25/07/2010

Houellebecq l'agitateur

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Difficile d’échapper à la déferlante Houellebecq ! Intense battage médiatique, logorrhée critique partisane ou fielleuse (haïssables toutes les deux), présence de l’auteur en chair et en os dans les talk shows des grandes chaînes de TV… Autant de symptômes qui tendraient à occulter le phénomène Houellebecq écrivain au profit de son clone médiatique. Car phénomène il y a, c’est indéniable. Mais il est littéraire. Malgré quelques longueurs, des pages complaisantes où Houellebecq, dirait-on, s’amuse à se singer lui-même en écrivant ce qu’on attend de lui, La possibilité d’une île*, son dernier roman, est un texte fort, violent, bien sûr, authentique, où l’auteur ne triche pas.

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23/07/2010

Les secrets d'Agota Kristof

images-14.jpeg Depuis Hier (1995), Agotha Kristof n’écrit plus. Non par angoisse de la page blanche ou choix délibéré, mais parce qu’elle estime avoir dit tout ce qu’elle avait à dire dans sa fameuse trilogie (Le Grand Cahier, La Preuve, le Troisième mensonge). Il a fallu un bien curieux concours de circonstances pour que paraisse L’Analphabète*, recueil de onze textes autobiographiques, parus il y a presque vingt ans, que l’auteur avait confiés à la revue zurichoise Du, puis totalement oubliés. Il a fallu que ses archives personnelles soient transférées à la Bibliothèque Nationale de Berne et qu’un chercheur curieux mette la main dessus pour que ces textes voient enfin le jour !

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21/07/2010

La gazelle tartare (Asa Lanova)

images-13.jpeg Sous le beau titre de La Gazelle tartare*, Asa Lanova poursuit l’exploration de son passé entreprise dans le somptueux Blues d’Alexandrie. Délaissant le roman, la narratrice s’aventure ici dans le labyrinthe des souvenirs et des songes. Elle qui se croyait insensible et stérile retombe sous le charme de « Satan » qui a illuminé et terrifié son adolescence. « Tout me revenait en mémoire, tel un ruban de feu qui se déroulait impitoyablement devant moi : mes fuites restées inexplicables, Deauville et son théâtre, Monte Carlo et ses palmiers léthéens, mon impuissance à vivre depuis l’enfance, et surtout, l’amour perdu, et, sans doute, renoué dans ma seule imagination. » Ce retour au passé — à la lumière noire de l’amour — va ramener la narratrice vers le jardin de son enfance, source inépuisable d’émerveillement. Jardin rêvé des étreintes amoureuses (mais ont-elles vraiment eu lieu ?) et terre de la dernière demeure. C’est sur cette image, à la fois nostalgique et rassurante, que s’achève le beau récit d’Asa Lanova, qui tient de l’exorcisme et de la célébration mystique. Une réussite.

* Asa Lanova, La Gazelle tartare, éditions Bernard Campiche.

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13/07/2010

Un très bon Beno

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Le titre, comme d'habitude, est impossible : La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés*, mais le talent, fait de lucidité, d’ironie triste et d’humour triomphant, reste le même. Le dernier livre de Jean-Luc Benoziglio, écrivain suisse établi à Paris depuis des lustres, est un grand livre.

Largué par sa Julie, le narrateur, moderne Saint-Preux, retourne en douce sur les lieux de ses amours : la maison de campagne que son ex a rénovée et dans laquelle, parmi les cris d’enfants et les disputes familiales, le narrateur et elle ont vécu la plus belle tranche de leur histoire. Il y a beaucoup de nostalgie dans ce pèlerinage cruel et hilarant, puisque le narrateur assiste, comme un intrus, aux diverses scènes de famille qui se déroulent sous ses yeux. Il en était l’acteur ; il n’en est plus que le spectateur silencieux et marri. Son chant d’amour est un chant de détresse : Julie l’absente occupe tout l’espace de sa mémoire : sa chaleur, sa « voix des mauvais jours », ses éclats de rires, ses relations impossibles avec son éditeur (et sans doute amant), sa stature de mater familias, etc. Ressuscitant les images du passé (fêtes, repas, week-ends pluvieux, jeux de société), le narrateur vit dans la perte de Julie. Et le plus triste, dans ce roman qui joue si bien avec nos émotions, c’est que personne, sans doute, ne remplacera jamais l’amoureuse enfuie. Même les fables superbes (mahons sauds), les poèmes elliptiques, les citations ignorées de gens célèbres, l’incroyable intermède du cocktail littéraire (50 pages !) ne parviennent à chasser l’étrange mélancolie qui se dégage de ce roman poignant.

