insistant et ébloui mais je continue à me demander si, au fond, mes premières émotions ne me vinrent d’abord à l’oreille, c’est-à-dire en caresses musicales, comme des appels d’amour en tous lieux, du jardin au grenier et de la forêt au lit. »
La musique est une demande d’amour et de partage. Le père l’a bien compris, qui aimerait transmettre sa leçon au fils rebelle. Mais celui-ci a d’autres idées en tête. Il ne rêve que d’école buissonnière, de couteaux aiguisés, de cavales à travers les forêts. Il n’aspire qu’à l’air libre et à la contrebande. C’est ainsi, quelques années plus tard, pendant la « drôle de guerre », qu’il passera la frontière pour aller rencontrer ces hommes armés qui le fascinent tant. Épisode mémorable où l’on voit le jeune Alex piller le bureau paternel, vider les comptes en banque de ses frères et sœurs, puis dépenser le tout en chocolats et cigarettes qu’il ira échanger, en France voisine, contre un fusil allemand volé à un cadavre et une grenade de combat !
Le retour en famille, on l’imagine, sera douloureux. Pour le punir, on l’envoie travailler dans une ferme. Mais il s’échappe. On le relègue enimages-1.jpg Suisse allemande. À chaque fois, il revient, essaie de se faire pardonner. Peine perdue. Le rendez-vous avec le père, même par la médiation de la musique, est toujours manqué. Heureusement, dans la vie du jeune galopin, d’autres rencontres interviendront, qui le sauveront, peu à peu, de ses errances maladives : le peintre et poète Jean Loiseau qui encouragera ses premiers pas en poésie, le critique Pierre Olivier Walzer, puis l’incomparable ami Morof (le comédien Maurice Aufair) qui servira de guide et de mentor à Alex quand celui-ci viendra suivre à Genève des cours de théâtre.
Mais toujours, malgré la poésie et avant elle, un regret silencieux : la musique. Et l’impression d’une dette insolvable au père qui a maintenu, sa vie durant, cette exigence inaccessible : « As-tu fait ta musique aujourd’hui ? » Le beau récit d’Alexandre Voisard décline sur tous les tons (cocasse, tragique, poétique, satirique, mélancolique) ce dialogue impossible et nécessaire, qui éclaire sur le sens de la vie et de la mort, de la création artistique, de l’amour du monde et des hommes.
images-2.jpg Ce dialogue impossible, à travers la musique et la mort, Voisard va le poursuivre jusqu'à ce livre qui nous rassemble aujourd'hui, à Ropraz, pour le Prix Edouard-Rod. De cime et d'abîme** trouve son explication, comme on sait, dans une formule mnémotechnique que les maîtres d’autrefois adressaient aux écoliers qui ne savaient où placer l’accent circonflexe : La cime est tombée dans l’abîme. Composé de fragments subtilement agencés, le livre évoque à nouveau, comme Le mot musique, les territoires oubliés de l’enfance : celle du poète fidèle à ses origines qui a su garder le goût de la nature et des choses vraies ; celle de son petit-fils Nicolas, victime d’une mort prématurée. Le talent de Voisard, c'est d'évoquer, dans une constante oscillation, les sujets les plus nobles (la vie, la mort) et les réalités les plus ordinaires (le coquelicot ou « l'ortie qui n'ose pas dire son nom »). Par la magie des mots, ces deux réalités, la noble et l'ordinaire, le haut et le bas, le Bien et le Mal, se trouvent inextricablement liées. Dans chacun de ses livres, Alexandre Voisard nous rappelle cette leçon. C'est la force de cette œuvre ouverte, à la fois, au souffle de la vie et parfaitement singulière.
 
Le Prix Edouard-Rod sera remis à Alexandre Voisard samedi 20 septembre 2008, à 17 heures, à Ropraz (VD).  Venez nombreux saluer le poète!

* Le Mot musique ou l’Enfance d’un poète, récit, par Alexandre Voisard, Bernard Campiche, 2004.
** De cime et d'abîme, par Alexandre Voisard, poèmes, Seghers, 2007.

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27/08/2008

Antonio Tabucchi, écrivain de monde


antoniotabucchi.jpgDans un de ses meilleurs livres, Pereira prétend*, Antonio Tabucchi met en scène un personnage étrange qui raconte, avec une minutie jalouse, un moment tragique de son existence et de l'histoire européenne : le fatidique mois d'août 1938. Sur fond de salazarisme portugais, de fascisme italien et de guerre espagnole, on découvre l'histoire de la prise de conscience d'un vieux journaliste solitaire, témoin plus qu'acteur de l'Histoire. À l'occasion de la parution du roman, nous avions rencontré l'auteur en Toscane, où il réside et travaille.
 
— Avant d'enseigner à l'Université de Sienne, vous avez suivi des cours à l'École des Hautes Études de Paris. Quelles sont vos affinités avec la pensée françaises ?
— Quand j'étais jeune étudiant à l'Université, j'ai décidé de passer un an à Paris. C'était le début des années soixante. L'Italie, en ce temps-là, était un peu provinciale et l'on n'y n'enseignait que les classiques : Goldoni, Manzoni… Mon séjour parisien m'a permis d'élargir considérablement mon horizon : c'est là que j'ai connu Diderot, Flaubert, Mallarmé, et que j'ai connu le cinéma, le théâtre…
 
On a l'impression que votre œuvre a d'abord été reconnue en France, puis seulement en Italie. Est-ce vrai ?
— Vous savez, en Italie, on se méfie beaucoup des écrivains qui s'intéressent au monde — et pas seulement à l'Italie ! La connaissance que j'ai reçue de la France est un peu retombée sir l'Italie. C'est à ce moment-là que mes compatriotes se sont dit : “Finalement, si Tabucchi est apprécié en France, il doit être intéressant.”

