21/11/2018

Enseignement numérique: captif dans le meilleur des mondes

Unknown-1.jpegOPINION. En remplaçant l’écrit par l’écran, l’école ne substitue pas une tyrannie à une autre, car les livres ne sont jamais tyranniques: elle se livre corps et âme aux exigences du marché, estime l’écrivain Jean-Michel Olivier

L’univers numérique ressemble au monde enchanté d’Alice: tout y est coloré, ludique, musical, plein de joyeuses surprises: un lapin blanc en redingote vous invite dans son terrier, un jeu de cartes s’anime sous vos yeux, un lièvre de mars raconte des histoires drôles, etc. Dans ce monde enchanté, les merveilles sont partout; l’émerveillement est constant.

Le monde numérique est à l’image de la fantasmagorie de Lewis Carroll.

En plus, tout y est gratuit.

Quelle aubaine!

Bien sûr, c’est une supercherie. Comme on ne rase pas gratis, les outils numériques (ordinateurs, tablettes, portables, logiciels) coûtent cher, parfois même très cher. D’ailleurs, leur prix ne cesse d’augmenter, comme les abonnements de téléphonie et de wi-fi, indispensables pour les utiliser. Ainsi, équiper les écoles en matériel numérique coûtera de plus en plus cher et les rendra captives du bon vouloir de sociétés comme Swisscom, Salt ou Free, auxquelles on ne peut échapper. En outre, l’obsolescence de ces appareils est déjà programmée, ce qui induit l’achat de nouveaux appareils, qui coûteront plus cher que les précédents et seront remplacés, en temps voulu, par d’autres modèles encore plus chers…

Il ne s’agit plus de former, mais d’informer

En «axant l’école sur le numérique», la cheffe du Département de l’instruction publique (DIP), Anne Emery-Torracinta, fait de l’école genevoise une esclave du marché: c’est le désir de toutes les compagnies qui poussent les établissements scolaires à faire ce pas, qui ne sera jamais gratuit. On parle peu de cet aspect purement marchand. Et pourtant: il est au centre du deal.

Pour travailler, un écrivain a besoin d’une feuille de papier et d’une bonne plume (ou d’un crayon). Quand la plume est à sec, on achète une cartouche d’encre. Quand le crayon est fatigué, on taille sa mine. Le tout pour une dizaine de francs, TVA comprise. C’est le prix de sa liberté. Avec ce matériel ultra-performant, l’écrivain peut écrire ce qu’il veut, où il veut et quand il veut. Il ne dépend de personne.

Avec l’informatique, le (ou la) prof qui dispensait autrefois les savoirs classiques n’a plus sa place

images-1.jpegDésormais, pour écrire, l’écolier aura besoin d’une tablette (Samsung ou Apple, à partir de 300 francs) et il sera à la merci d’une panne de batterie ou d’électricité (comme on sait, les batteries au lithium ne sont pas sans danger pour l’environnement). Il utilisera un logiciel payant (150 francs environ), qui corrigera automatiquement ses fautes de grammaire et d’orthographe. Ensuite, il imprimera son texte sur une imprimante HP (200 francs) programmée pour devenir obsolète dans cinq ans et qui a besoin, à intervalles réguliers, de nouvelles cartouches d’encre, qui ne sont pas données (entre 30 et 50 francs).

Tel est le prix de sa servitude.

Avec l’informatique, le (ou la) prof qui dispensait autrefois les savoirs classiques n’a plus sa place. Le (ou la) prof est désormais «un médiateur», un «animateur», comme on en trouve dans les camps de vacances (d’ailleurs, l’école numérique est un immense terrain de jeu où le plaisir est roi). Il ne s’agit plus de former les élèves à maîtriser les connaissances de base (lire, écrire, compter), mais de les informer, en allant surfer sur Google Maps ou sur Wikipédia (j’en reste, volontairement, aux sites les plus avouables, car les élèves, secret de Polichinelle, fréquentent plutôt d’autres lieux!).

