09/09/2009

L'amour magique

images-1.jpgCertains livres ont la force d’un exorcisme : il s’agit véritablement, pour leur auteur, d’une question de vie et de mort. Face à la magie noire du destin, toujours imprévisible, le seul recours demeure la magie blanche de l’écriture. C’est le cas d’un livre admirable, Une vie sans toi *, de Jil Silberstein, qui est à la fois un chant d’amour et le récit d’un deuil impossible.

Discrète, mais riche et éclectique, l’œuvre de Jil Silberstein est l’une des plus importantes de Suisse romande. L’adjectif « romand » convient mal, d’ailleurs, à cet écrivain né à Paris en 1948 et ayant roulé sa bosse un peu partout pour nourrir une œuvre qui déborde allégrement les frontières. On ne citera ici que trois titres, aussi étonnants et passionnants, qui relèvent à la fois de l’enquête ethnographique, du témoignage humain et du récit poétique : Innu — à la rencontre des Montagnais du Québec-Labrador (1998), Kali’na, une famille indienne de Guyane française (2002) et Dans la taïga céleste, entre Chine et Russie, l’univers des Touvas (2005), tous publiés chez Albin Michel.

Ces livres, comme la plupart de ceux publiés par l’auteur, ont été écrits dans l’étroite complicité d’une femme, Monique, dite Miquette ou Mico, dont la voix fut longtemps familière aux auditeurs de la Radio Suisse Romande puisqu’elle y fut journaliste, puis correspondante à Washington et à Zurich. C’est peu dire qu’on réentend sa voix, qu’on retrouve son visage et ses gestes à travers le portrait que Jil Silberstein fait de son épouse, emportée par une terrible et brutale maladie dans le courant de l’année 2006. À la fois mosaïque d’instants portés par la grâce, souvenirs singuliers qui rappellent les hasards objectifs chers à André Breton, invocation et hommage à la femme disparue, Une vie sans toi est un récit infiniment pudique qui cherche à retrouver parmi les ombres de la nuit la figure de l’aimée.

Celle qui guide et illumine, celle qui inspire et veille aussi, comme une divinité tutélaire, sur l’auteur.

Comment survivre à la disparition de l’être aimé ?

À chaque page, on sent le poids de cette question, la menace de la mort qui revient. « Sitôt regagné La Rochette, il m’a fallu réaliser qu’à nouveau mes soirées viraient à la cérémonie. Or ce penchant ne me plaît pas —même si, toutes ces semaines, pacifier l’abominable demeure la seule option possible. À long terme, je sens dans mon comportement un risque de pétrification contraire à ce qui fut notre esprit. Le danger d’un repli dans un cocon douillet. Alors que ce qu’il conviendrait, après un tel séisme, c’est de continuer à ouvrir le champ. De s’offrir à la vie. À tout ce qu’elle recèle de splendeur… malgré sa cruauté. »

Pourtant, Une vie sans toi n’est pas un requiem, ni un livre de deuil. Une douce lumière irradie de ces pages qui ressuscitent la femme aimée, son visage et sa voix, sa vivacité curieuse, son intrépidité. Silberstein trace un portrait tout en finesse de celle qui n’est plus là, mais continue à lui parler, depuis l’autre côté du monde, et à lui faire signe. Car c’est bien de signes et de mots qu’il s’agit dans ce deuil impossible. L’auteur creuse ce thème tout au long du récit : c’est bien une manière de langue commune (mots, gestes, signes, petits rituels) qui unissait les amoureux. Leur relation — qui était essentielle — se nouait dans les mots, s’épanouissait dans une langue partagée au jour le jour, dans une complicité de chaque instant.

Pour retrouver la trace de l’autre, il faut suivre les mots. Les siens, dans les deux sens du terme. Les miens et ceux de l’autre. Et c’est précisément ce que fait Silberstein en recherchant des lettres de Monique, des fragments de poèmes, des souvenirs de conversations à demi oubliées.

images.jpgUn vieux projet, hélas inachevé, refait surface : écrire le Livre de Mico, comme Jil en avait fait, de son vivant, la promesse à Monique. Un autre livre, alors, s’écrit, comme en abyme, au cœur d’Une vie sans toi. Reproduites en caractères italiques, rédigées à diverses époques de la vie de l’auteur, ces missives bouleversantes sont de petites merveilles poétiques, impertinentes, drôles. C’est ainsi qu’on découvre Miquette au pied du mur ou encore Miquette au cirque. La plupart de ces textes ont été publiés dans la Gazette de Lausanne et on les redécouvre ici avec plaisir, et une portée tout autre et plus profonde que lors de leur première publication.

« Ceci advint aux temps maudits où les hommes cessèrent de s’intéresser au Créateur. Tout n’était plus que désolation traversée d’imbéciles ricanements. Les yeux se vitrifiaient. Les oreilles se muraient. Les dents se déchaussaient. Ceux qui se propulsaient encore sur leurs deux pieds atteignaient des vitesses ahurissantes et il n’était pas rare qu’on les vît se volatiliser comme sous l’effet d’une température incompatible avec leur condition. Quant au cœur, cette perle bénie, ce n’était déjà plus qu’une pompe idiote et obstinée. »

Avec ces textes étonnants, Silberstein quitte le récit, la lettre ouverte ou l’hommage posthume pour entrer de plain-pied dans le mythe. C’est-à-dire la parole originaire, ou encore poétique.

Au cœur de la relation amoureuse — de toute relation amoureuse — il y a une mythologie secrète. Des lieux découverts ensemble, des gestes et des silences partagés, des petits rituels singuliers (comme la lecture du journal Libération). Des voyages, des regards, l’amour des livres et de la peinture, le goût des promenades et l’art de la conversation. C’est cette mythologie — intime, secrète — que Jil Silberstein recrée pour nous et nous fait partager. Mythologie unique, sans doute, n’appartenant qu’à ces deux amants-là, mais aussi universelle et commune à tous les amoureux. C’est le talent de Silberstein de nous inviter — non en voyeur ou en intrus — dans la magie de son amour pour Monique, amour des mots et de la vie, de l’écriture comme une magie blanche face aux démons sournois qui nous surveillent.

*Jil Silberstein, Une vie sans toi, l'Âge d'Homme, 2009.

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03/06/2009

Viceversa, revue des littératures suisses

viceversa3couvfr.jpg On connaît la chanson : si les Suisses s'entendent si bien, c'est parce qu'ils ne se comprennent pas ! Cette légende, qui a longtemps été vraie, est en passe de devenir obsolète. En particulier grâce à la revue Viceversa, qui rapproche et confronte les littératures des quatre langues nationales suisses. Si cette extraordinaire richesse est un gage de diversité et de liberté, elle constitue aussi un risque d'èparpillement et de dilution. La revue Viceversa tente de parer à ce danger en donnant la parole à plusieurs acteurs de cette scène polyglotte.

Les auteurs présentés dans ce troisième numéro de Viceversa, revue suisse d'échanges littéraires, reflètent de façon manifeste cette liberté, cette singularité des cheminement :  « Jürg Laederach traduit en écrivant ou écrit en traduisant ; Eveline Hasler cherche dans ses romans le point de jonction entre histoire et psychologie ; Jürg Schubiger interpelle les adultes en écrivant pour les enfants ; Rafik ben Salah invente un français mêlé de sons, de tournures, de personnages et de paysages, sortis de sa Tunisie natale ou du sac à histoire oriental, mais se promet dorénavant d'être un auteur suisse jusque dans ses sujets, Tim Krohn se présente comme un auteur post-morderne, artisan d'un mariage inédit entre la langue de Goethe et le dialecte glaronnais. »

La partie francophone, dirigée par Francesco Biamonte, directeur du Service de Presse Suisse, responsable et du site littéraire Culturactif.ch, Odile Cornuz, Céline Fontannaz, Pierre Lepori, Anne-Laure Pella et Mathilde Vischer, est à la fois riche et bien documentée. Elle fait la part belle, cette année, à Frédéric Pajak, Rose-Marie Pagnard et Rafik ben Salah, le plus suisse des écrivains tunisiens (à moins que ce soit le contraire!). Une revue des principales publications de l'année 2008 et une revue des revues littéraires de Suisse romande complètent ce tableau passionnant et passionné.

On peut trouver Viceversa dans toutes les bonnes librairies, auprès des Editions d'En-Bas ou la commander sur le net.

