06/10/2008

Maxime éternel

images-1.jpgLaissons de côté, pour un temps, les miasmes de Wall Street et les gargouillis de la politique fédérale. Et laissons de côté, tant qu’à faire, le champ de bataille de la littérature romande (où de bien nobles combats restent encore à mener). Et revenons à nos amours. Les vraies, les passionnées : celles de l’adolescence.
Je vous l’accorde : il ne passe pas souvent sur Couleurs 3, ni Espace 2 , ni Europe 1, ni RTL, ni Radio-Lac. Pourtant, le dernier disque de Maxime le Forestier, intitulé Restons amants, est un petit bijou de poésie et de musique. Bien sûr, depuis son premier disque (1972 !), Maxime a bien changé. Le ton n’est plus, ici, aux attaques contre l’armée (Parachutiste), ni aux protest-songs engagées (assassinant de Pierre Goldman). Non, le dernier album fait la part belle aux  « chansons vertes » évoquant le destin de la Terre, au désordre des sentiments, à la poésie douce-amère de l’amour.
Écoutez :
Restons amants des hôtels sombres
Des rendez-vous dissimulés
Où vont s’entrelacer les ombres
Au danger, mélangées…

La musique, ici, est de Julien Clerc, qui en connaît un bout en matière de refrains entêtants, de mélodies limpides, d’atmosphères feutrées : un chef-d’œuvre.
Ecoutez encore :
Restons amants des impatiences
Des minutes qui sont comptées
Des trésors de rus et de science
Pour se retrouver…

Même si la voix de Maxime n’a pas changé d’un quart de ton, les chansons, elles, alternent les tempi lents et rapides, les mesures en 5/4, voire même en 7/4. Ce qui n’est pas le moindre de leurs charmes.
Mais écoutez encore :
Restons amants des corps à corpss
Des peaux qui savent se trouver
Là sont les cœurs qui battent encore
L’un à l’autre mêlés…

Ce qui fait du bien, avec Maxime Le Forestier, ce n’est pas de replonger, corps et âme, dans l’adolescence disparue, mais de voir que, le temps passant, l’on peut grandir ensemble et vivre encore dans le désir, éternellement.
La petite mort
L’éternité…


10:37 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

01/10/2008

Le bonheur est dans le jazz

images.jpegDe souvenirs il est question dans l’imposant volume publié par les Editions Slatkine, intitulé Le Bonheur était dans le jazz*. Le grand Pierre Bourru (que tous les amateurs de jazz romands connaissent bien) se confie ici à Claude Tappolet, historien et auteur de plusieurs essais sur la vie musicale.
Parler de jazz en Suisse romande, c’est évidemment parler de Pierre Bourru qui a œuvré, sa vie durant, à mieux faire connaître, et apprécier, cette « musique de nègres et de fous ». Grâce à Tappolet, on revient sur les débuts de Bourru (lui-même batteur émérite) qui s’est lancé, sans aucune expérience, mais avec la foi naïve des vrais amoureux de musique, dans l’organisation de concerts. On est impressionné (regardez le glossaire !) par le nombre de musiciens (et les plus grands) que Pierre Bourru a fait venir à Genève, le plus souvent au Victoria-Hall. Si l’on avait enregistré un disque à chaque fois, on aurait là tout simplement le meilleur du jazz contemporain. Cela commence, en 1949 par Sidney Bechet, puis Bill Coleman, Duke Ellington et cet immense génie du piano qu’est Oscar Peterson (premier concert à Genève en 1969), avec qui Bourru entretiendra des liens privilégiés, puisqu’il viendra plusieurs fois à Genève (mémorable concert avec Count Basie, pendant lequel le vieux Count vient rejoindre le jeune Oscar en deuxième partie, et improvise un bœuf qui dure la moitié de la nuit !). Si l’on voulait citer quelques noms, citons encore Lionel Hampton, la divine Ella Fitzgerald, Ray Charles et le facétieux Erroll Garner que Pierre Bourru emmènera dans le meilleur restaurant de Genève, croyant lui faire plaisir, et qui commandera, à la stupeur du maître de cuisine, « du saumon avec beaucoup de rondelles d’oignons » !
Les anecdotes fourmillent dans ce livre savoureux et passionnant. Une dernière, pour la route. En 1972, Pierre Bourru est au bord du dépôt de bilan, après un concert mémorable avec Miles Davis qui fut un flop (300 personnes à peine au Victoria-Hall !). Un ami lui conseille d’accueillir un jeune chanteur canadien, mélancolique et taciturne, un peu illuminé, qui passe régulièrement de la scène à un monastère zen, sort un livre tous les cinq ans et donne peu de concerts. Pierre Bourru, qui ne le connaît pas, organise sa venue à Genève. C’est ainsi que le 14 avril 1972 (votre serviteur y était !), Leonard Cohen chante devant un public déchaîné (on refuse 400 personnes aux portes du Victoria-Hall) pour la première fois en Suisse et en Europe ! Et Pierre Bourru, grâce à ce pari, de retrouver sa mise !
* Le Bonheur était dans le jazz par Pierre Bourru, souvenirs recueillis par Claude Tappolet, Slatkine, 2004.

