01/06/2008

Deux talents prometteurs

332484118.jpgRetenez bien ces noms : Nadia Coquoz et Michaël Perruchoud. Si le second n’est pas un inconnu (il a publié plusieurs romans à l’Âge d’Homme et dirige les éditions Cousumouche), son dernier livre, La pute et l’insomniaque*, est à recommander à tous les amateurs de littérature forte et originale. Scandé par des chansons des années 80 (Capdevielle, Bashung, Manset, etc.), ce roman déjanté nous entraîne dans les bars surchauffés où règnent les filles de l’Est, l’argent facile, l’humiliation quotidienne. Comme son titre l’indique, c’est aussi le roman de la nuit, des errances sans fin, du sommeil qu’on repousse ou qui ne vient jamais. Le roman des rêves éveillés. Écrit dans une langue à la fois souple et musclée, La pute et l’insomniaque révèle un univers personnel, frénétique, bariolé, qui s’élargit de livre en livre. Nul doute que Michaël Perruchoud (né en 1974 à Genève) fasse partie des talents les plus prometteurs de notre littérature.
Avec Nadia Coquoz (née en 1977 à Vevey), nous abordons d’autres rivages. Les démons du hasard** est un premier livre. Avec quelques faiblesses, peut-être,  mais surtout d’indéniables qualités d’écriture. Fragiles, authentiques, les personnages de Nadia Coquoz sont pétris d’incertitude. Ils mènent tous leur vie sur le fil du rasoir, se croisent sans se rencontrer ou se reconnaître, cherchent à vivre leurs rêves sans en avoir toujours le courage. Chacun en quête de sa propre liberté ; chacun explorant ses limites. La voix de Nadia Coquoz frappe d’abord par sa sincérité, mais aussi par sa lucidité. C’est une voix qui ne triche pas. Un talent à suivre.
 *La pute et l’insomniaque  de Michaël Perruchoud, roman, L’Âge d’Homme, 2008.
**Les démons du hasard de Nadia Coquoz, roman, l’Âge d’Homme, 2008.

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29/05/2008

Les années Ernaux

435850668.jpgÀ l’origine du dernier livre d’Annie Ernaux (née en 1942 en Normandie), Les années*, il y a des photos et des souvenirs. C’est-à-dire, comme toujours, le désir d’élucider un passé personnel et obscur afin d’en exprimer l’essentiel scandale. On se souvient de ses extraordinaires livres précédents (Une femme, La Place, La honte, La femme gelée, Une passion) : chacun cherchait une vérité au fil du rasoir, sans masque ni concession. Comme si la vie de l’auteur, à chaque fois, en dépendait. Ce qui explique, sans doute, la réussite et le succès de cette écriture à fleur de peau et de plaie.
Dans Les années, pourtant, Annie Ernaux tente autre chose. Il ne s’agit plus de remuer le couteau dans sa propre chair, afin de sonder la vie de ses parents, la folie d’une passion amoureuse ou encore la maladie de sa mère. Non. Ici, l’auteur revisite, à sa façon, toutes les années d’après-guerre, en s’aidant de photographies et de souvenirs personnels, mais aussi en interrogeant l’Histoire qui, toujours, nous aveugle et nous porte. « Les garçons et les filles étaient partout séparés. Les garçons, êtres bruyants, sans larmes, toujours prêts à lancer quelque chose, cailloux, marrons, pétards, boules de neige dure, disaient des gros mots, lisaient Tarzan et Bibi Fricotin. Les filles, qui en avaient peur, étaient enjointes de ne pas les imiter, de préférer les jeux calmes, la ronde, la marelle, la bague d’or. »
Loin d’être neutre et ennuyeuse, cette plongée dans l’histoire commune du XXe est passionnante. Annie Ernaux, au prix d’un travail impressionnant de documentation et de remémoration, restitue avec saveur les idées et les modes, les manies et les travers d’une époque qui n’est pas si lointaine. Son récit, qui ressemble à une enquête sociologique, souligne les fractures sociales, les ruptures idéologiques : en un mot, la folie de l’Histoire. Pourquoi, par exemple, dans les années 70, la profusion des choses cachait la rareté des idées et l’usure des croyances. Et pourquoi, à cette époque, les professeurs utilisaient le Lagarde et Michard de leur jeunesse, comme leurs propres professeurs l’avaient fait avant eux. Pourquoi on interdisait le film de Rivette, La Religieuse, comme les ouvrages érotiques ou certaines émissions de télévision…
Au fil des pages, s’affirme aussi une vocation d’écrivain. Celle qui est prise dans le flux et le reflux de l’Histoire (celle des hommes et la sienne propre) se raconte d’abord à la troisième personne, avant de trouver le je qui fera la singularité absolue de son écriture. «  Ce qu’elle prend pour de vraies pensées lui vient quand elle est seule ou en promenant l’enfant. Les vraies pensées ne sont pas pour elle des réflexions sur les façons de parler ou de s’habiller des gens, la hauteur des trottoirs pour la poussette, l’interdiction des Paravents de Jean Genet et la guerre du Vietnam, mais des questions sur elle-même, l’être et l’avoir, l’existence. C’est l’approfondissement de sensations fugitives, impossibles à communiquer aux autres, tout ce que, si elle avait le temps d’écrire — elle n’a même plus celui de lire —, serait la matière de son livre. »
On l’aura compris : Annie Ernaux invente dans ce livre un nouveau type d’écriture : ni essai, ni confession, ni roman traditionnel. Il s’agirait plutôt d’une autobiographie collective, une écriture qui raconte à la fois l’histoire de tous et l’itinéraire de chacun. Car ce n’est pas le moindre des paradoxes : plus elle s’attache aux grands mouvements de l’Histoire (nécessairement impersonnelle), plus Annie Ernaux touche l’intime en chacun d’entre nous. C’est le grand tour de force des Années.
Annie Ernaux, Les Années, Gallimard, 2008. 

