05/03/2014

Les fables grinçantes de Marc Bressant

DownloadedFile.jpegC'est un monde singulier, qui traverse les époques, navigue de l'âge des cavernes aux voyages intergalactiques, embrasse toute l'humaine condition. On y croise des femmes au caractère inflexible, des hommes faibles ou entêtés, qui sont tous, à leur manière, des mutants : ainsi se présente au lecteur Brebis galeuses et moutons noirs*,  l'étrange livre de Marc Bressant, auteur d'une quinzaine de romans, dont La Dernière Conférence (Grand Prix du Roman de l'Académie française, 2008).

Ce monde singulier, qui est aussi le nôtre, Bressant le raconte en une soixantaine de petites fictions qui sont autant de fables ou de paraboles. Rien de lourd ni de didactique, pourtant, dans ces histoires riches de sens qui se lisent avec un plaisir immense.

À chaque fois, dans le cours naturel des choses, une mécanique trop bien huilée, images-1.jpegil y a un grain de sable. Une erreur. Un coup de folie. C'est parfois une femme, « belle comme un logiciel », qui décide d'interrompre le cours du Temps en détruisant toutes les horloges de sa ville, ou un lexicologue qui, constatant la pauvreté du langage à exprimer les excréments humains, décide d'enrichir la langue de nouvelles expressions. Ou encore (l'une de mes préférées) un soldat néerlandais, oublié par les siens dans la jungle de Bornéo, qu'on retrouve, vingt-sept ans plus tard, dans une forme physique exceptionnelle, mais parlant une langue incompréhensible avec l'accent perruche ! Ou encore deux gladiateurs qui, à l'instant de s'entretuer, alors que l'empereur est victime d'une crise d'apoplexie, sont frappés par le même coup de foudre…

Dans chaque fable, donc, un grain de sable. Une incongruité. Une anomalie. Marc Bressant, dans sa langue à la fois économe et impeccable, parle de brebis galeuses ou de moutons noirs. Et c'est bien de cela qu'il s'agit : l'Histoire n'est pas un long fleuve tranquille, mais une suite de révoltes, de ruptures, de miracles, diraient les Chrétiens. Ce qui la fait progresser, ce ne sont pas les gens « normaux », comme on dit, mais les fous, les originaux, les « brebis galeuses ». Et Marc Bressant en fait un inventaire précis et amusé, entraînant le lecteur au pays débridé et fertile de son imagination.

C'est la morale des fables de Bressant : il y a toujours un grain de sable pour enrayer la machine, toujours un mouton noir pour infléchir le cours des choses ou mettre en doute nos certitudes les mieux ancrées. Notre salut, d'ailleurs, vient de ces mutants dont la tête dépassent toujours un peu : c'est grâce à ces pestiférés, qu'on regarde comme des fous, que les grandes mutations se font. 

« Heureux soient les fêlés, comme le disait Michel Audiard, car ils laissent passer la lumière ! »

* Marc Bressant, Brebis galeuses et moutons noirs, édition de Fallois, 2014.

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17/12/2013

Portraits d'artistes par Claude Dussez

images-6.jpegVous cherchez désespérément un cadeau à faire à votre bien-aimé(e) en cette période d'échanges symboliques de Noël ?

Eh bien, ne cherchez plus, vous avez trouvé !

C'est un livre magnifique de portraits d'artistes (suisses) réalisé par un grand photographe valaisan, Claude Dussez, qui est aussi peintre, graphiste, caricaturiste, et j'en passe. DownloadedFile.jpegOn y retrouve tous celles et ceux qu'on aime, de A comme  Pascal Auberson à Z comme Zep, de Mélanie Chappuis à Georges Haldas (dit Petit Georges), de Brigitte Rosset à Yves Dana, et tant d'autres.

images-5.jpegClaude Dussez n'a pas son pareil pour jouer de toutes les nuances du noir et blanc et pour saisir le geste, l'expression du visage ou de la main, la parole silencieuse des corps glacés dans la photographie. Précédé d'une excellente préface d'Antoine Duplan, ce livre exceptionnel par sa richesse et la beauté de ses images se doit de faire partie de votre bibliothèque — ou de celle de votre bien-aimé(e) !

* Claude Dussez dédicacera son livre jeudi 19 décembre à partir de 18h à la librairie Payot Rive Gauche (dans les Rues basses, à Genève).

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08/12/2013

Petit hommage au grand Beno

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Jean-Luc Benoziglio (dit Beno) nous a quittés comme il a vécu, discrètement. Il s'est éteint à Paris jeudi dernier, après une longue maladie. J'avais pour lui une grande admiration, comme homme et comme écrivain. Pour beaucoup de Suisses, il avait un défaut majeur : il avait le sens de l'humour. Une aptitude, aussi, à ne pas se prendre au sérieux. En guise d'hommage, je reprends le dernier article que j'ai consacré à ses livres.

Moins d’une année après La Voix des mauvais jours et des chagrins rentrés*, Jean-Luc Benoziglio récidive, dans un tout autre registre, avec un roman truculent et facétieux, qui met en scène les dernières années de feu Louis Capet — plus connu, en France comme ailleurs, sous le nom de Louis XVI. images.jpegEt c’est à juste titre que ce roman, qui se joue habilement de l’Histoire, vient d’être récompensé par le Prix Michel-Dentan 2005, la principale distinction littéraire de Suisse romande.

L’hypothèse de Louis Capet, suite et fin**, est subtile et tient en quelques lignes : et si, au lieu d’être guillotiné sur la place publique pendant la Terreur, le Roi Louis XVI avait trouvé refuge à l’étranger — par exemple dans un petit village de la riviera vaudoise ?

Cette hypothèse, après tout parfaitement recevable (et moins gore que la réalité), Benoziglio lui prête toutes les apparences de l’Histoire, s’appuyant sur de nombreuses archives inédites et exploitant sa parfaite connaissance de la région lémanique (même si Beno est d’origine valaisanne). Il imagine un Directoire révolutionnaire impatient de se débarrasser de cet encombrant souverain, mais ne sachant pas, à la lettre, que faire de lui.

« On pourrait l’envoyer en exil ! » lance une voix.

Mais où ? Quel pays européen accepterait d’accueillir, sans risque d’émeute ou de complot, le souverain déchu ?

Le choix tombe sur la Suisse, par défaut, bien sûr, puisqu’on ne veut de Louis Capet nulle part ailleurs.

Capet et papet vaudois

images-1.jpegC’est ainsi qu’il débarque (au sens propre, comme au sens figuré) dans le village de Saint-Saphorien, sur la côte vaudoise. Les premiers temps sont rudes, surtout pour Louis, regardé comme un animal exotique. Il peine à comprendre le patois des indigènes, doit vite trouver un gagne-pain (car, en Suisse, on n’aime pas les bras ballants) et s’acclimate avec peine au petit vin blanc sec de la Côte (il préfère le Sauternes et le Châblis).

À partir de cette situation, étayée par des documents plus ou moins imaginaires, Benoziglio dessine une fiction qui lui permet de confronter deux cultures (au sens large du terme), deux religions, deux langues, deux mentalités plus différentes qu’on ne croit.

Car ce qui frappe Capet, qui a recomposé dans sa maison, dérisoirement, un petit Versailles, ce sont précisément les différences. Alimentaires, d’abord. On ne se lasse pas de relire les pages où Beno fait goûter à Louis les spécialités du terroir : le fameux (et insurpassable) papet vaudois (mélange de pommes de terre, d’oignons et de poireaux servi avec une succulente saucisse aux choix) et, bien sûr, la célèbre fondue, qui donne au souverain habitué à des nourritures plus légères des aigreurs d’estomac. Mais aussi différences politiques, religieuses, philosophiques (car Capet a pour contradicteur principal le régent du village, fidèle adepte des théories de Rousseau) qui plongent un peu plus chaque jour l’ancien souverain dans la mélancolie, et lui font ressentir cruellement son exil.

Réconciliation

images-4.jpegHeureusement, entre deux lettres de complainte qu’il envoie aux baillis de Berne, Capet reçoit des visiteurs, le plus souvent de marque. C’est l’occasion, alors, non seulement de parler du bon vieux temps (ah ! les fastes de l’Ancien Régime !), mais aussi du monde comme il va, qui ne s’est pas arrêté de tourner depuis que la Révolution a fait construire ses guillotines. C’est ainsi qu’il reçoit la visite de La Fayette (à qui Louis « remonte les bretelles », et qui s’en va la mine défaite), du banquier Jean-Nicolas Pache, d’autres encore, qui laissent Louis à chaque fois plus désemparé. Son unique soutien, dans son exil, il le trouvera en la personne d’Aline, servante et femme de chambre, mais aussi dame de compagnie. Tout d’abord improbable, au vu des différences culturelles et sociales, puis émouvante, une vraie relation va s’instaurer entre le roi déchu et la jeune femme. C’est à elle qu’il confiera ses derniers projets, ses derniers rêves.

