27/12/2010

Fuir, là-bas fuir (Patrice Duret)

images-12.jpeg C’est un récit initiatique que nous livre Patrice Duret avec Le Chevreuil*. On peut y lire la suite de Décisif, un premier roman, paru en 1997, qui racontait une brutale rupture. Le Chevreuil, à l’instar de L’Envol du marcheur, nous conduit sur les petits chemins de la France profonde. Nul défi sportif, pourtant, chez Duret, mais le besoin vital de « prendre de la distance, quitter la vielle, écouter la campagne, tourner en rond, s’étendre, dormir, écraser l’herbe de tout son poids hébété de citadin. »

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26/12/2010

Rebetez le nomade

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Impossible de « cadrer » simplement le jurassien Pascal Rebetez : homme de télévision, mais aussi de théâtre, comédien et metteur en scène, poète et écrivain… Cela fait beaucoup pour un seul homme ! Mais on ignorait encore le Rebetez voyageur qui nous livre ici, dans Un voyage central, ses carnets de randonnée à travers la Suisse primitive, l’Europe centrale, les territoires andins. Rebetez y tient le registre de ses découvertes et de ses rencontres, toujours surprenantes, toujours merveilleuses. Les notes qu’il prend, au fil de ses errances, forment une mélodie à chaque nouvelle inattendue et séduisante. Si ce voyage est central, c’est que la marche, à chaque fois, rapproche le randonneur de son centre secret. Si « voyager est toujours un leurre », proclame l’auteur, c’est parce que le voyage est toujours une expérience à la fois douloureuse et bouleversante de l’intime. Confronté aux autres, explorant le monde extérieur, c’est encore à ses propres limites que le voyageur est constamment renvoyé. Rebetez montre admirablement ce mouvement paradoxal, avec la grâce du poète.

* Pascal Rebetez, Un voyage central, Éditions de l’Hèbe, 2006.

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24/12/2010

La musique secrète de Catherine Fuchs

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Hautboïste virtuose, férue d'histoire genevoise et enseignante de français et de musique au Collège de Saussure, Catherine Fuchs (née à Genève en 1957) parvient à marier ses passions avec succès. Après deux romans et trois recueils de poésie (parus chez Éliane Vernay et Empreintes), elle nous donne aujourd’hui La Beauté du geste*, une vaste fresque polyphonique, subtilement orchestrée, qui fait entendre cinq voix de femmes, au seuil de la quarantaine, dont les destins se croisent, à l’occasion d’un concert où toutes les passions s’exacerbent. Elle s’en explique ici. Entretien.

Vous avez publié deux romans et trois livres de poésie. Quelle différence faites-vous entre écriture narrative et écriture poétique ?

Catherine Fuchs : Pour moi, il n'y a pas vraiment de différence entre écriture narrative et écriture poétique. Il s'agit avant tout d'une question de forme, de cadre. Le poème est plus ramassé, plus concentré, certes, mais la démarche est la même : trouver les mots qui résonnent, qui correspondent au mieux avec l'envie de dire... En plus, mon dernier roman est construit par petites séquences et j'ai conçu plusieurs d'entre elles comme des textes poétiques. Seuls les dialogues supposent un type d'écriture bien spécifique.

Plusieurs de vos livres ressuscitent des époques passées. La Beauté du geste se passe de nos jours. Pourquoi ce saut ?

— Je suis a priori toujours passionnée par l'histoire, et je n'exclus pas d'y retourner, mais j'avais envie, cette fois-ci, de parler au présent et de mettre moins de distance entre mes personnages et moi-même.

Votre roman est polyphonique. Cinq voix de femmes s'entremêlent et se répondent. D'où vous est venue cette idée ?

images.jpegJe ne me souviens plus exactement ! Il faut dire que j'ai commencé ce livre en 1998... Donc entre les ré-écritures, les corrections, les doutes divers et variés, du temps a passé ! Mais je sais que j'avais envie de parler des femmes d'aujourd'hui (de mon milieu, évidemment, je n'ai pas essayé de me glisser dans la peau d'une ouvrière ou d'une immigrée clandestine) et ces différents personnages se sont sans doute assez vite imposés à moi. C'était aussi une manière de me diviser en cinq, de ne pas concentrer tout ce qui m'appartient dans une seule femme.

La musique est le vrai centre du livre. Quelle place occupe-t-elle dans votre vie ? Est-ce la première fois que vous en parlez dans vos livres ?

— Non, j'ai déjà évoqué la musique ou certains compositeurs dans plusieurs poèmes et dans mon roman précédent, En mal d'innocence**, le personnage principal est pianiste et compositeur. Toutefois, c'est effectivement la première fois que je donne à la musique cette place centrale. Il faut dire que je suis musicienne moi-même (j'ai fait des études de hautbois et j'ai joué comme professionnelle pendant de nombreuses années, et continue à la faire occasionnellement) et je m'étais toujours dit que je tenterais un jour de parler de la musique, de dire tout ce qu'elle m'a apporté. « Sans la musique, la vie serait une erreur » a écrit Baudelaire. Je partage cette opinion, je crois que de tous les arts, c'est celui qui me nourrit le plus immédiatement, physiquement. Bien sûr, il y a la peinture, la littérature, le cinéma, etc. mais la musique a quelque chose d'unique, lié aux sons et à leurs propriétés. Pour moi, elle nous met en rapport avec l'indicible. Précisément ce que les mots ont parfois peine à... dire ! Et ce n'est sans doute pas un hasard si la musique est si souvent utilisée par toutes les religions ou spiritualités. Si j'ai choisi la Messe en si, c'est aussi pour rendre hommage à Bach et à sa formidable capacité d'illustrer  musicalement sa foi en Dieu ; sa musique témoigne, elle chante mieux qu'aucune autre un espoir fou, celui que notre vie a un sens qui nous dépasse.

