13/02/2009

Les piètres penseurs


images.jpegComme l'ornithorynque ou le panda, l'Intellectuel Français (ou I.F. pour reprendre le sigle inventé par Régis Debray dans un livre passionnant*) est une espèce en voie de disparition. Héritier lointain de l'Intellectuel Originel (ou I.O.), dont les plus fameux spécimens s'illustrèrent lors de l'affaire Dreyfus, l'I.F. voit aujourd'hui sa fin venir, supplanté par l'I.T. (ou Intellectuel Terminal) qui ne pense plus en terme en droit ou d'éthique, mais exprime ses humeurs au jour le jour — de préférence dans les pages “ Débats ” de Libération ou du Monde — dans l'espoir d'en tirer un bénéfice médiatique immédiat, et d'occuper la scène intellectuelle.
Intervenir dans la vie politique, pour un écrivain ou un philosophe, aura toujours été, depuis un siècle au moins, une spécialité française. On se rappelle Zola accusant, dans l'Aurore, l'Etat d'avoir condamné injustement Dreyfus. Accusation reprise par Anatole France, Barrès, Péguy, Proust et quelques autres I.O., lesquels, après maintes attaques, polémiques et menaces, eurent enfin gain de cause.
Cet engagement de l'intellectuel, qui se doit de toujours prendre position dans le débat politique de son époque, va se développer au cours du XXe siècle. En France, ses grandes figures morales seront tour à tour Gide, lorsqu'il dénonce au retour d'un voyage en URSS les conditions de vie de ce pays ; Sartre, bien sûr, qui force l'I.F. à s'engager dans le débat politique et à choisir son camp, souvent de manière péremptoire ; Raymond Aron qui, au sortir de la deuxième guerre mondiale, s'oppose à Sartre en défendant des positions tout autres ; mais aussi David Rousset ou Pierre Vidal-Naquet.
Le point de rupture, qui pour Régis Debray marque la fin de l'I.F et sa transformation en I.T. (ou Intellectuel Terminal), advient au début des années 70 avec l'arrivée sur la scène médiatique des “ Nouveaux Philosophes ”. Plus de débat d'idées, désormais, plus d'affrontements de haute tenue, comme les querelles entre Sartre et Camus, mais des opinions assénées tels des coups de gourdin. Même si Debray cite peu de noms, on reconnaît sans peine ici la bande à Bernard-Henri Lévy, Glucksmann et autres Finkelkraut qui représentent les nouveaux maîtres du prêt-à-penser. Leur coup de génie ? Occuper les media et faire du débat d'idées un spectacle permanent. Ê“ L'I.T. a un ton judiciaire, mais un ton au-dessus du juridique. Il fait métier de juger, et non d'élucider : plutôt dénoncer qu'expliquer. Sa question préférée ? " Est-il bon, est-il mauvais ? " Elle en cache une autre, beaucoup plus grave à ses yeux : " Et moi, me retrouverais-je, ce faisant, du bon ou du mauvais côté ? "”
Etre toujours là où quelque chose se passe (quitte à faire du tourisme médiatique comme BHL ou Bernard Kouchner). Toujours du bon côté, bien sûr — c'est-à-dire des bons sentiments ou du politiquement correct. Ne jamais s'engager sur le terrain du vrai débat philosophique (laissé aux purs spécialistes, philosophes de métier, réputés illisibles), mais raisonner en termes de chiffres plus ou moins trafiqués, de slogans péremptoires et de comparaisons démagogiques (voir les chroniques de Jacques Julliard, Alain Minc ou Jean-François Revel).
En même temps qu'il accède aux présentoirs des supérettes, l'I.F. signe son arrêt de mort. Le spectacle a remplacé la réflexion, les bons sentiments ont supplanté le droit, la morale circonstancielle (qui change au gré des événements et de la pensée dominante) a pris la place de la bonne vieille éthique philosophique, décidément trop obsolète.
Bien sûr, on sent chez Régis Debray (type même de l'I.F. formé à la vieille école) une certaine nostalgie de l'époque où l'écrivain, l'artiste ou le penseur avait encore son mot à dire dans le débat d'idées. Où réflexion philosophique ne rimait pas avec bricolage de circonstance, démagogie, flatterie des foules anesthésiées. Époque à jamais révolue, selon lui, car nous sommes entrés dans la vidéosphère : l'écran a remplacé l'écrit, l'ordinateur ou la télévision ont supplanté le livre — comme, d'autre part, les médias assurent, à eux seuls, le traitement et le commentaire de l'information en convoquant de temps à autre, tels des guests stars, les penseurs en vogue du moment.
* Régis Debray, I.F. (Suite et fin), Folio.

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10/02/2009

Passion extrême

images-5.jpegLouise Anne Bouchard est née à Montréal et vit en Suisse depuis douze ans. Photographe de formation, scénariste et dialoguiste de films, elle publie, tous les deux ans, de brefs romans convulsifs et déroutants. On se souvient des Sans-soleil, paru en 1999, qui retraçait dans une langue inimitable l'arrivée, dans un petit village valaisan, d'une étrangère aussi étrange qu'irréductible. Roman des rapports amoureux, de l'ouverture (ou de la fermeture) à l'autre, des bouleversements progressifs d'hommes et de femmes en proie à la passion…
L'étrange et l'étranger se retrouvent dans le dernier livre de Louise Anne Bouchard. Et d'abord dans le titre, Vai piano, en italien, qui signifie “ va lentement ”. Dans le thème, ensuite, puisque le roman raconte le voyage en Sicile d'une belle étrangère qui va tomber dans les bras (ou plutôt les filets) d'un médecin de Taormina. L'histoire serait banale sans la présence, constante et clandestine, du mari défunt qui suit son ex pas à pas, jour après jour, et surtout nuit après nuit. Mort et enterré, pourtant, le mari n'a de cesse d'espionner sa femme, à qui il s'adresse continuellement, dans une sorte de lettre ouverte adressée à celle qu'il a perdue, mais qu'il continue de maîtriser et de manipuler d'outre-tombe.
Tout, chez Louise Anne Bouchard, est affaire de regards et de mots. Regard d'une incroyable cruauté, parfois, qui transperce les apparences, refuse les faux-semblants, fait éclater au fil des pages une vérité qui tantôt dérange (mais il ne faut pas tomber dans le piège de cette provocation), et tantôt éclaire d'une lumière nouvelle les relations amoureuses (car chaque roman de Louise Anne Bouchard est le récit d'une passion extrême, vécue jusqu'à son paroxysme). Langage d'une grande inventivité, ensuite, d'une musique nerveuse, d'une cadence régulière, preuve d'une grande maîtrise de la langue. Quand les regards et les mots se confondent, ou plutôt se répondent, cela donne un feu d'artifice. Un vrai régal !

* Louise Anne Bouchard, Vai piano, roman, l'Âge d'Homme, 2001.

