28/07/2013

Les livres de l'été (18) : Yasmina Reza

images-7.jpegQu’en est-il, aujourd’hui, des amours de la carpe et du lézard ? De l’hirondelle et du castor ? Du hérisson et de la pie ?

Autant de couples improbables, appartenant à des espèces trop différentes. Pourtant, ils se rencontrent. Et on peut même imaginer qu’ils s’apprécient, sinon qu’ils s’aiment. Mais, comme ils ne peuvent se reproduire ensemble, ils sont condamnés à se chérir de loin.

Et qu’en est-il, aujourd’hui, des hommes et des femmes ? Ne voit-on pas, autour de nous, des couples aussi improbables que celui de la carpe et du lézard, condamnés, chacun, à sortir de son élément pour aller à la rencontre de l’autre ? Y a-t-il beaucoup de couples aussi bien assortis que Brad Pitt et Angelina Jolie, par exemple, ou Victoria et David Beckham — si l’on met de côté des couples aussi mythiques que les Kopp, les Clinton et les Calmy-Rey ?

Le couple, cet étrange alliage entre les sexes parfois opposés, parfois complices, forme la matière du dernier roman de Yasmina Reza. Son titre énigmatique, Heureux les heureux*, fait référence à un poème de Jorge Luis Borgès : « Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l’amour. » Et là, Yasmina Reza n’y va pas de main morte ! On connaît Art, la pièce de théâtre qui l’a rendue célèbre en 1994. images-5.jpegEt l’on a encore en mémoire le dernier film de Roman Polanski, Carnage, dont Reza a écrit les dialogues et le scénario. Ici, elle passe au scanner une dizaine de couples, plus ou moins improbables, issus quelquefois du hasard, basés sur l’intérêt financier, et plus souvent l’hypocrisie, le mensonge ou la lâcheté.

Composé d’une vingtaine de monologues (chaque personnage parle en son nom), qui se croisent, se télescopent, se contredisent parfois, le roman avance par cercles concentriques. Et le centre, c’est le couple. Et ses diverses composantes : l’amour, le sexe, la tendresse, les disputes, les rêves, la jalousie, etc.

images-6.jpegD’une écriture nerveuse, qui colle à notre époque hystérique, Yasmina Reza brosse une fresque épatante de drôlerie et de cruauté où chacun trouvera à méditer. Depuis la vieille tante insortable (car elle dit à haute voix tout ce qui lui passe par la tête, autrement dit la vérité) à l’adolescent qui se prend pour Céline Dion (au point de parler à ses parents avec l’accent canadien), depuis l’oncologue gay qui rêve de tendres sévices, au joueur de bridge invétéré qui bouffe son roi de trèfle à cause de sa femme qui a mal donné. Reza a le génie de l’observation. C’est enlevé, papillonnant et plus profond qu’il n’y paraît. Elle met le doigt où ça fait mal. Et ça nous fait du bien.

Si le couple fusionnel est un leurre, il reste le couple au quotidien. Un long travail d’approche, d’écoute et de partage. Et rien n’empêche de concevoir les amours mystérieuses de la carpe et du lézard.

Il faut imaginer un couple heureux.

 * Yasmina Reza, Heureux les heureux, roman, Flammarion, 2013.

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20/07/2013

Je t'aime, moi non plus (une histoire d'amour)

images-1.jpegC’est une histoire d’amour, étrange et compliquée, que la Suisse vit avec l’Europe. On se souvient du 6 décembre 1992, que Jean-Pascal Delamuraz, devant les caméras de la télévision, sur un ton dramatique, qualifia de « dimanche noir », parce que les citoyens de ce pays, du bout des lèvres, à 50,3%, avaient refusé l’entrée de la Suisse dans l’EEE (et non l’Union Européenne).

Depuis, les choses n’ont guère changé. Ou alors, si elles ont changé, c’est dans le sens d’un refus plus important. Si le peuple était appelé à voter aujourd’hui, le résultat ne serait pas de 50,3% de non, mais de 70 ou même de 80% de refus.

Pourtant, tout le monde est d’accord : géographiquement, la Suisse est au cœur de l’Europe. Elle est son château d’eau et son jardin d’Eden. D’autres diront : son coffre-fort. Elle fait partie de de son histoire et de sa structure. Culturellement aussi, elle est au carrefour des cultures latine et germanique. On y parle joyeusement quatre langues (même si l’on ne se comprend pas toujours). Politiquement, elle fonctionne, depuis des lustres, sur un modèle fédéraliste qui semble avoir fait ses preuves — même si, à chaque votation, on remarque des clivages entre ville et campagne, et cantons romands et alémaniques. On dirait qu’elle a fait sienne la devise du sénateur américain David Moynihan : « Ne confiez jamais à une plus grande unité ce qui peut être fait par une plus petite. Ce que la famille peut faire, la municipalité ne doit pas le faire. Ce que la municipalité peut faire, les États ne doivent pas le faire. Et ce que les États peuvent faire, le gouvernement fédéral ne doit pas le faire. »

Où est le problème alors ? Pourquoi la Suisse, quand l’Europe lui fait les yeux doux en lui disant je t’aime, répond toujours par une grimace : moi non plus ?

C’est que l'Europe n'est pas seulement un cap géographique qui s'est donné la figure d'un cap spirituel, à la fois comme histoire et comme projet. Elle confond son visage avec l’économie marchande. images.jpegAu lieu d’égaliser les différences, elle fait régner partout le droit du plus fort (en Europe, comme au foot, le plus fort, c’est l’Allemagne). Elle étouffe certains pays (Grèce, Espagne, Portugal) sous le poids de la dette. Elle est régie, depuis Bruxelles, par une bureaucratie tentaculaire, qui tisse chaque jour de nouvelles réglementations. En un mot, elle est loin de cette Europe fédérale et démocratique dont rêvait Denis de Rougemont (1906-1985), premier penseur européen et écolo, que les fonctionnaires de Bruxelles feraient bien de relire.

La Suisse comporte 26 cantons, l’Europe, 28 états. Mais la comparaison s’arrête là. La Suisse n’a jamais eu aucun désir d’expansion, quand l’Europe, pour avancer, a besoin de nouveaux marchés : aujourd’hui, la Croatie. Demain, le Kosovo. C’est la loi du vélo : s’il n’avance pas, il se casse la gueule…

Dans le corps à corps amoureux, comme le susurraient Serge Gainsbourg et Jane Birkin, l’important (si j’ai bien compris la chanson) était de se retenir. Pour l’instant, la Suisse se retient. Elle a raison. Même si l’Europe a mis le cap sur elle, elle n’est pas encore arrivée au port.

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18/07/2013

Les livres de l'été (10) : Ma Vie et autres trahisons, de Roland Jaccard

images-5.jpegAvec Roland Jaccard, c’est agréable, on ne perd pas son temps. D’emblée, il annonce la couleur. « Il m’est pénible de l’avouer, mais je suis un pauvre type. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir toujours été. »  Faute avouée est à moitié pardonnée, dit-on. Mais on connaît le zèbre. Cet aveu de faiblesse, comme souvent, est la première pièce d’un procès que l’auteur, livre après livre, s’intente à lui-même, suivant l’exemple de son frère de macération Henri Frédéric Amiel. Autocritique, cynisme, autodénigrement : ce sont les armes qu’utilise Jaccard avec, il faut le dire, non seulement une grande intelligence, qui confine parfois à la rouerie, mais aussi un style et une attitude (on n’osera pas parler d’éthique) : la suprême élégance des désespérés.

Car Jaccard, c’est d’abord un style, à la fois libre et transparent, inimitable en ce qu’il est parfaitement singulier, une phrase limpide qui rend le récit alerte, des piques jouissives (sur Michel Contat, « sartrien de droite légèrement masochiste », Josyane Savigneau, alias Pepita Bourguignon, sa grande ennemie au Monde, ou encore Étienne Barilier, qui a écrit un livre au titre prophétique, Soyons médiocres !, et qui l’est devenu). Des piques et des fusées, des aphorismes savoureux : « J’ai toujours pris pour règle de négliger la moralité, mais de respecter les formalités. »

images-3.jpegSon dernier livre, Ma vie et autres trahisons*, n’est pas un roman, ni un essai, ni une confession, mais les trois à la fois. Jaccard n’est jamais aussi passionnant que lorsqu’il mêle les genres, sans avoir l’air d’y toucher.

Roman d’amour, ou plutôt d’initiation, car l’auteur, qui ne se reconnaît pas les qualités d’un grand amoureux, aime au contraire à initier les choses de l’amour, et si possible avec des nymphes qui ont à peine 16 ans. En ce domaine, il est incorrigible. Si l’on voulait interroger un psy, disons le Dr Grafenstein, il dirait sans doute que la libido de l’auteur s’est arrêtée à l’adolescence, et qu’il recherche, inlassablement, dans ses expériences amoureuses, le premier émoi éprouvé à cet âge-là. Après Sugar babies**, ode inoubliable aux jeunes lectrices de mangas, Jaccard nous livre un autre pan de sa vie galante : ce qui reste de toutes ses rencontres, parfois fugaces, avec Candy, par exemple, l’amoureuse lausannoise, Masako, la jeune graphiste japonaise ou encore cette inconnue, très jeune bien sûr, à qui l’auteur lit chaque nuit des pages de L’Antéchrist de Nietzsche, pour l’édifier ! DownloadedFile.jpegIl n’y a pas de nostalgie de ces évocations d’un passé plus ou moins révolu, mais au contraire la tentative de saisir la grâce d’un moment d’abandon où les amants, délivrés de leur moi (c’est-à-dire de toute volonté de puissance) jouissent librement l’un de l’autre.