Tous les personnages du livre ont quarante ans et sont en quête de sens ? Est-ce  la fameuse crise de la quarantaine ?!

— Oui, on peut dire cela comme ça (d'ailleurs Isabelle évoque cette crise, même si elle en sourit), même si je pense que les crises n'attendent pas les chiffres ronds pour s'annoncer. Mais si tout va bien., ça ne fait pas un roman, n'est-ce pas ? Il est tjs plus intéressant de montrer des personnages en train de se remettre en question, de douter, de chercher.

Les hommes, dans votre livre, sont souvent des ombres qui passent. Comme ce chef d'orchestre qui fascine par ses gestes et son mystère ?

— Effectivement, les hommes ne sont vus qu'à travers les personnages féminins dans ce roman. C'est un choix, car un des sujets du livre, ce sont précisément les rapports hommes-femmes et je trouvais plus juste, plus honnête, d'en parler du côté que je connais, que je maîtrise, à savoir celui des femmes ! Voilà pourquoi on ne suit aucun homme en focalisation interne. Cela dit, les personnages masculins jouent un rôle immense dans cette histoire. Ils sont sans cesse présents dans les pensées des héroïnes. Le chef, Gianni Orsini, symbolise le séducteur, celui qui s'impose dans une vie, qui la bouleverse de fond en comble.

— Les musiciennes sont-elles toujours fascinées par le chef d’orchestre ?!

— Il est clair qu'un chef d'orchestre, de par sa position de pouvoir, exerce un attrait sur ceux — et surtout celles — qui dépendent de son autorité (on connaît bien le principe !), et ce d'autant plus s'il est compétent et qu'à ses qualités propres s'ajoute le charme de la musique. C'est un mélange explosif ! Mais au-delà de ça, je voulais symboliser par ce personnage essentiellement absent l'importance des manques qui nous construisent et nous font avancer. Chacun cherche, plus ou moins assidûment, avec plus ou moins d'intensité suivant les moments de sa vie, mais personne (du moins me semble-t-il) ne peut se prétendre complet, abouti. Les jeux de séduction tournent souvent là autour et si l'on s'y précipite avec tant d'ardeur parfois, c'est souvent parce qu'on espère y trouver une forme de réponse. Mais cette réponse, souvent, fuit encore plus loin. C'est ce que vont vivre plusieurs de mes héroïnes dans le roman. Heureusement, peut-être, car la quête se poursuit....

Propos recueillis par Jean-Michel Olivier

* Catherine Fuchs, La Beauté du geste, roman, Bernard Campiche, 2010.

** Catherine Fuchs, En mal d’innocence, roman, éditions Slatkine, 2002.

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16/12/2010

La fête au Rameau d'Or

images-1.jpegNe manquez pas, aujourd'hui, le rendez-vous rituel de la Librairie du Rameau d'Or (27 Bd Georges-Favon). À partir de 16h, vous pourrez y retrouver tous les auteurs suisses publiés cette année par les éditions L'Âge d'Homme. Et ils sont nombreux…

François Hussy, Antonio Albanese, Georges Ottino, Germain Clavien, Mousse Boulanger, Bernard Antenen, François Debluë, Geneviève Piron, Ferenc Ràkoczy, Bernadette Richard, Uli Windisch…

À cette occasion, hommage sera rendu à l'immense Georges Haldas (1917-2010) qui vient de nous quitter le 20 octobre dernier. Le journaliste Jean-Philippe Rapp, qui fut son confident et son ami, publie cette semaine Conversation du soir (éditions Favre), un recueil de moments forts sur la vie, la mort, le sens de notre destin et l'état de poésie. Il sera là, aussi, pour saluer la mémoire d'Haldas.

On fêtera enfin L'Amour nègre, de votre serviteur, qui vient de recevoir, à Paris, le Prix Interallié. Qu'un auteur suisse soit primé à Paris arrive environ tous les trente ans (Chessex en 1973, Borgeaud en 1986). Venez boire un verre à la santé d'Adam…

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02/12/2010

Le Prix de littérature à Jean Vuilleumier

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Voici, enfin, un Prix amplement mérité. Je ne parle pas de L'Interallié, qui est allé à L'Amour nègre (sic). Mais du Prix de Littérature, remis tous les quatre ans, par la ville de Genève, et doté de 40'000 Frs.. Après quelques erreurs de casting (la dernière s'appelait Jean-Marc Lovay), on célèbre enfin comme elle le mérite l'œuvre, exigeante et singulière, de Jean Vuilleumier, l'une des grandes voix de notre pays.

« Je pourrais parler de consécration, s’il n’était pas si mal venu pour l’intéressé de le dire. » précise l'auteur avec sa modestie coutumière. Depuis Le mal été (l'Âge d'Homme, 1968), Vuilleumier a publié près de trente livres, pour la plupart des romans au titre lapidaire (La Désaffection, L'Écorchement, L'Allergie), qui disent la difficulté d'être et le désir d'une vie plus accomplie. Mais aussi des essais sur son grand frère en écriture, Georges Haldas, et son ombre tutélaire, le genevois Henri-Frédéric Amiel (La Complexe d'Amiel). Vuilleumier excelle aussi dans l'art de la nouvelle (Les Abords du camp, 1987), un genre qui lui convient parce qu'il conjugue rapidité et dépouillement. En outre, Vuilleumier est un poète de premier ordre. Je tiens son recueil Interzones (1984) pour un sommet de prose poétique.