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18/05/2009

Premier récit, premier roman

images.jpeg C'est un petit récit dense et bouleversant, intitulé L'Enfant papillon*, le premier livre de Laure Chappuis (née en 1971), enseignant le latin à l'Université de Neuchâtel. Le sujet en est à la fois singulier et universel. Universel parce que la narratrice du livre attend un enfant qu'elle désire mettre au monde, fantasme sur son corps, le petit être à venir, le monde qui va l'accueillir. Singulier aussi parce que cet enfant, sitôt venu au monde, lui sera arraché par un père inflexible qui dit : « Non, pas chez nous, trop jeune, trop seule, trop fille pour être mère. Une vie gâchée, l'enfant boulet. » Toute la suite du livre est le récit de cet arrachement, vécu et décrit par la future mère, qui porte en elle un enfant défendu (le motif de la pomme, désirée et interdite, revient souvent dans le récit comme une hantise). On sait que la langue réserve un nom à celle qui a perdu son mari (la veuve), comme à celle qui n'a plus de parents (l'orpheline). Mais qu'en est-il de la mère qui a perdu son enfant ? Il n'y a pas de nom pour cette douleur secrète. Laure Chappuis creuse cette blessure et donne un visage à cette douleur. La mère interdite d'enfant se retrouve bientôt seule et livrée aux démons les plus noirs. On l'interne avec d'autres dans un asile de fous. « Je suis la femme au crâne fendu. Un crâne tout rond en haut d'un frêne, un frêne où perchent les oiseaux fous. Du vent dans les branches, une araignée, une fêlée. Ils ont dit ça. » Cette vie brisée, Laure Chappuis l'évoque avec pudeur. Même si son écriture, parfois, cède à la tentation de l'esthétisme ou de la préciosité. On aimerait moins de fioritures (« Avec la prudence du silence, il glisse son corps d'ouate en direction du lit. »), moins d'apprêt. Le drame qu'elle raconte mériterait des mots crus, des mots nus, délivrés de tout souci poétique ou esthétique. Mais sans doute n'est-ce qu'un petit défaut de jeunesse. Car L'Enfant papillon se lit d'une traite. Il touche au cœur et reste longtemps dans la mémoire du lecteur.

L'écriture est aussi le point fort du Canular divin**, le premier roman d'une jeune lausannoise, Valérie Gilliard, enseignante à Yverdon. Une écriture à la fois libre et précise, chantante et souvent drôle. Sous la forme d'une fausse confession, l'auteur nous fait entrer dans la vie de Zora, « sage enfant des années septante en pays de Vaud ». En rupture, elle aussi, avec la société (elle donne, au début du roman, son congé à l'école où elle enseigne), Zora est alors disponible pour les rencontres les plus inattendues et les plus folles. Elle écume les expositions, rencontre quelques hommes et surtout une femme, Ana, qui l'entraîne dans les affres du développement personnel. Ana squatte son appartement, puis disparaît  de sa vie aussi vite qu'elle est apparue, laissant Zora en proie à ses anciens démons : « Je croyais si fort à mon inanité qu'il me semblait normal de m'atteler ainsi à autrui, de modeler mon esprit sur sa vision du monde (…) tout être me paraissait plus vrai que moi-même. » Voilà peut-être le vrai sujet d'un livre qui aime à brouiller les pistes et à égarer le lecteur. Jouant le détachement, traînant son spleen (souvent joyeux) de conquête en conquête, Zora a l'impression de mener une vie fictive, ou du moins mal ancrée dans la réalité. Son existence ressemble à ce canular, parfois divin, parfois trop humain. « J'avais commis un seul coup d'éclat, ma démission, et cependant le système social me donnait encore de l'argent ; je ne m'étais même pas mise en danger. J'avais décroché, j'avais voulu m'arrêter et écrire, mais rien ne sortait parce que je vivais dans le vide. »

Elle naviguera ainsi aux frontières de l'absurde jusqu'au moment où l'écriture, enfin, lui apporte une manière d'apaisement. Comme si le roman, en cousant un tissu de mensonges, ouvrait sur une vérité secrète que lui seul peut nous révéler.

* Laure Chappuis, L'Enfant papillon, éditions d'autre part, 2009.

** Valérie Gilliard, Le Canular divin, roman, éditions de l'Aire, 2009.

Signalons que ces deux livres seront au cœur de l'émission « lectures croisées » du jeudi 21 mai sur Espace 2, débat critique avec la participation de Sylvie Tanette (L'Hebdo) et Jean-Louis Kuffer (24 Heures).

 

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13/05/2009

Calvin revisité

images-2.jpegPour son premier roman, on peut dire que Nicolas Buri (né en 1965 à Genève) ne manque pas de souffle, ni d’ambition. Pierre de scandale* met en scène, dans un livre haletant, rien moins que Jean Calvin lui-même. Revisitant, après tant d’autres, mais de manière absolument personnelle, la vie mouvementée du grand réformateur français. Tout commence en 1515, date fatidique de la bataille de Marignan, et surtout de la mort de sa mère. À partir de ce choc, de la haine larvée qu’il voue à son père, Calvin va s’affranchir des siens, quitter sa modeste province pour aller suivre, à Paris, l’enseignement des maîtres de l’époque. C’est là qu’il croisera Rabelais (rencontre à vrai dire improbable), aura des démêlés avec les représentants de l’Inquisition, rencontrera Michel Servet. Dans une langue âpre et précise, jubilatoire, Buri décrit le périple de celui qui n’est encore qu’un pèlerin catholique assez ordinaire. Il faudra des voyages, des rencontres, des illuminations, pour que Calvin se forge un destin qui marquera durablement l’Europe, et singulièrement Genève, la nouvelle Rome protestante.
Si le roman part en fanfare, il perd un peu son rythme en chemin. On guette avec impatience l’arrivée de Calvin à Genève, la ville qu’il va littéralement marquer de son empreinte, et Genève tarde un peu. C’est que Nicolas Buri aime à prendre son temps, à se lancer dans de nombreuses discussions théologiques (la Trinité, la prédestination) qui donnent de l’épaisseur au roman. Le lecteur, s’il reste un peu sur sa faim, ne perd jamais son temps.
Arrive enfin le moment de vérité : appelé par Guillaume Farel, dont Buri trace un savoureux portrait, Calvin va prendre rapidement possession de la ville, malgré l’opposition larvée des bourgeois. Buri montre bien les enjeux de cette guerre intestine. Il montre aussi comment Calvin, seul contre tous, ne craint jamais le coup de force. C’est ainsi qu’il imposera aux Genevois des règles de plus en plus strictes, et souvent farfelues (interdiction de porter de la soie). « Je voyais la rue. Ville industrieuse. Commerce intense. Et ma création, l’académie, avec des professeurs venus de loin à mon invitation. Une réussite formidable. Une garantie de longévité pour la vraie Foi, pour la paix, pour le bel ordre. J’entendis l’horloge. Ça aussi : ce n’était pas un détail, mais un fondement. L’heure, la division du temps, un progrès merveilleux. La règle du temps donnait une autre valeur au travail. C’était bien mais on ne pouvait lâcher bride. Trop de méchants. Trop d’ennemis. Je me sentais seul. »
Seul, Calvin, qui se croit investi d’une mission, ne l’est jamais totalement. Un autre personnage, haut en couleur et fort en gueule, le suit dans le livre comme une ombre. Il s’agit de Michel (ou Miguel) Servet, que Calvin rencontre à Paris et retrouve, des années plus tard, à Genève. « L’église se vidait. Miguel se leva. Je le regardais depuis la chaire, ses bijoux, son air délicat et supérieur, l’anathème au coin des lèvres. Il se tourna vers moi, prit face à la chaire la pose d’un homme qui apprécie une belle peinture. Se lissa le bouc et, avec une petite courbette, m’adressa un sourire courtois. Puis il sortit d’un pas indolent. » L’affrontement entre les deux est inégal. Et Servet, vite taxé d’hérétique, jeté en prison avec les rats et la vermine, jugé à la hâte dans une parodie de procès, puis brûlé sur la place publique. Comme on sait, Calvin n’assista pas à la mise à mort, trop occupé à écrire dans son scriptorium. C’est sur cette image d’un Calvin à la fois humble et hautain, prisonnier de sa solitude et de sa mission, que s’achève le beau roman de Nicolas Buri, mené tambour battant, avec beaucoup de verve et vivacité.

* Nicolas Buri, Pierre de scandale, éditions d’Autre Part et Actes Sud, 2009.