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07/02/2009

Immortelle Sarah

images-2.jpegOn ne présente plus Michèle Auer, qui travailla longtemps dans l'édition parisienne avant de venir s'installer, avec son mari Micha, du côté de Genève : quiconque s'intéresse, de près ou de loin, à la photographie, en Suisse comme en Europe, a rencontré cette femme de caractère qui collectionne les images et les appareils de photo, les beaux livres et les œufs de toute sorte.
C'est grâce à elle qu'on a pu découvrir (ou redécouvrir) les images de la photographe lausannoise Germaine Martin, par exemple, les planches de Jean-Gabriel Eynard, les chambres d'hôtel magnifiques de Jean-Jacques Dicker, la montagne bleue de Jacques Pugin, les photos érotiques de Pierre Keller, pour n'en citer que quelques-uns. C'est à elle que l'on doit aujourd'hui un recueil de photos — la plupart inédites — de la grande Sarah Bernhardt (1844-1923), première star du théâtre aux prises avec la photographie, dont elle signe les notes biographiques, et rassemble les documents d'époque (articles, témoignages, comptes-rendus critiques). Suivant au fil des ans la vie mouvementée de Sarah Bernhardt, l'on apprend combien le destin de la grande comédienne est lié à l'invention de la photographie : non seulement Sarah est née presque en même temps que la photo, mais encore elle a su la première utiliser l'image en général, et son image en particulier. Ainsi n'est-ce sans doute pas un hasard si elle adopta la même devise que l'illustre Nadar : Quand même ! Que l'on retrouve dans ses lettres d'amour, de colère ou d'insultes.
Idolâtrée pour ses rôles, d'une intelligence hors normes, Sarah Bernhardt a su utiliser son image pour construire, année après année, son mythe ou sa statue. Dotée d'une grande beauté, mais aussi d'une soif immense d'indépendance et d'aventure, elle a su mettre en scène sa vie grâce à la photographie. Michèle Auer nous restitue cette mise en scène (la première dans l'histoire du théâtre) avec intelligence et sensibilité.
En même temps que cet hommage à Sarah Bernhardt paraît, dans la collection Photoarchives*, un ouvrage que tout amateur de photographie et d'histoire devrait acquérir séance tenante. Il s'agit d'un des premiers textes critiques consacré à la photographie et son auteur n'est pas n'importe qui, puisqu'il s'agit du genevois Rodolphe Töpffer**.
images-1.jpegCe texte, à peu près inconnu du public, est pourtant un chef-d'œuvre, autant qu'une curiosité. Il traite, en précurseur, de l'art photographique, et plus précisément de la question de l'imitation, de l'esthétique et de la ressemblance en photographie. Ecrit en réaction à la publication d'un ouvrage paru en 1941 à Paris, Excursions daguerriennes. Vues et monuments les plus remarquables du globe (reprise dans le volume d'Ides et Calendes) le texte de Töpffer, écrit trois ans après la découverte de Daguerre, extrêmement clair et réfléchi, intitulé fort explicitement De la plaque Daguerre : le corps moins l'âme, nous introduit directement aux problématiques les plus contemporaines sur l'image et sa reproduction.
Abondamment illustré, entre autres par des gravures grinçantes de Daumier, le texte de Töpffer est lui-même suivi par un texte de Constant Puyo, qui le commente et prolonge ses questions. “ La photographie ne peut être un art que si elle est en mesure de créer un beau indépendant de la beauté du sujet. (…) Il semble bien, d'ailleurs, qu'on le comprenne. Ne voyons-nous point déjà des photographes d'avant-garde s'attaquer à des pans de murs et à des tuyaux de cheminée ? ” Ecrites en 1907, ces lignes de Puyo n'ont pas pris une ride. C'est pourquoi il faut les relire aujourd'hui.
* Michèle Auer, Sarah Bernhardt, collection Photogalerie, Ides et Calendes, Neuchâtel et Paris., 2000.
**
Rodolphe Töpffer et Constant Puyo, De l'Art et du Daguerréotype, Photoarchives, Ides et Calendes, Neuchâtel et Paris, 2000.

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28/01/2009

Le pacha Boniface

images.jpegAuteur de sept romans remarqués (dont le remarquable Les Larmes de ma mère*, Prix Dentan 2004), Michel Layaz (né en 1963 à Fribourg)  fait partie, sans conteste, de la jeune garde des Lettres romandes. On peut classer ses livres selon leur ton et leur propos : il y a, d’une part, les textes d’une veine intimiste, comme Les Larmes de ma mère, et les textes d’apparence plus légère, mais tout aussi intéressants, d’une veine drolatique et satiriste, comme La Complainte de l’idiot.
Cher Boniface**, son dernier roman, appartient sans hésitation à la seconde catégorie. Il s’agit d’une farce, plus sérieuse qu’il n’y paraît, qui met en scène une sorte de « bon à rien », prénommé Boniface, proche cousin de ces Taugenichts allemands qui ont décidé de ne pas perdre leur vie à la gagner. Vautré sur son pouf, passant son temps à grignoter des gousses d’ail, Boniface, au début du livre en tout cas, est un pacha heureux et désœuvré. Mais une rencontre va bouleverser sa vie : c’est en gravissant l’Eiger qu’il va tomber sur Marie-Rose Fassa, une journaliste ambitieuse et dynamique. Tout le contraire, bien sûr, de Boniface. C’est elle, désormais, qui va pousser notre poussah à travailler d’abord, puis à faire quelque chose de sa vie.
Autrement dit : à écrire un livre ! Car les femmes n’aiment pas les hommes qui manquent d’ambition…
Le ton est donné dès l’entame et le lecteur est embarqué dans un tourbillon de mots qui bientôt l’étourdissent. Layaz aime les listes, les zeugmes, les énumérations. Même si, parfois, cela tourne au procédé, le style est délectable, léger, plein de fantaisie. D’autant qu’il se pique de satire et de philosophie. On reconnaît au passage des personnalités médiatiques (Pierre Keller, Christoph Blocher), brocardées de manière à la fois drôle et cruelle. Un morceau de bravoure fait même l’éloge, lors d’une interview mémorable, des valeurs du juste milieu qui règnent dans les instances fédérales et tiennent lieu, en Suisse, de véritable philosophie.
Mis en demeure de travailler, par sa chère et tendre Marie-Rose, Boniface va trouver un emploi dans les chemins de fer en tant que couchettiste (emploi que l’auteur a tenu, quelque temps, dans la vraie vie). Mais, bien sûr, ce n’est pas un travail de tout repos. Et les soucis ne tarderont pas à fondre sur la tête du héros obligé de gagner sa vie pour ne pas déchoir aux yeux de sa dulcinée.
D’autres personnages viendront mettre leur grain de sel dans ce roman qui n’en manque pas : un surveillant des chemins de fer effrayant, Prokasch, qui finira par succomber aux charmes de Cécilia, la mère du héros, et une jeune rivale de Marie-Rose, prénommée mademoiselle Coline. Comme on le voit, l’univers doux-amer de Layaz fait penser, quelquefois, à celui de Robert Walser, peuplé de personnages attachants et égarés dans la « vraie vie ».
Si le roman part en fanfare et déploie une verve comique assez rare en Suisse romande, il peine, cependant, à tenir la distance. La dernière partie du livre, en particulier, apparaît décousue, et la fin (en forme de happy ending) est décevante. C’est bien dommage, car Michel Layaz, en la personne de Boniface, a véritablement créé un personnage à la fois attachant et agaçant, poète et philosophe, contemplatif et paresseux. Un personnage à facettes, insupportable et drôle, riche de promesses. Mais ces promesses, finalement, demeurent virtuelles.


* Michel Layaz, Les Larmes de ma mère, Points-Seuil, 2007.
** Michel Layaz, Cher Boniface, roman, éditions Zoé, 2009.

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20/01/2009

Maurice et Corinna

images.jpeg Une pluie d'éloges — parfois tardifs — s'est abattue sur l'écrivain valaisan Maurice Chappaz, qui vient de disparaître. Chaque écrivain, de son vivant, édifie sa propre statue. Chessex en ogre austère et grave. Bouvier en poète aux semelles de vent. Chappaz en montagnard madré et faussement naïf. Ces statues, bien souvent, n'ont rien à voir avec la réalité. Chessex est moins austère qu'il ne paraît. Bouvier riait, quand on le traitait de vagabond des routes, lui qui a passé l'essentiel de sa vie à Genève, sur les hauteurs de Cologny. Quant à Chappaz, il suffit d'avoir été son éditeur pour savoir combien l'homme était retors, malin et soucieux, avant tout, de sa propre gloire. Il a eu cette chance, inouïe, d'avoir pour compagne Stéphanie — dite Corinna — Bille, fille du grand peintre humaniste Edmond Bille, dont les éditions Slatkine viennent de publier une magnifique et indispensable biographie*. Corinna, comme le veut la légende, tenait la barraque du foyer et élevait leurs trois enfants, tandis que Maurice vagabondait par monts et par vaux. Cela ne l'a pas empêchée, Corinna, d'écrire des livres qui comptent parmi les plus marquants de la littérature romande. Tout le monde devrait lire Theoda**, le premier roman écrit en 1944, qui est un chef-d'œuvre d'émotion et de fraîcheur. Ont suivi de nombreux titres, dont Deux passions, autre chef-d'œuvre, puis La Demoiselle sauvage, Douleurs paysannes**, Le Sabot de Vénus** ou encore Juliette éternelle**. images-1.jpegSi, comme l'écrit si justement Jean-Louis Kuffer, Chappaz fut ce poète au verbe de cristal, Corinna avait ce don du récit, de la construction dramatique, de l'amour des personnages, bref du roman, si rare en Suisse romande. Elle avait mille et une histoires à raconter, à inventer. Et, à sa manière, mêlant subtilement les éléments naturels et fantastiques, elle a su construire sa propre mythologie, qui n'était pas celle d'une fée du logis, mais d'une magicienne de l'écriture (que l'écriture a sauvée d'une vie solitaire et. parfois miséreuse).Alors relisons-les, tous les deux, le poète et la magicienne, pour leur rendre un dernier hommage.