Son dernier livre, Les Fins du voyage*, rassemble trois nouvelles assez extraordinaires, à l'atmosphère onirique, aux personnages singuliers, un peu perdus, vivant leur vie sans savoir où elle les mène. On pense à Truman Capote, à Carver, à Thomas Mann aussi.

Ce Prix récompense un écrivain discret, qui fut journaliste à La Tribune de Genève pendant 40 ans, mais aussi chroniqueur apprécié, critique plein d'empathie pour tous les écrivains de Suisse romande.

Ce Prix de littérature, ainsi que d'autres Prix artistiques, sera remis le 11 mai 2011 au Grand-Théâtre.

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15/11/2010

Grégoire Müller l'insoumis

images-3.jpegÉtrange ouvrage que celui de Grégoire Müller (né en 1947 à Morges), peintre et sculpteur figuratif, mais aussi critique et enseignant, ayant roulé sa bosse un peu partout et travaillé avec César, Arman et Phil Glass, entre autres, avant de s'installer, avec sa femme et ses deux filles, à La Chaux-de-Fonds. Son livre s'intitule Insoumis*. Il prend la forme d'un journal intime, sous-titré « Cent jours d'une vie de peintre ». Étrange, tout d'abord, parce qu'il ressemble peu aux journaux de peintres qu'on connaît, comme le fameux Journal de Paul Klee, ou encore au Journal de Pontormo publié naguère par Jean-Claude Lebensztejn. Il cherche à mettre à jour « les ingrédients de cette alchimie qu'est la peinture ». Mais son journal, en fin de compte, nous en apprend assez peu sur les secrets de la peinture. En revanche, il nous parle des conditions matérielles, affectives, psychologiques de la création.

Toutes les journées de l'artiste semblent obéir à un même rituel, comme s'il devait suivre un ordre invisible. Il commence par prendre un bain brûlant, qui lui dégage l'esprit, libère son corps des tensions négatives, le rend disponible à l'appel du tableau à peindre. « Méditation, respiration… Atteindre cet état second proche du sommeil… État d'éveil dans lequel les images et les idées semblent faiure surface tout naturellement dans l'esprit… ». Ensuite travail dans l'atelier. Corps à corps acharné avec la toile, les formes et les couleurs. À midi, rendez-vous avec sa famille, pour un repas dont Grégoire Müller nous donne chaque jour le menu détaillé. L'après-midi est plus libre. Retour à l'atelier ou promenade ou verrée avec ses amis. Les soirées, également, semblent obéir à un rituel assez strict. Repas de famille. Discussions animées avec ses filles et sa femme, Pascal. Etc.

Alors, me direz-vous, quel intérêt à publier un Journal qui semble répéter, jour après jour, le même ordre immuable ?

DownloadedFile.jpegC'est qu'au fil du journal, malgré tous les rituels rassurants, la trame des jours se déchire. « La soufrance est partout dans le monde » écrit Müller. Elle est aussi au cœur de sa vie et de sa famille. Il nous parle de la longue dépression de sa fille aînée, Saskia. Des soucis professionnels de sa cadette, Misha. Et peu à peu, au fil des jours, traverse des épisodes mélancoliques ou maniaco-dépressifs. Cette souffrance déchire l'artiste et nourrit son travail en même temps. On comprend mieux, alors, l'importance de ces repas partagés « dans la bonne humeur », de cet intermèdes heureux qui sont comme des bouffées d'air dans une vie surplombée de nuages.

« Je n'ai ni méthode, ni style ; j'ai un désir, une conscience et un instinct qui échappe à la raison. » Au fil des jours, dans sa confrontation avec la peinture, Grégoire Müller nous livre des réflexions passionnantes sur l'art et la création, qui éclairent son travail et forment une manière d'esthétique tout à fait personnelle. C'est l'un des aspects les plus intéressants du livre. « Je sais ce que j'attends de ma peinture. Je veux ouvrir de grands espaces dans lesquels on puisse pénétrer, je veux mettre en scène la figure humaine (qui me semble définitivement être au centre de toute l'histoire de la grande peinture), je veux peindre avec des gestes larges qui impliquent tout mon corps, sans fignolage et sans tarabiscotage, quelque chose de direct, de clairement lisible, sans maniérisme et sans stylisatoion évidentes, quitte à accepter une certaine maladresse… »

Un mot encore sur titre, Insoumis, singulier pluriel. Il se rapporte, d'abord, à l'artiste lui-même, insoumis par nature, pourrait-on dire. Qui ne peut que remettre en question l'ordre établi du monde et de son propre travail. Il se rapporte aussi à ses filles, insoumises, chacune à sa manière, dans ses combats quotidiens. Il peut se rapporter enfin à sa femme, Pascal, Américaine déracinée, qui ne peut se soumettre à la vie trop tranquille de la Suisse. Il pointe en chacun d'entre nous ce noyau de révolte qui vibre et nous fait avancer.

* Grégoire Müller, Insoumis, Cent jours d'une vie de peintre, L'Aire, 2010.