Le marché est entré dans l’école

Unknown-2.jpegIl y a belle lurette que le maître (la maîtresse) n’est plus au centre de la classe, et que l’enfant roi fait la loi. A Genève, la descente aux enfers a commencé avec Martine Brunschwig Graf, et s’est poursuivie avec Charles Beer. Le marché est entré dans l’école avec ses règles et ses prix, imposant, peu à peu, la tyrannie des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) sur tous les utilisateurs d’ordinateurs: l’information sélectionnée, la pensée binaire, le formatage de la réflexion, le harcèlement numérique, etc.

Certains esprits naïfs pensent que le numérique favorisera l’égalité des chances entre les élèves, et que l’école, ainsi, ne discriminera plus personne. Là encore, c’est un mensonge. En abandonnant la lecture de livres trop longs ou difficiles (on les a remplacés par des articles de journaux, plus faciles à comprendre), on limite l’aptitude à lire et à comprendre un texte complexe. En multipliant les activités ludiques, on fait croire à l’élève que tout lui est donné, et accessible, gratuitement et sans effort. Par l’éparpillement des connaissances informatiques, on n’aide pas l’élève à construire un savoir structuré et solide.

En remplaçant l’écrit par l’écran, l’école ne substitue pas une tyrannie à une autre, car les livres ne sont jamais tyranniques: elle se livre corps et âme aux exigences du marché. Sans parler des dégâts médicaux (problèmes de vue, mal de dos, etc.) que provoque cette merveilleuse révolution numérique.

«A quoi bon un livre sans images ni dialogues?» demandait Alice.

La réponse est simple: à développer l’imagination, à pleurer et à rire, à vivre mille vies différentes de la sienne.

Autrement dit: à devenir soi-même et à comprendre le monde.

09:20 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (14) | Tags : école numérique, le meilleur des mondes, gara | | |  Facebook

Commentaires

"Comme on ne rase pas gratis, les outils numériques (ordinateurs, tablettes, portables, logiciels) coûtent cher, parfois même très cher. D’ailleurs, leur prix ne cesse d’augmenter, comme les abonnements de téléphonie et de wi-fi, indispensables pour les utiliser."

Euh... ben non, c'est le contraire qui se passe. Je vous encourage à lire le dernier ouvrage de Jeremy Rifkin, https://thezeromarginalcostsociety.com/, où vous pourrez comprendre le phénomène qui semble vous échapper.

Écrit par : Pierre Jenni | 21/11/2018

Ce petit mot pour témoigner que l'on vous lit et que l'on vous comprend.

Écrit par : Mère-Grand | 21/11/2018

@Mère-Grand : merci pour votre commentaire! « Ce qui se conçoit clairement s'énonce clairement » : c'est le défi majeur!

Écrit par : jmo | 23/11/2018

@Pierre Jenni. Merci pour vos recommandations. Mais votre lien est inutilisable…

Écrit par : jmo | 23/11/2018

Désolé jmo. Lorsque vous rencontrez un problème de ce genre, ce qui n'est pas rare, je vous recommande simplement de reprendre le libellé et le copier dans un moteur de recherche. Vous trouverez ainsi non pas seulement l'article en question, mais plein d'autres qui traitent du même sujet.

Écrit par : Pierre Jenni | 23/11/2018

Bonjour

Une barre et une virgule de trop. Ainsi:

https://thezeromarginalcostsociety.com

Écrit par : absolom | 23/11/2018

Une virgule a été ajoutée au lien le rendant inaccessible. En enlevant la virgule on retrouve le site.
Comme quoi une virgule, c'est pas rien.

Écrit par : Pierre Jenni | 23/11/2018

""D’ailleurs, leur prix ne cesse d’augmenter, comme les abonnements de téléphonie et de wi-fi, indispensables pour les utiliser."
Euh... ben non, c'est le contraire qui se passe."

Oui et non. Car il y a toujours de nouveaux modèles et l'obsolence programmée fait que le con-sommateur y est toujours de sa poche. L'abonnement au net a en outre été augmenté par la plupart des fournisseurs. Et certains produits (softwares) sont passsés de l'achat à l'abonnement, ce qui traduit bien une augmentation (faramineuse) de certains prix. Payer pour être espionné, suivi à la trace, la gestapo en a rêvé, la 'stupidité articifielle'* le fait.

