28/03/2014

Olivier Py fait son théâtre : « Courage, fuyons ! »

images.jpegÀ quoi sert le théâtre sinon à mettre en scène les grands débats de la Cité, les questions politiques, éthiques, sociales ou psychologiques qui nous tourmentent ? Mais aussi : à résister, avec les moyens qui sont les siens (un texte, des acteurs, des situations), à tous les discours dominants, dangereux, exclusifs, qui mettent en péril la vie de la Cité ?

Cette volonté de résistance, le metteur en scène français Olivier Py, nouveau (et provisoire ?) directeur du Festival d'Avignon, semble l'avoir oubliée, puisqu'il vient de menacer de supprimer le Festival, ou de le déplacer ailleurs, si la ville d'Avignon, dimanche prochain, tombe aux mains du Front national !

Laissons de côté le mépris qu'Olivier Py semble porter à la démocratie pour nous concentrer sur l'essentiel : sa réaction (ses menaces), loin d'être courageuse, montre au contraire une singulière pleutrerie : ce n'est pas en fuyant, que le théâtre pourra faire barrage aux idées du FN ! Au contraire, il ne faut pas abandonner les lieux, mais résister sur place aux idées noires, analyser la progression du FN, proposer un antidote au racisme et au nationalisme !

Le théâtre sert à ça. Résister, débattre, dénoncer l'injustice, le malheur, l'imposture. 

Olivier Py l'a oublié. C'est bien dommage. Je crois qu'il s'en mordra les doigts !

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27/02/2014

La défaite de l'Europe

Unknown.jpegCertains esprits chagrins, bobos de gauche et de droite, qui aiment à se faire flageller, applaudiront à la décision européenne de suspendre, du moins provisoirement, les programmes d’échange Erasmus et Horizon 2020. Ils verront dans cette sanction une punition bien méritée pour ces Suisses arrogants qui osent défier l'autorité, eux qui aiment tant le fouet.

Pourtant, ils auront tort. Non seulement cette sanction est aveugle, mais encore parfaitement stupide.

Aveugle, en premier lieu, parce qu’elle frappe la jeunesse, et d’abord celle qui s’est mobilisée contre l’IN de l’UDC. Drôle de façon de remercier ses partisans et ceux-là même qui représentent l’avenir de l’Europe, si elle en a un !

Stupide, ensuite, parce que cette sanction touchera les cantons universitaires qui, tous, ont refusé l’IN ! Les autres cantons, ces méchants Suisses xénophobes et ignares, n'y verront que du feu !

Allez trouver une logique à tout cela…

images.jpegDouble sanction, donc, parfaitement injustifiable, mais qui s’explique, on le comprend, par l’embarras des dirigeants européens, obligés de punir un dangereux dissident, et qui s'agitent, à l’aveuglette, comme pour éloigner le mauvais sort. Un même vote, dans leur pays, aurait produit les mêmes résultats — en pire, bien sûr. Ce qu’ils ne veulent surtout pas voir…

En l’occurrence, la grande Europe a perdu une belle occasion de retourner une opinion publique (légèrement) défavorable en sa faveur !

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17/02/2014

L'amour est un crime parfait

images-1.jpegDisons-le : j'avais quelques appréhensions à aller voir le dernier film des frères Larrieu, intitulé L'Amour est un crime parfait, et adapté d'un roman de Philippe Djian, collègue du Prix Interallié. Les précédentes réalisations des deux frères, dont Peindre ou faire l'amour, ne m'avaient pas convaincu…

Mais là, surprise, dans ce psychodrame aux allures hitchcockienne, tout se tient, et plutôt bien ! 

Le scénario, d'abord, malgré quelques invraisemblances, est tiré au cordeau. Tendu, précis, tranchant. Les frères Larrieu ont conservé l'aspect très littéraire du personnage principal (professeur de Creative Writing à l'EPFL, poste qui n'existe pas, hélas!), et ils ont eu raison. Mathieu Amalric est d'ailleurs excellent en prof névrosé et sans doute psychopathe (mais le doute est permis). Karin Viard est fidèle à elle-même, c'est-à-dire très bonne. 21058950_20131119120940918.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpgComme la singulière Maïwenn et le toujours parfait Denis Podalydès. Sans oublier la provocante Sara Forestier et la bombe Marion Duval. Côté casting, donc, comme du côté dialogues et scénario, une réussite.

Je ne raconterai  pas l'intrigue de ce film singulier, qui rappelle pourtant certains livres de David Lodge, d'Alison Lurie ou de Philip Roth, parce qu'il se passe dans un campus universitaire, dont l'obsession n'est pas la connaissance, mais plutôt la séduction (entre autres sexuelle). Mais il faut aller le voir…

Le coup de génie, à mon sens, de ce film très bien fait, c'est d'avoir choisi comme décor le fameux Learning Center de l'EPFL ! Quels espaces ! Et quelle lumière ! Cela donne un côté futuriste, extrêmement théâtral, au film des frères Larrieu, qui joue sur les ambiguïtés, les transparences, les faux-fuyants. Dommage qu'aucun cinéaste suisse n'y ait pensé auparavant ! 

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17/12/2013

Portraits d'artistes par Claude Dussez

images-6.jpegVous cherchez désespérément un cadeau à faire à votre bien-aimé(e) en cette période d'échanges symboliques de Noël ?

Eh bien, ne cherchez plus, vous avez trouvé !

C'est un livre magnifique de portraits d'artistes (suisses) réalisé par un grand photographe valaisan, Claude Dussez, qui est aussi peintre, graphiste, caricaturiste, et j'en passe. DownloadedFile.jpegOn y retrouve tous celles et ceux qu'on aime, de A comme  Pascal Auberson à Z comme Zep, de Mélanie Chappuis à Georges Haldas (dit Petit Georges), de Brigitte Rosset à Yves Dana, et tant d'autres.

images-5.jpegClaude Dussez n'a pas son pareil pour jouer de toutes les nuances du noir et blanc et pour saisir le geste, l'expression du visage ou de la main, la parole silencieuse des corps glacés dans la photographie. Précédé d'une excellente préface d'Antoine Duplan, ce livre exceptionnel par sa richesse et la beauté de ses images se doit de faire partie de votre bibliothèque — ou de celle de votre bien-aimé(e) !

* Claude Dussez dédicacera son livre jeudi 19 décembre à partir de 18h à la librairie Payot Rive Gauche (dans les Rues basses, à Genève).

17:23 Publié dans all that jazz, Culture, livres en fête | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

13/11/2013

Israël fait des siennes

DownloadedFile.jpegOr donc, israël a reculé. C'est assez rare pour qu'on le salue…

Pas le pays, qui étend chaque jour ses « colonies », sans que personne, ou presque, ne s'en offusque. Mais le gouvernement de Benjyamin Nétanyahou qui, après avoir bloqué un projet de construction de 1'200 logements dans le secteur de Jérusalem-Est, a décidé d'annuler la construction de quelque 18'000 (vous avez bien lu) autres logements en Cisjordanie, qui serait alors coupée en deux. Ce projet, dévoilé par l'ONG israélienne La Paix maintenant, avait suscité "l'inquiétude" de Washington et de vives critiques des Palestiniens, qui s'étaient dit prêts à mettre fin aux négociations de paix si Israël ne revenait pas sur ces décisions.

DownloadedFile-1.jpegÀ qui doit-on cette brusque volte-face ? Pas à M. Nétanyahou, qui vient de nommer un ministre d'extrême-droite aux Affaires Étrangères. Mais sans doute aux Américains qui ont ont marre de se faire balader par Israël depuis des lustres…

Sans doute aussi aux diplomates iraniens qui, pour sortir de leur isolement international, ont activé les négociations avec l'Occident. Israël a senti le danger. Il n'est plus temps de menacer ou d'insulter le monde entier. Il faut faire un pas sinon vers la Paix (encore très lointaine), du moins vers une solution négociée de ce conflit qui empoisonne le Proche-Orient.