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11/05/2009

À la rencontre de Milan Kundera

images.jpegDestin étrange — et parfaitement dans le siècle — que celui de Milan Kundera. Né en 1929 en Moravie (ancienne Tchécoslovaquie), issu d’une famille de musiciens et d’artistes (son père Ludvik dirige l'Académie musicale de Brno), il se frotte très vite à la littérature moderne, comme au cinéma. Il termine ses études en 1952, non sans avoir dû les interrompre quelque temps suite à des « agissements contre le pouvoir » qui l'excluent du parti communiste. Ce n'est qu'en 1956 qu'il est réintégré, mais il en sera définitivement exclu en 1970.
Déçu par le communisme, il développe dans La Plaisanterie (1967), son premier grand roman, un thème majeur de son œuvre: il est impossible de comprendre et contrôler la réalité. C'est dans l'atmosphère de liberté du Printemps de Prague qu'il écrit Risibles amours (1968). Deux œuvres vues comme des messagers de l'anti-totalitarisme. Suivront La vie est ailleurs, une méditation sur sa condition d’artiste dans un pays bâillonné, puis La Valse aux adieux, qui devait être, pour Kundera, son dernier roman, son adieu à la littérature. Mais l’Histoire en décide autrement…
En 1975, il quitte, avec sa femme Véra, la Tchécoslovaquie pour la France. La nationalité tchécoslovaque lui est retirée en 1979 et il se donc fait naturaliser français. Il n’abandonnera pas seulement son passeport, mais également sa langue, puisqu’il décide, quelques années plus tard, d’écrire directement en français, sa « langue d’accueil ».
Tout cela — vie et œuvre indissolublement mêlés et pris dans les soubresauts de l’Histoire — on le retrouve dans Une rencontre*, le dernier livre de Kundera, qui fête cette année ses 80 ans. En même temps qu’il s’est exilé dans une autre langue, Kundera a peu à peu quitté, semble-t-il, le roman pour l’essai. Au lyrisme doux-amer de L’Insoutenable légèreté de l’être (1984) — un chef-d’œuvre absolu ! — il préfère la réflexion, le recul, la distance qu’autorise l’essai.
Mais qu’est-ce qu’une rencontre ?
L’essentiel de la vie. C’est-à-dire ce qui nous séduit, nous éloigne des sentiers battus, nous révèle à nous-mêmes. Ici, par exemple, la rencontre avec la peinture de Francis Bacon, cette peinture qui interroge « les limites du moi ». « Jusqu’à quel degré de distorsion, demande Kundera, un individu reste-t-il encore lui-même ? Pendant combien de temps un visage cher qui s’éloigne dans la maladie, dans la folie, dans la haine, dans la mort , reste-t-il reconnaissable ? »
Plus loin, Kundera ironise sur les curieux palmarès de l’Histoire (littéraire, entre autres). Pourquoi méprise-t-on aujourd’hui Anatole France qui était adulé à son époque ? Et si les stars d’aujourd’hui (Schmitt, Lévy, Nothomb, Coelho) étaient les oubliés de demain ? Chaque époque dresse ses listes noires (et son hit-parade), manière d’exclure ce qui la gêne. Ainsi en est-il des écrivains maudits comme Céline, Roth, Kerouac, etc. « Si, jadis, l’Histoire avançait beaucoup plus lentement que la vie humaine, aujourd’hui c’est elle qui va plus vite, qui court, qui échappe à l’homme, si bien que la continuité et l’identité d’une vie risquent de se briser.  » D’où la nécessité, pour Kundera, d’écrire des romans, qui interrogent l’âme humaine, les désordres de l’Histoire, le hasard et la nécessité de toute vie.
Évoquant les rencontres déterminantes de sa vie (toute lecture n’est-elle pas en soi une rencontre, parfois décevante et parfois exaltante ?), Kundera achève sa réflexion sur une analyse du grand livre (trop méconnu) de Malaparte, La peau. Il y retrouve ses thèmes obsessionnels, mais aussi son goût pour la forme du roman, forme qui doit toujours s’inventer, s’adapter au sujet. Oscillant entre le reportage journalistique, le journal intime et le roman, le livre de Malaparte constitue un modèle pour Kundera : refus de toute psychologie, célébration de la beauté délirante, dénonciation du kitsch sous toutes ses formes, pièges et ironie de l’Histoire. On le voit : Kundera est chez Malaparte comme chez lui. Ce qui donne à ses réflexions une sorte d’intimité touchante qui sonne toujours juste.
La vie est une suite de rencontres qui nous forment et nous transforment. Avec les grandes œuvres, avec les autres, avec l’Histoire qui nous entraîne. Beaucoup de rendez-vous manqués, sans doute. Mais aussi que de découvertes et de surprises ! Milan Kundera les célèbre dans son livre comme Lautréamont, en 1870, célébrait la rencontre, sur une table d’opération, d’un parapluie et d’une machine à coudre !

* Milan Kundera, Une rencontre, Gallimard, 2009.

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27/04/2009

Les visages du Salon du Livre

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images.jpeg Avec près de 105'000 visiteurs, la Salon du Livre de Genève a fait mieux que l'année passée, et moins bien, sans doute, que l'année prochaine. On dirait que le livre ne connaît pas la crise. Ou, du moins, qu'il résiste bravement aux restrictions de toute sorte. Il semble intéresser même nos Grandes Têtes Molles (voir photo) qui n'hésitent pas, le temps d'une visite, à se plonger dans la jungle des livres. À leurs risques et périls…

Foire aux vanités pour certains, rendez-vous obligé pour d'autres qui profitent de cette occasion pour rencontrer ou revoir nombre de collègues et d'amis, le Salon du Livre est une incroyable ruche qui donne souvent le tournis à cause du bruit ou de la cohue. Ruche bourdonnante, certes, mais aussi active, chaleureuse, un peu hystérique, surprenante. On y croise des auteurs, des lecteurs, des journalistes, des élèves, des éditeurs, des connaissances perdues de vue, tous un ou plusieurs livres sous le bras.

Certains médias ont compris l'importance d'un tel Salon, et le célébrent comme il le mérite. L'Hebdo lui consacre un supplément fort bien fait (dû à la plume de Bernadette Richard), la Tribune et 24 Heures de belles interviews, la RSR met le paquet en réalisant plusieurs émissions en direct de Palexpo. D'autres médias sont à la traîne, comme le Matin ou la TSR qui ne fait rien, comme d'habitude, ou si peu que c'en est négligeable. Quand donc notre télévision prendra-t-elle conscience de la chance d'avoir à Genève tant de personnalités intéressantes ? Quand donc comprendra-t-elle que le livre est une nourriture vitale non seulement pour une « élite », mais pour le commun des mortels, qui ne s'en prive pas, d'ailleurs?

Pour revoir quelques visages, connus ou anonymes, parmi la foule des visiteurs du Salon, allez donc sur le site de Jean Romain (ici). crbst_jr1_2032.jpgIl a tenu la chronique en images du Salon 2009.

Les photos sont surprenantes, touchantes, originales, toujours très belles. Une idée simple et forte qui devrait inspirer nos journaux : pourquoi ne pas montrer, aussi, que les livres ont un visage ?

Et que ce visage est aussi intéressant, profond, singulier et beau que celui des people dont ils remplissent inutilement leurs pages ?

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15/04/2009

L'abîme amoureux

images-1.jpegIl y a de la douleur, et beaucoup d'amertume, dans l'un des derniers livres de Monique Laederach dont le titre, Je n'ai pas dansé dans l'île*, évoque en creux l'abîme de l'amour (ou l'amour abîmé).
Comme L'Amant de Duras (dont il adopte la structure éclatée) le roman de Monique Laederach s'ouvre sur une image perdue : Jarkko tapant à la machine ses poèmes nocturnes, martèlement des lettres, musique perverse et déchirante, tandis qu'Emmanuelle, la narratrice et maîtresse de Jarkko, l'écoute faire, partagée entre admiration et détestation.
Peu à peu, comme on recolle les morceaux d'une photographie, Emmanuelle reconstitue (c'est-à-dire réinvente) son histoire, et cela moins pour la revivre, certainement, que pour se convaincre qu'elle a vraiment eu lieu. Qu'elle a bel et bien rencontré, en Macédoine, lors d'un festival de littérature, cet écrivain finlandais au nom bizarre, Jarkko, poète surdoué, homosexuel et porté, comme quelques autres, sur la bouteille.
Ils n'ont pas de langue commune, mais inventent très vite un « langage du corps » qui en tient lieu : « sa main, son bras, sa bouche — et cette constellation hors de toutes les langues, mots léchés caressés transcrits en traces de griffures sur la peau, et les gémissements, les onomatopées qui disaient tout. » Cet amour, qui fait exploser le langage, système de conventions hasardeuses, ne suffit pas à concilier leurs différences et les conflits éclatent bientôt, irréductibles. Ils se séparent, puis Emmanuelle va rejoindre son amant en Finlande, à Lahti, pour un autre festival, au cours duquel Jarkko est célébré, alors qu'Emmanuelle est condamnée à rester dans son ombre. Une nouvelle rencontre aura lieu à Vienne, quelques mois plus tard, mais cette fois sous le signe de la mort : Jarkko vit avec Erich, semble peu disposé à accorder une autre chance à leur amour, détruit sa vie à petit feu. Leur brève vie commune ne fait qu'accuser, encore une fois, l'abîme qui les séparent : sexuel, culturel, littéraire aussi, car l'œuvre de Jarkko connaît une reconnaissance, qu'Emmanuelle envie : « c'est moi qui ai essayé de leur voler le feu. Mais même pour cela, il ne suffit pas de feindre : aucune femme n'est Prométhée. »
Emmanuelle décide alors de rentrer en Suisse où elle continue à écrire, puis à publier, mais sous un pseudonyme masculin, croyant ainsi échapper à la malédiction qui — elle en est convaincue — poursuit toutes les femmes. Peine perdue. Le pseudonyme ne fait rien à l'affaire et l'écriture, en elle, même dans la peau d'un autre, reste une blessure à vif. Elle reverra Jarkko, dans une clinique de Helsinki, une dernière fois, juste avant qu'il meure du sida, en septembre 90, puis tombera malade à son tour.
On voit comment l'amour, qui frôle ici l'abîme, se mue tout au long du récit en amour abîmé, toujours orphelin de lui-même, et condamné, si j'ose dire, à une éternelle déception. On retrouve dans ce livre les thèmes chers à Monique Laederach : l'inconciliable différence des sexes, la quête, aussi, d'une identité féminine, dans et par l'écriture, qui ne devrait rien à personne, sinon à elle-même. Même alourdi de clichés féministes, d'une écriture parfois exagérément durassienne, Je n'ai pas dansé dans l'île est certainement l'un des meilleurs romans de Monique Laederach, qui retrouve ici l'inspiration violente de La femme séparée.

* Monique Leaderach, Je n'ai pas dansé dans l'île, l'Âge d'Homme, 2000.

A lire également, chez le même éditeur, Poésies complètes.