09:30 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

12/09/2008

Ô rage, ô désespoir

images.jpegHonte, déshonneur. Enfer et damnation. Caramba, encore raté !
Quels dieux faut-il invoquer après la défaite pathétique de l'équipe professionnelle suisse face aux amateurs luxembourgeois?
Toute la question est là, précisément. Alors que les Suisses font profession de footballeurs, les autres, plus modestement, se contentent d'être des amateurs. Autrement dit : des hommes qui aiment le jeu. Les premiers, on le sait, sont grassement payés. Les seconds, hormis l'honneur de faire la une des gazettes ducales, jouent pour la gloire, et le plaisir. En se défonçant et en rêvant, de temps à autre, d'une hypothétique performance.
C'est là, sans doute, tout le nœud du problème. Choyés dans leur club, adulés comme des divas en équipe nationale, les joueurs suisses ne sont plus performants. Ils ne montrent plus rien, parce qu'ils n'ont plus rien à prouver. Ils croient le match gagné avant même d'avoir entamé la partie. Il n'y en a point comme eux. Et dès qu'on leur résiste, ils sont désemparés et partent en ficelle…
Otmar Hitzfeld, l'un des meilleurs entraîneurs du monde, aura bien du pain sur la planche, s'il veut rendre à nouveau compétitive une équipe formée de onze délicates pouliches. Depuis la terrible défaite contre l'Ukraine, en 2006, l'équipe régresse à chaque match. Le ressort est cassé. Il faut un horloger subtil, intelligent, inventif, pour remettre la machine en marche. Faire de l'ordre, d'abord, puis imposer un nouveau contrat de confiance (et de performance). C'est un pari risqué, tant pour l'entraîneur que pour les joueurs. Mais il est nécesaire pour la suite, si l'on ne veut pas partir d'avance battu pour les prochaines compétitions.
 