Bien qu’il fourmille de citations et d’aphorismes plus ou moins sentencieux, le livre de Jaccard n’est pas un essai non plus. On connaît la philosophie de l’auteur, quelque part entre un nihilisme désabusé d’un Nietzsche ou d’un Schopenhauer et un hédonisme assumé à la Henry Miller, par exemple. Il développe ici une sorte d’art de vivre et d’aimer, dont les points cardinaux (les jeunes filles, la littérature, la culture japonaise, le ping-pong) sont moins superficiels qu’il n’y paraît. Parce que, comme tous les grands livres nous l’apprennent, c’est à force d’être superficiel que l’on devient profond.

5148XN94N6L._SL500_AA300_.jpgDes confessions ? Chaque ouvrage de Jaccard en est une à sa manière, qu’il s’agisse d’ouvrages « sérieux », comme La Tentation nihiliste ou L’Exil intérieur, ou de livres plus « légers », comme Des femmes disparaissent (mais Jaccard abolit ces distinctions factices entre les genres). Ma vie et autres trahisons n’échappe pas à cette règle. L’auteur se livre, avec humour et détachement, à une mise à nu — presque une exhibition — de ses fantasmes et de ses émotions. On pense ici à Amiel, le maître incontesté du journal intime (16'000 pages, quand même, pour dire le vide de sa vie genevoise), et surtout à Benjamin Constant, dont Jaccard est un fervent admirateur. DownloadedFile-1.jpegL’auteur ne raconte pas sa vie (pitié !). Il la découpe au scalpel, il retourne le couteau dans la plaie, il jette du sel sur ses blessures.

Et, curieusement, au lieu du rien qu’on nous avait promis, on touche une vérité qui frappe au cœur et nous donne envie de lire ou de relire les autres livres de Roland Jaccard, ce Lausannois exilé à Paris, amateur de piscines et de jeunes filles en fleur, qui aime à trahir ses amis, sa patrie, ses idées, mais avant tout à se trahir lui-même. Ce qui fait la valeur de ses livres

* Roland Jaccard, Ma vie et autres trahisons, Grasset, 2013.

** Sugar Babies (illustrations de Romain Slocombe), Zulma, 2002.

 

07/07/2013

Genève et les genevoiseries

DownloadedFile.jpegOn le sait : Genève est la plus belle ville du monde. Son lac immense, sa cathédrale austère et le panache de son Jet d’eau…

C’est une ville où il fait bon vivre, malgré les prix exorbitants des loyers et des restaurants italiens, parce qu’à Genève rien ne change. Dans ce sens, c’est une ville éternelle. Plus éternelle que Rome, qui tombe en ruine. On y déteste tout ce qui est nouveau : ce qui pourrait surprendre, séduire et bouleverser les habitudes. Sitôt qu'un projet ambitieux voit le jour — dans le domaine culturel, architectural ou urbanistique — il est aussitôt torpillé, non pas par la majorité des citoyens, mais par une minorité bien plus puissante, en fait, que la majorité. 

En Suisse (car Genève fait encore partie de la Suisse), on appelle cela une Genferei — autrement dit : une genevoiserie.

La dernière en date concerne un beau projet de plage sur la rive gauche du lac. Il s’agissait d’agrandir le port de la Nautique, de créer de nouveaux espaces verts et de transformer les rives à l’abandon en plages publiques et en promenades. images-1.jpegLe projet émanait de Robert Cramer, ancien Conseiller d’État écologiste, amateur de montagne et de bons vins. Il faisait l’unanimité des partis politiques. Il vient d’être balayé par le WWF qui craint que cette nouvelle plage ne donne des idées à ceux qui veulent égailler les rives des lacs suisses.

Les Genevois sont consternés. Ce n’est pas la première fois. Ils sont habitués aux genevoiseries.

Mais pourquoi ces blocages ? J'y vois plusieurs raisons. D'abord, un attachement atavique à la médiocrité, élevée à Genève, au rang d'idole jalouse. Il faut toujours rester dans le juste milieu, ne jamais s'écarter de la norme. Les originaux, les farfelus, les utopistes, les artistes géniaux n'ont qu'à aller se faire voir ailleurs. Voyez Rousseau, chassé à 16 ans de sa ville…

Ensuite, une incapacité à entrer dans le mouvement du monde. Surtout ne rien changer ! La Gare, construite au début du XXe siècle, est trop petite ? On s'en contentera. La circulation automobile est infernale ? Supprimons les voitures ! Et surtout pas de pont ou de tunnel sur la rade : cela nuirait aux transports en commun. Et dans 20 ans, dans 30 ans ? Eh bien, rien n'aura changé. Si l'on veut se rendre d’une rive à l’autre, il faudra traverser la ville par le pont du Mont-Blanc, embouteillé comme jamais ! Le projet de Cramer était beau, généreux et peu cher, car financé en partie par des fonds privés. Tant pis, l'une des plus belles rades du monde restera ce qu'elle est : un entrepôt à ciel ouvert. 

Enfin, une peur panique de l'avenir. Car, à Genève, l'avenir n'existe pas. Il ressemble au présent, qui est du passé composé ! Aucun homme (ou femme, bien sûr) politique n'a de vision pour le futur du Canton. On bricole. On chipote. On construit un skate-parc sur la plaine de Plainpalais, summum de l'audace urbanistique, pour donner un os à ronger aux jeunes morveux. 

Rien à dire à ma fille qui prétend, ce matin, que Genève, c’est no future !

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14/06/2013

Ils sont fous, ces Grecs !

images.jpegLes Grecs sont malheureux. On le serait à moins. Le chômage atteint 27,4% de la population active. Le pays croule sous la dette. Le printemps est pourri. Le berceau de la démocratie est passé, en quelques mois, de « pays développé » à « pays émergent ». La honte ! Et les Grecs ne supportent plus les diktats de la troïka (FMI, grandes banques, UE) qui les étrangle…

Est-ce pour cela qu'ils descendent dans la rue ?

Eh bien non.

Ils ne sont pas contents, les Grecs, parce que leur gouvernement a fermé les télévisions et coupé les radios d'État. Pour cause de retructuration, selon la version officielle. Tout devrait rentrer heureusement dans l'ordre à l'automne. Une fois les économies réalisées (les radios et télés d'État occupent une dizaine de milliers d'employés).

Mais, en attendant, les Grecs sont en colère !

De Suisse — pays qui ne fait pas partie de l'Europe et n'est pas émergent — on a peine à comprendre leur dépit. Être privé de télé ? Quel bonheur ! DownloadedFile.jpegNe plus avoir à endurer les débats populistes de la radio ? Le pied total ! Et, à la place des soirées avachies devant la boîte à images, on sort, on va se promener dans la ville, on profite d'aller au théâtre (on va voir, par exemple, Le Ravissement d'Adèle, au Grutli, magnifique réalisation de la Compagnie Rossier-Pasquier). Bref, on retrouve sa liberté.

images-1.jpegLes Grecs ont inventé la démocratie. Mais aussi la comédie. C'en est une qui se joue actuellement dans les rues d'Athènes où des milliers de manifestants, addicts de la télévision, réclament le retour de la machine à abrutir. Qu'on nous rende Alain Morisod ! Et Top Models, le feuilleton préféré des belles-mères ! Fort-Boyard et le concours de l'Eurovision ! On ne peut pas vivre sans Joséphine ! Vite, rendez-nous notre drogue !

C'est là qu'on voit l'état d'un pays au passé glorieux, qui vit aujourd'hui dans les fers (mais sans les chaînes — de télévision).

Comme quoi, l'on peut vivre sans travail, sans argent, sans avenir. Mais jamais sans télévision !

 

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08/06/2013

Notre sorcière bien-aimée

images.jpegLa politique n’est pas un métier de tout repos. Certains y entrent avec leurs convictions, leur credo intangible et une bonne foi incontestable, comme naguère on prenait la soutane. Mais ils se heurtent à la réalité, qui est têtue. Ils doivent composer avec les opinions contraires, souvent issues des mêmes rangs, ruser avec l’ennemi, mentir à celles et ceux qui les ont élus. Arrivés au pouvoir, il leur faut se montrer « collégiaux », c’est-à-dire faire le poing dans leur poche. Et, ironie suprême, ils ont à charge, parfois, de défendre un point de vue diamétralement opposé au leur, comme Simonetta Sommaruga vantant les mérites d’une révision de la loi sur l’asile, combattue bec et ongles par son propre parti !

C’est une scène de théâtre où se joue, dirait-on, une pièce longuement répétée, quelquefois bien écrite, le plus souvent bâclée. Les acteurs sont toujours les mêmes. Certains ont du talent. Ils se mettent d’accord pour changer de costume et de rôle à chaque représentation. Chacun connaît le fin mot de la pièce. Mais avant d’en arriver là, que de retournements de vestes !