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23/05/2008

Patrice Duret ou le charme des fées

772533361.jpgNouvelles ? Poèmes ? Récit autobiographique ? Les Ravisseuses*, le dernier livre de Patrice Duret (né en 1965 à Genève), frappe d’abord par son étrangeté. C’est une suite de 24 textes (allusion aux heures d’une journée d’amour ?), tantôt narratifs, tantôt poétiques, tantôt écrits sous la forme d’une lettre ou d’une carte postale. Groupés le plus souvent par trois (narration, lettre, carte postale), ils décrivent les diverses étapes d’un itinéraire amoureux qui ressemble fort à une initiation, au sens nervalien du terme (c’est-à-dire ésotérique et mystique). Balisés de symboles (la bulle, la tour, le bain, la route) qui dessinent une nouvelle Carte du tendre, ces textes évoquent, à chaque station, une figure féminine (Sylvaine, Pasqualita, Isis, Aline…), dont le narrateur réactive et ressuscite, si j’ose dire, la rencontre. C’est une manière, à la fois, de regarder en arrière vers les visages disparus ou effacés par le temps, et de rendre hommage à sa Béatrice : la femme qui guide ses pas, et vers laquelle convergent toutes les évocations. Il y a beaucoup de fraîcheur et de poésie dans ce voyage à travers les sentiments amoureux.
Cela n’étonnera personne si l’on sait que Patrice Duret, qui a reçu le Prix-Rod, en 2006, pour Le Chevreuil, est aussi, et avant tout, un poète (il dirige d’ailleurs les éditions du Miel de l’Ours, à Genève). On reconnaît, dans Les Ravisseuses, sa musique et sa poésie à fleur d’émotion. Perdu « au milieu du chemin de la vie », le poète tombe sous le charme des femmes qu’il rencontre, à la fois ravissantes et ravisseuses, c’est-à-dire voleuses d’âme. C’est peu dire qu’il n’en sortira pas indemne. Chacune, en même temps qu’elle lui vole une partie de lui-même, le révèle et aide le poète-pèlerin à se réapproprier (« J’aimerais que l’écriture serve à cela, à se réapproprier l’intime de notre rencontre »). C’est pourquoi ce court récit-poème à la force d’un exorcisme et d’un aveu. Exorcisme, d’abord, parce qu’il brûle les images du passé, tout en les célébrant une dernière fois. Aveu, ensuite, parce que tout le livre, entre les lignes, est une déclaration d’amour à l’ultime ravisseuse, innommée, qui relègue dans l’ombre, mais pas dans l'oubli, toutes les autres.
*Patrice Duret, Les Ravisseuses, Zoé, 2008. 

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09/05/2008

À la rencontre des jeunes lecteurs…

2088726000.jpgLe risque, quand on publie un livre, c'est que quelqu'un le lise! Mais ce risque devient une chance quand les lecteurs, entre douze et quinze ans, qui occupent toute l'aula d'une école, sont assis, là, devant vous, les yeux brillants, et se réjouissent de vous poser les questions qu'ils ont soigneusement préparées. Alors, très vite, le dialogue s'installe, et le livre partagé devient le lieu d'une rencontre…
C'était mercredi dernier, au collège de Roche-Combe, dans cette belle ville de Nyon où j'ai passé les premières années de ma vie, entre la fabrique d'allumettes et la place Perd-Temps. Grâce à l'initiative de deux enseignantes enthousiastes, Béatrice et Anne-Élisabeth, et du bibliothécaire de l'école, M. Nicod, une dizaine de classes de 7e, 8e et 9e année ont lu, intégralement ou en extraits, L'Enfant secret, un récit dans lequel j'essaie de raconter l'hstoire à la fois banale et hors du comme de mes grands-parents, italiens par ma mère et vaudois de la Côte par mon père. 
Dans le jeu passionnant des questions, certains élèves, parmi les plus timides en classe, ont pris plusieurs fois la parole, à la grande surprise de leurs professeurs ; tandis que d'autres, qui avaient inscrit dans leur cahier des pages de notes, n'ont pas osé ouvrir la bouche. Il y avait non seulement de la fraîcheur, de la spontanéité, dans la pluie de questions adressées à l'auteur, mais aussi de l'humour, de la tendresse et beaucoup de perspicacité (« Est-ce que le personnage de Julien, dans votre livre, est vraiment heureux de retrouvrer la vue? »). Des questions parfois indiscrètes, souvent retorses, toujours intéressantes. Preuve qu'un livre, quand on prend la peine (et le risque) de s'y plonger, est une source de vie et d'interrogations…
Deux fois deux heures pleines (les classes étaient divisées en deux groupes), d'une grande intensité, d'échange et de partage. Pour les élèves, enchantés par l'expérience, c'est l'occasion unique de rencontrer celle ou celui qui se cache derrière un livre. Pour l'écrivain, c'est une chance, exceptionnelle, de rencontrer celle ou celui qui, par sa vivacité, sa générosité, donne vie à ce que, modestement, il a essayé fixer par l'écriture.
Pour tout cela, ces quatre heures d'intense dialogue, je suis reconnaissant aux élèves du collège de Roche-Combe et à leurs magnifiques enseignantes! Merci!
 

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03/05/2008

Pour qui écrivons-nous?

97690832.jpgRituellement, dans les coquetèles ou les interviews, on pose à l’écrivain la même question : « Pourquoi écrivez-vous ? » Chacun y va alors de son petit aphorisme : « Pour savoir qui je suis » dit l’un. « Bon qu’à ça » répond l’autre, bougon. « Parce que je n’ai pas la force de ne rien faire » ajoute cette femme, là-bas, minimaliste, le nez dans son verre de rouge.
Et si la question essentielle était autre ?. Non pas « pourquoi écrivez-vous ? ». Mais bien plutôt : « pour qui écrivez-vous ? » Si la réponse, quand on publie un livre, est totalement énigmatique (car l’auteur ne voit pas ses lecteurs quand il écrit), elle acquiert une nouvelle résonance, par exemple, lors d’un salon du livre. C’est à cette occasion, à la fois émouvante et angoissante, qu’un écrivain rencontre ses lecteurs, quand il a la chance d’en avoir quelques-uns (et là encore, ce n’est pas la nombre, mais la qualité qui est importante).
À chaque fois, c’est une surprise et un ravissement. Il y a les amis perdus de vue qui ressurgissent et se rappellent à votre bon souvenir. Il y a les amis proches, qui ramènent leurs amis proches, qui ramènent leurs amis proches, et cela élargit d’autant le cercle de lecture. Il y a aussi les anciens élèves, ceux qu’on reconnaît tout de suite, et les autres, qui ont pris un certain coup de vieux. Il y a quelques journalistes, en quête d’une star locale ou étrangère (toujours introuvable) qui ne peuvent faire autrement que vous dire bonjour, mais du bout des lèvres. Il y a surtout les lecteurs et lectrices anonymes, ceux qu’on ne connaît pas, et qui viennent parfois de très loin (d’Autriche, de France, de l’autre bout de la Suisse) pour rencontrer l’auteur ou faire signer leur exemplaire de son dernier livre.
C’est là le vrai miracle ! Inscrit déjà dans l’écriture, mais trop souvent oublié : on n’écrit jamais pour soi, mais pour les autres, lui ou elle, toi, vous, ils ou elles, oui, tous les autres.
Aussitôt publié, le livre échappe à son auteur et passe de mains en mains. Alors il appartient aux autres: c’est la leçon, à chaque fois nouvelle et identique, que nous apporte le salon du Livre.
Tous ces livres, lectrices, lecteurs, qui s’empilent sur les stands, ils sont à vous ! C’est vous qui leur donnez vie, leur prêtez votre souffle et votre voix. Et c’est vous qui leur prêtez sens…
Alors faites la fête aux livres !