09:54 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : israël, usa, kerry, iran, fabius | | |  Facebook

21/10/2013

Pourquoi on ne lit plus Ramuz

images.jpegUn excellent article sous la signature d'Isabelle Falconnier, dans L'Hebdo, salue à sa juste valeur l'achèvement du chantier du siècle : l'édition critique de l'œuvre complète de Charles Ferdinand Ramuz. Belle aventure que ce travail de plusieurs années, accompli par une équipe de chercheurs patentés sous la direction, entre autres, de Roger Francillon et Daniele Maggetti ! Travail admirable, par son érudition et sa patience, et indispensable à la fine compréhension de l'écrivain vaudois.

Cela donne, au final, plus de 30 volumes, publiés chez Slatkine*, sans compter les deux volumes publiés en 2005 dans la prestigieuse collection de Pléiade de Gallimard**.

Évidemment, ce chantier a un prix. Il est exorbitant : 4,7 millions de francs. Sans compter les subventions offertes aux éditeurs (importantes, elles aussi) pour publier ces Œuvres complètes. Quand on pense aux difficultés qu'ont les éditeurs romands à obtenir ici 1000 Frs, là 2000 Frs pour publier le premier roman d'un auteur inconnu, il y a là comme un fossé difficilement justifiable…

images-1.jpegLe coût de ce « chantier » est énorme, certes, mais il permet de mieux appréhender un auteur qui reste peu et mal lu. Pour cela, je me félicite, comme Isabelle Falconnier, de cette édition qui fera référence.

La question, pour moi, est ailleurs. Non dans les sommes exorbitantes consacrées à cette opération, mais plutôt dans la finalité de l'entreprise. À qui s'adressent ces œuvres complètes ? Non au simple lecteur, curieux de littérature romande et amateur de bons livres. Mais avant tout aux spécialistes, aux érudits, aux étudiants, aux professeurs d'Université.

Si le travail de CFR est présenté clairement, si les grandes lignes de son « programme poétique » sont tracées avec justesse, on peut tout de même déplorer les excès de jargon (« génétique », « sociologique », « sociolinguistique ») qui alourdissent les notes et les préfaces de touches pédantes, pour ne pas dire cuistres, et n'ajoutent rien à la compréhensions des textes de Ramuz.

Un exemple (mais il y en a des dizaines) : voici comment un critique — Vincent Verselle pour ne pas le nommer —  explique le goût qu'avait Ramuz de commencer ses paragraphes par la conjonction « et » :  « la récurrence de ce connecteur à l’entame d’unité propositionnelle marque fortement la subjectivité énonciative et son activité ».

« N’y a-t-il pas là un signe d’impolitesse et de cuistrerie à l’égard du public non initié ? » demande avec justesse Jean-Louis Kuffer.


N'y a-t-il pas le risque, ici et là, de perdre le lecteur, même inconditionnel du poète vaudois, ou même de le faire rire ?

Mais la question principale n'est pas là, je l'ai dit. Cette édition est remarquable par bien des aspects. Elle contentera les étudiants en Lettres et les professeurs d'Université. images-4.jpegEt elle fera plaisir aux attachés d'ambassades qui exposent les Pléiades dans leurs plus belles vitrines (d'autant plus que les jours de cette collection prestigieuse, à entendre Antoine Gallimard, sont comptés : dans 10 ans, il n'y aura plus de Pléiades en version papier, mais uniquement en édition numérique).

Charles Ferdinand Ramuz gagne-t-il des lecteurs avec cette entreprise savante et coûteuse ? On peut légitimement en douter.

La grande question est là, toujours la même, depuis un siècle : pourquoi ne lit-on pas Ramuz ? Et d'autant moins depuis sa mort ?

Isabelle Falconnier, en interrogeant quelques écrivains romands, fournit une amorce de réponse. DownloadedFile-1.jpegJanine Massard, une grande lectrice, déplore la misogynie de l'auteur. Stéphane Bovon, quant à lui, trouve les dialogues de CFR artificiels, ses romans mal construits, sa thématique éculée. Sans parler de la langue, travaillée au point d'en paraître indigeste…

Je suis un grand admirateur de Ramuz. Je ne l'ai pas toujours été. En tant que collégien, je déplorais sa lourdeur, sa vision arriérée de la femme et des rapports amoureux, son côté « Livret de famille vaudois ». J'ai appris à l'aimer. DownloadedFile.jpegEn lisant La Beauté sur la terre, par exemple, roman très moderne par ses thèmes. En découvrant ses essais, remarquables, comme Taille de l'homme ou encore Raison d'être. Et sa fameuse et extraordinaire Lettre à Bernard Grasset. Et aujourd'hui je le place parmi les grands écrivains du siècle passé. Presque aussi haut que Céline (qu'il a influencé), Camus, Cohen ou Duras.

N'aurait-il pas mieux valu commencer par cette question : pourquoi ne lit-on plus Ramuz aujourd'hui ? Et essayer de le faire plus lire et mieux connaître ? Est-ce qu'une bonne édition de poche (par exemple) n'aurait pas été la meilleure réponse à cette question qui se pose aujourd'hui et se posera encore plus demain ?

Car notre Charles Ferdinand mérite avant tout d'être lu, sinon par tout le monde, du moins par le plus de monde possible. Il n'est pas réservé à une élite de lecteurs érudits. Ce n'est pas un auteur pour happy few. Il ne le voulait pas et il ne doit pas l'être. Son œuvre, parfois difficile d'accès, s'adresse à l'homme universel — et non aux castes, aux sectes, aux clubs de lecture paroissiale.

* Charles Ferdinand Ramuz, Œuvres complètes, éditions Slatkine.

** Charles Ferdinand Ramuz, Œuvres complètes, 2 volumes, collection de la Pléiade, Gallimard, 2005.

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09/10/2013

Le Temps en sursis

images-4.jpegLe Temps va mal. Ce n'est pas nouveau. Il y a des années que ce « journal de référence », qui défend haut et fort le principe de la libre concurrence, subit une cure d'amaigrissement, supprime des rubriques (sportive, par exemple), réduit ses reportages, remplace les enquêtes sur le terrain par d'immenses photos.

Sans parler de la partie culturelle, qui devient transparente…

Ce n'est pas nouveau et, bien sûr, c'est triste.

Ce qui est nouveau, en revanche, c'est qu'un journal soit mis en vente par ses actionnaires principaux (Ringier et Tamedia) qui cherchent une porte de sortie honorable.

Une mise aux enchères. Du jamais vu…

Et si personne ne se présente (ce qui est prévisible) ? L'un des deux actionnaires se retirera au profit de l'autre qui, bien évidemment, sera obligé de « dégraisser », comme on dit élégamment dans le langage économique.

Le Temps est en sursis, donc. En partie par sa faute : il a mal négocié le virage numérique et son édition papier, maigrissant chaque semaine, perd beaucoup de lecteurs. Mais surtout, il est victime des lois du marché.

Espérons qu'un grand éditeur, suisse ou étranger, lui redonne bientôt les couleurs qu'il mérite.