Combien de menaces et d’insultes ! De fausses indignations et de clins d’œil appuyés au public !

Vous avez reconnu la pièce et les acteurs. Elle se joue cette semaine au Palais fédéral. Si vous avez manqué le début, ce n’est pas grave. Il y aura des représentations supplémentaires. Beaucoup de bruit et de salive pour rien. Et le dénouement, quelque peu différé, est attendu : ce sera oui ! Un oui du bout des lèvres, certes, contrit, susurré à mi-voix, comme une chanson de Carla Bruni, mais un oui clair et définitif.

L’artisane de ce oui aux accords avec les États-Unis sur les banques s’appelle Eveline Widmer-Schlumpf. Fille d’un ancien Conseiller fédéral fort respecté, c’est aujourd’hui la femme la plus haïe de Suisse. Et la plus courageuse aussi. On l’a traitée de tous les noms : traîtresse, diablesse, sorcière. Au fond, Eveline, pour les médias, c’est Ève, sans le serpent ! La femme qui touche au fruit de l’arbre de la connaissance…

Et la sorcière, mine de rien, a réussi à faire avaler aux élus fédéraux une potion saumâtre. images-1.jpegCertains ont toussé. D’autres ont été près de vomir. Mais à la fin, comme d’habitude, tous ont trempé leurs lèvres dans le calice amer. Et Eveline, qui s’est longtemps battue pour défendre les banquiers félons, a esquissé un sourire. Modeste, bien sûr, comme tout ce qu’elle fait. En remuant brièvement le bout de son nez, comme Samantha dans la série américaine du même nom, elle est devenue notre sorcière bien-aimée.

L’avenir retiendra son courage : elle était seule, abandonnée de tous, pour plaider un dossier difficile. Il oubliera sûrement les vraies raisons de ce psychodrame : les pratiques pour le moins douteuses de certaines banques de la place. Mais ont-elles retenu la leçon ?

 

 

 


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27/05/2013

La part secrète de Léo Ferré

couv_butor_0.jpgCertains artistes passent leur vie à édifier leur statue. Amoureusement. Soigeusement. Comme on se regarde dans une glace. Ils bâtissent leur légende. Au sens premier du terme : ce qu'il faut lire de leur vie. Céline le misanthrope. Chessex le pasteur défroqué. Bouvier le voyageur. Baudelaire le dandy misogyne. Nerval le ténébreux. Et Léo Ferré, l'anar irréductible. Quelquefois la statue est si parfaite que tout le monde y croit. Les détracteurs comme les admirateurs. Cela évite les questions embarrassantes. Le génie est unique et indivisible…

Pourtant, la vie des créateurs n'est pas toujours celle que l'on croit. La vache enragée, certes, mais aussi les hôtels 5 étoiles, la solitude hautaine, mais aussi les courbettes et les mondanités, l'Amour majuscule, mais aussi la veulerie et les trahisons, la Femme inaccessible, mais encore « l'intelligence des femmes, c'est dans les ovaires. Ça a tout pris » (Léo Ferré)…

On a toujours pris soin de séparer la vie et l'œuvre d'un grand créateur. Pourquoi ? Sans doute par idéalisme. Nous voulons tous garder la meilleure image d'un écrivain ou d'un chanteur. C'est rassurant. Pourtant, chaque créateur porte en lui une part maudite, obscure, inavouable.

Le grand, l'immense Léo Ferré, idole de mes vingts ans, n'échappe pas à la règle. À vrai dire, je le pressentais depuis longtemps. S'il est un artiste qui a voulu créer un personnage, c'est bien lui, avec sa chevelure léonine, sa voix profonde, ses clins d'œil appuyés.

Sa belle-fille, Annie Butor, publie aujourd'hui un livre de souvenirs, Comment voulez-vous que j'oublie*, qui est un témoignage d'amour et de douleur. C'est aussi un réquisitoire contre l'homme qui a effacé de sa vie toute trace de Madeleine, la Muse qui lui a inspiré ses plus belles chansons, qui l'a encouragé, consolé, porté à bout de bras dans les jours difficiles.leo_ferre030.jpg

Annie a 5 ans lorsque sa mère, le 6 janvier 1950, rencontre au Bar Bac un artiste de 33 ans aussi exalté que déprimé: c'est Léo Ferré, qui court les cachets en se produisant dans de petits cabarets rive gauche.

« Les affaires de Léo allaient si mal qu'il était sur le point de tout abandonner, raconte Annie Butor en interview. Ma mère est tombée amoureuse, l'a encouragé à continuer, a emménagé avec lui dans une chambre d'hôtel du Quartier latin. Pendant 18 ans, ils ne se sont plus jamais quittés. Nous étions un clan, un roc. Ils me traînaient partout, je dormais sur des banquettes de restaurant. L'été, nous pouvions passer deux mois entiers reclus, sans voir personne, Léo me considérait comme sa fille. J'avais 15 ans lorsqu'il a écrit pour moi Jolie môme... »

Ce livre bouleversant, qui tient à la fois de la confession et de l'exorcisme, a provoqué en France des réactions passionnées, sur les blogs (voir ici l'excellent blog d'Antony Boyer ici) et dans les journaux (voir ici l'article consternant de Pascal Boniface dans le Nouvel Observateur).

Au fond, on ne touche pas à la Statue du Commandeur. Sujet tabou. Poètes, circulez, il n'y a rien à voir…

Que raconte ce livre impie aux yeux des vieux gardiens du temple ?

Une histoire d'amour belle et malheureuse. Une passion destructrice entre un homme et une femme fusionnels et narcissiques qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre. Dix-huit années de bohème luxueuse, magnifique, créatrice de chef-d'œuvres. Un éclair, puis la nuit… disait Baudelaire. Une passion qui se délimte avec le temps. Les raisons du désamour ? L'alcoolisme de Madeleine, l'égoïsme de Léo… et l'invasion des animaux dont s'entoure le couple dans son château de Bretagne. Une vraie ménagerie. Vite ingérable. D'autant que le couple, fidèle à ses principes, se refuse d'intervenir dans l'éducation des animaux…

images-1.jpegAu premier rang des accusés : Pépée, une femelle champanzé que Madeleine et Léo ont recueillie un jour. C'est peu dire que Pépée prend de la place. Très vite, elle remplace leur fille, dans le cœur des amants comme à table, où elle mange, boit du vin et fume des cigarettes. Pépée est l'enfant que le couple n'a jamais eu. Et Annie, fille d'un premier mariage de Madeleine, ne peut qu'assister, impuissante, à cette trahison. Forte comme huit hommes, agressive, imprévisible, Pépée éloignera du couple même les amis les plus fidèles, comme Paul Guimard et Benoîte Groult (qui signe la préface du livre d'Annie Butor).

Étrange affection, tout de même, pour cette bête si bien domestiquée et demeurée sauvage ! Amour de substitution et mortifère !

Pépée, sous la surveillance de Léo, tombera un jour d'un arbre et c'est Madeleine qui tentera de la soigner. En vain. Pépée mourra, alors que Léo est en tournée, mort qu'il ne pardonnera jamais à Madeleine. Quelques mois plus tard, Léo s'enfuira définitivement.

Il y a beaucoup de douleur dans le livre d'Annie, témoin de près de vingt ans de la vie du couple fusionnel. Beaucoup de rancœur aussi, d'amertume, de violence. La violence d'une fille dépossédée (au sens propre comme figuré, car Léo l'a rayé de sa vie), blessée, meurtrie, qui veut effacer l'injustice faite à sa mère, trahie et traînée dans la boue par le poète et ses héritiers.

C'est un livre de réhabilitation aussi, qui ne cherche pas à salir la mémoire d'un grand poète, mais à rétablir une certaine vérité. À sa manière, Annie Butor éclaire la statue de Ferré, mais sous un autre jour, plus cru et plus cruel sans doute. Elle n'est pas un témoin objectif, bien sûr, et heureusement. Elle livre sa part intime de vérité.

Et tant pis si celle-ci fâche les admirateurs béats de l'anar statufié.

* Annie Butor, Comment voulez-vous que j'oublie ? éditions Phébus, 2013.

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17/05/2013

L'image de Dolorès

 

images.jpegOn dit de Dolorès qu’elle est superficielle et vaine. Qu’elle passe son temps à se faire belle, à disparaître. À s’admirer dans les miroirs. On dit aussi qu’elle n’a pas d’âme. Que tout ce qu’elle laisse derrière elle, c’est une trace de parfum. Poison de Christian Dior. On dit encore qu’elle est artificielle et vaniteuse. Une femme sans charme. Qu’elle a épousé Matt pour faire la une des magazines people. Non par amour. Qu’elle adopte des enfants pour tenter de sauver son couple.

Rien qu’une image.

Le mercredi, pourtant, sur Sunset Boulevard ou dans les boutiques snob de Palisades, elle cherche son âme. Elle se lève tôt. Elle se maquille. Elle se pomponne avec soin. Et quand elle vient me chercher dans ma chambre, elle est parée comme une guerrière. Les yeux cachés par des lunettes noires. Le nez pincé. La bouche dissimulée sous un rouge à lèvres cerise. Dol est prête au combat. Tailleur Gucci sur un chemisier en soie grège. Minaudière en satin. Escarpins Anémone en piton.