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02/05/2008

Un mécène au salon

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  « Le roman qui fait jazzer Genève. » Le Matin dimanche
 « Jean-Michel Olivier brosse un superbe portrait de mécène, aventurier, généreux et canaille, sur fond de fresque genevoise où se bousculent affairistes, artistes, journalistes et politiciens. » 24 Heures.
« Un livre magnifique. » Le Nouvelliste
« Genève déflorée. » GHI
« Le meilleur livre suisse de ces dix dernières années. » Freddy Buache
 « Un roman qui est à Genève ce que Les Mystères de Paris sont à la ville-lumière. » Blog d'Alain Bagnoud
« On salive à l'idée de se plonger dans cette Genève fantasmée. » La Tribune de Genève.
« Il y a du roman picaresque dans La Vie mécène. » Le Passe-Muraille 
« Jamais on n'a écrit un bouquin de cette veine en Suisse romande. » Germain Clavien.
« Un chef-d'œuvre d'humour et d'émotion. »  Paris-Match
 

Venez retrouver Jean-Michel Olivier au Salon du Livre de Genève

au stand de l'Âge d'Homme (D 10)

 vendredi de 16h à 21h et samedi de 14h à 19h. 

L'apéro est gratuit! 

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16/04/2008

Une enfance sous les flammes

793049963.jpgL’univers de Yasmine Char, née au Liban et vivant aujourd’hui à Lausanne, est aux antipodes de celui de Catherine Lovey (voir Cinq vivants pour un seul mort). Autant le monde de Lovey est fait de silence, de glace, de solitude, autant celui de Yasmine Char est rempli de bruit et de fureur, grouille de personnages hauts en couleur, frémit de passion et de larmes. Dans La Main de Dieu*, un roman aux accents très autobiographiques, Yasmine Char raconte un rite de passage. Son héroïne a quinze ans. Elle vit dans un pays en guerre, seule, avec son père malade, qu’elle aime d’un amour « pur comme un diamant ». Bientôt, elle va rencontrer une autre sorte d’amour, charnel et clandestin, avec un étranger mystérieux, qui s’avérera être un franc-tireur.
L’intrigue de La Main de Dieu vous rappellera sans doute un autre livre, prix Goncourt 1984 : L’Amant  de Marguerite Duras !  Yasmine Char aime à s’inscrire dans cette filiation : de nombreuses phrases de son livre semblent calquées, tant au niveau du style que du contenu, sur certains passages de L’Amant. Ce qui agace au début le lecteur. Car Yasmine Char n’a pas besoin de ce genre de pastiche. Ce qu’elle a à raconter est si fort, si central, qu’elle doit se dégager de toute manière de parodie. En effet, la grande qualité de son livre tient aux portraits qu’elle trace de ses parents, du père malade et faible, de la mère française qui abandonne son foyer, du pays mis à feu et à sang par les milices religieuses ou les raids incessants de l’armée israélienne. Il y a là des pages magnifiques sur le Liban déchiré, le conflit des générations, le rôle si équivoque des étrangers. Yasmine Char a beaucoup à dire sur cette blessure, qui est la sienne, et elle le dit très bien. Comme elle dit très bien l’émerveillement amoureux, la jouissance, la douleur d’être quittée ou trahie. L’originalité du roman tient peut-être à ce lien très troublant entre l’amour et la trahison. Vivant un amour clandestin, l’héroïne de Yasmine Char est condamnée au silence et à la transgression. Elle ne peut avouer son amour à personne. Elle doit le vivre dans le silence et la honte. Pour le vivre complètement, elle doit trahir les siens. Et finalement, bien sûr, c’est elle qui sera trahie par son amant.
Yasmine Char, La Main de Dieu, roman, Gallimard, 2007. 

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06/04/2008

Cinq vivants pour un seul mort

 
460258366.gif Née en 1967 en Valais, Catherine Lovey passe très tôt sa vie à lire et à écrire.  Mais c’est un second choix ; elle voulait un piano et à la place elle reçoit une  machine à écrire, orange et noire. Journaliste à La Tribune de Genève, puis à L’Hebdo, elle écrira alors dans de la rubrique économique, puis entreprend un postgrade en criminologie. Enfin, elle se décide à sortir de son armoire un manuscrit intitulé L’Homme interdit. Le texte est publié aux éditions Zoé en 2005 et rencontre beaucoup d’intérêt.
Avec Cinq vivants pour un seul mort*, son deuxième roman, Catherine Lovay n’a peur de rien. Une intrigue minimale, une construction déroutante, un récit qui avance à son rythme, tantôt par ellipses, tantôt à très petits pas. Le livre commence comme une enquête policière : Markus Festinovitch, le meilleur ami de Jean, le narrateur, vient de se suicider, alors qu’il visitait un nouvel appartement en compagnie de sa maîtresse. Pour Jean, cette mort est une énigme qu’il va essayer d’élucider. Commence une enquête délicate. Mais, très vite, le centre d’intérêt du livre se déplace. L’enquête que mène le narrateur sur son ami tourne à l’introspection ou l’autoanalyse. Une introspection qui, d’ailleurs, le mènera aux confins de la folie. Après avoir découvert que son meilleur ami vivait sous un faux nom, et qu’au fond Jean ne savait rien de lui, le narrateur décide de partir en Finlande, sur les traces de son ami défunt. La seconde partie du livre, partie de transition, met en scène la rencontre entre le narrateur et Aïda, femme de chambre dans l’hôtel où il réside. Quelque chose se noue entre les deux personnages, qu’on aimerait peut-être voir se développer ou se dénouer. Mais Jean, oubliant Aïda, repart pour le Nord du pays où il va rejoindre le frère de son ami suicidé, Peter, qui vit seul avec sa petite fille. Une étrange rencontre, qui se noue autour d’un accident, transformera la vie de Jean dans son nouveau pays.
Comme on le voit, Catherine Lovey, dans ce roman qui ressemble à un polar, mais qui n’en est pas un, aime à brouiller les pistes. Son écriture est déroutante, tantôt vive et alerte, tantôt jouant sur les longueurs (l’ouverture du roman est un peu langoureuse !). Catherine Lovey a du style, une logique rigoureuse, une manière tout à fait originale de construire son récit. On avait salué ces qualités pour L’Homme interdit. Peut-être a-t-elle besoin, pour déployer tous ses talents, d’un sujet plus costaud : ici, le suicide de Markus Festinovitch n’est qu’un prétexte à la dérive identitaire de son meilleur ami, qui est le vrai sujet du livre. On saura peu de choses sur Markus (qui s’appelle en réalité Peterssen-Mink), presque rien sur Aïda, et quelques rudiments sur Peter. Catherine Lovey aime à jouer sur l’attente du lecteur et ses déceptions. Elle maîtrise, en cela, les ficelles du roman et démontre, une fois encore, un vrai talent d’écrivain.
Catherine Lovey, Cinq vivants pour un seul mort, éditions Zoé, 2008. 
 