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04/09/2013

Retour d'Égypte

DownloadedFile.jpegMarlène Belilos n'est pas une inconnue. Née à Alexandrie en 1942, elle est obligée de fuir l'Égypte à l'arrivée de Nasser. Puis c'est l'Italie, la France, la Suisse où Marlène, en tant que journaliste, travaille pour les journaux et la télévision romande, dont elle est exclue, à l'époque de Lôzanne bouge, avec quelques autres (dont Nathalie Nath et Michel Boujut). L'affaire, à l'époque, fait grand bruit. Et la TSR, où règne une chasse aux sorcières, n'en sort pas grandie ! Un peu d'enseignement, ensuite. Puis direction Paris, où elle produit des émissions sur TV5 Monde et France-Culture. Et devient, last but not least, psychanalyste…
Elle nous donne aujourd'hui un petit livre épatant*, qu'on lit avec délectation. Il raconte l'exil forcé du roi Farouk, 32 ans, qui a porté tous les espoirs de liberté du peuple égyptien. Nous sommes le 26 juillet 1952. Farouk embarque sur son yacht, « le Bien Protégé », pour quitter à jamais son pays. Marlène Belilos, 10 ans à l'époque, reconstitue avec douceur et nostalgie cette journée historique : la ville d'Alexandrie où vivait sa famille, le mélange harmonieux des langues et des cultures, les parfums des échoppes d'épices, le marchand d'eau de rose. « L'air sent le sel et il ne pleut jamais… »

Peu à peu, les choses vont changer. Les étrangers (expats, juifs sépharades, Anglais, Français) ne sont plus bienvenus. Le pays croule sous les dettes et Nasser, bientôt, va nationaliser le Canal de Suez. images.jpegPour la famille Belilos, riche famille juive venue d'Alep, en Syrie, l'heure de l'exil a sonné. « Mon père aussi avait perdu, tout comme Farouk, sinon son royaume, en tout cas son palais. » C'est alors le départ forcé. Pour les plus pauvres, israël. Pour les plus fortuné, l'Europe imaginaire. L'Italie, la France, la Suisse, selon le grand loto des passeports.

À travers une série de souvenirs, qui sont autant de photographies, tantôt nettes et tantôt un peu floues, Marlène Belilos reconstitue une patrie perdue : l'Égypte de son enfance. La langue est belle et émouvante. Elle trouve les mots justes pour dire la brisure, l'exil, la séparation. C'est la langue du cœur.

Ce livre lumineux se termine sur l'évocation du plus grand héritage égyptien : l'écriture, qui ressuscite l'enfance, et permet de transmettre l'émotion, les souvenirs, les connaissances. En un mot, ce qu'on a perdu.

* Marlène Belilos, Le Yacht du roi Farouk, éditions Michel de Maule, 2013.

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07/08/2013

Les livres de l'été (29) : John Goetelen

images.jpegTapez « féminista » sur Google, et vous tomberez aussitôt sur une boutique de lingerie intime proposant soutien-gorges et porte-jarretelles, ainsi qu'une panoplie impressionnante de sextoys…

Mais le terme « féminista » ne se résume pas aux artifices de séduction. Il désigne aussi, aujourd'hui, une mouvance féministe, qui s'inspire du Women's Lib des années 70. En plus extrême. C'est ce mouvement qui, dernièrement, a tenté de faire interdir, à Lausanne, certaines affiches jugées sexistes. Ou encore, qui tente de mettre un terme à l'émission Tango, animée par Sofia Pekmez et Michel Zendali sur la RTS, au prétexte que cette émission, fondées sur des stéréotypes, offrirait une image dégradante de la femme…

Comme on le voit : les « féminista » essaient de remplacer, sous nos latitudes, les anciennes ligues de vertu qui voulaient protéger les femmes (toujours pauvres et dominées) contre l'affreuse agression des mâles (toujours violents et dominants)…

Un petit livre dû à la plume alerte et ironique de John Goetelen (alias hommelibre, voir son blog, ici), apostrophe brillamment « Féminista »* images-1.jpegDans cet essai effronté, Goetelen reprend la plupart des idées en vogue aujourd'hui dans les milieux féministes, les interroge et en discute la pertinence. Ainsi, bien sûr, de l'image de l'homme (et de la femme), de la fameuse (et fumeuse) question des « genres » (qui cherche à nier toute différence biologique au profit d'une différence « culturelle », forcément stéréotypée), de la violence conjugale (pas exclusivement masculine), de la sexualité, etc. La discussion est vive, souvent provocatrice, fondée sur l'analyse de nombreux documents. On sent que Goetelen exprime un peu plus que sa seule opinion dans ce livre, mais aussi et surtout son amour des femmes. Un amour délicat, total, et parfois contrarié.

C'est drôle, tendre et intelligent.

Si les questions de « genre » vous intéresse, il faut le lire séance tenante.

* John Goetelen, Féminista : ras-le-bol, Éditions Atypic, 2012.

 

04:20 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (17) | Tags : goetelen, féminista, simone de beauvoir | | |  Facebook

01/08/2013

Les livres de l'été (22) : Jean-François Duval

images.jpegAvant eux, à Paris, il y a eu les existentialistes, qui mélangeaient le jazz et la philosophie dans les caves de Saint-Germain-des-Près. On refaisait le monde en rêvant de révolutions, ici et maintenant, de justice et de liberté. Après eux, il y a eu les zazous, les beatniks, les hippies, les punks, les grunges, inspirés par Kurt Cobain, le chanteur du groupe Nirvana. Entre les deux, marquée par Sartre et Camus, il y a eu la Beat Generation, mouvement initié par un petit groupe de poètes américains en rupture, parmi lesquels Allen Ginsberg, William Burroughs et, bien sûr, le ténébreux Jack Kerouac, auteur de Sur la Route*, le roman qui lança véritablement la mode beat dès sa sortie en 1957. Plus encore qu'un mouvement littéraire, il faudrait parler de phénomène sociologique. Au début des années 50, on voit apparaître des films avec Marlon Brandon et James Dean, mettant en scène des personnages de rebelles. En musique, Elvis Presley invente le rock 'n roll. Et en littérature, Kerouac, Québécois d'origine bretonne, publie un livre culte qui poussera des milliers de jeunes gens à prendre la route, comme Dean Moriarty et Sal Paradise, les héros du roman.

images-1.jpegBien sûr, cette quête de soi dans le voyage n'est pas nouvelle. En Occident, elle commence avec les aventures d'Ulysse qui erre pendant dix ans en Méditerranée avant de retrouver son île et son épouse. Mais avec Kerouac, l'exploration du monde n'est pas seulement géographique : elle est quête de sens et de sensations fortes, d'expériences nouvelles. Beat, en anglais, signifie à la fois battu, perdu, rythmé (on le retrouve dans Beatles et beatniks). En français, il ouvre les portes de la béatitude, qui doit nécessairement arriver à la fin de la quête. Mais cette béatitude s'obtient par toute sorte de dérèglements et d'excès : drogues, alcool, frénésie sexuelle, etc. C'est dire qu'elle n'est pas sans danger. Pour soi, comme pour les autres. D'ailleurs les héros de la Beat Generation n'ont pas fait de vieux os : Jack Kerouac meurt à 47 ans, en 1969, des suites de son alcoolisme. Son compère (et idole) Neal Cassady meurt à 42 ans après une nuit d'excès. D'autres « rebelles sans cause » n'ont pas une fin plus glorieuse.

Mais brûler ne vaut-il pas toujours mieux que durer ?

images-2.jpegUn film, tiré du roman de Kerouac, et un livre de Jean-François Duval nous invitent à replonger dans ce mouvement qui a marqué tant de routards et d'écrivains (dont Nicolas Bouvier ou encore Bob Dylan). Le film, d'abord, signé Walter Salles, est une adaptation trop sage du roman, qui ne rend pas justice à la folie de l'écriture de Kerouac. En revanche, le livre de Duval**, qui se présente comme une enquête policière, est passionnant. images-3.jpegL'auteur a retrouvé, au fil des ans, tous les protagonistes, proches ou lointains, de Sur la Route, qu'il a interviewés longuement : la femme de Cassady, la petite amie de Kerouac, Ginsberg, le prophète du LSD Timothy Leary, etc. Il livre un document exceptionnel sur cette génération perdue qui n'a pas fini de fasciner le monde.