 

* Edmont Bille, par Bernard Wyder, Éditions Slatkine, 2008.

** La plupart des ouvrages de Corinna Bille se trouvent aux Éditions Empreintes et Plaisir de lire.

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14/01/2009

Une malédiction familiale

massardheritage.jpgMettre des mots sur « les furies qui tremblent en elle » : telle est l’obsession de Heide, allemande d’origine, mais installée en Suisse depuis la guerre, qui s’interroge sur l’étrange malédiction qui touche sa famille, et celle de son frère, ancien officier de la SS. En effet, dans l’une et l’autre branche familiale, les maladies graves ou mortelles se multiplient, frappant tantôt la fille ou le fils, tantôt les petites-filles. Pourquoi un tel acharnement ? Y aurait-il une raison à cette malédiction familiale ?
On reconnaît ici les thèmes chers à Janine Massard (née à Rolle en 1939) : la famille en proie à cet ennemi intime et terrifiant qu’est la maladie, qui sert de révélateur aux relations humaines ; la soif de vivre inextinguible ; l’interrogation du passé qui éclaire le présent. Si Comme si je n’avais pas traversé l’été*, roman très autobiographique publié en 2001, était un acte de résistance contre la mort aveugle qui frappe ses proches (le père, le mari, la fille), L’Héritage allemand** est un livre de méditation et d’élucidation. De fantasmagories, aussi, car toutes les femmes qui peuplent le roman cherchent à comprendre, par le dialogue et la rêverie, ce qui leur arrive. « Il y avait eu des mots comme… la faute collective, tous ne paieront pas, beaucoup d’innocents seront touchés, mon père a dit ça à la fin de la guerre quand on a découvert tous les crimes… Il croyait si fort au châtiment qu’il était convaincu que trois générations seraient nécessaires aux Allemands pour se faire pardonner… »
On sent Janine Massard marquée par la lecture des Bienveillantes, de Jonathan Littell. À son tour, la romancière interroge les crimes du passé : et si toute sa famille portait le poids des crimes commis par son frère ? Si le destin se vengeait aujourd’hui sur ses proches, victimes innocentes, mais porteuses du même sang criminel ? Belle-fille de Heide, Léa s’interroge, et se révolte aussi : « qu’avait-elle fait pour être ainsi punie ? Le scénario d’un syndrome du châtiment, subséquent aux crimes jamais avoués d’Onkelhaha, s’était incarné quand des pics de douleur l’avaient fait vaciller. »
On le voit : avec son Héritage allemand, Janine Massard nous entraîne dans des abîmes vertigineux. Qu’hérite-t-on avec le sang de ses aïeux ? La maladie vient-elle venger un passé inavouable ? Et que peut-on faire face à cette malédiction ? Sondant avec lucidité les personnages qu’elle met en scène (presque tous féminins), Janine Massard creuse le mal jusqu’à sa racine. Le passé empoisonne l’existence des vivants, d’autant plus que ce passé est occulte. Il faut lutter contre la maladie, en même temps que reconnaître la source du mal. Dans cette quête poignante de vérité, Janine Massard ne triche pas, comme à son habitude : quitte à se brûler les ailes ou les yeux, elle cherche une lumière qui soulage, mais aussi qui aveugle. Elle va jusqu’au bout du chemin, non sans humour, ni compassion.

* Janine Massard, Comme si je n’avais pas traversé l’été, roman, éditions de l’Aire, 2001.
** Janine Massard, L’Héritage allemand, roman, Bernard Campiche éditeur, 2008.

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07/01/2009

Le monde d'Alain Bagnoud

images.jpegOn dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition. Le jour du Dragon*, le dernier livre d'Alain Bagnoud, nous démontre le contraire. Comme certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une seule journée, une vie entière. Pas n'importe quelle journée et pas n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les transgressions. Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus reculés. Car personne, ici bas, n'est à l'abri de l'Histoire.
Enrôlé comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va vivre cette journée comme un parcours initiatique. C'est d'abord le sentiment — douloureux, puis exaltant — d'échapper aux griffes de sa famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui, c'est-à-dire d'être libre. Comment briser les chaînes de l'enfermement familial? Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie. C'est la première leçon de ce jour décisif.
Mais tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées commes celles d'un mille-feuilles. La famille, donc, déjà omniprésente dans La Leçon de choses en un jour**, premier volet de cette autobiographie rêvée. Mais aussi la religion puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène. Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des chemins de traverse. Car au centre du livre, extrêmement bien décortiqué, il y a le malaise d'« une existence médiocre, insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (…) Un magma instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais infructueusement. » Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés. Dans le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés, il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la famille ou le groupe.images-1.jpeg
Ce trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent, refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps. Qui peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques et morales? Pas la famille en tout cas, ni les copains. Les filles alors? Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive, et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte. Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.
Le livre se termine en musique. Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragon!, of course ! Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis. Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies. Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social. 
L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour danser le slow le plus long (en général Hey Jude !). C'est l'expérience ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux tour de force. Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour, la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.
* Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.
** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.
 

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17/12/2008

Olivier Beetschen, défricheur du verbe

images.jpegAprès un premier livre très remarqué, À la nuit*, saga des origines depuis le premier cri, Olivier Beetschen, animateur de la Revue de Belles-Lettres et professeur au Collège de Genève, nous a donné, il y a quelques années, Le Sceau des Pierres**, un livre magnifique qui est la somme de vingt années de poésie.
Écrire est un voyage où l'être se cherche à travers les visages et les mots, les sons et les parfums, les émotions, les paysages entraperçus ou seulement rêvés. Voilà pourquoi Le Sceau des Pierres est un parcours initiatique — qui commence à Ceylan, pour aboutir, en fin de course, à Genève, après des haltes à Paris, en Crète ou à Madagascar — jalonné de poèmes qui sont autant de signes ou de galets ramassés en chemin. De la prose brisée de Ceylan (1974), rongée par l'inquiétude, au « Tournant » genevois (1995), marquée par l'arrivée d'une « troisième personne » dont le murmure, longtemps rêvé, « relie l'espérance au chapitre des ancêtres », quelque chose se passe, dans l'échange incessant avec le monde du dehors, qui n'est rien d'autre, peut-être, que la naissance du poète à lui-même.
Cette naissance, par stases ou voyages successifs, rejoint le questionnement des origines qui se trouvait au centre, déjà, du premier livre de Beetschen. Si l'écriture, ici, plonge à des profondeurs plus intimes, faisant courir au voyageur (« Bourlingueur du Très Haut ou défricheur du verbe ») le risque angoissant du chaos, elle débouche pourtant sur la lumière : écho, dans l'écriture, de « l'autre vie » qui est appel et création tout à la fois, et confluence, aussi, de deux désirs qui se mélangent sans jamais se confondre.
À la nuit décrivait la lente venue au monde d'une tribu jetée dans le langage ; avec Le Sceau des Pierres, le jour est là, avec ses pièges et ses promesses, sa musique obsédante, et le monde est ouvert, à jamais, dans sa beauté complexe. Épiphanies, reflets, instantanés éblouissants : le poète cherche à saisir le monde moins pour en capter (ou en désamorcer) les charmes que pour se faire le lent archéologue de lui-même.
Plus récemment, Beetschen nous a donné un autre très beau livre, dont mes collègues de Biogres ont parlé (ici), Après la comète***, qui marque un pas de plus dans cette aventure du verbe, à travers le voyage et les rencontres. « Ma mère meurt/ Pourquoi le ciel de Delhi /fait descendre une musique/ inspirée des étoiles? » Puisant souvent son inspiration dans les légendes et les contes de fées, cette poésie s'enracine aussi dans le réel, éclairant le passé d'une lumière subtile et pénétrante, comme dans « Une visite au grenier », dans lequel le poète revient sur ses années fribourgeoises, les sirènes de sa jeunesse, la musique unique de la Basse-ville. Nulle nostalgie, pourtant, dans cette évocation d'un passé disparu, mais brillant encore d'une lumière autonome qui illumine le présent. Comme ces « Chandelles », dédiées à ses filles Adélaïde et Héloïse, qui réussissent le tour de force d'allier le charme unique des comptines enfantines et la poésie du quotidien : « le velcro lime les jours/ la fatigue hache les nuits/ bientôt affleurent les confidences ».
* Olivier Beetschen, À la nuit, roman, Poche suisse N°235, l'Âge d'Homme, 2007.
** Olivier Beetschen Le Sceau des pierres, poésie, éditions Empreintes, 1996.
*** Olivier Beetschen, Après la comète, poésie, éditions Empreintes, 2007.