— La France, comme on sait, est un pays entièrement centralisé, et ne reconnaît que ce qui vient de Paris. Est-ce la même chose en Italie ?
— Non, l'Italie, c'est la dispersion. Naples ne vaut pas plus que Milan, ou Florence, ou Turin, ou Venise, ou Rome. C'est d'ailleurs pourquoi les écrivains italiens ne parviennent pas à constituer un groupe. Cela serait très facile si on vivait dans un pays comme la France, où toute l'intellectualité vit à Paris: Mais pour nous c'est très difficile d'avoir des contacts avec les autres écrivains. Je vis à Florence, un grand ami à moi vit à Venise, un autre à Rome… L'Italie demeure un pays extrêmement régionaliste.

— Est-ce que Nocturne indien, le film qu'Alain Corneau a tiré de votre magnifique roman, vous a emmené de nouveaux lecteurs ?
—  Oui, mais en France, plus qu'en Italie ! La raison en est simple : en Italie, le cinéma américain jouit d'une suprématie presque absolue. Les films européens — et surtout français — ont beaucoup de peine à toucher un large public. C'est très dommage. Quant au film de Corneau, il a été projeté dans le circuit des ciné-clubs. Il a connu un important succès critique, mais est resté ignoré par le grand public. C'est le problème d'un pays comme l'Italie qui regarde constamment vers l'Amérique, en essayant de lui ressembler, en copiant ses désirs, ses habitudes, sa culture.

— Quelle est la position des intellectuels italiens, et des écrivains en particulier, devant l'arrivée au pouvoir de quelqu'un comme Berlusconi ?
— Je crois que les écrivains italiens n'apprécient pas beaucoup Berlusconi, mais très peu le disent. Devant cette manifestation d'arrogance, qu'on subit tous les jours à la télévision ou ailleurs, je trouve les intellectuels très timides. En revanche, l'Italie peut compter sur un journalisme très combattif, qui s'oppose à cette omnipotence de la nouvelle droite — qui d'ailleurs ressemble étrangement à l'ancienne.

— Est-ce que vous vous considérez comme un écrivain cosmopolite ?
— En tant qu'écrivain, en tant qu'artiste, je pense que j'appartiens au monde. Je pense aussi qu'un banquier de Genève ou un pêcheur de l'Inde sont animés par les mêmes sentiments : l'amour, la joie, la tristesse, le désir… J'écris sur des choses universelles et je me suis toujours refusé à faire la chronique de l'immédiat. Ce qui m'intéresse, c'est l'homme dans ses manifestations, toutes ses manifestations, et je peux rencontrer n'importe où un personnage qui fascine, que ce soit en Inde ou en Afrique, dans mon village ou à Genève.

— Chez Pessoa, est-ce ce côté universel de la conscience qui vous attire ?
— Oui. Pessoa a réussi à créer un univers romanesque au moment où les romans, en Europe, traversaient une crise profonde. Avec la poésie, il a créé un espace tout à la fois théâtral et romanesque, qui met en scène des personnages jouant leur vie. Donc il a reconstruit, avec une pirouette, le romanesque au XXème siècle, comme Kafka ou Joyce l'avaient fait avant lui.

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*Antonio Tabucchi, Pereira prétend, a été traduit de l'italien par Bernard Comment, éditions Christian Bourgois.

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24/08/2008

Anne-Sylvie Sprenger ou la faim d'écrire

26829.jpgNous avons évoqué, il y a quelques semaines, le  second roman d’Anne-Sylvie Sprenger, Sale fille, paru au début de l’année chez Fayard. Il vaut la peine de revenir sur le premier livre de cette jeune écrivaine de talent, Vorace, publié chez le même éditeur il y a deux ans. À cette occasion, nous avions rencontré Anne-Sylvie Sprenger. Interview.
 
— Anne-Sylvie, quel est votre parcours ?
— Mon parcours est assez révélateur de ma personnalité. C’est-à-dire qu’aux chemins balisés, j’ai souvent choisi les petits sentiers. Une ouverture dans un bois épais, et je m’y enfonce, sûre d’avoir trouvé, si ce n’est un raccourci, du moins un chemin qui sera le mien. Je m’explique. J’avais deux rêves, écrire et mettre en scène pour le théâtre. Et pour ces rêves, il n’y a pas de parcours type. Alors après ma Maturité en Lettres au Gymnase du Bugnon à Lausanne, je m’inscris à l’Université, en Lettres. Or, pendant l’été, le court-métrage que j’avais réalisé pendant ma dernière année de Gymnase remporte un prix: une bourse pour un stage de 4 mois à la New York Film Academy. Je quitte donc les bancs l’Université de Lausanne, et je m’envole donc pour la Grosse Pomme et reviens quatre mois plus tard avec un Filmmaker’s Diploma en poche. A mon retour, je décide de donner toutes mes chances à l’écriture de scénario et tente le concours de l’ECAL. Je suis prise mais ne tiens pas le coup de la première année qui regroupe tous les beaux-arts ensemble: il n’y a pas plus gauche que moi! Je me réinscris donc à l’Université de Lausanne, en Lettres, section cinéma, journalisme et communication et spécialisation cinéma. Parallèlement à mes études, je commence à écrire de nombreuses piges culturelles dans différents journaux, et petit à petit, mes collaborations ont augmenté, jusqu’à aujourd’hui où je travaille exclusivement comme journaliste de théâtre, cinéma et littérature. Pour ce qui est de l’écriture, j’ai toujours écrit. Tel est peut-être le sort des enfants timides et solitaires! À 5 ans, je faisais de petites bandes dessinées avec mon chien, un vieux teckel gribouille, comme super-héros. Entre 13 et 16 ans, j’ai écrit un premier «roman» d’environ 150 p. sur un petit Juif pendant la Seconde Guerre Mondiale, et puis une longue période de poèmes, et de scénarios de courts-métrages. En 2005 je reçois pour un projet une bourse de la SSA pour l’écriture d’une pièce, format court, pour le Festival Label de juin. Ma pièce « Sans ailes, sans elle » est jouée au Théâtre du Crève-Cœur par des comédiens sortis de l’école Serge Martin. C’est précisément la confiance gagnée avec ce projet qui me donne envie de croire à mon rêve le plus grand: le roman.


