30/12/2014

Les livres de l'année (17) : Antoine Jaquier : prix Edouard-Rod 2014

«Le 20 septembre, à la Fondation de l'Estrée, à Ropraz, le prix Edouard-Rod 2014 a été remis à Antoine Jaquier pour son formidable roman Ils sont tous mortsVoici la laudatio que Corine Renevey, membre du Jury, prononça à cette occasion.

Henri Crisinel : « C’est là que m’attend Satan »

Il n’y a pas de drogués heureux (1977) disait le docteur Claude Olivenstein en 1977, Antoine Jaquier nous le rappelle et son roman qui n’est ni un témoignage ni une autobiographie, s’inscrit 36 ans plus tard dans cette lignée d’œuvres qui évoquent de manière saisissante l’univers des drogués, telles que Flash ou le Grand Voyage de Charles Duchaussois (1971), L’Herbe bleue ou Moi Christiane F (1978). L’humour, la vivacité du style et la poésie en plus !

prix rod,2014,antoine jaquier,l'âge d'homme,roman,drogues« Qui de Dieu ou du diable est le plus puissant ? » D’entrée de jeu, Antoine Jaquier ouvre le roman sur la question que pose Manu, l’autiste de la bande d’adolescents et qui trouve la réponse entre deux flots de fumée : « Dieu créa l’homme, Satan le flingue ». On pourrait peut-être ajouter à la lecture de ce roman : l’homme créa les paradis artificiels, la femme le salut, Satan la dépendance qui balise la descente en enfer. Dès lors s’amorce un combat inégal entre les forces du bien et du mal, entre la liberté et les dépendances trop chères payées, entre l’amour salutaire et l’esclavage, voire le tourisme sexuel, une lutte disproportionnée qui sera le fil rouge du roman. L’originalité de ce récit est justement de montrer avec drôlerie et lucidité, cette lente dérive de jeunes paumés qui rêvent d’expériences inédites et d’horizons lointains. L’auteur sait nous garder à distance de ce milieu glauque et désespéré.

images.jpegDans cette bande d’adolescents désœuvrés, il y a d’abord, Jack, le narrateur de 17 ans dont le frère aîné est héroïnomane et sidéen. C’est lui qui va raconter le destin tragique de ses camarades mêlant humour, autodérision et poésie.  Ensuite il y a Manu qui n’a pas inventé la poudre et qui a pour seule amie une télévision. Il boit, il fume, même ses ongles de pieds pour connaître l’autarcie (36), touche à l’héroïne pour conjurer sa peur. « On le surnommera Bhopal du nom de la ville sinistrée (87) ». Et puis, il y a Bob, apprenti agricole, qui vit l’autarcie grâce à son champ de ganja, c’est un ami qu’on ne choisit pas qui tient des propos racistes mais avec qui on fait avec, car il a toujours un truc à rouler. Il pratique la cruauté animale en fixant à l’aide de pinces à linge, les ailes de moineaux effarouchés sur un fil d’étendage (31). C’est lui qui va encourager Jack à se faire tatouer un dragon japonais sur le bras et l’initier aux champignons hallucinogènes. Et puis il y a Steph, le philosophe de la bande et Tony qui vit dans un appartement qui ressemble à une jungle : « la vraie avec la verdure et les bêtes ». Ensemble, on zone, on commence par la fumette (joint, narguilé, pipe à eau), on se réjouit déjà du prochain trip, on fait des mélanges de toutes sortes, on chasse le dragon et on se rend vite compte que tous ne sont pas égaux face aux dépendances. Il y a ceux qui s’en sortent en fumant occasionnellement et ceux qui, comme Jack, le narrateur sont incapables de maîtriser leur consommation.  « Si j’y touche, dit Jack, je m’inscris sur une liste d’attente pour l’enfer » (88). Malgré cette lueur de lucidité, Jack va y toucher et c’est à travers son expérience que l’on comprend que les effets de la dope le transportent loin, très loin dans un déni de réalité.

« Bon voilà c’est fait, dit Jack, j’ai touché aux drogues dures. Je concrétise ces années de préparation subliminale de la pub, de la mode, de l’école, du catéchisme, du cinéma et de la téloche. Ridicule expérience. Les mises en gardes de Maman, des copains, de Chloé, des éducateurs et des flics me paraissent bien hors de proportion face à l’effet dérisoire de cette étrange substance… Quel tintouin autour de cette poudre, c’est juste cool et ça m’apaise, j’en reprendrai demain. » (146)

Attente démesurée et surmédiatisée, déni des effets des drogues de la part de  Jack devenu accro dès la première prise.

En découvrant le milieu de la drogue, Jack vit ses premières expériences, d’abord avec Cynthia, la copine de Tony. Trop angoissé par cette soudaine intimité et trahison, Jack se soûle au whisky et finira dans un coma éthylique le jour de ses 17 ans. Il rencontrera lors d’une soirée chez Manu, la blonde Peggy, une esclave sexuelle prête à tout pour un snif de poudre blanche (82), et la belle Andalouse, sexy en diable, qui n’arrive pas à se faire un fix et que Jack aidera en dirigeant l’aiguille de la seringue dans sa jugulaire.

« J’ai hélas compris à quoi je dois servir ; elle n’arrive pas à s’injecter elle-même. (…) La fille est donc offerte, attendant mon office. (…) J’appuie sur la peau, l’aiguille perce d’abord puis pénètre la chair de quelques millimètres et soudain, le sang fait irruption dans la seringue. Sans hésitation, je tire un peu le piston, le sang et le liquide brunâtre se mélangent, puis je sais que c’est bon. Je balance la sauce, direct vers le cerveau sans passer par le start. (…) 

Je viens de faire un shoot dans la gorge d’une junky, sans avoir même appris. (…) Je me tourne vers la fille, elle est en petite culotte et machinalement, je lui soupèse un sein. Que la chair est misère sans son soufle vital. Je couvre l’Andalouse et rejoins le plumard. (…) J’avale deux Rohypnols et en quelques minutes, je m’endors paisiblement. (84-85) »

Dans cette métaphore sexuelle, tout est dit de la misère humaine : l’utilisation de l’autre comme moyen, l’apocalypse du désir et la fulgurance du fix ephémère et non partagé. Pourtant Jack ne renonce pas totalement à l’amour.

Il tombe amoureux de Chloé prénom qui signifie en grec, la « verdoyante », « l’herbe naissante ». C’est une employée de commerce de 23 ans, un peu paumée elle aussi, qui couche avec un mécène de 40 ans son aîné pour payer ses études et continue la relation avec lui même si elle devient financièrement indépendante. Elle rêve de changer de vie, de partir en Thaïlande, de travailler pour l’humanitaire et économise les 50 000 francs nécessaires au voyage. Jack et sa bande rêvent également d’évasion et doivent trouver un moyen rapide de se procurer l’argent. Ils planifient ainsi un double braquage à main armée avec prise d’otage. Pour réussir le coup du siècle, il leur faut un chef, ce sera Tony, le plus âgé de la bande, ancien taulard qui s’occupera pendant le double braquage d’attaquer le poste de police, un plan élaboré à la seconde près, un pacte scellé de leur sang, une consigne très stricte : pas de drogue avant l’action, une date, deux faux flingues, car il n’est pas question de blesser voire de buter quelqu’un. Pour cette bande de rigolos, habitués au vol à l’étalage dans l’épicerie du coin, il n’est plus question de voler des friandises et des carambars. On devient bien plus ambitieux et audacieux sous l’emprise de Tony.

Reste à gérer l’attente interminable, le manque et le trac. Avec les 365 000 francs volés, ils vont organiser leur départ pour Bangkok, la ville des anges. prix rod,2014,antoine jaquier,l'âge d'homme,roman,drogues
Mais surtout, ils vont employer toute leur énergie pour organiser le manque qui guette à tout instant et qui finit par occuper entièrement leur esprit. De la Thäilande, ils ne connaîtront que le triangle d’or et les plages du sud, les dealeurs et leurs clients essentiellement occidentaux, les courses de tuk-tuk, les bars minables à GI’s, les pubs touristiques où se mélangent non sans violence les Thaïs et les farangs, le tourisme sexuel… Cette gangrène qui mine les rapports entre indigènes et occidentaux.

Chloé, le personnage lumineux qui porte en elle la vie naissante, s’inquiète de cette consommation permanente, et se sent exclue du groupe. Elle veut profiter de son voyage, rencontrer les habitants, visiter les sites, aider les enfants démunis. Elle tentera de sauver Jack en lui demandant instamment d’entreprendre une cure de désintoxication dans le monastère de Tham Kabrok. Sans succès, Jack sait qu’il est devenu un toxico, un homme possédé par le manque, parano et solitaire, un handicapé du registre de la compassion (43) incapable de retenir la femme qu’il aime.

C’est à travers cette bande de pieds nickelés, rigolards et pathétiques, qu’Antoine Jaquier nous décrit le parcours d’une génération sacrifiée, la génération qui avait 17 ans en 1985. Soyons clairs, malgré son ton humoristique, ce livre n’est pas une incitation aux drogues. Bien au contraire, l’auteur décortique avec l’œil lucide de ceux qui connaissent le terrain, les pièges qui mènent de l’autre côté du bon sens et de la raison. Et c’est pour cela qu’il faut le lire, nous les adultes, les parents, les enseignants et le transmettre aux nouvelles générations.