Le chauffeur nous dépose sur Palisades. C’est dix heures. Dol commence son chemin de croix. Armani. Prada. Yves Saint-Laurent. Elle croise son reflet dans les glaces. Les vendeuses tournent autour d’elles comme des vampires. Les haut-parleurs diffusent une musique douce. Bach ou Mozart ou Schubert. Quelque chose comme ça. Quelque chose qui vous donne la fièvre acheteuse. Tout le monde la connaît. Sourires, courbettes et compagnie. Mais dans son dos on rit sous cape. Des centaines de milliers de dollars chaque année pour faire comme tout le monde. Avant tout le monde. Des fortunes dépensées en vêtements. Chaussures. Accessoires. Bijoux. Pour paraître moins nue. Cacher ce corps parfait dont elle a honte.

Chaleur, excitation. Vertiges.

Elle titube et trébuche sur ses talons de dix centimètres et elle tombe dans mes bras.

À ce moment, je le vois bien, les vendeuses la détestent. Elles pensent que c’est une garce cruelle et capricieuse que Matt-la-gueule-d’ange a du mérite à supporter. Qu’elle écume les boutiques parce qu’elle n’a rien à faire. Qu’elle aime martyriser le personnel parce qu’elle a de l’argent et qu’elle peut tout se permettre. Absolument tout. Mais Dol se moque de leur mépris. Elle m’entraîne dans une cabine d’essayage grande comme une piscine. Elle passe une robe Valentino en soie sauvage à festons, très décolletée, qui laisse apparaître le tatouage sur son épaule.

« Cette robe est trop petite, dit-elle entre ses dents. Je n’arrive pas à respirer… »

Elle se tourne et se retourne, se contorsionne devant la glace.

« Tu ne trouves pas que j’ai l’air d’un beignet ?

—Non, je dis. Tu es… magnifique ! »

En maugréant, elle plaque la robe contre son corps. Elle efface les plis. Elle rajuste le décolleté. Tout à coup ses seins jaillissent de la soie et elle explose de rage.

« Merde ! J’ai encore grossi… »

Et moi je reste la bouche ouverte, ébloui par tant de beauté et ma mère devient folle. Elle arrache la robe et elle la jette par terre. Elle la piétine et pousse des cris de bête blessée et les vendeuses demandent d’une voix inquiète :

« Tout va bien, Madame ? »

Dol n’écoute pas. Elle passe une autre robe en crépon de soie gansée de strass. Un modèle unique signé Léonard. Dans une semaine, c’est la première du film qu’elle a tourné au Nevada avec Jack Malone et Di Caprio, Lost in Paradise, et il lui faut à tout prix quelque chose d’original. Tout le gratin d’Hollywood sera là. Elle ne peut pas être habillée comme un sac.

« Tu ne trouves pas que cette robe me boudine ?

—Non, je dis, elle te va comme un gant. »

Devant la glace, elle joue avec son reflet. Elle est nerveuse. Sa bouche est agitée de tics. Comme si elle passait un examen. Elle enlève la robe. Elle en passe une autre. Puis une autre encore. Puis une autre. Mais aucune ne lui va. Aucune ne lui plaît. Au contraire. Au fil des essayages elle devient irascible et méchante.

« Tout va bien, Madame ?

—Mêlez-vous de vos affaires, petite conne ! »

Exaspérée, elle me prend par la main et sort de la cabine en rugissant. Les vendeuses essaient de la retenir. Elles n’en croient pas leurs yeux. Dol est leur meilleure cliente. Elle peut s’offrir tout ce qu’elle veut. Mais elle est si lunatique. Le gérant de la boutique qui porte un costume Guess et une chemise Calvin Klein la retient par le bras.

 

« Nous avons d’autres modèles, Madame…

—Ces robes sont faites pour des cigognes !

—Elles ont été dessinées par de grands couturiers…

—Peut-être, crie Dol. Mais ils n’aiment pas les femmes ! »

Vers une heure, on déjeune sur le pouce au Diplomatico, sur Sunset Boulevard. Parquets éblouissants. Fougères géantes au milieu de fontaines d’eau glougloutante. Tables carrées en verre. Miroir à facettes au plafond. Dol retrouve là Mel et Lindsey. Ses meilleures amies. Elles étudient longtemps la carte. Elles font la grimace. Elles finissent par commander une salade verte arrosée d’une ou deux gouttes de citron. Un poisson grillé et un potage végétarien.L’après-midi ressemble à la matinée. Poussée par un désir farouche, Dol écume les boutiques une à une, toujours en quête de la robe idéale. De la ceinture qui irait avec sa minaudière en satin. Des escarpins qui mettraient en valeur ses jambes fines et bronzées. Mais sa fureur grandit au fil des boutiques. Comme sa déception.

« Qu’est-ce que je désire vraiment, Adam ? Toi, tu peux me le dire ? »

Elle entre et sort des magasins comme une reine outragée, sous le regard ahuri du gérant.

« Allons plus loin, Adam. Il n’y a rien ici… »

Rien chez Prada. Rien chez Dolce & Gabbana. Rien chez Rikki. Rien chez Chanel. Rien chez Tommy Hilfiger.

Rien nulle part.

Le visage de Dol se fane. Il est plein d’amertume. De désarroi. De consternation. Rien ne lui plaît. Elle vit cela comme une insulte. Son visage est un masque livide et renfrogné. Ses cheveux ont perdu leur éclat. Sa silhouette s’est tassée. Comme si elle avait pris cent ans en une journée.

Face au miroir ovale, chez Mandrake, elle passe une robe à sequins Rifat Ozbek en crêpe de Chine appliquée de paillettes avec bustier en brocart d’or. Et comme d’habitude ma mère fait la grimace. Elle se tourne et se retourne cent fois. Et elle finit par exploser.

« Plus jamais je ne reviendrai chez vous ! hurle-t-elle au gérant italien et sexy. Vous vous moquez de moi… »

Elle pivote sur ses talons et m’entraîne avec elle dans la rue. C’est le soir. Les boutiques vont fermer. Dol presse le pas. Question de vie ou de mort. La lame de la guillotine va tomber. Elle ne peut pas rentrer sans rien. Affronter le regard de Matt. De tous les hommes de la terre.

Comme si elle était nue.

11:20 Publié dans all that jazz, amour nègre | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

01/05/2013

Tous au Salon !

images.jpegVenez me retrouver au Salon du Livre:

Mercredi 1er  mai, 13h-13h45, projet Parrains-Poulains : conversation avec Isabelle Æschlimann, Place Suisse

Jeudi 2 mai, 11h15-12h : L'Afrique telle qu'en Suisse, SALON AFRICAIN DU LIVRE, DE LA PRESSE ET DE LA CULTURE : Jean-Michel Olivier - Max Lobe - Nétonon Noël Ndjékéry

Vendredi 3 mai, 18h : Présentation du livre d'hommages à Yvette Z'Graggen (avec Pierre Béguin, Gilberte Favre et d'autres), sur le stand des éditions de l'Aire.

Mercredi-jeudi-vendredi : dédicaces d'Après l'Orgie et L'Amour nègre, à La Place suisse.

09:10 Publié dans all that jazz, amour nègre, après l'orgie | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

14/04/2013

L'ère du soupçon

images-3.jpegIl faut imaginer Adam heureux. Il était seul sur terre. Autour de lui, rien que la nature vierge et sauvage. Il pouvait délirer des heures dans la forêt sans que personne ne l’interrompe ou ne le contredise. Ève n’était pas encore là pour lui couper la parole. Mais parlait-il déjà ? Pour dire quoi et à qui ? Avait-il donné un nom aux fleurs des prairies, aux nuages du ciel, aux animaux qui menaçaient sa vie ?

 Le premier homme est important. Mais c’est un mythe : l’Unité primordiale, la Vérité immaculée, l’Origine pure. Tout cela a été inventé après coup. Par les religions, la philosophie, la morale. Il n’y a plus qu’une poignée de nostalgiques pour croire encore à l’unité indivisible de l’homme, et à sa pureté naturelle.

Car tout commence, en vérité, avec le deuxième homme — autrement dit la femme. C’est Ève qui, en même temps qu’elle jette Adam dans les tourbillons de l’histoire et de la connaissance (c’est-à-dire de l’évolution), invente le langage. Les mauvaises langues prétendent d’ailleurs que depuis que la femme a inventé la parole, elle ne veut plus la rendre ! Oui, c’est l’autre qui invente la langue, qui suscite le dialogue, qui provoque la contradiction. C’est l’autre qui, par sa présence, son écoute, vous remet constamment à votre place quand vous vous égarez. C’est l’autre qui, d’un sourire ou d’un mot cruel, débusque vos mensonges.

 Avec le deuxième homme — disons la femme ! — commence l’ère du soupçon.

 Seul, l’homme n’existe pas. Il se ment sans cesse à lui-même. Il se berce d’illusions. Il se croit le maître du monde.