10:17 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (3) | | |  Facebook

08/09/2008

Éloge de la fofolle

840.jpgImaginez une jolie femme, 30 ans, célibataire, qui traverse la vie comme une salamandre le feu. Un  peu fofolle…
On lui vole son vélo ? Elle regrette seulement de n’avoir pas pu lui faire ses adieux, et décide, aussitôt, de prendre des leçons de conduite. Elle tombe sur un libraire neurasthénique ? Elle lui conseille de lire un bon livre. Un professeur d’auto-école paranoïaque ? Elle trouve les mots pour endiguer sa rage, sa haine des autres, ses frustrations.
En toutes circonstances, la jeune femme, Poppy dans le film, réagit de la même manière : elle rit. Non du malheur des autres, mais de la chape de noirceur qui enrobe aujourd’hui toute chose. Elle se moque de la dépression ambiante, du chagrin généralisé et obligatoire. Chaque jour, allez savoir pourquoi, elle se réveille armée d’un optimisme à toute épreuve. Comme le dit un personnage du film, elle a mystérieusement traversé les mailles du filet. Autrement dit, elle a échappé à la culture de la mort, à la normalisation négative. Dans une société où l’aliénation (par la famille, le travail, l’individualisme forcené) est la règle, elle fait tache.  
Nul doute qu’un jour ou l’autre, hélas, la société la rattrapera pour l’interner ou la « soigner », c’est-à-dire la neutraliser. Mais, en attendant, elle dispense à qui veut l’entendre sa leçon de bonheur. Et cette leçon, chacun devrait l’apprendre par cœur, tant elle est belle, et qu’elle fait du bien.
Ah, oui, j’ai oublié de vous dire : le film s’appelle Happy-go-Lucky. Il est signé du réalisateur anglais Mike Leigh. Et c’est la lumineuse Sally Hawkins qui incarne la géniale fofolle. Il se joue actuellement à Lausanne, à Genève, à la Chaux-de-Fonds. Il ne faut surtout pas le manquer.

09:47 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (1) | | |  Facebook

27/02/2008

Les années Warhol

 


 

Ce n’est pas un roman historique, ni sociologique, que propose Jean-Pierre Keller avec Andy le somnambule*. Il s’agirait plutôt d’une évocation, à la fois passionnée et passionnante, des années-Warhol. On se trouve à New York, bien sûr, au début des années 60. Warhol y invente le pop art et ouvre sa mythique Factory. L’air absent, toujours pareil à lui-même, impassible, Warhol observe les autres (musiciens, peintres, sculpteurs, photographes) : il laisse « juste monter la tension. »

En réalité, plus qu’un artiste spécialiste d’un art ou d’un autre, c’est un observateur, un espion, un metteur en scène. Keller restitue avec humour et brio cette aura de folie qui entourait Andy Warhol. La création désordonnée et incessante dans toutes les formes d’art. L’expérimentation sans limite, avec ou sans l’aide des drogues, de la vie dans tous ses états. L’extraordinaire liberté d’un mouvement artistique que personne — surtout pas Warhol — ne maîtrisait…
« C’est sur ce manque intérieur, cette carence, cette incomplétude que tu as bâti ton Église — aux Église aux rites dérisoires et aux clinquantes icônes. Une Église qu’on poète de mes amis a baptisée d’un nom obscur et magnifique : l’Église du Pénis Inimaginable. Peut-être par nostalgie des rites que tu observais dans ton enfance à Saint-Chrysostome, as-tu voulu jouer le rôle du grand prêtre et du confesseur ? Mais que n’as-tu su donner à tes ouailles égarées l’amour qu’elles méritaient ? »
Encore une histoire d’amour qui se termine mal ! On sait l’idolâtrie qui entourait Warhol dans le courant des années 70. On sait aussi que tout idolâtre finit par tuer l’idole qu’il adorait. Cela se confirme avec Warhol qu’une adoratrice particulièrement remontée tenta d'assassiner de plusieurs balles de revolver. C’est d’ailleurs à l'idolâtre criminelle que Keller donne la parole dans la seconde partie du roman, qui tente d’élucider les raisons de son acte. Acte libératoire, une fois encore, de l’amour qui rend abject et prisonnier. Et geste fondateur, comme il se doit, d’une nouvelle religion qui reposera sur la mort de son dieu. Par où Andy le somnambule rejoint le Christ à la Croix !

Jean-Pierre Keller, Andy le somnambule, roman, l'Âge d'Homme, 2007.