* Antoine Jaquier, Ils sont tous morts, l'Âge d'Homme, 2013. 

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24/12/2014

Les livres de l'année (13) : Amélie Nothomb

images-3.jpegIl se dégage une grande mélancolie du dernier livre d'Amélie Nothomb, Pétronille*, léger comme une bulle de champagne. 

Le champagne est d'ailleurs la métaphore filée du livre, car il provoque une ivresse légère, qui chasse provisoirement les brumes mélancoliques, et qui, surtout, peut se partager. 

L'échange, le partage, c'est ce que cherche la narratrice du roman, double transparent de l'auteur : une compagne enjouée de beuverie. Elle la trouve en Pétronille, jeune femme en perfecto et au look androgyne, qui suit la narratrice dans les divers salons du livre où elle aime à mettre en scène son personnage de folle en haut-de-forme.

Les rencontres se multiplient. Une étrange affection lie peu à peu les deux jeunes femmes. On sent la narratrice fascinée par ce « garçon manqué » sur qui le temps n'a pas de prise. Pétronille vient habiter chez elle. C'est vite le cauchemar. Puis elle disparaît pour aller traverser le désert saharien, en confiant à l'écrivaine belge un manuscrit que celle-ci va tenter de faire publier.

Dans ce roman du mentir-vrai, Amélie Nothomb se révèle presque autant qu'elle parvient à cerner un personnage insaisissable, véritable vif-argent, qui n'est jamais là où on pense le trouver. Moi qui ai passé deux jours avec la vraie Pétronille (qui, dans la vie qu'on croit vraie, s'appelle Stéphanie Hochet**), je peux témoigner qu'elle est difficile à saisir ! Mais Amélie Nothomb en fait un portrait saisissant et touchant : celui d'une âme sœur perdue qui serait à la fois une complice de jeu, de beuverie, et une consolatrice.

Une fois les brumes du champagne dissipées, il reste la mélancolie. Et dans ce livre, elle est profonde…

* Amélie Nothomb, Pétronille, Albin Michel, 2014.

** Le dernier livre de Stéphanie Hochet : Éloge du chat, Léo Scheer, 2014.

 

 

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23/12/2014

Les livres de l'année (12) : Pour saluer Michel Butor

images-5.jpegDe tous les vaillants mousquetaires du prétendu « Nouveau Roman », immortalisés par la fameuse photo de groupe prise le 1er juillet 1958 devant le siège des éditions de Minuit, il est le dernier survivant. On y reconnaît Alain Robbe-Grillet (le pseudo-penseur du groupe), portant cravate et moustache, Claude Simon (le vrai poète), l'Irlandais Samuel Beckett au profil d'aigle, la romancière Nathalie Sarraute (très « genre »), le genevois Robert Pinget (le plus discret) et tout au fond, un homme au crâne déjà dégarni, qui se trouve là un peu par hasard, car il n'aime ni les groupes ni les théories fumeuses : Michel Butor.

Né en 1926, Butor a reçu déjà le Prix Renaudot pour La Modification, fantastique roman expérimental écrit à la deuxième personne du pluriel (« Vous avez mis le pied gauche sur la rainure de cuivre, et de votre épaule droite vous essayez en vain de pousser un peu plus le panneau coulissant. »), qui marquera son époque, et des générations d'étudiants en Lettres. 

220px-Michel-Butor.jpgIl avait publié, auparavant, Le Passage de Milan et L'Emploi du temps, romans out aussi virtuoses. Deux ans plus tard, il publiera Degrés, son quatrième roman. Et le dernier…

Par la suite, Butor s'ingéniera à brouiller les pistes, comme si la notoriété acquise par ses premiers livres lui pesait. Il écrira de la poésie, plusieurs volumes d'essais sur la littérature (les fameux Répertoires I-V), des textes qu'on peut qualifier d'expérimentaux, des traductions et un nombre important de livres d'artistes, conçus en étroite relation et collaboration avec des peintres, des graveurs, des sculpteurs…

Ces textes, Butor les classe méticuleusement par année. Il y en a une centaine chaque fois. Regroupés en 60 cahiers. Faites le compte : ce sont plus de mille poèmes écrits dans les marges de tableaux, de dessins ou de gravures. Butor, qui aime à jouer avec les nombres, s'y donne des contraintes formelles. Pour accompagner cinq gravures de tel peintre, il écrira cinq poèmes de cinq strophes de cinq vers de cinq syllabes, par exemple…

Aujourd'hui, grâce à Bernard de Fallois, Butor nous donne à lire les poèmes écrits en 2008-2009, à propos d'artistes ou d'amis de longue date. images-4.jpegCela s'appelle Sous l'écorce vive*. Par la variété des rythmes, des sons et des couleurs, Butor y déploie toute la palette de son talent de peintre des mots. Une palette à la fois très « tenue » et très exubérante.

Une belle préface de Marc Fumaroli ouvre ce recueil qu'il faut déguster à sa juste valeur, et sans restriction.

* Michel Butor, Sous l'écorce vive, poésie au jour de jour, 2008-2009, éditions de Fallois, 2014.

21/12/2014

Les livres de l'année (10) : Djian, c'est toujours la même histoire

images.jpegAvec ce diable d'homme, c'est toujours la même histoire. Il sort un livre tous les 18 mois, tous les mêmes et tous incomparables. Souvent, l'intrigue est mince. Les personnages ont peu de consistance. Le livre semble écrit comme on aligne des noix sur un bâton.

Et pourtant, le charme opère. La même musique, une musique noire et endiablée, qui tient le lecteur en haleine, malgré une construction un peu foutraque…

Chéri-chéri*, le dernier livre de Philippe Djian (vous l'aurez reconnu), n'échappe pas à la règle : un homme, sans âge et sans passé, Unknown.jpegcomme tous les personnages de PD, écrit des livres la journée et se produit dans une boîte de travestis la nuit. Jusqu'ici tout va bien. Denis(e) est parfaitement heureux dans sa routine bi. Hélas, ses beaux-parents viennent emménager dans son immeuble. Et les emmerdements commencent : le beau-père est un dictateur aux allures de maffieux et la belle-mère une couguar nymphomane. Lentement, l'étau se referme sur Denis(e). Et sa vie devient un enfer…

C'est d'ailleurs la spécialité de Djian, l'enfer. Tous ses romans recréent l'enfer de la vie quotidienne. Ou comment un homme construit, souvent à son insu, une machinerie fatale qui va le broyer.

Et c'est là que Djian est le plus fort : les dernières pages, toujours surprenantes, se dévorent d'une traite, dans l'impatience d'un dénouement que l'on pressent inéluctable. Et à chaque fois, c'est la même histoire : le lecteur se fait prendre comme un bleu.

Et c'est tant mieux pour lui…

* Philippe Djian, Chéri-chéri, Gallimard, 2014.

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20/12/2014

Les livres de l'année (9) : « Ça s'est fait comme ça » (Gérard Depardieu)

images-1.jpegC'est un livre* sans chichis, une confession jouée, sans doute (comment pourrait-il en être autrement avec le plus grand acteur français vivant ?), mais émouvante, directe et bien écrite (l'excellent Lionel Duroy joue ici les nègres de luxe). Un livre qui vous attrape dès la première ligne et qui ne vous lâche pas…

Dans Ça s'est fait comme ça*, autobiographie brève et intense, Gérard Depardieu revient sur son destin singulier, son enfance pauvre (mais heureuse), sa jeunesse de petite frappe (les flics de Châteauroux l'appelaient par son prénom), ses déboires sentimentaux — mais surtout sa soif de liberté. C'est le livre d'un homme longtemps privé de langage (autiste et quasi aphasique) qui, grâce à quelques rencontres miraculeuses (le comédien Jean-Laurent Cochet, par exemple, ou le docteur Tomatis), trouve les mots pour se dire — et exprimer le monde merveilleux qu'il porte en soi.

On sait tout, déjà, de ce Pantagruel ivre de vin et de femmes, de ses excès, de ses colères, de ses passions, qui a longtemps donné à son pays près de 87% de ses revenus et s'est fait traiter de « minable » par un premier ministre dont le monde a déjà oublié le nom. images-2.jpegOn apprend dans son livre que le chemin vers la vraie liberté passe toujours par les mots. Les livres rendent libres. Les Romains le savaient déjà qui aimaient à jouer sur le double sens du mot « liber », à la fois livre et libre.

Il faut lire ce livre gorgé de vie qui résonne comme un immense éclat de rire : « Et après, je prends sur moi tous les chagrins. Mais qu'est-ce que tu veux faire ? Je suis comme ça. Tu ne peux pas changer les rayures du zèbre. » Ou encore, à propos du film Danton de Wajda : « Ça, c'est mon élan profond : ne pas savoir ce qui va arriver, ce que je vais faire ou dire, mais marcher vers l'inconnu avec cet appétit pour la vie que chaque instant me porte. »

Depardieu, évoquant les rencontres marquantes de sa vie, parle admirablement de Claude Régy, de la minuscule Marguerite Duras (qui lui arrive à la ceinture) et de l'immense Peter Handke. Chacun lui a donné les mots de son destin. 