Très différent des autres livres de Benoziglio, aux résonances autobiographiques évidentes, Louis Capet, suite et fin est une réussite. Sans doute parce qu’il permet à son auteur non seulement d’exploiter son extraordinaire veine comique et sa très grande maîtrise du langage, mais aussi, peut-être, de se réconcilier avec une partie de lui-même : la part helvétique de l’écrivain parisien. 

* La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés, Paris, Le Seuil, 2005.

** Louis Capet, suite et fin, Paris, Le Seuil, 2005.

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30/10/2013

Toast à Pierre-Yves Lador, Prix des Écrivains vaudois 2013

DownloadedFile.jpegSi, un jour, quelqu’un vient sonner à votre porte, un grand escogriffe barbu, un peu hirsute, en salopettes de jardinier, qui se prétend poète, par exemple, réfléchissez bien avant d’ouvrir ! Car il pourrait non seulement vous en cuire, mais surtout il se peut qu’il vous fasse découvrir des plaisirs dont vous ne soupçonniez pas même l’existence.

Certains écrivains tissent leur toile comme les araignées. C’est une question de mailles et de coutures, de pièces rapportées, de plis et de faux plis, d’ourlets. Le lecteur aime à se prendre dans leurs fils avant, parfois, de se faire dévorer tout cru — ou tout cuit.

D’autres écrivains construisent leur maison avec des mots. Elle est vaste comme une église ou secrète comme une chapelle. Parfois, elle ne comporte pas de fenêtre. Mais le plus souvent elle est percée d’une multitude de portes. On peut y pénétrer de plusieurs manières.

« À peine la porte poussée, je me trouvai dans une espèce de bulle mouvante, souple et ferme, translucide. Je m’avançai vers une ouverture qui donnait sur une nouvelle bulle disposant de trois ouvertures. DownloadedFile-1.jpegIl s’agissait d’une espèce d’architecture de mousse, chuchotant ou chuintant, crissant, se balançant doucement. »*

La maison de Pierre-Yves Lador est donc faite de mots, qui sont autant de portes ouvertes ou entrouvertes sur des multiples labyrinthes. Les mots s’ouvrent comme des portes, donc. Comme des fleurs aussi. De là vient la lumière. Le parfum des mots et des roses. Et ils ouvrent, à leur tour, ces mots, sur d’autres mots, qui s’ouvrent et guident le lecteur.

On n’est plus dans le texte tissé par un maître tisserand, mais dans une architexture sonore où tout n’est que seuils et embrasures, serrures et mots-clés — et caisses de résonance.

« Les portes n’ouvrent pas seulement un destin, mais des millions d’autres. Colomb ouvre la porte de la mondialisation, Sade la porte de la prison édénique et en tuant dieu, tue l’homme, Freud ouvre la porte de la peste, Jung la porte de la connaissance, Dali la porte cannibale, True Blood la porte animale… »

Ouvrir sa porte, mesdames, à l’inconnu qui vient frapper, à l’alien, à l’étranger, au poète un peu hirsute, mais beau parleur venu vendre ses livres, cela vous expose donc à toutes sortes de périls !

images.jpeg« Viens, la poésie je ne sais pas ce que c’est et tu ne fais pas tout ça pour vendre ta brochure à dix balles ! Est-ce que les autres t’en achètent ? Je dis que oui. Je remarquai alors que la porte comportait un verrou à cinq pênes et une barre de sécurité debout, inerte, dans l’encoignure et réalisai qu’elle ne les avait pas utilisés, se fiant à son petit verrou ordinaire. »

Les serrures, les verrous, les chambranles, les bobinettes comme les fermetures-éclair ne résistent pas longtemps au poète qui sait jongler avec les mots. Et bientôt les dernières digues sautent, si j’ose dire, les corps se mêlent dans un mélange sans confusion de salive et de sperme.

« Je humai, goûtai, regardai, auscultai. Nos doigts ne se démêlaient que pour s’enfiler, s’insinuer, s’enfoncer, glisser, limer, frotter, polir, pincer, griffer, s’accrocher, prendre, se faire aspirer avant d’être léchées comme des sucettes roses. Meilleurs ouvriers, nous passions sans cesse de l’animalité la plus faunesque à l’humanité la plus éclatée, entre fesses, orteils et oreilles, sauvages et empathiques. »

Au passage, relevons le glissement du langage cru animal aux mots cuits de l’humain. Toute la poétique de Pierre-Yves Lador se cache dans ce glissement progressif vers le plaisir promis et suggéré par les mots.

C’est encore une porte qui s’ouvre sur l’inconnu.

« L’érotisme est une voie entre les mondes, dit Éliane, la grande prêtresse de l’amour. Désirer, c’est ouvrir la porte. Après, il faut passer le seuil…

—     et revenir…

— Si l’on veut, mais ne pense pas à revenir quand tu veux partir. Tu n’es pas de ces obsessionnels qui doivent défaire leurs pas pour revenir par le même chemin, comme on défait un tricot, pour refaire le peloton matriciel, le retour, s’il y en a un, se fait toujours en avançant, par un chemin neuf, neuf pour toi, toujours plus loin même si tu crois retourner ou rester immobile. La rivière est sans retour. »

DownloadedFile-2.jpegOuvrir sa porte à l’inconnu, mesdames, c’est courir le risque d’être découvert (ou découverte).

D’être entraîné dans un labyrinthe de mots au cœur duquel, bien entendu, veille le Minotaure, la bête humaine, l’homme au désir animal. Mais c’est aussi, pour Pierre-Yves Lador, une chance unique d’accéder à la connaissance, au cœur secret des choses, à l’essence de l’homme qui se révèle par la chair et les mots.

Une crue de mots — parfois très crus — qui vous emportent dans leur sillage vers des tropiques où l’homme cuit sous le soleil, barbu un peu hirsute, un petit livre de poèmes à la main.

* Pierre-Yves Lador, Chambranles et embrasures, édition de l'Aire, 2013.

et La Guerre des Légumes, éditions Olivier Morattel, 2012.

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05/10/2013

Le Prix Rod 2013 à François Debluë

images-3.jpegSamedi dernier, sur le coup de 11 heures, a été remis, à la Fondation l'Estrée, à Ropraz, le Prix Édouard Rod 2013 à l'écrivain François Debluë pour l'ensemble ce son œuvre. Nous y étions....

L’écrivain que nous fêtons aujourd’hui n’est pas un inconnu — loin de là !

À son actif il a, comme on dit, une œuvre riche et diverse qui compte une vingtaine de romans, récits, recueils de poèmes ou proses poétiques. Une œuvre récompensée, déjà, par des prix prestigieux, comme le Prix Dentan, reçu en 1990, pour un récit intitulé Troubles Fêtes. Une œuvre qui explore constamment les confins de la musique et de la langue, représentée, peut-être, dans leur alchimie mystérieuse, par Les Saisons d’Arlevin, le livret qu’il écrivit pour la Fête des Vignerons de 1999.

DownloadedFile.jpegTout commence, chez Debluë, par un étrange recueil de proses brèves, Lieux communs*, publié  en 1979 à l’Âge d’Homme.

Étrange, parce que déchiré, déjà, en sa fibre même, coupé en deux parties. La première s’appelle Barbaries ; la seconde Conversions. Ce premier pli, cette déchirure intime n’avait pas échappé à Georges Haldas, qui écrivait ceci : « Dans le soporifique climat lémanien, je vois, à travers ces Lieux communs, comme perler les gouttes d’un sang noir. Montée d’une blessure intime, irrémédiable. Un amour, dès l’enfance, mutilé. »

D’où vient ce sang noir ? Et quelle est cette blessure intime ?

Debluë multiplie les indices, dès l’amorce du recueil : images-1.jpeg« Parler donne soif. Simon n’échappe pas à cette fatalité. Vous le savez bien. Aussi guettez-vous ce mouvement vif et imperceptible de la langue qui viendra sans tarder étancher les lèvres sèches et pâteuses de Simon. Poursuivez plutôt votre chemin ! Car sa petite source est tarie. Depuis longtemps déjà ses adversaires lui ont coupé la langue. »

Dans cet extrait, premier fragment du premier livre paru, tout est dit, semble-t-il. L’écrivain parle à partir d’une blessure. Ou plutôt il ne parle pas. Car on lui a coupé la langue. Il écrit donc dans le silence et étanche sa soif comme il peut, à la petite source, car parler donne soif.

Pour le père Simon, la petite source, hélas, est tarie. Mais pour François Debluë, heureusement, c’est à cette source de silence qu’il va puiser l’œuvre à venir, constamment travaillée par cette blessure, et par un désir de transparence.

Le second livre, toujours à l’enseigne du Rameau d’Or de Georges Haldas, s’appelle Faux jours. Il paraît en 1983.