16:47 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (2) | | |  Facebook

24/02/2008

Tanner fait son cinéma


 charles mort ou vif
Nous n’allons pas, comme tant d'autres, nous lancer dans la polémique éternelle qui consiste à savoir s’il existe, aujourd’hui, en 2008, un cinéma suisse, et si ce dernier est, ou non, l’égal du cinéma suisse des années 70-80. Mais, pour ceux qui auraient la mémoire courte, il faut recommander la lecture des Ciné-mélanges* d’Alain Tanner.
Ce n’est pas faire injure au cinéaste genevois (né en 1929) que de rappeler ses plus grands films : de Charles mort ou vif (1969), avec l’inoubliable François Simon, à Paul s’en va (2003), en passant par La Salamandre (1971), Le Milieu du monde (1974) ou encore le plus connu des films de Tanner : Jonas qui aura 20 ans en l’an 2000 (1976). En relisant le livre de Tanner qui, sous la forme d’un abécédaire, nous livre la somme de ses réflexions sur le 7e art, on ne peut qu’être admiratif devant l’obstination, le talent, la liberté farouche de cet homme qui a toujours pu tourner (qui s’est toujours donné les moyens de tourner) les films dont il avait envie. On sait que l’univers du cinéma est particulièrement impitoyable. Les plus grands talents s’y cassent les dents et s’y détruisent. Regardez Orson Welles ! À force d’intelligence et de ténacité, Tanner, lui, a tenu le coup. Et plutôt bien. Il suffit de regarder sa filmographie pour voir qu’il a enchaîné, presque sans interruption, les tournages tout au long de sa carrière, qui est longue et riche.
Mais qu’est-ce que le cinéma selon Tanner ?
« Je ne peux filmer que l’ «aujourd’hui », le « maintenant». Je ne peux filmer que ce que je peux voir et qui appartient au réel, au quotidien, au contemporain, au moment. Je ne peux trouver l’inspiration, l’idée d’un personnage ou d’un récit que dans ce qui m’entoure, dans ce qui participe de l’histoire que je vis. »  Proche en cela d’un Viala, Tanner a besoin du réel pour faire travailler son imagination. Il ne faut pas faire « comme si, mais comme ça ». Dans la vie, on fait souvent comme si : « on triche, on ment, c’est normal. Mais en art, on ne peut pas tricher. » Chaque film de Tanner illustre, à sa façon, cette insatiable quête de vérité. Un parcours exemplaire.
Alain Tanner, Ciné-mélanges, Le Seuil, 2007. 

16:54 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (4) | | |  Facebook

16/01/2008

Ce soir, on rase gratis!

On sait combien les œuvres des artistes européens (chanteurs, cinéastes, écrivains) ont de la peine à traverser l'Atlantique. L'inverse est vrai aussi, parfois. Ainsi le nom de Stephen Sondheim est-il presque inconnu en Europe. C'est à lui que l'on doit, pourtant, les paroles de West Side Story (musique de Leonard Bernstein) et de nombreuses comédies musicales, dont Follies, Into the Woods, etc. Cette lacune, heureusement, est en passe d'être réparée.
C'est à Genève, au Théâtre du Loup, que Sondheim fait une entrée fracassante avec la création, en français, de Sweeney Todd, le barbier dément de Fleet Street. 
À mi-chemin de l'opéra et de la comédie musicale, du tableau de mœurs et du thriller, Sweeney Todd raconte les mésaventures d'un barbier anglais devenu serial killer. L'argument est simple ; il pourrait vite être simpliste ou répétitif (quoi de plus ennuyeux qu'un serial killer?). Mais la musique est inclassable. Le texte admirablement adapté par Alain Perroux, qui signe également la mise en scène du spectacle. Et les voix, surtout, sont magnifiques. Avec une scénographie réduite au minimum, peu d'effets spectaculaires, le spectacle est pourtant endiablé d'un bout à l'autre. Cela tient au livret, bien construit, à la musique toujours surprenante et au jeu des comédiens-chanteurs, tous parfaits dans leur rôle.
Difficile (et injuste) d'isoler quelques interprètes. Mais disons tout de même que le couple formé par Laure Verbrègue et Philippe Cantor (Mrs Lovett et Sweeny Todd) est magnifique de force et de justesse. Julie Martin du Theil est une Johanna à la fois fragile et déterminée. Quant à Stephan McLeod, il donne au juge Turpin une sévérité teintée d'humour qui le rend tout à fait inquiétant.
Les fans de Johnny Depp seront surpris(es) de retrouver leur idole incarnant le barbier dément de Fleet Street dans le film que Tim Burton a tiré de Sweeney Todd, et qui sort prochainement.
En attendant, il faut courir au Théâtre du Loup pour admirer les voix, le texte et la musique de Sondheim, et assister au rituel macabre du barbier de Fleet Street, qui chaque soir rase gratis.
Jusqu'au 27 janvier 2008 à 20h au Théâtre du Loup,
chemin de la Gravière, Acacias. 