« Oublie ta famille, écrit l'écrivain autrichien, donne des forces aux inconnus, penche-toi sur les détails, pars où il n'y a personne, fous-toi du drame du destin, dédaigne le malheur, apaise le conflit de ton rire. »

Quelle leçon !

* Gérard Depardieu, Ça s'est fait comme ça, éditions XO, 2014.

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19/12/2014

Les livres de l'année (8) : Les colères de Jérôme Meizoz

images.jpegIl y a à boire et à manger, comme souvent, dans le dernier livre de Jérôme Meizoz, Saintes Colères*, qui se présente, plutôt, comme un éloge du politiquement correct.  Et pourquoi pas, après tout, à une époque où l’incorrection politique cache parfois des pensées peu avouables et certainement pas fréquentables (je pense à Dieudonné ou à Richard Millet) ?

Je passerai sur certains textes, typiquement d’humeur, qui brassent des idées convenues et mériteraient un plus large développement. Ainsi les sempiternelles  rengaines sur l’UDC et le goût de son chef pour des peintres comme Hodler ou Anker. Ou encore des brèves pages sur l’antisémitisme de Cendrars (faut-il, en conséquence, ranger ce poète génial au rayon des écrivains infréquentables ?). images-3.jpegOu encore la lettre, ouverte et légère, que l’auteur envoie à Marc Bonnant, et qui ne dit rien de la fascination que l’avocat genevois exerce sur ses auditeurs (plus que sur ses lecteurs). Ou encore la lecture très idéologique (et donc partielle et partiale) du roman de Slobodan Despot, Le Miel (Gallimard, 2014), réduit à sa plus pauvre expression politique. Ou encore les attaques très convenues contre Joël Dicker, dont le livre est ramené à « une bonne imitation de roman américain, aux ficelles grosses comme des cordages et aux dialogues consternants ».  Il y a toujours quelque danger à critiquer le succès populaire de certains livres : si tout cela est si facile, pourquoi Meizoz n’a-t-il jamais écrit de best-seller ?

images-1.jpegBref, le plus intéressant, dans ce recueil de colères souvent datées, ce sont les textes plus personnels où l’auteur revisite son enfance « de peu de livres », par exemple,  quand il nageait « dans l’étang artificiel creusé pour le lit de l’autoroute » et dans lequel, la nuit, « les filles plongeaient nues sous une lune ambiguë. » Et les sept ans passés au Collège de Saint-Maurice où Meizoz, fils de mécanicien, côtoie les enfants des bonnes familles vaudoises et genevoises ! Et cette très belle évocation de Rome, promenade dans le passé, mais aussi dans les rues oordinaires du présent avec leurs cafés, « la vieille femme obèse qui mendie aux grilles du Pincio », une ville où « ça siffle ou ça chante malgré tout »…

L’auteur est plus à l’aise dans l’évocation d’un passé riche de souvenirs et de sensations — comme sait si bien le faire Annie Ernaux — que dans l’analyse toujours un peu manichéenne, pour ne pas dire caricaturale,  des phénomènes culturels (comme le pratiquait  le sociologue Pierre Bourdieu).

Un livre à lire, donc, pour attiser les colères et nourrir nos indignations !

* Jérôme Meizoz, Saintes colères, éditions d’autre part, 2014.

17/12/2014

Les livres de l'année (6) : Jean-Louis Kuffer

DownloadedFile-1.jpegCette brève plongée dans L’Échappée libre serait très incomplète si je ne mentionnais l’insatiable curiosité de l’auteur, vampire avéré, pour les nouvelles voix de la littérature — et en particulier la littérature romande.

Même s’il n’est pas le premier à découvrir le talent de Quentin Mouron, il est tout de suite impressionné par cette écriture qui frappe au cœur et aux tripes dans son premier roman Au point d’effusion des égouts*. Oui, c’est un écrivain, dont on peut attendre beaucoup. De même, il vantera bien vite les mérites d’un faux polar, très bien construit, qui connaîtra un certain succès : La Vérité sur l’affaire Harry Québert**, d’un jeune Genevois de 27 ans, Joël Dicker. JLK aime allumer les mèches de bombes à retardement qui parfois font beaucoup de bruit…

On peut citer encore d’autres auteurs que JLK décrypte et célèbre à sa manière : Jérôme Meizoz, Douna Loup ou encore Max Lobe, extraordinaire conteur des sagas africaines.DownloadedFile-3.jpeg Toujours à l’affût, JLK est le contraire des éteignoirs qui règnent dans la presse romande, prompts à étouffer toute étincelle, tout début d’enthousiasme, et qui sévissent dans Le Temps ou dans les radios publiques. Même s’il se fait traiter de « fainéant » par un journaliste de L’Hebdo (comment peut-on écrire une ânerie pareille ?), JLK demeure la mémoire vivante de la littérature de ce pays, une mémoire sélective, certes, partiale, toujours guidée par sa passion des nouvelles voix, mais une mémoire singulière, jalouse de son indépendante.

Si cette belle Échappée libre s’ouvrait sur l’évocation du père et de la mère de l’auteur (sans oublier la marraine de Lucerne, berceau de la mémoire) et les retrouvailles émouvantes avec le barbare Dimitri, le livre s’achève sur la venue des anges. Une cohorte d’anges. images-3.jpegCes messagers de bonnes ou de mauvaises nouvelles, incarnés par les écrivains qui comptent, aux yeux de JLK, comme le singulier et intense Philippe Rahmy, « l’ange de verre », dont le dernier livre, Béton armé, qui promène le lecteur dans la ville fascinante de Shanghai, est une grâce.

Dans ce désir des anges, qui marque de son empreinte la fin de cette lecture du monde, on croise bien sûr Wim Wenders et Peter Falk. On sent l’auteur préoccupé par ce dernier message qu’apporte l’ange pendant son sommeil. Message toujours à déchiffrer. Non pas parce qu’il est crypté ou réservé aux initiés d’une secte, mais parce que nous ne savons pas le lire.

Lire le monde, dans ses énigmes et sa splendeur, pour le comprendre et le faire partager, telle est l’ambition de JLK. Cela veut dire aussi : trouver sa place et son bonheur non seulement dans les livres (on est très loin, ici, d’une quelconque Tour d’Ivoire), mais dans le monde réel, les temps qui courent, l’amour de sa bonne amie et de ses filles.

Et les livres, quelquefois, nous aident à trouver notre place…

L’Échappée libre commence le premier jour de l’an 2008 ; et il s’achève le 30 juin 2013. Évocation des morts au commencement du livre et adresse aux vivants à la fin sous la forme d’une prière à « l’enfant qui  vient ». Cet enfant a le visage malicieux de Declan, fils d’Andonia Dimitrijevic et petit-fils de Vladimir. C’est un enfant porteur de joie — l’ange qu’annonçait la fin du livre. « Tu vas nous apprendre beaucoup, l’enfant, sans t’en douter, Ta joie a été la nôtre, dès ton premier sourire, et mourir sera plus facile de te savoir en vie. »

Toujours, chez JLK, ce désir de transmettre le feu sacré des livres !

DownloadedFile-4.jpegChaque livre est une Odyssée qui raconte les déboires et les mille détours d’un homme exilé de chez lui et en quête d’une patrie — qui est la langue. L’Échappée libre explore le monde et le déchiffre comme si c’était un livre. L’auteur part de la Désirade pour mieux y revenir, comme Ulysse, après tant de pérégrinations, retrouve Ithaque.

Il y a du pèlerin chez JLK, chercheur de sens comme on dit chercheur d’or.Une quête jamais achevée. Un Graal à trouver dans les livres, mais aussi dans le monde dont la beauté nous brûle les yeux à chaque instant. 

* Quentin Mouron, Au point d'effusion des égouts, Olivier Morattel éditeur, 2012.

** Joël Dicker, La Vérité sur l'affaire Harry Québert, de Fallois-l'Âge d'Homme, 2012.

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16/12/2014

Les livres de l'année (5) : Au nom du père (Pascal Bruckner)

images-1.jpegPeu de textes, aujourd’hui, vous prennent à la gorge comme le dernier livre de Pascal Bruckner, intitulé Un bon fils*, qui trace une sorte de portrait croisé, en miroir, du père Bruckner par son fils Pascal, portrait sévère, mais juste, sans concession, d’une honnêteté et d’une intelligence très rares.

Dans une œuvre riche et dense, composée d’essais brillants (comme La Tentation de l’innocence, 1995) et de romans très singuliers (comme Lune de fiel, 1981, adapté au cinéma par Roman Polanski, images.jpegou Les Voleurs de beauté, 1997), Pascal Bruckner poursuit, depuis trente ans, une réflexion sur nos hantises et nos remords (Le Sanglot de l’Homme blanc), nos rêves d’innocence, nos paradoxes amoureux et nos désirs d’apocalypse. Sa pensée est souvent fulgurante, et volontiers provocatrice : Bruckner ne se range pas parmi les bien-pensants. Sur tous les sujets qu’il aborde, il jette une lumière nouvelle, inattendue, qui prend tout le monde à contre-pied.