Il explore, entre fable et poème, un pays plus autobiographique. Revisitant son passé, son présent et son hypothétique avenir, l’auteur chercher à confondre les mensonges, les petites impostures, les faux jours qui éclairent nos vies. La quête autobiographique a déjà commencé. Elle se fait par fragments, éclairs quelquefois aveuglants, instantanés quasi photographiques, saisis miraculeusement. James Joyce appelait cela des épiphanies. Il notait ces images dans de petits carnets qui alimentaient ses romans. Debluë aussi ausculte ces déchirures où se révèle une certaine vérité.

Lumière de la vérité. Pénombre du mensonge.

Toute l’œuvre de Debluë développe cette dialectique, beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît. Car, on le sait, le mensonge est aussi source de vérité, et la lumière peut être trompeuse comme un faux jour. Seul compte, pour l’écrivain, le travail de la langue. Le monde n’est pas noir ou blanc. Pour dire sa vérité et sa complexité, il faut toute une palette de couleurs, et maîtriser le clair-obscur du langage.

La quête de soi-même passe par les poèmes de La Nuit venue ou du Travail du Temps. Elle déploie les Figures de la patience ou explore les Demeures de l’ombre — autant de titres transparents. Le poète se tient à la déchirure du jour, je l’ai dit. Mais aussi aux confins de la musique.

Il y a trois ans, François Debluë publiait à l’Âge d’Homme, un livre intitulé Fausses Notes, précisément, qui conjugue la musique au mensonge ou à la maladresse. Est-ce un roman ? Un récit ? Un recueil de poèmes ? Non. Debluë lui donne un sous-titre ironique : Minimes. Il s’agit de pensées brèves, d’aphorismes, de fusées, comme disait Baudelaire, où la réalité se révèle par éclairs, jaillissements, fragments arrachés au silence.

L’année dernière, François Debluë nous a donné trois livres, et non des moindres.

images-1.jpegLe récit d’un voyage en Chine, qui est aussi une réflexion sur l’hospitalité et le regard de l’autre. Un recueil de poèmes, Par ailleurs, qui suggère avec force que l’écriture est toujours incomplète, qu’il y a du reste — autrement dit de l’ailleurs – dans tous les livres. Car on écrit toujours par-dessus le marché. En supplément à la vie ordinaire.

L’ordinaire, c’est la fin de la boucle.

Retour à la source tarie. Retour aux lieux communs.

Dans son dernier roman, François Debluë continue à se peindre, à la troisième personne, sous les traits d’un homme parfaitement ordinaire. Il se prend pour un autre. Il multiplie les masques et les habits d’emprunt. Il se dessine en cuisinier, en paresseux, en frère vaisselier, en veuf, en homme ridicule.

Fausses notes ou lieux communs, ces fragments arrachés au silence forment une sorte de mosaïque où apparaît, finalement, la figure du poète. Par défaut, peut-être. Ou en filigrane. Mais on finit par reconnaître François Debluë dans le portrait de cet homme ordinaire, qui n’est pas si ordinaire que cela.

* La plupart des livres de François Debluë ont paru aux Éditions Empreintes (pour la poésie) et L'Âge d'Homme (pour les récits, proses et romans).

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25/08/2013

Un récit bouleversant

images.jpeg On ne présente plus Michel Viala, auteur d'innombrables pièces de théâtre, comédien, metteur en scène et scénariste de télévision, qui vient de nous quitter. Il y a quelques années, il avait publié, sous le titre de Post-Sapiens, un roman d'anticipation apocalyptique, qui avait marqué la rentrée littéraire. Aujourd'hui, avec Jumeau*, repris dans la collection Poche Suisse, Viala noue donne un récit autobiographique qui a valeur de témoignage, et s'inscrit naturellement dans la suite de Post-Sapiens.
C'est l'histoire (authentique) de deux frères nés le même jour, mais peut-être pas sous la même étoile. Tandis que l'un, par vocation, se lance dans le théâtre, avec la réussite que l'on connaît (tout le monde se souvient de la géniale Invitation de Goretta dont Viala fut le scénariste), l'autre, au fil des ans, sombre dans la déprime et le dégoût de soi, comme attiré, irrésistiblement, par la folie et par la mort.
Après un long silence, Michel le théâtreux retrouve Maurice l'insoumis, qui semble enfin sur la « bonne » voie : il est marié, vient d'avoir un enfant, et a enfin une place de travail. Mais cette stabilité, hélas, ne dure pas. Une fois de plus, sa destinée bascule dans l'horreur : Maurice, bien des années plus tard, assassine son propre fils, puis se donne la mort dans la clinique genevoise où on le soigne.
Entraînant l'autre — le double survivant — dans le désarroi et la solitude.
Texte écrit dans la fièvre, pour sauver du désastre la mémoire de l'autre, mais aussi sa propre mémoire, menacée par l'alcool et l'oubli, Jumeau a la force d'un exorcisme : comme Nicolas Bouvier, Viala joue de la magie blanche de l'écriture contre la magie noire du malheur, afin d'élucider sa propre vie, qui ressemble tellement à une tragédie antique, en s'abstenant, toutefois, de conclure, car l'espoir demeure, toujours, d'échapper aux traquenards du destin.

* Michel Viala, Jumeau, récit, Poche Suisse, l'Âge d'Homme, 2008.

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07/08/2013

Les livres de l'été (28) : Pascal Rebetez

images-4.jpeg Journaliste, écrivain, éditeur, Pascal Rebetez aime les gens. De préférence les gens de l’ombre, les oubliés, les humiliés, les taciturnes ou les bavards, les orgueilleux et les dépossédés, ceux qui vivent à côté de nous, exclus des vanités mondaines et dans la marge ardente. Il va à leur rencontre. Il les observe et les écoute. Il s’imprègne de leur souffle. Il restitue leur voix singulière et muette. Les contours d’une présence.

L’écrivain et journaliste jurassien, établi à Genève depuis des lustres, a eu la bonne idée de réunir en volume* une vingtaine de ces portraits, tous issus d’une rencontre mémorable. Veuf inconsolé ou clochard dormant à la belle étoile, écrivain réfugié chez sa mère ou peintre de hauts-reliefs où se mélangent les os de chats et de souris, comédien de théâtre à la dérive ou agrégée de philosophie jouant les Mères Teresa à Ouagadougou, ce sont tous des perdants magnifiques. La vie les a laissés en rade. Ou ils ont refusé de monter dans le train du succès ou de l’amour. Depuis, ils hantent les marges. Ils dorment dans les jardins publics. Ils écument le zinc des bistrots (c’est là que l’auteur, très souvent, les rencontre, autour d’un verre de vin partagé).

Autant de « vies minuscules », de destins fracassés, de paroles avortées ou restées dans l’œuf. Ces vies modestes, silencieuses, singulières, nous les côtoyons chaque jour. Le plus souvent sans nous en apercevoir. Elles sont toutes proches, à portée de voix et de main. Pourtant, nous les laissons passer sans ouvrir la bouche, ni faire un geste pour les retenir. Ce sont tous nos prochains.images-3.jpeg

Parti à leur rencontre, Pascal Rebetez restitue nous seulement leur voix, mais aussi leur présence. Chacun des portraits qu’il brosse dans son livre est vivant et contrasté, comme ces instantanés qui saisissent à la fois les couleurs et les parfums, les visages et les voix. De l’ensemble se dégage une humanité chaleureuse et souffrante. Une fraternité secrète qui, comme les îles disséminées d’un archipel, nous relierait en profondeur sous la mer.

C’est à travers les autres que Pascal Rebetez se cherche. Depuis toujours. Et quelquefois se reconnaît dans le reflet à peine tremblé de ces visages entraperçus dans le brouhaha d’un bistrot ou le silence des montagnes, l’espace d’une rencontre.

 

* Pascal Rebetez, Les prochains, éditions d’autre part, 2012.

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06/08/2013

Les livres de l'été (27) : Bernadette Richard

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Loin des sentiers battus, depuis près de trente ans, Bernadette Richard poursuit une œuvre exigeante et solitaire qui mélange le roman, la nouvelle, le théâtre et les préfaces consacrées aux peintres qu'elle aime (Minala, Luc Marelli, Francine Mury). Après ses Nouvelles égyptiennes (1999) et un roman initiatique fort bien construit, Et si l'ailleurs était nulle part, cette écrivaine nomade, « qui vit un peu en France, un peu en Suisse, le reste ailleurs », nous donne un beau roman sur l'amitié féminine et la quête éperdue de liberté, Femmes de sable*.

C'est un livre étrange et passionnant, qui se présente comme un triptyque, et dont chaque chapitre porte le nom d'une femme : Maha et Julie, Shagara, Samar. Mais davantage qu'une galerie de portraits (où Bernadette Richard excelle, d'ailleurs, par sa plume acérée), ce roman est l'histoire de plusieurs amitiés. Julie est photographe, Maha traductrice, Shagara potière et Samar écrit de la poésie. Toutes issues d'horizons disparates (sauf Julie, la Parisienne, dont on sait peu de choses), elles se sont battues contre les lois patriarcales de leur famille, ont quitté mari, père et parfois enfant pour aller jusqu'au bout de leur liberté.