 

 

* La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés, par Jean-Luc Benoziglio, Le Seuil, 2004.

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11/07/2010

Philip Roth et ses doubles

images-9.jpeg Ils sont nombreux, les doubles de Philip Roth, sans doute le plus grand écrivain américain vivant : il y a Portnoy (et son célèbre complexe), Zuckermann (l’écrivain fantôme) et David Kepesh, professeur de littérature à l’Université — mais surtout de désir. Après une longue absence, celui-ci revient dans un roman magnifique et bouleversant, La Bête qui meurt.*

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08/07/2010

Vie et légende de Marguerite Duras

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Rarement, dans la littérature française, un écrivain aura mêlé à ce point — jusqu'à les rendre indiscernables — sa vie et son œuvre. Comment faire la part du témoignage « vécu », du fantasme ou de l'imagination pure dans l'œuvre de Marguerite Duras, passée maîtresse, on le sait, en fabulations de toute sorte, jusqu'à faire de sa vie une parodie de son écriture ? Laure Adler réussit cet incroyable tour de force*.

D'abord une question, qui n'est pas une critique, ni même un procès d'intention : à quoi bon consacrer une biographie à un écrivain qui, d'avance, rejette toute explication biographique de son œuvre et déclare par exemple ceci : « Pourquoi écrit-on sur les écrivains ? Leurs livres devraient suffire. » ?

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03/07/2010

Charmes du caravansérail

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Récit haut en couleurs, animé d'une furieuse soif de vivre, La vie est un caravansérail* est le second livre d'Emine Sevgi Özdamar, et son premier roman. Couronné, en 1992, par le fameux Prix Ingeborg Bachmann, il vient d'être traduit en français et publié chez Zoé, dans une collection dédiée aux Littératures d'émergence.

Si le nom d'Emine Sevgi Özdamar ne dit sans doute rien, encore, aux lecteurs français, il est déjà connu, en Allemagne, par un large public, constitué avant tout d'amateurs de théâtre. Aujourd'hui comédienne, Emine Sevgi Özdamar a émigré à Berlin-Est dans les années soixante et appris l'allemand en jouant Kleist, Büchner ou encore Brecht sous la houlette de Benno Besson et Matthias Langhoff. C'est d'ailleurs sous la direction de ce dernier qu'elle jouera, le mois prochain, l'un de ces Femmes de Troie que l'on pourra voir à la Comédie.

Mais avant d'arriver en Allemagne, lieu de tous les rêves et de toutes les déceptions, la vie d'Emine Sevgi Özdamar fut bien remplie, si l'on en juge par son roman, La vie est un caravansérail, lequel débute peu avant sa naissance, en 1946, en Anatolie, pour couvrir les vingt premières années de sa vie, jusqu'au départ de la jeune fille pour l'Allemagne, dans un convoi qui transporte avant tout des étudiantes et des prostituées.

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29/06/2010

La belle ténébreuse

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On ne présente plus Jerome Charyn, né à New York en 1937 et auteur d'une vingtaine de romans, d'essais et de bandes dessinées (en collaboration avec Boucq et Loustal) : c'est sans doute l'un des écrivains les plus marquants que les Etats-Unis nous aient donnés (inoubliable Poisson-chat ou encore Frog).

Lui aussi, et de quelle manière, se penche sur son enfance, dans La Belle ténébreuse de Biélorussie** qui est une traversée magique du Bronx des années quarante, et un portrait époustouflant de femme (sa mère) constamment exilée d'elle-même. Originaire de Moguilev, en Russie blanche, réfugiée aux Etats-Unis pendant la guerre, Faigele (en yiddish : oiseau), doit survivre et faire vivre sa famille. Mais qu'elle soit croupière pour le compte d'un gros bonnet du Bronx, « chameau » pour son ami Chick, véritable Robin des Bois du marché noir ou, de retour à l'usine, trempeuse de cerises dans du chocolat, Faigele traverse la vie en somnambule, toujours sur « une ligne brisée », et suscite la fascination (et quelquefois la peur) partout où elle passe.