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05/03/2008

Les mythes ont la peau dure


 balthus

On le sait depuis toujours : la meilleure façon, pour un artiste, de passer à la postérité, c’est de créer — si possible de son vivant — son propre mythe : regardez Duras, Bouvier, Chessex, Balthus…
Rendons grâce à Balthus : par une fine stratégie, à la fois de retrait et d’exhibition, une constante réécriture de son propre travail, il aura berné tout le monde ! À tous ceux qui l’accusent de peindre des jeunes filles dévêtues aux poses alanguies, il répond qu’il ne faut voir dans ses toiles que des anges et des apparitions. Et que sa peinture est uniquement d’essence religieuse ! Mais faut-il le croire ? Le journaliste et écrivain Raphaël Aubert se penche sur la question dans un livre excellent*.
Qu’en est-il de ce peintre à la fois provocateur et archiclassique, dans lequel certains n’hésitent pas à reconnaître le dernier représentant de la tradition figurative occidentale ? Pas à pas, Raphaël Aubert déplie et interroge le mythe Balthus en racontant sa vie, tout d’abord, ses influences (le poète Rilke qui fut l’amant de sa mère, et une sorte de père idéal ; Artaud, Malraux) et déjà cette propension non seulement au mythe, mais aussi à la mystification (de même qu’il s’inventa une blessure l’obligeant à quitter le front de la guerre en 1939, le peintre de Rossinière s’affubla de particules ronflantes, comme le fameux titre de Prince Klossowki-Rola, une pure affabulation !).
En relisant les grands tableaux de Balthus, en particulier La Leçon de guitare (1934), Aubert rend hommage au peintre, qui veut « déclamer au grand jour, avec sincérité et émotion, tout le tragique palpitant d’un drame de la chair, proclamer à grands cris les lois inébranlables de l’instinct ». Ces déclarations, particulièrement éclairantes, Balthus les fait en 1933, alors qu’il n’est pas encore connu, et qu’il est insoucieux de son propre mythe. Revisitant ses grandes toiles, le même Balthus déclarera à la fin de sa vie : « Les gens pensent (de ma peinture) que c’est de l’érotisme. C’est parfaitement absurde. Ma peinture est essentielle et profondément religieuse. »
On voit le grand écart entre ces deux déclarations, et comment Balthus, effaçant le scandale de ses première toiles, tente à présent de bâtir le mythe d’un peintre classique, pour qui « peindre est une prière », et qui se voit lui-même quelque part entre Vermeer et Piero della Francesca. Raphaël Aubert décrypte admirablement ce double langage, qui pourrait rendre Balthus insupportable, s’il n’était pas, d’évidence, un grand peintre.
Pourquoi ce désir de réappropriation ? demande Aubert. Par simple souci de conformisme ? Pour préserver le mystère d’une œuvre qui pourrait apparaître comme triviale ? Ou parce que  « son contenu — biographique, érotique, mais aussi esthétique — avance Aubert, est à proprement parler inavouable » ? Et le fait est qu’aujourd’hui encore les tableaux de Balthus, dans leur classicisme outré, ont comme un parfum de scandale…

* Le Paradoxe Balthus, par Raphaël Aubert, La Différence, 2005.
 
 

 

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07/02/2008

Deux héroïnes trash

La femme — on le sait depuis Aragon — est l’avenir de l’homme. Dans notre pays, elle est aussi l’avenir de la littérature. Noëlle Revaz, Yasmine Char, Isabelle Flückiger, Anne-Sylvie Sprenger : autant de jeunes écrivaines au talent prometteur et original. Et à l’inspiration, surtout pour les deux dernières, résolument trash…
Il y a quelques années, déjà, que nous suivons les livres d’Isabelle Flückiger, dont le premier, Du ciel au ventre*, avait frappé par son extrême liberté de ton et son souffle bienvenu, dans la veine jusqu’au-boutiste d’une Christine Angot ou d’une Virginie Despentes. Enfin un livre romand qui respirait l’air du large !
Le dernier roman de l’écrivaine fribourgeoise, L’espace vide du monstre**, s’inscrit dans la lignée des précédents. Le lecteur suit ici le parcours tourmenté de Luisa, une femme jeune, belle, intelligente, qui a un copain qui l’aime, une maman qui l’adore et des amis qui l’apprécient. Mais, bien sûr, au fond d’elle-même, Luisa se sent moche, stupide, perdue dans un monde où elle ne trouve pas sa place. Le malaise est si fort, et poignant, chez la jeune femme, qu’elle est prête à tout pour exorciser ses frustrations. Par la coke, l’alcool et, bientôt, le meurtre : « Elle revoit aussi les moments où l’image du crâne explosé venait la frapper comme une massue, et comment alors elle reprenait encore du blanc et chantait plus fort. Et comment parfois elle se disait que ce qu’elle avait fait cette nuit-là, personne n’aurait osé le faire. Elle est trash. Ouais. »
L’insoutenable mal de vivre qui traversait déjà Du ciel au ventre, poussant son héroïne à partir à Paris pour un voyage mystico-sexuel, se retrouve ici, à la puissance dix. De quoi est fait ce mal-être ? D’un sentiment de « vide et de nullité, un désespoir flou, une angoisse diffuse, pesante ». Au fond, ce que ressent Luisa ressemble beaucoup au mal de vivre des romantiques, auquel seule une action d’éclat permet d’échapper un instant. Cet éclat, ici, c’est le meurtre, ou même les meurtres, que Luisa accomplit la tête froide et sans trembler. Mais cette violence, même si, un instant, elle donne sens à sa vie, ne sauve pas Luisa de ses démons. Et la course trash se poursuit, toujours imprévisible, toujours désespérée. L’écriture d’Isabelle Flückiger est tendue comme un arc, affûtée comme une lame. Elle prend le lecteur à la gorge et l’entraîne dans les zones les plus sombres de l’inconscient. Même si le roman gagnerait à être plus dense, plus ramassé (il comporte une cinquantaine de pages de trop), L’espace vide du monstre est une réussite tant par son écriture jubilatoire, qui mélange le style écrit et le style oral, que pas son souffle, sa générosité, son exigence de vérité qui, à chaque page, ne trompe pas.