08:12 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

08/01/2008

Oscar aux mains d'argent (4)

« You’re wellcome, Debby ! Take a seat and listen to your waltz… »
Je suis dans l’antre de Bouddha, près de Yorkville, dans le sous-sol de son immense maison qu’il a transformé en studio. Deux pianos de concert, tête-bêche. Plus loin, un orgue Hammond, un piano électrique et un synthétiseur, une console d’enregistrement et un capharnaüm de moniteurs, d’égaliseurs, de tables de montage et de boîtes à rythmes du dernier cri. Sans oublier, bien sûr, dispersés dans la pièce, des dizaines d’appareils de photo, le ventre ouvert ou suspendus par une lanière de cuir à un clou dans le mur — l’autre passion du Maître.
O.P. trône au piano. C’est son royaume, son autel. Il n’existe vraiment, me confiera-t-il à plusieurs reprises, que devant son miroir d’ébène, les doigts posés sur les touches du clavier, l’œil mi-clos et l’oreille en alerte. Comme l’autre jour, je pense au camaïeu mobile, toujours en train de se construire, qu’il tisse avec ses doigts. C’est le maître des couleurs. Il creuse, il organise, il zoome, il balaie le champ du visible et de l’audible avec son objectif toujours avide. Il travaille la lumière comme un photographe.
En écoutant O. P., je repensai à cette soirée où, apercevant Bill Evans dans le club de jazz où il se produisait, O. P. se dépêcha de terminer le morceau qu’il était en train de jouer pour se lancer, à corps perdu et en l’honneur de Bill, dans un Waltz for Debby si admirable que Bill Evans déclara plus tard : « Après l’avoir entendu sous les doigts d’O.P., je ne pense pas que je rejouerai ce morceau un jour. » Depuis, la mort de Bill, en 1980, O.P. joue toujours Waltz for Debby dans ses concerts.
L’intro, déjà, est remarquable : accords perlés de la main droite, basses solides et joyeuses, ironie viennoise à trois temps. Ensuite, le rythme ternaire et régulier est lentement déconstruit. La cadence s’accélère. La structure s’ouvre sur l’horizon. Puis, sans crier gare, on passe dans une autre dimension du temps. Le balancement de la valse est remplacé par la course haletante du 4/4. Et la main droite, légère, bondissante, s’envole sur le clavier…
« Debby, installez-vous à l’autre piano… »
Cette fois, je ne peux reculer. Je m’assieds à l’autre piano, un Yamaha au son feutré, et nous valsons de pair, comme si nous dansions l’un avec l’autre.
« À vous de jouer… »
 
extrait de La Vie Mécène, L'Âge d'Homme, 2007.
 