C'est son fils Jerome (dit la Teigne) qui raconte l'histoire, trace le portrait d'une mère aux manières insolentes qui n'a pas froid aux yeux, comme on dit, et brave les dangers les plus extrêmes. Mais c'est plus qu'un portrait, une photographie aux contours plus ou moins nets : il s'agit d'une légende (toute mère, pour son fils, n'est-elle pas une légende vivante ?) et aussi d'une interrogation sur l'origine de l'écriture. Comment devient-on écrivain, et pourquoi ? Chez Charyn, exilé russe parmi les exilés, puis chassé de l'école, écrire est une opération de survie : « il fallait que nous fixions chaque mot, que nous le fassions résonner sur notre langue, avant qu'il ne consente à nous livrer son secret. Les mots flottaient, accrochés à un filin, tels des navires sur une mer moutonneuse, et il fallait leur accorder toute l'attention d'un capitaine au long cours si l'on voulait jamais apprendre à lire. »

*Jerome Charyn, La belle ténébreuse de Biélorussie, Folio.

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28/06/2010

À quoi sert le théâtre ?

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On connaissait Sylviane Dupuis pour ses recueils de poésie (D'un lieu l'autre, publié en 1985 par Empreintes, et surtout Creuser la nuit, paru la même année), un essai sur l'errance (Travaux de voyage, Zoé, 1992) et ses pièces de théâtre, comme La Seconde chute, par exemple, jouée au Théâtre de Poche. Les Editions Zoé ont eu la bonne idée de rassembler les textes que Sylviane Dupuis a donnés, de mars 1994 à aout 1995, à la revue du Théâtre du Grütli et qui forment un intéressant petit volume, à la fois provoquant et éclairant*, volume lui-même doté d'une postface d'Eric Eigenmann.

Passionnée de théâtre, Sylviane Dupuis l'est depuis toujours et sans doute est-elle bien placée, en tant que spectatrice et auteur elle-même de plusieurs pièces, pour en parler. Son livre est une promenade érudite et plaisante à travers le(s) théâtre(s) d'aujourd'hui. Chaque chapitre prend comme point de départ une représentation : cela va de L'Homme qui…, dans la fameuse mise en scène de Peter Brook, au Faust médusant de Strehler, en passant par tous ceux qui inventent aujourd'hui le théâtre : Stéphane Braunschweig, Valère Novarina ou Koltès.

La réflexion est fine, non seulement documentée (Sylviane Dupuis, qui est aussi enseignante, connaît très bien l'histoire du théâtre), mais aussi engagée, au sens existentiel du terme. Et l'on tire un grand profit à la lecture de ces pages à la fois modestes et pénétrantes, qui sont le fruit d'une expérience véritable du théâtre.

* Sylviane Dupuis, À quoi sert le théâtre ? MiniZoé, 1998.

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11/06/2010

Roman des Romands : une sélection moins provinciale

images.jpegVoici, en primeur, la deuxième sélection du Roman des Romands, dont le Prix (doté de 15'000 Frs) sera remis en janvier prochain. Rappelons que cette initiative — faire lire et rencontrer aux lycéens, gymnasiens, collégiens romands la fine fleur des écrivains dans ce pays — est due à Fabienne Althaus, enseignante au Collège de Saussure, qui n'a ménagé ni son temps ni son énergie pour mettre sur pied ce Prix, soutenu par tous les cantons romands.

Les auteurs sélectionnés cette année sont au nombre de onze (6 hommes et 5 femmes). Après une première sélection 2009 très « provinciale », et à vrai dire assez médiocre (on ne comptait, à mon sens, que trois véritables écrivains : Pascale Kramer, Yasmine Char et Alain Bagnoud), la sélection de cette année semble plus équilibrée. Les grands éditeurs n'ont pas été oubliés (mis à part l'Âge d'Homme, le plus important éditeur de Suisse romande !). Tous ces ouvrages ont déjà été ou feront l'objet d'une note de lecture dès que je les aurai lus…

BURRI, Julien. Poupée. Campiche.

CHATELAIN, Sylviane. Dans un instant. Campiche.

FONTANET, Mathilde. L’Etang. Metropolis.

GAULIS, Marie. Lauriers amers. Zoé.

GLIKINE Alexandre. Alypios. Ed La Différence

LOVEY, Catherine. Un roman russe et drôle. Zoé.

MEIZOZ, Jérôme. Fantômes. Ed D’en Bas

REVAZ, Noëlle. Efina. Gallimard.

SANDOZ, Thomas. Même en en Terre. Ed D’autre part.