C'est au Caire, ville depuis longtemps décrite et fantasmée par Bernadette Richard, que le roman se joue, entre les quartiers populaires de la mégapole, les charmes d'Alexandrie toute proche et la fascination (ancienne, profonde, absolue) du désert. Julie retrouve Maha, puis Shagara, puis enfin Samar qui vient — encore une fois — de prendre la fuite. Au fil des rencontres, Bernadette Richard dessine avec beaucoup de justesse la complicité qui lie les quatre étrangères, unies comme les doigts de la main dans leur révolte, leur désir d'absolu et leur totale franchise.

L'amitié est le lieu à la fois de la confidence et du combat (et la vie d'une femme égyptienne est un combat de chaque jour). Soudées par leur complicité, les quatre femmes trouvent ici la force d'assumer leur destin singulier. Car chacune est en rupture de ban, pourrait-on dire, fâchée avec les hommes, la société, l'ordre des choses, la tradition ou la morale bourgeoise. Même si leur destin est fragile (n'oublions pas qu'elles sont toutes des Femmes de sable), Bernadette Richard dessine le lieu d'une amitié rêvée qui permet de concilier (ou de réconcilier) le bonheur et la lutte, l'exigence personnelle et l'amour de l'autre, la douleur des séparations et la joie des retrouvailles. Un très beau texte.

 

* Femmes de sable par Bernadette Richard, L'Âge d'Homme, 2002.

 

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05/08/2013

Les livres de l'été (26) : Jean-Louis Kuffer

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Certains racontent leur vie comme un roman, en falsifiant les dates, en maquillant l’histoire, en imposant des masques aux personnages qu’on pourrait reconnaître. On appelle ça l’autofiction. Le plus souvent, c’est ennuyeux. Ça sonne faux. Pourtant, ça se vend bien. Les librairies en sont pleines. C’est un signe des temps.

D’autres ne trichent pas. Ils racontent leur vie au fil du rasoir. Ils la passent au scanner de la langue. Sans complaisance, ni narcissisme. Ils tentent de déchiffrer l’énigme d’être en vie, encore, ici-bas, au milieu des fantômes, près de la femme aimée (on ne dira jamais assez l’importance de ces fées protectrices), en voyageant à travers les pays et les livres.

Je parle ici de Jean-Louis Kuffer, journaliste et écrivain, mais surtout immense lecteur, découvreur de talents, infatigable chroniqueur de la vie littéraire de Suisse romande. Son dernier livre, Chemins de traverse*, s’inscrit dans la lignée de L’Ambassade du Papillon (2000), de Passions partagées (2004) et des Riches Heures (2009). Il s’agit à la fois d’un journal de lecture et d’un carnet de bord qui couvre les années 2000 à 2005.

Kuffer est un vampire assoiffé de lectures : Kourouma, Nancy Huston, Chappaz, Chessex, Amos Oz. images-1.jpegIl a besoin des livres pour nourrir sa vie, et lui donner un sens. Chez lui, le verbe et la chair sont indissociables. Il faudrait ajouter le verbe aimer. Car la lecture du monde, comme l’écriture, procède d’un même sentiment amoureux. Impossible, dans ces pages imprégnées de passion, tantôt mélancoliques et tantôt élégiaques, de distinguer l’amour du monde de l’amour des livres ou de la « bonne amie ».

Lire, écrire, vivre et aimer : ça ne peut être qu’un.

Le livre commence au bord du gouffre : dépression sournoise, vieux démons qui reviennent (l’un d’eux a le visage, ici, de Marius Daniel Popescu, compagnon des dérives alcooliques), tentations suicidaires. Grâce à sa « bonne amie », aux lectures et aux rencontres (car lire, c’est toujours aller à la rencontre de quelqu’un), Kuffer remonte la pente. Il voyage. Il se lance dans un nouveau livre. Il ouvre un blog devenu culte pour tous les amateurs de littérature (http://carnetsdejlk.hautetfort.com). La vie, toujours, reprend ses droits.

images-2.jpegSon journal de bord, entre Amiel et Léautaud, rassemble ces éclats de lumière qui éclairent nos chemins de traverse. Ce sont les fragments d’une vie éparse — images fulgurantes, aphorismes, rêves, méditation sur la douleur, l’amitié ou le partage — qui trouvent leur unité dans l’écriture. Écrire, n’est-ce pas résister à ce qui nous divise ?

Le 15 mai prochain, Jean-Louis Kuffer quittera son poste de chroniqueur littéraire au journal 24Heures après 40 années de bons et loyaux services. Pour lui, sans doute, rien ne changera. Il continuera à lire et à écrire, à vivre et à aimer. Mais ses lecteurs redoutent ce moment. Le vide qu’il va laisser dans la presse romande.

 

* Jean-Louis Kuffer, Chemins de traverse, Olivier Morattel éditeur, 2012.

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04/08/2013

Les livres de l'été (25) : Jean-Michel Wissmer au pays de Heidi

heidi.jpg

C’est le propre des livres culte : peu de gens les ont lus, mais tout le monde les connaît. Ainsi de la petite Heidi laquelle, au fil des ans, a déserté nos bibliothèques pour devenir vedette de cinéma (incarnée par Shirley Temple en 1937), de dessin animé (japonais) ou de série télévisée (allemande). C’est-à-dire, peu à peu, un vrai mythe. images.jpegIl faudrait ajouter : un mythe suisse, tant les valeurs qu’elle incarne (pureté, authenticité, amour de la nature) semblent être celles de ce pays.

Mais qui était Heidi ? Non le produit dérivé qui fait encore vendre et fantasmer, mais le personnage de roman créé en 1880 par Johanna Spiri, une écrivaine zurichoise, grande lectrice de Goethe, Lessing et Gottfried Keller, et amie de Richard Wagner ?

images-1.jpegDans un livre passionnant*, Jean-Michel Wissmer, essayiste et romancier, mène l’enquête en Heidiland, au cœur de notre suissitude.

Pour Johanna Spiri (1827-1901), digne émule de Rousseau, le mal contemporain se loge toujours dans les villes : promiscuité, tintamarre, tentations dangereuses. Pour échapper à cette corruption, il n’y a qu’un remède : se réfugier sur l’Alpe, loin des hommes dénaturés, face aux montagnes sublimes, près des torrents d’eau pure. En un mot : près de Dieu.

L’univers d’Heidi ressemble à celui de son auteur, Johanna Spiri, fille de médecin, prêchant la charité chrétienne et confrontée, quotidiennement, à la douleur et à la maladie. Orpheline adoptée par un vieux fou, qui vit seul sur la montagne, Heidi va grandir dans son petit paradis, puis partir dans l’enfer des villes, en Allemagne, où elle sera la dame de compagnie d’une petite infirme, Clara, qui s’attachera très vite à elle. Au point de venir retrouver son amie sur l’Alpe, quelque temps plus tard, et de connaître enfin les plaisirs purs de la vie rupestre. images-3.jpegMiracle ! Grâce à Heidi, cet ange perdu parmi les hommes, Clara retrouvera l’usage de ses jambes et pourra marcher à nouveau !

images-2.jpegÀ la suite de Wissmer, nous relisons Heidi d’un œil neuf, et souvent ironique (Heidi est une parfaite Putzfrau, qui astique sa cabane jour et nuit, dans un désir obsessionnel d’ordre et de propreté). Nous revenons en Heidiland, ce paradis perdu de toutes les enfances.

Nous comprenons aussi mieux pourquoi elle incarne à ce point les vertus helvétiques : dévouement, compassion, amour de la nature. Sans oublier la pédagogie, autre marotte helvétique, car Heidi sait parler aux enfants, et leur montrer le droit chemin.

On ne lit plus guère Johanna Spiri, et c’est dommage. La petite fille qu’elle a créée a fait le tour du monde. Elle a donné son nom à des plaquettes de chocolat et des briques de lait. Elle a inspiré des films, des pièces de théâtre et même des mangas. En nous, elle restera toujours la part de l’enfance et du rêve.

* Jean-Michel Wissmer, Heidi, enquête sur un mythe suisse qui a conquis le monde, Métropolis, 2012.

PS : Une Heidi moderne s'est glissée, par erreur, dans ce billet. Excusez le blogueur…

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03/08/2013

À bicyclette avec Mousse Boulanger

 Qu’est-ce qu’un écrivain ? Une voix, un style. Une présence. Mais aussi : un engagement,  une vision singulière du monde. Une mémoire. Sans oublier, bien sûr, la fantaisie et un goût irrépressible pour la liberté.

images.jpegToutes ces qualités, on les retrouve, brillantes comme un diamant, chez Mousse Boulanger. Faut-il encore présenter cette femme au destin extraordinaire, née à Boncourt en 1926, dans une famille nombreuse, et qui fut, tour à tour, journaliste, productrice à la radio, comédienne, écrivaine et poète ?