17:03 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

01/01/2008

Oscar aux mains d'argent (3)

op3
Depuis le premier soir, je n’ai raté aucun de ses concerts à la Town Tavern. J’ai constaté qu’il changeait de répertoire presque tous les soirs. Bien sûr, quelques standards revenaient, comme Sweet Georgia Brown ou Gal in Calico. Mais chaque concert était unique, avec ses vieux compères Ray Brown à la basse et Ed Thigpen à la batterie. Pour certains morceaux, comme Sometimes I’m happy, un air immortalisé par Lester Young, j’ai dénombré pas moins de 25 chorus, tous différents, tous géniaux. Ce type est fou furieux ! Tout, chez lui, est excès et démesure. Le brio de son style, qui énerve tant les critiques, n’est pas une valeur frelatée : il reflète l’opulence d’une vision du monde tout simplement panoramique. C’est vrai qu’en écoutant O.P., assis comme un Bouddha devant son grand miroir d’ébène, le monde brusquement s’élargit. L’horizon s’illimite. On entre de plain-pied dans une autre dimension, inconnue jusqu’ici.
Un soir, n’y tenant plus, j’ai joué la groupie à la recherche d’un autographe. À la fin du concert (salle comble, public en fête, rappels interminables) je me suis postée bravement à l’entrée des artistes. Ray Brown est sorti le premier avec sa contrebasse grande comme un cercueil. Puis Ed Thigpen, l’air rigolard et les mains dans les poches. Enfin, le Maître, plus imposant encore et plus massif quand il est face à vous. Avec une gentillesse extrême, il a signé le disque que je lui présentais. J’en ai profité pour le féliciter, lui dire toute mon admiration. Il a souri avec bienveillance.
Jouant le tout pour le tout, je lui ai dit que j’aimerais le voir, parler de musique avec lui.
« Vous êtes française ? demanda-t-il, intrigué par mon accent.
— Non. Je viens de Genève, en Suisse.
— Ah ! J’ai un ami qui habite là-bas…
— Norman Granz ? fis-je avec une fausse candeur.
— He ! Vous le connaissez ?
— Un peu.
— Vous savez que c’est comme un frère pour moi. Il a produit les plus grands musiciens, organisé mes tournées dans le monde entier. Je lui dois beaucoup. C’est lui aussi, dans les années 40, qui a lancé l’idée du Jazz at the Philharmonic. »
Son visage s’anima.
« Comment connaissez-vous Norman ?
— Par un ami commun, Élias S. Un homme d’affaires genevois qui est aussi mécène. C’est lui qui m’a présenté Norman Granz.
— Comment va-t-il ? Je ne l’ai pas revu depuis deux ans.
— Bien. Il est à la retraite. Mais la musique occupe encore toute sa vie. C’est lui qui m’a conseillé de venir vous voir…
— Ah oui ? Et pourquoi ?
— J’aimerais beaucoup jouer du jazz.
— Vous êtes pianiste ?
— Oui. Mais la filière classique. Conservatoire. Leçons privées avec Martha Argerich, Christian Zimmerman. Récitals Liszt, Chopin, Bach…
— My God ! Mais alors vous n’avez pas besoin de conseils !
— La musique classique ne m’intéresse plus. Pour moi, elle est morte dans les camps. Et puis j’en ai fait le tour. Ce que je veux jouer, c’est du jazz. »
Il me regarde avec un mélange d’ironie et d’incrédulité.
« Ok ! Comment vous appelez-vous ?
— Déborah Saire.
— Well, Debbie, je répète demain dans une autre boîte, The Senator Club, sur Bloor Street West. On peut se voir à 14 heures ? Un peu avant les répétitions ? »
Mon cœur cognait dans ma poitrine. J’avais du mal à respirer. Je suis rentrée à Beatrice et j’ai joué jusqu’au matin. Ou plutôt jusqu’au moment où mes voisins du dessous, Chris et Ross, se sont mis à tambouriner furieusement sur le plancher. Ensuite je suis sortie. J’avais envie d’un capuccino. Les meilleurs de la ville, à ce qu’on m’a raconté, sont servis au Diplomatico. J’en ai bu trois de suite avec des bagels au cream-cheese et des croissants qui sortaient juste du four.
À 14 heures précises, je battais le pavé sur Bloor Street. O.P. débarqua bientôt d’un belle limousine blanche conduite par une femme. Il me serra la main, m’invita à le suivre dans le bar qui, à cette heure-ci, était encore fermé. Nous nous installâmes au pied du grand piano.
« Vous buvez quelque chose, Debbie ?
— Comme vous.
— Ok. Alors deux jus de cranberries. »