Avec Un bon fils, l’essayiste français nous donne son meilleur livre : le plus personnel, à la fois, le plus cru et le plus cruel. Celui qu’il se devait d’écrire. Pour s’affranchir du fantôme de son père, d’abord, ce fantôme aliénant, infréquentable, et pour enfin être lui-même.

C’est peu dire que Bruckner, comme tant d’autres, règle ses comptes avec son père — mari volage et violent, nostalgique de Vichy et antisémite forcené — : en même temps, c’est la force du livre, il lui rend grâces de sa violence et de ses haines, de l’éternelle colère de l’homme déclassé et ruiné à la fin de sa vie : cet homme qui avait tellement peur qu’on prenne son fils unique pour un Juif…

Unknown.jpegUn bon fils est à la fois un portrait terrifiant et lucide (le père), une autobiographie qui raconte la naissance d’une personnalité (le fils) et un roman de formation qui montre comment, à partir d’une enfance abusée (coups, menaces, corrections diverses) on peut tout de même s’en sortir, et aller jusqu’au bout de sa liberté. «Rentrer dans l’intimité de notre famille, c’était comme soulever une pierre sous laquelle grouillent les scorpions. » Et Bruckner de soulever, l’une après l’autre, avec peur et fascination, toutes les pierres qui forment l’édifice familial…

Né dans un famille « bilingue dès le berceau », ayant appris l’antisémitisme en même temps que le français, Pascal va chercher très vite à sortir de la geôle familiale. Par la maladie, d’abord, la tuberculose, qui l’obligera à fréquenter les sanatoriums des Alpes suisses (Leysin). Par ses études, ensuite, qu’il poursuivra à Paris, entre autres avec Roland Barthes, loin de ce père toxique et de cette mère qui « se punit pour punir son mari ». Les livres demeurent une arme sans égale contre la tyrannie et le meilleur moyen de chasser ses démons.

« Comment sortir de son enfance ? Par la révolte et par la fuite, mais surtout par l’attraction : en multipliant les passions qui vous jettent dans le monde. La liberté, c’est d’additionner les dépendances ; la servitude, d’être limité à soi. »

À la fois détestable et fascinante (un père reste un père !), la figure paternelle, longtemps tenue à distance, revient hanter son fils à la fin de sa vie. Son épouse est morte (en mourant, à ses yeux, elle est devenue une sainte !), il est grevé de dettes et il devient peu à peu un Diogène acariâtre et pouilleux. Pascal, en bon fils, va s’occuper de ce père encombrant à qui il conseille, malgré tout, de faire un Stefan Zweig — autrement dit : de se suicider…

Chaque fils, qu’il le veuille ou non, devient un jour le père de son père. C’est inscrit dans nos gènes : le lot de notre humanité. C’est ainsi que Pascal, parfois désemparé face à ce père qui fanfaronne à l’hôpital, insulte les infirmières africaines et doit subir plusieurs amputations, ne lâchera jamais prise. Il accompagnera jusqu’au bout ce père qui rêve de « la domination mondiale de la race aryenne et du règne de la Bête de proie ».

Magnifiques pages, à la mort du tyran, écrites par un fils qui refuse d’être le bourreau de son père. « Je n’ai qu’une certitude : mon père m’a permis de penser mieux en pensant contre lui. Je suis sa défaite : c’est le plus beau cadeau qu’il m’ait fait. »

Et enfin : « J’espère rester immortel jusqu’à mon dernier souffle. »

Un grand livre.

* Pascal Bruckner, Un bon fils, Grasset, 2014.

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13/12/2014

Les livres de l'année (2) : Janine Massard

DownloadedFile.jpegDans tous ses livres, Janine Massard s'intéresse aux destins ordinaires, aux humiliés, aux silencieux, aux petites gens, comme on dit. C'est le cas dans son dernier roman, qui est davantage une chronique des Gens du lac* qu'un véritable roman, d'ailleurs. Janine Massard excelle à reconstituer le quotidien des oubliés, de ceux (et celles, surtout) qui ne laissent pas de trace. Vies ordinaires, dédaignées, mais quelquefois héroïques…

Ils s'appelaient les deux Ami : images.jpegAmi Gay père et Ami Gay fils, prénommé Paulus (image à droite). Ils étaient pêcheurs à Rolle, petite ville au bord du lac Léman. Deux caractères bien trempés, obéissant aux ordres d'une virago autoritaire, Berthe, épouse du père et mère de Paulus. Tous les matins, ils vont poser leurs filets au large. Un travail dur et ingrat, car la pêche n'est pas toujours miraculeuse. 

Au milieu du lac, dans les zones poissonneuses, ils côtoient leurs voisins de l'autre rive, les Français de Thonon, Anthy ou Evian. Les pêcheurs se connaissent. Ils sont souvent amis et solidaires, malgré la concurrence. Il y a une connivence des gens du lac, par-delà la frontière, que Janine Massard décrit très bien.

Survient la guerre, et bientôt la débâcle française : la frontière entre les deux pays, qui passe dans les eaux du lac, demeure invisible, mais elle est maintenant surveillée par des patrouilles côtières. La situation se complique dès 1942 : l'occupation devient visible avec l'arrivée des troupes allemandes. Et la frontière est de plus en plus surveillée…

images-1.jpegCela n'empêche pas les pêcheurs d'accomplir leur métier, d'autant plus nécessaire que la nourriture est rare, des deux côtés d'ailleurs, et le poisson très prisé. C'est au milieu du lac que tout se joue : on se partage parfois la pêche, on fait passer en douce des marchandises de première nécessité, et bientôt des passagers clandestins. Hommes, femmes, enfants qui doivent fuir la France parce qu'ils sont recherchés ou persécutés. Ce n'est pas un acte d'héroïsme unique, mais une véritable filière de passage qui se met en place. Et les Ami Gay ne sont pas les seuls à narguer la police de la France occupée : les réfugiés arrivent sur toute la côte lémanique. Le plus célèbre étant Pierre Mendès-France qui débarque au port d'Allaman…

Ces héros ordinaires, Janine Massard reconstitue leur vie, leurs habitudes, leur visage. On en parle peu, car l'efficacité de leur engagement tient avant tout à leur silence. C'est le mérite de la romancière de les avoir tirés de ce silence. Après la guerre, les deux Ami ont été félicités par le gouvernement français pour leur acte d'héroïsme. Ils ont sauvé des dizaines de vies, mais peu de gens s'en souviennent encore.

Sauf les gens du lac

Un beau livre, donc, qui se perd parfois dans l'anecdote psychologique (on perd alors de vue le centre névralgique du roman : l'histoire des deux Ami). A recommander à tous ceux qui ont la mémoire courte…

* Janine Massard, Gens du lac, roman, Bernard Campiche éditeur, 2013.

12/12/2014

Les livres de l'année (1) : les mille vies d'Alain Bagnoud

images.jpegToute vie est imaginaire : les écrivains le savent mieux que quiconque. La vie se vit chaque jour à son rythme, avec ses joies et ses tourments, ses contingences surtout, mais pour la raconter, il faut être un autre. Beaucoup d'écrivains qui se livrent à l'autofiction, comme on dit, ne le savent pas ou font semblant de l'ignorer, c'est pourquoi leurs livres sont si mauvais…

Alain Bagnoud le sait, lui, qu'on n'écrit jamais que dans la peau d'un autre. Et que c'est l'autre, précisément, qui est parfois une multitude, qui a les meilleurs mots — les plus tranchants, les plus lucides — pour parler de soi.

C'est ce qu'il fait, en ce printemps presque estival, en publiant, d'un coup, trois livres complémentaires et différents. Trois modulations subtiles d'une même voix. La poésie avec Passer*, au Miel de l'Ours. Le roman, avec Le Lynx*, aux éditions de l'Aire. Et ce que j'appellerai, après Pierre Michon, les « vies minuscules », Comme un bois flotté dans une baie venteuse, aux éditions d'Autre Part, animées par l'excellent Pascal Rebetez.

La poésie de Bagnoud a son souffle et ses couleurs. Le roman nous rappelle la saga autobiographique de ce jeune homme de Chermignon (VS), flanqué de ses complices (dont l'inénarrable Gâchette), images-1.jpegde ses bonnes amies et de ses animaux tutélaires (ici le Lynx et ailleurs le Dragon). Le roman, qui reprend La Proie du lynx (2003), a été entièrement réécrit. Le rythme est plus alerte, l'intrigue plus resserrée. La nature y joue toujours un rôle central avec ses braconniers et ses bêtes sauvages. Bagnoud y livre une grande part de lui-même. Mais peut-être pas la plus importante…

C'est dans l'évocation des vies (plus ou moins) minuscules que Bagnoud se livre davantage. C'est là, aussi, où il est le meilleur…

Dis-moi ce que tu aimes et je te dirai qui tu es ! 

images-3.jpegDans ce petit livre épatant au titre poétique, Comme un bois flotté dans une baie venteuse*, Bagnoud nous confie ses passions. Ses idoles tutélaires. Comme beaucoup, il a rêvé d'être une pop-star : chanter sur scène, draguer les filles, chanter le blues comme personne d'autre. Et, accessoirement, mener une vie de bâton de chaise : sex, drugs and rock 'n' roll !