P.S. C'est un petit défaut, mais cela gêne la lecture : j'ai dénombré près d'une centaine de coquilles (orthographiques, typographiques, grammaticales) dans le texte ! Dommage pour un livre de qualité…

 


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09/11/2010

Houellebecq, malgré tout

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Pas de surprise, hier, à l'annonce des lauréats du Prix Goncourt et du Prix Renaudot. Après avoir raté deux fois Houellebecq, le jury Goncourt se rachète une bonne conscience en récompensant La Carte et le Territoire (voir ci-dessous), qui n'est de loin pas le meilleur Houellebecq, mais peut-être pas le plus mauvais non plus. Quant au Renaudot, il est attribué, comme souvent, au loser du Goncourt. Cette année, l'écrivaine « trash » Virginie Despentes, pour Apocalypse bébé (Grasset).

J'ai toujours aimé Michel Houellebecq, auteur improbable d'une œuvre qui sans doute le dépasse, tant elle surmédiatisée, comme son auteur. Dans Extension du domaine de la lutte (1994), Houellebecq explore les méandres et la détresse du monde de l'entreprise. Les rages, les jalousies, l'obsession du succès retournée en échec. Sa plume s'affine dans Les Particules élémentaires (1998), à mon avis son meilleur livre, qui retrace la vie de deux frères jumeaux aux destins inextricablement liés. Satire des années post soixante-huit, de l'idéal communautaire et de la fameuse « libération sexuelle ». Le sexe, précisément, est au centre de Plateforme, roman qui dénonce à la fois la misère affective du monde occidental et sa recherche désespérée du plaisir à tout prix, en particulier dans ce qu'on appelle le tourisme sexuel. En 2001, La Possibilité d'une île renouait avec la veine des Particules, en proposant un roman de science-fiction tout entier construit autour du thème du clonage.

Près de dix ans plus tard, le petit lutin triste (de son vrai nom Michel Thomas, né à la Réunion en 1956) nous propose un objet bizarre, à la fois séduisant et un peu mal fichu. Séduisant, tout d'abord, parce qu'il commence comme une biographie d'artiste, celle d'un créateur contemporain Jed Martin, dont on suit pas à pas le cheminement vers le succès (qu'il s'acharne à fuir, mais qui le poursuit). Bien vite, on comprend que Jed Martin est un clone de Houellebecq. Même attitude désinvolte vis-à-vis de la société, des femmes, des amis. Même fond d'indicible tristesse qui paralyse notre héros dans certaines circonstances. Même besoin de « rendre compte du réel » dans ses œuvres, la plupart mal comprises.

Mais le roman vire une première fois de bord dans la deuxième partie, lorsque Jed Martin rencontre le « vrai » Michel Houellebecq. Une sympathie mutuelle unit les deux hommes qui décident de travailler ensemble. Jed fait le portrait de MH et celui-ci accepte d'écrire un texte pour le catalogue d'exposition de Jed. Jeu de miroir troublant. Où les mots et les images se croisent et se reflètent. Au portrait de l'artiste en jeune louip succède le portrait de l'écrivain tel qu'on le connaît, ou que les médias le présentent. Solitaire, quasi aphasique (il ne parle qu'à son chien, et encore, pas tous les jours!), vivant dans une grande maison vide. Buvant comme un pochtron du vin de médiocre qualité. Un homme pathétique, en somme. Sans famille, sans ami, sans projet. Sans désir. L'auteur (Houellebecq) s'amuse (et nous amuse) beaucoup dans ce portrait pouilleux et désabusé d'un auteur à succès. Cela nous vaut quelques pages hilarantes sur la triste condition de star littéraire !

images-1.jpegBien sûr, cela ne dure pas. Et la troisième partie du roman amorce un nouveau virage. On retrouve Houellebecq assassiné, le corps découpé en lambeaux, sans raison apparente. Commence alors une longue, trop longue enquête policière. L'auteur (qui n'est pas mort, lui) ne nous épargne aucun détail. Ni sur le crime lui-même, ni sur la vie tranquille (et déprimante) des inspecteurs chargés de résoudre l'affaire. On se retrouve plongés dans Les Experts dans le Loiret. Le roman, brusquement, s'enlise et le lecteur remâche son ennui (sans doute voulu par l'auteur, maître en manipulation).

Heureusement l'épilogue, même s'il ne nous apprend pas grand-chose de plus, revient sur la figure de Jed Martin, cet artiste au parcours à la fois singulier et banal. On retrouve le double de Houellebecq à la fin de sa vie, qui aborde la question de sa postérité et de son héritage artistique. L'auteur laisse libre cours à sa veine satirique (c'est là, à mon sens, qu'il est vraiment incomparable). Il imagine une société post-industrielle qui reviendrait aux valeurs traditionnelles. Le tourisme. L'agriculture (!). Malgré ses dénégations, on sent le besoin pour l'auteur non seulement de « rendre compte du réel », mais aussi de laisser une trace, picturale, graphique ou photographique. Comme son père architecte, en secret, lui a légué ses dessins de jeunesse, qu'il découvre à la fin de sa vie.

Le roman se termine sur une sorte de pied-de-nez, très houellebecquien. Mais il a aussi des allures de testament. On n'est pas sûr que Houellebecq écrive un jour un autre livre.

* Michel Houellebecq, La carte et le territoire, Flammarion, 2010.