SONNAY, Jean-François. Le pont. Campiche.

TESTA, Philippe. Sonny. Navarino.

Un seul regret : les trois meilleurs livres parus en Suisse romande cette année ne font pas partie de cette liste ! Les voici :

1) Cancer du Capricorne, de Jean-Jacques Busino (Rivages, 2009).

2) Saga Le Corbusier, de Nicolas Verdan (Campiche, 2009).

3) La Chute de l'Homme, d'Antonio Albanese (l'Âge d'Homme, 2009). Prix des Auditeurs de la RSR 2010.

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18/03/2010

Deux Prix Rod pour 2010 !

images.jpegAprès Alexandre Voisard en 2008, le Prix Rod distingue cette année deux très bons écrivains romands : Olivier Beetschen, poète et animateur de la Revue de Belles-Lettres (photo de gauche) pour son recueil Après la comète* (voir ici) et Jil Silberstein (photo de droite), journaliste et écrivain au long cours, pour son récit Une Vie sans toi** (voir ici).images-1.jpeg

Fondé en 1996 par Mousse Boulanger et Jacques Chessex, ce (double) Prix Rod 2010 sera remis samedi 20 mars à 11 heures à l'Estrée, à Ropraz, un charmant village vaudois entre Lausanne et Moudon.

Venez fêter les lauréats avec nous !

Il y aura de la musique (la guitare de Gabor Kristof), un apéritif offert par la commune et la littérature sera à l'honneur toute la journée !


08/02/2010

Les fantômes de Catherine Lovey

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Catherine Lovey aime les filatures et les enquêtes difficiles. Comme ses précédents ouvrages, Un roman russe et drôle* prend, dès les premières pages, la forme d’une enquête, qui deviendra, un fil des chapitres, une quête de sens et de liberté. D’emblée, Catherine Lovey nous lance sur les traces d’un oligarque russe, Mikhaïl Khodorkovski, milliardaire arrêté par le pouvoir en place et envoyé, comme tant d’autres dissidents avant lui, dans un bagne de Sibérie. Le roman commence sur les chapeaux de roue : la scène d’ouverture — une sorte de garden-party estivale, en Suisse, où se retrouvent et se croisent une dizaine de personnages hauts en couleur — est une vraie jubilation. On pense à Tchékov, bien sûr, mais aussi à Tolstoï et à Dostoïevski auxquels l’auteur fait un clin d’œil complice. Vivante, pleine de fureur et de rire, cette longue scène  d'exposition met le roman sur les rails. Et le lecteur, appâté comme Valentine Y., l’héroïne du livre, a envie de tout savoir sur ce mystérieux oligarque emprisonné pour avoir contesté le pouvoir…

 

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04/02/2010

Écrire en Suisse romande (1)

images.jpegQuelle place occupe un écrivain dans la société d’aujourd’hui ? Quel est son rôle, sa fonction, sa responsabilité sociale ? Est-il un médiateur ou un provocateur ? Est-il vraiment un créateur, vivant d’air et d’eau fraîche, au-dessus de toute contingence matérielle ?

Ces questions sont au cœur du dernier livre de Jean-François Sonnay, Hobby*, qui essaie d’y répondre d’une manière à la fois humble et exigeante en s’appuyant sur sa propre expérience. Tout a commencé, pour Sonnay, en 1972, avec une pièce de théâtre, Le Thé, puis des essais, des recueils de contes, des romans, d’abord à L’Aire, puis à L’Âge d’Homme et enfin chez Bernard Campiche. Même si elle est trop peu connue, l’œuvre de Sonnay est riche et variée, intéressante à plus d’un titre.

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01/01/2010

Chronique des treize lunes de Raphaël Aubert

images.jpeg Pourquoi et pour qui écrit-on son journal intime? Et pourquoi le publier ?

On a beaucoup glosé sur le journal intime et les diaristes (celles et ceux qui le pratiquent). Pur souci narcissique ? Témoignage d'une autre vie et d'un autre visage que ceux que la société nous oblige à montrer habituellement ? Règlement de comptes avec le monde et avec soi ? Il y a sans doute un peu de tout cela dans toute entreprise d'écriture « intime ». Mais la journal est avant tout, me semble-t-il, une tentative, parfois désespérée, quand la vie nous met à rude épreuve ou que l'identité menace de disparaître, de garder un contact, essentiel, avec soi.