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12/12/2008

Petit éloge de la radio

images.jpegEn ces temps de délectation morose (dont le sommet fut atteint mercredi avec l'élection consternante de Ueli Maurer au Conseil Fédéral), il faut revenir aux vraies valeurs. Lesquelles? En voici quelques-unes, dans le désordre: le partage, le plaisir, la rencontre, l'échange, la transmission… Et où ces valeurs, me direz-vous, sont encore défendues aujourd'hui? Et même célébrées? Certainement pas à la télévision qui passe les plats aux politiques et aux requins de l'économie avec la candeur d'un Martien tombé par erreur sur une planète étrangère. Pas dans les journaux, hélas, de plus en plus tributaires d'une publicité qui cherche avant tout à abrutir le consommateur pour lui faire acheter n'importe quoi. Non: l'un des rares lieux d'échange et de partage, de véritable dialogue, de rencontre et de connaissance, reste la radio en général, et la Radio romande en particulier.
Inutile de faire la liste des émissions — sur La Première ou Espace 2 — qui ouvrent l'esprit. Elle est trop longue : de Rien n'est joué!, animé par la lumineuse Madeleine Caboche, à Médialogues, en passant par À Première vue, du passionnant Pierre-Philippe Cadert, ou encore Devine qui vient dîner (dont nous avons déjà parlé ici). À chaque fois (c'est-à-dire plusieurs fois par jour) la possibilité d'une vraie rencontre, la découverte d'une vraie passion.
On ne présente plus, bien sûr, Patrick Ferla, célèbre pour ses Déjeuners et, aujourd'hui, son émission bi-hebdomadaire Presque rien sur presque tout. J'ai eu la chance d'y être invité avec Jean Romain, qu'on ne présente pas non plus. Une heure de dialogue, d'écoute, de vraie passion des livres. Pendant laquelle chacun a pu non seulement se livrer, sans masque ni artifice oratoire, mais encore parler de l'autre,  du monde de l'autre et des autres.  Un échange constamment aiguillonné par les questions de Ferla, grand sorcier de la parole (et de l'écoute). Porté par des musiques qu'on se réjouit de réentendre…
L'émission Presque rien sur presque tout avec Jean Romain et votre serviteur passera dimanche 14 décembre entre 17h et 18h sur RSR La Première. Ne ratez pas ce rendez-vous!
 

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08/12/2008

Les deux vies de Jean Romain

images.jpegOn croyait connaître Jean Romain : acteur et animateur du débat sur l'école, en Suisse romande, cette école mise à mal par l'assaut conjugué des libéraux et des pédagogistes (il faut « mettre l'élève au centre »). Le philosophe inspiré qui dénonce la « dérive émotionnelle », « le temps de la déraison » ou encore, « la rédemption par la barbarie marchande ». Le romancier fasciné par la Grèce et l'antiquité, ses mythes, ses dieux. Oui, l'on croyait bien connaître Jean Romain, le personnage public en tout cas, mais il faut lire son dernier livre, Rejoindre l'horizon*, pour découvrir l'autre visage de cet écrivain valaisan protéiforme.
Tout commence, comme souvent, par un départ: l'écrivain, renouant avec une passion  de jeunesse, aime à se lancer dans de grandes virées à moto, « les yeux fixés au loin, là où le point de fuite se dérobe », nourissant le fantasme de rejoindre l'horizon. Cet élan vers un ailleurs rêvé est stoppé net, un beau matin, par l'irruption de la maladie: l'auteur apprend qu'il souffre d'un cancer. Or, chose étrange, il n'a pas peur, il n'est pas même inquiet : le médecin ne parle pas de lui, c'est sûr, mais d'un autre qui serait comme un corps étranger, un ennemi intime qu'il devra désormais combattre, mais qui n'est pas lui.
Cette cassure, dans la vie de l'auteur, provoque plusieurs bouleversements: d'abord, c'est le cours de la vie qui est cassé, l'avenir est incertain, le passé remonte à la mémoire avec l'évocation des années de collège, puis de l'internat à Saint-Maurice (belles pages où Jean Romain rend hommage à ses maîtres, connus ou inconnus, à tous ceux qui lui ont inoculé le virus de la lecture et des livres.) Le temps de la vie est cassé : la chute menace à tout instant. Le corps, comme l'esprit, peut vous trahir. C'est la première leçon de la maladie. L'être est brisé, à jamais partagé, mais cette faille qui s'ouvre en lui permet aussi l'émerveillement. Comme le dit Leonard Cohen: « There's a crack in everything/ That's how the light gets in ». C'est par cette faille que pénètre la lumière.
Le temps de la vie est brisé ; l'identité aussi. « Tout en nous est repli, des circonvolutions du cerveau à celles de l'intestin, la nature a replié dans notre corps comme des draps dans les armoires nos organes qui, sans cela, prendraient trop de place. L'âme aussi est plissée, ses strates sont empilées comme les sédiments du temps, il faut prendre son mal en patience pour n'en parcourir que la moitié et y débusquer les fantômes qui s'y cachent. » Tout se passe comme si la maladie avait scindé l'être en deux, séparant à jamais l'âme et le corps. Seconde cassure, aussi profonde et douloureuse que celle du temps. Reprenant à son compte l'expression de Bataille, Jean Romain évoque ici l'expérience intérieure qui place l'individu face à ses propres limites, incapable de dépasser son propre horizon.
Cette seconde cassure provoque, dans le livre de Jean Romain, une sorte de nouveau départ, dans le mythe et la fiction cette fois. Devenu Centaure, cet animal mythologique mi-homme mi-cheval, l'auteur enfourche sa moto à la fois pour rejoindre l'horizon et pour fuir la maladie qui le talonne. C'est alors qu'intervient Coronis, une jeune femme que le Centaure emmène en amazone sur sa moto. Le couple imaginaire va revenir vers l'origine, cette mer intérieure, la Méditerranée, qui est le berceau de notre culture.
Longtemps, le narrateur s'est cru indestructible. La maladie l'a ramené à la réalité. C'est-à-dire à sa condition d'homme libre et mortel. Le beau livre de Jean Romain nous restitue les étapes de ce voyage intérieur, qui est une quête de soi et du monde. Porté par une urgence singulière, Rejoindre l'horizon commence comme une réflexion aiguë sur la maladie, puis prend la forme d'un récit de guérison et s'achève enfin comme un conte oriental, où se mêlent érotisme et gastronomie, à la manière de Salambô ou d'Hérodias de Flaubert. Ou des Grandes odalisques de monsieur Ingres…
* Jean Romain, Rejoindre l'horizon, l'Âge d'Homme, 2008.
Jean Romain et Jean-Michel Olivier sont les invités de l'émission Presque rien sur presque tout de Patrick Ferla, dimanche 14 décembre, sur RSR La Première, de 17 à 18 heures.