Les démons de Sprenger
On se souvient encore de Vorace***, le premier roman d’Anne-Sylvie Sprenger, journaliste indépendante à Lausanne : il avait été salué par une critique pour une fois unanime. À peine une année plus tard, la jeune écrivaine récidive avec un texte du même crû, qui pousse encore plus loin, peut-être, les limites du dicible et de l’indicible en littérature.
Comme la Luisa d’Isabelle Flückiger, Julie, la narratrice de Sale fille****, est une jeune femme modeste, douce, amoureuse, qui rêve de sanglantes aventures, de viols, de meurtres expiatoires. Ici, point de récit polyphonique, comme chez l’écrivaine fribourgeoise, mais une suite d’instantanés, d’une violence souvent extrême, qui composent une sorte de poème à la gloire du mal. À l’origine du mal-être de Julie, une mère aux mœurs pour le moins libérées, qui ramène chaque soir un amant différent à la maison, et un père cruellement absent. Bientôt, cette mère indigne va d’ailleurs initier sa propre fille aux joies de l’inceste ! « J’aurais voulu que ma mère m’aime. Qu’elle s’intéresse à moi, qu’elle s’inquiète de mes silences, me rassure les soirs d’orage. J’aurais voulu que ma mère me prenne dans ses bras. Tant de fois, je les ai imaginées, ces berceuses qu’elle m’aurait chantées et ces histoires qui font peur. L’ogre, le loup et les sorcières sous mon lit. J’aurais pleuré, elle m’aurait serrée contre elle. »
À cette figure du scandale et du mal, se superposent d’autres figures maléfiques, comme un pasteur nécrophile, hélas à peine esquissées. Dans cette course à l’amour, Julie apparaît à chaque page plus seule et désemparée. Violette, la jeune femme dont elle est amoureuse, la répudie sans ménagements : « Regarde-toi, pauvre Julie. Visage ingrat, corps trop maigre. Qu’as-tu pour toi si ce n’est d’être là, offerte, obéissante, les soirs de solitude ? (…) Les filles laides ne sont jamais aimées. Jouis de ta chance. Il n’y a pas de mauvais plaisirs. »
Cet amour refusé, Julie le transforme aussitôt en haine de soi, avant de s’automutiler le sexe. « Dernière extase. Le rouge crache. On dirait qu’il vomit d’un coup toutes les mauvaises caresses. Et la honte, et la désillusion. » Puisqu’elle n’est pas aimée, et que tout le monde refuse son amour, Julie va tout faire pour justifier cette condamnation et devenir cette sale fille qui fait le titre du roman. Comme Jean Genet, dans la fameuse préface de Sartre, Julie va endosser le rôle de la petite vicieuse, « la sale gamine qui a toujours une odeur de culotte sur les doigts. » Elle poussera jusqu’à l’extrême, à travers toutes les abominations, cette recherche du mal. Dans ce registre, Anne-Sylvie Sprenger en fait beaucoup — peut-être même un peu trop. Meurtres, viols, automutilation, blessures en tout genre : on pense à Bataille, bien sûr, et à Sade. Mais à force de jouer sur la corde de l’abject, et rien que sur celle-là, elle montre aussi les limites de l’exercice. Car le lecteur, même bienveillant, peine à saisir l’enjeu d’un tel catalogue des supplices. Où mène le mal ? Qu’apporte-t-il ? Y a-t-il une possible rédemption ? Autant de questions qui restent, provisoirement peut-être, sans réponse.
* Du ciel au ventre d’Isabelle Flückiger, roman, L’Âge d’Homme, 2003.
** L’espace vide du monstre d’Isabelle Flückiger, roman, éditions de l’Hèbe, 2007.
*** Vorace d’Anne-Sylvie Sprenger, roman, Fayard, 2007.
**** Sale fille par Anne-Sylvie Sprenger, roman, Fayard, 2008
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06/02/2008

L'archipel Popescu


Un livre hors norme aura marqué l’année 2007 : La Symphonie du loup de Marius Daniel Popescu. Pourquoi hors norme ? D’abord si l’on sait que son auteur — son nom l’indique — est roumain d’origine, qu’il habite à Lausanne (où il est conducteur de bus) et qu’il écrit en français, sa langue d’adoption. Hors norme, ensuite, parce que cette longue et singulière symphonie échappe à toute classification de genre : c’est à la fois un roman, une confession autobiographique, un témoignage poignant sur les années Ceaucescu et un poème aux accents personnels et bouleversants.
Impossible, donc, de résumer, cette Symphonie du loup qui déferle comme une vague de mots qui tantôt vous emporte, vous arrache corps et âme, tantôt vous fascine et vous égare, et tantôt (cela arrive quelquefois) vous agace, vous fait demander grâce ! Car le torrent de Popescu est puissant, volcanique, généreux. On sent que dans ce premier livre, l’auteur a tout mis de lui-même, en profusion et en excès. On sent aussi à chaque page qu’il ne triche jamais. Il écrit ce qui doit être écrit, parfois de manière brouillonne ou maladroite. Mais ce long récit recèle des véritables moments de poésie : son évocation de l’enfance, par exemple, ou la description implacable des années communistes. Jean-Louis Kuffer a raison de souligner l’aspect épique de ce texte inclassable, écrit en langue seconde, qui mélange tous les genres, pour entraîner le lecteur dans un vertige sans fin.
Marius Daniel Popescu, La Symphonie du Loup, roman, éditions José Corti, 2007.