C'est exactement ce que l'on constate dans l'important journal intime publié par l'écrivain et journaliste Raphaël Aubert sous le titre de Chronique des treize lunes*. Loin d'être une sorte de glorification de soi ou de récit complaisant, ce livre, au contraire, relate une mort et une résurrection. Le plus fort, c'est que l'auteur ignore cela en décidant de tenir son journal en ce début d'année 2008, une année qui s'avérera décisive. Chaque jour commence, classiquement, par une notation météorologique : la nature est toujours présente, elle donne le ton, la couleur et la température de chaque journée. Puis Aubert nous parle de ses lectures, de ses voyages, des événements importants qui se passent  dans le monde (en particulier, on suit pas à pas l'élection du président Obama). C'est le côté « journalistique » de ce journal. Acumulant les traces et les questions, on sent que l'auteur ne se contente pas d'être le chroniqueur du monde. Mais il est en quête de sens. Le sens des événements qui l'entourent, d'abord. Mais aussi le sens de sa propre vie, prise dans les tourbillons de l'Histoire.

C'est alors que les signes inquiétants concernant sa santé se multiplient. Fièvre, malaises, crises épileptiques. L'auteur est pris dans la tourmente d'un mal inconnu qui l'amène aux confins de la mort. Il souffre et s'interroge. Son journal lui tient lieu, alors, de bouée de sauvetage. Il s'y accroche pour traverser les remous qui l'entraînent vers le fond. On dirait que chaque page est gagnée sur l'angoisse de la mort. Voilà peut-être le sens, ignoré par l'auteur quand il commence à écrire, de son « journal intime ». Et Raphaël Aubert s'y livre avec sincérité, candeur parfois, lucidité toujours.

La tourmente passée, la vie reprend, malgré les fatigues, l'angoisse toujours présente d'une résurgence de la maladie (une encéphalite). On assiste, jour après jour, à la résurrection de Lazare. Une lente et patiente reconstruction, plutôt, qui passe par les promenades avec son amie, les nombreuses lectures, les projets de romans (il est en train d'écrire La Terrasse des éléphants**). L'écriture journalière tient la mort à distance, c'est sa grande force,  et stimule le désir de vivre. Ce sont les plus belles pages de ce journal dont on sent, à chaque page, l'enjeu essentiel.

Les lecteurs paresseux ou malhonnêtes n'y verront, bien sûr, que du feu : un étalage de petits tracas narcissiques. Des notations banales et sans importance. Mais l'enjeu du livre est tout autre. Il s'agit de survivre et de donner un sens à ce qui vous arrive. Et cela serait impossible sans le secours de ce journal qui s'écrit dans les marges de la vie, ses zones d'ombre et de secret, et nous aide à comprendre l'énigme de notre existence.

* Raphaël Aubert, Chronique des treize lunes, Journal, éditions de l'Aire, 2009.

** Du même auteur : La Terrasse des Eléphants, roman, éditions de l'Aire, 2009.

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23/12/2009

Best of 2009

images.jpeg Prêtons-nous, comme notre Temps régional, au petit jeu des meilleurs livres de l'année. En toute subjectivité et injustice, bien sûr, puisque, contrairement à certains critiques littéraires, nous ne parlerons que des livres que nous avons vraiment lus !

1. Championne toutes catégories : l'écrivain américain Joyce Carol Oates, qui étouffe tous ses concurrents directs par son extraordinaire fécondité et — disons-le — son génie littéraire. On pourrait citer plusieurs titres de cette géniale femme de lettres, puisqu'elle publie deux, voire trois livres par année ! Contentons-nous de citer le recueil de nouvelles, Vous ne me connaissez pas, et son Journal (1973-82), les deux parus en Livre de Poche.

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16/12/2009

Rencontre au Rameau d'Or

DownloadedFile-1.jpeg Ne manquez pas la rencontre amicale, suivie d'une verrée, à la Librairie Le Rameau d’Or, mercredi 16 décembre 2009 dès 16 h 00, avec les auteurs de l'Âge d'Homme qui ont publié un livre cette année :

* Jean-Marie Adatte • Antonio Albanese * Rafik Ben Salah • François Berger • Freddy Buache * André Corboz • Julien Dunilac • Christophe Gallaz * Virgile Elias Gehrig • Philippe Grosos *Serge Heughebaert • Hervé Krief • Jean-Louis Kuffer* Georges Ottino • Philippe Paulino • Barbara Polla (à gauche sur la photo)
François Rothen • Jil Silberstein • Marielle Stamm
Anne-Marie Steullet-Lambert • Sylvoisal * Giordano Tironi • Raymond Tschumi