Je regardais ses mains, immenses et fines, posées l’une sur l’autre, ces mains de magicien et de géant qui traçaient chaque soir sur le piano des formes proliférantes, kaléidoscopiques, rhizomatiques, qui finissaient par se rejoindre au plus profond de la glèbe musicale.
« Vous savez, la technique, commença-t-il à brûle-pourpoint, elle est importante, bien sûr. Mais elle n’est pas tout. Pour jouer du jazz, il faut hisser votre technique au niveau nécessaire à l’expression de votre personnalité. Il faut qu’elle coïncide avec les idées que vous voulez élaborer. »
Il but d’un coup le verre de cranberries.
« Louis Armstrong, par exemple, a développé sa technique de jeu de manière à ne pas rester à la traîne de ses idées. S’il avait ressenti le besoin d’aller plus loin, il aurait été parfaitement capable de rivaliser avec Dizzy Gillespie sur son propre terrain. Le meilleur exemple, c’est encore Bill Evans…
— Vous l’avez rencontré ?
— Oh oui ! C’est lui qui a ouvert le jazz à la musique classique. Rachmaninov, Ravel, Debussy… J’adorais sa façon de jouer. Au piano, il dégageait cette flamme unique, fragile, intense, qu’il était seul à posséder. Son approche de l’instrument, le son qu’il en tirait, c’était comme des notes de cristal, une eau pétillante tombant en cascade du piano. Sa musique est profonde, cousue de cicatrices. Le paradoxe, c’est que seule la fêlure tient ensemble ces éléments insaisissables, impondérables, qui autrement se dissoudraient dans l’air du temps. »
Il semblait perdu dans sa rêverie.
« Avec Bud Powell, c’était peut-être le plus grand.  Tous les deux ont eu un destin tragique. Dépression, longs séjours en asile psychiatrique pour le premier. Combat désespéré contre la poudre pour le second. Bill était entouré par des fantômes : Elaine, sa première femme, qui s’est jetée sous le métro. Son frère Harry qui s’est donné la mort. Tous ces fantômes l’ont rattrapé… »
Il me regardait sans me voir.
« Mais, avant tout, c’était le maître des couleurs.
— Comment ça ?
— Sous ses doigts, les touches du piano avaient la densité, l’éclat, la vibration lumineuse des touches de couleur. En vérité, Bill Evans est un peintre. Et le plus grand de tous peut-être. Je le compare à Barnet Newman, à Jasper Johns, à Mark Rothko. Comme l’a écrit Alain Gerber, votre meilleur critique, c’était un maître du camaïeu, mais du camaïeu mobile, toujours en train de se construire. Un maître des irisations, du moirage, du chatoiement des teintes et du pétillement de la lumière. En un seul chorus, parfois en l’espace de quelques mesures, il pouvait faire défiler une impressionnante série de micro-événements à travers tout un dégradé de micro-climats. Creuser la profondeur de champ. Organiser la prolifération des niveaux et des plans. Recourir au travellings, aux effets de zoom, aux arrêts sur image. Tout cela pourtant avec un tact extrême, une intraitable discrétion. »
Il regardait la boule Telstar à travers son verre vide.
« La lumière, Debbie, voilà ce qu’il faut travailler. Le clair-obscur. L’air invisible. Le monde que Bill donnait à voir mêlait la ferveur et le songe, l’exaltation et le murmure, la pudeur, la folie, des averses qui ne mouillent pas et des sécheresses qui régénèrent… »
À cet instant, un petit homme désagréable, sans doute le patron du club, vint le chercher.
« On va commencer la répétition, Oscar…
— OK. »
Il se tourna vers moi.
« Travaillez les couleurs, Debbie ! Toutes les couleurs, bien sûr. Mais une en particulier…
— Laquelle ?
— Le bleu ! C’est la couleur la plus intime, la plus profonde, la plus difficile à saisir.  Il en existe au moins dix mille nuances. Il faut trouver celle qui vous appartient, celle que personne d’autre que vous ne peut exprimer. C’est difficile. Mais tout commence par là… »
Le petit homme le tirait vers les loges. Mais Oscar restait solidement assis sur sa chaise.
« On se revoit demain, Debbie ?
— D’accord.
— Mais pas ici. Le patron est un rat, un vrai marchand d’esclaves. Venez chez moi, à Yorkville, au croisement de Cumberland et de Saint-Thomas. Disons midi.
— Magnifique !
— Je vous jouerai une valse. Une valse que Bill Evans a écrite justement pour vous. »
 