 

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02/02/2008

Le théâtre de Viala

 

Pour les théâtreux de ma génération, le nom de Michel Viala évoque un univers à la fois singulier et foisonnant. Sans doute le plus grand auteur suisse (romand) des années 70-80. On se souvient de ses pièces cultes, comme Séance (1974), Le Parc (1977) ou encore ce texte au titre magnifique : Par Dieu qu’on me laisse rentrer chez moi (1979). Chacune des créations de Viala constituait, ces années-là, des événements à ne pas manquer. On se souvient aussi de L’Invitation, le chef-d’œuvre de Goretta, qui mettait en scène François Simon, Jean-Luc Bideau, Corinne Coderey et tant d’autres : le scénario et les dialogues étaient signés Viala. On mentionnera enfin les récits de Viala, dont le poignant Jumeau, récit de la vie dramatique du frère de l’auteur, paru en 1996 et qui sera repris, cette année, dans la collection Poche Suisse.
C’est l’éditeur Bernard Campiche qui a eu l’idée excellente de rassembler tout le théâtre de Viala en deux gros volumes, le premier reprenant les monologues et les pièces à deux personnages ; et le second, les pièces à grande distribution. D’un coup, l’univers âpre et violent de Viala nous revient comme l’essence même du théâtre de ces années de grande liberté créatrice — à des lieues du théâtre politiquement correct d’aujourd’hui. Il faut relire Vacances, par exemple, que Philippe Luscher vient de mettre en scène avec succès à Genève et à Lausanne, ou Est-ce que les fous jouent-ils ? Ils témoignent d’un regard aiguisé sur le monde moderne et d’un souci constant de la vérité du théâtre. Ils témoignent aussi d’un écorchement et d’une blessure que seule la parole, parfois, parvient à soulager. Ils mettent en scène, enfin, des personnages simples et modestes dont l’amour est sans cesse entravé par les vicissitudes de la comédie sociale.
Michel Viala, Théâtre incomplet, tome 1 et 2, éditions Bernard Campiche, 2007. 

 

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13/01/2008

Le mystère Lovay

 Il y a un mystère Jean-Marc Lovay. Personne ne l’a lu et personne, presque, ne le lit. Pourtant, l’écrivain valaisan, qui fête aujourd’hui même — et en grande pompe — son soixantième anniversaire, jouit, dans notre petit pays, d’une renommée inversement proportionnelle à son audience réelle…
Tout avait très bien commencé avec la publication, en 1970, de sa correspondance avec Maurice Chappaz, La Tentation de l’Orient, son meilleur livre, dans lequel Lovay exprimait magnifiquement sa vocation d’écrivain à son aîné et mentor du Châble. Ensuite, Lovay fit un passage par Paris, où il publia deux romans, Les Régions céréalières (1976) et Le Baluchon maudit (1979). La critique française s’émerveilla de cette écriture à la fois dense et hermétique, comme on est fasciné par un patois bizarre, et incompréhensible. Mais le public, hélas, n’a pas suivi. Et Lovay revint en Suisse, à Carouge plus précisément, où il publie désormais ses romans. Là encore, les premiers sont les meilleurs : Le Convoi du Colonel Fürst, paru en 1985, obtint le Prix Dentan. Excellentes, également, car plus ouvertes sur le monde et plus accessibles, les Conférences aux antipodes parues deux ans plus tard. On y retrouve une plume à la fois alerte et rigoureuse, qui n’égare pas son lecteur en chemin.
La suite est plus inégale. L’univers si singulier des premiers livres se retrouve bien entendu dans les dernières parutions, mais sous une forme caricaturale. La langue est idiosyncrasique (autrement dit, parlée et comprise par une seule personne). L’écriture autrefois vivace et ouverte sur le monde s’est refermée comme un huître. Peu de lecteurs, même assidus et animés des meilleures intentions du monde, y résistent. En outre, comme toutes les œuvres ayant coupé les ponts avec le réel, la sienne est devenue, au fil des ans, répétitive, et comme fossilisée.
Mais le mystère Lovay subsiste. À défaut de comprendre ses livres, on interroge fébrilement le personnage, fascinant lui aussi, qui ne s’exprime que par énigmes ou allusions cryptées.
Qu’importe ! Jean-Marc Lovay fait partie de nos petites mythologies. Alors célébrons, comme les autres, Réverbération, le dernier livre du pâtre valaisan, qui explore, comme les précédents, une écriture aux limites de la folie et du fantastique !
Jean-Marc Lovay, Réverbération, éditions Zoé, 2008. 

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21/12/2007

Des livres sous le sapin

Voici, dans la frénésie de Noël,
pour ceux qui n'auraient pas encore achevé leurs emplettes,
des idées de cadeaux merveilleux :
les livres suisses qui auront marqué l'année 2007.
 