 

·* Jack Kerouac, Sur la Route, Folio.

** Jean-François Duval, Kerouac et la Beat Generation, PUF, 2012.

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28/07/2013

Les livres de l'été (18) : Yasmina Reza

images-7.jpegQu’en est-il, aujourd’hui, des amours de la carpe et du lézard ? De l’hirondelle et du castor ? Du hérisson et de la pie ?

Autant de couples improbables, appartenant à des espèces trop différentes. Pourtant, ils se rencontrent. Et on peut même imaginer qu’ils s’apprécient, sinon qu’ils s’aiment. Mais, comme ils ne peuvent se reproduire ensemble, ils sont condamnés à se chérir de loin.

Et qu’en est-il, aujourd’hui, des hommes et des femmes ? Ne voit-on pas, autour de nous, des couples aussi improbables que celui de la carpe et du lézard, condamnés, chacun, à sortir de son élément pour aller à la rencontre de l’autre ? Y a-t-il beaucoup de couples aussi bien assortis que Brad Pitt et Angelina Jolie, par exemple, ou Victoria et David Beckham — si l’on met de côté des couples aussi mythiques que les Kopp, les Clinton et les Calmy-Rey ?

Le couple, cet étrange alliage entre les sexes parfois opposés, parfois complices, forme la matière du dernier roman de Yasmina Reza. Son titre énigmatique, Heureux les heureux*, fait référence à un poème de Jorge Luis Borgès : « Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l’amour. » Et là, Yasmina Reza n’y va pas de main morte ! On connaît Art, la pièce de théâtre qui l’a rendue célèbre en 1994. images-5.jpegEt l’on a encore en mémoire le dernier film de Roman Polanski, Carnage, dont Reza a écrit les dialogues et le scénario. Ici, elle passe au scanner une dizaine de couples, plus ou moins improbables, issus quelquefois du hasard, basés sur l’intérêt financier, et plus souvent l’hypocrisie, le mensonge ou la lâcheté.

Composé d’une vingtaine de monologues (chaque personnage parle en son nom), qui se croisent, se télescopent, se contredisent parfois, le roman avance par cercles concentriques. Et le centre, c’est le couple. Et ses diverses composantes : l’amour, le sexe, la tendresse, les disputes, les rêves, la jalousie, etc.

images-6.jpegD’une écriture nerveuse, qui colle à notre époque hystérique, Yasmina Reza brosse une fresque épatante de drôlerie et de cruauté où chacun trouvera à méditer. Depuis la vieille tante insortable (car elle dit à haute voix tout ce qui lui passe par la tête, autrement dit la vérité) à l’adolescent qui se prend pour Céline Dion (au point de parler à ses parents avec l’accent canadien), depuis l’oncologue gay qui rêve de tendres sévices, au joueur de bridge invétéré qui bouffe son roi de trèfle à cause de sa femme qui a mal donné. Reza a le génie de l’observation. C’est enlevé, papillonnant et plus profond qu’il n’y paraît. Elle met le doigt où ça fait mal. Et ça nous fait du bien.

Si le couple fusionnel est un leurre, il reste le couple au quotidien. Un long travail d’approche, d’écoute et de partage. Et rien n’empêche de concevoir les amours mystérieuses de la carpe et du lézard.

Il faut imaginer un couple heureux.

 * Yasmina Reza, Heureux les heureux, roman, Flammarion, 2013.

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20/07/2013

Je t'aime, moi non plus (une histoire d'amour)

images-1.jpegC’est une histoire d’amour, étrange et compliquée, que la Suisse vit avec l’Europe. On se souvient du 6 décembre 1992, que Jean-Pascal Delamuraz, devant les caméras de la télévision, sur un ton dramatique, qualifia de « dimanche noir », parce que les citoyens de ce pays, du bout des lèvres, à 50,3%, avaient refusé l’entrée de la Suisse dans l’EEE (et non l’Union Européenne).

Depuis, les choses n’ont guère changé. Ou alors, si elles ont changé, c’est dans le sens d’un refus plus important. Si le peuple était appelé à voter aujourd’hui, le résultat ne serait pas de 50,3% de non, mais de 70 ou même de 80% de refus.

Pourtant, tout le monde est d’accord : géographiquement, la Suisse est au cœur de l’Europe. Elle est son château d’eau et son jardin d’Eden. D’autres diront : son coffre-fort. Elle fait partie de de son histoire et de sa structure. Culturellement aussi, elle est au carrefour des cultures latine et germanique. On y parle joyeusement quatre langues (même si l’on ne se comprend pas toujours). Politiquement, elle fonctionne, depuis des lustres, sur un modèle fédéraliste qui semble avoir fait ses preuves — même si, à chaque votation, on remarque des clivages entre ville et campagne, et cantons romands et alémaniques. On dirait qu’elle a fait sienne la devise du sénateur américain David Moynihan : « Ne confiez jamais à une plus grande unité ce qui peut être fait par une plus petite. Ce que la famille peut faire, la municipalité ne doit pas le faire. Ce que la municipalité peut faire, les États ne doivent pas le faire. Et ce que les États peuvent faire, le gouvernement fédéral ne doit pas le faire. »

Où est le problème alors ? Pourquoi la Suisse, quand l’Europe lui fait les yeux doux en lui disant je t’aime, répond toujours par une grimace : moi non plus ?

C’est que l'Europe n'est pas seulement un cap géographique qui s'est donné la figure d'un cap spirituel, à la fois comme histoire et comme projet. Elle confond son visage avec l’économie marchande. images.jpegAu lieu d’égaliser les différences, elle fait régner partout le droit du plus fort (en Europe, comme au foot, le plus fort, c’est l’Allemagne). Elle étouffe certains pays (Grèce, Espagne, Portugal) sous le poids de la dette. Elle est régie, depuis Bruxelles, par une bureaucratie tentaculaire, qui tisse chaque jour de nouvelles réglementations. En un mot, elle est loin de cette Europe fédérale et démocratique dont rêvait Denis de Rougemont (1906-1985), premier penseur européen et écolo, que les fonctionnaires de Bruxelles feraient bien de relire.

La Suisse comporte 26 cantons, l’Europe, 28 états. Mais la comparaison s’arrête là. La Suisse n’a jamais eu aucun désir d’expansion, quand l’Europe, pour avancer, a besoin de nouveaux marchés : aujourd’hui, la Croatie. Demain, le Kosovo. C’est la loi du vélo : s’il n’avance pas, il se casse la gueule…

Dans le corps à corps amoureux, comme le susurraient Serge Gainsbourg et Jane Birkin, l’important (si j’ai bien compris la chanson) était de se retenir. Pour l’instant, la Suisse se retient. Elle a raison. Même si l’Europe a mis le cap sur elle, elle n’est pas encore arrivée au port.

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18/07/2013

Les livres de l'été (10) : Ma Vie et autres trahisons, de Roland Jaccard

images-5.jpegAvec Roland Jaccard, c’est agréable, on ne perd pas son temps. D’emblée, il annonce la couleur. « Il m’est pénible de l’avouer, mais je suis un pauvre type. Je n’ai pas le souvenir de l’avoir toujours été. »  Faute avouée est à moitié pardonnée, dit-on. Mais on connaît le zèbre. Cet aveu de faiblesse, comme souvent, est la première pièce d’un procès que l’auteur, livre après livre, s’intente à lui-même, suivant l’exemple de son frère de macération Henri Frédéric Amiel. Autocritique, cynisme, autodénigrement : ce sont les armes qu’utilise Jaccard avec, il faut le dire, non seulement une grande intelligence, qui confine parfois à la rouerie, mais aussi un style et une attitude (on n’osera pas parler d’éthique) : la suprême élégance des désespérés.