(extrait de La Vie mécène, roman, l'Âge d'Homme, 2007) 
 
 

12:54 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook

30/12/2007

Oscar aux mains d'argent (2)

op
Le soir suivant, je me rendis très tôt à La Taverne. Il restait heureusement quelques places. Je m’installai à une petite table non loin du piano. Il y eut deux autres groupes avant Oscar et son trio. Les deux parfaitement inconnus. Et parfaitement géniaux. Dans la salle enfumée, l’excitation montait comme une fièvre. L’air devenait irrespirable. Les yeux me piquaient.
Quand le géant parut, costume noir et nœud papillon, chemise blanche à jabots, tout le monde arrêta de parler. Il regarda la salle, sourit, posa sur son piano une serviette-éponge de boxeur, et s’assit sans un mot. Yeux fermés. Bouche ouverte. Il respira à pleins poumons avant de sauter dans le vide.
Grâce à Élias, je connaissais Peterson par ses disques, ses reprises des standards de Gershwin ou de Jerome Kern. Ses improvisations prodigieuses. Sa carrière de sideman impeccable derrière Ella Fitzgerald, Anita O’Day, Coleman Hawkins, Stan Getz. Mais là, face au colosse canadien, pris dans un corps à corps perdu avec son instrument, je compris combien la musique était une affaire d’âme et de corps. Inséparables. Le jazz n’est pas une chose mentale. Une invention désincarnée. Mais au contraire un esprit qui s’incarne dans un corps, et respire avec lui, souffre avec lui. Jouit avec lui. J’ai découvert cela en regardant Oscar lutter comme un boxeur avec le grand piano noir. Marmonner. Cracher ses imprécations.
Netteté de l’articulation. Force incroyable de l’expression. Vitesse et précision de la frappe. Richesse de la sonorité. Couleurs prodigieuses de l’harmonie réinventée. Cadences infernales. Imagination sans limite. Générosité de l’âme et du corps qui s’offrent sans retour…
Ce soir-là, mon troisième soir à Toronto, Peterson a joué des mélodies de Kern et de Rodgers. Mais aussi une incroyable version de Blue Moon, cette scie des années 30, popularisée ensuite par Elvis Presley. Accords perlés pour exposer le thème, puis cavalcade en guise de premier chorus. Course effrénée des doigts sur le clavier devenu firmament, mer à perte de vue. Clins d’œil à Tatum en passant, main gauche acrobatique, nouveau clin d’œil à Bill Evans, à Garner, à Powell. Atterrissage en trilles langoureuses. Point d’orgue.
Applaudissements.
Le géant a joué deux heures presque sans s’arrêter, ni reprendre son souffle.
De temps à autre, il s’épongeait le front comme un boxeur groggy. Il annonçait un titre. Il présentait ses musiciens. Le public de La Taverne était debout. Oscar poursuivait son chemin, entre déluge et délire savamment raisonné. Élégance. Précision. Générosité. Puis il a disparu aussi vite qu’il était apparu sur scène.
extrait de La Vie Mécène, roman, L'Âge d'Homme, 2007.

11:41 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (0) | | |  Facebook