*Arrêtons de parler d'intelligence, cela n'a rien à voir.

Après Mère-Grand, je dis merci pour cet article!

Écrit par : Daniel | 23/11/2018

Bonsoir

Barre et virgule sont de trop...Ainsi:

https://thezeromarginalcostsociety.com

Écrit par : absolom | 23/11/2018

@ Daniel : merci pour votre commentaire et votre lecture.

Écrit par : jmo | 24/11/2018

« Ce qui se conçoit clairement s'énonce clairement »
La bonne formule est de Nicolas Boileau https://www.laculturegenerale.com/boileau-ce-que-lon-concoit-bien-senonce-clairement/

Eh bien justement, Jeremy Rifkin maîtrise si bien son sujet qu'il peut en parler des heures durant, sans notes et sans la moindre hésitation. Un véritable régal d'orateur convaincu et convaincant.

J'apprécierais vos commentaires à ce sujet histoire de faire avancer un peu le débat.

Écrit par : Pierre Jenni | 24/11/2018

Pas encore lu Jeremy Rifkin, mais j'ai bien une question à poser à ceux qui l'ont déjà lu ...

... Est-ce que Jeremy Rifkin fait état quelque part de cette machine à brouillard ...

https://amp.businessinsider.com/images/58fa5f060ba0b89a1e8b5123-750-562.png


Parce que, voyez-vous ...

"Le marché est entré dans l’école avec ses règles et ses prix, imposant, peu à peu, la tyrannie des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) sur tous les utilisateurs d’ordinateurs: l’information sélectionnée, la pensée binaire, le formatage de la réflexion, le harcèlement numérique, etc." (jmo)


... si tous ces GAFA sont capables de dégainer le bilan des banques centrales plus vite que leur ombre, ... comme les banques centrales sont capables de dégainer leurs dollars, ...

... QUI ...

... va m'expliquer les différences entre ... BofA, Merrill, Lynch, Global, Bloomberg, ECB, Fed, BoJ, BoE, SNB ... et les GAFA, ... pour que les GAFA ... puissent faire une différence pour moi ... qui compte ... dans ce brouillard, ... donc ?

Hmmmmmmmmmmmmm ?


https://www.youtube.com/watch?v=4r5xzEUJmA8

https://www.youtube.com/watch?v=iyhySKWPtmA

Écrit par : Chuck Jones | 24/11/2018

Jeremy Rifkin annonçait déjà la fin du travail dans son premier ouvrage il y a bientôt 25 ans. Aujourd'hui il explique le potentiel de reconversion vers les énergies renouvelables et il mentionne avec plaisir les orientations prises par l'Allemagne et la Chine qui semblent suivre ses conseils.
Concernant les GAFA et autres géants presque monopolistique, il ne tire pas dessus mais il semble suggérer qu'ils sont aussi voués à disparaître, à être disruptés à leur tour. Car la technologie avance vite et aujourd'hui déjà se profilent des outils basés sur la blockchain qui suppriment véritablement les intermédiaires. Et puis le monde commence à comprendre l'arnaque de sociétés telle que Uber qui prétendent participer à l'économie de partage alors que ce sont des parasites, des caricatures du capitalisme de prédation.
Il y aurait beaucoup à dire sur les GAFA, mais ce n'est pas le sujet ici.

Écrit par : Pierre Jenni | 26/11/2018

Jeremy Rifkin nous explique, notamment dans son ouvrage sur la troisième révolution industrielle, les trois paramètres fondamentaux qui ont provoqué les révolutions industrielles : Communication, énergie et logistique.
Ainsi la première révolution était caractérisée par le télégraphe, le charbon et le trains. La seconde était caractérisée par le téléphone, l'électricité et le moteur à combustion. La troisième qui vient s'appuie sur l'internet des objets avec le web, les énergies renouvelables et les véhicules autonomes.
https://www.youtube.com/watch?time_continue=2&v=3xOK2aJ-0Js

Écrit par : Pierre Jenni | 26/11/2018

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