Une voix, disais-je, une présence immédiate. La vibration de l’émotion poétique.

À l’époque où elle travaillait à la radio romande, Mousse Boulanger a interrogé des dizaines d’écrivains, suisses et français, sur leur relation à la langue, leur credo, leur engagement. À ce travail journalistique s’est ajoutée, depuis toujours, la passion de la poésie. Cette passion qu’elle a vécue et partagée avec son mari, Pierre Boulanger, journaliste et poète, lui aussi, et qu’elle a diffusée, des années durant, dans des récitals poétiques qui faisaient vibrer les villes et les villages.

Une voix, un regard malicieux, une présence.

Mousse Boulanger, qui fut l’amie de Gustave Roud et de Vio Martin, s’est beaucoup dévouée pour les autres. Elle a pourtant trouvé le temps d’écrire une trentaine de livres : essais, romans, nouvelles, poèmes. C’est dire si sa voix est riche et porte loin ! Cette œuvre, encore trop méconnue, est l’une des plus vivantes de Suisse romande. Il faut relire l’Écuelle des souvenirs, splendides poèmes de la mémoire, et son dernier polar, Du Sang à l’aube, modèle du genre policier.

boulangerrien270.jpgCe mois-ci, Mousse Boulanger publie Les Frontalières*, un livre magnifique qui est à la lisière du récit et du poème. La lisière, les limites, la frontière : c’est  la vie de la narratrice, petite fille toujours en vadrouille, qui passe gaillardement de Suisse en France, et vice versa, dans les années qui précèdent la Seconde guerre mondiale. L’herbe est toujours plus verte, bien sûr, de l’autre côté. Elle franchit la frontière à bicyclette, sans se préoccuper des gros nuages noirs qui envahissent le ciel. À travers ses souvenirs d’enfance, Mousse Boulanger ravive la mémoire d’une époque, d’un village, d’une famille. Elle brosse le portrait émouvant d’une mère éprise de liberté qui ne comprend pas toujours ses enfants.

« Allez, courage, dans dix minutes, on est à la maison ! »

La seule maison qui compte, pour la fillette de douze ans qui a la bougeotte, c’est l’amour, la liberté, la poésie…

Il faut lire ce récit haletant, écrit dans une langue vive, rapide, qui sait aller à l’essentiel. Il nous incite à franchir les frontières, plus ou moins imaginaires, qui limitent nos vies. Les interdits stupides. Les conventions. Nous sommes tous des frontaliers, déchirés entre deux pays. La patrie de nos pères et le royaume allègre et tendre de nos mères.

* Mousse Boulanger, Les Frontalières, L’Âge d’Homme, 2013.

31/07/2013

Les livres de l'été (21) : Patrick Amstutz

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L’époque est cruelle aux poètes. On ne parle que chiffres, rigueur, profit, croissance, chômage, austérité. Le Sud (toujours le Sud…) est rongé par les dettes, les révoltes sanglantes, la corruption. Le Nord (toujours le Nord…) trime en silence, joue les fourmis avares et soigne son confort.

Même au cœur de l’été, sous nos latitudes prospères, on dirait que l’otage menace…

Le poète allemand Hölderlin (1770-1843) posait déjà cette question à son époque : à quoi bon des poètes en un temps de guerre, de pauvreté, de détresse intellectuelle ? Pourquoi écrire encore, contre vents et marées, dans le confort ou l’extrême dénuement, alors que seuls semblent régner l’individualisme, le profit à court terme, la recherche du bien-être matériel ?

La réponse est simple, comme toujours. Elle appartient aux poètes. Prenez Patrick Amstutz par exemple. Né sur les bords du lac de Bienne, en 1967, il dirige Le Cippe, une collection unique d’études de grands textes francophones, publiée chez Infolio. Mais c’est d’abord un grand poète dont la langue claire et aérée vous donne l’envie des grands espaces. Au fil des livres, Amstutz éclaire l’absence, l’attente d’une présence au monde jamais donnée, jamais acquise, le long et périlleux combat pour dire la beauté du monde dans une langue à la fois souple et incarnée. Cette vision poétique passe tout naturellement par l’amour. Vois-tu le temps lever/ le cheveu que je noue/ à la roue de tes hanches ?

Voilà pourquoi la poésie d’Amstutz, attachée à dire le monde, ses ombres et ses lumières, ses orages et ses silences lourds, nous touche tant. « Écrire, disait Jean-Pierre Monnier, c'est chercher à coïncider, c'est donner lieu. » La poésie nous donne ce lieu, loin du fracas moderne, où nous pouvons tout à la fois nous retrouver dans nos sensations essentielles et répondre aux énigmes de la vie. C'est la chair qui va/ et qui appelle/ comme fleur envolée/ au vent sans aile. Les mots charnels de la poésie d’Amstutz nous disent la grâce peu commune du poème écrit avec l’encre sacrée : le sang du monde.

Comme l’air que nous respirons, la poésie est essentielle à nos poumons, à notre esprit. Elle dit, en peu de mots, la blessure essentielle, la douleur et la joie d’être au monde, la force de la Nature toujours recommencée : Sous le corail du ciel/ inverse pousse/ la campanule en bord de blé.

Chérissez les poètes ! Ils sont rares et précieux. Patrick Amstutz, mais aussi Notre vie** de Germain Clavien, Poème de la méthode*** de Sylviane Dupuis ou encore Après la comète**** d’Olivier Beetschen. Ils nous aident à vivre. Dans un temps de détresse (économique), ils nous disent que l’essentiel est toujours ailleurs, en nous-mêmes et dans le monde. La beauté est fugace et silencieuse. Heureusement, la poésie l’incarne, parfois, et lui donne parole.


* Patrick Amstutz, S’attendre, Prendre chair et Déprendre soi, éditions Empreintes.

** Germain Clavien, Notre vie, Poche Suisse, 2010.

*** Sylviane Dupuis, Poème de la méthode, Empreintes, 2012.

**** Olivier Beetschen, Après la comète, Empreintes, 2007.

 

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29/07/2013

Les livres de l'été (19) : Philippe Sollers fait une fugue

images-1.jpegUn éditeur romand de mes amis, il y a quelques temps, se lamentait sur le déclin de la littérature française. « Pas de Sartre, pas de Camus, aujourd'hui, disait-il. Plus de monstres sacrés. Plus que des sous-produits commerciaux comme Christine Angot, Olivier Adam, Guillaume Musso. Quelle décadence ! »

À cela, j'osai répondre que, tout de même, parmi les 700 romans de la rentrée, par exemple, il y en avait de tout à fait convenables, sinon remarquables. Et que peu de littératures pouvaient, aujourd'hui, offrir une telle richesse et une telle diversité. Je citai quelques noms : Quignard, Djian, Le Clézio, Sollers. » À ce nom, l'éditeur s'échauffa. « Sollers ? Mais ce n'est pas un écrivain. C'est du bluff. Du vent. Il n'a pas écrit un bon livre. » La discussion en resta là, chacun campant sur ses positions.

images.jpegUne semaine plus tard, je reçois le dernier livre de Philippe Sollers, Fugues*, 1114 pages, un recueil d'articles qui fait suite à La Guerre du goût (1994), Éloge de l'Infini (2001) et Discours parfait (2010). Une véritable somme (près de 5000 pages!) qui brasse et embrasse toute la littérature mondiale, d'Homère à Céline, de Casanova à Diderot, de Joyce à Proust, de la Chine aux avant-gardes italiennes ou allemandes. Une radiographie unique et remarquable de la littérature d'hier et d'aujourd'hui. Un regard d'aigle. Un scalpel affûté et précis. Bien sûr, Sollers y parle beaucoup de Sollers (entretiens, préfaces, réflexions sur ses livres). Mais pourquoi un écrivain n'aurait-il pas le droit de revenir sur ses livres — toujours peu ou mal compris ? Bien sûr, parmi les auteurs étudiés, il y a peu de Belges, peu d'écrivains africains (pourtant, les talents ne manquent pas). Pas de Suisse (même pas Rousseau !). Mais il y a Diderot, Baudelaire, Aragon, Montherlant, Melville, Hemingway, etc.

En prime, quelques fusées. Essais ? Poèmes ? Débuts de romans ? Comme ce texte intitulé sobrement « Culs ».

« Dans chaque femme, donc, deux femmes.

L'une parfaitement présentable, bien élevée, cultivée, bien prise.

L'autre pleine de choses horribles, d'obscénités inouïes, avec son laboratoire d'insultes et d'injures, ses trouvailles hardies.

Elles ne se rencontrent jamais. C'est pourtant la même. »

Ou encore cette phrase, énigmatique, dont j'attends du lecteur qu'il me livre le sens.