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31/10/2010

Petit hommage à l'ami Georges Haldas

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Fascinante entreprise, surhumaine et sans doute infinie, que celle de Georges Haldas, commencée il y a cinquante ans sous le signe de la poésie, et qui emprunte, depuis, les chemins les plus divers, les plus inattendus (chroniques, carnets, entretiens). Avec Meurtre sous les géraniums, une extraordinaire chronique des années de guerre, Haldas touche, peut-être, au secret même de sa recherche : à l’indicible enfoui sous le silence des gestes et des comportements quotidiens.

Nous sommes en 1940, dans une petite ville de province, cernée par l’ennemi. L’« empire du meurtre », écrit Haldas, a gagné, peu à peu, toute l’Europe. Et même Genève qui, sous ses allures de cocote, se garde bien de choisir son camp. Autant, sans doute, par idéalisme, que par nécessité financière, Haldas décide d’entrer dans le journalisme. Et pas n’importe où, puisqu’il entre au Journal (de Genève), où il occupera bientôt, et à tour de rôle, tous les postes. Correcteur, d’abord, des articles des autres, puis chroniqueur de théâtre, et enfin grand reporter.

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16/10/2010

Thierry Vernet, dans l'ombre de Bouvier

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Du mythique voyage vers l’Orient entrepris en 1953 par deux Genevois intrépides et rebelles, on n’avait que le témoignage de l’un d’entre eux : l’extraordinaire Usage du monde de Nicolas Bouvier, devenu la bible des routards et des globe-trotters. Aujourd’hui, on découvre l’autre visage de ce périple, grâce à Thierry Vernet, peintre, mais aussi écrivain, compagnon de route de Bouvier. C’est un éblouissement*.

Un volume imposant, tout d’abord, plus de sept cents pages, illustré de dessins magnifiques, dans lequel on se lance comme dans un voyage au long cours. Des lettres envoyées à ses proches, restés en Suisse, qui sont parfois de véritables romans, alternant les descriptions de lieux, de visages, de musiques, et les instantanés de la vie quotidienne du routard : les rencontres, les incidents, les surprises, les découvertes. Quand Vernet entreprend son périple, il a vingt-six ans, laisse à Genève une fiancée prénommée Fioristella (elle-même peintre de talent) et voyage seul. C’est à Belgrade, en juillet 1953, qu’un ami genevois le rejoindra, Nicolas Bouvier, surnommé Nick. Ensemble, ils vont entreprendre un grand voyage qui les mènera jusqu’à Ceylan, à bord de la fameuse Topolino. Là-bas, leurs routes se sépareront, Vernet rentrant en Suisse pour se marier et Bouvier poursuivant seul son périple vers le Japon. Du séjour à Ceylan, Bouvier rédigera, pendant plus de seize ans, dans la sueur et le whisky, le très beau Poisson Scorpion, véritable entreprise de désenvoûtement.

images-1.jpegMais Thierry Vernet ? Souvent dans l’ombre de Bouvier, qui s’est approprié ce voyage entrepris pourtant à deux, il se révèle un écrivain de la meilleure veine, multipliant les bonheurs d’expression et jouissant d’un don d’observation hors du commun. Dessinant, écrivant tous les jours (ses croquis étonnants ont illustré L’Usage du monde), il garde en toutes circonstances — à la différence de son compagnon cyclothymique — un moral d’acier. Son mot d’ordre est toujours le même : « sortir de soi-même ». Il l’appliquera jusqu’au terme du voyage, ornant ses lettres de dessins ou d’aquarelles qui en font de véritables œuvres d’art.

Un second volet de l’œuvre écrite de Vernet est aujourd’hui disponible, à l’Âge d’Homme, sous le beau titre de Noces à Ceylan.** On connaît les péripéties qui ont mené l’auteur du Poisson-Scorpion sur l’île maléfique de Ceylan. Son ami Thierry doit le rejoindre, mais il tarde un peu. Il a une bonne raison pour cela : il vient d’épouser sa fiancée, Fioristella Stephani. C’est précisément cet épisode que Vernet raconte, par le texte et le dessin, dans cet ouvrage qui est le complément de Peindre, écrire, chemin faisant.

images.jpegAu voyage de Bouvier, dont L'Usage du monde donne un témoignage décanté et stylisé, les lettres de Thierry Vernet forment une sorte de contrepoint. Comme un autre regard, à la fois généreux et profus, étonné et radieux. Parallèlement aux lettres publiées par l'Âge d'Homme, paraît un magnifique ouvrage, aux éditions Somogy et Galerie Plexus***, qui rend justice (enfin !) au talent du peintre Vernet. Accompagnée d'une présentation subtile et fouillée, signée Jan Laurens Siesling, ce livre contient de nombreuses reproductions de portraits et de natures mortes, réellement exceptionnells. Un ouvrage indispensable pour mieux connaître ce Genevois discret, mais intrépide et épris d'absolu, qui est décédé d'un cancer en octobre 1993.

 

* Peindre, écrire chemin faisant par Thierry Vernet, illustré de nombreux dessins, introduction de Richard Aeschlimann et texte de Nicolas Bouvier, L’Âge d’Homme, 708 pages, 2006.