Dérapages contrôlés
Dédiés à notre ami Marc Jurt, décédé il y a une année déjà, les cinq nouvelles que Jean-Marie Adatte a réunies sous le beau titre de Dérapages (éditions d’Autre Part, 2007) ont ceci en commun qu’elles revisitent toutes un passé qui ne passe pas, mais empoisonne encore la vie des personnages souvent mystérieux de Jean-Marie Adatte. De fantasmes en fantômes, ceux-ci perdent un jour leur chemin, que ça soit lors d’une randonnée en montagne ou au terme d’une cure de désintoxication qui le fera aspirer au silence. Adatte excelle à explorer le clair-obscur des êtres qui s’enferment dans leurs secrets, et qu’une circonstance imprévue de la vie brusquement libère ou au contraire anéantit. Un très beau livre à découvrir.
L'enfance revisitée
alain bagnoud
Avec La Leçon de choses en un jour (éditions de l'Aire), Alain Bagnoud (né en 1959 à Chermignon) nous donne un beau roman d’apprentissage. Divisé en sept parties, son livre raconte une journée très particulière : le narrateur enfant fête son entrée dans l’âge de raison (qu’il attend avec impatience). Qu’est-ce que grandir ? Quand devient-on adulte ? À quels mystères permet d’accéder cet âge de raison ? Avec finesse et empathie, Bagnoud recrée l’atmosphère d’un village valaisan des années soixante, perdu au milieu des vignes, avec l’école, l’église, le français mâtiné de patois que parlent ses habitants. Il analyse aussi sa hiérarchie, ses règles inquiétantes, la foi mêlée de superstitions des fidèles, les secrets fascinants de certains. La leçon de choses est une ouverture au monde mystérieux des adultes. Qui n’est plus le monde enchanté de l’enfance. C’est donc à la fois une découverte et un deuil. Seule l’écriture permet à l’enfant de concevoir que « le monde n’est pas toujours ce qu’il semble être, qu’il est plus riche et complexe qu’il n’y paraît. » Grâce à ce beau récit, d’une grande densité poétique, Alain Bagnoud revisite son enfance et se réconcilie, sans doute, avec ses racines valaisannes.
Quête du père
Pour son premier roman, Train fantôme (éditions du Seuil) David Colin (qui travaille pour Espace2) nous livre un texte extrêmement abouti, et qui frappe fort. Son titre nous ramène aux terreurs délicieuses de l’enfance et du train fantôme. Autrement dit, d’une sorte de parcours initiatique, ponctué de cris de peur, qui réserve à chaque instant de nouvelles surprises. Et c’est bien de cela qu’il s’agit. Dénouant les fils d’une saga familiale passablement embrouillée, Colin part en quête de son vrai père, longtemps maintenu dans le silence et le secret. Lorsqu’il l’aura trouvé, après bien des péripéties, le narrateur en sortira grandi, mais aussi déçu, car ce vrai père ressemble si peu à celui qu’il s’était imaginé. Le fantasme, une fois encore, se noie dans le réel. Mais seule la lucidité — ce désir insatiable de savoir — nous permet d’aller de l’avant.
Initiation sensuelle
Journaliste au long cours, bien connue des lectrices de Marie-Claire ou du Temps, Isabelle Guisan avait exploré, il y a dix ans, les méandres du chômage et la vie des Suisses du lointain. Dans un petit livre au titre épatant, Le tour du monde en quarante-quatre amants (éditions de l'Aire), elle plonge aujourd’hui dans la fiction en retraçant le parcours sensuel de Laure, une femme libre qui lui ressemble, sans doute, comme une sœur. Avec beaucoup de finesse et de sensibilité, Isabelle Guisan tente d’approcher le mystère du corps. Le sien, d’abord. Le plus familier en même temps que le plus étranger. C’est le corps d’une fillette de trois ans qui recherche le regard de son père, et surtout le contact de son corps quand l’orage gronde, ou quand le sommeil ne vient pas. Ce corps surgi de la grotte maternelle, et qui doit se frayer un chemin dans la jungle du monde. Ce corps toujours en manque (de caresses, d’attention) que Laure, au fil des ans, a de plus en plus de peine à maîtriser. Le corps des autres, aussi. Empreint des mêmes manques et de la même violence. Comme ce jeune homme inconnu qui entraîne Laure dans les caves de son immeuble, l’assied sur ses genoux et s’apprête à commettre l’irréparable. Le corps entraperçu, à peine apprivoisé, des amants de passage. Le corps massif de Jérôme qui l’écrase dans le lit. Le corps de la belle Elena, drapée dans « une grandeur romanesque », qui se délite avec l’âge. Le corps cassé par la douleur qui l’oblige à ramper. Ou le corps qui exulte en plein midi, sur une plage déserte, sous le regard désiré/désirant d’un pêcheur d’éponges. Le désir fulgurant de Mourad, qui la couvre de cadeaux et de fleurs, puis lui transperce le ventre, dans sa chambre d’hôtel, avant de piller sa valise et de faire main basse sur son billet d’avion… Soigneusement ordonnés et numérotés, ces « souvenirs corporels » se feuillettent comme un album de photographies intimes. Chaque fragment énonce une impression ou un moment particulier de l’histoire de Laure. Aucune tricherie dans ces évocations ciselées avec précision et poésie : Isabelle Guisan traque la vérité de chaque geste, de chaque regard, de chaque caresse. Tantôt opaque et tantôt étranger, le corps de Laure voyage au gré de ses désirs, en quête d’un ailleurs qui se dérobe sans cesse. C’est ainsi que Laure sillonne le monde entier : de l’Irak au Maroc, en passant par l’Amérique et la Crète, Beyrouth et Bénarès, vivant à folle allure sa liberté de journaliste, en aventurière jamais rassasiée de nouvelles sensations. Dans la dernière partie du livre, Isabelle Guisan repousse avec force l’image de ces « femmes vieillissantes qui errent sans compagnon dans la vie moderne ». Mais elle sait que sa liberté a un prix. Elle rêve toujours de l’amour de « Michel ». Son corps se fond doucement dans la mer. Elle se dilue dans le son du ressac. Retrouvant, pour toujours, les douceurs de la grotte maternelle.
Rencontres déterminantes
Poursuivant, à travers ses chroniques et ses carnets, son entreprise de déchiffrement, Georges Haldas, qui a fêté cette année ses 90 ans, s’attache, dans Le Tournant (l'Âge d'Homme), à décrire le virage qu’a pris sa vie à la fin des années soixante. Tournant professionnel, puisque Haldas quitte « le squale » — alias l’éditeur d’art Albert Skira — pour travailler avec son assistant (surnommé « Tête d’œuf »). Bref exil à Paris (où Haldas, fidèle à lui-même, refuse toute forme de mondanité). Puis retour à Genève où il participe, avec de Muralt, aux Éditions Rencontre. Haldas s’occupera du projet ambitieux de publier, en une dizaine de volumes, la quintessence des littératures européennes, qu’à chaque fois il préfacera. Vient enfin le tournant essentiel : la rencontre, à Lausanne, d’un libraire d’origine serbe qui fondera, bientôt, sa propre maison d’édition, L’Âge d’Homme. Haldas abandonne alors son éditeur parisien pour s’impliquer, de plus en plus, dans ce nouveau défi. On connaît la suite : l’entreprise, à la fois minutieuse et inlassable, des chroniques. Et cette Confession d’une graine, dont Le tournant est le septième volume.
Promenade littéraire
jean-louis kuffer
Qui mieux que Jean-Louis Kuffer, journaliste à 24 Heures et écrivain, connaît le paysage littéraire romand de ces trente dernières années ? Personne, me direz-vous. Et vous aurez raison. Lecteur infatigable, défenseur passionné de tout ce qui s’écrit en Suisse romande (et ailleurs), il sait faire preuve, en outre, à la fois d’un esprit très critique et d’une farouche liberté. Ses Impressions d’un lecteur à Lausanne (Bernard Campiche éditeur, collection CamPoche) sont un petit bijou de saveur et de savoir. Replaçant la capitale vaudoise dans l’histoire de la littérature (qui commence bien avant la Réforme, et sera marquée par Voltaire et le fameux Dr Tissot, puis Hugo, Sainte-Beuve, Juste Olivier, Ramuz, Cingria et tant d’autres), Kuffer en profite pour tracer un portrait riche et contrasté de cette « petite Athènes du Nord » (Voltaire). Puis il en vient à la seconde moitié du XXe siècle où, sous l’impulsion de quelques personnalités d’exception, Lausanne deviendra véritablement — avec la Guilde du Livre, les éditions Rencontre, Bertil Galland et Vladimir Dimitrijevic — le centre éditorial de la Suisse romande. Corrigeant et surtout complétant les maigres pages que L’Histoire de la littérature en Suisse romande a consacrées aux auteurs contemporains, Kuffer dresse un tableau de la postérité de Ramuz. On se rend compte, une fois de plus, de l’incroyable richesse et diversité de la littérature d’ici et maintenant, depuis le fameux Prix Goncourt de Chessex jusqu’aux découvertes d’Anne-Sylvie Sprenger (Vorace), de Pascale Kramer, d’Antonin Moeri, de Frédérick Pajak, d’Anne-Lou Steininger, etc. Avec la finesse et l’indépendance d’esprit qu’on lui connaît, Kuffer rend hommage aux œuvres comme aux écrivains et donne, dans la dernière partie de son ouvrage, les titres des 100 livres indispensables de la littérature romande. Beau programme de lecture…
Psychodrame montagnard
Quatre ans après Le Sourire de Mickey, un recueil de nouvelles satiriques, voici le dernier roman d’Antonin Moeri, Juste un jour (Bernard Campiche éditeur). Construit comme un récit polyphonique où les voix d’enfants et d’adultes se succèdent, Juste un jour commence comme un polar. La tension monte peu à peu vers un drame qu’on soupçonne décisif. Les acteurs de ce drame ? Une famille sans histoire, composée des enfants, Arnaud et Émilie, et des parents, Jane et Lucien. La cadre dramatique ? Une station de ski où cette famille est montée pour un week-end. Peu à peu, les apparences se délitent, les masques tombent. Les tensions trop longtemps contenues ressurgissent. La rivalité entre les enfants. La mésentente des parents, entretenue par de trop longs silences. La drame éclate à cause d’un malentendu. Un rendez-vous manqué. On sent que Lucien et Jane passent très près du gouffre. Mais ils ne font que le frôler. Et finalement tout semble rentrer dans l’ordre à la fin du roman. Comme toujours, on aime l’écriture fine et précise de Moeri, sa manière insidieuse de creuser l’âme humaine.
Mère aimée, mère haïe
Lors du dernier Salon de Genève, un livre paru chez Zoé frappa tous les esprits. C’est le très beau et très impitoyable récit qu’Anne-Lise Thurler consacre à son enfance fribourgeoise — et d’abord à sa mère. La Fille au balcon (éditions Zoé), c’est son titre, se présente comme une sorte de confession, de lettre ouverte à la mère disparue. Portée par une urgence qu’on devine poignante, Anne-Lise Thurler veut en découdre une dernière fois (mais n’est-ce pas, déjà, le thème plus ou moins caché de tous ses livres précédents ?) avec cette mère aimée et haïe qui n’a cessé de rejeter sa fille, de ne pas la comprendre, de refuser l’amour que celle-ci lui portait. Dans un récit où se mêlent deux voix (l’une s’adresse au lecteur, et l’autre à la mère), Anne-Lise Thurler reconstitue avec une précision terrible le roman familial des Thurler-Valloton, puis certains moments particulièrement douloureux de son enfance, marquée par un père à la fois illustre et absent, et une mère toute-puissante qui ne tardera pas à devenir abusive. Mariages déçus, solitude, folie rampante : tel est le lot, semble-t-il, de presque toutes les femmes de cette famille, malheureuses en mariages, fragiles, guettées par la neurasthénie. Cette reconstitution minutieuse est à la fois une recherche de preuves à charge (Anne-Lise instruit le procès de sa mère) et une terrible descente aux enfers. Car, à aucun moment, l’auteur ne triche. La vérité qu’elle traque sans merci risque à tout instant de l’engloutir. Mais avec beaucoup de force, Anne-Lise Thurler mène sa barque jusqu’au bout. Il ne suffit jamais d’exhumer de mauvais souvenirs, de ressasser une enfance malheureuse et l’incompréhension d’une mère dont la faute essentielle est d’être restée à jamais une enfant. Il faut aller plus loin. Vers le pardon, la réconciliation. C’est sur ce sentiment que s’achève son livre qui a la force d’un exorcisme.