Librairie Le Rameau d'Or
17, bd Georges Favon
CH-1204 Genève
Tel. 022.310.26.33
Fax 022.781.45.90
rameaudor@bluewin.ch

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23/11/2009

Le goût de l'invisible

images.jpeg C'est l'une des meilleures surprises de la rentrée. Elle nous vient de Pascal Janovjak (né en 1975 à Bâle), qui réside en Palestine, après avoir travaillé au Liban et au Bangladesh. Son premier livre, Coléoptères*, un recueil de nouvelles, a paru en 2007 aux éditions Samizdat. Les internautes et les bloggeurs ont encore en mémoire la longue et belle correspondance qu'il a échangée avec Jean-Louis Kuffer, sous le titre de « Lettres par-dessus les murs », chronique impitoyable des massacres perpétrés dans la bande de Gaza. Aujourd'hui, Janovjak se met au parfum de L'Invisible**, un livre original qui s'impose d'emblée par la force de son style.

Imaginez un avocat de 35 ans, travaillant au Luxembourg, gagnant beaucoup d'argent, sillonnant le monde pour planquer celui de ses clients, sans amour, sans attache, sans véritable ambition, ni souci du bonheur. Un homme tout à fait ordinaire. Transparent. Insignifiant. Semblable à tous les coursiers et autres traders que l'on croise journellement à Genève ou à Zurich. Bref, un homme sans épaisseur, que personne ne remarque. Sa vie, pourtant, va bientôt connaître un accroc. Lors d'un séjour à Paris, il ressent une étrange douleur au cou. Il n'y prête d'abord aucune attention, puis s'aperçoit, avec stupeur, que son corps est devenu invisible. Les premiers instants de panique passée (personne ne me voit, je n'existe plus), notre avocat commence à voir quelque avantage à sa nouvelle situation. L'invisibilité ouvre bien des portes : on peut se glisser où on veut, pénétrer dans l'intimité de ses voisins (et surtout de ses voisines), surprendre des secrets, voyager et manger gratis. Réaliser beaucoup de ses fantasmes inavoués. Et notre homme invisible ne s'en prive pas. C'est la partie la plus drôle, la plus jubilatoire, du roman de Pascal Janovjak, qui n'a jamais froid aux yeux. « L'invisibilité n'était plus un simple auxilliaire de mes désirs, elle m'avait rendu à moi-même, c'était moi, l'homme invisible, le seul vrai moi possible. (…) Je me sentais changé en profondeur, maître de mon nouveau corps, en parfaite adéquation avec lui. »

On pense bien sûr au héros détraqué de H. G. Wells, L'Homme invisible. Mais peut-être plus encore au dessinateur Manara et à son Parfum de l'Invisible, car le livre de Janovjak explore, comme Manara, les fantasmes coquins que chacun porte en soi.images-2.jpeg

images-1.jpegPar exemple, profitant de l'invitation de l'un de ses collègues, l'avocat invisible se rend en Sardaigne, dans le studio vide de son ami. Il y rencontre des vacanciers luisants d'huile solaire, des plaisanciers bourrés aux as, dans une atmosphère très « berlusconnienne », mais aussi quelques nymphes qui lui font tourner la tête et avec lesquelles il prend de somptueux (et presque incestueux) bains de mer. L'invisibilité n'apporte pas que des désagréments ! Les pages consacrées au soleil et aux belles naïades sont parmi les plus réussies d'un roman qui fonce bille en tête, vivant, original, extrêmement bien écrit.

C'est en Sardaigne que le livre va de nouveau vaciller : s'attachant à un homme rencontré sur la plage, l'avocat invisible suit ce dernier à travers l'Italie, la Méditerranée, jusqu'au Proche Orient, décrit avec un luxe sensuel d'odeurs et de couleurs. C'est là, sous le soleil cuisant, dans ce pays où tout s'achète et tout se vend, qu'il va prendre conscience des inconvénients de sa nouvelle situation. Sa liberté n'est qu'un leurre. Il reste à la merci, à chaque seconde, d'un geste, d'une parole, d'une ombre qui pourrait le trahir. Ce retournement bienvenu annonce l'épilogue du roman, que je ne dévoilerai pas, car il est savoureux, comme le reste du livre.