** Thierry Vernet, Noces à  Ceylan, l'Âge d'Homme, 2010.

*** Thierry Vernet, peintre, par Jan Laurens Siesling, éditions Somogy et Galerie Plexus, Paris et Chexbres, 2006.

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15/10/2010

L'amour monstre d'Anne-Sylvie Sprenger

images.jpegAnne-Sylvie Sprenger (née à Lausanne en 1977) aime les livres brefs et intenses. En général une centaine de pages. Chapitres courts, aérés, où l'écriture cherche à décrire une blessure essentielle. Souvent inavouable. Toujours secrète. C'était le cas de Vorace, son premier livre, paru en 2007, porté sur les fonts baptismaux par Jacques Chessex, et loué par la critique française. Ça l'était également pour Sale fille, paru il y a deux ans. Le tout nouveau roman d'Anne-Sylvie Sprenger pourrait d'ailleurs s'appeler Sale type, tant il s'inscrit dans la continuité des précédents. Mais il s'appelle La Veuve du Christ*. Titre à la fois lumineux et provocateur.

La jeune écrivaine lausannoise a toujours exploré la folie du désir. Qu'il soit amoureux, alimentaire ou religieux. Ici elle part d'un fait divers connu : l'enlèvement d'une fillette de huit ans, Lena, par un pharmacien qui la séquestre dans la buanderie de sa maison. L'homme est seul, malheureux, certainement criminel. Il mène une existence misérable. Il se prend d'affection pour sa victime avec qui, le soir, il entonne cantiques et louanges. Il s'inflige des supplices sur une croix qu'il fait construire au village. Il entraîne Lena dans un délire religieux qui n'aura d'autre issue, bien sûr, que la mort. Il l'instruit, joue avec elle, l'invite dans son lit, finit par lui faire un enfant. Tout en sachant très bien le scandale de sa conduite. Et sa faute essentielle. Qui ne mérite aucun autre châtiment que la mort. Victor le sait. Il est prêt à payer pour ça. Sans doute, suggère Anne-Sylvie Sprenger, est-ce là le seul moyen qu'il a trouvé pour donner chair et sens à son amour. Un amour imprégné de folie religieuse qui ne peut se réaliser que dans l'horreur et le scandale. Et le portrait que dresse l'auteur de ce « fou de Dieu » est à la fois fascinant et terrifiant. Certains lecteurs, trop rapidement, le traiteront de sale type. D'autres, à défaut d'être touchés (mais peut-on vraiment compatir avec un ravisseur et violeur d'enfant, fût-il amoureux?), seront troublés par cette histoire de rapt, qui se termine en ravissement (aux double sens du terme). En cela, le roman est une réussite puisqu'il nous fait entrer dans le cerveau du monstre, dont il explore les méandres nauséabonds.

9782213655567-V.jpgEt la victime ? « Lena a appris à vivre dans sa tête ». Elle se protège comme elle peut de la présence du monstre. Un monstre qui a cinquante ans, mais qui, affectivement, est fruste et malheureux. Ce qui n'est certes pas une excuse. Mais explique l'étrange relation qui va s'instaurer entre le bourreau et sa victime. La tendresse. Les caresses. Puis l'amour monstre. « Victor et Lena s'aimeront tout l'été. » Il y a quelque chose d'à la fois pathétique et troublant dans cette relation (on n'ose pas parler d'amour) qui transgresse les normes et les interdits. Certains évoqueront le syndrome de Stockholm qui montre qu'un sentiment de confiance, voire de sympathie peut se développe entre un otage et son ravisseur. Ici la romancière va plus loin (elle a raison) en imaginant que chacun des acteurs de ce terrible huis-clos trouve dans l'autre son âme sœur. Ce n'est certainement pas moral. Mais on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments.

La folie religieuse (de Victor) entraîne la folie amoureuse (de Lena). La première s'achève dans la mort. La seconde, dans une clinique psychiatrique. Très bien construit, le roman d'Anne-Sylvie Sprenger frappe par son écriture dépouillée et limpide. On pense bien sûr aux derniers livres de Jacques Chessex, allégés à l'extrême. Même fascination de la chair et de la mort. Même goût pour le blasphème. Mais Anne-Sylvie Sprenger poursuit sa propre voie. Elle va au bout de ses angoisses. Elle ne triche pas avec les démons qui la hantent. On aimerait ne pas croire à l'amour monstrueux de ses deux personnages enfermés dans leur cage. Mais un doute nous prend. Et si cela était ? Si le scandale se trouvait dans le désir lui-même ? C'est le talent du romancier de nous instiller de tels doutes.

* Anne-Sylvie Sprenger, La Veuve du Christ, Fayard, 2010.

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02/09/2010

Le retour de Paul Auster

images-1.jpegPaul Auster (né en 1947 dans le New Jersey) est un maître du roman. On se souvient de ses débuts flamboyants avec la fameuse trilogie new-yorkaise (La Cité de verre ; Les Revenants ; La Chambre dérobée*). Puis des romans souvent vertigineux, comme Moon Palace (1990) et surtout Léviathan (Prix Médicis étranger en 1993). Suit une époque où Auster, abandonnant la littérature, se lance dans le cinéma, réalisant d'honnêtes films d'ambiance (Smoke, avec Harvey Keitel). Après cette parenthèse cinématographique, le ténébreux auteur revient à la littérature, mais avec passablement de peine (pour ses admirateurs comme pour lui-même, semble-t-il). Depuis dix ans, les romans se suivent, inégaux, ampoulés, peu enthousiasmants.