Comment est né ce premier roman, Vorace ? Dans la douleur ? La peur ? La jubilation ?
Vorace est né dans une sorte d’extase, où tout se mêlait, la douleur autant que la jubilation. La peur, j’ai compris rapidement que je devais l’écarter au plus vite pour ne pas me laisser paralyser. Je me rappelle même à un moment me dire, pour me laisser le champ libre, que ce livre ne serait pas publié. Je devais l’écrire, après seulement je m’interrogerais quant à sa possible publication, quant à mon courage à l’assumer publiquement ou non. En écrivant Vorace, je me sentais comme une comédienne prise par son rôle, d’ailleurs, ce texte je l’écrivais à haute voix, Je voulais qu’il sonne, que les mots claquent, comme dans le théâtre qui me fait vibrer. Il y a avait une sorte de fureur en moi qui éclatait, je pleurais lors de l’écriture de certains passages ou j’explosais littéralement de joie quand un chapitre me semblait si juste, si vrai par rapport à mes propres émotions. Je crois que je n’ai pas seulement écrit Vorace, je l’ai vécu. De la première à la dernière page, j’ai investi toutes les failles, toutes les névroses, le feu et l’enfer de mon personnage. Son ciel, aussi. Je ne suis pas Clara, mais par moments nos destinées se rejoignent, et son histoire, le fait qu’elle aille jusqu’au bout de sa folie, m’a aidée  à calmer mes propres hantises.


— Votre héroïne a faim de tout, de bonne chère comme de sexe. D'où vient cette voracité sans fin ?
— Ramuz écrivait Besoin de grandeur, et je crois que c’est ce besoin de grandeur qui dévore Clara, Clara Grand, justement… Sa voracité de chair, de toutes les chairs, aliments ou corps, n’est qu’un symptôme de son mal. Clara a faim dans l’absolu, c’est pourquoi elle a faim de la totalité. On vit dans un monde tellement fractionné, divisé, où tout n’est que morceaux, éclats, brisures. Où tout est voué à ne durer qu’un temps. «Le vide gagne», et Clara ne veut pas se résoudre à cet état des choses. Manger tout, aller jusqu’à manger Dieu ou son amant malade, c’est pour Clara une façon de revendiquer l’accès à l’absolu. Ce n’est pas de l’ordre du défi, mais elle sait qu’il n’y a que dans cet absolu que l’apaisement peut se trouver. Comment croire en quelqu’un, en un amour, en une parole, quand tout est dans le partiel, le relatif et l’imparfait? Au-delà de l’histoire de Clara, Vorace est pour moi le récit de ce manque fondamental.



— Votre héroïne joue constamment avec le sacré et le sacrilège (jusqu'à la fin vampirique). Quelle est l'importance, pour vous, de sacré, dans la vie quotidienne comme dans l'écriture ?
— Je n’aime pas la notion de sacré, je lui préfère la notion de Dieu, et celles du bien et du mal. IL y a quelque chose dans le terme de sacré qui met à distance, alors qu’au contraire je vis Dieu, et le bien et le mal, au quotidien. Elevée par des parents protestants très pratiquants, d’anciens salutistes ayant travaillé comme missionnaires en Haïti, j’ai grandi avec une conscience exacerbée du bien et du mal. Je n’ai par exemple jamais pu tricher à l’école, non pas que je craignais que le maître me découvre, mais je savais que c’était mal. Pire: que «j’attristais Dieu» en agissant ainsi. C’est un poids très lourd que d’assumer dans ma vie cette part de «mal», qui est pourtant en chacun de nous. Voilà justement une de mes hantises que j’ai mises dans Vorace. Je ne ressens pas les excès de Clara comme un sacrilège. Elle n’est pas dans une sorte de défi, ou de révolte face à Dieu. Elle cherche à comprendre ce qui la pousse vers le mal, alors qu’elle aimerait tant être bonne. Et c’est quoi le mal? C’est quoi le bien? Clara a perdu tous ses repères. J’ai cette image de la balançoire, où Clara, petite, se demande à quel moment de son balancement elle est dans le bleu du ciel, et à quel moment elle retombe dans le brun terreux. Pour moi, cette image reflète toute sa dualité, son drame aussi. Et je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, je n’ai toujours pas fait la paix avec ces interrogations. Elles continueront, nul doute, de hanter mes prochains livres.


 — Quels sont vos « maîtres d'écriture » ?
— Je ne peux pas vraiment dire que j’ai des maîtres en écriture, dans le sens où j’ai une démarche très instinctive. Il y a bien entendu des auteurs que j’adore véritablement (Flaubert, Ramuz, Duras, Beckett, Chessex…), mais lorsque je suis en phase d’écriture j’évite violemment toute lecture. J’aurais l’impression de trop chercher à décortiquer le style, les secrets techniques d’une œuvre, ou d’une phrase. Je préfère le mystère d’une voix, d’une voix qui s’impose à soi. Les écrivains que j’aime ont tous un style bien à eux. Je crois que je dois apprendre à apprivoiser le mien. Imiter serait peine perdue, et une entreprise, si ce n’est malhonnête, vouée à l’échec. Quand j’écris, je préfère me nourrir d’autres formes d’art, comme la musique ou le cinéma. En écrivant Vorace par exemple, j’écoutais beaucoup les opéras de Verdi, pour me plonger dans une certaine fureur émotionnelle. Comme j’écris mes livres de façon très visuelle, j’aime aussi emprunter des sensations aux réalisateurs que j’affectionne particulièrement. Et si «Vorace» était très bunuélien, le deuxième sera très hitchcockien.