Avec L'Invisible, un écrivain est né, qu'il faudra suivre au fil des livres, avec l'attente et l'attention qu'il mérite.

* Pascal Janovjak, Coléoptères, Samizdat, 2007.

** Pascal Janovkaj, L'Invisible, Buchet-Castel, 2009.

 

 

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10/11/2009

Un Prix exceptionnel !

ZSCHOKKEmatthias0909PM11Ra-1.jpg Ce n'est pas tous les jours que cela arrive ! C'est même la première fois qu'un éditeur suisse reçoit, à Paris, une distinction importante. C'est arrivé ce lundi à Marlyse Pietri, directrice-fondatrice des éditions Zoé, dont un auteur, Matthias Zschokke, s'est vu attribuer le Prix Femina étranger pour son dernioer lroman, Maurice à la poule (traduit par la Lausannoise Patricia Zurcher)* ! Bravo donc à l'auteur et à son éditrice !

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03/11/2009

Un bon Renaudot

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La surprise, dans les deux prix littéraires attribués ce lundi, c'est qu'il n'y a pas eu de surprise ! Comme prévu, le Goncourt est allé à la favorite, Marie Ndiaye, pour Trois femmes puissantes (Gallimard) dont nous parlerons quand nous l'aurons lu ! Quant au Prix Renaudot, il récompense un écrivain doué, mais parfois paresseux, Frédéric Beigbeder, un Parisien pur sucre, pour Un roman français (Grasset), un livre fort et personnel dans lequel Beigbeder donne le meilleur de lui-même. Champagne !

Frédéric Beigbeder n'est pas un écrivain. C'est un animateur de télé, un mondain. Un people. Grâce aux magazines et aux talk-shows, on sait et on a toujours tout su de lui. Sa cocaïnomanie comme ses dérives alcoolisées. La longue liste de ses conquêtes féminines (dont Laura Smet-Halliday). etc. Ses livres n'ont jamais été que des sortes d'exercices de style ou de galops d'essai, destinés, dans le meilleur des cas, à remporter un prix littéraire (cela a marché pour Windows on the World qui a obtenu l'Interallié en 2003). Même si, de temps en temps, on reconnaissait la patte d'un véritable écrivain.

Eh bien, tout le monde  s'est trompé, moi le premier. Son dernier livre, Un roman français*, est une perle comme on n'en trouve rarement lors des rentrées littéraires. Parodiant le titre d'un très beau roman d'Emmanuel Carrère (Un roman russe**) qui mêlait inextricablement réalité et fiction, Beigbeder nous donne un livre à la fois surprenant par sa force et sa vérité, et essentiel, car il touche aux secrets que chaque écrivain porte en lui, sans jamais, peut-être, pouvoir y accéder.

Tout commence, ici, par un fait divers : l'auteur, l'égoïste romantique, le people est arrêté un beau matin, à la sortie d'une boîte, parce qu'il sniffait peu discrètement une ligne de poudre sur le capot d'une voiture (comme le héros de Lunar Park, de Brett Easton Ellis, qu'il essaie d'imiter dans ses excès). Ce fait divers devrait tomber dans les oubliettes. Hélas, le prévenu s'appelle Frédéric Beigbeder, il est célèbre et traîne une mauvaise réputation. En plus, il tombe sur un commissaire de police qui décide de faire un exemple. Au lieu de ne faire qu'un détour par le poste de police, il passe vingt-quatre heures au clou, puis est transféré au Dépôt pour une nouvelle journée complète. Rimbaud a écrit Une Saison en Enfer ; Genet, quant à lui, a produit ses plus beaux livres en prison, alors qu'il attendait d'être exécuté. Il faut croire que la prison a du bon pour les écrivains, car FB, subitement, y retrouve la mémoire. Lui qui n'avait aucun souvenir d'avant sa sixième année (« ma vie est une énigme policière où le baume du souvenir enjolive, en le déformant, chaque pièce à conviction. »). C'est-à-dire avant que ses parents se séparent.