Car Jaccard, c’est d’abord un style, à la fois libre et transparent, inimitable en ce qu’il est parfaitement singulier, une phrase limpide qui rend le récit alerte, des piques jouissives (sur Michel Contat, « sartrien de droite légèrement masochiste », Josyane Savigneau, alias Pepita Bourguignon, sa grande ennemie au Monde, ou encore Étienne Barilier, qui a écrit un livre au titre prophétique, Soyons médiocres !, et qui l’est devenu). Des piques et des fusées, des aphorismes savoureux : « J’ai toujours pris pour règle de négliger la moralité, mais de respecter les formalités. »

images-3.jpegSon dernier livre, Ma vie et autres trahisons*, n’est pas un roman, ni un essai, ni une confession, mais les trois à la fois. Jaccard n’est jamais aussi passionnant que lorsqu’il mêle les genres, sans avoir l’air d’y toucher.

Roman d’amour, ou plutôt d’initiation, car l’auteur, qui ne se reconnaît pas les qualités d’un grand amoureux, aime au contraire à initier les choses de l’amour, et si possible avec des nymphes qui ont à peine 16 ans. En ce domaine, il est incorrigible. Si l’on voulait interroger un psy, disons le Dr Grafenstein, il dirait sans doute que la libido de l’auteur s’est arrêtée à l’adolescence, et qu’il recherche, inlassablement, dans ses expériences amoureuses, le premier émoi éprouvé à cet âge-là. Après Sugar babies**, ode inoubliable aux jeunes lectrices de mangas, Jaccard nous livre un autre pan de sa vie galante : ce qui reste de toutes ses rencontres, parfois fugaces, avec Candy, par exemple, l’amoureuse lausannoise, Masako, la jeune graphiste japonaise ou encore cette inconnue, très jeune bien sûr, à qui l’auteur lit chaque nuit des pages de L’Antéchrist de Nietzsche, pour l’édifier ! DownloadedFile.jpegIl n’y a pas de nostalgie de ces évocations d’un passé plus ou moins révolu, mais au contraire la tentative de saisir la grâce d’un moment d’abandon où les amants, délivrés de leur moi (c’est-à-dire de toute volonté de puissance) jouissent librement l’un de l’autre.

Bien qu’il fourmille de citations et d’aphorismes plus ou moins sentencieux, le livre de Jaccard n’est pas un essai non plus. On connaît la philosophie de l’auteur, quelque part entre un nihilisme désabusé d’un Nietzsche ou d’un Schopenhauer et un hédonisme assumé à la Henry Miller, par exemple. Il développe ici une sorte d’art de vivre et d’aimer, dont les points cardinaux (les jeunes filles, la littérature, la culture japonaise, le ping-pong) sont moins superficiels qu’il n’y paraît. Parce que, comme tous les grands livres nous l’apprennent, c’est à force d’être superficiel que l’on devient profond.

5148XN94N6L._SL500_AA300_.jpgDes confessions ? Chaque ouvrage de Jaccard en est une à sa manière, qu’il s’agisse d’ouvrages « sérieux », comme La Tentation nihiliste ou L’Exil intérieur, ou de livres plus « légers », comme Des femmes disparaissent (mais Jaccard abolit ces distinctions factices entre les genres). Ma vie et autres trahisons n’échappe pas à cette règle. L’auteur se livre, avec humour et détachement, à une mise à nu — presque une exhibition — de ses fantasmes et de ses émotions. On pense ici à Amiel, le maître incontesté du journal intime (16'000 pages, quand même, pour dire le vide de sa vie genevoise), et surtout à Benjamin Constant, dont Jaccard est un fervent admirateur. DownloadedFile-1.jpegL’auteur ne raconte pas sa vie (pitié !). Il la découpe au scalpel, il retourne le couteau dans la plaie, il jette du sel sur ses blessures.

Et, curieusement, au lieu du rien qu’on nous avait promis, on touche une vérité qui frappe au cœur et nous donne envie de lire ou de relire les autres livres de Roland Jaccard, ce Lausannois exilé à Paris, amateur de piscines et de jeunes filles en fleur, qui aime à trahir ses amis, sa patrie, ses idées, mais avant tout à se trahir lui-même. Ce qui fait la valeur de ses livres

* Roland Jaccard, Ma vie et autres trahisons, Grasset, 2013.

** Sugar Babies (illustrations de Romain Slocombe), Zulma, 2002.

 

07/07/2013

Genève et les genevoiseries

DownloadedFile.jpegOn le sait : Genève est la plus belle ville du monde. Son lac immense, sa cathédrale austère et le panache de son Jet d’eau…

C’est une ville où il fait bon vivre, malgré les prix exorbitants des loyers et des restaurants italiens, parce qu’à Genève rien ne change. Dans ce sens, c’est une ville éternelle. Plus éternelle que Rome, qui tombe en ruine. On y déteste tout ce qui est nouveau : ce qui pourrait surprendre, séduire et bouleverser les habitudes. Sitôt qu'un projet ambitieux voit le jour — dans le domaine culturel, architectural ou urbanistique — il est aussitôt torpillé, non pas par la majorité des citoyens, mais par une minorité bien plus puissante, en fait, que la majorité. 

En Suisse (car Genève fait encore partie de la Suisse), on appelle cela une Genferei — autrement dit : une genevoiserie.

La dernière en date concerne un beau projet de plage sur la rive gauche du lac. Il s’agissait d’agrandir le port de la Nautique, de créer de nouveaux espaces verts et de transformer les rives à l’abandon en plages publiques et en promenades. images-1.jpegLe projet émanait de Robert Cramer, ancien Conseiller d’État écologiste, amateur de montagne et de bons vins. Il faisait l’unanimité des partis politiques. Il vient d’être balayé par le WWF qui craint que cette nouvelle plage ne donne des idées à ceux qui veulent égailler les rives des lacs suisses.

Les Genevois sont consternés. Ce n’est pas la première fois. Ils sont habitués aux genevoiseries.

Mais pourquoi ces blocages ? J'y vois plusieurs raisons. D'abord, un attachement atavique à la médiocrité, élevée à Genève, au rang d'idole jalouse. Il faut toujours rester dans le juste milieu, ne jamais s'écarter de la norme. Les originaux, les farfelus, les utopistes, les artistes géniaux n'ont qu'à aller se faire voir ailleurs. Voyez Rousseau, chassé à 16 ans de sa ville…

Ensuite, une incapacité à entrer dans le mouvement du monde. Surtout ne rien changer ! La Gare, construite au début du XXe siècle, est trop petite ? On s'en contentera. La circulation automobile est infernale ? Supprimons les voitures ! Et surtout pas de pont ou de tunnel sur la rade : cela nuirait aux transports en commun. Et dans 20 ans, dans 30 ans ? Eh bien, rien n'aura changé. Si l'on veut se rendre d’une rive à l’autre, il faudra traverser la ville par le pont du Mont-Blanc, embouteillé comme jamais ! Le projet de Cramer était beau, généreux et peu cher, car financé en partie par des fonds privés. Tant pis, l'une des plus belles rades du monde restera ce qu'elle est : un entrepôt à ciel ouvert. 

Enfin, une peur panique de l'avenir. Car, à Genève, l'avenir n'existe pas. Il ressemble au présent, qui est du passé composé ! Aucun homme (ou femme, bien sûr) politique n'a de vision pour le futur du Canton. On bricole. On chipote. On construit un skate-parc sur la plaine de Plainpalais, summum de l'audace urbanistique, pour donner un os à ronger aux jeunes morveux. 