Un musicien incarne ce totem : le guitariste irlandais Rory Gallagher, décédé à 47 ans d'une cyrrhose du foie. Mais il y a d'autres vies rêvées, moins célèbres sans doute, moins destroy, comme la vie des grands-parents de l'auteur (magnifique évocation de la vie paysanne des années 60), de Georges Brassens aussi (à l'époque, comme on était Beatles OU Rolling Stones, il fallait choisir entre Brassens et Brel, et Bagnoud avait choisi le poète sétois), de la chanteuse Fréhel, surnommée « fleur de trottoir », qui connut la gloire, puis la déchéance, car « le chemin qui grimpe vers la gloire et celui qui dégringole courent chacun vers son but ». Il y a aussi l'évocation lumineuse d'un poète halluciné, Vital Bender (1961-2002), trop peu connu, car publié à compte d'auteur, qui marque tous ceux qui le rencontrent, dans le Valais des années 70 et 80. Destin tragique, talent ignoré, qui finit en suicide…

Des vies imaginaires se mêlent à ces vies réelles, puisqu'on croise, dans le livre de Bagnoud, Fernando Pessoa, le mystérieux poète de Lisbonne, l'homme au cent pseudonymes, et l'exquise Laure-Antoinette Malivert, poétesse injustement oubliée par les anthologies de littérature française ! À sa manière, la vie de Catherine Tapparel ressemble à un roman : Unknown.jpegdomestique du seigneur et maître Edmont Bille, illustre peintre valaisan, qu'elle finit par épouser, elle lui donne quatre enfants, dont Corinna Bille, notre plus grande écrivaine ! Bagnoud, qui est de la région, nous emmène sur les traces de l'immense Corinna, elle aussi trop dédaignée, sinon ignorée, entre le Paradou (ici, à gauche) de Sierre et le village de Vercorin, d'où Corinna (qui s'appelait Stéphanie) tire son nom de plume…

Par ses portraits tout en finesse, en sensibilité, Bagnoud nous aide à rendre justice à ces vies minuscules, silencieuses, dédaignées, qui sont restées dans l'ombre.

C'est en se penchant sur la vie des autres, connus ou illustres inconnus, que l'écrivain fait son portrait. Non, pas d'autobiographie ici ! Mais ce qu'on pourrait appeler une hétérobiographie. Se raconter à travers les autres. Faire son portrait en décrivant, dans le miroir, non pas sa propre image, mais le visage que nous tendent les autres : tous ces visages aimés ou disparus qui constituent, en fin de compte, notre visage.

Trois livres à lire, donc, pour mieux connaître Alain Bagnoud et apprendre beaucoup sur soi.

* Alain Bagnoud, Passer, Le Miel de l'Ours, 2014.

Le Lynx, roman, éditions de l'Aire, 2014.

Comme un bois flotté dans une baie venteuse, éditions d'Autre part, 2014.

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05/05/2014

Portrait de l'artiste en lecteur du monde (1) : du journal intime

Qui a tenu le premier journal intime ? Et pourquoi ?

Comme toujours, les avis sur la question divergent.

DownloadedFile-2.jpegCertains, tel Pascal Quignard, dans ses Tablettes de buis d’Apronenia Avitia*, imaginent une patricienne romaine, à la fin du IVe siècle de notre ère, qui tient une sorte d'agenda dans lequel elle consigne les achats qu'elle projette, les rentrées d'argent, les plaisanteries, les scènes qui l'ont touchée. Pendant vingt ans elle se consacre à cette tâche méticuleuse, dédaignant de voir la mort de l'Empire, le pouvoir chrétien qui s'étend, les troupes gothiques qui investissent à trois reprises la Ville. Elle aime l'or. Elle aime la grandeur des parcs et les barques plates chargées d'amphores et d'avoine qui passent sur le Tibre. Elle aime l'odeur et la politesse du plaisir. Elle aime boire. Elle aime les hommes qui oublient de temps en temps le regard des autres hommes.

D’autres, moins poètes que Quignard, pensent que l’origine du journal intime est le journal de bord que doivent tenir tous les capitaines de bateaux, dans lequel ils notent scrupuleusement leur route, la force des vents, les maux ou les plaintes de l’équipage, etc. À la fois livre de bord et livre de comptes, ce document tenu jour après jour est le récit d’une traversée ou d’un voyage par-delà les mers.

Ensuite il y a, bien sûr, les fameux Essais de Montaigne, qui marquent, au XVIe siècle, l’entrée en force de l’individu dans la littérature (et la peinture, grâce aux autoportraits somptueux de Rembrandt, entre autres). Deux siècles plus tard, Rousseau fera de sa vie un roman en écrivant ses Confessions en se donnant la règle de tout dire, et dire toute la vérité.

Suivant l’exemple de Rousseau, les journaux littéraires vont se multiplier, surtout au XIXe siècle, avec le fameux Journal des frères Goncourt et le non moins fameux Journal d’Amiel (17'000 pages, quand même !), puis avec Jules Renard, André Gide, Paul Léautaud et beaucoup d’autres. Le journal littéraire connaît une telle vogue qu’il devient le modèle du journal intime.

* Pascal Quignard, Les Tablettes de buis d'Apronenia Avitia, Folio, Gallimard.

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31/03/2014

Le fin mot de la fin (Francis Huré)

DownloadedFile.jpegFrancis Huré est né en 1916 dans la Somme, pendant la Grande Guerre, dans une famille bourgeoise et cultivée. Après des études de Lettres et de Droit, il est entré dans la diplomatie, est devenu ambassadeur de France au Cameroun, en Israël (entre la guerre des Six Jours et celle de Kippour), puis en Belgique.

Autrement dit : une vie qui traverse le XXe siècle.

Dans sa retraite, Francis Huré s'est inventé un double de papier, Martin, qu'il promène à Moscou, en Afrique ou en Israël. francis huré,martin en dernier lieu,de fallois,ambassadeur
Son dernier livre, Martin en dernier lieu*, revient sur cette longue existence de joie 
et de douleur, de découvertes et d'étonnements, en livrant au lecteur une manière de testament.

Francis Huré a une marotte : il note tout ce qui lui arrive, rencontres, discussions, heureux ou malheureux hasards, voyages, amours. Il amoncelle les notes et les papillons de papier. Un jour, il décide de mettre de l'ordre dans ses archives et d'organiser ce fatras. Cela donne un récit entrecoupé d'anecdotes savoureuses et d'aphorismes plus ou moins fatalistes, qui dit la lenteur (la langueur) des jours qui passent, le délabrement du corps ancien, les deuils passés (la mort de sa fille adoptive Laetitia et de son épouse Jacqueline) et bien sûr ce qui l'attend, qui reste toujours une énigme…

francis huré,martin en dernier lieu,de fallois,ambassadeurLe récit de Huré n'est jamais moralisateur, ni nostalgique, mais au contraire plein d'une verve communicative. Ainsi Martin se décrit-il : « Mon idéal serait de faire le bien sans me donner de mal. Je suis un Français moyen. » Ou encore : « De tous les hommes que nous fûmes, lequel sera responsable ? Jugement de Dieu, bon, c'est son problème, mais jugement des hommes, en attendant ? »

Tout à la fois bilan d'une vie, recueil de souvenirs heureux et questionnement sur le mystère de la mort, Martin en dernier lieu n'a rien de sombre, ni de désespérant. Il cherche un lieu où se retrouver, en même temps qu'il retrouvera ceux (et surtout celles ) qu'il aime. Dans un style souvent éblouissant, Francis Huré nous entraîne dans cette quête fascinante du dernier lieu : celui des retrouvailles, de la reconnaissance et de la réconciliation (avec les autres, mais aussi avec soi-même).

Il faut lire ce petit livre plein de drôlerie et de lumière, fait de fragments, d'éclats de voix, de visages à demi oubliés et des scories d'une mémoire toujours sur le qui vive.

À qui le fin mot de la fin ?

Au lecteur, assurément, qui suit Martin dans les méandres de sa mémoire, avec émerveillement.

* Francis Huré, Martin en dernier lieu, éditions de Fallois, 2014.

09:50 Publié dans livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : francis huré, martin en dernier lieu, de fallois, ambassadeur | | |  Facebook

05/03/2014

Les fables grinçantes de Marc Bressant

DownloadedFile.jpegC'est un monde singulier, qui traverse les époques, navigue de l'âge des cavernes aux voyages intergalactiques, embrasse toute l'humaine condition. On y croise des femmes au caractère inflexible, des hommes faibles ou entêtés, qui sont tous, à leur manière, des mutants : ainsi se présente au lecteur Brebis galeuses et moutons noirs*,  l'étrange livre de Marc Bressant, auteur d'une quinzaine de romans, dont La Dernière Conférence (Grand Prix du Roman de l'Académie française, 2008).

Ce monde singulier, qui est aussi le nôtre, Bressant le raconte en une soixantaine de petites fictions qui sont autant de fables ou de paraboles. Rien de lourd ni de didactique, pourtant, dans ces histoires riches de sens qui se lisent avec un plaisir immense.