DownloadedFile.jpegC’est ce qui est arrivé, il y a peu, à Jérôme Cahuzac, ministre français des Finances, donnant des leçons de morale à la terre entière avant de se prendre les pieds dans un tissu de mensonges. Certes, sa femme l’avait dénoncé. Médiapart a suivi. Et, comme une meute, les journalistes, l’ont dévoré vivant. C’est aujourd’hui le sort des gens que l’on soupçonne…

 En même temps, par un curieux hasard (à qui profite-t-il ?), des milliers de noms d’avocats et d’hommes politiques circulent sur des listes noires, les « Offshore leaks ». Tous des menteurs et des fraudeurs potentiels ! L’ère du soupçon est généralisée. Aux yeux de ces nouveaux inquisiteurs, tout le monde est suspect a priori. Il ne s’agit pas seulement de surveiller son voisin : il faut aussi le dénoncer si l’on remarque quelque chose d’anormal (on appelle ça des whistleblowers). La presse, chargée d’instruire le dossier, est ravie : elle peut jouer les redresseurs de tort. Le feuilleton est infini, et les tirages remontent. Mais est-ce bien moral ?

Adam ne connaissait pas le soupçon. Il était seul et brave. Il luttait pour sa survie, terrassait des mammouths, traversait des fleuves à la nage. Était-il heureux pour autant ? Je n’en suis pas certain. Car quand il réalisait un exploit, à qui voulez-vous qu’il aille le raconter ?

04:01 Publié dans all that jazz, chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : adam, ève, langage, soupçon, cahuzac, france | | |  Facebook

25/03/2013

Le cinéma suisse et la méthode Coué

DownloadedFile-1.jpegOr donc, le gratin du cinéma suisse, ses huiles et ses mécènes, se sont réunis samedi soir à Genève pour remettre leurs traditionnelles récompenses, les quartz, équivalents modestes des Oscars et autres Césars. La cérémonie, une fois encore, a davantage tenu de l'autocélébration que de la reconnaissance d'un large public.

Combien de chefs-d'œuvres impérissables le cinéma suisse a-t-il produits l'année dernière ?

Ne levez pas tous la main à la fois !

Les bons films, cette année encore, auront été des documentaires : More than Honey de Markus Imhof, sur la disparition programmée des abeilles, et Hiver nomade, le premier long-métrage de Manuel von Strürler, dont la presse française a dit le plus grand bien (voir ici).

À part cela, rien, ou presque. DownloadedFile.jpegEn l'absence de Jean-Stéphane Bron, Frédéric Mermoud (on avait adoré Complices) ou encore Jacob Berger, les jurés se sont rabattus sur L'Enfant d'en haut de Ursula Meier, fiction au scénario inconsistant et aux dialogues ineptes. Faute de mieux, semble-t-il. Le souffle manque, cette année, aux fictions inspirées du réel ou nourries par l'imaginaire d'un cinéaste habité.

Samedi soir, au BFM, le cinéma suisse s'est rassuré. Alain Berset a même twitté toute la soirée. Plus d'un million de bises ont été échangées. Tout le monde est reparti content.

Ce n'est pas rassurant.


09:30 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (5) | Tags : cinéma suisse, alain berset, twitter, enfant d'en haut, ursula meier | | |  Facebook

18/03/2013

Le temps des Pères est révolu

images-2.jpegL’Italie vit des jours difficiles : le Saint Père est parti en vacances et son premier Ministre, le trop sérieux Mario Monti, a perdu les élections. Plus personne à la barre ! Est-ce un signe que les Pères, en Italie comme ailleurs, ont perdu la partie ? Qu’ils ne sont plus à même de diriger un pays — fût-il le plus petit du monde ? Ou est-ce un simple accident de l’Histoire ?

 Dans le cas du Saint Siège, hélas, rien ne risque de changer. Les rouages millénaires de l’élection d’un nouveau Pape sont bien rodés. Délibérations à huis clos. Vote à bulletins secrets. Le système est verrouillé de l’intérieur. Comme l’organisation ancestrale de l’Église, patriarcale et dogmatique, qui exclut des conclaves la moitié féminine de l’humanité et sait tuer dans l’œuf toutes les réformes, et étouffer tous les scandales. On se croirait au Moyen Âge. À l’heure où le sida ravage une partie de l’Afrique, on disserte doctement pour savoir si l’on a droit, ou non, d’utiliser des préservatifs. On institue des tribunaux pour savoir si les femmes ont une âme, ou non…

Quant au monde politique, il a pris une claque comme peu de politiciens en ont reçue. Mario Monti, ancien premier ministre de la rigueur, a récolté moins de 10% des voix. Autant dire qu’il peut retourner à ses comptes d’épicier. L’Italie ne veut plus de lui. images-4.jpegL’ancien bellâtre Silvio Berlusconi — surnommé Papi par ses jeunes conquêtes féminines — revient sur le devant de la scène. Il incarne la politique spectacle qui plaît tant aux habitants de la Péninsule : la trilogie football-télévision-velline en négligés transparents. Mais, là encore, il ne fait plus l’unanimité. Les Italiens sont fatigués de ce vieux système politique reposant, pour l’essentiel, sur les alliances d’intérêt, la corruption, les affaires louches entre banques et coopératives, etc.

 Aujourd’hui, l’Italie est orpheline. Elle se cherche un nouveau Père. Est-ce la fin d’un monde ou une simple péripétie ?

images-1.jpegUn nouveau Père se profile à l’horizon. Il s’appelle Beppe Grillo. Il a les cheveux blancs et crépus. Un grand sens de la dérision et le verbe haut (même si le mot vaffanculo revient souvent dans son vocabulaire !). Son parti, sur lequel personne n’aurait misé un centime d’euro, est aujourd’hui majoritaire. Il pourrait même être le nouveau chef du gouvernement, si les statuts de son parti ne le lui interdisaient (Grillo a été condamné naguère à la suite d’un accident de voiture, ce qui l’empêche de briguer ce poste). Son programme est éloquent : loi anticorruption, revenu minimum, référendum sur l’Euro, élection directe des candidats à la chambre des députés, loi sur les conflits d’intérêt, accès gratuit à l’Internet, etc.

Une vraie révolution !

Le temps des Pères est-il révolu ? Peut-être pas.

Mais je rêve qu’un matin de printemps, une fumée blanche s’échappe des cheminées du Vatican et qu’un antique cardinal annonce d’une voix docte et joyeuse : Habemus Mamam !

12:00 Publié dans all that jazz, chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : monti, italie, saint père, françois, beppe grillo | | |  Facebook

03/02/2013

Y a-t-il un Français dans la salle ?

 Qui voudrait encore être français, dites-moi, par les temps qui courent ?

DownloadedFile.jpegÇa a commencé par une chasse à l’homme. Le fugitif s’appelait Depardieu. Gérard, dit Gégé. Ou encore Obélix. On l’a traité de tous les noms : minable, traître à la patrie, salaud. Même les ministres, pour accéder à la notoriété, l’ont traîné dans la boue. Et pourquoi lui ? Pourquoi à ce moment-là ? Parce que la France, comme dit la langue de bois, traverse une crise sans précédent. Chômage, dette extérieure, croissance zéro. Moral dans les chaussettes. Sans doute, François Hollande ne s’attendait-il pas à trouver son pays dans cet état. Le fait est qu’il est au bord du gouffre. À la veille de l’élection présidentielle, Manuel Valls l’avait prédit : « Si on perd, on est mal. Si on gagne, on est mort. »

Quand un pays va mal, c’est bien connu, il faut désigner des coupables. Les exilés fiscaux sont devenus de parfaits boucs émissaires. Impossible de les dénoncer tous : il y en a trop. Des industriels, d’abord, de Guerlain à Jean-Louis David, de Bouygues à Daniel Hechter. Des sportifs, ensuite, de Marion Bartoli à Alain Prost, Monfils, Pioline, Killy, Forget, Alesi. Le plus souvent planqués en Suisse.images-3.jpeg Des artistes, enfin, d’Emmanuelle Béart à Johnny, de Patricia Kaas à Daniel Auteuil, sans oublier Marc Lévy et Éric-Emmanuel Schmitt. Comme on voit, rien que du beau monde. Bientôt, il ne restera plus en France qu’un seul chanteur, Michel Sardou, le pire de tous, ce qui n’est pas glorieux !

Cela s’est poursuivi, il y a quelques semaines, avec le grand débat sur « le mariage pour tous ». Pressé par des lobbies puissants, Hollande a lancé le débat, mais à contre cœur, lui qui n’aime pas le mariage et vit avec sa concubine. Et à nouveau, la France s’est embrasée. Pour ou contre, il faut choisir son camp. La logique binaire, toujours. Peut-on critiquer le mariage gay sans être traité, aussitôt, de fasciste ? A-t-on le droit, encore, de poser des questions, sans jeter sur les autres des anathèmes définitifs ? En France, il semblerait que non.

DownloadedFile-1.jpegHeureusement, l’Afrique est venue au secours du gentil Hollande. Un conflit oublié qui durait depuis des mois. Des menaces sur le Mali, producteur d’uranium et de pétrole, d’or et de diamant. Ce n’est pas rien. Sans parler du péril islamiste. Il y a toujours des barbus pour lancer une jihad quelque part. Alors, oui, on y va. En fanfare. Cela détourne l’attention des Français de la crise et ça permet, en plus, de faire une bonne action. Au Mali, les enfants font flotter à nouveau le drapeau français. Ouf, l’infâme est repoussé aux confins du désert !