« Le bon cul est toujours catholique, expérience de voyageur. »

* Philippe Sollers, Fugues, Gallimard, 2012.

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25/07/2013

Les livres de l'été (16) : Quentin Mouron

DownloadedFile.jpegSouvent, dans la littérature romande, on respire mal. L’air y est rare. Quelquefois on étouffe. Il y a des barreaux aux fenêtres. Des murs partout. La porte est verrouillée de l’intérieur. Et même, parfois, une corde est préparée au salon pour se pendre. Le monde entier se limite à une chambre. Pourquoi écrire ? Comment sortir de sa prison ?

 Heureusement, de temps en temps, il y a des livres qui donnent le goût du large. L’aventure. Les rencontres. Les bagarres amoureuses. La vie, quoi. L’auteur est inconnu. Normal. C’est son premier livre. Il s’appelle Quentin Mouron. Retenez ce nom. Il a à peine vingt-deux ans. Il vit entre Bex et Lausanne. Il n’est pas seulement suisse, mais canadien aussi. Et ça se sent à chaque page. Le goût du large, on vous disait. Les grands espaces. Le bruit de l’océan qui vous réveille après une nuit alcoolisée.

Bien sûr, il faut passer l’écueil du titre, Au point d’effusion des égouts*, qui est une citation du poète français Antonin Artaud. images.jpegIl ne rend pas totalement justice au souffle, à la verve, à l’énergie singulière de l’écriture de Quentin Mouron, si rares sous nos contrées moroses et renfermées sur elles-mêmes.

 De quoi s’agit-il dans ce roman qui sort de l’ordinaire ?

 D’une longue errance, à travers l’Amérique, d’un jeune homme en rupture de ban et de famille. Il a quitté la Suisse et, comme tant d’autres, il est parti à la conquête de l’Amérique. Son voyage le mènera de la Cité des Anges (Los Angeles) à la Cité du Jeu (Las Vegas). C’est une quête d’identité ponctuée de rencontres tout à fait surprenantes. Il y a d’abord Paul, le cousin flic, qui accueille le narrateur pour quelque temps. Puis l’inénarrable Clara, trop grosse, trop névrosée, trop accro aux neuroleptiques. Portrait haut en couleur d’une femme qui semble droit sortie des romans de l’affreux Bukowski. Ensuite, il y aura Laura, trop maigre, trop pâle, trop versatile, qui laissera dans le cœur de Quentin une blessure incurable. Puis un soldat à la retraite, rescapé du Viet Nam, l’accueillera quelques jours dans la mythique Vallée de la Mort, aux confins de la Californie et du Nevada. Autre rencontre marquante, ressuscitée par la langue énergique, inventive et précise de Mouron.

 images.jpegCet automne, Quentin Mouron vient de sortir un deuxième livre, très différent du premier, mais du même tonneau. Cela s’appelle Notre-Dame-de-la-Merci**. Courez vite l’acheter !

 Il est rare, dans le petit monde de l’édition romande, on ne peut plus plan-plan, de découvrir un tel talent, non pas à l’état brut, mais à l’écriture déjà affirmée, solide et personnelle.

 Si vous ne me croyez pas, allez-y voir vous-même !

 

·       * Quentin Mouron, Au point d’effusion des égouts, roman, Olivier Morattel éditeur, 2011.

** Quentin Mouron, Notre-Dame-de-la-Merci, roman, Olivier Morattel éditeur, 2012.

 

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24/07/2013

Les livres de l'été (15) : Boris Cyrulnik

images-4.jpegLa vie de Boris Cyrulnik est un roman, tragique et édifiant. Longtemps, ce roman est resté prisonnier d'une crypte, enfermé dans les oubliettes de sa mémoire. Il en savait des bribes. Il essayait de mettre bout à bout les images de ce film demeuré trop longtemps muet. Car pour attester un souvenir, surtout lointain et flou, il faut la présence d'un témoin. Sinon, la folie guette à chaque instant…

C'est une enquête sur son passé, mêlant récit autobiographique et réflexion sur la mémoire, que mène Cyrulnik dans son dernier livre, Sauve-toi, la vie t'appelle*. Le jour de sa première naissance, en juillet 1937, il n'était pas là, raconte-t-il. Son corps vient au monde, mais il n'en garde aucun souvenir. Il est obligé de faire confiance aux autres. À la parole des autres. Sa seconde naissance a lieu en 1944. Elle est en pleine mémoire. Des soldats allemands viennent l'arrêter. Son père, qui s'était engagé dans l'armée secrète de la Résistance, a été emprisonné, puis déporté à Auschwitz. images-3.jpegSa mère (à droite, avec Boris âgé d'un an) suivra hélas le même chemin sans retour. Il s'en faut de très peu pour que le petit Boris, parqué avec d'autres Juifs dans une synagogue, parte à son tour pour les camps de la mort. Mais il parvient à s'échapper. Une infirmière le cache sous un matelas, sur lequel agonise une jeune femme qu'on transporte à l'hôpital. C'est sa chance. À partir de ce moment-là, la vie de Boris Cyrulnik est une suite de miracles. Ou, si l'on veut, de circonstances heureuses et cependant tragiques. « Mon existence a été charpentée par la guerre. Ai-je vraiment mérité la mort ? Qui suis-je pour avoir pu survivre ? Ai-je trahi pour avoir le droit de vivre ? »

Reconstituant les images de cette mémoire blessée, Cyrulnik s'aperçoit que nous refaçonnons et réhabitons, à chaque instant, nos souvenirs. Non pas pour les enjoliver. Mais parce que nos souvenirs sont labiles, ils changent de forme et de couleur, selon le moment de notre existence. Nous réinventons nos souvenirs pour survivre au malheur, à la séparation ou à la mort. DownloadedFile.jpegRousseau ne fait pas autre chose dans ses Confessions. Il cherche moins à se faire pardonner des fautes vénielles qu'à réenchanter son passé, afin de chercher à comprendre qui il est à présent. « Le mot « représentation » est vraiment celui qui convient. Les souvenirs ne font pas revenir le réel, ils agencent des morceaux de vérité pour en faire une représentation dans notre théâtre intime. Quand nous sommes heureux, nous allons chercher dans notre mémoire quelques fragments de vérité que nous assemblons pour donner cohérence au bien-être que nous ressentons. En cas de malheur, nous irons chercher d'autres mocreaux de vérité qui donneront, eux aussi, une autre cohérence à notre souffrance. »

images-2.jpegOn comprend mieux, en lisant l'autobiographie de Boris Cyrulnik, comment et pourquoi il en est venu à forger le concept essentiel de résilience. Sa vie est l'exemple et la preuve de cette capacité extraordinaire de résistance au malheur. Et cette résistance passe par la parole qui nous aide à représenter le malheur, pour mieux le tenir à distance et le neutraliser. Voilà pourquoi, même dans les circonstances les plus tragiques, la vie appelle toujours à se sauver.

C'est la leçon de ce livre magistral qui raconte, avec lucidité et émotion, la vie d'un homme qu'on voulait abattre, mais qui a survécu à la folie des autres hommes. Un survivant, donc, porteur d'une mémoire vive qui montre que chacun, quel que soit son malheur, sa souffrance ou sa solitude a une chance de salut.

* Boris Cyrulnik, Sauve-toi, la vie t'appelle, Odile Jacob, 2012.

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19/07/2013

Les livres de l'été (11) : Vous ne connaîtrez ni le jour, ni l'heure, de Pierre Béguin

images-5.jpegSous ce titre biblique, l’écrivain Pierre Béguin (né à Genève en 1953) nous conte une drôle d’histoire, on ne peut plus moderne, qui est l’antithèse parfaite de la citation de l’Évangile (Mathieu 25 ; 13). Un soir, entre la poire et le fromage, presque en catimini, ses parents lui annoncent qu’ils vont bientôt mourir. Au seuil de la nonantaine, ils souffrent l’un et l’autre dans leur corps, comme dans leur âme, du déclin de leurs forces. Ce qui, après une vie de labeur, d’abnégation, de modestie et d’« honnêteté jusqu’à la naïveté », semble être dans la nature des choses. Ce qui l’est moins, et qui stupéfie le narrateur, c’est qu’ils lui donnent le jour et l’heure de leur mort : tous deux, après mûre et secrète réflexion, ont décidé de faire appel à Exit et ont fixé eux-mêmes la date de leur disparition : ce sera le 28 avril 2012 à 14 heures…

C’est le point de départ, si j’ose dire, du livre poignant de Pierre Béguin. Comment réagir face à la violence inouïe d’une telle annonce ? Faut-il se révolter ? Ou, au contraire, tenter de la comprendre et accepter, en fin de compte, l’inacceptable ? Quoi qu’il décide, le fils se trouve pris dans les filets d’une culpabilité sans fond. Soit il refuse d’entendre la souffrance de ses parents. Soit il se fait complice de leur suicide.