À chaque fois, dans le cours naturel des choses, une mécanique trop bien huilée, images-1.jpegil y a un grain de sable. Une erreur. Un coup de folie. C'est parfois une femme, « belle comme un logiciel », qui décide d'interrompre le cours du Temps en détruisant toutes les horloges de sa ville, ou un lexicologue qui, constatant la pauvreté du langage à exprimer les excréments humains, décide d'enrichir la langue de nouvelles expressions. Ou encore (l'une de mes préférées) un soldat néerlandais, oublié par les siens dans la jungle de Bornéo, qu'on retrouve, vingt-sept ans plus tard, dans une forme physique exceptionnelle, mais parlant une langue incompréhensible avec l'accent perruche ! Ou encore deux gladiateurs qui, à l'instant de s'entretuer, alors que l'empereur est victime d'une crise d'apoplexie, sont frappés par le même coup de foudre…

Dans chaque fable, donc, un grain de sable. Une incongruité. Une anomalie. Marc Bressant, dans sa langue à la fois économe et impeccable, parle de brebis galeuses ou de moutons noirs. Et c'est bien de cela qu'il s'agit : l'Histoire n'est pas un long fleuve tranquille, mais une suite de révoltes, de ruptures, de miracles, diraient les Chrétiens. Ce qui la fait progresser, ce ne sont pas les gens « normaux », comme on dit, mais les fous, les originaux, les « brebis galeuses ». Et Marc Bressant en fait un inventaire précis et amusé, entraînant le lecteur au pays débridé et fertile de son imagination.

C'est la morale des fables de Bressant : il y a toujours un grain de sable pour enrayer la machine, toujours un mouton noir pour infléchir le cours des choses ou mettre en doute nos certitudes les mieux ancrées. Notre salut, d'ailleurs, vient de ces mutants dont la tête dépassent toujours un peu : c'est grâce à ces pestiférés, qu'on regarde comme des fous, que les grandes mutations se font. 

« Heureux soient les fêlés, comme le disait Michel Audiard, car ils laissent passer la lumière ! »

* Marc Bressant, Brebis galeuses et moutons noirs, édition de Fallois, 2014.

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17/12/2013

Portraits d'artistes par Claude Dussez

images-6.jpegVous cherchez désespérément un cadeau à faire à votre bien-aimé(e) en cette période d'échanges symboliques de Noël ?

Eh bien, ne cherchez plus, vous avez trouvé !

C'est un livre magnifique de portraits d'artistes (suisses) réalisé par un grand photographe valaisan, Claude Dussez, qui est aussi peintre, graphiste, caricaturiste, et j'en passe. DownloadedFile.jpegOn y retrouve tous celles et ceux qu'on aime, de A comme  Pascal Auberson à Z comme Zep, de Mélanie Chappuis à Georges Haldas (dit Petit Georges), de Brigitte Rosset à Yves Dana, et tant d'autres.

images-5.jpegClaude Dussez n'a pas son pareil pour jouer de toutes les nuances du noir et blanc et pour saisir le geste, l'expression du visage ou de la main, la parole silencieuse des corps glacés dans la photographie. Précédé d'une excellente préface d'Antoine Duplan, ce livre exceptionnel par sa richesse et la beauté de ses images se doit de faire partie de votre bibliothèque — ou de celle de votre bien-aimé(e) !

* Claude Dussez dédicacera son livre jeudi 19 décembre à partir de 18h à la librairie Payot Rive Gauche (dans les Rues basses, à Genève).

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08/12/2013

Petit hommage au grand Beno

DownloadedFile-1.jpeg

Jean-Luc Benoziglio (dit Beno) nous a quittés comme il a vécu, discrètement. Il s'est éteint à Paris jeudi dernier, après une longue maladie. J'avais pour lui une grande admiration, comme homme et comme écrivain. Pour beaucoup de Suisses, il avait un défaut majeur : il avait le sens de l'humour. Une aptitude, aussi, à ne pas se prendre au sérieux. En guise d'hommage, je reprends le dernier article que j'ai consacré à ses livres.

Moins d’une année après La Voix des mauvais jours et des chagrins rentrés*, Jean-Luc Benoziglio récidive, dans un tout autre registre, avec un roman truculent et facétieux, qui met en scène les dernières années de feu Louis Capet — plus connu, en France comme ailleurs, sous le nom de Louis XVI. images.jpegEt c’est à juste titre que ce roman, qui se joue habilement de l’Histoire, vient d’être récompensé par le Prix Michel-Dentan 2005, la principale distinction littéraire de Suisse romande.

L’hypothèse de Louis Capet, suite et fin**, est subtile et tient en quelques lignes : et si, au lieu d’être guillotiné sur la place publique pendant la Terreur, le Roi Louis XVI avait trouvé refuge à l’étranger — par exemple dans un petit village de la riviera vaudoise ?

Cette hypothèse, après tout parfaitement recevable (et moins gore que la réalité), Benoziglio lui prête toutes les apparences de l’Histoire, s’appuyant sur de nombreuses archives inédites et exploitant sa parfaite connaissance de la région lémanique (même si Beno est d’origine valaisanne). Il imagine un Directoire révolutionnaire impatient de se débarrasser de cet encombrant souverain, mais ne sachant pas, à la lettre, que faire de lui.

« On pourrait l’envoyer en exil ! » lance une voix.

Mais où ? Quel pays européen accepterait d’accueillir, sans risque d’émeute ou de complot, le souverain déchu ?

Le choix tombe sur la Suisse, par défaut, bien sûr, puisqu’on ne veut de Louis Capet nulle part ailleurs.

Capet et papet vaudois

images-1.jpegC’est ainsi qu’il débarque (au sens propre, comme au sens figuré) dans le village de Saint-Saphorien, sur la côte vaudoise. Les premiers temps sont rudes, surtout pour Louis, regardé comme un animal exotique. Il peine à comprendre le patois des indigènes, doit vite trouver un gagne-pain (car, en Suisse, on n’aime pas les bras ballants) et s’acclimate avec peine au petit vin blanc sec de la Côte (il préfère le Sauternes et le Châblis).

À partir de cette situation, étayée par des documents plus ou moins imaginaires, Benoziglio dessine une fiction qui lui permet de confronter deux cultures (au sens large du terme), deux religions, deux langues, deux mentalités plus différentes qu’on ne croit.

Car ce qui frappe Capet, qui a recomposé dans sa maison, dérisoirement, un petit Versailles, ce sont précisément les différences. Alimentaires, d’abord. On ne se lasse pas de relire les pages où Beno fait goûter à Louis les spécialités du terroir : le fameux (et insurpassable) papet vaudois (mélange de pommes de terre, d’oignons et de poireaux servi avec une succulente saucisse aux choix) et, bien sûr, la célèbre fondue, qui donne au souverain habitué à des nourritures plus légères des aigreurs d’estomac. Mais aussi différences politiques, religieuses, philosophiques (car Capet a pour contradicteur principal le régent du village, fidèle adepte des théories de Rousseau) qui plongent un peu plus chaque jour l’ancien souverain dans la mélancolie, et lui font ressentir cruellement son exil.

Réconciliation

images-4.jpegHeureusement, entre deux lettres de complainte qu’il envoie aux baillis de Berne, Capet reçoit des visiteurs, le plus souvent de marque. C’est l’occasion, alors, non seulement de parler du bon vieux temps (ah ! les fastes de l’Ancien Régime !), mais aussi du monde comme il va, qui ne s’est pas arrêté de tourner depuis que la Révolution a fait construire ses guillotines. C’est ainsi qu’il reçoit la visite de La Fayette (à qui Louis « remonte les bretelles », et qui s’en va la mine défaite), du banquier Jean-Nicolas Pache, d’autres encore, qui laissent Louis à chaque fois plus désemparé. Son unique soutien, dans son exil, il le trouvera en la personne d’Aline, servante et femme de chambre, mais aussi dame de compagnie. Tout d’abord improbable, au vu des différences culturelles et sociales, puis émouvante, une vraie relation va s’instaurer entre le roi déchu et la jeune femme. C’est à elle qu’il confiera ses derniers projets, ses derniers rêves.

Très différent des autres livres de Benoziglio, aux résonances autobiographiques évidentes, Louis Capet, suite et fin est une réussite. Sans doute parce qu’il permet à son auteur non seulement d’exploiter son extraordinaire veine comique et sa très grande maîtrise du langage, mais aussi, peut-être, de se réconcilier avec une partie de lui-même : la part helvétique de l’écrivain parisien. 

* La voix des mauvais jours et des chagrins rentrés, Paris, Le Seuil, 2005.

** Louis Capet, suite et fin, Paris, Le Seuil, 2005.

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30/10/2013

Toast à Pierre-Yves Lador, Prix des Écrivains vaudois 2013

DownloadedFile.jpegSi, un jour, quelqu’un vient sonner à votre porte, un grand escogriffe barbu, un peu hirsute, en salopettes de jardinier, qui se prétend poète, par exemple, réfléchissez bien avant d’ouvrir ! Car il pourrait non seulement vous en cuire, mais surtout il se peut qu’il vous fasse découvrir des plaisirs dont vous ne soupçonniez pas même l’existence.