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03/04/2009

Mémoire brûlée

images.jpg Toute l’œuvre d’Yvette Z’Graggen, qui trouve un grand écho en Suisse romande, est un questionnement minutieux du passé. Passé commun dans Un Temps de colère et d’amour (1980) ou Changer l’oubli (1989), quand l’écrivaine genevoise se penche sur le silence des sombres années de guerre. Mémoire individuelle quand elle cherche à revisiter, pour mieux en comprendre les secrets, le passé de sa propre famille.
C’est bien de cela qu’il s’agit dans Mémoire d’elles*. Tout commence ici par deux lettres exhumées du silence, et datées de 1915 et 1916, dans lesquelles Jeanne, la grand-mère maternelle, écrit à sa fille Lisi (la propre mère d’Yvette Z’Graggen). Lettres exaltées, bouleversantes, pathétiques, qui disent à la fois le malaise de vivre et la souffrance d’aimer.
Lisant et relisant ces lettres, les seules sauvées d’une correspondance perdue, Yvette Z’Graggen va se glisser peu à peu dans le corps de Jeanne pour comprendre son tourment : la maladie inexorable (et encore sans nom) qui l’éloigne des siens, la rend étrangère à elle-même.

Bien vite, le drame se dessine : c’est celui d’une fille  « née trop tôt dans une société rigide, corsetée de conventions et d’interdits ». Son destin est tracé : il ressemble au destin de toutes les femmes de cette époque : le mariage avec un homme ayant une bonne situation, les enfants à élever, les tâches ménagères. Mais Jeanne rêve d’autre chose : du grand amour d’abord,  « un don total, un partage sans réserve » de voyages, de liberté. Le plus étrange sans doute (mais il n’y a pas ici de hasard), c’est qu’elle rencontre cet amour dans la personne d’un dentiste viennois, jeune et séduisant, qu’elle va aimer jusqu’à la déchirure.

Élevée dans la peur, entre un père violent et une mère effacée, Jeanne va bientôt donner naissance à une petite fille, Lisi, qui bouleverse son existence. Une nouvelle terreur l’habite, peuple ses nuits de cauchemars, l’empêche de s’occuper comme elle le désirerait de son enfant. Comme elle s’éloigne de cette petite fille qu’elle chérit, elle s’enferme lentement dans le silence, devient méconnaissable, est internée à plusieurs reprises. C’est cette folie à jamais mystérieuse dont Yvette Z’Graggen essaie de démêler les fils, en renouant, comme elle le dit, avec sa mère et sa grand-mère. C’est-à-dire avec une part mystérieuse d’elle-même.
* Yvette Z’Graggen, Mémoire d’elles, L’Aire, Poche bleue.

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27/03/2009

A la rencontre de Marie Gaulis

images-1.jpegQuand un nouveau talent surgit en Suisse romande, on a tendance à l'étouffer sous les références prestigieuses ou les rameaux d'un héritage lourd à porter (un père aventurier, écrivain et homme de théâtre ; une mère artiste-peintre). Pourtant Marie Gaulis, dont le talent éclate dans Ligne imaginaire*, un premier recueil de récits poétiques, ne doit rien à personne…
Après une enfance itinérante, Marie Gaulis (née en 1965 à Paris) entreprend des études de Lettres à Genève, se passionne pour le grec ancien, puis se lance, avec succès, dans une thèse qu'elle achèvera quelques années plus tard. Parallèlement à ses études « classiques », elle ne cesse d'écrire : des poèmes (publiés à l'Aire en 1993 sous le titre Le Fil d'Ariane), des textes courts et même une pièce de théâtre (qui devrait intéresser les metteurs en scène, car elle est excellente).
Pour entrer dans Ligne imaginaire, il faut s'abandonner à la musique de la langue, laisser agir un charme à la fois singulier et très puissant qui vous mène au cœur du secret, là où l'on touche peut-être « au plus silencieux de soi, au plus innommable ». C'est ainsi que commence le beau livre de Marie Gaulis : par une invitation à la sieste, ce moment rare de la journée où affleurent, dans un demi-sommeil, les visages oubliés, les paysages lointains, les rencontres furtives (peut-être simplement rêvées), les cris, les peurs, les jardins de l'enfance. Autant d'images, saisies au seuil de la conscience, qui se révèlent riches en expériences, en sensations, en moments de grâce pure.
Ainsi l'étrange cérémonial du thé qui marque une pause au cœur du temps et réunit, en un instant fugace, mais précieux, les membres d'une famille dispersée. Sous l'écorce des mots, Marie Gaulis nous restitue avec bonheur ces moments de partage et d'angoisse, d'amour et d'espérance, qui portent en eux, déjà, le germe de la séparation, « insoutenable, mais nécessaire ».
Au fil du livre, les visages défilent, tantôt comme des fantômes, tantôt comme des masques, toujours comme des énigmes. C'est à la fin seulement qu'apparaît, comme un mystère central, le visage du père adoré, indissociable des autres membres de la famille, mais « saisi dans le fier et tendre bastion de sa solitude ». C'est la force de cette Ligne imaginaire que de sonder ainsi les visages les plus proches (les plus apparemment familiers) pour déchiffrer sans cesse sa propre énigme.

* Marie Gaulis, Ligne imaginaire, éditions Métropolis, 1999.

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23/03/2009

Les cahiers d'Antonin Moeri

images-1.jpegDepuis Le Fils à maman, paru en 1989, Antonin Moeri publie régulièrement romans et traductions (c'est à lui qu'on doit la très belle traduction du Petit cheval de Ludwig Hohl*) et, peu à peu, au fil des ans, il s'est imposé comme l'un des écrivains les plus intéressants de sa génération.
Avec Cahier marine*, Antonin Moeri nous convie à un bien étrange voyage. Roman, récit, autobiographie rêvée ? Aucun sous-titre ne vient éclairer l'inconnue de ce texte fragmentaire, écrit au fil de la plume, qui raconte les pérégrinations d'un comédien sans emploi qui plonge au sud de l'Italie, à sa manière à la fois désinvolte et désespérée, comme s'il était à la recherche d'un secret primordial.
Ce cahier bleu marine, c'est un cahier d'écolier, acheté à Berlin, dans lequel le narrateur, en même temps qu'il consigne les événements de son voyage, va chercher à se reconstruire, morceau par morceau, paragraphe après paragraphe, toujours à la recherche d'une langue utopique (« Je me demande si les mots ne sont pas mes seules amours. ») qui seule peut le guider dans la nuit de son âme.
Ecrit dans l'urgence, le désarroi, ce Cahier mêle portraits et descriptions, aventures narratives et réflexions sur l'écriture. Pour le comédien-narrateur, il s'agit moins d'un voyage sentimental que d'un périple initiatique qui cherche à raconter « la chute et le sommeil », « les brumes immobiles sur les plages sans fin, les mensonges qui [lui] sont nécessaires pour substituer à ce qu'[il] voit et ressent cet astre éclatant vers lequel, chaque jour, [il] doit monter. »
On reconnaît ici les thèmes familiers à Antonin Moeri, abordés dans L'Ile intérieure (1990) et Allegro amoroso (1993). C'est moins la quête d'un sens que celle d'une langue, toujours inaccessible ; moins la recherche d'une identité que celle d'une connivence (impossible) avec l'autre, et en particulier la femme.
images-2.jpegIci, Moeri met en scène une actrice, « que Rossellini fit jouer dans ses films », figure à la fois amoureuse et traîtresse, que le narrateur finit par congédier, au pied de l'Etna, après avoir constaté que « leurs deux îles ne pourraient se rencontrer. » Constat d'échec de toute communication qui précipite le narrateur en Tunisie, vers les mirages du désert, c'est-à-dire aux confins de lui-même.
S'il a perdu l'amour, comme le désir de jouer, au moins le narrateur aura-t-il découvert, au bout de son voyage, que « les mots sont les véritables racines de la douleur humaine. » Et que si l'on veut accéder à soi-même, il faut nécessairement passer par eux, c'est-à-dire s'abandonner tout entier au langage, comme on voyage à travers l'espace et le temps, la musique, les couleurs, les sensations qui nous parlent du monde.

* Ludwig Hohl, Le Petit cheval, traduit par Antonin Moeri, éditions Zoé, 1990.