Heureusement, le dernier livre de Paul Auster, Invisible, renoue avec la veine qui a fait son succès. Comme toujours, Auster aime à brouiller les pistes. Le roman. croit-on, nous conte l'histoire d'Adam Walker, « plus beau qu'un Adonis », poète et traducteur, jeune fou de littérature, qui rencontre un couple extravagant, Margot et Rudolf Born. Elle est française et attirante et lui est invité par une Université américaine  à donner des cours d'administration. Cette rencontre va bouleverser la vie d'Adam. Et le lecteur se réjouit de découvrir son histoire. Bientôt un autre personnage intervient, Jim, ami d'université d'Adam, et écrivain à succès. Les pistes se brouillent à nouveau. Et le récit est pris en charge, désormais, par Jim, qui va enquêter sur la vie de son ami, sans jamais le rencontrer, mais en dépouillant et en mettant au net les documents qu'Adam lui envoie par la poste.

images.jpegComme on le voit, les récits s'emboîtent les uns dans les autres. Un vertige délicieux guette le lecteur impatient de savoir le fin mot du roman. La vérité du récit est sans cesse malmenée, questionnée, remise en cause. Qui dit la vérité ? Adam Walker qui raconte sa relation particulière avec sa sœur ? Gwyn, cette sœur, qui nie tout en bloc ? Ou encore Cécile, la jeune fille amoureuse d'Adam quand il étudiait à Paris ?Ou Rudolf Born, faux professeur, mais sans doute vrai agent ssecret ?

Superbe variation sur l'« ère du soupçon », Invisible, est une très belle réflexion sur l'art du roman, le statut de la vérité en fiction, la manipulation à laquelle se livrent les divers narrateurs du livre. Qui croire ? À qui faire confiance ? Qui tire les ficelles du destin ? Une parfaite réussite.

* Tous les livres de Paul Auster sont édités par Actes Sud, dans une traduction (assez râpeuse) de Christine Le Bœuf.

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03/08/2010

Kundera le patron

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Fascinant Kundera qui alterne avec autant de bonheur les romans magnifiques (le dernier en date, L'Immortalité, vient de paraître en Folio) et les essais critiques. Mais le terme d'essai, ici, est sans doute malvenu, car la critique de Kundera se lit comme un roman. Au fil des neuf parties des Testaments trahis*, les mêmes personnages passent et se croisent, qui chacun à sa façon est un repère dans le paysage artistique contemporain : Stravinski et Kafka, Hemingway, Janacek, Rabelais et ses héritiers : Diderot, Broch, Rushdie.

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27/07/2010

Jean Bühler le bourlingueur

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Depuis le temps qu’il arpente les routes d’Orient et d’Occident, tout le monde connaît l’extraordinaire personnage de Jean Buhler (né en 1919 à la Chaux-de-Fonds), auteur, entre autres, de plus de 5000 articles et de quelque 40'000 photographies. Grâce à Pascal Rebetez, qui dirige les éditions d’Autre Part, on peut suivre Buhler, texte et image, dans un de ses plus grands voyages, celui qu’il entreprit en 1956 (soit peu de temps après le grand voyage de Bouvier) de La Chaux-de-Fonds jusqu’à Kaboul, à bord d’une 2 CV qui creva 104 pendant le raid. Il faut suivre cette odyssée fantastique à travers montagnes et déserts, villes surpeuplées et bourgades abandonnées. Buhler excelle à rendre l’humanité des rencontres impromptues, les dresseurs d’ours ou les fumeurs d’opium, les tziganes en fuite ou les danseurs pathans tourbillonnant comme des derviches. Outre leurs qualités de documents, ces textes et ces images ont une réelle valeur poétique : c’est un monde disparu que ces photos ressuscitent avec chaleur et authenticité.

* Jean Buhler, Sur la route (de La Chaux-de-Fonds à Kaboul), textes et photographies, éditions d’Autre Part, 2006.

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25/07/2010

Houellebecq l'agitateur

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Difficile d’échapper à la déferlante Houellebecq ! Intense battage médiatique, logorrhée critique partisane ou fielleuse (haïssables toutes les deux), présence de l’auteur en chair et en os dans les talk shows des grandes chaînes de TV… Autant de symptômes qui tendraient à occulter le phénomène Houellebecq écrivain au profit de son clone médiatique. Car phénomène il y a, c’est indéniable. Mais il est littéraire. Malgré quelques longueurs, des pages complaisantes où Houellebecq, dirait-on, s’amuse à se singer lui-même en écrivant ce qu’on attend de lui, La possibilité d’une île*, son dernier roman, est un texte fort, violent, bien sûr, authentique, où l’auteur ne triche pas.

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23/07/2010

Les secrets d'Agota Kristof

images-14.jpeg Depuis Hier (1995), Agotha Kristof n’écrit plus. Non par angoisse de la page blanche ou choix délibéré, mais parce qu’elle estime avoir dit tout ce qu’elle avait à dire dans sa fameuse trilogie (Le Grand Cahier, La Preuve, le Troisième mensonge). Il a fallu un bien curieux concours de circonstances pour que paraisse L’Analphabète*, recueil de onze textes autobiographiques, parus il y a presque vingt ans, que l’auteur avait confiés à la revue zurichoise Du, puis totalement oubliés. Il a fallu que ses archives personnelles soient transférées à la Bibliothèque Nationale de Berne et qu’un chercheur curieux mette la main dessus pour que ces textes voient enfin le jour !

