12/06/2018

Le souffle de la voix (Myriam Wahli)

Unknown-2.jpegC'est un livre fait de petits riens, mais qui ne manque pas de souffle. Les phrases s'achèvent par des points, s'organisent en paragraphes, qui forment des chapitres (de longueur comparable). Mais pas de virgules. L'écriture, ici, épouse le souffle de la voix et joue sur l'oralité pour accueillir les petits riens de la vie quotidienne d'une ferme du Jura bernois. 

La fille, qui est la narratrice, reste souvent seule avec sa mère, pendant que ses trois frères vont à l'école et que son père part au travail. Les repas sont scandés par la prière et les journées par les longues escapades dans la montagne. 

Unknown-1.jpegCe rituel, fondé sur les rythmes de la nature, très présente dans le livre de Myriam Wahli, Venir grand sans virgules*, pourrait être immuable. Mais un jour, c'est le drame : le père perd son travail — et tout le fragile équilibre familial est menacé. Quelque chose, dans la langue, se brise et disparaît. Le monde bascule. La voix articulée abandonne ses repères. Les virgules, brusquement, s'effacent. 

Pour la jeune fille, c'est un rite de passage. « Comme les adultes quand ils racontent ils vous séparent tout comme avec des virgules pour que la vie soit plus digeste une bouchée pour papa une bouchée pour maman. »

Dans ces pages qui parlent d'attente et de libération, on sent que la narratrice cherche son second souffle. Le chômage du père, qui emporte avec lui les silences du langage, brise aussi l'ordre des apparences et offre à sa fille une chance d'évasion.

* Myriam Wahli, Venir grand sans virgules, L'Aire, 2018.

10/06/2018

Melgar et les Tartuffe

images-1.jpegIl n'est pas sûr que la récente polémique autour du cinéaste Fernand Melgar rende service au cinéma romand, qui a déjà tant de peine à exister. Pour un observateur extérieur au milieu, la « lettre ouverte » adressée à Fernand Melgar (que ses courageux auteurs n'ont même pas pris la peine de lui envoyer!), signée par une poignée de cinéastes connus et une armée de suiveurs inconnus, transpire en effet l'aigreur, la jalousie et surtout la mauvaise foi. Le ton est martial. Il rappelle celui des tribunaux staliniens de la grande époque ou les beaux temps, aux USA, du maccarthysme (the witch hunt, autrement dit : la chasse aux sorcières). Il est aussi pastoral et moral (on est en Suisse romand et plusieurs cinéastes sont des fils de pasteurs) : Unknown-2.jpegon s'arroge le droit de donner des leçons, on condamne, on ostracise : on cloue l'un des siens au pilori public, comme le faisait Georges Oltramare dans les années 1930 dans son journal Le Pilori

Autrement dit, on fait exactement la même chose que l'on reproche à Fernand Melgar (en prenant des photos des dealers de rue, il les aurait « ostracisés ») ! Le tribunal de la bien-pensance, fait de bric et de broc, de vieux soudards oubliés (Francis Reusser) et de jeunes loups aux dents longues, est en réalité une congrégation de Tartuffes : aigreurs, mauvaise foi, hypocrisie sournoise. Pas un mot ne sonne juste dans cette dénonciation de l'« éthique » d'un cinéaste dont les œuvres (qu'on ne cite jamais, et pour cause) plaident pour lui.

À cet égard, les signataires de cette « lettre ouverte » sont tout à fait dans le ton d'une époque qui célèbre les maîtres du double discours, comme Tariq Ramadan, maître incontesté en la matière.

Unknown-1.jpegUn autre aspect, révélateur, de cette triste affaire, est la mise à l'écart du cinéaste par la direction de la HEAD (Haute École d'Art et de Design de Genève) où Melgar devait enseigner à la rentrée. Levée de boucliers. Protestation des étudiants. Le directeur de l'école, Jean-Pierre Greff, ne cherche pas à jouer les médiateurs et laisse triompher la vox populi : Melgar ne viendra pas donner ses cours en automne. La HEAD doit être la seule école au monde où les étudiants choisissent eux-mêmes leurs professeurs…

En lisant le programme de travail que Melgar leur avait concocté, certains étudiants doivent avoir des regrets, tout de même : il voulait étudier l'exploitation des migrants en Espagne et songeait à inviter en classe le photographe Raymond Depardon et l'artiste Sophie Calle. Beau programme !

La tête de Melgar est désormais mise à prix. Et pas par n'importe qui : par ses pairs. La chasse aux sorcières est ouverte. C'est bientôt le Grand Soir. Selon les directives du Parti, l'avenir sera éthique et radieux.

13:15 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (11) | Tags : fernand melgar, polémique, deal, drogue, lausanne, head, tartuffe | | |  Facebook

06/06/2018

Banaliser le Mal

Unknown-1.jpegDans notre société libérale et numérique, il y a des sujets tabou : le conflit israélo-palestinien, par exemple, ou, ces jours-ci, la question du « deal de rue ». Très vite, le débat est politique, c'est-à-dire saturé de lieux communs et donc sans issue. Il aura suffi qu'un citoyen et père de famille lausannois, Fernand Melgar (par ailleurs, cinéaste défenseur des migrants) pousse un cri de détresse contre les dealers qui écument les rues proches des écoles pour que toute la Suisse romande bien-pensante lui tombe dessus…

Les reproches adressés à ceux qui dénoncent les dealers sont toujours les mêmes : stigmatisation, racisme, relents de xénophobie, etc. Je n'y reviendrai pas, tant ils me paraissent ridicules et de mauvaise foi : ce sont les symptômes du déni.

images-1.jpegUne chose, seulement, me frappe: cette manière sournoise, sous prétexte de défendre ces pauvres-dealers-qui-n'ont-pas-le-choix, de banaliser la drogue et ses ravages. Tout se passe comme si on l'oubliait toutes les vraies victimes des marchands de la mort (je connais aussi des familles décimées par la mort d'un adolescent ou sa lente descente aux enfers).

Cela ne compte pas, me direz-vous. Ou si peu. Le réel n'a rien à faire dans les débats idéologiques…

Le Mal existe, quoi qu'en disent les bien-pensants. Il prend aujourd'hui toutes sortes de formes différentes. Il peut aussi concerner le monde de la drogue et des dealers. Il ne s'agit pas, ici, de stigmatiser qui que ce soit, mais de reconnaître simplement l'existence du Mal. Et non de le banaliser. Hannah Arendt a écrit des choses capitales sur cette question. Il est utile d'y revenir.

Impossible de débattre sereinement de ces questions: ils sont aujourd'hui gangrénées par l'idéologie. Mais une question demeure : faut-il banaliser le Mal ?

11:25 Publié dans all that jazz | Lien permanent | Commentaires (6) | | |  Facebook