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03/12/2008

Gainsbourg et le Suisse

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Pas un jour sans un livre, une nouveauté, à savourer et à offrir…
Aujourd'hui, la chronique décalée du séjour de Serge Gainsbourg à Valence, en 1987, le premier livre de Jean-Yves Dubath…
Il faut prendre son temps, aimer les tours et le détours, les lenteurs et les digressions avec le livre de Jean-Yves Dubath, intitulé malicieusement Gainsbourg et le Suisse*. Mais cela vaut la peine. De quoi s’agit-il ? À première vue, c’est le récit, méticuleux et personnel, d’un homme qui se présente lui-même comme faisant partie de « la garde prétorienne » du célèbre chanteur. On se trouve à Valence, dans la Drôme, en 1987. Le beau Serge, entouré de sa garde, vient y présenter l’un de ses films. Ce sera le prétexte à de multiples rencontres, tantôt burlesques, tantôt tragi-comiques, qui culmineront avec l’arrestation, manu militari, du chanteur qui passera quelques heures au violon. Cet épisode, qui devrait être le sommet de l’intrigue (et que le lecteur attend avec impatience), est longuement différé, puis bizarrement dissous dans une narration qui semble toujours aimantée par autre chose, une image, un portrait, une fable à raconter. Cela rend le récit à la fois fascinant, et un peu agaçant, car on aimerait en savoir davantage. Or, le lecteur, au final, en apprendra très peu sur Gainsbourg (sans parler de Gainsbarre !) à part sa dilection des steaks hachés et sa mallette pleine de billets. Il en saura à peine plus sur le narrateur, congédié à la fin du récit, ou les autres membres de cette garde prétorienne. Reste une écriture à la fois dense et saccadée, qui semble suivre obstinément sa voie, originale, inattendue.
Nul doute que Jean-Yves Dubath nous réserve, à l’avenir, d’autres troublantes surprises.
 * Jean-Yves Dubath, Gainsbourg et le Suisse, éditions de l’Aire, 2008.

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30/11/2008

Germain Clavien et le monde comme il va

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Pas un jour sans un livre, une nouveauté, à lire ou à offrir…
Commençons par la dernière chronique de l'écrivain valaisan Germain Clavien.
 
Pour savoir comment va le monde, il suffit de lire et de relire les chroniques qu’infatigablement Germain Clavien consacre aux grands comme aux petits événements de la vie. Avec le vingtième tome de sa Lettre à l’imaginaire, l’écrivain valaisan revient sur l’année 2003*. Une année-charnière. Une année de doutes et de combats.
Pourquoi se battre contre un ennemi cent fois plus fort que soi, comme dans le cas du comité d’opposition aux avions FA18 ? Et pourquoi écrire ? À cette question, pourtant, la réponse coule de source et saute aux lèvres : écrire, c’est « éviter de rester à la superficie, pour la vivre vraiment, ma vie, en descendant jusqu’au fond de moi », c’est résister, aussi, aux injustices comme à la désinformation, brocarder les tartuffes (délicieux portraits de quelques critiques influents !), c’est rendre compte, enfin, à la manière d’un témoin engagé, de la folie des hommes. Et en cette année 2003, la folie des hommes bat son plein ! En Russie, les Tchétchènes sont persécutés et massacrés. Au Proche-Orient, les Palestiniens ont la vie dure, entre privation d’eau et d’électricité, vexations en tout genre, arrestations arbitraires, etc. Et, bien sûr, cette année-là, les États-Unis préparent une nouvelle guerre, George W. Bush tenant à terminer le travail que son père, en 1991, n’a pas pu mener à terme. « Saisir la vie dans son jaillissement et l’exprimer dans toute sa vérité» : tels sont les objectifs que Clavien se donne tout au long de ce livre à la fois dense et poétique, plus sombre, que les précédents, car traversé par des périodes de doute et de découragement.
Difficile de garder le cap dans un monde régi, de plus en plus, par l’imposture ! Bush, Ariel Sharon, Poutine… et bientôt Sarkozy ! La barque du monde navigue à vue et le poète, fidèle chroniqueur du temps qui passe, mais embarqué lui aussi dans l’aventure, essaie d’en rendre compte avec les mots qui sont les siens. Et les mots de Clavien sont précieux : ils réveillent notre mémoire et nous donnent la force de résister.
" Germain Clavien, En 2003, Rouvre… éditions l'Âge d'Homme, 2008.

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21/11/2008

Une rentrée foisonnante

images-1.jpegLa rentrée littéraire romande a ceci de particulier qu'elle ressemble à une vendange tardive: c'est au mois de novembre que les éditeurs sortent leurs nouveaux livres. Et cette année, nous sommes servis. Alors qu'un refrain lancinant prédit, depuis longtemps, la mort de la littérature romande, on assiste à un feu d'artifice…
Nous avons déjà parlé, ici même, de la rentrée de l'Âge d'Homme, du genre abondant (Jean Romain, Langendorf, Perruchoud, Petit-Senn, et bientôt encore Ariane Laroux, Barbara Polla…). Il faut mentionner également la très riche rentrée des éditions de l'Aire avec le dernier roman de notre ami blogueur Alain Bagnoud (en photo ici même), intitulé Le Jour du dragon, qui fait suite à la Leçon de choses en un jour (voir ici). Mais aussi un étrange récit de Jean-Yves Dubath, Gainsbourg et le Suisse, Dubath qui a fréquenté dans ses jeunes années le fameux "poinçonneur des lilas. On découvrira avec plaisir la première fiction de Pierre Smolik: Le Bar à parfums. Toujours aussi imaginative, Marie-Jeanne Urech propose, toujours à l'Aire, un recueil de nouvelles débridantes: L'Amiral des eaux usées. Que des bonnes nouvelles…
Bernard Campiche, quant à lui, après le beau roman de Janine Massard, L'héritage allemand, paru cet été, propose Trois hommes dans la nuit, un roman né de la plume fine et capricante de Gilbert Salem, Récits sur assiette, un recueil de textes inédits consacrés à la cuisine, réunis et présentés par Corinne Desarzens, et Portrait de l'auteur en femme ordinaire, la réédition d'un texte d'Anne Cunéo paru en 1982 chez Bertil Galland.
Un dernier mot, enfin, sur un livre qui devrait faire son chemin : La poupée de laine de Frédérique Baud-Bachten, un récit magnifique qui creuse et interroge un deuil impossible : la perte d'un enfant, paru aux éditions Samizdat.

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13/11/2008

Éloge de la librairie

images.jpegOn ne dira jamais assez le plaisir qu'il y a de se retrouver dans une belle librairie. C'était, mardi soir, à l'enseigne du Rameau d'Or, à Genève. Il y avait là une poignée d'auteurs, quelques éditeurs, beaucoup de lecteurs, tous réunis par une même passion du livre. La presse avait même délégué quelques-uns de ses meilleurs journalistes, dont le haut en couleur Etienne Dumont. La télévision avait fait de même. Le Temps, comme d'habitude, avait boudé la manifestation. Qu'importe puisque la verrée fut excellente (le libraire est aussi oenologue), et la nouvelle moisson de livres prometteuse : Claude Frochaux et ses débats avec L'Homme religieux, Michaël Perruchoud qui analyse les secrets de la Grande Boucle, Jean Romain qui tente de Rejoindre l'horizon, Petit-Senn et ses chroniques savoureuses…
Nous ne sommes pas dans une grande surface. Ici les libraires connaissent leur métier et savent l'emplacement de toutes les collections et de tous les ouvrages. De plus, ils sont à même de conseiller le lecteur curieux, indécis ou en mal de disputes philosophiques. En d'autres termes : une vraie librairie, c'est un autre monde. Un lieu de passage et de transmission (les auteurs comme les lecteurs réunis l'autre soir couvraient plusieurs générations). Un lieu d'échange et de rencontre, comme le furent les grandes librairies des siècles passés (dont la plupart, d'ailleurs, éditaient leurs propres ouvrages). Un lieu unique de vie et d'expérience (qu'est-ce qu'un livre, au fond, sinon un concentré d'expériences?).
Un lieu d'espérance, enfin, en ces temps assombris par la politique et le règne des banksters.
 