Car tout, dans ce Roman français, tourne autour de cela : la blessure invisible — et jusqu'ici muette — du divorce des parents. Ce qui pourrait apparaître comme un traumatisme d'enfant ouvre les vannes infinies de la mémoire. Et c'est toute une part de lui-même que FB redécouvre avec son trésor d'images, de sensations enfouies, de musiques à demi oubliées. On revisite avec lui les années 70 et 80, l'époque des mange-disques et des premiers ordinateurs, les adieux de Giscard et les soirées de Maritie et Gilbert Carpentier à la télé. Il y a quelque de proustien dans cette quête du temps perdu (sans parler du temps perdu à faire la fête et à se détruire joyeusement). « On peut oublier son passé. Cela ne signifie pas qu'on va s'en remettre. »

L'autre pôle essentiel de cette mémoire perdue, c'est le grand frère, Charles, qui est brillant, suit toujours le bon chemin et va même recevoir bientôt le Légion d'Honneur. « Et si Freud s'était trompé ? Et si l'important n'était pas le père et la mère, mais le frère ? Il me semble que tous mes actes, depuis toujours, sont dictés par mon aîné. Je n'ai fait que l'imiter, puis m'opposer à lui, me situer par rapport à mon grand frère, me construire en le regardant. » FB scrute au sclapel les relations avec ce frère aîné et ennemi, qui fait toujours tout juste, ne lui laissant, dans la famille, que le rôle du vilain canard. Il analyse les rivalités, les jalousies, les hargnes muettes. Mais aussi les admirations. C'est pourquoi, sans doute, son roman est aussi une manière de se réconcillier avec son frère.

Inutile d'aller plus loin : il faut lire ce Roman français parce qu'il révèle un écrivain qui se dissimulait jusqu'ici derrière ses masques mondains de noceur, dragueur et beau-parleur. Un écrivain qui, ici, peut-être pour la première fois de sa vie, ne triche pas.

* Frédéric Beigbeder, Un roman français, Grasset, 2009.

** Emmanuel Carrère, Un roman russe, POL, 2007.

 

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02/11/2009

Lire, écrire, éditer

images-1.jpeg Les éditeurs n'écrivent pas, c'est bien connu, ils se contentent d'éditer les livres des autres. Ce fut la régle de Gaston Gallimard et de Bernard Grasset. Chez nous, quand un éditeur prend la parole, c'est pour raconter son expérience professionnelle, comme Marlyse Pietri dans Une aventure éditoriale dans les marges*, ou pour retracer, dans le dialogue, un parcours de vie extraordinaire, comme Vladimir Dimitrijevic dans Personne déplacée**, de Jean-Louis Kuffer (voir ici).

Écrire, pour Michel Moret, fondateur et directeur des éditions de l'Aire, c'est danser dans l’air et la lumière***.  Après Beau comme un vol de canards, Moret publie de nouveaux extraits de son journal de bord. Nous sommes en 2008.  Alors que le livre précédent se terminait sur une interrogation (quel avenir pour les éditions de l'Aire ?), celui-ci  s'ouvre de manière résolument optimiste (l'une des forces de Moret). La belle évocation des rivages grecs et turcs, un nouvel amour, des bonnes lectures : tout montre qu'il s'agit, pour l'auteur, d'un nouveau départ. C'est l'occasion, aussi, d'une interrogation sur l'époque, qui n'est pas tendre pour les écrivains et les éditeurs. Il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler une récente émission de la TSR, Tard pour Bar, où la littérature, c'est le moins qu'on puisse dire, n'était pas à l'honneur…

L'éditeur est à la fois un découvreur, un stimulateur et un passeur. Il doit sans cesse se battre pour exister, et défendre ce qu'il aime. Moret ne nous cache ni les difficultés (économiques) du métier, ni les satisfactions qu'il procure. Il nous fait part de ses coups de cœur, comme ce manuscrit de Brigitte Khuty Salvy, Double lumière, qu'il reçoit un beau jour par la poste et qu'il dévore dans la journée. Ou encore pour le dernier roman de Raphael Aubert ou les nouvelles de Corinne Desarzens. De temps à autre, une déception, qui débouche sur un refus. On sent Moret passionné par son métier — je dirais presque sa mission. Lectures, rencontres, célébration de la vie sous toutes ses formes, le vin comme l'amitié, les voyages comme les découvertes ou les projets fous, Danser dans l'air et la lumière est une invitation à partager l'intarissable curiosité de son auteur, sa soif de vie et son amour de la littérature, à laquelle, comme beaucoup d'entre nous, il demande l'essentiel.

* Marlyse Pietri, Une aventure éditoriale dans les marges, Zoé.

** Jean-Louis Kuffer, Personne déplacée, Poche suisse, l'Âge d'Homme, 2008.

*** Michel Moret, Danser dans l'air et la lumière, éditions de l'Aire, 2009.

 

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