** Antonin Moeri, Cahier marine, éditions l'Âge d'Homme, 1995.

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11/03/2009

Les jeux de miroir de Barbara Polla

images.jpegVoici un livre étrange et envoûtant* : la femme qui écrit s’avance ici sans masque, un miroir à la main. Ce miroir, elle le tend à sa mère, qui porte le même prénom qu’elle, Barbara, pour arracher au temps quelques images, des souvenirs d’enfance, des sensations qu’elle croyait oubliées, mais qui surgissent, brusquement, sous le regard de la mère. Séquence après séquence, grâce au miroir magique, Barbara sort de l’ombre, renaît une seconde fois, en 1922, avec des yeux vairons qui lui donnent, tout de suite, la conscience d’être unique. Celle qui suivait son père partout, aimait à se cacher sous les tables, avait peur de l’orage comme du feu, adorait chanter en famille et dessiner, cette Barbara-là voulait être médecin. Au fil des pages, sa figure ressurgit, sous la plume de sa fille, avec une précision mêlée de tendresse et de fascination.
Mais ce miroir, le plus souvent tendu vers la mère adorée, la femme qui écrit le retourne également vers elle-même, dans un jeu de reflets vertigineux. Ainsi chaque confidence en amène-t-elle une autre : il suffit que Barbara (mère) évoque ses premières amours pour que Barbara (fille) évoque les siennes, étrangement semblables. De même pour l’amour de la langue, mais cette fois aux antipodes l’une de l’autre : alors que Barbara (fille) ressent, sur les bancs de l’école, un formidable sentiment de puissance quand elle écrit, Barbara mère avoue n’avoir jamais été « une héroïne du verbe. »
Ce jeu de miroir, constante oscillation entre passé et présent, entre mère et fille, donne le vertige. L’image et son reflet — tantôt disjoints, tantôt superposés — ébranle nos certitudes et nous oblige à nous poser cette question : qui, des deux Barbara, est la mère de l’autre ? Est-ce la première, native de Linde, qui a vraiment donné naissance à l’autre ? Ou la seconde qui, grâce à l’écriture, a engendré la première ?
Procédant, comme en peinture, par petites touches successives, ce portrait tout en facettes n'évite aucun sujet, et ne triche jamais. Ainsi, sur le chapitre de la sexualité, apprend-on que la mère, comme plus tard sa fille, a connu des désirs précoces, une curiosité vive pour les hommes, frère,  camarades de classe, maîtres d'école, que la vie ne fera qu'exacerber. L'une aura des amants ; l'autre sucera longtemps son pouce, délicieux expédient sexuel. Nul exhibitionnisme dans ces aveux impudiques, mais le désir, toujours, de saisir au plus près une vérité intime et dérobée.
Même émotion, mélange de surprise et d'effroi, quand la petite fille, ignorante des menstruations, découvre toute seule, au grenier, ces torchons pliés que les femmes, à l'époque, portaient comme une sorte de ceinture, quand elles avaient leurs règles. « La peau comme le lait et les joues comme le sang. Naissance, puberté, maternité. Le lait et le sang. Blanche Neige et Rose Rouge.
La mère voulait être médecin, comme la fille, mais pour d'autres raisons. Elle sera d'abord jeune fille au pair, c'est-à-dire servante, puis « bonne à tout faire ». Les temps sont difficiles. C'est la Seconde Guerre mondiale. Une mystérieuse maladie la sauvera de ses tâches humiliantes. C'est pendant sa convalescence qu'elle découvre la poésie : Verlaine, Rimbaud, la modernité en peinture et en littérature : sa vocation d'artiste-peintre. Une vraie révolution. Puis elle rencontrera Otto, « cet esthète colossal », qui tombera amoureux d'elle et qu'elle épousera bientôt. Un amour né sous le signe de la beauté, car « l'esthétique est une nécessité, une éthique de vie, une discipline, un chemin. »
La vie que nous révèle Barbara Polla — celle de sa mère inextricablement liée à la sienne — est une vie faite d'émerveillements. Merveille de la nature, des fleurs sauvages et des herbes folles, des bêtes qui peuplent le jardin de Choulex quand elle peint. Merveille des livres qui peu à peu envahissent la maison : Hugo, Balzac, Colette, les écrivains contemporains, une fois de plus. Pour elle, tout est source de surprise et de joie, d'émotion, de découverte. Chaque instant vécu, chaque nouvelle expérience élargit l'horizon. Celle qui, jusqu'à la fin, « voulait vivre dans la vie », aura vécu une vie merveilleuse et, en tous points, unique.
« À moi le silence, dit la mère ; à toi la parole ».
Cette douce injonction, dernière volonté maternelle, Barbara Polla, sa fille, va y répondre à sa manière, par l'écriture, en démêlant les fils si compliqués de la filiation. Tâche impossible : comment séparer, à jamais, les deux Barbara? La fille, ici, le dit très bien : ce n'est pas la mort qui marque une séparation définitive, mais la naissance, bien plus brutale que la mort. « Séparation de corps. De corps et de bien — alors que la mort n'est qu'une simple transformation. » Cette impossible séparation, la narratrice va tout de même en rendre compte dans ce récit qui ressemble souvent à un dialogue : une conversation intime, par delà le silence et la mort, entre une mère et sa fille.
A toi bien sûr : le titre s'adresse à la mère, à qui le livre est dédié. Mais il s'adresse aussi à chaque lecteur (toi, moi) en l'invitant à renouer, à sa manière, le fil interrompu d'une relation qui passe autant par la chair que par l'esprit, par les gestes que par les mots.
Des mots qui triomphent, ici, des tracas de la vie, du silence et du scandale de la mort.

* Ce texte constitue la préface au livre de Barbara Polla, À toi bien sûr, paru aux éditions l'Âge d'Homme en novembre 2008.

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27/02/2009

Les voyageurs du temps

images.jpeg L'avantage des écrivains, c'est de vivre leur vie à l'endroit et à l'envers, comme Benjamin Button (voir chronique précédente), ici et ailleurs, autrefois et maintenant. En même temps. Philippe Sollers nous le rappelle dans son dernier roman, Les voyageurs du temps*. Par l'écriture, mais aussi la lecture, nous faisons l'expérience d'un temps sans limites. Nous voyageons avec Montaigne dans les campagnes bordelaises, nous pleurons avec lui la mort de ses enfants, nous passons de Virgile à Houellebecq, de Quignard à Pline le Jeune, de Racine à Chiacchiari, de Laclos à Sagan, de Duras à Melville, de Dostoïevski à Haldas… Nous parcourons le temps dans tous les sens, à notre rythme et selon notre bon plaisir. Nous avons vécu l'avenir (pas si radieux que ça. au fond) et nous vivrons notre passé, qui est toujours à découvrir.

Comme Benjamin Button, je suis venu au monde comme un vieillard, riche de toutes les expériences, et je mourrai comme un nouveau-né, aussi naïf et ingénu qu'au premier jour…

Il y a, dans la lecture, une expérience proprement paradisiaque: nous pouvons retrouver, à notre guise, tous les visages que nous avons aimés, et qui sont là, à portée de la main, dans ces petits volumes de papier qu'on peut souvent glisser dans notre poche. Au coin d'une rue, à Paris, mais aussi à Lisbonne ou à Lausanne, à Londres ou à New York, Sollers fait des rencontres surprenantes. Il n'est jamais dépaysé : ce sont des connaissances de longue date. Mais quel bonheur de rencontrer Rimbaud, à 17 ans, alors qu'il invente les plus beaux poèmes de la langue française. Ou Isidore Ducasse, dit le Comte de Lautréamont, qui s'isole dans son alcôve pour scander les strophes des Chants de Maldoror! Et Pessoa, qui se confond avec son ombre, sur cette petite place de Lisbonne embaumée de grands acacias en fleurs… Et Casanova, figure tutélaire de Sollers, qui saute dans une gondole pour s'enfuir de Venise…

Il faut lire ce faux roman, sans intrigue ni suspense, comme une magnifique promenade littéraire à travers les lieux et les époques, les visages, les siècles, les grandes ombres du passé. La promenade n'est pas finie. Elle se poursuit de livre en livre, toujours à inventer. Comme il n'a pas de commencement, le temps n'a pas de fin non plus. À nous de l'explorer à notre guise…

Oui, faisons la fête à tous ces voyageurs, promeneurs immobiles, solitaires, insatiables chercheurs de l'or du temps

* Philippe Sollers, Les voyageurs du temps, roman, Gallimard, 2008.

 

 

 

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18/02/2009

Mortelle randonnée

hofmann.jpegAprès un récit de voyage, Billet aller-simple*, et Estive**, carnet de route en haute vallée alpine, Blaise Hofmann se lance dans le roman. Et, pour son coup d’essai, il n’a pas froid aux yeux, puisqu’il se glisse dans la peau d’une femme, Berthe, la trentaine, en rupture sociale, pour raconter sa révolte, d’abord, sa soif de liberté, puis sa dérive mortelle.
Scandé en trois parties, le périple de l’héroïne commence à Lausanne, où elle travaille comme assistante de direction sous les ordres d’une amie d’enfance, redoutable executive woman. Quand elle rentre chez elle, c’est pour retrouver son petit ami, tendresse plan-plan et routine quotidienne. On sent Berthe tout près du point de rupture. Il arrive un beau jour, presque par accident, alors qu’elle se balade à vélo. Un pneu crevé, de nouvelles rencontres, l’envie de poursuivre son chemin Dieu seul sait où : comme une seconde chance pour sortir de l’étau des jours gris. Chaque rencontre est un événement, pousse Berthe un peu plus loin sur le chemin de la liberté. Quête de soi qui passe par l’aventure, l’expérience du temps mort et de la faim, de l’errance, de l’absence de tout port d’attache. Blaise Hofmann a les sens aguerris. C’est un observateur, doublé d’un moraliste : au fil des jours, la fuite de Berthe se transforme en voyage initiatique, un voyage jalonné de rencontres et de découvertes, de peurs et de désirs. Hofmann excelle à observer les gens, à décrire une nature qui n’est pas toujours bienveillante, à creuser cette envie d’aller voir ailleurs si la vie est plus belle…
assoiffée.jpegPlus convenue, la seconde partie de L'Assoiffée*** montre Berthe dans la rue, à Paris, fréquentant SDF et clochards, dormant dans les toilettes publiques, mendiant un peu d’argent à la porte des supermarchés, vivant ou survivant d’expédients. On a de la peine à suivre Berthe dans cette longue descente aux enfers où tout esprit de révolte, toute résilience, semble l’avoir abandonnée. « Ne pas hésiter à perdre la face. Aller au bout de mes maladresses. Errer comme une provinciale pas peu fière d’avoir fait le déplacement. Être heureuse. »
Ce bonheur, Berthe ne le trouvera pas à Paris où elle s’enfonce chaque jour davantage dans la misère et la marginalité. Hofmann peine ici à trouver le ton juste pour décrire cette fuite éperdue qui est un vertige du néant et de la mort. On aimerait que Berthe ait plus d’épaisseur ou de consistance. Que quelque chose en elle résiste à ce vertige autodestructeur. Pourquoi est-elle à ce point passive et désespérée ? D’où vient ce malheur qui l’habite ? Que (ou qui) cherche-t-elle si vainement à fuir ?
La troisième partie, hélas, ne répond pas à ces questions, ou les laisse en suspens. Recueillie par un routier qui lui raconte sa vie (surprenant dialogue dans un roman presque entièrement écrit sous forme de monologue), Berthe va se retrouver sur la côte normande, si chère à Marguerite Duras. Cette ultime rencontre, dont on pressent qu’elle aurait pu être décisive, cette dernière chance, Berthe ne sait pas la saisir. Elle poursuit sa dérive au fil des dunes de l’Atlantique, s’interroge encore une fois sur sa vie — et sur le monde qui l’a abandonnée. La liberté, est-ce la mort ? Toute émancipation (par rapport à la société, au monde du travail, au couple) est-elle forcément impossible ? Se chercher, se trouver, à travers une errance ponctuée de rencontres et de découvertes, est-ce nécessairement se perdre ?
Pour Blaise Hofmann, qui suit pas à pas la longue dérive de Berthe, la réponse ne fait pas de doute. En fin de course, Berthe n’a qu’une issue : se fondre corps et âme dans les flots de l’océan. Ultime et mortelle régression. Même si cette fin — si caractéristique de la littérature romande qui a fait du suicide son principal lieu commun — semble un peu trop prévisible, ou trop facile, le roman de Blaise Hofmann ne manque pas de vigueur, ni de style. On se réjouit de le lire dans un prochain roman au sujet peut-être mieux adapté à ses qualités d’écrivain.