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07/11/2008

Signatures au Rameau d'Or

images.jpegNe cherchez plus : le rendez-vous à ne pas manquer, c'est mardi prochain, le 11 novembre, dès 17 heures, à la librairie du Rameau d'Or, 17 Bd. Georges-Favon, 1204 Genève.
À cette occasion,  une belle brochette d'écrivains suisses présenteront leur dernier livre, et seront heureux de vous le dédicacer…
Bernard Lescaze présentera les Chroniques du Fantasque, de John Petit-Senn, un écrivain genevois (1792-1870), satiriste et ironique, qui était admiré de Victor Hugo et de Chateaubriand.
L'écrivain et philosophe Jean Romain signera Rejoindre l'horizon, un récit initiatique à travers la nature et la maladie, qui explore les secrets de la double conscience.
Claude Frochaux, écrivain, philosophe, ancien éditeur, réfléchira sur L'Homme religieux, un ouvrage étonnant, érudit et caustoique, qui fait suite aux très riches réflexions de L'Homme seul, l'un des grands livres des années 90.
Michaël Perruchoud signera deux livres : Non-Lieu, un roman atypique et foisonnant, réédité dans la collection Poche suisse, et Bartali sans ses clopes, une assez extraordinaire réflexion sur le cyclisme d'hier et d'aujourd'hui, à travers la presse et le dopage. 
Serge Heughebaert présentera son recueil de nouvelles, Le jour où l'autre, tandis que Jean-Jacques Langendorf, qu'on ne présente plus, signera Zanzibar 14 (éditions des Sauvages) et Les surprises de la navigation, six nouvelles qui renouent, par delà les siècles et la morne vision de notre monde fonctionnel, avec l'entrainjoyeux, frais et baroque de l'Europe encore prête à s'enivrer de sa propre culture.
Quant à votre serviteur, Jean-Michel Olivier, il rendra hommage à une « vie minuscule », comme dirait Pierre Michon, dont le destin était d'accueillir et donner asile, d'accompagner et de réconforter : Jeanne Stöckli, devenue ici Notre Dame du Fort-Barreau, le destin étonnant d'une fille de pasteur, lié au quartier des Grottes, à Genève, qu'elle n'a jamais quitté de toute sa vie…
 
 

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27/10/2008

Doc Angot et Christine Gynéco

images.jpegOn dit souvent de la littérature française d'aujourd'hui ce qu'on disait du capitalisme il y a trente ans : l'un comme l'autre traversent une crise sans précédent! Les centaines de romans qui encombrent chaque rentrée littéraire ne suffisent pas, semble-t-il, à masquer sa vacuité. Preuve en est le dernier opus de madame Christine Angot, Le Marché des amants*.
On connaît la dame, et son style : aller jusqu'au bout de l'aveu, tout consigner du quotidien, remettre en jeu sa vie à chaque phrase. Lorsque l'aveu est terrible, comme dans L'Inceste, le résultat est poignant et le lecteur a l'impression que l'impudeur affichée de la dame est d'abord une manière de sauver sa peau. Lorsque l'aveu est ridicule, comme dans son dernier livre, le résultat  est tout d'abord agaçant, puis désolant.
Or donc, de quoi s'agit-il ici?
D'une femme de presque cinquante ans, qui s'appelle Christine, dont le cœur balance entre deux hommes : Bruno, le rasta-rappeur à l'élocution lente, mais pleine de charme (Bruno Beausire, alias Doc Gynéco) ; et Marc, qui dirige un hebdomadaire culturel (Les Inrockuptibles ?). Toute l'intrigue de ce grand livre tient en trois lignes : « Le lendemain, vers cinq heures, pour me rendormir je me masturbais, je voulais penser à Marc, ça ne marchait pas, je pensais à Bruno. »
Le roman (?) pourrait s'arrêter là, page 26, car tout est dit. Hélas, il se prolonge sur plus de 300 pages. Au lecteur bienveillant, Christine Angot n'épargne rien : ni la restitution intégrale des SMS échangés par les amants, ni l'itinéraire des ballades nocturnes en scooter à Paris (entre les 5e et 6e arrondissement), ni la marque de lubrifiant nécessaire aux fantasmes de monsieur (qui préfère, depuis toujours, la porte étroite). Bref, on sait tout de cette improbable histoire d'amour entre une écrivaine intello et un rappeur mou qui n'a pas toujours toutes les tasses dans l'armoire. Ce qui frappe, et touche parfois, c'est bien sûr cette distance : l'impossibilité de l'amour. L'écriture, par le ressassement et la logorrhée, essaie de rattraper la vie, sans jamais y parvenir. Dans un style proche de la parole, heurté, rédigé à l'emporte-pièce, sans souci d'esthétique, ni de construction. On nage ici dans la parole brute, et brutale. C'est ce qui agace chez madame Angot, mais lui vaut, également, un public fidèle, friand depuis ses premiers livres de confessions « vraies ».
Pourquoi se confesser, demanderait Rousseau ? Non pour attendre une quelconque absolution du lecteur. Mais pour se montrer, exhiber ses travers et ses hontes, aller jusqu'au bout de l'aveu. Cette quête, chez Christine Angot, est liée à une douleur qui doit sans cesse se dire. C'est, en dernier lieu, ce qu'il faut retenir de cette ahurissante histoire d'amour (et d'écriture). Un beau portrait de chanteur sans feu ni lieu, sans domicile, sans repères affectifs, qui, d'emblée, ne fait pas partie de « son » monde. Une course à l'amour, éperdue et vaine. Une sorte d'autopsie, sans concession, du malentendu sexuel d'aujourd'hui.
* Christine Angot, Le Marché des amants, Le Seuil, 2008.

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19/10/2008

Michel Soutter, poète et cinéaste

images-1.jpegInjustement négligée, l’œuvre de Michel Soutter (1932-1991), d’abord chansonnier, puis auteur de théâtre, réalisateur de télévision et de cinéma, méritait un nouvel intérêt. C’est chose faite avec le beau livre d’Éric Eigenmann, Poétique de Nichel Soutter *, qui analyse, de manière rigoureuse et documentée, l’importance de la parole dans les films de Soutter. Au cinéma comme au théâtre, Michel Soutter a fait œuvre avant tout de poète, inspiré par les surréalistes et le théâtre russe. Ce qui fait à la fois la force de son style et sa parfaite singularité. Entretien.

— Comment en êtes-vous venu à vous intéresser au cinéaste Michel Soutter ?
— J’ai vu Repérages pendant ma dernière année de collège, film qui m’a enchanté. Il ne ressemblait à rien de ce que je connaissais au cinéma, sur le plan de l’intrigue notamment, jouait avec les niveaux comme avec le théâtre de Tchekhov et réunissait des interprètes magnifiques : Delphine Seyrig, Lea Massari, Jean-Louis Trintignant — mon acteur préféré. J’adorais de même à cette époque les textes du Nouveau Roman, eux aussi affranchis de l’intrigue traditionnelle et tendant un miroir ironique à la fabrication de l’œuvre d’art. Ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard que j’ai lu son théâtre, des pièces dramatiques écrites à l’origine pour la télévision. L’idée d’en faire un livre ? Elle m’est venue d’un coup, pour répondre de manière un peu provocatrice, à l’invitation qui m’était faite, à l’initiative de la Fondation Pittard de l’Andelyn, de rédiger une monographie sur un auteur genevois dans la collection « Ecrivains » des éditions Zoé. Il m’est apparu ensuite qu’il ne fallait pas séparer l’écrivain du cinéaste.    

— Pourquoi Soutter, un homme qui a été « éduqué par le livre », s’est-il tourné vers le cinéma ?
— Parce ce que sa carrière de chansonnier n’a pas décollé autant qu’il l’aurait voulu, et que le hasard s’en est mêlé ! Malgré des engagements dans des cabarets à Genève et à Paris, Soutter n’en vivait pas et cherchait du travail. Or il en a trouvé à la Télévision Suisse Romande en 1961, grâce à Alain Tanner notamment. Un travail de pigiste : il commence par rédiger des textes et bientôt des scripts entiers, pour Jean-Jacques Lagrange et Claude Goretta surtout. Mais il se retrouve alors sur des plateaux de tournage, c’est là qu’il apprend le métier et y prend goût. La TSR lui confie la réalisation de reportages et de documentaires et elle le soutiendra pour ses propres films. Il faut aussi mentionner la charnière que constitue la mise en scène télévisuelle de textes de théâtre : pendant une dizaine d’années, Soutter filme pour la TSR des pièces de O’Neill, Pinter, Vitrac, Brecht ! Et quelques-unes des siennes, ce qu’on appelait des « dramatiques ».