— Vous rattachez-vous (ou non) à la littérature romande, dans ce qu'elle a de plus noble et de plus singulier (Chessex, Bouvier, Haldas ou d'autres…) ?
— Il y a des auteurs romands dont je me sens très proche, de là à savoir si c’est dû à notre terre commune, je ne saurais vraiment le dire. J’ai été bouleversée par Cendrars, notamment le poème « Pâques à New York », j’ai tremblé avec Ramuz et sa Grande Peur dans la Montagne ou encore La Beauté sur la terre, et j’ai reconnu en Chessex, comme dans un double, certaines de mes hantises personnelles, notamment tout mon rapport à Dieu et au mal. Je crois que j’ai de la peine à voir ces auteurs comme des auteurs régionaux, d’où ma peine à vous répondre plus précisément sur la « littérature romande ».
Anne-Sylvie Sprenger, Vorace, Fayard, 2007.

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27/06/2008

Thomas Hardy revisité

hardy1.jpgC’est un livre imposant, mais indispensable, que nous proposent, aux éditions de l’Aire, Françoise Baud et Éric Christen, Thomas Hardy, Cent poèmes*. On connaît Françoise Baud, qui enseigna longtemps l’anglais aux collèges Sismondi et de Saussure ; de même qu’Éric Christen, enseignant et formateur. L’ouvrage qu’ils ont écrit à quatre mains, sous la forme d’une anthologie bilingue, tant par ses commentaires que par ses traductions, mérite tous les éloges. D’abord parce qu’il nous permet de redécouvrir l’un des plus grands écrivains anglais, Thomas Hardy (1840-1928), auteur, entre autres, de Tess d’Urbervilles et de Jude The Obscure.
On connaissait (bien mal) le romancier, beaucoup attaqué, en son temps, par les critiques et le clergé. Bien qu’ayant toujours pratiqué la poésie, c’est seulement vers la fin du XIXe siècle que paraît son premier recueil de poèmes, Wessex poems. Grand explorateur du temps et de la mémoire, poète visionnaire et empathique, Hardy développe dans ses poèmes une réflexion philosophique qui le rapproche d’un Baudelaire ou d’un Mallarmé.
Illustré de belles photographies, l’ouvrage de Françoise Baud et Éric Christen est accompagné, en outre, d’un CD proposant un récital des poèmes de Hardy en français par Maulde Coutau. Subtilement traduite, malgré les nombreux pièges sémantiques, la poésie de Thomas Hardy nous revient, musicale, tantôt grave ou allègre, comme un présent qu’il faut goûter et (faire) partager !
* Thomas Hardy, Cent poèmes choisis et traduits par Françoise Baud et Éric Christen, anthologie bilingue, L’Aire, 2008.

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26/06/2008

L'amour à l'épreuve de l'alcool

41M-MWr5BqL._SL500_AA240_.jpgUne femme et un homme qui s’aiment forment un couple. C’est bien à tort, pourtant, qu’ils croient ne former qu’un. Souvent, une foule d’intrus s’invitent dans la relation amoureuse, sans y être conviés, et provoquent ravages et tempêtes. C’est le sens du récit intense et sans fard que François Nourissier nous propose avec Eau-de-feu*. Sous des masques transparents, Nourissier nous parle d’un couple lié par la passion de la peinture et de l’écriture. Tandis que lui écrit, elle, Reine, peint, des toiles de plus en plus tourmentées, hantées par les fantômes d’Auschwitz, qui plongent au plus profond du désespoir humain. Le couple, à ses débuts, s’épaule et se stimule. Chacun semble profiter à merveille de l’énergie créatrice de l’autre. Puis, l’alcool s’invite dans cet amour qui semble sans limite. Et peu à peu étend ses ravages. Il ne s’agit pas, ici, comme on dit pudiquement, d’un « problème d’alcool », mais bien d’une lente destruction où, dès 1994, « l’ivrognerie, la vraie, brutale, rapide, crée un décor et des comportements nouveaux ». Si Nourissier s’interroge, c’est à la fois pour chercher à comprendre l’origine de cette souffrance que Reine noie dans l’alcool et pour tenter de partager la douleur de sa femme. Comme à son habitude, ce grand styliste qu’est Nourissier ne triche pas : il traite l’effondrement de Reine avec lucidité, de la même manière dont il traite son propre vieillissement, ses ruses et ses lâchetés, la maladie de Parkinson qui le ronge. Dans cette suite de tableaux extraordinairement vivants, il rend hommage à sa compagne, en même temps qu’il déplore sa propre impuissance à la sauver.
*François Nourissier, Eau-de-feu, Gallimard, 2008.