Rien à dire à ma fille qui prétend, ce matin, que Genève, c’est no future !

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14/06/2013

Ils sont fous, ces Grecs !

images.jpegLes Grecs sont malheureux. On le serait à moins. Le chômage atteint 27,4% de la population active. Le pays croule sous la dette. Le printemps est pourri. Le berceau de la démocratie est passé, en quelques mois, de « pays développé » à « pays émergent ». La honte ! Et les Grecs ne supportent plus les diktats de la troïka (FMI, grandes banques, UE) qui les étrangle…

Est-ce pour cela qu'ils descendent dans la rue ?

Eh bien non.

Ils ne sont pas contents, les Grecs, parce que leur gouvernement a fermé les télévisions et coupé les radios d'État. Pour cause de retructuration, selon la version officielle. Tout devrait rentrer heureusement dans l'ordre à l'automne. Une fois les économies réalisées (les radios et télés d'État occupent une dizaine de milliers d'employés).

Mais, en attendant, les Grecs sont en colère !

De Suisse — pays qui ne fait pas partie de l'Europe et n'est pas émergent — on a peine à comprendre leur dépit. Être privé de télé ? Quel bonheur ! DownloadedFile.jpegNe plus avoir à endurer les débats populistes de la radio ? Le pied total ! Et, à la place des soirées avachies devant la boîte à images, on sort, on va se promener dans la ville, on profite d'aller au théâtre (on va voir, par exemple, Le Ravissement d'Adèle, au Grutli, magnifique réalisation de la Compagnie Rossier-Pasquier). Bref, on retrouve sa liberté.

images-1.jpegLes Grecs ont inventé la démocratie. Mais aussi la comédie. C'en est une qui se joue actuellement dans les rues d'Athènes où des milliers de manifestants, addicts de la télévision, réclament le retour de la machine à abrutir. Qu'on nous rende Alain Morisod ! Et Top Models, le feuilleton préféré des belles-mères ! Fort-Boyard et le concours de l'Eurovision ! On ne peut pas vivre sans Joséphine ! Vite, rendez-nous notre drogue !

C'est là qu'on voit l'état d'un pays au passé glorieux, qui vit aujourd'hui dans les fers (mais sans les chaînes — de télévision).

Comme quoi, l'on peut vivre sans travail, sans argent, sans avenir. Mais jamais sans télévision !

 

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08/06/2013

Notre sorcière bien-aimée

images.jpegLa politique n’est pas un métier de tout repos. Certains y entrent avec leurs convictions, leur credo intangible et une bonne foi incontestable, comme naguère on prenait la soutane. Mais ils se heurtent à la réalité, qui est têtue. Ils doivent composer avec les opinions contraires, souvent issues des mêmes rangs, ruser avec l’ennemi, mentir à celles et ceux qui les ont élus. Arrivés au pouvoir, il leur faut se montrer « collégiaux », c’est-à-dire faire le poing dans leur poche. Et, ironie suprême, ils ont à charge, parfois, de défendre un point de vue diamétralement opposé au leur, comme Simonetta Sommaruga vantant les mérites d’une révision de la loi sur l’asile, combattue bec et ongles par son propre parti !

C’est une scène de théâtre où se joue, dirait-on, une pièce longuement répétée, quelquefois bien écrite, le plus souvent bâclée. Les acteurs sont toujours les mêmes. Certains ont du talent. Ils se mettent d’accord pour changer de costume et de rôle à chaque représentation. Chacun connaît le fin mot de la pièce. Mais avant d’en arriver là, que de retournements de vestes !

Combien de menaces et d’insultes ! De fausses indignations et de clins d’œil appuyés au public !

Vous avez reconnu la pièce et les acteurs. Elle se joue cette semaine au Palais fédéral. Si vous avez manqué le début, ce n’est pas grave. Il y aura des représentations supplémentaires. Beaucoup de bruit et de salive pour rien. Et le dénouement, quelque peu différé, est attendu : ce sera oui ! Un oui du bout des lèvres, certes, contrit, susurré à mi-voix, comme une chanson de Carla Bruni, mais un oui clair et définitif.

L’artisane de ce oui aux accords avec les États-Unis sur les banques s’appelle Eveline Widmer-Schlumpf. Fille d’un ancien Conseiller fédéral fort respecté, c’est aujourd’hui la femme la plus haïe de Suisse. Et la plus courageuse aussi. On l’a traitée de tous les noms : traîtresse, diablesse, sorcière. Au fond, Eveline, pour les médias, c’est Ève, sans le serpent ! La femme qui touche au fruit de l’arbre de la connaissance…

Et la sorcière, mine de rien, a réussi à faire avaler aux élus fédéraux une potion saumâtre. images-1.jpegCertains ont toussé. D’autres ont été près de vomir. Mais à la fin, comme d’habitude, tous ont trempé leurs lèvres dans le calice amer. Et Eveline, qui s’est longtemps battue pour défendre les banquiers félons, a esquissé un sourire. Modeste, bien sûr, comme tout ce qu’elle fait. En remuant brièvement le bout de son nez, comme Samantha dans la série américaine du même nom, elle est devenue notre sorcière bien-aimée.

L’avenir retiendra son courage : elle était seule, abandonnée de tous, pour plaider un dossier difficile. Il oubliera sûrement les vraies raisons de ce psychodrame : les pratiques pour le moins douteuses de certaines banques de la place. Mais ont-elles retenu la leçon ?

 

 

 


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27/05/2013

La part secrète de Léo Ferré

couv_butor_0.jpgCertains artistes passent leur vie à édifier leur statue. Amoureusement. Soigeusement. Comme on se regarde dans une glace. Ils bâtissent leur légende. Au sens premier du terme : ce qu'il faut lire de leur vie. Céline le misanthrope. Chessex le pasteur défroqué. Bouvier le voyageur. Baudelaire le dandy misogyne. Nerval le ténébreux. Et Léo Ferré, l'anar irréductible. Quelquefois la statue est si parfaite que tout le monde y croit. Les détracteurs comme les admirateurs. Cela évite les questions embarrassantes. Le génie est unique et indivisible…

Pourtant, la vie des créateurs n'est pas toujours celle que l'on croit. La vache enragée, certes, mais aussi les hôtels 5 étoiles, la solitude hautaine, mais aussi les courbettes et les mondanités, l'Amour majuscule, mais aussi la veulerie et les trahisons, la Femme inaccessible, mais encore « l'intelligence des femmes, c'est dans les ovaires. Ça a tout pris » (Léo Ferré)…

On a toujours pris soin de séparer la vie et l'œuvre d'un grand créateur. Pourquoi ? Sans doute par idéalisme. Nous voulons tous garder la meilleure image d'un écrivain ou d'un chanteur. C'est rassurant. Pourtant, chaque créateur porte en lui une part maudite, obscure, inavouable.

Le grand, l'immense Léo Ferré, idole de mes vingts ans, n'échappe pas à la règle. À vrai dire, je le pressentais depuis longtemps. S'il est un artiste qui a voulu créer un personnage, c'est bien lui, avec sa chevelure léonine, sa voix profonde, ses clins d'œil appuyés.

Sa belle-fille, Annie Butor, publie aujourd'hui un livre de souvenirs, Comment voulez-vous que j'oublie*, qui est un témoignage d'amour et de douleur. C'est aussi un réquisitoire contre l'homme qui a effacé de sa vie toute trace de Madeleine, la Muse qui lui a inspiré ses plus belles chansons, qui l'a encouragé, consolé, porté à bout de bras dans les jours difficiles.leo_ferre030.jpg

Annie a 5 ans lorsque sa mère, le 6 janvier 1950, rencontre au Bar Bac un artiste de 33 ans aussi exalté que déprimé: c'est Léo Ferré, qui court les cachets en se produisant dans de petits cabarets rive gauche.