* Blaise Hofmann, Billet aller simple, l’Aire bleue, 2006.
** Blaise Hofmann, Estive, Zoé, 2007.
*** Blaise Hofmann, L’Assoiffée, roman, Zoé, 2009.

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13/02/2009

Les piètres penseurs


images.jpegComme l'ornithorynque ou le panda, l'Intellectuel Français (ou I.F. pour reprendre le sigle inventé par Régis Debray dans un livre passionnant*) est une espèce en voie de disparition. Héritier lointain de l'Intellectuel Originel (ou I.O.), dont les plus fameux spécimens s'illustrèrent lors de l'affaire Dreyfus, l'I.F. voit aujourd'hui sa fin venir, supplanté par l'I.T. (ou Intellectuel Terminal) qui ne pense plus en terme en droit ou d'éthique, mais exprime ses humeurs au jour le jour — de préférence dans les pages “ Débats ” de Libération ou du Monde — dans l'espoir d'en tirer un bénéfice médiatique immédiat, et d'occuper la scène intellectuelle.
Intervenir dans la vie politique, pour un écrivain ou un philosophe, aura toujours été, depuis un siècle au moins, une spécialité française. On se rappelle Zola accusant, dans l'Aurore, l'Etat d'avoir condamné injustement Dreyfus. Accusation reprise par Anatole France, Barrès, Péguy, Proust et quelques autres I.O., lesquels, après maintes attaques, polémiques et menaces, eurent enfin gain de cause.
Cet engagement de l'intellectuel, qui se doit de toujours prendre position dans le débat politique de son époque, va se développer au cours du XXe siècle. En France, ses grandes figures morales seront tour à tour Gide, lorsqu'il dénonce au retour d'un voyage en URSS les conditions de vie de ce pays ; Sartre, bien sûr, qui force l'I.F. à s'engager dans le débat politique et à choisir son camp, souvent de manière péremptoire ; Raymond Aron qui, au sortir de la deuxième guerre mondiale, s'oppose à Sartre en défendant des positions tout autres ; mais aussi David Rousset ou Pierre Vidal-Naquet.
Le point de rupture, qui pour Régis Debray marque la fin de l'I.F et sa transformation en I.T. (ou Intellectuel Terminal), advient au début des années 70 avec l'arrivée sur la scène médiatique des “ Nouveaux Philosophes ”. Plus de débat d'idées, désormais, plus d'affrontements de haute tenue, comme les querelles entre Sartre et Camus, mais des opinions assénées tels des coups de gourdin. Même si Debray cite peu de noms, on reconnaît sans peine ici la bande à Bernard-Henri Lévy, Glucksmann et autres Finkelkraut qui représentent les nouveaux maîtres du prêt-à-penser. Leur coup de génie ? Occuper les media et faire du débat d'idées un spectacle permanent. Ê“ L'I.T. a un ton judiciaire, mais un ton au-dessus du juridique. Il fait métier de juger, et non d'élucider : plutôt dénoncer qu'expliquer. Sa question préférée ? " Est-il bon, est-il mauvais ? " Elle en cache une autre, beaucoup plus grave à ses yeux : " Et moi, me retrouverais-je, ce faisant, du bon ou du mauvais côté ? "”
Etre toujours là où quelque chose se passe (quitte à faire du tourisme médiatique comme BHL ou Bernard Kouchner). Toujours du bon côté, bien sûr — c'est-à-dire des bons sentiments ou du politiquement correct. Ne jamais s'engager sur le terrain du vrai débat philosophique (laissé aux purs spécialistes, philosophes de métier, réputés illisibles), mais raisonner en termes de chiffres plus ou moins trafiqués, de slogans péremptoires et de comparaisons démagogiques (voir les chroniques de Jacques Julliard, Alain Minc ou Jean-François Revel).
En même temps qu'il accède aux présentoirs des supérettes, l'I.F. signe son arrêt de mort. Le spectacle a remplacé la réflexion, les bons sentiments ont supplanté le droit, la morale circonstancielle (qui change au gré des événements et de la pensée dominante) a pris la place de la bonne vieille éthique philosophique, décidément trop obsolète.
Bien sûr, on sent chez Régis Debray (type même de l'I.F. formé à la vieille école) une certaine nostalgie de l'époque où l'écrivain, l'artiste ou le penseur avait encore son mot à dire dans le débat d'idées. Où réflexion philosophique ne rimait pas avec bricolage de circonstance, démagogie, flatterie des foules anesthésiées. Époque à jamais révolue, selon lui, car nous sommes entrés dans la vidéosphère : l'écran a remplacé l'écrit, l'ordinateur ou la télévision ont supplanté le livre — comme, d'autre part, les médias assurent, à eux seuls, le traitement et le commentaire de l'information en convoquant de temps à autre, tels des guests stars, les penseurs en vogue du moment.
* Régis Debray, I.F. (Suite et fin), Folio.

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10/02/2009

Passion extrême

images-5.jpegLouise Anne Bouchard est née à Montréal et vit en Suisse depuis douze ans. Photographe de formation, scénariste et dialoguiste de films, elle publie, tous les deux ans, de brefs romans convulsifs et déroutants. On se souvient des Sans-soleil, paru en 1999, qui retraçait dans une langue inimitable l'arrivée, dans un petit village valaisan, d'une étrangère aussi étrange qu'irréductible. Roman des rapports amoureux, de l'ouverture (ou de la fermeture) à l'autre, des bouleversements progressifs d'hommes et de femmes en proie à la passion…
L'étrange et l'étranger se retrouvent dans le dernier livre de Louise Anne Bouchard. Et d'abord dans le titre, Vai piano, en italien, qui signifie “ va lentement ”. Dans le thème, ensuite, puisque le roman raconte le voyage en Sicile d'une belle étrangère qui va tomber dans les bras (ou plutôt les filets) d'un médecin de Taormina. L'histoire serait banale sans la présence, constante et clandestine, du mari défunt qui suit son ex pas à pas, jour après jour, et surtout nuit après nuit. Mort et enterré, pourtant, le mari n'a de cesse d'espionner sa femme, à qui il s'adresse continuellement, dans une sorte de lettre ouverte adressée à celle qu'il a perdue, mais qu'il continue de maîtriser et de manipuler d'outre-tombe.
Tout, chez Louise Anne Bouchard, est affaire de regards et de mots. Regard d'une incroyable cruauté, parfois, qui transperce les apparences, refuse les faux-semblants, fait éclater au fil des pages une vérité qui tantôt dérange (mais il ne faut pas tomber dans le piège de cette provocation), et tantôt éclaire d'une lumière nouvelle les relations amoureuses (car chaque roman de Louise Anne Bouchard est le récit d'une passion extrême, vécue jusqu'à son paroxysme). Langage d'une grande inventivité, ensuite, d'une musique nerveuse, d'une cadence régulière, preuve d'une grande maîtrise de la langue. Quand les regards et les mots se confondent, ou plutôt se répondent, cela donne un feu d'artifice. Un vrai régal !

* Louise Anne Bouchard, Vai piano, roman, l'Âge d'Homme, 2001.