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23/06/2008

Les deux langues de Jacques Chessex

M6011.jpgDans l’œuvre foisonnante de Jacques Chessex, composée d’essais, de poèmes, de récits, de nouvelles, de romans, les figures paternelles sont nombreuses, comme dans L’Ogre (Prix Goncourt 1973) ou, plus récemment, L’Économie du ciel (2003). Avec Pardon mère *, Chessex aborde enfin le continent noir et silencieux de la figure maternelle. Un livre intense et poignant, où l’écrivain vaudois se met à nu, en même temps qu’il recherche un impossible pardon.
Ici tout commence, comme souvent, par des images et des regrets. Images qui « percent le cœur » du fils malheureux, si justement nommé J.C., comme Jean Calmet, Jacques Chessex ou Jésus-Christ Et regret, à vrai dire sans remède, d’avoir manqué le rendez-vous avec sa mère. Comment, alors, réparer ce remords, effacer cette faute ? En retraçant le portrait de cette femme menue, fière et discrète, aux yeux d’eau claire, devenue aveugle dans sa vieillesse, et décédée en 2001. L’auteur entreprend une manière d’hagiographie, à la fois pour rendre justice à cette mère oubliée, et pour la ressusciter d’entre les morts par la magie de l’écriture. Lucienne Chessex, née Vallotton, parente de Félix le peintre et descendante des patrons des Grandes Forges de Vallorbe. Une femme qui a « la terre dans l’âme ». Si Chessex a longuement parlé de son père, Pierre, étymologiste et auteur de plusieurs ouvrages historiques, qui lui donne le goût du savoir, il a très rarement, par pudeur ou remords, abordé la figure maternelle qui lui ouvre le monde de la sensation. On pense ici à Rousseau : « Je connais les hommes et je sens mon cœur », lui aussi au croisement de deux langues : la langue paternelle du savoir et la langue maternelle de la saveur, des sensations, de l’écriture. « Comme si, dans le secret du corps, dans le crâne, dans la bouche, les mots que je dis, les phrases que je fais, les expressions dont j’use, tout, toujours me venait d’elle, langue d’origine, charnelle, langue de fibre, d’ossature, de lait, de ventre, de salive, de larmes, langue première, langue maternelle. »

Le mauvais fils
Au fil des pages, Chessex trace un portrait de sa mère par facettes, en abordant la question de Dieu, de la mort, de ses amitiés juives, de son goût pour les comptines et les fables de La Fontaine, de sa droiture, de son amour fidèle et silencieux. Ou La Revanche des purs**. Jamais, sans doute, Chessex n’aura poussé aussi loin son enquête et son exploration d’une figure absente, qu’il sonde et fouille ici avec toute la force du regret. Explorant ainsi la figure silencieuse de sa mère, l’écrivain sonde également sa douleur : « La douleur de n’avoir pas dit que je l’aimais à celle que j’aimais, et qui souffrait de mon silence, et de la scandaleuse comédie de mépris et de provocation que je lui ai imposée toute notre vie. Je ne connaîtrai pas le pardon. Ou me le donnera-t-elle, là où elle est, à me voir vieillir dans cette douleur de l’avoir perdue sans aucune rémission ? » On arrive ici sur l’autre versant de cet extraordinaire portrait en miroir : en peignant la mère absente, Chessex s’examine et se juge à la lumière de son remords. Il se reproche son indifférence, sa vanité, ses plaisirs éphémères, son goût pour les filles, son penchant pour les crus et les cuites. Il croise alors dans sa passion d’autres écrivains qui, comme lui, ont essayé de réparer la relation avec leur mère : Cohen, Bataille… Mais chacun d’eux tortille la vérité, brode, émaille, « utilise sa mère pour peindre de lui une image trop flattée. » Ce que Chessex refuse. Il veut la vérité. Endurer jusqu’au bout la faute de n’avoir pas reconnu sa mère, délibérément, et mériter la malédiction qui s’en est suivie. Car le pardon qu’il demande « dans l’air des rêves, l’eau de la rivière, l’orage jaune sur la crête alpestre », exige une autre forme d’expiation.
Cette faute imprescriptible, qui bientôt se transforme en meurtre (« J’ai tué ma mère parce que je suis devenu fou. (…) J’ai tué ma mère parce qu’elle me faisait honte, dans sa droiture, de ma duplicité et de mes mensonges. (…) J’ai tué ma mère pour faire mieux que mon père. »), l’écrivain parviendra pourtant à la dépasser, et cela grâce à sa mère. Encore une fois ! Car c’est elle qui lui aura appris la patience, l’effort, l’envie constante de dépasser ses propres limites. C’est d’elle qu’il tient cette capacité de résilience qui fait sa force.
À la résurrection par l’écriture succède une ultime apparition. Peu de jours avant sa mort, un ami de Chessex, Philippe N. a filmé sa mère. Incapable d’affronter cette image, c’est seulement cinq ans plus tard, en octobre 2006, que l’écrivain décide de regarder cette vidéo de 90 minutes. Ce film a la valeur d’un testament et d’une résurrection. D’un testament, d’abord, parce chaque parole prononcée par sa mère a la valeur d’un dernier mot, d’une volonté ultime. D’une résurrection, ensuite, parce que Chessex, grâce à ce film, ne retrouve pas seulement sa mère vivante, mais, à l’occasion d’un dernier rendez-vous, peut se réconcilier avec celle qu’il a si longtemps évitée, voire méprisée. Enfin, ce film a la valeur d’un exorcisme : il redonne à Chessex « une force renouvelée », « une vigueur », « un esprit de décision, d’accueil, de refus qui étaient précisément l’apanage de sa mère. Et comme souvent chez l’écrivain vaudois, le livre — ce petit monument de mots, dérisoire tombeau pour une mère qui n’a pas de tombe — permet d’exorciser sa faute et de sublimer sa douleur. L’écriture n’efface pas la dette, mais la transmue. Par l’alchimie de l’écriture, le pardon impossible se teinte bientôt d’allégresse, et le remords devient allègement.
 
*Jacques Chessex, Pardon mère, Grasset, 2008.
**Jacques Chessex, La Revanche des purs, poèmes, Grasset, 2008.
 