« Les affaires de Léo allaient si mal qu'il était sur le point de tout abandonner, raconte Annie Butor en interview. Ma mère est tombée amoureuse, l'a encouragé à continuer, a emménagé avec lui dans une chambre d'hôtel du Quartier latin. Pendant 18 ans, ils ne se sont plus jamais quittés. Nous étions un clan, un roc. Ils me traînaient partout, je dormais sur des banquettes de restaurant. L'été, nous pouvions passer deux mois entiers reclus, sans voir personne, Léo me considérait comme sa fille. J'avais 15 ans lorsqu'il a écrit pour moi Jolie môme... »

Ce livre bouleversant, qui tient à la fois de la confession et de l'exorcisme, a provoqué en France des réactions passionnées, sur les blogs (voir ici l'excellent blog d'Antony Boyer ici) et dans les journaux (voir ici l'article consternant de Pascal Boniface dans le Nouvel Observateur).

Au fond, on ne touche pas à la Statue du Commandeur. Sujet tabou. Poètes, circulez, il n'y a rien à voir…

Que raconte ce livre impie aux yeux des vieux gardiens du temple ?

Une histoire d'amour belle et malheureuse. Une passion destructrice entre un homme et une femme fusionnels et narcissiques qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre. Dix-huit années de bohème luxueuse, magnifique, créatrice de chef-d'œuvres. Un éclair, puis la nuit… disait Baudelaire. Une passion qui se délimte avec le temps. Les raisons du désamour ? L'alcoolisme de Madeleine, l'égoïsme de Léo… et l'invasion des animaux dont s'entoure le couple dans son château de Bretagne. Une vraie ménagerie. Vite ingérable. D'autant que le couple, fidèle à ses principes, se refuse d'intervenir dans l'éducation des animaux…

images-1.jpegAu premier rang des accusés : Pépée, une femelle champanzé que Madeleine et Léo ont recueillie un jour. C'est peu dire que Pépée prend de la place. Très vite, elle remplace leur fille, dans le cœur des amants comme à table, où elle mange, boit du vin et fume des cigarettes. Pépée est l'enfant que le couple n'a jamais eu. Et Annie, fille d'un premier mariage de Madeleine, ne peut qu'assister, impuissante, à cette trahison. Forte comme huit hommes, agressive, imprévisible, Pépée éloignera du couple même les amis les plus fidèles, comme Paul Guimard et Benoîte Groult (qui signe la préface du livre d'Annie Butor).

Étrange affection, tout de même, pour cette bête si bien domestiquée et demeurée sauvage ! Amour de substitution et mortifère !

Pépée, sous la surveillance de Léo, tombera un jour d'un arbre et c'est Madeleine qui tentera de la soigner. En vain. Pépée mourra, alors que Léo est en tournée, mort qu'il ne pardonnera jamais à Madeleine. Quelques mois plus tard, Léo s'enfuira définitivement.

Il y a beaucoup de douleur dans le livre d'Annie, témoin de près de vingt ans de la vie du couple fusionnel. Beaucoup de rancœur aussi, d'amertume, de violence. La violence d'une fille dépossédée (au sens propre comme figuré, car Léo l'a rayé de sa vie), blessée, meurtrie, qui veut effacer l'injustice faite à sa mère, trahie et traînée dans la boue par le poète et ses héritiers.

C'est un livre de réhabilitation aussi, qui ne cherche pas à salir la mémoire d'un grand poète, mais à rétablir une certaine vérité. À sa manière, Annie Butor éclaire la statue de Ferré, mais sous un autre jour, plus cru et plus cruel sans doute. Elle n'est pas un témoin objectif, bien sûr, et heureusement. Elle livre sa part intime de vérité.

Et tant pis si celle-ci fâche les admirateurs béats de l'anar statufié.

* Annie Butor, Comment voulez-vous que j'oublie ? éditions Phébus, 2013.

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17/05/2013

L'image de Dolorès

 

images.jpegOn dit de Dolorès qu’elle est superficielle et vaine. Qu’elle passe son temps à se faire belle, à disparaître. À s’admirer dans les miroirs. On dit aussi qu’elle n’a pas d’âme. Que tout ce qu’elle laisse derrière elle, c’est une trace de parfum. Poison de Christian Dior. On dit encore qu’elle est artificielle et vaniteuse. Une femme sans charme. Qu’elle a épousé Matt pour faire la une des magazines people. Non par amour. Qu’elle adopte des enfants pour tenter de sauver son couple.

Rien qu’une image.

Le mercredi, pourtant, sur Sunset Boulevard ou dans les boutiques snob de Palisades, elle cherche son âme. Elle se lève tôt. Elle se maquille. Elle se pomponne avec soin. Et quand elle vient me chercher dans ma chambre, elle est parée comme une guerrière. Les yeux cachés par des lunettes noires. Le nez pincé. La bouche dissimulée sous un rouge à lèvres cerise. Dol est prête au combat. Tailleur Gucci sur un chemisier en soie grège. Minaudière en satin. Escarpins Anémone en piton.

Le chauffeur nous dépose sur Palisades. C’est dix heures. Dol commence son chemin de croix. Armani. Prada. Yves Saint-Laurent. Elle croise son reflet dans les glaces. Les vendeuses tournent autour d’elles comme des vampires. Les haut-parleurs diffusent une musique douce. Bach ou Mozart ou Schubert. Quelque chose comme ça. Quelque chose qui vous donne la fièvre acheteuse. Tout le monde la connaît. Sourires, courbettes et compagnie. Mais dans son dos on rit sous cape. Des centaines de milliers de dollars chaque année pour faire comme tout le monde. Avant tout le monde. Des fortunes dépensées en vêtements. Chaussures. Accessoires. Bijoux. Pour paraître moins nue. Cacher ce corps parfait dont elle a honte.

Chaleur, excitation. Vertiges.

Elle titube et trébuche sur ses talons de dix centimètres et elle tombe dans mes bras.

À ce moment, je le vois bien, les vendeuses la détestent. Elles pensent que c’est une garce cruelle et capricieuse que Matt-la-gueule-d’ange a du mérite à supporter. Qu’elle écume les boutiques parce qu’elle n’a rien à faire. Qu’elle aime martyriser le personnel parce qu’elle a de l’argent et qu’elle peut tout se permettre. Absolument tout. Mais Dol se moque de leur mépris. Elle m’entraîne dans une cabine d’essayage grande comme une piscine. Elle passe une robe Valentino en soie sauvage à festons, très décolletée, qui laisse apparaître le tatouage sur son épaule.

« Cette robe est trop petite, dit-elle entre ses dents. Je n’arrive pas à respirer… »

Elle se tourne et se retourne, se contorsionne devant la glace.

« Tu ne trouves pas que j’ai l’air d’un beignet ?

—Non, je dis. Tu es… magnifique ! »

En maugréant, elle plaque la robe contre son corps. Elle efface les plis. Elle rajuste le décolleté. Tout à coup ses seins jaillissent de la soie et elle explose de rage.

« Merde ! J’ai encore grossi… »

Et moi je reste la bouche ouverte, ébloui par tant de beauté et ma mère devient folle. Elle arrache la robe et elle la jette par terre. Elle la piétine et pousse des cris de bête blessée et les vendeuses demandent d’une voix inquiète :

« Tout va bien, Madame ? »

Dol n’écoute pas. Elle passe une autre robe en crépon de soie gansée de strass. Un modèle unique signé Léonard. Dans une semaine, c’est la première du film qu’elle a tourné au Nevada avec Jack Malone et Di Caprio, Lost in Paradise, et il lui faut à tout prix quelque chose d’original. Tout le gratin d’Hollywood sera là. Elle ne peut pas être habillée comme un sac.