Ainsi, le fils se trouve un jour dans la position intenable du juge qui cautionne ou condamne la mort de ceux qui lui ont donné la vie. Mais de quel droit peut-il s’opposer à leur liberté essentielle ? Et que commande l’amour ? Abréger leurs souffrances ou les forcer, au nom de la morale chrétienne, à poursuivre leur chemin de croix ?

Aimer, c’est reconnaître à l’autre sa liberté, fût-elle mortelle. Le fils accepte donc cette mort programmée. Il revient dans la ferme familiale (son père est maraîcher). Il retrouve sa chambre d’enfant. Et, la veille du jour fatal, il se met à écrire. Une vie de rigueur et de discipline. De colères et d’humiliations. Dont la hantise, répétée maintes fois, était de tenir sa place et de ne jamais faire honte. Une vie de silence surtout. Un silence mortifère qui rongeait toutes les conversations.

Comme il est difficile de parler à son père ! Ou à son fils.

Alors, sur ce terrain miné, on échange des insultes. On joue de l’ironie. On distribue des gifles ou des coups de pieds au cul.

796236_f.jpg.gifDe manière admirable, Pierre Béguin revisite son passé. Il cherche à trouver l’origine de cette faille qui le sépare de ses parents. Comme Annie Ernaux**, il constate que cette faille est liée aux études : le père a quitté tôt l’école et le fils, en poursuivant les siennes, a trahi ses racines, et son milieu social. Et il a aggravé cette faille en voulant devenir écrivain. Ce que son père n’a jamais compris.

 Au fil des heures, la mort s’approche. Inéluctable et pourtant désirée. Ils vont entrer, bientôt, dans le domaine des dieux.

 Le fils assiste à leur départ. Il écrit pour ne pas pleurer. Il recueille leurs dernières paroles, leurs derniers gestes.

Il répare le silence.

* Pierre Béguin, Vous ne connaîtrez ni le jour ni l’heure, Éditions de l’Aire/ Philippe Rey, 2013.

** Annie Ernaux, La Place et Une Femme, Folio.

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18/07/2013

Les livres de l'été (10) : Ma Vie et autres trahisons, de Roland Jaccard

images-5.jpegAvec Roland Jaccard, c’est agréable, on ne perd pas son temps. D’emblée, il annonce la couleur. « Il m’est pénible de l’avouer, mais je suis un pauvre type. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir toujours été. »  Faute avouée est à moitié pardonnée, dit-on. Mais on connaît le zèbre. Cet aveu de faiblesse, comme souvent, est la première pièce d’un procès que l’auteur, livre après livre, s’intente à lui-même, suivant l’exemple de son frère de macération Henri Frédéric Amiel. Autocritique, cynisme, autodénigrement : ce sont les armes qu’utilise Jaccard avec, il faut le dire, non seulement une grande intelligence, qui confine parfois à la rouerie, mais aussi un style et une attitude (on n’osera pas parler d’éthique) : la suprême élégance des désespérés.

Car Jaccard, c’est d’abord un style, à la fois libre et transparent, inimitable en ce qu’il est parfaitement singulier, une phrase limpide qui rend le récit alerte, des piques jouissives (sur Michel Contat, « sartrien de droite légèrement masochiste », Josyane Savigneau, alias Pepita Bourguignon, sa grande ennemie au Monde, ou encore Étienne Barilier, qui a écrit un livre au titre prophétique, Soyons médiocres !, et qui l’est devenu). Des piques et des fusées, des aphorismes savoureux : « J’ai toujours pris pour règle de négliger la moralité, mais de respecter les formalités. »

images-3.jpegSon dernier livre, Ma vie et autres trahisons*, n’est pas un roman, ni un essai, ni une confession, mais les trois à la fois. Jaccard n’est jamais aussi passionnant que lorsqu’il mêle les genres, sans avoir l’air d’y toucher.

Roman d’amour, ou plutôt d’initiation, car l’auteur, qui ne se reconnaît pas les qualités d’un grand amoureux, aime au contraire à initier les choses de l’amour, et si possible avec des nymphes qui ont à peine 16 ans. En ce domaine, il est incorrigible. Si l’on voulait interroger un psy, disons le Dr Grafenstein, il dirait sans doute que la libido de l’auteur s’est arrêtée à l’adolescence, et qu’il recherche, inlassablement, dans ses expériences amoureuses, le premier émoi éprouvé à cet âge-là. Après Sugar babies**, ode inoubliable aux jeunes lectrices de mangas, Jaccard nous livre un autre pan de sa vie galante : ce qui reste de toutes ses rencontres, parfois fugaces, avec Candy, par exemple, l’amoureuse lausannoise, Masako, la jeune graphiste japonaise ou encore cette inconnue, très jeune bien sûr, à qui l’auteur lit chaque nuit des pages de L’Antéchrist de Nietzsche, pour l’édifier ! DownloadedFile.jpegIl n’y a pas de nostalgie de ces évocations d’un passé plus ou moins révolu, mais au contraire la tentative de saisir la grâce d’un moment d’abandon où les amants, délivrés de leur moi (c’est-à-dire de toute volonté de puissance) jouissent librement l’un de l’autre.

Bien qu’il fourmille de citations et d’aphorismes plus ou moins sentencieux, le livre de Jaccard n’est pas un essai non plus. On connaît la philosophie de l’auteur, quelque part entre un nihilisme désabusé d’un Nietzsche ou d’un Schopenhauer et un hédonisme assumé à la Henry Miller, par exemple. Il développe ici une sorte d’art de vivre et d’aimer, dont les points cardinaux (les jeunes filles, la littérature, la culture japonaise, le ping-pong) sont moins superficiels qu’il n’y paraît. Parce que, comme tous les grands livres nous l’apprennent, c’est à force d’être superficiel que l’on devient profond.

5148XN94N6L._SL500_AA300_.jpgDes confessions ? Chaque ouvrage de Jaccard en est une à sa manière, qu’il s’agisse d’ouvrages « sérieux », comme La Tentation nihiliste ou L’Exil intérieur, ou de livres plus « légers », comme Des femmes disparaissent (mais Jaccard abolit ces distinctions factices entre les genres). Ma vie et autres trahisons n’échappe pas à cette règle. L’auteur se livre, avec humour et détachement, à une mise à nu — presque une exhibition — de ses fantasmes et de ses émotions. On pense ici à Amiel, le maître incontesté du journal intime (16'000 pages, quand même, pour dire le vide de sa vie genevoise), et surtout à Benjamin Constant, dont Jaccard est un fervent admirateur. DownloadedFile-1.jpegL’auteur ne raconte pas sa vie (pitié !). Il la découpe au scalpel, il retourne le couteau dans la plaie, il jette du sel sur ses blessures.

Et, curieusement, au lieu du rien qu’on nous avait promis, on touche une vérité qui frappe au cœur et nous donne envie de lire ou de relire les autres livres de Roland Jaccard, ce Lausannois exilé à Paris, amateur de piscines et de jeunes filles en fleur, qui aime à trahir ses amis, sa patrie, ses idées, mais avant tout à se trahir lui-même. Ce qui fait la valeur de ses livres

* Roland Jaccard, Ma vie et autres trahisons, Grasset, 2013.

** Sugar Babies (illustrations de Romain Slocombe), Zulma, 2002.

 

17/07/2013

Les livres de l'été (9) : Toutes les fois où je suis morte, de Marie-Christine Buffat

buffat, xenia, mort, humourIl y a de la verve et de la morgue dans les nouvelles de Marie-Christine Buffat (née en 1973 à Fribourg), à qui l’on doit, déjà, trois livres : La Piqûre, School underworld et les ondes maléfiques et La Toupie. De la verve, tout d’abord, parce que les treize nouvelles qui composent ce livre*, bien qu’elles traitent de la mort, éclatent de vitalité, et que l’auteur, qui ne le cache pas, prend un plaisir pervers à raconter ces tranches de vie extrême, en proie à l’émotion, à la détresse, aux sentiments inattendus. De la morgue, aussi, il y en a beaucoup, dans ces portraits de femmes qui cherchent à être enfin elles-mêmes, libérées des clichés et des conventions que leur impose une société éprise de faux-semblants. Et cette morgue, ultime provocation dans ces petites morts quotidiennes, éclate comme un rire tantôt désespéré, tantôt libérateur.

De la première mort (celle de l’enfance) à la perte de la virginité (scène cocasse où la narratrice essaie d’entrer dans la danse, sans y parvenir vraiment), de l’humiliation à l’ennui, du chagrin à l’impatience, Marie-Christine Buffat joue sur plusieurs registres en se glissant dans la peau de treize femmes différentes. buffat, xenia, mort, humourOn a le cœur noué, l’angoisse au bout des lèvres et l’on rit de ces tranches de vie déchaînées qui chaque fois nous plongent au fond d’une passion ordinaire et mortelle. Le ton est alerte ; la voix de chacune de ces femmes, singulière et reconnaissable. C’est une manière de tour de force que de montrer ainsi les fêlures de l’être humain, de creuser et de disséquer, sans jamais tomber dans le sordide ou le gratuit.