Cet article est extrait de la dernière livraison de l'excellente revue Le Passe-Muraille, animée depuis près de 20 ans par Jean-Louis Kuffer, numéro presque entièrement consacré à l'œuvre de Jacques Chessex. On trouve Le Passe-Muraille dans tous les kiosques et bonnes librairies. 

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04/06/2008

Fragments du corps amoureux

381741339.jpgJournaliste au long cours, bien connue des lectrices de Marie-Claire ou du Temps, Isabelle Guisan avait exploré, il y a dix ans, les méandres du chômage et la vie des Suisses du lointain. Dans un petit livre au titre épatant, Le tour du monde en quarante-quatre amants*, elle plonge aujourd’hui dans la fiction en retraçant le parcours sensuel de Laure, une femme libre qui lui ressemble, sans doute, comme une sœur.
Avec beaucoup de finesse et de sensibilité, Isabelle Guisan tente d’approcher le mystère du corps. Le sien, d’abord. Le plus familier en même temps que le plus étranger. C’est le corps d’une fillette de trois ans qui recherche le regard de son père, et surtout le contact de son corps quand l’orage gronde, ou quand le sommeil ne vient pas. Ce corps surgi de la grotte maternelle, et qui doit se frayer un chemin dans la jungle du monde. Ce corps toujours en manque (de caresses, d’attention) que Laure, au fil des ans, a de plus en plus de peine à maîtriser.
 Le corps des autres, aussi. Empreint des mêmes manques et de la même violence. Comme ce jeune homme inconnu qui entraîne Laure dans les caves de son immeuble, l’assied sur ses genoux et s’apprête à commettre l’irréparable. Le corps entraperçu, à peine apprivoisé, des amants de passage. Le corps massif de Jérôme qui l’écrase dans le lit. Le corps de la belle Elena, drapée dans « une grandeur romanesque », qui se délite avec l’âge. Le corps cassé par la douleur qui l’oblige à ramper. Ou le corps qui exulte en plein midi, sur une plage déserte, sous le regard désiré/désirant d’un pêcheur d’éponges. Le désir fulgurant de Mourad, qui la couvre de cadeaux et de fleurs, puis lui transperce le ventre, dans sa chambre d’hôtel, avant de piller sa valise et de faire main basse sur son billet d’avion…
Soigneusement ordonnés et numérotés, ces « souvenirs corporels » se feuillettent comme un album de photographies intimes. Chaque fragment énonce une impression ou un moment particulier de l’histoire de Laure. Aucune tricherie dans ces évocations ciselées avec précision et poésie : Isabelle Guisan traque la vérité de chaque geste, de chaque regard, de chaque caresse. Tantôt opaque et tantôt étranger, le corps de Laure voyage au gré de ses désirs, en quête d’un ailleurs qui se dérobe sans cesse. C’est ainsi que Laure sillonne le monde entier : de l’Irak au Maroc, en passant par l’Amérique et la Crète, Beyrouth et Bénarès, vivant à folle allure sa liberté de journaliste, en aventurière jamais rassasiée de nouvelles sensations.
Dans la dernière partie du livre, Isabelle Guisan repousse avec force l’image de ces « femmes vieillissantes qui errent sans compagnon dans la vie moderne ». Mais elle sait que sa liberté a un prix. Elle rêve toujours de l’amour de « Michel ». Son corps se fond doucement dans la mer. Elle se dilue dans le son du ressac. Retrouvant, pour toujours, les douceurs de la grotte maternelle.
* Le tour du corps en quarante-quatre amants par Isabelle Guisan, L’Aire, 2006.

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01/06/2008

Deux talents prometteurs

332484118.jpgRetenez bien ces noms : Nadia Coquoz et Michaël Perruchoud. Si le second n’est pas un inconnu (il a publié plusieurs romans à l’Âge d’Homme et dirige les éditions Cousumouche), son dernier livre, La pute et l’insomniaque*, est à recommander à tous les amateurs de littérature forte et originale. Scandé par des chansons des années 80 (Capdevielle, Bashung, Manset, etc.), ce roman déjanté nous entraîne dans les bars surchauffés où règnent les filles de l’Est, l’argent facile, l’humiliation quotidienne. Comme son titre l’indique, c’est aussi le roman de la nuit, des errances sans fin, du sommeil qu’on repousse ou qui ne vient jamais. Le roman des rêves éveillés. Écrit dans une langue à la fois souple et musclée, La pute et l’insomniaque révèle un univers personnel, frénétique, bariolé, qui s’élargit de livre en livre. Nul doute que Michaël Perruchoud (né en 1974 à Genève) fasse partie des talents les plus prometteurs de notre littérature.
Avec Nadia Coquoz (née en 1977 à Vevey), nous abordons d’autres rivages. Les démons du hasard** est un premier livre. Avec quelques faiblesses, peut-être,  mais surtout d’indéniables qualités d’écriture. Fragiles, authentiques, les personnages de Nadia Coquoz sont pétris d’incertitude. Ils mènent tous leur vie sur le fil du rasoir, se croisent sans se rencontrer ou se reconnaître, cherchent à vivre leurs rêves sans en avoir toujours le courage. Chacun en quête de sa propre liberté ; chacun explorant ses limites. La voix de Nadia Coquoz frappe d’abord par sa sincérité, mais aussi par sa lucidité. C’est une voix qui ne triche pas. Un talent à suivre.
 *La pute et l’insomniaque  de Michaël Perruchoud, roman, L’Âge d’Homme, 2008.
**Les démons du hasard de Nadia Coquoz, roman, l’Âge d’Homme, 2008.