« Tu ne trouves pas que cette robe me boudine ?

—Non, je dis, elle te va comme un gant. »

Devant la glace, elle joue avec son reflet. Elle est nerveuse. Sa bouche est agitée de tics. Comme si elle passait un examen. Elle enlève la robe. Elle en passe une autre. Puis une autre encore. Puis une autre. Mais aucune ne lui va. Aucune ne lui plaît. Au contraire. Au fil des essayages elle devient irascible et méchante.

« Tout va bien, Madame ?

—Mêlez-vous de vos affaires, petite conne ! »

Exaspérée, elle me prend par la main et sort de la cabine en rugissant. Les vendeuses essaient de la retenir. Elles n’en croient pas leurs yeux. Dol est leur meilleure cliente. Elle peut s’offrir tout ce qu’elle veut. Mais elle est si lunatique. Le gérant de la boutique qui porte un costume Guess et une chemise Calvin Klein la retient par le bras.

 

« Nous avons d’autres modèles, Madame…

—Ces robes sont faites pour des cigognes !

—Elles ont été dessinées par de grands couturiers…

—Peut-être, crie Dol. Mais ils n’aiment pas les femmes ! »

Vers une heure, on déjeune sur le pouce au Diplomatico, sur Sunset Boulevard. Parquets éblouissants. Fougères géantes au milieu de fontaines d’eau glougloutante. Tables carrées en verre. Miroir à facettes au plafond. Dol retrouve là Mel et Lindsey. Ses meilleures amies. Elles étudient longtemps la carte. Elles font la grimace. Elles finissent par commander une salade verte arrosée d’une ou deux gouttes de citron. Un poisson grillé et un potage végétarien.L’après-midi ressemble à la matinée. Poussée par un désir farouche, Dol écume les boutiques une à une, toujours en quête de la robe idéale. De la ceinture qui irait avec sa minaudière en satin. Des escarpins qui mettraient en valeur ses jambes fines et bronzées. Mais sa fureur grandit au fil des boutiques. Comme sa déception.

« Qu’est-ce que je désire vraiment, Adam ? Toi, tu peux me le dire ? »

Elle entre et sort des magasins comme une reine outragée, sous le regard ahuri du gérant.

« Allons plus loin, Adam. Il n’y a rien ici… »

Rien chez Prada. Rien chez Dolce & Gabbana. Rien chez Rikki. Rien chez Chanel. Rien chez Tommy Hilfiger.

Rien nulle part.

Le visage de Dol se fane. Il est plein d’amertume. De désarroi. De consternation. Rien ne lui plaît. Elle vit cela comme une insulte. Son visage est un masque livide et renfrogné. Ses cheveux ont perdu leur éclat. Sa silhouette s’est tassée. Comme si elle avait pris cent ans en une journée.

Face au miroir ovale, chez Mandrake, elle passe une robe à sequins Rifat Ozbek en crêpe de Chine appliquée de paillettes avec bustier en brocart d’or. Et comme d’habitude ma mère fait la grimace. Elle se tourne et se retourne cent fois. Et elle finit par exploser.

« Plus jamais je ne reviendrai chez vous ! hurle-t-elle au gérant italien et sexy. Vous vous moquez de moi… »

Elle pivote sur ses talons et m’entraîne avec elle dans la rue. C’est le soir. Les boutiques vont fermer. Dol presse le pas. Question de vie ou de mort. La lame de la guillotine va tomber. Elle ne peut pas rentrer sans rien. Affronter le regard de Matt. De tous les hommes de la terre.

Comme si elle était nue.

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01/05/2013

Tous au Salon !

images.jpegVenez me retrouver au Salon du Livre:

Mercredi 1er  mai, 13h-13h45, projet Parrains-Poulains : conversation avec Isabelle Æschlimann, Place Suisse

Jeudi 2 mai, 11h15-12h : L'Afrique telle qu'en Suisse, SALON AFRICAIN DU LIVRE, DE LA PRESSE ET DE LA CULTURE : Jean-Michel Olivier - Max Lobe - Nétonon Noël Ndjékéry

Vendredi 3 mai, 18h : Présentation du livre d'hommages à Yvette Z'Graggen (avec Pierre Béguin, Gilberte Favre et d'autres), sur le stand des éditions de l'Aire.

Mercredi-jeudi-vendredi : dédicaces d'Après l'Orgie et L'Amour nègre, à La Place suisse.

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14/04/2013

L'ère du soupçon

images-3.jpegIl faut imaginer Adam heureux. Il était seul sur terre. Autour de lui, rien que la nature vierge et sauvage. Il pouvait délirer des heures dans la forêt sans que personne ne l’interrompe ou ne le contredise. Ève n’était pas encore là pour lui couper la parole. Mais parlait-il déjà ? Pour dire quoi et à qui ? Avait-il donné un nom aux fleurs des prairies, aux nuages du ciel, aux animaux qui menaçaient sa vie ?

 Le premier homme est important. Mais c’est un mythe : l’Unité primordiale, la Vérité immaculée, l’Origine pure. Tout cela a été inventé après coup. Par les religions, la philosophie, la morale. Il n’y a plus qu’une poignée de nostalgiques pour croire encore à l’unité indivisible de l’homme, et à sa pureté naturelle.

Car tout commence, en vérité, avec le deuxième homme — autrement dit la femme. C’est Ève qui, en même temps qu’elle jette Adam dans les tourbillons de l’histoire et de la connaissance (c’est-à-dire de l’évolution), invente le langage. Les mauvaises langues prétendent d’ailleurs que depuis que la femme a inventé la parole, elle ne veut plus la rendre ! Oui, c’est l’autre qui invente la langue, qui suscite le dialogue, qui provoque la contradiction. C’est l’autre qui, par sa présence, son écoute, vous remet constamment à votre place quand vous vous égarez. C’est l’autre qui, d’un sourire ou d’un mot cruel, débusque vos mensonges.

 Avec le deuxième homme — disons la femme ! — commence l’ère du soupçon.

 Seul, l’homme n’existe pas. Il se ment sans cesse à lui-même. Il se berce d’illusions. Il se croit le maître du monde.

DownloadedFile.jpegC’est ce qui est arrivé, il y a peu, à Jérôme Cahuzac, ministre français des Finances, donnant des leçons de morale à la terre entière avant de se prendre les pieds dans un tissu de mensonges. Certes, sa femme l’avait dénoncé. Médiapart a suivi. Et, comme une meute, les journalistes, l’ont dévoré vivant. C’est aujourd’hui le sort des gens que l’on soupçonne…

 En même temps, par un curieux hasard (à qui profite-t-il ?), des milliers de noms d’avocats et d’hommes politiques circulent sur des listes noires, les « Offshore leaks ». Tous des menteurs et des fraudeurs potentiels ! L’ère du soupçon est généralisée. Aux yeux de ces nouveaux inquisiteurs, tout le monde est suspect a priori. Il ne s’agit pas seulement de surveiller son voisin : il faut aussi le dénoncer si l’on remarque quelque chose d’anormal (on appelle ça des whistleblowers). La presse, chargée d’instruire le dossier, est ravie : elle peut jouer les redresseurs de tort. Le feuilleton est infini, et les tirages remontent. Mais est-ce bien moral ?

Adam ne connaissait pas le soupçon. Il était seul et brave. Il luttait pour sa survie, terrassait des mammouths, traversait des fleuves à la nage. Était-il heureux pour autant ? Je n’en suis pas certain. Car quand il réalisait un exploit, à qui voulez-vous qu’il aille le raconter ?

04:01 Publié dans all that jazz, chroniques nouvelliste | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : adam, ève, langage, soupçon, cahuzac, france | | |  Facebook