Enfin une bonne nouvelle en ces temps de déprime et de croissance moribonde !

« La politique est un art subtil, écrivait Machiavel, où les hommes prudents savent toujours se faire un mérite des actes auxquels la nécessité les contraint. »

04:22 Publié dans all that jazz, Histoire | Lien permanent | Commentaires (6) | | |  Facebook

25/01/2013

Le Dieu du Marché

images-3.jpegTous les hommes politiques le répètent : nous n'avons pas le choix. C'est Lui qui fait la loi, Lui qui décide de ce qu'il faut boire ou manger, lire, écouter, apprécier, détester. Il est aveugle et tout-puissant et, pourtant, il ne se trompe jamais. Les livres sont des savonnettes, prétend tel jeune loup valaisan : ceux qui ne se vendent pas doivent disparaître. Adieu Chappaz, Corinna Bille, Ramuz, Bouvier ! C'est la règle. Si j'achète le dernier Musso, ou Lévy, ou Coehlo, c'est qu'il est le meilleur, puisque le Marché l'a choisi. De même pour les smartphones, les barrils de lessive, les sodas, etc. Son objectif ultime, c'est que tout le monde mange la même nourriture, portent la même marque, écoute la même musique et lise le même livre. C'est le programme, d'ailleurs, de toute pensée totalitaire (car le Marché, à terme, est nécessairement totalitaire)…

Le Marché est aveugle et tout-puissant. Il a remplacé, sous nos latitudes matérialistes, le Dieu des chrétiens, comme il remplacera bientôt celui des musulmans (à cet égard, l'Islam a juste un peu de retard). C'est Lui qu'on prie, Lui qu'on vénère ou glorifie.

Mais comme Dieu Lui-même, qui a disparu de nos vies (mais pas de nos mythologies), le Marché est condamné, un jour, à disparaître. Il n'a pas vu sa propre fin. Comme la grenouille de La Fontaine, il a éclaté de suffisance.

Est-ce assez? dites-moi: n'y suis-je point encore?
Nenni- M'y voici donc? -Point du tout. M'y voilà?
-Vous n'en approchez point."La chétive pécore
S'enfla si bien qu'elle creva.

© Dessin de Patrick Chappatte.




09:56 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : marché, dieu, littérature | | |  Facebook

16/01/2013

Du sang, du sperme et des larmes

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Mercredi prochain sort, à Genève, Une histoire d'amour, un film d'Hélène Fillières, adapté du roman de Régis Jauffret, Sévère, lui-même inspiré de la fameuse « affaire Stern ». En attendant de découvrir le film (déjà incendié par la critique), voici le texte que j'écrivais, en 2008, à l'occasion du procès de Cécile B., meurtrière du banquier genevois Edouard Stern.

L'affaire Stern n'est pas un fait divers comme les autres. Bien sûr, il mélange à l'envi tous les ingrédients d'un (mauvais) polar: l'amour et le pouvoir, l'argent et les pratiques extrêmes. À cela il faut ajouter un piment typiquement helvétique: la passion du secret. Les amants diaboliques ont beau courir le monde, passer un week-end à New York ou aller se baigner dans les Bermudes, en quête d'un impossible oubli, c'est toujours à Genève qu'ils se retrouvent, et finiront par sceller leur destin.
    Genève: ville du secret, des tractations furtives, des coffres hermétiques, où tout peut se vendre et s'acheter.
    L'argent, on le sait, est le nerf de l'histoire puisqu'il permet de tout s'offrir, le nécessaire comme le superflu, la gloire éphémère comme les plaisirs faciles. images-5.jpegCécile Brossart et Édouard Stern, l'un comme l'autre, sont tombés dans le piège. Elle, de son enfance en miettes entre une mère dépressive et un père libertin, abusée à 10 ans, quittant l'école à l'adolescence, ne vit que dans l'espoir d'une reconnaissance (qui l'aidera à renaître). Et cette reconnaissance, pour cette femme-enfant, cette « romantique libidinale » (Pascal Bruckner), passe nécessairement par l'amour. Comme par l'argent. D'où le besoin - vital - de monnayer ses faveurs. Non seulement pour gagner sa vie, telle une femme vénale, mais aussi et d'abord pour se sauver. Et lui, de son enfance dorée à Paris, entre un père méprisant et une mère célèbre (c'est la première épouse de Jean-Claude Servan-Schreiber), descendant d'une lignée de banquiers fondée au XIXème à Francfort, grandi dans le silence et le secret, la haine de soi, aspire également - comme Cécile, mais de l'autre côté du miroir - à la reconnaissance. Ses moyens financiers, bien sûr, sont incomparables, et même illimités. Il appartient au gotha de la haute finance. C'est un requin, disent ceux qui l'ont connu, un prédateur qui, à force de raids impitoyables et d'opérations audacieuses, va bâtir la 38e fortune de France. Un homme craint et respecté. Un intouchable.
    DownloadedFile.jpegOn comprend mieux, maintenant, ce que ces deux-là faisaient ensemble, la femme-enfant et le requin. Ce qu'ils cherchaient à corps perdu. Et pourquoi ils se sont reconnus.
    La vraie connaissance, écrivait Georges Bataille, se fait toujours dans les larmes d'Eros. L'amour est cette épreuve de vérité qui fait tomber les masques, même les mieux ajustés. À ce propos, Bataille parlait de corrida, de mise à mort. C'est dans l'expérience sexuelle, qui nous fait oublier le monde et disparaître à nous-mêmes, qu'Eros rencontre fatalement Thanatos. Dans le sang, le sperme et les larmes.
    Si l'amour est la chance, peut-être unique, de renaître grâce à l'autre, la mort est aussi le prix à payer, parfois, exorbitant, de la reconnaissance.

11/01/2013

So long, Claude !

DownloadedFile.jpegQu'est-ce qui fait la richesse d'un pays ? Ses banquiers ? Ils travaillent dans l'ombre et, de plus en plus souvent, ont avantage à y rester. Ses hommes politiques ? Ils occupent le devant de la scène, pérorent, promettent, lambinent, se taisent, avancent d'un pas, puis reculent de trois. On les a déjà oubliés bien avant qu'ils quittent la scène (et la Suisse, à cet égard, n'a que des seconds couteaux). Le bon gros géant orange ? Swisscom ? Les pharmas bâloises ? Lindt ou Cailler (vous êtes plutôt Lindor ou Frigor ?)…

Non : la richesse d'un pays, surtout s'il est petit comme la Suisse, ce sont ses artistes. DownloadedFile-1.jpegLaissons de côté Rousseau, qui est né genevois et mort prussien ! Mais prononcez à Paris ou à Los Angeles le nom de Blaise Cendrars et vous verrez les yeux s'écarquiller ! Ah L'Or ! Quel chef-d'œuvre ! Et Moravagine ! Et la Prose du Transsibérien ! Parlez de Frisch ou de Dürrenmatt et tout le monde vous écoutera ! Et Le Corbusier ! Et Tinguely, bricoleur de génie ! Et Stefan Eicher, le manouche à l'accent rocailleux ! Et Albert Cohen, juif errant de Genève ! Et Ferdinand Hodler ! Et Louis Soutter ! Et Corinna Bille !

Et Claude Nobs ! L'enfant de Territet aura déplacé des montagnes, ici et ailleurs, sa vie durant, pour réaliser son œuvre : réunir à Montreux, dans le plus beau panorama du monde, les meilleurs musiciens de son époque. La musique, pour lui, n'avait pas de frontières. Il aimait le jazz, bien sûr, mais aussi le rock, le pop, la musique folklorique, les chanteurs italiens, les crooners américains, les talents « émergents » comme on dit, mais aussi les talents reconnus.

images-5.jpegLa dernière fois que je suis allé au Festival, c'était en 2006. Programme fastueux, comme toujours. Diana Krall, enceinte et rayonnante. Le renard à la voix éraillée, Randy Newman, seul au piano. Paolo Conte, malicieux et profond, comme toujours, disparaissant dans les coulisses entre deux chansons pour se tenir au courant de la finale de la Coupe du Monde de foot, où l'Italie jouait contre la France (victoire des Italiens aux pénalties). Claude Nobs surgissant à la fin du concert avec son harmonica magique…

Oui, la richesse d'un pays, ce sont les rêveurs obstinés, les passeurs de frontières, les briseurs de préjugés, les voyageurs de l'infini, les arpenteurs de nouveaux mondes, les passionnés fidèles et fous.

Claude Nobs était tout ça.

Merci pour tout, Claude, and so long !

09:50 Publié dans all that jazz, Hommage | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : claude nobs, jazz, montreux, musique, cendrars, krall, paolo conte | | |  Facebook

07/01/2013

A quoi sert l'argent ?

images-7.jpegCet entretien inédit de Jean-François Duval avec Jean Baudrillard a paru dans Une Semaine Avant l’Élection, Journal Ephémère. Il date de 1983, mais il n'a pas pris une ride. Il vaut la peine de réfléchir, aujourd'hui plus encore qu'hier, à la place de l'argent dans nos vies, à sa valeur et à son rôle.