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29/05/2008

Les années Ernaux

435850668.jpgÀ l’origine du dernier livre d’Annie Ernaux (née en 1942 en Normandie), Les années*, il y a des photos et des souvenirs. C’est-à-dire, comme toujours, le désir d’élucider un passé personnel et obscur afin d’en exprimer l’essentiel scandale. On se souvient de ses extraordinaires livres précédents (Une femme, La Place, La honte, La femme gelée, Une passion) : chacun cherchait une vérité au fil du rasoir, sans masque ni concession. Comme si la vie de l’auteur, à chaque fois, en dépendait. Ce qui explique, sans doute, la réussite et le succès de cette écriture à fleur de peau et de plaie.
Dans Les années, pourtant, Annie Ernaux tente autre chose. Il ne s’agit plus de remuer le couteau dans sa propre chair, afin de sonder la vie de ses parents, la folie d’une passion amoureuse ou encore la maladie de sa mère. Non. Ici, l’auteur revisite, à sa façon, toutes les années d’après-guerre, en s’aidant de photographies et de souvenirs personnels, mais aussi en interrogeant l’Histoire qui, toujours, nous aveugle et nous porte. « Les garçons et les filles étaient partout séparés. Les garçons, êtres bruyants, sans larmes, toujours prêts à lancer quelque chose, cailloux, marrons, pétards, boules de neige dure, disaient des gros mots, lisaient Tarzan et Bibi Fricotin. Les filles, qui en avaient peur, étaient enjointes de ne pas les imiter, de préférer les jeux calmes, la ronde, la marelle, la bague d’or. »
Loin d’être neutre et ennuyeuse, cette plongée dans l’histoire commune du XXe est passionnante. Annie Ernaux, au prix d’un travail impressionnant de documentation et de remémoration, restitue avec saveur les idées et les modes, les manies et les travers d’une époque qui n’est pas si lointaine. Son récit, qui ressemble à une enquête sociologique, souligne les fractures sociales, les ruptures idéologiques : en un mot, la folie de l’Histoire. Pourquoi, par exemple, dans les années 70, la profusion des choses cachait la rareté des idées et l’usure des croyances. Et pourquoi, à cette époque, les professeurs utilisaient le Lagarde et Michard de leur jeunesse, comme leurs propres professeurs l’avaient fait avant eux. Pourquoi on interdisait le film de Rivette, La Religieuse, comme les ouvrages érotiques ou certaines émissions de télévision…
Au fil des pages, s’affirme aussi une vocation d’écrivain. Celle qui est prise dans le flux et le reflux de l’Histoire (celle des hommes et la sienne propre) se raconte d’abord à la troisième personne, avant de trouver le je qui fera la singularité absolue de son écriture. «  Ce qu’elle prend pour de vraies pensées lui vient quand elle est seule ou en promenant l’enfant. Les vraies pensées ne sont pas pour elle des réflexions sur les façons de parler ou de s’habiller des gens, la hauteur des trottoirs pour la poussette, l’interdiction des Paravents de Jean Genet et la guerre du Vietnam, mais des questions sur elle-même, l’être et l’avoir, l’existence. C’est l’approfondissement de sensations fugitives, impossibles à communiquer aux autres, tout ce que, si elle avait le temps d’écrire — elle n’a même plus celui de lire —, serait la matière de son livre. »
On l’aura compris : Annie Ernaux invente dans ce livre un nouveau type d’écriture : ni essai, ni confession, ni roman traditionnel. Il s’agirait plutôt d’une autobiographie collective, une écriture qui raconte à la fois l’histoire de tous et l’itinéraire de chacun. Car ce n’est pas le moindre des paradoxes : plus elle s’attache aux grands mouvements de l’Histoire (nécessairement impersonnelle), plus Annie Ernaux touche l’intime en chacun d’entre nous. C’est le grand tour de force des Années.
Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008. 

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23/05/2008

Patrice Duret ou le charme des fées

772533361.jpgNouvelles ? Poèmes ? Récit autobiographique ? Les Ravisseuses*, le dernier livre de Patrice Duret (né en 1965 à Genève), frappe d’abord par son étrangeté. C’est une suite de 24 textes (allusion aux heures d’une journée d’amour ?), tantôt narratifs, tantôt poétiques, tantôt écrits sous la forme d’une lettre ou d’une carte postale. Groupés le plus souvent par trois (narration, lettre, carte postale), ils décrivent les diverses étapes d’un itinéraire amoureux qui ressemble fort à une initiation, au sens nervalien du terme (c’est-à-dire ésotérique et mystique). Balisés de symboles (la bulle, la tour, le bain, la route) qui dessinent une nouvelle Carte du tendre, ces textes évoquent, à chaque station, une figure féminine (Sylvaine, Pasqualita, Isis, Aline…), dont le narrateur réactive et ressuscite, si j’ose dire, la rencontre. C’est une manière, à la fois, de regarder en arrière vers les visages disparus ou effacés par le temps, et de rendre hommage à sa Béatrice : la femme qui guide ses pas, et vers laquelle convergent toutes les évocations. Il y a beaucoup de fraîcheur et de poésie dans ce voyage à travers les sentiments amoureux.
Cela n’étonnera personne si l’on sait que Patrice Duret, qui a reçu le Prix-Rod, en 2006, pour Le Chevreuil, est aussi, et avant tout, un poète (il dirige d’ailleurs les éditions du Miel de l’Ours, à Genève). On reconnaît, dans Les Ravisseuses, sa musique et sa poésie à fleur d’émotion. Perdu « au milieu du chemin de la vie », le poète tombe sous le charme des femmes qu’il rencontre, à la fois ravissantes et ravisseuses, c’est-à-dire voleuses d’âme. C’est peu dire qu’il n’en sortira pas indemne. Chacune, en même temps qu’elle lui vole une partie de lui-même, le révèle et aide le poète-pèlerin à se réapproprier (« J’aimerais que l’écriture serve à cela, à se réapproprier l’intime de notre rencontre »). C’est pourquoi ce court récit-poème à la force d’un exorcisme et d’un aveu. Exorcisme, d’abord, parce qu’il brûle les images du passé, tout en les célébrant une dernière fois. Aveu, ensuite, parce que tout le livre, entre les lignes, est une déclaration d’amour à l’ultime ravisseuse, innommée, qui relègue dans l’ombre, mais pas dans l'oubli, toutes les autres.
*Patrice Duret, Les Ravisseuses, Zoé, 2008. 