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07/02/2009

Immortelle Sarah

images-2.jpegOn ne présente plus Michèle Auer, qui travailla longtemps dans l'édition parisienne avant de venir s'installer, avec son mari Micha, du côté de Genève : quiconque s'intéresse, de près ou de loin, à la photographie, en Suisse comme en Europe, a rencontré cette femme de caractère qui collectionne les images et les appareils de photo, les beaux livres et les œufs de toute sorte.
C'est grâce à elle qu'on a pu découvrir (ou redécouvrir) les images de la photographe lausannoise Germaine Martin, par exemple, les planches de Jean-Gabriel Eynard, les chambres d'hôtel magnifiques de Jean-Jacques Dicker, la montagne bleue de Jacques Pugin, les photos érotiques de Pierre Keller, pour n'en citer que quelques-uns. C'est à elle que l'on doit aujourd'hui un recueil de photos — la plupart inédites — de la grande Sarah Bernhardt (1844-1923), première star du théâtre aux prises avec la photographie, dont elle signe les notes biographiques, et rassemble les documents d'époque (articles, témoignages, comptes-rendus critiques). Suivant au fil des ans la vie mouvementée de Sarah Bernhardt, l'on apprend combien le destin de la grande comédienne est lié à l'invention de la photographie : non seulement Sarah est née presque en même temps que la photo, mais encore elle a su la première utiliser l'image en général, et son image en particulier. Ainsi n'est-ce sans doute pas un hasard si elle adopta la même devise que l'illustre Nadar : Quand même ! Que l'on retrouve dans ses lettres d'amour, de colère ou d'insultes.
Idolâtrée pour ses rôles, d'une intelligence hors normes, Sarah Bernhardt a su utiliser son image pour construire, année après année, son mythe ou sa statue. Dotée d'une grande beauté, mais aussi d'une soif immense d'indépendance et d'aventure, elle a su mettre en scène sa vie grâce à la photographie. Michèle Auer nous restitue cette mise en scène (la première dans l'histoire du théâtre) avec intelligence et sensibilité.
En même temps que cet hommage à Sarah Bernhardt paraît, dans la collection Photoarchives*, un ouvrage que tout amateur de photographie et d'histoire devrait acquérir séance tenante. Il s'agit d'un des premiers textes critiques consacré à la photographie et son auteur n'est pas n'importe qui, puisqu'il s'agit du genevois Rodolphe Töpffer**.
images-1.jpegCe texte, à peu près inconnu du public, est pourtant un chef-d'œuvre, autant qu'une curiosité. Il traite, en précurseur, de l'art photographique, et plus précisément de la question de l'imitation, de l'esthétique et de la ressemblance en photographie. Ecrit en réaction à la publication d'un ouvrage paru en 1941 à Paris, Excursions daguerriennes. Vues et monuments les plus remarquables du globe (reprise dans le volume d'Ides et Calendes) le texte de Töpffer, écrit trois ans après la découverte de Daguerre, extrêmement clair et réfléchi, intitulé fort explicitement De la plaque Daguerre : le corps moins l'âme, nous introduit directement aux problématiques les plus contemporaines sur l'image et sa reproduction.
Abondamment illustré, entre autres par des gravures grinçantes de Daumier, le texte de Töpffer est lui-même suivi par un texte de Constant Puyo, qui le commente et prolonge ses questions. “ La photographie ne peut être un art que si elle est en mesure de créer un beau indépendant de la beauté du sujet. (…) Il semble bien, d'ailleurs, qu'on le comprenne. Ne voyons-nous point déjà des photographes d'avant-garde s'attaquer à des pans de murs et à des tuyaux de cheminée ? ” Ecrites en 1907, ces lignes de Puyo n'ont pas pris une ride. C'est pourquoi il faut les relire aujourd'hui.
* Michèle Auer, Sarah Bernhardt, collection Photogalerie, Ides et Calendes, Neuchâtel et Paris., 2000.
**
Rodolphe Töpffer et Constant Puyo, De l'Art et du Daguerréotype, Photoarchives, Ides et Calendes, Neuchâtel et Paris, 2000.

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28/01/2009

Le pacha Boniface

images.jpegAuteur de sept romans remarqués (dont le remarquable Les Larmes de ma mère*, Prix Dentan 2004), Michel Layaz (né en 1963 à Fribourg)  fait partie, sans conteste, de la jeune garde des Lettres romandes. On peut classer ses livres selon leur ton et leur propos : il y a, d’une part, les textes d’une veine intimiste, comme Les Larmes de ma mère, et les textes d’apparence plus légère, mais tout aussi intéressants, d’une veine drolatique et satiriste, comme La Complainte de l’idiot.
Cher Boniface**, son dernier roman, appartient sans hésitation à la seconde catégorie. Il s’agit d’une farce, plus sérieuse qu’il n’y paraît, qui met en scène une sorte de « bon à rien », prénommé Boniface, proche cousin de ces Taugenichts allemands qui ont décidé de ne pas perdre leur vie à la gagner. Vautré sur son pouf, passant son temps à grignoter des gousses d’ail, Boniface, au début du livre en tout cas, est un pacha heureux et désœuvré. Mais une rencontre va bouleverser sa vie : c’est en gravissant l’Eiger qu’il va tomber sur Marie-Rose Fassa, une journaliste ambitieuse et dynamique. Tout le contraire, bien sûr, de Boniface. C’est elle, désormais, qui va pousser notre poussah à travailler d’abord, puis à faire quelque chose de sa vie.
Autrement dit : à écrire un livre ! Car les femmes n’aiment pas les hommes qui manquent d’ambition…
Le ton est donné dès l’entame et le lecteur est embarqué dans un tourbillon de mots qui bientôt l’étourdissent. Layaz aime les listes, les zeugmes, les énumérations. Même si, parfois, cela tourne au procédé, le style est délectable, léger, plein de fantaisie. D’autant qu’il se pique de satire et de philosophie. On reconnaît au passage des personnalités médiatiques (Pierre Keller, Christoph Blocher), brocardées de manière à la fois drôle et cruelle. Un morceau de bravoure fait même l’éloge, lors d’une interview mémorable, des valeurs du juste milieu qui règnent dans les instances fédérales et tiennent lieu, en Suisse, de véritable philosophie.
Mis en demeure de travailler, par sa chère et tendre Marie-Rose, Boniface va trouver un emploi dans les chemins de fer en tant que couchettiste (emploi que l’auteur a tenu, quelque temps, dans la vraie vie). Mais, bien sûr, ce n’est pas un travail de tout repos. Et les soucis ne tarderont pas à fondre sur la tête du héros obligé de gagner sa vie pour ne pas déchoir aux yeux de sa dulcinée.
D’autres personnages viendront mettre leur grain de sel dans ce roman qui n’en manque pas : un surveillant des chemins de fer effrayant, Prokasch, qui finira par succomber aux charmes de Cécilia, la mère du héros, et une jeune rivale de Marie-Rose, prénommée mademoiselle Coline. Comme on le voit, l’univers doux-amer de Layaz fait penser, quelquefois, à celui de Robert Walser, peuplé de personnages attachants et égarés dans la « vraie vie ».
Si le roman part en fanfare et déploie une verve comique assez rare en Suisse romande, il peine, cependant, à tenir la distance. La dernière partie du livre, en particulier, apparaît décousue, et la fin (en forme de happy ending) est décevante. C’est bien dommage, car Michel Layaz, en la personne de Boniface, a véritablement créé un personnage à la fois attachant et agaçant, poète et philosophe, contemplatif et paresseux. Un personnage à facettes, insupportable et drôle, riche de promesses. Mais ces promesses, finalement, demeurent virtuelles.


* Michel Layaz, Les Larmes de ma mère, Points-Seuil, 2007.
** Michel Layaz, Cher Boniface, roman, éditions Zoé, 2009.

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20/01/2009

Maurice et Corinna

images.jpeg Une pluie d'éloges — parfois tardifs — s'est abattue sur l'écrivain valaisan Maurice Chappaz, qui vient de disparaître. Chaque écrivain, de son vivant, édifie sa propre statue. Chessex en ogre austère et grave. Bouvier en poète aux semelles de vent. Chappaz en montagnard madré et faussement naïf. Ces statues, bien souvent, n'ont rien à voir avec la réalité. Chessex est moins austère qu'il ne paraît. Bouvier riait, quand on le traitait de vagabond des routes, lui qui a passé l'essentiel de sa vie à Genève, sur les hauteurs de Cologny. Quant à Chappaz, il suffit d'avoir été son éditeur pour savoir combien l'homme était retors, malin et soucieux, avant tout, de sa propre gloire. Il a eu cette chance, inouïe, d'avoir pour compagne Stéphanie — dite Corinna — Bille, fille du grand peintre humaniste Edmond Bille, dont les éditions Slatkine viennent de publier une magnifique et indispensable biographie*. Corinna, comme le veut la légende, tenait la barraque du foyer et élevait leurs trois enfants, tandis que Maurice vagabondait par monts et par vaux. Cela ne l'a pas empêchée, Corinna, d'écrire des livres qui comptent parmi les plus marquants de la littérature romande. Tout le monde devrait lire Theoda**, le premier roman écrit en 1944, qui est un chef-d'œuvre d'émotion et de fraîcheur. Ont suivi de nombreux titres, dont Deux passions, autre chef-d'œuvre, puis La Demoiselle sauvage, Douleurs paysannes**, Le Sabot de Vénus** ou encore Juliette éternelle**. images-1.jpegSi, comme l'écrit si justement Jean-Louis Kuffer, Chappaz fut ce poète au verbe de cristal, Corinna avait ce don du récit, de la construction dramatique, de l'amour des personnages, bref du roman, si rare en Suisse romande. Elle avait mille et une histoires à raconter, à inventer. Et, à sa manière, mêlant subtilement les éléments naturels et fantastiques, elle a su construire sa propre mythologie, qui n'était pas celle d'une fée du logis, mais d'une magicienne de l'écriture (que l'écriture a sauvée d'une vie solitaire et. parfois miséreuse).Alors relisons-les, tous les deux, le poète et la magicienne, pour leur rendre un dernier hommage.