— Qu’est-ce que le cinéma apporte ou ajoute à une démarche purement littéraire ?
— La question revient, je crois, à demander ce que le théâtre ou la chanson ajoutent à la seule lecture des textes. Rappelons que Soutter avait déjà choisi de mettre ses poèmes en musique et de les chanter. De même, il est très sensible à la musique de la parole, à son rythme et à sa mélodie, dans la bouche des comédiens et plus largement de tous ceux qu’il filme. C’est pourquoi, dans ses fictions comme dans ses documentaires, il opte si souvent pour des plans frontaux et fixes, qui donnent à voir et à entendre la parole comme un acte à part entière plutôt que comme un simple moyen de communication au service de l’action. Je montre dans le livre la théâtralité de ces scènes. Pourquoi alors le cinéma plutôt que le théâtre ? L’un n’empêche pas l’autre et Soutter a saisi, à ma connaissance, toutes les offres qui lui ont été faites de travailler comme metteur en scène, y compris à l’opéra. Le cinéma facilite en outre une alternance entre séquences verbales et séquences silencieuses, où Soutter aime par-dessus tout laisser parler la nature, de vastes paysages ou des arbres sous le vent par exemple.

— Le cinéma de Soutter – à l’instar du théâtre de Pinget ou de Sarraute, que vous avez analysé** – est en effet un cinéma de la parole. Mais vous dites qu’au dialogue, Soutter préfère et développe la conversation. Qu’entendez-vous par là ?

— Je pars d’un sentiment que partagent tous les spectateurs de Michel Soutter : la plupart du temps, les personnages semblent vagabonder dans leurs propos, sauter du coq à l’âne ; leurs échanges sont faits de bribes de discours sans continuité manifeste. Ces caractéristiques contrastent avec celles du dialogue classique, où tout concourt à faire avancer l’action vers son dénouement. Cette analyse me permet de rapprocher Soutter de Marivaux, l’un des premiers dramaturges qui se soit attaché, disait-il, à « saisir le langage des conversations, et la tournure des idées familières et variées qui y viennent. »

— Que reste-t-il, aujourd’hui, des films de Soutter ?

— Il ne semble pas en rester grand-chose dans la nouvelle génération, qui n’a pas plus guère l’occasion de les voir. On voit mal au demeurant qu’elle puisse apprécier en masse un cinéma qui se situe aux antipodes de ce qui se fait aujourd’hui. Mais c’est précisément cela qui reste aux yeux de tous ceux qui l’admirent : « une manière de faire », pour reprendre le titre du beau documentaire que Cédric Fluckiger a consacré à Michel Soutter en 2003. Manière de faire artisanale, engagée et poétique – « patte » unique dont témoignent tous ceux qui ont travaillé pour lui. L’engagement était d’ailleurs partagé par la Télévision Suisse Romande elle-même. J’en veux pour preuve le remarquable prologue que donne son directeur de l’époque, René Schenker, à la diffusion de Pâques à New York en 1979 : il apparaît à l’écran pour expliquer et défendre un film d’artiste qui va de toute évidence déconcerter plus d’un téléspectateur. Si l’on a toujours parlé de la « poésie » souttérienne, je tente de montrer qu’elle s’appuie largement sur une démarche d’ordre littéraire. Cette « manière de faire » paradoxale pourrait bien rester ce qui distingue le plus Michel Soutter dans l’histoire du cinéma.  


* Éric Eigenmann, Poétique de Michel Soutter, cinéaste écrivain, essai, éditions Zoé, 2008.
** Éric Eigenmann, La parole empruntée : Sarraute, Pinget, Vinaver, essai, Paris, L’Arche, 1996.


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18/10/2008

Premier roman, premier amour

images.jpegFrida*, le premier roman de Mélanie Chappuis (née à Bonn en 1976, mais lausannoise d’adoption) a toutes les qualités et les défauts d’un premier livre. Les qualités, d’abord : une fraîcheur de ton, une naïveté, une liberté qui fait du bien dans la production souvent très « retenue » de la littérature romande. Ainsi empoigne-t-elle son sujet (l’amour trompé) de manière très directe, sans s’embarrasser de fioritures, dans un style à la fois sensible et personnel. Certes, les tourments qu’elle raconte, ceux d’une femme amoureuse qui attend, sans cesse, que l’amant marié quitte sa femme, ne brillent pas par leur originalité (Barbara Cartland n’est jamais loin !). Mais le ton, une fois encore, une sincérité à fleur de mots rend la lecteur de Frida tout à fait agréable.
Les défauts, maintenant : engluée dans les affres d’un quotidien qui l’obsède, l’héroïne de Mélanie Chappuis a de la peine à prendre de la hauteur, sinon de la distance. L’expérience qu’elle relate reste le plus souvent au premier degré. Et ce n’est pas le dédoublement des voix narratives (le récit principal est interrompu par des passages en italiques dans lesquels la narratrice s’interroge et s’adresse à elle-même) qui parvient à sauver le roman de sa dangereuse banalité.

* Mélanie Chappuis, Frida, Editions Bernard Campiche, 2008.