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21/07/2010

La gazelle tartare (Asa Lanova)

images-13.jpeg Sous le beau titre de La Gazelle tartare*, Asa Lanova poursuit l’exploration de son passé entreprise dans le somptueux Blues d’Alexandrie. Délaissant le roman, la narratrice s’aventure ici dans le labyrinthe des souvenirs et des songes. Elle qui se croyait insensible et stérile retombe sous le charme de « Satan » qui a illuminé et terrifié son adolescence. « Tout me revenait en mémoire, tel un ruban de feu qui se déroulait impitoyablement devant moi : mes fuites restées inexplicables, Deauville et son théâtre, Monte Carlo et ses palmiers léthéens, mon impuissance à vivre depuis l’enfance, et surtout, l’amour perdu, et, sans doute, renoué dans ma seule imagination. » Ce retour au passé — à la lumière noire de l’amour — va ramener la narratrice vers le jardin de son enfance, source inépuisable d’émerveillement. Jardin rêvé des étreintes amoureuses (mais ont-elles vraiment eu lieu ?) et terre de la dernière demeure. C’est sur cette image, à la fois nostalgique et rassurante, que s’achève le beau récit d’Asa Lanova, qui tient de l’exorcisme et de la célébration mystique. Une réussite.

* Asa Lanova, La Gazelle tartare, éditions Bernard Campiche.

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13/07/2010

Un très bon Beno

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Le titre, comme d'habitude, est impossible : La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés*, mais le talent, fait de lucidité, d’ironie triste et d’humour triomphant, reste le même. Le dernier livre de Jean-Luc Benoziglio, écrivain suisse établi à Paris depuis des lustres, est un grand livre.

Largué par sa Julie, le narrateur, moderne Saint-Preux, retourne en douce sur les lieux de ses amours : la maison de campagne que son ex a rénovée et dans laquelle, parmi les cris d’enfants et les disputes familiales, le narrateur et elle ont vécu la plus belle tranche de leur histoire. Il y a beaucoup de nostalgie dans ce pèlerinage cruel et hilarant, puisque le narrateur assiste, comme un intrus, aux diverses scènes de famille qui se déroulent sous ses yeux. Il en était l’acteur ; il n’en est plus que le spectateur silencieux et marri. Son chant d’amour est un chant de détresse : Julie l’absente occupe tout l’espace de sa mémoire : sa chaleur, sa « voix des mauvais jours », ses éclats de rires, ses relations impossibles avec son éditeur (et sans doute amant), sa stature de mater familias, etc. Ressuscitant les images du passé (fêtes, repas, week-ends pluvieux, jeux de société), le narrateur vit dans la perte de Julie. Et le plus triste, dans ce roman qui joue si bien avec nos émotions, c’est que personne, sans doute, ne remplacera jamais l’amoureuse enfuie. Même les fables superbes (mahons sauds), les poèmes elliptiques, les citations ignorées de gens célèbres, l’incroyable intermède du cocktail littéraire (50 pages !) ne parviennent à chasser l’étrange mélancolie qui se dégage de ce roman poignant.

 

 

* La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés, par Jean-Luc Benoziglio, Le Seuil, 2004.

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11/07/2010

Philip Roth et ses doubles

images-9.jpeg Ils sont nombreux, les doubles de Philip Roth, sans doute le plus grand écrivain américain vivant : il y a Portnoy (et son célèbre complexe), Zuckermann (l’écrivain fantôme) et David Kepesh, professeur de littérature à l’Université — mais surtout de désir. Après une longue absence, celui-ci revient dans un roman magnifique et bouleversant, La Bête qui meurt.*

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08/07/2010

Vie et légende de Marguerite Duras

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Rarement, dans la littérature française, un écrivain aura mêlé à ce point — jusqu'à les rendre indiscernables — sa vie et son œuvre. Comment faire la part du témoignage « vécu », du fantasme ou de l'imagination pure dans l'œuvre de Marguerite Duras, passée maîtresse, on le sait, en fabulations de toute sorte, jusqu'à faire de sa vie une parodie de son écriture ? Laure Adler réussit cet incroyable tour de force*.

D'abord une question, qui n'est pas une critique, ni même un procès d'intention : à quoi bon consacrer une biographie à un écrivain qui, d'avance, rejette toute explication biographique de son œuvre et déclare par exemple ceci : « Pourquoi écrit-on sur les écrivains ? Leurs livres devraient suffire. » ?

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03/07/2010

Charmes du caravansérail

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Récit haut en couleurs, animé d'une furieuse soif de vivre, La vie est un caravansérail* est le second livre d'Emine Sevgi Özdamar, et son premier roman. Couronné, en 1992, par le fameux Prix Ingeborg Bachmann, il vient d'être traduit en français et publié chez Zoé, dans une collection dédiée aux Littératures d'émergence.

Si le nom d'Emine Sevgi Özdamar ne dit sans doute rien, encore, aux lecteurs français, il est déjà connu, en Allemagne, par un large public, constitué avant tout d'amateurs de théâtre. Aujourd'hui comédienne, Emine Sevgi Özdamar a émigré à Berlin-Est dans les années soixante et appris l'allemand en jouant Kleist, Büchner ou encore Brecht sous la houlette de Benno Besson et Matthias Langhoff. C'est d'ailleurs sous la direction de ce dernier qu'elle jouera, le mois prochain, l'un de ces Femmes de Troie que l'on pourra voir à la Comédie.

Mais avant d'arriver en Allemagne, lieu de tous les rêves et de toutes les déceptions, la vie d'Emine Sevgi Özdamar fut bien remplie, si l'on en juge par son roman, La vie est un caravansérail, lequel débute peu avant sa naissance, en 1946, en Anatolie, pour couvrir les vingt premières années de sa vie, jusqu'au départ de la jeune fille pour l'Allemagne, dans un convoi qui transporte avant tout des étudiantes et des prostituées.

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