— Jean-François Duval: Jean Baudrillard, comment parler d'argent, aujourd'hui?
Jean Baudrillard: Aujourd'hui, l'argent, ou la monnaie, devient une espèce d'objet qui n'a plus de prix, quelque chose qui est hors valeur, qui surplombe les économies mondiales, qui les règle ou les dérègle selon une espèce d'arbitraire. Et qui est source d'une fascination éblouie du fait de sa possibilité d'exister en dehors de tout sujet. Et de tout échange particulier. Car au fond, qui contrôle ça, maintenant? C'est un ordre de domination, mais flot­tant. Il n'y a plus un sujet de la domina­tion. Non, il y a l'argent, qui a été mis sur orbite et qui ne varie plus en fonction des productions. Il a son cycle de circulation, il se lève, il se couche comme un soleil.
Ce n'est plus de l'argent d'ailleurs. Il y a un malentendu à parler de cela en terme d'argent. C'est une puissance. Et une puissance qui semble avoir échappé à tout le monde. La dissuasion me paraît être la dimension fondamentale de cet univers-là. Elle permet qu'il n'y ait plus nulle part de territoire, qu'il n'y ait plus rien d'appropriable. Ni même, comme je l'ai dit, de sujets. Il y a là une façon de prendre en otage le reste du monde. Et cette chose-là, on ne peut plus la rapa­trier. C'est comme un engin spatial qu'on a lancé... il tourne, il tourne... On satel­lise des puissances monétaires comme on met sur orbite des bombes nucléaires, et elles en viennent à exercer un semblable pouvoir de dissuasion. N'étant plus des sujets, nous sommes nous-mêmes mis en orbite par ces puissances-là.

DownloadedFile.jpeg— Jean-François Duval: L'argent supposait une scène de l'échange qui a disparu?
— Jean Baudrillard: Oui, l'argent — et c'est pourquoi ce terme est dépassé —, c'était quelque chose qui était en représentation, qui supposait encore des acteurs. Avec lui, c'est toute une dramaturgie qui disparaît. Un jour, on se rendra peut-être compte que c'était encore un univers vivant. Au lieu de quoi on aura obtenu un univers où il n'y a plus un sujet et un Autre, ni même donc d'alié­nation possible. Un univers où les sujets sont complètement ventilés. Désormais, l'argent, qui a été pendant longtemps le signe d'une circulation accélérée par rapport au troc et aux objets, j'ai l'impres­sion qu'il est dépassé comme système d'échange. Plus vraiment opérationnel. Il est en trop. images-5.jpegLe transit se fait par des choses encore plus abstraites. Dans un système de communication plus avancé, on peut supposer qu'il serait tout à fait volatilisé. L'argent est devenu trop réa­liste, il reste trop figuratif. Et on n'est plus dans le figuratif. On est dans un univers beaucoup plus aléatoire, où les choses n'appartiennent plus à personne. L'ar­gent, aujourd'hui, c'est presque comme un cadavre dont on se demande comment s'en débarrasser.

— Jean-François Duval: On n'est plus dans la comédie bal­zacienne ni dans les vieux romans policiers, quand il existait encore un temps de l'accumulation et de la dépense, une théâtralité dans la manière dont les gens par exemple claquaient du fric...
images-6.jpeg— Jean Baudrillard: Oh oui, les grands flambeurs, c'est vrai qu'on n'en voit plus tellement. L'avare, c'est aussi un personnage qui commence à devenir impensable. Un jour, on se demandera ce que ce mot veut dire. On peut faire le parallèle avec le cinéma, qui a évolué d'une grande scène, avec des idoles, des stars, à une gestion beau­coup plus banale. Les choses ne se théâ­tralisent plus, elles se banalisent. Pour dépenser, il faut un excédent, du luxe, une somptuosité, une culture de pres­tige qui joue sur des différences fortes. Alors, certes, les différences sont encore très grandes, mais elles ne jouent plus : on évolue vers un système purement opérationnel. Jadis, l'argent était riche d'histoires, de mythologies, de récits, de romans. À la Belle Époque, par exemple, l'argent était roi. Parce qu'à ce moment-là, il y avait encore un roi qui traînait quelque part. Il y avait une représenta­tion des choses, même si elle était mys­tifiante, aliénante. Avec les nouveaux prolongements électroniques, il n'y a plus d'histoire. Il n'y a rien à raconter. On n'inventera là-dessus ni une autre scène, ni une autre théâtralité, ni un autre romanesque. Tout ce qui restera, c'est une espèce de fascination collec­tive. C'est comme dans la mode, où le cérémonial s'est perdu, où on ne déploie plus tout un faste. Elle n'a rien perdu de son intensité, mais le relief s'est aplani. Elle se borne à fonctionner. C'est encore un signe de l'universalisation de ce type de phénomènes.
En peinture aussi, on n'a plus affaire à des œuvres qui ont une valeur. Un jugement devient de plus en plus diffi­cile. L'art ne tient plus dans un théâtre ni une scène où les images avaient une puissance de représentation. Quand je dis "scène", ce n'est pas simplement de la scène théâtrale que je parle, mais aussi de la scène du social, de la scène his­torique, de la scène du sujet. Tout était scène. Mais cette scène s'est volatilisée. Et, avec elle, le regard, au sens noble du terme — je veux dire le regard comme vision, comme jugement.
Ce que je décris ici, bien sûr, c'est une tendance à la limite. Mais c'est bien vers ça que nous nous dirigeons. L'argent, je crois, n'a jamais eu plus de sens et de signification qu'à l'ère de la marchan­dise telle que la dépeint Marx, avec ses cycles d'épargne et d'accumulation pri­mitive. Aujourd'hui, tout cela semble bien archaïque. Quoi qu'on nous dise, l'ère n'est plus à l'épargne, à la thésauri­sation, elle est à l'anticipation. L'argent est un gigantesque modèle de simulation de la valeur, encore trop réaliste.

17/12/2012

Qui sont les vrais minables ?

images-3.jpegEn traitant Gérard Depardieu de « minable », le premier ministre français Jean-Marc Ayrault, relayé par sa collègue ministre de la Culture, Aurélie Filippetti, n'a pas seulement commis une erreur, mais une faute. En insultant Gégé, le sinistre Ayrault ne s'en prend pas à n'importe qui : il essaie de salir le plus grand comédien français contemporain (170 films tournés, d'Audiard à Duras, de Godard à Berri, de Bertolucci à Kassovitz) en le désignant à la vindicte populaire, parce qu'il a décidé de s'installer en Belgique. Heureusement que le grand Gégé n'est pas allé se loger en Allemagne : on l'aurait traité de collabo !

L'erreur d'Ayrault, c'est qu'insultant un artiste hors du commun, il attaque la France au cœur. Aux tripes. Car Depardieu n'est pas seulement un comédien génial, c'est aussi un entrepreneur à succès, un défenseur du cinéma français, un ambassadeur hors pair à l'étranger : autrement dit, une icône nationale. À la fois Jean de Florette et Obélix. Rodin et Cyrano. Mammuth et le colonel Chabert. Provocateur et bon vivant. Hâbleur et excessif. Il incarne la diversité gouailleuse, l'irréductible volonté de rélsistance du pays tout entier…

Depardieu, c'est la France. Et quand la France s'insulte, se déchire, s'exile, c'est le symptôme d'un malaise important. En le traitant de « minable », le sinistre Ayrault a commis une faute : il a montré au monde entier son impuissance (à retenir les artistes qui ont « réussi »), son désir mesquin de revanche (Depardieu a voté Sarkozy, il faut donc le punir), sa rage à faire un exemple (ah ! les sales riches ! On va les faire payer !).

Nul doute que Depardieu s'en souviendra bientôt lorsqu'il incarnera à l'écran Dominique Strauss-Kahn, un autre fleuron de la France éternelle (et socialiste) !

10:10 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : depardieu, ayrault, filippetti, fisc, belgique | | |  Facebook

15/12/2012

Deux artistes aux Grottes

Prévu initialement dans le numéro de décembre du magazine Uniréso « Ou bien ?! », consacré au quartier des Grottes, cet excellent article, signé Laurence Faulkner Sciboz, a été écarté de la publication finale, ainsi que d'autres consacrés à ce vieux quartier militant, pour de mystérieuses (et confédérales) raisons. C'est une très bonne raison de le publier ici !

« Le musicien et l’écrivain. Deux hommes dont la renommée dépasse les frontières du pays. Deux hommes habitant les Grottes depuis plus de trente ans, mais dont la relation au quartier s’est faite de manière très différente. Rencontre avec Eduardo Kohan et Jean-Michel Olivier.

images-5.jpegQuartier militant, les Grottes sont aussi depuis plus de trente ans, le lieu de vie de deux personnalités à la renommée internationale. L’écrivain et journaliste Jean-Michel Olivier, lauréat du prix Interallié en 2010, prix littéraire français qui récompense chaque année depuis 1930 le roman d’un journaliste. Et Eduardo Kohan, saxophoniste, improvisateur et compositeur. Parti du quartier de Saint-Jean, Jean-Michel a emménagé en 1978 dans son appartement de la rue du Fort-Barreau où il vit encore aujourd’hui. Eduardo Kohan, arrivé à Genève en 1975 de son Argentine natale, en est à sa cinquième adresse. Toujours dans le quartier des Grottes.