Certains écrivains tissent leur toile comme les araignées. C’est une question de mailles et de coutures, de pièces rapportées, de plis et de faux plis, d’ourlets. Le lecteur aime à se prendre dans leurs fils avant, parfois, de se faire dévorer tout cru — ou tout cuit.

D’autres écrivains construisent leur maison avec des mots. Elle est vaste comme une église ou secrète comme une chapelle. Parfois, elle ne comporte pas de fenêtre. Mais le plus souvent elle est percée d’une multitude de portes. On peut y pénétrer de plusieurs manières.

« À peine la porte poussée, je me trouvai dans une espèce de bulle mouvante, souple et ferme, translucide. Je m’avançai vers une ouverture qui donnait sur une nouvelle bulle disposant de trois ouvertures. DownloadedFile-1.jpegIl s’agissait d’une espèce d’architecture de mousse, chuchotant ou chuintant, crissant, se balançant doucement. »*

La maison de Pierre-Yves Lador est donc faite de mots, qui sont autant de portes ouvertes ou entrouvertes sur des multiples labyrinthes. Les mots s’ouvrent comme des portes, donc. Comme des fleurs aussi. De là vient la lumière. Le parfum des mots et des roses. Et ils ouvrent, à leur tour, ces mots, sur d’autres mots, qui s’ouvrent et guident le lecteur.

On n’est plus dans le texte tissé par un maître tisserand, mais dans une architexture sonore où tout n’est que seuils et embrasures, serrures et mots-clés — et caisses de résonance.

« Les portes n’ouvrent pas seulement un destin, mais des millions d’autres. Colomb ouvre la porte de la mondialisation, Sade la porte de la prison édénique et en tuant dieu, tue l’homme, Freud ouvre la porte de la peste, Jung la porte de la connaissance, Dali la porte cannibale, True Blood la porte animale… »

Ouvrir sa porte, mesdames, à l’inconnu qui vient frapper, à l’alien, à l’étranger, au poète un peu hirsute, mais beau parleur venu vendre ses livres, cela vous expose donc à toutes sortes de périls !

images.jpeg« Viens, la poésie je ne sais pas ce que c’est et tu ne fais pas tout ça pour vendre ta brochure à dix balles ! Est-ce que les autres t’en achètent ? Je dis que oui. Je remarquai alors que la porte comportait un verrou à cinq pênes et une barre de sécurité debout, inerte, dans l’encoignure et réalisai qu’elle ne les avait pas utilisés, se fiant à son petit verrou ordinaire. »

Les serrures, les verrous, les chambranles, les bobinettes comme les fermetures-éclair ne résistent pas longtemps au poète qui sait jongler avec les mots. Et bientôt les dernières digues sautent, si j’ose dire, les corps se mêlent dans un mélange sans confusion de salive et de sperme.

« Je humai, goûtai, regardai, auscultai. Nos doigts ne se démêlaient que pour s’enfiler, s’insinuer, s’enfoncer, glisser, limer, frotter, polir, pincer, griffer, s’accrocher, prendre, se faire aspirer avant d’être léchées comme des sucettes roses. Meilleurs ouvriers, nous passions sans cesse de l’animalité la plus faunesque à l’humanité la plus éclatée, entre fesses, orteils et oreilles, sauvages et empathiques. »

Au passage, relevons le glissement du langage cru animal aux mots cuits de l’humain. Toute la poétique de Pierre-Yves Lador se cache dans ce glissement progressif vers le plaisir promis et suggéré par les mots.

C’est encore une porte qui s’ouvre sur l’inconnu.

« L’érotisme est une voie entre les mondes, dit Éliane, la grande prêtresse de l’amour. Désirer, c’est ouvrir la porte. Après, il faut passer le seuil…

—     et revenir…

— Si l’on veut, mais ne pense pas à revenir quand tu veux partir. Tu n’es pas de ces obsessionnels qui doivent défaire leurs pas pour revenir par le même chemin, comme on défait un tricot, pour refaire le peloton matriciel, le retour, s’il y en a un, se fait toujours en avançant, par un chemin neuf, neuf pour toi, toujours plus loin même si tu crois retourner ou rester immobile. La rivière est sans retour. »

DownloadedFile-2.jpegOuvrir sa porte à l’inconnu, mesdames, c’est courir le risque d’être découvert (ou découverte).

D’être entraîné dans un labyrinthe de mots au cœur duquel, bien entendu, veille le Minotaure, la bête humaine, l’homme au désir animal. Mais c’est aussi, pour Pierre-Yves Lador, une chance unique d’accéder à la connaissance, au cœur secret des choses, à l’essence de l’homme qui se révèle par la chair et les mots.

Une crue de mots — parfois très crus — qui vous emportent dans leur sillage vers des tropiques où l’homme cuit sous le soleil, barbu un peu hirsute, un petit livre de poèmes à la main.

* Pierre-Yves Lador, Chambranles et embrasures, édition de l'Aire, 2013.

et La Guerre des Légumes, éditions Olivier Morattel, 2012.

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05/10/2013

Le Prix Rod 2013 à François Debluë

images-3.jpegSamedi dernier, sur le coup de 11 heures, a été remis, à la Fondation l'Estrée, à Ropraz, le Prix Édouard Rod 2013 à l'écrivain François Debluë pour l'ensemble ce son œuvre. Nous y étions....

L’écrivain que nous fêtons aujourd’hui n’est pas un inconnu — loin de là !

À son actif il a, comme on dit, une œuvre riche et diverse qui compte une vingtaine de romans, récits, recueils de poèmes ou proses poétiques. Une œuvre récompensée, déjà, par des prix prestigieux, comme le Prix Dentan, reçu en 1990, pour un récit intitulé Troubles Fêtes. Une œuvre qui explore constamment les confins de la musique et de la langue, représentée, peut-être, dans leur alchimie mystérieuse, par Les Saisons d’Arlevin, le livret qu’il écrivit pour la Fête des Vignerons de 1999.

DownloadedFile.jpegTout commence, chez Debluë, par un étrange recueil de proses brèves, Lieux communs*, publié  en 1979 à l’Âge d’Homme.

Étrange, parce que déchiré, déjà, en sa fibre même, coupé en deux parties. La première s’appelle Barbaries ; la seconde Conversions. Ce premier pli, cette déchirure intime n’avait pas échappé à Georges Haldas, qui écrivait ceci : « Dans le soporifique climat lémanien, je vois, à travers ces Lieux communs, comme perler les gouttes d’un sang noir. Montée d’une blessure intime, irrémédiable. Un amour, dès l’enfance, mutilé. »

D’où vient ce sang noir ? Et quelle est cette blessure intime ?

Debluë multiplie les indices, dès l’amorce du recueil : images-1.jpeg« Parler donne soif. Simon n’échappe pas à cette fatalité. Vous le savez bien. Aussi guettez-vous ce mouvement vif et imperceptible de la langue qui viendra sans tarder étancher les lèvres sèches et pâteuses de Simon. Poursuivez plutôt votre chemin ! Car sa petite source est tarie. Depuis longtemps déjà ses adversaires lui ont coupé la langue. »

Dans cet extrait, premier fragment du premier livre paru, tout est dit, semble-t-il. L’écrivain parle à partir d’une blessure. Ou plutôt il ne parle pas. Car on lui a coupé la langue. Il écrit donc dans le silence et étanche sa soif comme il peut, à la petite source, car parler donne soif.

Pour le père Simon, la petite source, hélas, est tarie. Mais pour François Debluë, heureusement, c’est à cette source de silence qu’il va puiser l’œuvre à venir, constamment travaillée par cette blessure, et par un désir de transparence.

Le second livre, toujours à l’enseigne du Rameau d’Or de Georges Haldas, s’appelle Faux jours. Il paraît en 1983.

Il explore, entre fable et poème, un pays plus autobiographique. Revisitant son passé, son présent et son hypothétique avenir, l’auteur chercher à confondre les mensonges, les petites impostures, les faux jours qui éclairent nos vies. La quête autobiographique a déjà commencé. Elle se fait par fragments, éclairs quelquefois aveuglants, instantanés quasi photographiques, saisis miraculeusement. James Joyce appelait cela des épiphanies. Il notait ces images dans de petits carnets qui alimentaient ses romans. Debluë aussi ausculte ces déchirures où se révèle une certaine vérité.

Lumière de la vérité. Pénombre du mensonge.

Toute l’œuvre de Debluë développe cette dialectique, beaucoup plus subtile qu’il n’y paraît. Car, on le sait, le mensonge est aussi source de vérité, et la lumière peut être trompeuse comme un faux jour. Seul compte, pour l’écrivain, le travail de la langue. Le monde n’est pas noir ou blanc. Pour dire sa vérité et sa complexité, il faut toute une palette de couleurs, et maîtriser le clair-obscur du langage.

La quête de soi-même passe par les poèmes de La Nuit venue ou du Travail du Temps. Elle déploie les Figures de la patience ou explore les Demeures de l’ombre — autant de titres transparents. Le poète se tient à la déchirure du jour, je l’ai dit. Mais aussi aux confins de la musique.