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19/09/2008

Alexandre Voisard, Prix Rod 2008

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Il y a longtemps que je lis Alexandre Voisard que j'ai découvert, comme tant d'autres, aux temps de l'épopée jurassienne, grâce aux poèmes de Liberté à l'aube. De livre en livre, son œuvre s'est ramifiée. Elle aborde tous les genres : la poésie comme la prose, le roman comme l'autobiographie. En profondeur, de nombreux thèmes la parcourent : la liberté, souvent impossible, mais toujours désirée ; l'empreinte de la mort ; la musique des mots, qui, seule, peut nous restituer ce qui nous fait défaut.
Dans Le mot musique ou l'enfance d'un poète*, récit autobiographique publié en 2004 chez Bernard Campiche, Voisard revient sur la mort du père, en 1989, qui ouvre non seulement une blessure profonde, mais aussi un abîme de silence. Tous les malentendus, les rendez-vous manqués, les silences chargés d’amertume ou de regret, les émotions contradictoires : quand on conduit le père à sa dernière demeure, tout cela ressuscite, dans la mémoire du fils, avec une acuité prodigieuse qui appelle l’écriture, et le retour sur les années d’enfance. Le beau récit d'Alexandre Voisard est moins une autobiographie classique qu’une longue explication avec la figure du père. Un père à la fois écrasant et fascinant, qui porte à bout de bras une famille nombreuse, fait l’instituteur pendant la journée, bricole à la maison, s’occupe du jardin et sait jouer de tous les instruments.
C’est sur ce point, précisément, que tout va se jouer. Héritage impossible (car refusé par l’enfant) et éternel sujet de reproche, la musique tout à la fois relie et sépare, à jamais, le père et le fils — qui, par ailleurs, portent le même prénom : Alexandre. « Sur ce panorama enfantin dégingandé, je portais un regard insistant et ébloui mais je continue à me demander si, au fond, mes premières émotions ne me vinrent d’abord à l’oreille, c’est-à-dire en caresses musicales, comme des appels d’amour en tous lieux, du jardin au grenier et de la forêt au lit. »
La musique est une demande d’amour et de partage. Le père l’a bien compris, qui aimerait transmettre sa leçon au fils rebelle. Mais celui-ci a d’autres idées en tête. Il ne rêve que d’école buissonnière, de couteaux aiguisés, de cavales à travers les forêts. Il n’aspire qu’à l’air libre et à la contrebande. C’est ainsi, quelques années plus tard, pendant la « drôle de guerre », qu’il passera la frontière pour aller rencontrer ces hommes armés qui le fascinent tant. Épisode mémorable où l’on voit le jeune Alex piller le bureau paternel, vider les comptes en banque de ses frères et sœurs, puis dépenser le tout en chocolats et cigarettes qu’il ira échanger, en France voisine, contre un fusil allemand volé à un cadavre et une grenade de combat !
Le retour en famille, on l’imagine, sera douloureux. Pour le punir, on l’envoie travailler dans une ferme. Mais il s’échappe. On le relègue enimages-1.jpg Suisse allemande. À chaque fois, il revient, essaie de se faire pardonner. Peine perdue. Le rendez-vous avec le père, même par la médiation de la musique, est toujours manqué. Heureusement, dans la vie du jeune galopin, d’autres rencontres interviendront, qui le sauveront, peu à peu, de ses errances maladives : le peintre et poète Jean Loiseau qui encouragera ses premiers pas en poésie, le critique Pierre Olivier Walzer, puis l’incomparable ami Morof (le comédien Maurice Aufair) qui servira de guide et de mentor à Alex quand celui-ci viendra suivre à Genève des cours de théâtre.
Mais toujours, malgré la poésie et avant elle, un regret silencieux : la musique. Et l’impression d’une dette insolvable au père qui a maintenu, sa vie durant, cette exigence inaccessible : « As-tu fait ta musique aujourd’hui ? » Le beau récit d’Alexandre Voisard décline sur tous les tons (cocasse, tragique, poétique, satirique, mélancolique) ce dialogue impossible et nécessaire, qui éclaire sur le sens de la vie et de la mort, de la création artistique, de l’amour du monde et des hommes.
images-2.jpg Ce dialogue impossible, à travers la musique et la mort, Voisard va le poursuivre jusqu'à ce livre qui nous rassemble aujourd'hui, à Ropraz, pour le Prix Edouard-Rod. De cime et d'abîme** trouve son explication, comme on sait, dans une formule mnémotechnique que les maîtres d’autrefois adressaient aux écoliers qui ne savaient où placer l’accent circonflexe : La cime est tombée dans l’abîme. Composé de fragments subtilement agencés, le livre évoque à nouveau, comme Le mot musique, les territoires oubliés de l’enfance : celle du poète fidèle à ses origines qui a su garder le goût de la nature et des choses vraies ; celle de son petit-fils Nicolas, victime d’une mort prématurée. Le talent de Voisard, c'est d'évoquer, dans une constante oscillation, les sujets les plus nobles (la vie, la mort) et les réalités les plus ordinaires (le coquelicot ou « l'ortie qui n'ose pas dire son nom »). Par la magie des mots, ces deux réalités, la noble et l'ordinaire, le haut et le bas, le Bien et le Mal, se trouvent inextricablement liées. Dans chacun de ses livres, Alexandre Voisard nous rappelle cette leçon. C'est la force de cette œuvre ouverte, à la fois, au souffle de la vie et parfaitement singulière.
 
Le Prix Edouard-Rod sera remis à Alexandre Voisard samedi 20 septembre 2008, à 17 heures, à Ropraz (VD).  Venez nombreux saluer le poète!

* Le Mot musique ou l’Enfance d’un poète, récit, par Alexandre Voisard, Bernard Campiche, 2004.
** De cime et d'abîme, par Alexandre Voisard, poèmes, Seghers, 2007.

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27/08/2008

Antonio Tabucchi, écrivain de monde


antoniotabucchi.jpgDans un de ses meilleurs livres, Pereira prétend*, Antonio Tabucchi met en scène un personnage étrange qui raconte, avec une minutie jalouse, un moment tragique de son existence et de l'histoire européenne : le fatidique mois d'août 1938. Sur fond de salazarisme portugais, de fascisme italien et de guerre espagnole, on découvre l'histoire de la prise de conscience d'un vieux journaliste solitaire, témoin plus qu'acteur de l'Histoire. À l'occasion de la parution du roman, nous avions rencontré l'auteur en Toscane, où il réside et travaille.
 
— Avant d'enseigner à l'Université de Sienne, vous avez suivi des cours à l'École des Hautes Études de Paris. Quelles sont vos affinités avec la pensée françaises ?
— Quand j'étais jeune étudiant à l'Université, j'ai décidé de passer un an à Paris. C'était le début des années soixante. L'Italie, en ce temps-là, était un peu provinciale et l'on n'y n'enseignait que les classiques : Goldoni, Manzoni… Mon séjour parisien m'a permis d'élargir considérablement mon horizon : c'est là que j'ai connu Diderot, Flaubert, Mallarmé, et que j'ai connu le cinéma, le théâtre…
 
On a l'impression que votre œuvre a d'abord été reconnue en France, puis seulement en Italie. Est-ce vrai ?
— Vous savez, en Italie, on se méfie beaucoup des écrivains qui s'intéressent au monde — et pas seulement à l'Italie ! La connaissance que j'ai reçue de la France est un peu retombée sir l'Italie. C'est à ce moment-là que mes compatriotes se sont dit : “Finalement, si Tabucchi est apprécié en France, il doit être intéressant.”

— La France, comme on sait, est un pays entièrement centralisé, et ne reconnaît que ce qui vient de Paris. Est-ce la même chose en Italie ?
— Non, l'Italie, c'est la dispersion. Naples ne vaut pas plus que Milan, ou Florence, ou Turin, ou Venise, ou Rome. C'est d'ailleurs pourquoi les écrivains italiens ne parviennent pas à constituer un groupe. Cela serait très facile si on vivait dans un pays comme la France, où toute l'intellectualité vit à Paris: Mais pour nous c'est très difficile d'avoir des contacts avec les autres écrivains. Je vis à Florence, un grand ami à moi vit à Venise, un autre à Rome… L'Italie demeure un pays extrêmement régionaliste.

— Est-ce que Nocturne indien, le film qu'Alain Corneau a tiré de votre magnifique roman, vous a emmené de nouveaux lecteurs ?
—  Oui, mais en France, plus qu'en Italie ! La raison en est simple : en Italie, le cinéma américain jouit d'une suprématie presque absolue. Les films européens — et surtout français — ont beaucoup de peine à toucher un large public. C'est très dommage. Quant au film de Corneau, il a été projeté dans le circuit des ciné-clubs. Il a connu un important succès critique, mais est resté ignoré par le grand public. C'est le problème d'un pays comme l'Italie qui regarde constamment vers l'Amérique, en essayant de lui ressembler, en copiant ses désirs, ses habitudes, sa culture.

— Quelle est la position des intellectuels italiens, et des écrivains en particulier, devant l'arrivée au pouvoir de quelqu'un comme Berlusconi ?
— Je crois que les écrivains italiens n'apprécient pas beaucoup Berlusconi, mais très peu le disent. Devant cette manifestation d'arrogance, qu'on subit tous les jours à la télévision ou ailleurs, je trouve les intellectuels très timides. En revanche, l'Italie peut compter sur un journalisme très combattif, qui s'oppose à cette omnipotence de la nouvelle droite — qui d'ailleurs ressemble étrangement à l'ancienne.

— Est-ce que vous vous considérez comme un écrivain cosmopolite ?
— En tant qu'écrivain, en tant qu'artiste, je pense que j'appartiens au monde. Je pense aussi qu'un banquier de Genève ou un pêcheur de l'Inde sont animés par les mêmes sentiments : l'amour, la joie, la tristesse, le désir… J'écris sur des choses universelles et je me suis toujours refusé à faire la chronique de l'immédiat. Ce qui m'intéresse, c'est l'homme dans ses manifestations, toutes ses manifestations, et je peux rencontrer n'importe où un personnage qui fascine, que ce soit en Inde ou en Afrique, dans mon village ou à Genève.

— Chez Pessoa, est-ce ce côté universel de la conscience qui vous attire ?
— Oui. Pessoa a réussi à créer un univers romanesque au moment où les romans, en Europe, traversaient une crise profonde. Avec la poésie, il a créé un espace tout à la fois théâtral et romanesque, qui met en scène des personnages jouant leur vie. Donc il a reconstruit, avec une pirouette, le romanesque au XXème siècle, comme Kafka ou Joyce l'avaient fait avant lui.

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*Antonio Tabucchi, Pereira prétend, a été traduit de l'italien par Bernard Comment, éditions Christian Bourgois.

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