Le saxophoniste qui dévorait les livres

DownloadedFile.jpegMusicien et citoyen. Si l’on voulait résumer sommairement Eduardo Kohan, jazzman de son état, on pourrait le faire ainsi.  Mais ces deux fonctions n’ont pas toujours été équilibrées de la même manière. Militant pour la sauvegarde des Grottes dans les années 70, il a été co-fondateur de l’Association des Habitants du quartier en 1984, suite au projet de démolition-reconstruction de l’Îlot 13. Rencontré Place des Grottes, Eduardo Kohan tient à nous emmener dans « son » coin des Grottes, et nous entraine à travers le Parc des Cropettes, jusqu’au pittoresque Îlot 13. À la rue Montbrillant, à la rue des Gares, chaque bâtiment a son histoire qu’Eduardo connaît bien. La casquette vissée sur la tête, de sa voix douce il nous raconte son combat pour préserver ce petit coin de paradis au cœur de Genève. « Nous nous sommes battus pendant des années pour sauver les immeubles du quartier ! Ce combat prenait le plus clair de mon temps. » Comme, ils ont eu raison ! Les immeubles rénovés ont gardé leur cachet. Les façades colorées, les arcades, les grosses pierres au sol et les arbres donnent à l’Îlot 13 des faux airs de village provençal. Mais les choses ont changé, les gens ne sont plus les mêmes. « Des années militantes, il ne reste plus que Thierry Clerc et moi qui habitons l’Îlot 13,  reprend Eduardo d’un air pensif. »

« Pendant mes années militantes, j’ai négligé mon saxophone »

« J’ai 63 ans et désormais, mes préoccupations ne sont plus les mêmes. Pendant mes années militantes, j’ai négligé mon saxophone. Aujourd’hui, je m’occupe de mon petit-fils (mon fils et sa famille habitent aussi le quartier des Grottes !) et de ma musique. J’aime beaucoup apprendre et l’improvisation n’a pas de limites. images-3.jpegChaque jour, je découvre d’autres choses que j’aimerais faire. J’ai commencé très jeune par le piano. Puis, j’ai découvert le jazz et le saxophone à 18 ans. Le piano est le seul instrument où l’on peut visualiser la musique. On voit les touches noires, les touches blanches et l’on comprend comment se construit cette musique… Je joue le saxophone comme on joue au piano. J’ai des projets, notamment un duo avec mon complice pianiste Jean Ferrarini, avec qui j’ai déjà enregistré un CD en 2004. En 2013, nous allons faire un album et un film vidéo. Après la musique, ce que je préfère faire, c’est la lecture. Je suis un très grand lecteur. D’ailleurs, j’habite juste au dessus d’une librairie fantastique, j’y vais presque tous les jours : la Librairie de Nicolas Barone. Je suis très heureux de connaître personnellement Jean-Michel Olivier qui est un grand écrivain. »

L’écrivain qui jouait du piano

« J’apprécie beaucoup Eduardo Kohan, il a enseigné le piano à mes filles pendant des années. » images-1.jpegC’est au restaurant italien La Grotta que l’écrivain Jean-Michel Olivier a choisi de nous rencontrer. Sourire calme, regard limpide. À bientôt 60 ans, Jean-Michel Olivier a un air d’éternel adolescent. Sur la table, à la terrasse du restaurant, il nous a amené ses deux derniers romans. L’amour nègre*, pour lequel il a reçu le prix Interallié et son dernier roman sorti en septembre dernier : Après l’orgie**, qui est le second volet de L’amour nègre. Un roman écrit en neuf mois, « le temps d’une grossesse…» précise, Jean-Michel. L’écrivain est un hyperactif. La promotion de L’amour nègre l’a mené dans le monde entier. Mais il a depuis écrit un recueil de nouvelles et un nouveau roman. Outre l’écriture romanesque, il rédige deux chroniques régulières dans des quotidiens romands : la Liberté et le Nouvelliste, il tient un blog à la Tribune de Genève, il enseigne le français et l’anglais au collège de Saussure et il s’occupe de la collection Poche suisse aux éditions l’Âge d’Homme… Rien que ça suffirait à nous donner le tournis. Mais l’écrivain est également pianiste : « Je joue toujours du piano. Pour moi, l’écriture, c’est un peu comme l’improvisation dans le jazz… »

« J’ai décrit plusieurs fois les Grottes dans mes livres »

images-4.jpeg« J’ai décrit plusieurs fois les Grottes dans mes livres. Dans L’amour nègre, j’en ai décrit le côté nocturne, dealers et criminalité. C’est un aspect douloureux de l’évolution du quartier, le parc des Cropettes, la nuit, il faut désormais l’éviter… » L’écrivain a aussi publié le portrait d’une personnalité extravagante du quartier des Grottes dans Notre Dame du Fort-Barreau***. images-2.jpegC’était une femme solitaire. Une quasi clocharde habillée de haillons et pourtant, elle possédait trois immeubles sur l’avenue des Grottes. Elle gardait volontairement les loyers extrêmement bas et avait recueilli dans ses appartements des marginaux désargentés. « J’avais l’habitude de venir déjeuner ici, à La Grotta avec Jeanne Stöckli-Besençon. Le restaurant s’appelait autrefois Les Nations. Malgré son grand âge, nous avions une relation presque amoureuse… C’est sans doute pour ça que je suis attaché à ce restaurant et son sympathique patron, Sandro ! Jeanne est décédée en 1996 à presque 90 ans. À sa mort, elle a légué ses immeubles à la ville... » 

Le combat continue

De manière romanesque ou militante, leur quartier a inspiré avec succès Jean-Michel et Eduardo.  Pourtant aux Grottes, rien n’est gagné. Aujourd’hui, l’Îlot 13 est à nouveau menacé. La gare Cornavin doit s’agrandir, les CFF ont besoin de nouvelles voies. Et c’est sur ce havre préservé au prix de longues années de négociations que les Chemins de fer fédéraux voient la gare se développer. Eduardo n’est plus de la bataille, il a d’autres projets, mais aux Grottes, le combat continue. »

Laurence FAULKNER SCIBOZ

 

www.eduardokohan.com

* L'amour nègre, édition de Fallois-L'Âge d'Homme, 2010

**Après l’orgie, édition de Fallois-L'Âge d'Homme, 2012

*** Notre Dame du Fort-Barreau, récit, L’Âge d’Homme, 2008. 


La Grotta

Spécialités italiennes

Rue du Midi 8

1201 Genève

Tél. 022 733 84 07

 

Librairie Nicolas Barone

Livres d’occasion

15, bis rue des Gares

1201 Genève

Tél. 022 740 14 82

Horaire d’ouvertures :

Lundi au vendredi de 15h à 19h

Samedi de 14h à 18h

 

 

 

 

 

 

 

 

13.09.2012

15/11/2012

Oh ! L'Interallié…

images.jpegIl y a des écrivains qui tueraient père et mère pour un Prix littéraire, et qui n'en reçoivent aucun. Et ceux qui n'en désirent pas, mais qui l'acceptent, tout de même, pour faire plaisir, disent-ils, à leur éditeur. Philippe Djian, qui vient de recevoir hier le Prix Interallié 2012, appartient à la seconde catéàgorie. Il faut dire que l'écrivain français (né en 1949), digne héritier de Kerouac et de la beat generation, a déjà une œuvre importante derrière lui, et que sa renommée n'est plus à faire…

Mais trève de coquetterie ! Djian a publié, en août, un roman excellent, qui porte le meilleur titre de la rentrée : « Oh »*. Il faut oser. Et Djian a toutes les audaces. C'est un styliste hors pair, à la langue fluide et inventive. Ses livres sont écrits à fleur de peau, de chair même, puisque la sexualité en est souvent le nerf principal. C'est le cas du dernier en date, « Oh », qui commence par une terrible scène de viol, et se poursuit comme une enquête policière. Les personnages, Michèle, la femme agressée, son fils Vincent, qui vient dîner chez elle avec sa nouvelle petite amie (enceinte d'un autre homme), la mère de Michèle (qui apprécie les hommes beaucoup plus jeunes qu'elle), Anne, sa meilleure amie (dont le mari, par ailleurs, est son amant), son père, accessoirement serial-killer dans un camp de vacances pour enfants, etc.

images-1.jpegOn le voit : pour savourer la musique de Djian, il faut aimer la langue (comme un fou), s'intéresser aux relations tordues qui nous relient les uns aux autres (nouées autour du sexe), aimer l'humour et l'aventure, ne pas être obsédé de réalisme ou de vraissemblance (la lèpre de la littérature). Bref, aimer l'écriture libre et musicale (Philippe Djian est un des paroliers de Stephan Eicher).

Et croyez-moi, « Oh », cri de surprise ou douleur, de rire ou de jouissance, mérite bien son titre. C'est un roman jubilatoire qui entraîne le lecteur tout au fond de la mine : là où se forgent nos obsessions et nos désirs secrets.

* Philippe Djian, « Oh », roman, Gallimard, Prix Interallié 2010.

08:30 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : djian, interallié, oh, eicher, littérature française, gallimard | | |  Facebook