Thierry Vernet : écrire, peindre, voyager
Du mythique voyage vers l’Orient entrepris en 1953 par deux Genevois intrépides et rebelles, on n’avait que le témoignage de l’un d’entre eux : l’extraordinaire Usage du monde de Nicolas Bouvier, devenu la bible des routards et des globe-trotters. Aujourd’hui, on découvre l’autre visage de ce périple, grâce à Thierry Vernet, peintre, mais aussi écrivain, compagnon de route de Bouvier. Le livre s'appelle Peindre, écrire, chemin faisant (éditions l'Âge d'Homme). C’est un éblouissement.
Un volume imposant, tout d’abord, plus de sept cents pages, illustré de dessins magnifiques, dans lequel on se lance comme dans un voyage au long cours. Des lettres envoyées à ses proches, restés en Suisse, qui sont parfois de véritables romans, alternant les descriptions de lieux, de visages, de musiques, et les instantanés de la vie quotidienne du routard : les rencontres, les incidents, les surprises, les découvertes. Quand Vernet entreprend son périple, il a vingt-six ans, laisse à Genève une fiancée prénommée Fioristella (elle-même peintre de talent) et voyage seul. C’est à Belgrade, en juillet 1953, qu’un ami genevois le rejoindra, Nicolas Bouvier, surnommé Nick. Ensemble, ils vont entreprendre un grand voyage qui les mènera jusqu’à Ceylan, à bord de la fameuse Topolino. Là-bas, leurs routes se sépareront, Vernet rentrant en Suisse pour se marier et Bouvier poursuivant seul son périple vers le Japon. Du séjour à Ceylan, Bouvier rédigera, pendant plus de seize ans, dans la sueur et le whisky, le très beau Poisson Scorpion, véritable entreprise de désenvoûtement.
Mais Thierry Vernet ? Souvent dans l’ombre de Bouvier, qui s’est approprié ce voyage entrepris pourtant à deux, il se révèle un écrivain de la meilleure veine, multipliant les bonheurs d’expression et jouissant d’un don d’observation hors du commun. Dessinant, écrivant tous les jours (ses croquis étonnants ont illustré L’Usage du monde), il garde en toutes circonstances — à la différence de son compagnon cyclothymique — un moral d’acier. Son mot d’ordre est toujours le même : « sortir de soi-même ». Il l’appliquera jusqu’au terme du voyage, ornant ses lettres de dessins ou d’aquarelles qui en font de véritables œuvres d’art.
Au voyage de Bouvier, dont L’Usage du monde offre un témoignage décanté et stylisé, les lettres de Thierry Vernet forment une sorte de contrepoint. Comme un autre regard, à la fois généreux et profus, étonné et radieux. Parallèlement aux lettres publiées par L’Âge d’Homme, paraît un magnifique ouvrage, aux Éditions Somogy et Galerie Plexus**, qui rend justice (enfin !) au talent du peintre Vernet. Accompagné d’une présentation subtile et fouillée, signée Jan Laurens Siesling, ce livre contient de nombreuses reproductions de portraits et de natures mortes, réellement exceptionnels. Un ouvrage indispensable pour mieux connaître ce Genevois discret, mais intrépide et épris d’absolu, qui est décédé d’un cancer en octobre 1993.
Joyeux Noël à tous et bonne(s) lecture(s) !


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