 

* Edmont Bille, par Bernard Wyder, Éditions Slatkine, 2008.

** La plupart des ouvrages de Corinna Bille se trouvent aux Éditions Empreintes et Plaisir de lire.

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14/01/2009

Une malédiction familiale

massardheritage.jpgMettre des mots sur « les furies qui tremblent en elle » : telle est l’obsession de Heide, allemande d’origine, mais installée en Suisse depuis la guerre, qui s’interroge sur l’étrange malédiction qui touche sa famille, et celle de son frère, ancien officier de la SS. En effet, dans l’une et l’autre branche familiale, les maladies graves ou mortelles se multiplient, frappant tantôt la fille ou le fils, tantôt les petites-filles. Pourquoi un tel acharnement ? Y aurait-il une raison à cette malédiction familiale ?
On reconnaît ici les thèmes chers à Janine Massard (née à Rolle en 1939) : la famille en proie à cet ennemi intime et terrifiant qu’est la maladie, qui sert de révélateur aux relations humaines ; la soif de vivre inextinguible ; l’interrogation du passé qui éclaire le présent. Si Comme si je n’avais pas traversé l’été*, roman très autobiographique publié en 2001, était un acte de résistance contre la mort aveugle qui frappe ses proches (le père, le mari, la fille), L’Héritage allemand** est un livre de méditation et d’élucidation. De fantasmagories, aussi, car toutes les femmes qui peuplent le roman cherchent à comprendre, par le dialogue et la rêverie, ce qui leur arrive. « Il y avait eu des mots comme… la faute collective, tous ne paieront pas, beaucoup d’innocents seront touchés, mon père a dit ça à la fin de la guerre quand on a découvert tous les crimes… Il croyait si fort au châtiment qu’il était convaincu que trois générations seraient nécessaires aux Allemands pour se faire pardonner… »
On sent Janine Massard marquée par la lecture des Bienveillantes, de Jonathan Littell. À son tour, la romancière interroge les crimes du passé : et si toute sa famille portait le poids des crimes commis par son frère ? Si le destin se vengeait aujourd’hui sur ses proches, victimes innocentes, mais porteuses du même sang criminel ? Belle-fille de Heide, Léa s’interroge, et se révolte aussi : « qu’avait-elle fait pour être ainsi punie ? Le scénario d’un syndrome du châtiment, subséquent aux crimes jamais avoués d’Onkelhaha, s’était incarné quand des pics de douleur l’avaient fait vaciller. »
On le voit : avec son Héritage allemand, Janine Massard nous entraîne dans des abîmes vertigineux. Qu’hérite-t-on avec le sang de ses aïeux ? La maladie vient-elle venger un passé inavouable ? Et que peut-on faire face à cette malédiction ? Sondant avec lucidité les personnages qu’elle met en scène (presque tous féminins), Janine Massard creuse le mal jusqu’à sa racine. Le passé empoisonne l’existence des vivants, d’autant plus que ce passé est occulte. Il faut lutter contre la maladie, en même temps que reconnaître la source du mal. Dans cette quête poignante de vérité, Janine Massard ne triche pas, comme à son habitude : quitte à se brûler les ailes ou les yeux, elle cherche une lumière qui soulage, mais aussi qui aveugle. Elle va jusqu’au bout du chemin, non sans humour, ni compassion.

* Janine Massard, Comme si je n’avais pas traversé l’été, roman, éditions de l’Aire, 2001.
** Janine Massard, L’Héritage allemand, roman, Bernard Campiche éditeur, 2008.

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07/01/2009

Le monde d'Alain Bagnoud

images.jpegOn dit souvent, à tort, que la littérature romande manque d'ambition. Le jour du Dragon*, le dernier livre d'Alain Bagnoud, nous démontre le contraire. Comme certains sages chinois sont capables, paraît-il, de voir le monde entier dans une goutte d'eau, Bagnoud raconte, dans le courant d'une seule journée, une vie entière. Pas n'importe quelle journée et pas n'importe quelle vie. Tout se passe le 23 avril, dans un petit village du Valais, le jour de la Saint-Georges., patron de la commune. Et ce jour fatidique, où Saint Georges terrassa le Dragon, est celui de toutes les expériences, les découvertes, les émotions, les transgressions. Nous sommes dans les années 70, années de liberté et de musique, un vent nouveau souffle même dans les villages les plus reculés. Car personne, ici bas, n'est à l'abri de l'Histoire.
Enrôlé comme tambour dans l'une des deux fanfares du villages, le narrateur va vivre cette journée comme un parcours initiatique. C'est d'abord le sentiment — douloureux, puis exaltant — d'échapper aux griffes de sa famille, à l'ordre patriarcal qui empoisonne, depuis toujours, les relations. Bientôt le narrateur tiendra tête à son père, pourra se libérer de toutes les contraintes qui l'empêchent d'être lui, c'est-à-dire d'être libre. Comment briser les chaînes de l'enfermement familial? Grâce aux copains, à la musique, aux filles, à la Poésie. C'est la première leçon de ce jour décisif.
Mais tout ne se passe pas si facilement, ni tout de suite. Grâce au talent d'Alain Bagnoud, nous pénétrons peu à peu, mot à mot, dans les couches les plus profondes de la conscience d'un personnage, superposées commes celles d'un mille-feuilles. La famille, donc, déjà omniprésente dans La Leçon de choses en un jour**, premier volet de cette autobiographie rêvée. Mais aussi la religion puisque le narrateur assiste, comme tous les villageois, à la messe célébrant Saint Georges. Rituel immuable, à la fois solennel et ennuyeux. Là encore, l'adolescent qui assiste à la messe ne se sent pas à sa place. Ce décorum ne le concerne pas ; au contraire, il l'aliène. Il ne se sent à l'aise qu'avec les copains qui l'entraînent sur des chemins de traverse. Car au centre du livre, extrêmement bien décortiqué, il y a le malaise d'« une existence médiocre, insuffisante. Un cerveau parasité de discours encombrants (…) Un magma instable qui aspire à se définir, qui cherche à se coaguler, mais infructueusement. » Jusqu'à ce jour, le narrateur n'a pas de visage, il n'est ni beau ni laid, il manque de présence au monde physique. C'est cette journée particulière, le Jour du Dragon, qui va lui permettre d'accéder à lui-même et au monde, jusqu'ici refusés. Dans le monde villageois pétri de traditions, de conventions et de clichés, il faut éviter comme la peste tout ce qui est singulier. Car le singulier doit toujours se fondre dans le collectif, le général, la famille ou le groupe.images-1.jpeg
Ce trouble indistinct, Bagnoud le creuse parfois qu'au malaise. Et l'on sent une vraie douleur affleurer sous les mots qui se cherchent, refusant les clichés et le patois identitaire. Le rite de passage se poursuit : le narrateur goûte aux délice du fendant comme à ceux du premier joint. Ces paradis artificiels ne durent jamais longtemps. Qui peut comprendre ses vertiges, ses exaltations, ses ivresses poétiques et morales? Pas la famille en tout cas, ni les copains. Les filles alors? Le narrateur va connaître sa plus grande émotion à l'église, où il embrasse pour la première fois Colinette : transgression jouissive, et sans grand risque, puisque l'église, à cet instant, est déserte. Mais le narrateur a franchi le pas. Ce baiser initiatique l'a fait entrer dans un autre monde, merveilleux et bouleversant.
Le livre se termine en musique. Ayant quitté l'uniforme de la fanfare, le narrateur retrouve ses copains dans une cave enfumée, s'essaie à jouer divers instruments, décide de fonder un groupe rock : The Dragon!, of course ! Abandonne l'abbé Bovet pour Chuck Berry et Jerry Lee Lewis. Mais l'initiation au monde, la découverte de soi par les autres n'est pas finie: grâce à son ami Dogane, le narrateur va visiter l'atelier d'un peintre marginal, Sinerrois, qui va lui ouvrir les portes de l'expression artistique en lui montrant qu'en peinture, comme en poésie, la liberté est souveraine, source de découvertes et de joies. Nouvelle leçon de vie en ce jour fatidique! La liberté de peindre et de créer se paie souvent par la solitude, le silence, le rejet social. 
L'épilogue du livre met en scène, dans un garage, l'une de ces fameuses boums qui ont fait chavirer nos cœurs d'adolescents. À cette époque, le seul souci (vital) était d'inviter la plus belle fille de la classe pour danser le slow le plus long (en général Hey Jude !). C'est l'expérience ultime que fait le narrateur au terme de cette journée proprement homérique, au sens joycien du terme, puisque toute une vie est concentrée en moins de vingt-quatre heures chrono. Ce qui est un fameux tour de force. Alain Bagnoud y scrute, au scalpel, les méandres d'une conscience malheureuse, qui cherche son salut dans la musique, l'amour, la lecture, la poésie. Et qui découvre, au terme d'un long parcours initiatique, la liberté d'être soi et la présence au monde.
* Alain Bagnoud, Le Jour du Dragon, éditions de l'Aire, 2008.
** Alain Bagnoud, La Leçon de choses en un jour, éditions de l'Aire, 2006.
 

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