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09/05/2008

À la rencontre des jeunes lecteurs…

2088726000.jpgLe risque, quand on publie un livre, c'est que quelqu'un le lise! Mais ce risque devient une chance quand les lecteurs, entre douze et quinze ans, qui occupent toute l'aula d'une école, sont assis, là, devant vous, les yeux brillants, et se réjouissent de vous poser les questions qu'ils ont soigneusement préparées. Alors, très vite, le dialogue s'installe, et le livre partagé devient le lieu d'une rencontre…
C'était mercredi dernier, au collège de Roche-Combe, dans cette belle ville de Nyon où j'ai passé les premières années de ma vie, entre la fabrique d'allumettes et la place Perd-Temps. Grâce à l'initiative de deux enseignantes enthousiastes, Béatrice et Anne-Élisabeth, et du bibliothécaire de l'école, M. Nicod, une dizaine de classes de 7e, 8e et 9e année ont lu, intégralement ou en extraits, L'Enfant secret, un récit dans lequel j'essaie de raconter l'hstoire à la fois banale et hors du comme de mes grands-parents, italiens par ma mère et vaudois de la Côte par mon père. 
Dans le jeu passionnant des questions, certains élèves, parmi les plus timides en classe, ont pris plusieurs fois la parole, à la grande surprise de leurs professeurs ; tandis que d'autres, qui avaient inscrit dans leur cahier des pages de notes, n'ont pas osé ouvrir la bouche. Il y avait non seulement de la fraîcheur, de la spontanéité, dans la pluie de questions adressées à l'auteur, mais aussi de l'humour, de la tendresse et beaucoup de perspicacité (« Est-ce que le personnage de Julien, dans votre livre, est vraiment heureux de retrouvrer la vue? »). Des questions parfois indiscrètes, souvent retorses, toujours intéressantes. Preuve qu'un livre, quand on prend la peine (et le risque) de s'y plonger, est une source de vie et d'interrogations…
Deux fois deux heures pleines (les classes étaient divisées en deux groupes), d'une grande intensité, d'échange et de partage. Pour les élèves, enchantés par l'expérience, c'est l'occasion unique de rencontrer celle ou celui qui se cache derrière un livre. Pour l'écrivain, c'est une chance, exceptionnelle, de rencontrer celle ou celui qui, par sa vivacité, sa générosité, donne vie à ce que, modestement, il a essayé fixer par l'écriture.
Pour tout cela, ces quatre heures d'intense dialogue, je suis reconnaissant aux élèves du collège de Roche-Combe et à leurs magnifiques enseignantes! Merci!
 

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03/05/2008

Pour qui écrivons-nous?

97690832.jpgRituellement, dans les coquetèles ou les interviews, on pose à l’écrivain la même question : « Pourquoi écrivez-vous ? » Chacun y va alors de son petit aphorisme : « Pour savoir qui je suis » dit l’un. « Bon qu’à ça » répond l’autre, bougon. « Parce que je n’ai pas la force de ne rien faire » ajoute cette femme, là-bas, minimaliste, le nez dans son verre de rouge.
Et si la question essentielle était autre ?. Non pas « pourquoi écrivez-vous ? ». Mais bien plutôt : « pour qui écrivez-vous ? » Si la réponse, quand on publie un livre, est totalement énigmatique (car l’auteur ne voit pas ses lecteurs quand il écrit), elle acquiert une nouvelle résonance, par exemple, lors d’un salon du livre. C’est à cette occasion, à la fois émouvante et angoissante, qu’un écrivain rencontre ses lecteurs, quand il a la chance d’en avoir quelques-uns (et là encore, ce n’est pas la nombre, mais la qualité qui est importante).
À chaque fois, c’est une surprise et un ravissement. Il y a les amis perdus de vue qui ressurgissent et se rappellent à votre bon souvenir. Il y a les amis proches, qui ramènent leurs amis proches, qui ramènent leurs amis proches, et cela élargit d’autant le cercle de lecture. Il y a aussi les anciens élèves, ceux qu’on reconnaît tout de suite, et les autres, qui ont pris un certain coup de vieux. Il y a quelques journalistes, en quête d’une star locale ou étrangère (toujours introuvable) qui ne peuvent faire autrement que vous dire bonjour, mais du bout des lèvres. Il y a surtout les lecteurs et lectrices anonymes, ceux qu’on ne connaît pas, et qui viennent parfois de très loin (d’Autriche, de France, de l’autre bout de la Suisse) pour rencontrer l’auteur ou faire signer leur exemplaire de son dernier livre.
C’est là le vrai miracle ! Inscrit déjà dans l’écriture, mais trop souvent oublié : on n’écrit jamais pour soi, mais pour les autres, lui ou elle, toi, vous, ils ou elles, oui, tous les autres.
Aussitôt publié, le livre échappe à son auteur et passe de mains en mains. Alors il appartient aux autres: c’est la leçon, à chaque fois nouvelle et identique, que nous apporte le salon du Livre.
Tous ces livres, lectrices, lecteurs, qui s’empilent sur les stands, ils sont à vous ! C’est vous qui leur donnez vie, leur prêtez votre souffle et votre voix. Et c’est vous qui leur prêtez sens…
Alors faites la fête aux livres !

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