Il y a trois ans, François Debluë publiait à l’Âge d’Homme, un livre intitulé Fausses Notes, précisément, qui conjugue la musique au mensonge ou à la maladresse. Est-ce un roman ? Un récit ? Un recueil de poèmes ? Non. Debluë lui donne un sous-titre ironique : Minimes. Il s’agit de pensées brèves, d’aphorismes, de fusées, comme disait Baudelaire, où la réalité se révèle par éclairs, jaillissements, fragments arrachés au silence.

L’année dernière, François Debluë nous a donné trois livres, et non des moindres.

images-1.jpegLe récit d’un voyage en Chine, qui est aussi une réflexion sur l’hospitalité et le regard de l’autre. Un recueil de poèmes, Par ailleurs, qui suggère avec force que l’écriture est toujours incomplète, qu’il y a du reste — autrement dit de l’ailleurs – dans tous les livres. Car on écrit toujours par-dessus le marché. En supplément à la vie ordinaire.

L’ordinaire, c’est la fin de la boucle.

Retour à la source tarie. Retour aux lieux communs.

Dans son dernier roman, François Debluë continue à se peindre, à la troisième personne, sous les traits d’un homme parfaitement ordinaire. Il se prend pour un autre. Il multiplie les masques et les habits d’emprunt. Il se dessine en cuisinier, en paresseux, en frère vaisselier, en veuf, en homme ridicule.

Fausses notes ou lieux communs, ces fragments arrachés au silence forment une sorte de mosaïque où apparaît, finalement, la figure du poète. Par défaut, peut-être. Ou en filigrane. Mais on finit par reconnaître François Debluë dans le portrait de cet homme ordinaire, qui n’est pas si ordinaire que cela.

* La plupart des livres de François Debluë ont paru aux Éditions Empreintes (pour la poésie) et L'Âge d'Homme (pour les récits, proses et romans).

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25/08/2013

Un récit bouleversant

images.jpeg On ne présente plus Michel Viala, auteur d'innombrables pièces de théâtre, comédien, metteur en scène et scénariste de télévision, qui vient de nous quitter. Il y a quelques années, il avait publié, sous le titre de Post-Sapiens, un roman d'anticipation apocalyptique, qui avait marqué la rentrée littéraire. Aujourd'hui, avec Jumeau*, repris dans la collection Poche Suisse, Viala noue donne un récit autobiographique qui a valeur de témoignage, et s'inscrit naturellement dans la suite de Post-Sapiens.
C'est l'histoire (authentique) de deux frères nés le même jour, mais peut-être pas sous la même étoile. Tandis que l'un, par vocation, se lance dans le théâtre, avec la réussite que l'on connaît (tout le monde se souvient de la géniale Invitation de Goretta dont Viala fut le scénariste), l'autre, au fil des ans, sombre dans la déprime et le dégoût de soi, comme attiré, irrésistiblement, par la folie et par la mort.
Après un long silence, Michel le théâtreux retrouve Maurice l'insoumis, qui semble enfin sur la « bonne » voie : il est marié, vient d'avoir un enfant, et a enfin une place de travail. Mais cette stabilité, hélas, ne dure pas. Une fois de plus, sa destinée bascule dans l'horreur : Maurice, bien des années plus tard, assassine son propre fils, puis se donne la mort dans la clinique genevoise où on le soigne.
Entraînant l'autre — le double survivant — dans le désarroi et la solitude.
Texte écrit dans la fièvre, pour sauver du désastre la mémoire de l'autre, mais aussi sa propre mémoire, menacée par l'alcool et l'oubli, Jumeau a la force d'un exorcisme : comme Nicolas Bouvier, Viala joue de la magie blanche de l'écriture contre la magie noire du malheur, afin d'élucider sa propre vie, qui ressemble tellement à une tragédie antique, en s'abstenant, toutefois, de conclure, car l'espoir demeure, toujours, d'échapper aux traquenards du destin.

* Michel Viala, Jumeau, récit, Poche Suisse, l'Âge d'Homme, 2008.

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07/08/2013

Les livres de l'été (28) : Pascal Rebetez

images-4.jpeg Journaliste, écrivain, éditeur, Pascal Rebetez aime les gens. De préférence les gens de l’ombre, les oubliés, les humiliés, les taciturnes ou les bavards, les orgueilleux et les dépossédés, ceux qui vivent à côté de nous, exclus des vanités mondaines et dans la marge ardente. Il va à leur rencontre. Il les observe et les écoute. Il s’imprègne de leur souffle. Il restitue leur voix singulière et muette. Les contours d’une présence.

L’écrivain et journaliste jurassien, établi à Genève depuis des lustres, a eu la bonne idée de réunir en volume* une vingtaine de ces portraits, tous issus d’une rencontre mémorable. Veuf inconsolé ou clochard dormant à la belle étoile, écrivain réfugié chez sa mère ou peintre de hauts-reliefs où se mélangent les os de chats et de souris, comédien de théâtre à la dérive ou agrégée de philosophie jouant les Mères Teresa à Ouagadougou, ce sont tous des perdants magnifiques. La vie les a laissés en rade. Ou ils ont refusé de monter dans le train du succès ou de l’amour. Depuis, ils hantent les marges. Ils dorment dans les jardins publics. Ils écument le zinc des bistrots (c’est là que l’auteur, très souvent, les rencontre, autour d’un verre de vin partagé).

Autant de « vies minuscules », de destins fracassés, de paroles avortées ou restées dans l’œuf. Ces vies modestes, silencieuses, singulières, nous les côtoyons chaque jour. Le plus souvent sans nous en apercevoir. Elles sont toutes proches, à portée de voix et de main. Pourtant, nous les laissons passer sans ouvrir la bouche, ni faire un geste pour les retenir. Ce sont tous nos prochains.images-3.jpeg

Parti à leur rencontre, Pascal Rebetez restitue nous seulement leur voix, mais aussi leur présence. Chacun des portraits qu’il brosse dans son livre est vivant et contrasté, comme ces instantanés qui saisissent à la fois les couleurs et les parfums, les visages et les voix. De l’ensemble se dégage une humanité chaleureuse et souffrante. Une fraternité secrète qui, comme les îles disséminées d’un archipel, nous relierait en profondeur sous la mer.

C’est à travers les autres que Pascal Rebetez se cherche. Depuis toujours. Et quelquefois se reconnaît dans le reflet à peine tremblé de ces visages entraperçus dans le brouhaha d’un bistrot ou le silence des montagnes, l’espace d’une rencontre.

 

* Pascal Rebetez, Les prochains, éditions d’autre part, 2012.

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06/08/2013

Les livres de l'été (27) : Bernadette Richard

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Loin des sentiers battus, depuis près de trente ans, Bernadette Richard poursuit une œuvre exigeante et solitaire qui mélange le roman, la nouvelle, le théâtre et les préfaces consacrées aux peintres qu'elle aime (Minala, Luc Marelli, Francine Mury). Après ses Nouvelles égyptiennes (1999) et un roman initiatique fort bien construit, Et si l'ailleurs était nulle part, cette écrivaine nomade, « qui vit un peu en France, un peu en Suisse, le reste ailleurs », nous donne un beau roman sur l'amitié féminine et la quête éperdue de liberté, Femmes de sable*.

C'est un livre étrange et passionnant, qui se présente comme un triptyque, et dont chaque chapitre porte le nom d'une femme : Maha et Julie, Shagara, Samar. Mais davantage qu'une galerie de portraits (où Bernadette Richard excelle, d'ailleurs, par sa plume acérée), ce roman est l'histoire de plusieurs amitiés. Julie est photographe, Maha traductrice, Shagara potière et Samar écrit de la poésie. Toutes issues d'horizons disparates (sauf Julie, la Parisienne, dont on sait peu de choses), elles se sont battues contre les lois patriarcales de leur famille, ont quitté mari, père et parfois enfant pour aller jusqu'au bout de leur liberté.

C'est au Caire, ville depuis longtemps décrite et fantasmée par Bernadette Richard, que le roman se joue, entre les quartiers populaires de la mégapole, les charmes d'Alexandrie toute proche et la fascination (ancienne, profonde, absolue) du désert. Julie retrouve Maha, puis Shagara, puis enfin Samar qui vient — encore une fois — de prendre la fuite. Au fil des rencontres, Bernadette Richard dessine avec beaucoup de justesse la complicité qui lie les quatre étrangères, unies comme les doigts de la main dans leur révolte, leur désir d'absolu et leur totale franchise.

L'amitié est le lieu à la fois de la confidence et du combat (et la vie d'une femme égyptienne est un combat de chaque jour). Soudées par leur complicité, les quatre femmes trouvent ici la force d'assumer leur destin singulier. Car chacune est en rupture de ban, pourrait-on dire, fâchée avec les hommes, la société, l'ordre des choses, la tradition ou la morale bourgeoise. Même si leur destin est fragile (n'oublions pas qu'elles sont toutes des Femmes de sable), Bernadette Richard dessine le lieu d'une amitié rêvée qui permet de concilier (ou de réconcilier) le bonheur et la lutte, l'exigence personnelle et l'amour de l'autre, la douleur des séparations et la joie des retrouvailles. Un très beau texte.

 

* Femmes de sable par Bernadette Richard, L'Âge d'Homme, 2002.

 

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