20/09/2018

Tout au bout de la nuit (Pierre Lepori)

Unknown-1.jpegComme il navigue entre les langues (anglais, français, italien, allemand), Pierre Lepori voyage aussi entre les genres (théâtre, romans, poésie). Son quatrième roman, Nuit américaine* met en scène Alexandre, un animateur de radio (pensez à La Ligne du Cœur!), au bord du burn-out ou de la dépression. Chaque soir, il écoute sur les ondes des voix sans visage qui viennent parler de leur vie. Témoignages tantôt drôles, tantôt désespérés, tantôt absurdes ou tantôt pleins d'espoir. Des voix perdues dans la nuit (américaine) qu'il faut écouter et consoler. Pierre Lepori rend à merveille ces « témoignages » de la douleur humaine, du deuil ou du sentiment d'injustice. Il prête une voix juste et profonde à ces auditeurs sans visage.

Unknown-2.jpegMais Alexandre, après tant d'années d'écoute et de consolation, se sent dépossédé. Il n'est plus lui-même ou il n'est plus à sa place. D'ailleurs, son chef le sent et l'oblige à prendre un congé. Alexandre en profite pour traverser l'Atlantique et découvrir la nuit américaine. Dans une ville inconnue, où les voix de la nuit le poursuivent encore, il espère renaître. Poser la vieille peau. Retrouver ou réinventer un sens à sa vie.

Là encore, le style de Lepori, à la fois subtil et précis, d'une grande poésie, restitue bien cette dérive qui pourrait être fatale. Car un jour, par hasard, Alexandre croise Pamela — une rencontre improbable et pourtant essentielle qui va lui redonner le goût de vivre. Je n'en dirai pas plus, tant le roman de Lepori tient le lecteur en haleine et lui réserve d'autres surprises…

Roman polyphonique, alternant confessions et récit, le tout scandé par des morceaux de musique (il vaut la peine d'écouter la bande-son du livre), Nuit américaine est un livre sur la dépossession : Alexandre, hanté par les voix de la nuit, est écarté de son émission, avant de perdre celle qui va l'aider à se reconstruire. Double dépossession, donc, que Pierre Lepori restitue et creuse parfaitement dans son roman à la mélancolie allègre.

* Pierre Lepori, Nuit américaine, roman (traduit de l'italien par l'auteur), éditions d'En-Bas, 2018.

Commentaires

Ce roman doit être très humain…

On pourrait imaginer une autre fin.



En réalité, pas dans le roman… s'agissant d'autres émissions avec auditrices un peu moins nombreux les auditeurs, à la radio, accueillaient également des personnes qui apportaient leur témoignage mais celui de quelqu'un ayant résolu un conflit, un chagrin voire étudié de près un auteur, voire quelques versets bibliques.
A la radio, un mot d'ordre: ne pas "leur" (aux auditrices et auditeurs) accorder d'autres places (rangs) que celles de "demandeurs"!

Roman:

Alexandre perd Pamela.
En grand désespoir, désarroi se laisse tomber sur un banc.

Peu après une femme s'assied à côté de lui et sans reconnaître l'animateur de radio lui raconte la colère, la rage qu'elle piqua lorsque participant à une émission de radio avec téléphones des auditeurs elle avait expliqué de manière différente qu'habituelle un épisode évangélique.

Elle allait conclure, le plus important, lorsque l'on lui coupa la parole en la remerciant et, toutes les émissions suivantes, son nom donné, on ne la passa plus sur antenne:

"J'ai écrit, dit la femme, on ne m'a pas répondu.

Avec une équipe de féministes j'ai passé une fois à la radio… me suis exprimée.
On a brouillé ma voix en en faisant une chose abjecte à ouïr.

je crois que si Dieu existe, que s'il y a une justice qui passe celle des hommes… je crois que cela ne se passera pas comme cela!"

Alexandre se revoit en train de lire une lettre… la... lettre en question.
Lecture suivie d'un simple haussement d'épaules en guise de réponse.

Reconnaissant son erreur il sent immédiatement comme un courant d'air vif lui parcourir les veines… le corps, le visage (un Dieu lent à la colère, prompt au pardon)

Écrit par : Myriam Belakovsky | 21/09/2018

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