Bien sûr, comme le suggère la couverture du livre, la mort n’est jamais loin. Elle rôde comme une menace. Elle est aveugle et scandaleuse. Elle fauche les enfants, comme les chats et les âmes innocentes. Dans ses nouvelles, Marie-Christine Buffat la nargue et la tient à distance : l’étroite distance de l’écriture. C’est pourquoi cette mort n’est pas définitive. Les héroïnes du livre — blessées, humiliées, outragées — peuvent s’en remettre. Une forme de résilience les pousse à se relever, toujours, dans les pires circonstances.

On meurt tous plusieurs fois. Et chaque jour de notre vie. Mais l’essentiel n’est-il pas, dans ces morts symboliques, de reprendre inlassablement le combat ?

* Marie-Christine Buffat, Le nombre de fois où je suis morte, nouvelles, Editions Xénia, 2012.

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16/07/2013

Les livres de l'été (8) : À propos des Chefs-d'Œuvres, de Charles Dantzig

6746f02e-5b30-11e2-a60f-8d85e800a497-493x328.jpgDe tout temps, il y a eu des lecteurs prodigieux. Le plus souvent, il venaient du monde l'Université : Thibaudet, J'ean-Pierre Richard, Jean Starobinski, Michel Butor et tant d'autres. Aujourd'hui, comme on sait, l'Université n'existe plus. Mais les grands lecteurs persistent et signent. Ce sont des journalistes et/ ou des écrivains, comme Jean-Louis Kuffer ou Philippe Sollers. Parfois des éditeurs, comme Charles Dantzig (à droite sur la photo, posant devant l'Olympia de Manet). Ou de simples amateurs.

Quelles voix s'élèvent, aujourd'hui, pour dire à la fois le plaisir et les questions de la littérature ? Non seulement classique, comme on dit, mais aussi moderne, et même la plus contemporaine ?

Je ne citerai que trois noms, qui valent tous les critiques universitaires : 3283024.image.jpegJean-Louis Kuffer, critique, écrivain, ancien journaliste de 24Heures, dont le blog (ici) est le journal de bord d'un lecteur au long cours, retraçant l'expérience singulière de la lecture, « cette pratique jalouse » selon Mallarmé, ses doutes et ses réjouissances, ses enthousiasmes et ses questionnements. En second lieu, un écrivain si souvent accusé de faire le paon, Philippe Sollers, qui, si l'on met de côté ses romans plus ou moins expérimentaux (et plus ou moins réussis), demeure un fantastique lecteur, à la curiosité insatiable, qui voyage à travers les siècles et les frontières, capable d'éclairer Hemingway, comme Joyce ou Proust, Lautréamont ou Aragon, Philip Roth comme La Fontaine. Sollers ? Un grand lecteur, passionné, érudit, intraitable. Si vous ne me croyez pas, lisez : La Guerre du goût (Folio), ou encore Éloge de l'Infini (Folio). Ou enfin, Fugues, qui vient de paraître chez Gallimard.

images-3.jpegVenons-en, maintenant, au troisième cas exemplaire. Un lecteur prodigieux (par son érudition), agaçant (par ses partis-pris), à la fois empathique et critique : Charles Dantzig (né à Tarbes, en 1961). Il n'en est pas à son coup d'essai, puisqu'on lui doit, déjà, un formidable Dictionnaire égoïste de la littérature française (Le Livre de Poche), ainsi que divers opuscules tels que Pourquoi lire ? (Le Livre de Poche) et Encyclopédie capricieuse du tout et du rien (Le LIvre de Poche). Cette année, il publie À propos des chefs-d'œuvre*, une réflexion à la fois personnelle et universelle sur ce qui fait la paricularité des grandes œuvres d'art (Dantzig élargit sa réflexion à la peinture, à la danse, à la musique).

Qu'est-ce qui fait qu'un livre, ou un tableau, ou une musique, traverse le temps et reste, contre vents et marées, toujours d'actualité ?

D'abord, un chef-d'œuvre appartient à son temps — mais il traverse aussi les âges. « Les chefs-d'œuvre ne sont pas détachés. Ils émanent de leur lieu, de leur temps, de nous. L'homme est capable de l'exceptionnel, dit le chef-d'œuvre. » Il est fait d'une pâte à la fois humaine et inhumaine. Il marque toujours une rupture (face à la convention, à la médiocrité « qui est toujours la plus nombreuse »). Rétrospectivement, le chef-d'œuvre donne sa couleur à l'époque. « C'est un présent qui donne du talent au passé. » Il ne peut être réaliste, puisqu'il repose sur la transfiguration de la réalité. « Le réalisme, note justement Dantzig, est une forme de paresse. Ceux qui le pratiquent recopient les choses nulles qu'ils ont vues et les sentiments condescendants qu'ils en ont orgueilleusement éprouvés, rien de plus. » « Le chef-d'œuvre est moins là pour donner du sens que pour révéler de la forme. Il est un combat gagné de la forme contre l'informe. » C'est pourquoi le plus beau des chefs-d'œuvre éphémère est un bouquet de fleurs coupées…

Alors, bien sûr, comme tous les grands lecteurs, Dantzig a ses marottes. images-5.jpegIl n'aime pas Céline, ironise sur la grandiloquence du style de Marguerite Duras, sur l'ennui des films de Benoît Jacquot, tandis qu'il célèbre Proust ou Genet, Valéry et Cocteau, et certains livres du regretté Hervé Guibert. Dans son panthéon figurent quelques curiosités, tels Sur le retour de Rutilius Namatianus (texte latin datant de 420), La brise au clair de lune, de Ming Jiao Zhong Ren (Chine, fin du XIVe siècle), ou encore les œuvres posthumes de Desportes (1611). Mais aussi Mario Paz, Henri Heine, Gore Vidal, Jules Laforgue.

Dantzig brise une lance, également, contre la république des « professeurs restés élèves ». « Appliqué, citeur, roulant sur des vieux rails, pas rouillés, non, tellement empruntés et depuis toujours qu'ils brillent comme du neuf. En réalité, la littérature, il n'y comprend rien. En Angleterre, il peut s'appeler Georges Steiner, aux États-Unis ça a été Allan Bloom, en France il pourrait être Alain Finkelkraut. (…) Voici un grand secret : en matière de littérature, Barthes et Foucauld, Jakobson et Genette, De Man et Badiou ne sont pas l'essentiel. » On voit ici que Charles Dantzig, comme Brigitte Bardot sur sa Harley, n'a peur de personne…

Alors, finalement, qu'est-ce qu'un chef-d'œuvre ?

« Le seul critère irréfutable, c'est celui-ci : le chef-d'œuvre est une œuvre qui nous transforme en chef-d'œuvre. Nous ne sommes plus les mêmes une fois qu'il nous a traversés. Une œuvre de création normale, nous la maîtrisons ; un chef-d'œuvre s'empare de nous pour nous transformer. »

* Charles Dantzig, À propos des chefs-d'œuvre, Grasset, 2013.

 

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14/07/2013

Les livres de l'été (6) : Pholoé, de Bastien Fournier

images.jpegC'est un petit livre au titre intrigant qu'on peut glisser facilement dans sa poche : Pholoé*, le dernier livre de Bastien Fournier, n'est à proprement parler ni un roman, ni une confession, ni un recueil de poésie. Mais plutôt une chronique amoureuse dont l'héroïne, Pholoé, apparaît quelquefois dans le fil du récit pour mieux jouer à disparaître. Le livre est construit comme une suite d'instantanés photographiques, très précis, lumineux, sensuels, qui cherchent à capter l'essentiel d'un personnage, d'un paysage ou d'une atmosphère. 29 brefs chapitres, ciselés, intenses, qui parlent de départ, de passade, de tisane, de la difficulté à saisir l'autre dans son malheur secret.

L'héroïne, qui vit seule avec son père, cherche à fuir et s'égare, quelquefois, dans des rencontres sans lendemain. On retrouve Berlin et son Tiergarten. Les ruades des amants de passage. La tristesse qui s'en va et revient. images-1.jpegLe regard photographique de Bastien Fournier ne s'appesantit jamais sur les choses de la vie, les objets en particulier. Il se contente de les saisir dans leur présence muette, indifférente, comme dirait Sartre. Dans leur banalité, ils semblent jouer souvent un rôle important, qu'ils ignorent.

Auteur de plusieurs romans et de pièces de théâtre, Bastien Fournier (né à Sion en 1981) s'affirme déjà comme l'un des meilleurs écrivains valaisans (avec Alain Bagnoud, bien sûr!). Ses évocations de Pholoé, entre regard avide et brumes de la mémoire, hantent longtemps le lecteur.

* Bastien Fournier, Pholoé, roman, éditions de l'Aire, 2012.

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